2004


Café Luz - Moritz Peter Quartet
Moritz Peter (ts, cl), William Chabbey (g), Emmanuel Chabbey (b), George Brown (dr)
Label / Distribution : Altrisuoni

La Suisse n’a pas apporté que le chocolat, les montres et les banques à l’Europe. Nos voisins helvètes peuvent en effet se targuer d’être les découvreurs du jazz sur le Vieux Continent grâce à Ernest Ansermet, les fiers hérauts du swing à travers Montreux, mais aussi les compatriotes de l’indomptable Daniel Humair !
Café Luz est construit autour de huit thèmes - la plupart fort jolis -, dont six de la plume de Moritz Peter, et deux par William Chabbey. Si « Muskatanuss », « Café Luz » et « Manu’s Blues » sont dans une veine hard bop, « Liquors Dream » et « Jeri » sont des bossa-novas. La « Valse à Tijuca » côtoie plutôt le style West Coast, « Theo » est une ballade et la « Valse à Jonathan », qui se laisse moins classer, est un morceau mélodieux et enlevé. Force est de constater que le répertoire du quartet est classique et varié.
Sur les tempos rapides, le jeu de Moritz Peter au ténor évoque Dexter Gordon - « Muskatanuss », « Manu’s Blues » -, voire le John Coltrane de Giant Steps, dans « Café Luz ». Sur les tempos plus lents, un soupçon de Stan Getz perce dans la sonorité du ténor, comme dans « Theo » ou « Liquors Dream ». Ses solos sont dynamiques et balancent agréablement, à l’image de « Café Luz » et de la « Valse à Jonathan ». William Chabbey, lui, s’inscrit clairement dans la lignée de Wes Montgomery, tant par la sonorité - « Muskatanuss » -, que par le phrasé - « Manu’s Blues ». Emmanuel Chabbey est un bassiste qui « porte » bien les solistes, aidé par un son grave et une walking bass efficace. Son unique solo, dans « Valse à Jonathan », est joliment mené. George Brown, quant à lui, est un batteur dans la tradition bop, d’une régularité sans faille, d’une efficacité certaine dans ses stop-chorus - « Valse à Tijuca » et « Muskatanuss » - et d’un professionnalisme évident, comme le montre son solo dans « Café Luz ».
Café Luz n’est pas un album pour les révolutionnaires forcenés, mais dans la grande tradition du jazz qui swingue et réjouit les amateurs de chabada, Moritz Peter et ses compagnons sont des valeurs sûres.
Publié dans CitizenJazz le 20 décembre 2004




Les 13 morts d'Albert Ayler - Colllectif

Novembre 1970, il fait froid dans l’East River où l’on repêche le corps d’Albert Ayler. Mais, comme l’écrit Michel Contat dans la préface, « la mort d’un jazzman noir n’appelle pas tant de précautions », donc il n’y aura pas d’enquête. Alors, meurtre ou suicide ?
« Treize versions fictives, voilà ce que vous allez lire sur cette mort », car, en collaboration avec l’association Jazz et Polar, Michel Contat a demandé à des écrivains d’imaginer la fin du saxophoniste. Finalement ils seront quatorze à se prêter au jeu, pour la plupart bien connus dans le monde de la littérature policière.
L’idée de base est séduisante et, dans l’ensemble, sa réalisation plutôt amusante. On pourra lire ainsi une nouvelle loufoque de Thierry Jonquet où Adolphe Sax, au Purgatoire avec BeethovenBirdColtrane… enrage face à l’hécatombe qui frappe les saxophonistes et convainc saint Pierre que la mort d’Albert Ayler doit être la dernière… Toujours dans le genre comique, Jean-Bernard Pouy décrit dans un franglais méridional particulièrement vivant une improbable virée en Italie, pour aller voir le « Tinetorette », avant les célèbres concerts à la fondation Maeght en juillet 1970. Jerome Charyn, lui, est parti sur la haine d’un saxophoniste raté pour le génie d’Albert Ayler qui « était vraiment intouchable, vivant sous l’eau avec son saxophone pendant que ses notes venaient éclore à la surface ». Dans un style vif, Bernard Meyet livre une nouvelle acidulée particulièrement savoureuse, « (son premier texte publié) sur un musicien dont il n’a strictement jamais rien eu à foutre »… Hervé PrudonMichael GuinzburgPatrick Bard, et Max Genève ont opté avec plus ou moins de bonheur pour des scénarios sur fond de démêlés amoureux. Jon A. JacksonJean-Claude Charles et Gilles Anquetil se penchent sur l’incompréhension qui entoura ce saxophoniste pour qui « La musique est la plus divine des prières » (Gilles Anquetil). Avec celle de Bernard Meyet, les nouvelles d’Yves Buin et de Jean-Claude Izzo ont gardé un esprit « réaliste policier ». Enfin, Michel Le Bris plonge la mort du musicien dans un imbroglio socio-politico-musico-famillial un peu confus, et qui fait abondamment référence à des entretiens avec Don Ayler et Sunny Murray.
Même si ce recueil s’avère trop inégal pour bouleverser le genre, il est toujours intéressant de lire des fictions qui ont trait au jazz, surtout quand leur point de départ reste un mystère…
Publié dans CitizenJazz le 20 décembre 2004



CE N’EST QU’UN AU REVOIR…
Quelques croquis en hommage à quelques musiciens qui ont laissé des notes orphelines…

Mr. SL
The Poll Winner
Bye Bye Blackbird
Sacha's Temptation
Moghostut
To Illinois
Jazz & Java
La Isla de Rubén
Black Magic


Publié dans CitizenJazz le 20 décembre 2004



Lucien Dubuis dans le boudoir de Proust...
Quand un Helvète troque sa neutralité légendaire pour un humour contagieux…

Les lecteurs qui ne connaissent pas encore Lucien Dubuis vont pouvoir se rattraper car il a accepté de répondre aux questions de Marcel Proust, pour CitizenJazz… Pour ceux qui n’auraient pas encore lu son interview : Lucien Dubuis est un saxophoniste et clarinettiste suisse, trentenaire, et qui a déjà enregistré neuf disques d’une musique sans concession, faite d’humour, d’énergie et de joie. Autant de qualités qui lui ont permis de faire un exceptionnel sans faute : trois disques chroniqués, trois ÉLU ! Mais laissons dialoguer Lucien et Marcel…

Le bonheur musical parfait…
La communion avec mes potes (les musiciens) et le public (mes potes).
En tant que musicien, j’ai été le plus heureux…
Quand les gens sont montés sur les tables (c’est aussi une image). Et aussi en Iran, là où les gens n’osaient pas monter sur les tables, mais où on pouvait sentir qu’ils en avaient envie…
Le trait principal de ma musique…
Le mieux c’est de l’écouter, puis de la danser… On fait parfois beaucoup de théories pour expliquer des oeuvres ou des démarches, mais finalement la musique est plus facile à écouter, et plus subtile que les théories. On peut quand même dire que je cherche à avoir une démarche contemporaine (je suis en quête de moyens d’expression ou d’assemblages originaux) mais festive.
Si je devais changer une chose dans ma musique…
C’est surtout ce qu’il y a autour que j’aimerais changer, ce par quoi il faut passer pour pouvoir jouer. Je ne voudrais pas changer le principe qu’il faut qu’elle change souvent.
Ma plus grande peur quand je joue…
Qu’il ne se passe rien.
Mon plus grand regret musical…
Est d’avoir perdu une formidable complicité avec un musicien avec lequel j’ai beaucoup collaboré.
Je rêve de jouer…
Encore et encore avec les projets que j’aime.
La qualité que je préfère chez un musicien…
Son enthousiasme et sa folie.
Les fautes musicales qui m’inspirent le plus d’indulgence…
J’aime les fautes, ça me donne l’impression qu’on prend des risques, qu’on essaie de s’aventurer au-delà de ce qu’on maîtrise.
Mon instrument préféré…
A écouter : le trombone.
A jouer : la clarinette basse.
Les musiques que j’aime par-dessus tout…
Les musiques folles, fantaisistes, mais sérieuses, qui vont dans la recherche et qui sont pourtant aguicheuses, sans être prostituées… (compliqué mais pas tant que ça)…
© Michel Vonlanthen Lucien Dubuis au Théâtre du 2.21 à Lausanne
Mes héros musiciens…
Dave Murray (guitariste de Iron Maiden) (quand j’étais ado), Cannonball, John Zorn, Jim Black, Chris Wood, Madonna, Henri Dès (quand j’étais petit), Coltrane, Lionel Friedli…
Mes disques de chevet…
Ces temps-ci je ne sais plus trop.
La chanson que je siffle sous ma douche…
« Quand j’étais petit je n’étais pas grand… ». J’aime bien le côté absurde et rustique des chansons populaires, mais souvent je n’en connais que les premières phrases. J’ai de la peine à retenir les paroles. Souvent je suis plus attentif à la musique qui l’accompagne, ce qui rend ces musiques un peu ennuyeuses pour moi.
Ma note favorite…
Un « multiphonic » dérivé du mi bémol grave au saxophone alto. Une note qu’il est possible de jouer dans beaucoup de nuances différentes, très riche en harmoniques, et qui peut très bien être placée dans des contextes rythmiques, ce qui lui confère une sonorité assez « rock ».
En musique, je déteste par-dessus tout…
Les clichés au premier degré.
Mes peintres favoris…
Mateo Rodari (mon fils de 5 ans). Il dessine des monstres époustouflants. Dali. Mais je n’ai pas fait beaucoup de recherches.
Mes auteurs favoris…
BD : Manu Larcenet, Astérix. Livre : Daniel Pennac, Henning Mankell.
Ma boisson préférée…
Le thé vert à la cardamome, la guinness, le bon vin rouge.
Mon plat préféré…
Le panang (curry thaï)
Mon occupation favorite…
Il y en a plusieurs, qui n’auraient pas de valeur les unes sans les autres : la musique, les bouffes arrosées, les flippers et jeux, danser comme des débiles un petit moment, les fêtes. Parfois lire, quand le bouquin m’engloutit.
Le don de la nature que je voudrais avoir…
La sérénité.
L’état présent de ma démarche musicale…
Ça avance… J’essaie d’être aussi intègre que possible. C’est à dire que je n’essaie pas de dépeindre un paradis imaginaire, ou de faire une projection du monde parfait dont je pourrais rêver, mais de faire un art en relation avec ce que je vis, ce qui m’entoure, mes sensations, sans omettre mes aspirations. Je recherche également la liberté, et pour ça il est parfois nécessaire de passer par certaines révoltes. C’est ainsi que ma musique peut avoir des allures iconoclastes, satiriques. L’humour permet une plus grande autocritique, d’avoir du recul, à mon sens. J’ai aussi envie de faire la fête…
Publié dans CitizenJazz le 20 décembre 2004



Home At Last - Bheki Mseleku
Bheki Mseleku (p), Enoch Mthalane (g), Herbie Tsoaeli (b), Feya Faku (tp, bugle), Phillip Meintjies (d), Winston Mankunku Ngozi (ts), Morabo Morojele (d), Ezra Ngcukana (ts), Tlale Makhene (perc).
Label / Distribution : Sheer Sound

Home at Last est un titre bien choisi car il marque d’abord le retour de Bheki Mseleku sur le label sud-africain Sheer Sound après quatre disques enregistrés pour Verve et Polygram. Ensuite, il marque la fin de plus de trente années d’exil à Londres. Enfin, il marque des retrouvailles joyeuses avec un foyer qui l’attendait impatiemment…
Tous les morceaux et arrangements de cet album sont de la plume de Bheki Mseleku. La plupart des morceaux évoquent des êtres chers au pianiste : « Sandile » rend hommage au guitariste Sandile Shanga, « Nants’ Inkululeko » est un hymne écrit lors de la libération de Nelson Mandela, « Monwabis » est dédié à Winston Mankunku Ngozi (autre grand musicien sud-africain), « Monk the Priest » est à l’honneur de Thelonious… Dans l’ensemble, l’écriture reste ingénieuse, même si elle est parfois un peu accroche-cœur comme ces fins fondues ou le chœur de « Come with Me Tonight ». Les thèmes, mélodieux, sont faciles à retenir, à l’image de « Mbizo » ou « Imbali ». Quant aux orchestrations, elles sont efficaces, avec de nombreux unissons - « Belinda Ananda » -, des contre-chants habiles (comme dans « Sandile » ou « Mamelodi », qui est un peu dans l’esprit des Jazz Messengers), et des dialogues bien amenés entre le ténor et le bugle, par exemple dans « Dance with Me Tonight » et « Nant’s Inkululeko ». Le tout s’appuie sur une section rythmique au groove particulièrement dansant.
Bheki Mseleku cimente cet ensemble, avec ses introductions brèves et percutantes (« Mamelodi »), ses solos relativement variés comme dans « Belinda Amanda » et, surtout, un va-et-vient constant entre la section rythmique et les soufflants, flagrant dans « Mbizo » et « Dance with Me Tonight ». En trio, dans « Love Is the Key » et « Monk the Priest », il manque au pianiste une petite pincée de folie pour réellement convaincre. Feya Faku, le « bugliste », possède une sonorité soyeuse (« Home at Last »), un timbre clair (« A Journey from Within »), et ses solos sont joliment construits, comme celui de « Mamelodi ». Winston Mankunku Ngozi est un ténor dans la lignée de Sonny Rollins (« Monwabis »), mais un zeste d’africanisme perce sous son jeu comme dans « Home at Last », où l’introduction de son chorus fait penser à Manu Dibango. Le deuxième ténor, Ezra Ngcukana, adopte un jeu syncopé bien ancré dans la tradition jazz, avec toujours une mise en place très dansante, par exemple dans « Nants’ Inkululeko ». Il en va de même pour le guitariste Enoch Mthalane, dont le jeu, « classique », laisse percevoir ça et là des accents de musiques zaïroises (accompagnement final dans « Sandile » et solo dans « Imbali »). Morabo Morojele et Phillip Meintjies qui alternent à la batterie, et Tlale Makhene aux percussions, sont des accompagnateurs sans fioritures qui privilégient avant tout simplicité et dynamisme (« Dance with Me Tonight » en est un exemple extrême). Enfin, la basse d’Herbie Tsoaeli louvoie avec pertinence entre les temps - « Home at Last », « Sandile » - et contribue indéniablement au groove de l’ensemble du combo.
Avec Home at Last, Bheki Mseleku offre un disque de fête, sans prétention intellectuelle, qui va comme un gant à ces retrouvailles avec un foyer chaleureux, davantage fait de rencontres et d’amitiés que de lieux communs, car, comme le souligne le journaliste John Matshikiza, pour Bheki Mseleku, « ‘’Home’’, it turns out, is the people you believe in » [1]. Une bien belle profession de foi.
Publié dans CitizenJazz le 29 novembre 2004




Buzz - Ben Allison & Medicine Wheel
Michael Blake (ts, ss), Ted Nash (ts, fl), Clark Gayton (tb), Frank Kimbrough (p, Wurlitzer, prepared piano), Ben Allison (b), Michael Sarin (d).
Label / Distribution : Palmetto Records


La roue de la fortune tourne toujours pour Medicine Wheel, qui vient de sortir Buzz, quatrième album du groupe depuis 1999.
Medicine Wheel cherche à développer un langage musical spécifique dont le vocabulaire se trouve à la croisée du free et de la fusion, avec de fortes influences des musiques du monde, et sans jamais renier le swing. Sa démarche pourrait être vue, par maints aspects, comme un prolongement de celle de Steve Coleman.
De toute évidence, Ben Allison et ses compagnons attachent beaucoup d’importance aux mélodies, souvent à la fois douces et dissonantes, et dont les racines sont nourries d’engrais pour le moins variés : africains, latinos, amérindiens… Quatre thèmes ont été composés par Ben Allison, Michael Blake est l’auteur de « Mauritania », on doit « Erato » au pianiste Andrew Hill, et l’album s’achève sur « Accross the Universe », la ballade des Beatles.
Première constatation, le rythme est une préoccupation fondamentale du sextet. Et pas uniquement pour Michael Sarin qui ne prend pas de solo mais reste constamment sur la brèche, et s’avère un batteur particulièrement subtil. Frank Kimbrough renforce la présence rythmique en utilisant des motifs répétitifs - « Respiration » -, ou un jeu teinté de phrasés latinos, comme dans « R & B Fantasy ». Si Ben Allison est assez discret dans l’ensemble, son gros son grave et sourd sied parfaitement à l’ambiance recherchée, et contribue incontestablement au groove qui émane de la plupart des morceaux - il suffit d’écouter la « running bass » de « Buzz »… La « polyrythmie » est également au rendez-vous, avec, entre autres, des morceaux comme « Buzz » ou « Mauritania », dans lequel Ted Nash livre une belle intervention à la flûte. Autre caractéristique de Buzz, on retrouve une grande discontinuité rythmique dans la quasi-totalité des morceaux, sans pour autant perdre le fil mélodique.
Deuxième constatation, Medicine Wheel fait la part belle au groupe. D’abord par les exposés des thèmes à l’unisson, comme dans « Respiration » ou « Mauritania », ensuite par l’espace laissé au jeu d’ensemble - « Mauritania », « Buzz », « Across the Universe ». D’autre part les musiciens ont fréquemment recours au contrepoint, particulièrement flagrant dans « Erato », entre Michael Blake au soprano et Ted Nash au ténor. Par ailleurs, on note une grande interaction entre toutes les voix, à l’exception peut-être de celle de Clark Gayton, plus discret, sauf sur « Mauritania » où il prouve qu’il est un soliste efficace !
Dernière constatation, peut-être pas si anodine, Medicine Wheel est bien ancrée dans la tradition du jazz. En premier lieu pour ce groove contagieux que Ben Allison et ses acolytes dispensent tout au long de l’album : « Respiration », « Mauritania », « R&B Fantasy » en sont autant de preuves, et les autres morceaux n’ont rien à leur envier. Mais on trouve aussi des références directes aux prestigieux ancêtres comme Duke Ellington… Soit dans le travail du son, « dirty » comme dans « Mauritania », « Green Al » ou « Across the Universe », soit dans le climat. A ce titre, « Green Al » est exemplaire ; on croirait entendre Paul Gonsalves dans le plus pur style jungle.
L’histoire ne dit pas si Ben Allison & The Medicine Wheel ont trouvé le Wanka Tanka ; en tous cas, il est sûr que le Grand Wanna Jazza les a élus !
Publié dans CitizenJazz le 8 novembre 2004



Les Cahiers du Jazz - Collectif

Quarante-cinq ans après leur premier numéro, Les Cahiers du jazz sont de retour. Sous la houlette de Laurent Cugny et d’un des fondateurs de la revue, Lucien Malson, une équipe de musicologues, enseignants, journalistes… relance l’aventure.
Pianiste, cinéaste, chef d’orchestre (dont l’Orchestre National du Jazz), compositeur, journaliste, Laurent Cugny est le digne successeur d’André Hodeir comme chef de file de la musicologie du jazz en France. En tous cas, il a la bénédiction d’un comité éditorial qui tient le haut du pavé dans la « jazzosphère française » ; de Baudoin à Tercinet, en passant par ClergeatGerberMéziat… et même Hodeirhimself !
Il est évident que Les Cahiers du jazz comblent un vide. Il manquait en effet une revue qui livre des études de fond sur la musique afro-américaine. C’est l’objectif des Cahiers du jazz, qui s’articulent autour de trois parties bien différenciées : un dossier, des textes et des rubriques.
La partie « dossier » décortique un sujet sous tous ses angles. Dans ce numéro, c’est Keith Jarrett qui passe à la moulinette. On y trouvera, entre autre, une analyse générale particulièrement pertinente, une comparaison formelle d’« All The Things You Are » joué par Brad Mehldau et par Keith Jarrett, un essai sur le « ça » dans la musique de Keith Jarrett (ce je-ne-sais-quoi qui n’est presque rien, mais fait toute la spécificité de l’œuvre du pianiste), et, bien entendu, une discographie raisonnée, très réussie.
Les « textes » s’apparentent à des essais sur des thèmes très variés, comme la difficulté d’écrire l’histoire d’une musique qui, par essence, ne reste pas en place, ou encore, ce texte astucieux de Xavier Prévost qui évoque « la mise en perspective de l’intime, qu’il s’agisse de pensée ou d’émoi, à propos du jazz ». Sans oublier une intéressante étude historique sur Jazz-Tango, l’une des toutes premières revues sur le jazz, créée en 1930 et à laquelle participèrent Delaunay et Panassié, avant de lancer Jazz Hot.
Dans les « rubriques », le lecteur s’intéressera à des comptes rendus de lectures, à un essai sur le chiffrage des accords… et à un entretien avec André Hodeir qui montre que bien vieillir avec son temps n’est pas chose aisée…
Disons-le d’emblée : Les Cahiers du jazz est une revue sérieuse. La présentation est austère : en noir et blanc et sans illustrations (une photo de Keith Jarrett et d’André Hodeir, ainsi qu’une reproduction de la couverture d’un numéro de Jazz-Tango n’auraient pourtant pas nui au sérieux de l’ensemble). Entourés de marges étroites, les textes sont compacts et leur style d’une neutralité toute universitaire. Seul écart vis-à-vis de cet ascétisme, un disque, avec des morceaux analysés dans l’étude sur Keith Jarrett.
Dans son entretien, André Hodeir déclare qu’« à force de s’élargir, le mot a perdu son sens et le jazz son identité ». Les Cahiers du jazz contredisent parfaitement cette affirmation, et c’est tant mieux ! Le musicien ou l’amateur peuvent donc saluer cette initiative et souhaiter à Laurent Cugny et ses compagnons que Les Cahiers vivent longtemps, heureux, et qu’ils aient de nombreux rejetons…
Publié dans CitizenJazz le 8 novembre 2004



Graffiando Vento - Guinga et Mirabassi
Guinga (g), Gabriele Mirabassi (cl)
Label / Distribution : EGEA

Le duo guitare - clarinette ne court pas vraiment les rues, et pourtant, la douceur de l’une se marie bien avec l’impétuosité de l’autre, comme nous le prouvent Guinga et Gabriele Mirabassi dans Graffiando Vento.
Graffiando Vento penche vers le choro et le baião, plutôt que vers la bossa novasamba et autres frevos : malgré son écriture relativement sophistiquée, ce disque relève de la musique populaire car, comme le souligne fort justement Paolo De Bernardin : « in Brazil music cannot be divided into high level and low level, there is no academic contrast between Heitor Villa-Lobos and Antonio Carlos Jobim ». [1]
Graffiando Vento propose douze morceaux, tous de Guinga et déjà gravés entre 1991 (« Canibaile ») et 2003 (« Rasgando Seda »). D’ailleurs, certains thèmes font d’ores et déjà partie des standards brésiliens, comme « Choro pro Zé » ou « Baião de Lacan », tous deux enregistrés sur Delírio Carioca en 1993. Le duo interprète également « Valsa pra Leila » et « Exasperada », deux pièces écrites en 1996 pour le disque Catavento e Girassol de Leila Pinheiro. Les mélodies sont finement ciselées - « Choro pro Zé », « Canibaile », « Constance » -, et le compositeur passe d’un esprit Villa-Lobos, comme « Picotado » ou « Rasgando Seda », à un post-romantisme qui distille une mélancolie parfois un peu molle (« Valsa pra Leila » et « Cine Baronesa »), mais toujours élégante (« Exasperada » et « Constance »).
La limpidité du phrasé de Gabriele Mirabassi, sa sonorité très propre, voire légèrement maniérée, et la logique implacable de ses développements, servent admirablement ce répertoire. Seul le glissando vers les aigus, amusant une première fois dans « Vô Alfredo », devient un procédé un peu systématique dans « Baião de Lacan », puis « Por trás de brás de Piña » et « Constance ». Guinga, quant à lui, introduit joliment les morceaux - « Choro pro Zé », « Constance » -, mais ne prend pas de solo. Très à l’aise dans l’accompagnement des tempos lents et médiums, sur une base de jeu d’accords perlés (« Exasperada », « Cine Baronesa », « Per Constante ») ou en contre-chant (« Choro pro Zé », « Rasgando Seda »), ses accords sur tempos rapides sont répétitifs (« Por trás de brás de Piña », « Baião de Lacan ») et moins convaincants que son jeu en contrepoint (« Picotado », « Vô Alfredo »). En fait, la forme des morceaux, concise et précise, ne laisse pas beaucoup d’espace pour l’improvisation, ni pour l’interaction entre les deux musiciens, donc la guitare sert essentiellement de faire-valoir à la clarinette, ce dont elle s’acquitte fort bien.
Si on se laisse bercer par la musique de Guinga un peu comme on écoute des nocturnes, alors Graffiando Vento nous pousse vers des rivages qui invitent à une introspection langoureuse…
[1Au Brésil, on ne sépare pas la musique savante de la musique populaire, il n’y a pas de distinction théorique entre Heitor Villa-Lobos et Antonio Carlos Jobim.

Publié dans CitizenJazz le 8 novembre 2004




Born Under The Sign of Jazz - Randi Hultin

S’il y a un livre que tout amateur de jazz rêverait de pouvoir écrire, c’est bien Born Under the Sign of Jazz, « Née sous le signe du jazz »…
Randi Hultin, la « Norwegian Angel of the Arts », comme l’écrit Sonny Rollins, est un peu la baronne Pannonica de Norvège. Elle a donc eu la chance et le désir - ce qui est le plus important - de vivre pour le jazz. Mariée pendant des années à l’un des pianistes de Joséphine BakerTor Hultin, Randi Hultin fut journaliste de jazz, tout en conservant ses fonctions de secrétaire, puis d’éditrice à la Norsk Hydro, une grande entreprise norvégienne. Mais ce qui la rendra célèbre, c’est d’avoir ouvert les portes de sa maison dès 1956 à tous les jazzmen de passage.
Très vite, le milieu du jazz et la musique la fascinent ; elle constitue un livre de bord, prend des photos, enregistre des bœufs, dessine des portraits (elle a suivi des études d’arts plastiques)… Tous les musiciens qui viennent jouer en Norvège, passent par chez elle : de Eubie Blake à Chet Baker, sans oublier Dexter GordonBud PowellJohn ColtraneDizzy GillespieLouis Armstrong… la liste serait interminable. A chaque visite, Randi Hultin accumule les témoignages, qu’elle finira par regrouper dans cette autobiographie en forme d’album.
L’intérêt principal de ce livre réside dans les anecdotes, les nombreuses illustrations - photos et dessins - et le disque, sur lequel figurent, entre autres, une version du « Randi’s Rag » d’Eubie Blake, du « Randi » de Phil Woods, un entretien avec Bill Evans
Alors si tout amateur de jazz rêve d’écrire Born Under the Sign of Jazz, c’est pour ce pot-pourri libre et personnel, fait de rencontres, de discussions, de jeux, d’improvisations… avec tous ceux qui ont fait ce que le jazz est pour nous : une musique de la vie.
Publié dans CitizenJazz le 18 octobre 2004




Rendez-vous ? - La Campagnie des musiques à ouïr & Heavy Spirits
Christophe Monniot (as), Rémi Sciuto (bs), Denis Charolles (perc) & Paul Vranas (ts), Gershwin Nkosi (tp), Lucas Komale (b), Garland Selolo (dr).
Label / Distribution : Labelouïe

Une rencontre entre un camembert et un diamant c’est si rare que ça justifie qu’on s’y penche un instant ! Donc, quand les Normands de La Campagnie des musiques à Ouïr ont rendez-vous avec les Sud-Africains de Heavy Spirits, on y va également…
Les lecteurs de Citizen Jazz sont déjà familiarisés avec La Campagnie des musiques à ouïr, ces joyeux poly-instrumentistes qui courent d’Uzeste à Yvette Horner en semant leurs sons à tous vents. À Denis Charolles, maître de son « bastion de percutteries », et à l’infatigable Christophe Monniot, tous deux connus pour leur rôle au sein de Tous Dehors, s’ajoute le talentueux Rémi Sciuto au baryton. Heavy Spirits est un quartet - initialement quintet, avant la disparition de l’altiste Billy Mashiane - qui écume les villes sud-africaines depuis 2000, et qu’on a pu écouter lors de sa récente tournée en France, au festival Banlieues Bleues ou lors du spectacle avec le Workshop de Lyon. Heavy Spirits propose un cocktail de free saupoudré de musique africaine dont le label Sheer Sound s’est fait une spécialité, et que les auditeurs pourront bientôt découvrir, puisque Abeille Musique distribue son catalogue à partir de la rentrée.
A l’instar du désormais célèbre Carnets de route de Sclavis - Texier - Romano ! Rendez-vous ? a également été enregistré au cours d’une tournée en Afrique. En effet, en 2001 La Campagnie s’est rendue en Afrique du sud et au Mozambique. La lecture du carnet de voyage de Denis Charolles nous éclaire sur l’enthousiasme des musiciens et du public pendant les concerts. Enthousiasme que nous retrouvons avec plaisir dans la musique du combo.
De prime abord, on a du mal à croire qu’il s’agit de la réunion de deux groupes qui ne se connaissent pas tant les affinités musicales sont évidentes. Dans « The Quest », un thème composé par Paul Vranas et Vincent Molomo, « Ambass’ a Son » que l’on doit à Denis Charolles, et le « Totem Dub » de Christophe Monniot, on retrouve toujours le côté fanfare, très « colemanien » (Ornette), auquel nous a habitués La Campagnie. De même, dans les improvisations, les solistes ont une approche free très similaire, par exemple Gershwin Nkosi et Paul Vranas dans « The Quest », Christophe Monniot dans « Espania Cani », ou le solo de percussions dans « Ambass’ a Son ». Les sept musiciens semblent aussi avoir le même goût pour les ruptures mélodiques (« Totem Dub ») les sons bizarres (« Christine s’envole ») et les jeux vocaux (« Totem Dub », « L’araignée à moustaches » - une composition, peu convaincante sur disque, de Denis Charolles à partir du poème de Robert Desnos). La section rythmique est « musclée » avec un bassiste électrique, Lucas Komale, au son lourd et profond qui affectionne les motifs répétitifs - « Christine s’envole », « Free at last »… - et un batteur, Garland Selolo, qui en « met partout » comme dans « The Quest » et « Ambass’ a Son ». A noter aussi l’omniprésence du saxophone baryton de Rémi Sciuto, parfaitement en phase avec la section rythmique (« Free at Last »), et auteur de splendides solos, comme dans la deuxième partie de « Ambass’ a Son », dans « Espania Cani »… L’album se referme sur un chant traditionnel, « Shosholosa », interprété par une chorale, qui est certes dansant, mais tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. En fait  ! Rendez-vous ? aurait pu se conclure pertinemment avec « This Time », un morceau captivant écrit par Gershwin Nkosi, dans lequel, cette fois, les sept compagnons font cause commune du début à la fin…
Avec cet opus, La Campagnie des Musiques à Ouïr donne rendez-vous à Heavy Spirits pour un cirque coloré de sons et de rythmes, dans lequel on est ravi de se laisser embarquer…
Publié dans CitizenJazz le 18 oct0bre 2004



Evening Falls - Jacob Young
Jacob Young (g), Mathias Eick (tp), Vidar Johansen (cl b, ts), Mats Eilertsen (b), Jon Christensen (dr).
Label / Distribution : ECM

Jacob Young a un nom américain, mais il est norvégien ; il est né à Lillehammer, mais il n’est pas champion olympique de ski ; il joue de la guitare, mais ce n’est pas le chanteur pop homonyme… Alors qui est-ce ?
Jacob Young est l’une des dernières « trouvailles » que Manfred Eicher a dénichées au Bla Club d’Oslo. Pourtant Jacob Young n’est pas un nouveau venu sur la scène du jazz scandinave. Diplômé de l’Université d’Oslo, il part étudier à la New School For Jazz and Contemporary Music of Manhattan avec Jim Hall et John Albercombie. Il en sort en 1993 et entame aux Etats-Unis une carrière free lance qui l’amène à jouer avec Rashied AliMarc Copland… Rentré au pays, il enregistre deux disques sur des labels locaux, mais avec des musiciens d’ECM, comme Arve HenriksenChristian Wallumrod… Mais c’est surtout son duo avec la chanteuse Karin Krog qui le fait connaître, d’autant plus que cette collaboration est couronnée par le disque Where Flamingos Fly….
Dans Evening Falls, Jacob Young est entouré, à la batterie, de Jon Christensen - qui, avec le contrebassiste Palle Danielsson, est l’un des piliers d’ECM depuis des lustres -, et de trois musiciens norvégiens moins connus sous nos latitudes, mais très actifs sous les leurs ! Mats Eilertsen, à la contrebasse, navigue dans les eaux de l’avant-garde nordique en compagnie de Food ou du Håkon Kornstad TrioVidar Johensen est un clarinettiste basse, saxophoniste ténor et flûtiste free, qui joue notamment avec Bugge Wesseltoft et le groupe Bayashi. Enfin, on peut rencontrer Mathias Eick, le trompettiste du quartet, sur la planète électro-jazz, avec Jaga Jazzist, où il joue également de la basse et des claviers.
Malgré ces parcours, pas la moindre trace d’électro-jazz dans Evening Falls, et peu d’envolées free. C’est avant tout un album de jolies mélodies, soignées et élégantes. Tous les thèmes ont été écrits par Jacob Young, à l’exception de « Presence of Descant », composé avec Jon Christensen. Dans l’ensemble, plusieurs points communs se dégagent, sans pour autant que l’on sombre dans la monotonie : énoncé des thèmes à l’unisson, improvisations léchées, tempo plutôt lent, sonorité ample et sans bavure.
« Blue », « Looking for Jon », « Sky », « Promises » - en trio guitare, contrebasse, batterie - et « Falling » collent exactement avec l’impression générale. L’introduction de « Promises » donne l’occasion d’apprécier le jeu de Mats Eilertsen, plutôt discret dans la plupart des autres morceaux. Dans « Looking for Jon » et « Sky », les solos de Young - dans l’esprit de Jim Hall - sont enlevés, et son phrasé est aérien. Si ces cinq morceaux sont frères, les trois autres sont cousins ! « Evening Air » est une très belle marche funèbre (ou nuptiale ?). Les roulements tantôt serrés, tantôt larges de Jon Christensen, le jeu discontinu des autres musiciens et la sonorité éclatante de Mathias Eick lui confèrent un caractère particulièrement solennel. Après une introduction efficace aux cymbales, « Minor Peace » semble encore être une mélodie simple et jolie, mais elle est développée avec un esprit free : un dialogue vif et croisé s’engage entre Eick, Christensen et Johensen, au ténor, avec lequel il a plus de présence qu’à la clarinette basse. Christensen, aux mailloches, donne beaucoup de profondeur et de puissance à « Presence of Descant ». Par ailleurs, la lente introduction de Jacob Young, relayée par un solo grandiloquent de Mathias Eick, accroît encore davantage la tension dégagée par le morceau.
On retiendra d’Evening Falls que Jacob Young est un compositeur de belles mélodies, Jon Christensen un batteur subtil et plein de verve et Mathias Eick, un trompettiste flamboyant, servi par une sonorité éclatante, un jeu agile et un phrasé d’une netteté impressionnante.
Pareil à un bon oreiller synthétique bien moelleux, ce disque ne fera éternuer personne, et sera doux pour toutes les têtes…
Publié dans CitizenJazz le 27 septembre 2004



Par tous les temps - Edouard Ferlet
Edouard Ferlet (p)
Label / Distribution : Sketch Records

Après John TaylorMarc CoplandRené Urtreger et Giovanni Mirabassi, c’est au tour d’Edouard Ferlet d’enregistrer en solo pour Sketch.
Sketch, comme ECMLabel Bleu et d’autres, perpétue la tradition de l’emballage soigné des disques de jazz, que Blue Note incarna mieux que quiconque. On lira d’ailleurs avec intérêt la charte graphique de Sketch publiée par nos confrères de Jazz Magazine sur leur site internet. Par tous les temps n’échappe pas aux motifs géométriques, aux juxtapositions osées de couleurs, à la photo étalée sur le triptyque… Mais le contenant ne remplace pas le contenu ! Et dans ce domaine, le quartet du label, Ghielaretti - Bilous - Derderian - Chrouki, a également réussi à créer une grande homogénéité : les artistes naviguent dans les eaux de l’avant-garde sans concession. Edouard Ferlet n’échappe pas à la règle.
Edouard Ferlet n’est pas un nouveau venu chez Sketch, car il y a déjà enregistré deux disques - Considérations et Etant donnés - au sein du trio du contrebassiste Jean-Philippe Viret, avec Antoine Banville à la batterie. Par ailleurs, Ferlet a également enregistré pour Quoi de neuf docteur avec, entre autres, Christophe Monniot et Médéric Collignon. Il est tout aussi actif en concert avec le trio de Jean-Philippe Viret, avec son nouveau trio Plumes… en compagnie de deux « peintres », Benoît Dunoyer de Ségonzac et Catherine Delaunay, sans oublier, bien entendu, ses concerts en solo, dont celui du festival de Vienne le 7 juillet dernier, et ses nombreux autres projets, comme celui avec Lambert Wilson, par exemple. En dehors du jazz, Ferlet compose pour la publicité, de Mobalpa à Saupiquet, et pour la télévision (un nombre impressionnant de musiques pour des téléfilms de TF1). C’est donc un pianiste très occupé, et la diversité de ses activités n’est pas sans rappeler celle d’un Michel Legrand.
Évidemment, tous les thèmes sont de la plume d’Edouard Ferlet ; on n’en attendait pas moins de la part d’un compositeur aussi prolixe. Même s’il est d’un tempérament plutôt lyrique, ses thèmes ne sont en rien des ritournelles, et sont toujours d’une structure assez complexe, sauf peut-être « Le blues qui monte ». Influence du cinéma, ou des DebussySatie et autre Ravel, Edouard Ferlet choisit les titres de ses morceaux avec soin, en rapport avec le contenu - « Ping-Pong », « Le blues qui monte » -, avec des jeux de mots - « Faire les doigts raides », « Capitaine Croche », « Valse à Satan », « Anticontraire », « Babar au pays des Soviets » - ou tout simplement descriptifs : « Prémonitions », « Illusion optique », « L’autre moitié », « Escale ».
Edouard Ferlet a un univers personnel bien à lui qui se situe entre le jazz et la musique de la fin du XIXè - début du XXè. Il affectionne les tempos plutôt lents qui conviennent mieux à son lyrisme, et ses développements pourraient presque paraître écrits tant ils sont cohérents et linéaires. A part « Faire les doigts raides » et « Capitaine Croche », qui alternent jeu rythmique et mélodique du début à la fin, les morceaux sont horizontaux. Si l’influence de Debussy vient à l’esprit quand on entend « Prémonitions », « Escale » et certaines improvisations (« L’autre moitié »), il y a toujours une petite touche de romantisme qui perce çà et là, comme dans « Illusion optique » et la deuxième moitié de « Le blues qui monte ». En revanche, « Ping-Pong » rappelle plutôt « The Joker » de Bojan Z, mais l’évocation s’arrête à la mélodie, car les deux pianistes ont des approches totalement différentes…
Par tous les temps n’est sans doute pas assez débonnaire pour une écoute matinale par grand beau temps, mais cette atmosphère cérébrale conviendra parfaitement « quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle »…
Publié dans CitizenJazz le 27 septembre 2004



Carnets de jazz - Cabu in Jazz - Cabu

« La plus belle invention du monde, après l’imprimerie, c’est le swing ! » Tout est dit, mais c’est encore mieux quand Cabu illustre son propos… Et c’est ce qu’il propose dans ses Carnets de jazz.
Voilà bientôt un quart de siècle que les caricatures de Cabu croquent librement le monde, parfois avec gentillesse, souvent avec férocité, toujours avec lucidité. Nul ne sera donc surpris que le Grand Duduche apprécie le jazz, tant celui-ci fait bon ménage avec l’humour et la liberté.
Cabu in Jazz, comme dit le sous-titre, rassemble les dessins qui ont noirci les carnets du caricaturiste, au fil des multiples concerts auxquels il a assisté. Des dessins « cabulistes » de toute beauté - Count Basie et Freddie Green (page 20), Monk (page 110) - aux caricatures « cabuesques » typiques - Miles Davis (page 89) - ou émouvantes, comme ce Michel Petrucciani qui danse sur son clavier (page 106), le lecteur retrouve avec plaisir un grand nombre d’étoiles qui ont fait l’histoire du jazz.
Fidèle à son esprit, Cabu ne se contente pas de caricaturer les musiciens ; il s’en prend aussi aux poncifs (« plus que le piano, l’instrument de Duke Ellington c’est l’orchestre »), au public, aux journalistes, aux clubs et, bien sûr, aux festivals et festivaliers, tout ce petit monde qui « fait des confitures de jazz pour cet hiver ».
Comme beaucoup de recueils de caricatures, les Carnets de jazz n’échappent pas à un petit côté fouillis qui a son charme, mais frise quand même le brouillon par moments. Le lecteur ne doit pas s’attendre non plus à retrouver tous les musiciens qu’il aime ; ce n’est pas un dictionnaire, et Cabu n’est pas un expert en jazz (Mingus lui aurait tiré les oreilles pour s’obstiner à l’appeler Charlie…). Les Carnets de jazz sont l’œuvre d’un amateur joyeux qui apprécie avant tout la musique qui balance, avec une prédilection affirmée pour les Big Bands. Il faut que ça bouge, que ça vive, que ça « scatte » ! Il ne veut pas de ces « chanteuses molles », comme Lisa Ekdall, « ce joli petit canard qui vient du congélateur [et] ne chante que des ballades aux O.G.M ».
Entre deux séries de dessins, de courtes biographies signées Stéphane Ollivier retracent le parcours des musiciens « fétiches » du dessinateur, de Cab(-u) Calloway à Duke Ellington en passant par Ella FitzgeraldSun RâLionel Hampton et bien d’autres.
En fin de compte, les Carnets du jazz remplissent leur rôle à merveille : refléter avec le sourire une tranche de l’histoire du jazz en France. Histoire que nous avons d’autant plus à cœur que, comme l’écrit joliment Cabu, « musique de libération, le jazz restera à jamais la musique de la délivrance ». Alors pour paraphraser le dessinateur, crions haut et fort : Cab, Cab, Cab, Cabuuuuuu !
Publié dans CitizenJazz le 27 septembre 2004




Head Spin - Goran Kajfes
Distribution / Label : Amigo Musik AB
Dans un décor de basse sourde, de rythmes lancinants et de bruitages électroniques, la trompette de Goran Kajfes plane avec une élégance toute « davisienne » Sortie le 5 novembre 2004.





Shades of a Dream - Boulou & Elios Ferré
Distribution / Label : Bee Jazz
A l’ombre de Bach et Tristano, et en compagnie de Riccardo Del Fra et Alain Jean-Marie (au clavecin sur quelques plages), Boulou & Élios Ferré poursuivent leur rêve musical, avec ce swing élégant et mélodieux qui les caractérise. Sortie le 15 octobre 2004.

Publié dans CitizenJazz le 27 septembre 2004




Presence - Lisa Sokolov
Lisa Sokolov (voc, kb), John Di Martino (p), Cameron Brown (b), Gerry Hemingway (d)
Label / Distribution : Laughing Horse Records


A une époque où certaines chanteuses de jazz ont une fâcheuse tendance à glisser vers une musique sucrée, Lisa Sokolov, elle, a délibérément choisi le piment !
Depuis qu’elle est “montée” à New-York en 1977, Lisa Sokolov est résolument avant-gardiste. Il faut dire qu’avoir chanté avec William ParkerCecil TaylorAndrew Cyrille ou Rashied Ali, et consacrer une partie de son temps à la musicothérapie, ça ne porte pas vraiment vers la chansonnette d’ambiance. Sur Presence, elle se fait accompagner par John Di Martino, pianiste surtout connu dans le milieu du latin jazz pour sa collaboration avec Ray Barretto et Bobby SanabriaCameron Brown est à la contrebasse - ce n’est pas un hasard car il a joué en compagnie de Sheila Jordan, avec qui Lisa Sokolov a quelques points communs musicaux. A la batterie, un autre avant-gardiste de choc, Gerry Hemingway, percussionniste fétiche d’Antony Braxton et inlassable chercheur, comme en témoigne son récent duo avec Jean-Luc Cappozzo ou son quartet avec Ellery Eskelin.
Presence est le troisième enregistrement de la chanteuse en leader après Angel Rodeo en 1993 et Lazy Afternoon en 1999. Il est composé de prises en studio et en concert (au Tampere Jazz Happening en Finlande et au Vision Festival à New York, en 2002). Aidée par une indubitable agilité rythmique, Lisa Sokolov aborde tous les tempos avec la même assurance et parsème ses improvisations de nombreux changements de rythmes, du scat à la berceuse. Une technique impressionnante lui permet des effets divers, du murmure à la voix de tête, en passant par une belle maîtrise des dissonances. Lisa Sokolov joue également beaucoup sur son timbre, clair dans les aigus, mais qu’elle sait rendre rageur dans les graves. Cameron Brown est un accompagnateur minimaliste et discret, mais son duo avec Lisa Sokolov, dans « You Do Something To Me », dévoile un son très naturel et ouvert. John Di Martino passe des clusters contemporains aux accords latinos, sans se départir d’un jeu où le rythme prime. Quant à Gerry Hemingway, c’est un batteur de luxe, mélodieux à souhait.
Le choix des thèmes est assez surprenant. Les compositions originales de Lisa Sokolov alternent avec des tubes du music-hall. C’est ainsi qu’on entend « Oh, What A Beautiful Day », au répertoire notamment de Ray CharlesFrank Sinatra et Glenn Miller, « For All We Know » passé par Nat King ColeNina Simone, Ray Charles… et le traditionnel « Home on The Range » que Frank Sinatra et Bing Crosby ont interprété en leur temps. C’est sur ces trois ballades, très calmes et sans batterie, que Lisa Sokolov se rapproche le plus des crooners qui l’ont précédée. En particulier « Oh, What A Beautiful Day » dans lequel elle place parfois un petit vibrato de circonstance tandis que le pianiste égrène ses arpèges monotones. Sur les deux autres morceaux, Lisa Sokolov joue sur des contrastes entre chuchotements et voix claire, mais on peut regretter qu’il n’y ait pas davantage d’interaction avec John Di Martino, dont l’introduction de « For All We Know » dans un esprit de musique contemporaine aurait pu déboucher sur un dialogue amusant. Dans une veine similaire, « Sons of… » n’est autre que la valse « Fils de… », que Jacques Brel enregistra en 1967 avec beaucoup d’expressivité, accompagné d’ondes Martenot, instrument auquel devrait songer Lisa Sokolov pour un prochain enregistrement…
Pour l’instant, vous pourriez vous dire, à juste tire, que le titre de l’album est usurpé ! Mais voilà, trois autres tubes dévoilent une autre facette de Lisa Sokolov. Commençons par « And When I Die », une chanson de Laura Nyro placée sous le signe des contrastes : de la douce ritournelle étirée aux cris, en passant par un chant coléreux sur un rythme de polka. Dans un « You Do Something to Me », pourtant encore une scie, rendue célèbre par Marlène Dietrich et Frank Sinatra - mais que n’a-t-il pas chanté ? -, le morceau commence par un échange vif entre Cameron Brown et Lisa Sokolov, avant qu’elle ne parte dans un scat endiablé. A la manière de Betty Carter elle malaxe la mélodie, le rythme et sa voix, et Cameron Brown n’en perd pas une miette. Vient ensuite le hit d’Aretha Franklin, « Chain of Fools ». Après une courte introduction à base d’onomatopées, le morceau révèle une chanteuse rageuse, soutenue par une section rythmique sous tension.
Entrons maintenant dans le vif du sujet. « Water Lilies » commence comme une douce mélopée aux accents indiens (d’Amérique) et se poursuit, du bout des lèvres, à la manière d’une berceuse. Impression renforcée par les motifs que joue John Di Martino et l’accompagnement mélodieux de Gerry Hemingway. Sur « Hopefully », un thème de William Parker, Lisa Sokolov chante a capella en se doublant elle-même à la fin du morceau, très rythmé, entre chant et incantation. « Presence » surprend à la première écoute avec ce départ en canon des voix de Lisa Sokolov et le déroulement du thème, toujours entre scansion et chant. Gerry Hemingway confirme son sens mélodique et John Di Martino ses aptitudes rythmiques ! Enfin, suivent deux autres chants incantatoires d’un expressionnisme exacerbé : « Hard Being Human » et « As It Is ». Le premier est très rythmique, répétitif, sur fond de clusters jetés par le piano, de jeu haché à la batterie, et saccadé à la basse. Le solo de John Di Martino est teinté de musique latine, mais le motif répétitif joué à la main gauche maintient l’ambiance. « As It Is » est fait de cris déchirants, de passages en voix de tête, de pleurs… Le piano et la batterie alourdissent encore l’atmosphère, déjà pesante… On frise la transe. Un chant de révolte ou de tristesse qui vient des tripes ; âmes sensibles s’abstenir !
Presence est donc un disque compliqué et inégal qu’on évitera d’écouter en ouvrant des huîtres, mais qui mérite qu’on y consacre une oreille attentive car il reste fascinant et résolument original…
Publié dans CitizenJazz le 6 septembre 2004


Le jazz - Une esthétique du XXe siècle - Gilles Mouëllic


Madame Schroblub, professeur d’histoire en 2223, explique à ses élèves que le XXè est le siècle du son et de l’image. Mme Schroblub est cultivée ; elle rappelle donc à ses élèves que ces techniques ont donné naissance à des arts révolutionnaires : la photo et le cinéma. Mais à cet instant, l’élève Mouëllic bondit et raconte à ses pairs médusés qu’un de ses lointains ancêtres a démontré que LE phénomène esthétique du XXè était une musique qu’on appelait le Jazz…
Gilles Mouëllic, irréductible professeur de l’Université de Rennes 2, spécialiste du cinéma, n’en n’est pas à ses débuts avec le jazz puisqu’il a déjà publié un essai intitulé Jazz et cinéma, aux Éditions des Cahiers du cinéma. En 2000, pour conclure le XXè, il publie une étude ambitieuse : Le Jazz - Une esthétique du XXè siècle.
Comme dans toute étude qui se respecte, avant que la démonstration ne commence, on cerne le sujet. Mouëllic débute donc par les origines du jazz ; mais sans s’arrêter à une chronologie que d’autres ont établie avant lui, il s’attache à la génétique du jazz, qu’on pourrait définir comme une musique de l’émancipation totale, non seulement par rapport à l’esclavage, au racisme, à la pauvreté… mais aussi par rapport à l’héritage occidental et les racines africaines. Après le « quand » (les origines) Mouëllic se penche sur le « quoi » : les définitions. Plutôt que d’être péremptoire, il donne des pistes pour comprendre le mot « jazz », les caractéristiques de cette musique, l’improvisation et le répertoire. Une fois qu’il a présenté les acteurs de cet « art de la performance », l’auteur passe à la démonstration.
Mouëllic veut montrer que le jazz est bien un art et qu’il ne pouvait naître qu’au XXè, tant il est inscrit dans les critères artistiques et sociaux de ce siècle. Si « sa capacité à évoluer sans cesse tout en gardant ses qualités spécifiques » semble en effet faire du jazz un art davantage qu’un folklore, ses spécificités, sa modernité et les contextes dans lesquels il évolue feront-il de lui le citoyen d’honneur du XXè ?
Tout d’abord, comme le souligne fort judicieusement l’auteur, « le jazz commence là où l’écriture s’arrête » ; or, force est de constater que cette insoumission a eu tendance à s’exacerber au siècle dernier. Ensuite, quel art représenterait mieux que le jazz la performance et la subjectivité, deux autres leitmotivs du XXè ? Car dans le jazz, par essence, « c’est bien la manière de jouer qui importe et non pas ce qui va être joué ». Inutile de s’étendre sur l’érotisme, ni sur le mythe dionysiaque, que le XXè a sortis de derrière les fagots et que le jazz incarne à merveille.
Au-delà des spécificités, il est (presque) facile de prouver que modernité et jazz ne font qu’un. Pour ce faire, Mouëllic se concentre sur plusieurs critères dont la spontanéité, le travail, le temps et l’espace et le swing, avec cette admirable constatation : « le musicien est en constante recherche d’équilibre dans ce déséquilibre qu’il sait essentiel ». Enfin, pour compléter sa démarche, Mouëllic s’attache à montrer en quoi le jazz est ancré dans le contexte du XXè, avant tout sur un plan idéologique ; cependant, l’auteur remarque judicieusement : « l’enjeu idéologique du jazz ne doit pas faire oublier que celui-ci est d’abord et avant tout musique. Il n’a ni signifié, ni référent. Il ne renvoie à aucune réalité concrète. ». Il aborde ensuite le point de vue du mode de vie avec l’urbanité, et termine sur l’aspect industriel, ou comment le jazz a su maintenir « la valeur de l’original en refusant la perte du rituel ».
On le devine, la construction de l’étude est limpide, et tout cela est écrit dans un style universitaire typique, sujet - verbe - complément, avec un vocabulaire précis, donc parfois un peu abscons pour le néophyte. Pour la forme, on regrettera l’absence d’illustration, et pour le fond, qu’il n’y ait pas un « petit » chapitre comparatif consacré aux autres apports esthétiques majeurs du XXè que sont, au minimum, le cinéma, la photo, le polar et la bande dessinée, les deux derniers étant sans doute plus proches car, à l’instar du jazz, ils sont également les ramifications d’un art préexistant.
Mais laissons la conclusion à l’élève Mouëllic, tout heureux d’épater la galerie, et qui cite Gilles pour notre plaisir : le jazz « aura joué un rôle considérable dans la connaissance et la compréhension du XXè siècle. » Un bien bel hommage pour une bien belle musique…
Publié dans CitizenJazz le 6 septembre 2004


Abantwana Be Afrika - Winston Mankunku
Distribution / Label : Sheer Sound
Une rythmique au groove puissant, des ritournelles bien pensées, un jeu de groupe soudé… pour cet album, le premier diffusé en France, du ténor sud-africain Winston Mankunku, inégal, mais redoutablement agréable. Sortie le 27 août 2004.




Stringed - Darche Trio
Distribution / Label : BMC Records
Dans un esprit qui navigue entre Bartok et le free, le saxophoniste Alban Darche explore la musique contemporaine, accompagné de Gabor Gado à la guitare, de Sébastien Boisseau à la contrebasse et du RTQ String Quartet. Sortie le 17 septembre 2004.




Al majmaâ - Mâäk's Spirit & Gnawa Express de Tanger & Baba Sissoko
Distribution / Label : Igloo
Quand une fanfare belge explosive rencontre un combo marocain traditionnel… un panaché musical coloré sur des rythmes détonants ! Sortie le 27 août 2004.





Vadzimu - Zim Ngqawana
Distribution / Label : Sheer Sound
Le multi-instrumentiste sud-africain Zim Ngqawana et son big band exposent dans quatre suites un patchwork de rythmes, de chants et de thèmes, inspiré des racines africaines, du tronc afro-américain et des branches afro-cubaines. Sortie le 27 août 2004.






Eclairage intime - Trio Obscur
Distribution / Label : Oriente
Peter Ludwig (piano), Mulo Francel (saxophone) et D.D. Lowka (basse), explorent le fado, la valse, le tango, la samba… avec élégance et délicatesse. Un océan de calme dans la tempête de la rentrée. Sortie le 5 juillet 2004.





Publié dans CitizenJazz le 6 septembre 2004


Jazz For Dummies - Dick Sutro


Dans la célèbre collection For Dummies de l’éditeur International Data GroupDirk Sutro, ancien critique musical au Los Angeles Times, a publié Jazz for Dummies qui n’a pas encore été traduit dans la collection Pour les Nuls aux Editions First. Soyez prévenus, grâce à ce livre « maintenant vous pouvez enfin connaître l’une des plus belles contributions de l’Amérique à la culture mondiale », comme l’écrit Jon Faddis en première de couvertue.
Jazz for Dummies s’articule autour de quatre parties. Dans la première, Dirk Sutro définit le jazz et ses caractéristiques. La description du jazz, très simplificatrice, frise le caricatural ; même nul, le lecteur aura du mal à faire le lien entre ce qu’il a lu et ce qu’il écoutera. La deuxième partie est consacrée à l’histoire du jazz. Dirk Sutro est exhaustif dans les grandes lignes, mais il est malheureux qu’il omette les contextes socio-politiques qui ont accompagné l’évolution du jazz. On regrettera aussi qu’il ignore les développements du jazz dans le monde. C’est la troisième partie, la plus longue, qui est aussi la plus intéressante car Jazz for Dummies adopte une approche thématique et consacre un chapitre à chaque instrument, avec sa place dans le jazz et les musiciens clé. Il manque tout de même un dossier pour les instruments divers comme le violon, l’accordéon, l’harmonica etc. La quatrième partie est constituée de fiches pratiques sur les labels, les clubs, les sites Internet, un exemple de discothèque, une bibliographie, etc. Pour l’anecdote, Dirk Sutro estime - à juste titre - que Hommes et problèmes du jazz d’André Hodeir fait partie des quatre ou cinq ouvrages incontournables sur le jazz.
Fidèle à sa vocation de manuel, la présentation de Jazz for Dummies est très claire et bien structurée, avec des listes, des résumés, les points importants, etc. En revanche, Dirk Sutro est souvent péremptoire et adopte un ton familier, recette un peu désagréable à la longue. Jazz for Dummies ne comporte que très peu d’illustrations, ce qui est dommage pour un ouvrage didactique. A noter également que le livre s’accompagne d’un disque compact ; les titres sont relativement intéressants, mais il aurait été plus judicieux d’inclure un morceau représentatif de chaque époque.
On comprend que les Editions First n’aient pas encore traduit Jazz for Dummies en français, car si un manuel est utile quand on veut aborder un logiciel ou un sport, en revanche quand il s’agit de culture ou d’art, les Européens apprécient sans doute davantage l’idéalisme que le pragmatisme…
Publié dans CitizenJazz le 2 août 2004


Mobile - Benjamin Moussay
Benjamin Moussay (p), Arnault Cuisinier (b), Luc Isenmann (d)
Label / Distribution : Iris-Music








Le Benjamin Moussay Trio ne date pas d’aujourd’hui, puisque c’est en 1990 que Benjamin Moussay commence à jouer en compagnie de Luc Isenmann ; ils seront rejoints en 1994 par le contrebassiste Arnault Cuisinier. Depuis, les concerts se succèdent à un rythme effréné - en France, bien sûr, mais également dans le reste de l’Europe, au Proche-Orient, aux Etats-Unis… Même si le trio est connu du milieu et fréquemment sollicité pour accompagner des solistes, que ce soit Glenn FerrisLouis Sclavis ou François Jeanneau, il faudra attendre 2003 pour que le trio sorte un premier disque : Mobile.
Mobile s’articule autour de dix compositions originales, dont huit de Benjamin Moussay et deux d’Arnault Cuisinier. Pendant que B. Moussay tisse ses variations avec finesse et précision, la section rythmique l’accompagne subtilement en ne prenant que de rares solos. Arnault Cuisinier assure la stabilité rythmique de belle manière, et on sent une grande connivence entre L. Isenmann et le pianiste, particulièrement flagrante dans « Fleur bleue », « Les mouches » ou « Les cloches ».
Les thèmes sont mélodieux sans jamais tomber dans la facilité car le Benjamin Moussay Trio affectionne les discontinuités rythmiques et mélodiques. Par exemple, la jolie « Fleur bleue » se retrouve vite prise dans la tempête des cymbales de Luc Isenmann. « Balthazar » s’avance d’abord à coup de petites phrases, avant de s’élancer dans une variation pleine de groove. Ou encore « Les mouches » qui, après un décollage saccadé, s’envolent pour un vol mouvementé. Sans oublier « Billy the Kid » qui démarre avec des accents folk à la Keith Jarrett, puis continue sa route dans un langage plus classique. Les ballades comme « Asia », « Jeux d’illusions » et « Souvenirs », où Arnault Cuisinier passe à l’archet, dégagent une délicate nostalgie parfois un peu trop lisse.
Benjamin Moussay et ses compagnons aiment aussi les motifs ternaires comme dans « La bonde mystérieuse » (sic !) ou « Tristan », deux morceaux au groove entraînant qui nous apportent presque un petit parfum des îles. Dans « Les cloches », clin d’œil à ACDC d’après Iris-Music, le rythme prend vraiment le pas sur la mélodie avec une introduction de L. Isenmann aux tambours, un jeu de B. Moussay avec les cordes du piano et des figures répétitives à la main gauche en parallèle avec A. Cuisinier.
Pareil à une brise printanière, le souffle délicat du Benjamin Mousay Trio agite le mobile qui tintinnabule joliment sur la véranda…
Publié dans CitizenJazz le 2 août 2004


That's What - Alain Jean-Marie
Alain Jean-Marie (p)
Label / Distribution : Elabeth

Cinq ans après Afterblue, qui lui avait valu un Django d’or et le Prix Boris Vian de l’Académie du Jazz, Alain Jean-Marie revient en solo avec That’s What….
Alain Jean-Marie est sans doute le plus méconnu des pianistes connus. Pourtant, depuis 1973, date à laquelle il arrive de Pointe-à-Pitre pour jouer dans la capitale, il n’a pas arrêté de caresser l’ivoire du clavier avec une élégance qui le fait apprécier de tous les ténors de la scène du jazz, en commençant par Barney Wilen évidemment ! Mais ses collaborations avec Dee Dee BridgewaterChet BakerAbbey LincolnLee Konitz… en disent long sur ses talents d’accompagnateur. Sa discographie se partage entre l’introspection (les Biguine Reflections, série de quatre albums enregistrés entre 1992 et 2000), et la réflexion intimiste, soit en duo, Latin Alley avec Niels-Henning Ørsted Pedersen ou Dream Time avec Barney Wilen, soit en solo.
That’s What… a des allures de « tribute » : c’est un parcours dans l’histoire du jazz qui part du vénérable Eubie Blake - « Memories of You » - pour arriver au bouillonnant John Coltrane - « After the Rain » et « Mister Syms » - en passant par les « classiques », Billy Strayhorn avec « Passion Flower » et « Raincheck », Benny Carter et sa « Summer Serenade », et Dave Brubeck avec « Duke ». « D Waltz » » de Jimmy Heath, « Contemplation » de McCoy Tyner et « Peace » d’Ornette Coleman viennent compléter le tableau, qui ne serait pas abouti sans le morceau éponyme « That’s What Dreams Are Made Of » du contrebassiste Stafford James. Enfin, cerise sur le gâteau, « Italian Sorrow », une composition du pianiste, lui-même.
Les thèmes ont au moins deux points communs : ce sont des belles mélodies et leur tempo est lent ou médium. Les amateurs de furies virtuoses peuvent donc s’abstenir. Le point fort de cet album est l’unité. Malgré la diversité des contextes suggérés par les thèmes - de la ballade au free - Alain Jean-Marie parvient à créer son propre univers fait de sobriété, d’élégance et de swing. Son jeu privilégie clairement l’impressionnisme à l’expressionnisme. « Summer Serenade », « Passion Flower » et « Memories of You » sont particulièrement « debussystes », avec des petites phrases courtes qui effleurent au-dessus du thème, toujours en filigrane. Sur des morceaux plus puissants comme « Mister Syms » ou « Contemplation », les motifs de la main droite répondent subtilement à ceux de la main gauche, proches d’une contrebasse. « The Duke » ou « Raincheck » sont légers et enjoués avec, toujours, cette récursivité du thème. « D Waltz », « Peace » et « That’s What Dreams Are Made of », propulsés par un jeu saccadé et rythmique, balancent bien. « After The Rain » porte bien son nom : c’est le calme après la pluie de « Mister Syms ». Quant à « Italian Sorrow », c’est une très belle mélodie qui se prête sans mal au pas langoureux du boléro. Finalement That’s What… pourrait être une suite de variations sans interruption, tant Alain Jean-Marie tient le pari de l’harmonie, sans jamais, pour autant, tomber dans la facilité ni la platitude.
Loin des carrefours trop fréquentés, Alain Jean-Marie trace un chemin tout à fait personnel, qui vaut la peine d’être emprunté tant il fait bon s’y promener…
Publié dans CitizenJazz le 2 août 2004


Lonely Woman - Claudine François
Steve Potts (as, ss), Claudine François (p), Jean-Jacques Avenel (b), John Betsch (d)
Label / Distribution : Futura

Est-ce pour échapper à un carcan parfois trop rigide que les musiciens classiques affectionnent le free jazz ? C’est possible, mais Claudine François, pianiste de formation classique, avait déjà élargi depuis longtemps son horizon musical ; c’est une jazzwoman de rencontres : l’enseignement, les spectacles musicaux, le théâtre, la danse… Et, quarante ans après l’hommage rendu à Ornette Coleman par le Modern Jazz Quartet, c’est à son tour de reprendre Lonely Woman comme titre pour un album en quartette.
La femme, éternelle solitaire devant la maternité ou la vieillesse ? C’est la question que semble poser la belle illustration de la pochette de Lonely Woman. Claudine François, en tous cas, est loin d’être seule dans cet album puisqu’elle est entourée d’une équipe qui a fait les beaux jours du free jazz. Steve Potts, « français » depuis les années 1970, est bien connu des scènes free, ce qui ne l’empêche pas de mener des expériences dans le milieu du cinéma ou de la « world » tout en se produisant régulièrement avec ses trois groupes. La contrebasse de Jean-Jacques Avenel a accompagné tellement de musiciens, qu’il serait plus rapide de citer ceux avec qui il n’a pas joué ! Quant à John Betsch, après une carrière bien remplie aux Etats-Unis, il a rejoint la France en 1985 où il a été, entre autres, le batteur attitré du trio de Mal Waldron, et il avait d’ailleurs déjà enregistré avec Claudine François Camargue, en compagnie d’un autre « waldroniste », Jim Pepper.
Même si le quartette interprète « Lonely Woman » et « Law Years », deux thèmes d’Ornette Coleman, l’album est davantage dans l’esprit de Steve Lacy, avec qui les trois « Lonely Men » jouèrent abondamment dans les années 1980. On trouve aussi le très beau thème « Seagulls of Kristiansund » de Mal Waldron, que ce dernier enregistra en duo avec… Steve Lacy, mais également avec Jean-Jacques Avenel sur One More Time… Et pour boucler la boucle, le quartet interprète également « Ugly Beauty » de Thelonious Monk, référence incontournable pour la plupart des pianistes free. A ces quatre thèmes phares de l’avant-garde s’ajoutent « Two for One », une composition de Steve Potts, « Something About You » et « Flying Eagle » que l’on doit à Claudine François.
Claudine François suit la trace de McCoy Tyner avec un emploi abondant de block chords comme dans « Law Years » ou « Two for One », et un jeu rythmique souvent parallèle à la batterie et à la contrebasse, dans « Lonely Woman » par exemple. Toutefois, son jeu est exempt de toute agressivité, ce qui est particulièrement flagrant dans ses introductions - voir « Something About You » et « Ugly Beauty » -, qui oscillent entre franc lyrisme et free sage. Jean-Jacques Avenel est égal à lui-même, avec des solos pleins d’entrain (« Two For One », mélodieux, l’introduction de « Lonely Woman » ou « Something About you ») et un jeu d’accompagnement efficace, mais discret. Il faut dire que la batterie de John Betsch est dynamique, puissante, voire légèrement bavarde ! Dans « Flying Eagle », « Lonely Woman » et « Two For One », le piano et la contrebasse semblent bien timides quand ils ne prennent pas leurs solos ! Quant à Steve Potts, sa prestation répond typiquement à celle que l’on peut attendre d’un saxophoniste free avec la saturation dans les aigus - « Law Years » -, les notes à la limites de la justesse - « Flying Eagle » -, les phrases qui alternent notes isolées et phrases débridées - « Two For One »… A l’alto, Steve Potts joue avec un soupçon de nonchalance qui met du piment dans ses solos - « Ugly Beauty » et « Lonely Woman ».
Une mention spéciale pour la superbe interprétation de « Seagulls of Kristiansund ». Après une introduction très sobre d’un thème qui se suffit à lui-même, Claudine François et John Betsch entament un dialogue passionnant où les aigus et les cordes du piano répondent aux « splash » du batteur, tandis que Jean-Jacques Avenel ajoute encore de la gravité au morceau quand il passe à l’archet. La tension qu’engendre l’interaction entre les trois musiciens culmine avec la reprise finale du thème où Steve Potts les rejoint, avant que le cri des mouettes ne vienne conclure définitivement ce morceau extatique…
Cette Lonely Woman dégage un léger parfum de nostalgie, comme un essai de revival free, qui nous fait prendre conscience qu’à l’épreuve du temps, même la révolution peut devenir classique…
Publié dans CitizenJazz le 28 juin 2004


L'homme à l'affût - Julio Cortázar

Je suis argentin, né à Bruxelles, mort à Paris, fasciné par le jazz et j’ai écrit un des plus beaux hommages à Charlie Parker ; qui suis-je ? Les lecteurs les plus assidus de Citizen Jazz se souviendront d’un article publié en 2002 et trouveront immédiatement la réponse. Un grand homme à tous les sens du terme : Julio Cortázar.
On se reportera à l’analyse aussi fouillée qu’intéressante de Philippe Fréchet, qui montre les liens étroits entre l’écrivain sud-américain et le jazz. Liens qui tournaient à la passion car, pour lui, le « jazz qui […] se situe sur un plan désincarné où la musique se meut enfin en toute liberté comme la peinture délivrée du représentatif peut enfin n’être que peinture » était l’accomplissement de ce qu’il cherchait lui-même en littérature.
L’homme à l’affût est une nouvelle extraite du recueil Les armes secrètes, publié initialement en 1958, soit trois ans après la mort de Bird. Le titre est à l’image de la nouvelle : ambigu. Pourtant l’intrigue est des plus claires : Bruno V…, le narrateur et critique, suit Johnny Carter, le saxophoniste altiste dont il a écrit la biographie, pendant ses dernières pérégrinations à Paris avant son retour aux Etats-Unis, où il meurt peu de temps après.
Donc à première vue, aucune ambiguïté, mais voilà : on ne sait plus qui est à l’affût de qui ou de quoi ! En effet le critique balance entre une admiration éperdue, « depuis que Johnny est passé par le saxo alto on ne peut plus considérer les musiciens précédents comme des génies », et une compassion cynique, « il serait très mauvais pour mon livre […] que Johnny ait de mauvaises critiques ce soir. » Quant à Johnny, il oscille entre sa passion pour la musique, « hier soir, j’avais l’impression de faire l’amour quand j’en jouais [du saxo] », et une réalité veule et sordide, faite de misère, de sexe, d’alcool et de drogue, qui amène Bruno à dire que « Jonnhy est plutôt un homme parmi les anges, une réalité parmi toutes ces irréalités que nous sommes ».
Mais critique et artiste sont tous les deux également à l’affût d’autre chose… Le critique, « cet homme qui ne peut vivre que d’emprunts », court après une frustration dévorante : « Je suis un critique de jazz […] Je pense avec mélancolie qu’il est, lui, au « commencement » de son saxo et que je suis, moi, à la « fin ». Il est la bouche, lui, et moi, l’oreille, pour ne pas dire qu’il est la bouche et que je suis… ». Frustration d’autant plus blessante que Johnny n’est qu’« un pauvre diable d’intelligence à peine moyenne, possédant comme tant de musiciens, tant de joueurs d’échecs et tant de poètes, le don de créer des choses admirables sans avoir la moindre conscience des dimensions de son œuvre. » Johnny, lui, court dans une réalité hors du temps, « ça, je suis en train de le jouer demain », dans une quête désespérée de lui-même, « tu n’as pas su écrire ce que, moi non plus, je ne suis pas capable de jouer […] ce que je suis vraiment ». Finalement les deux hommes se débattent dans une même impasse : comprendre l’essence de la création.
L’homme à l’affût est une histoire prétexte à une réflexion, comme les affectionne Julio Cortázar. Son récit ressemble étonnement à une étude factuelle car, comme son compatriote Jorge Luis Borges, il mélange allègrement la fiction et la réalité. C’est ainsi qu’on croise DelaunayHodeirPanassié… Et les acteurs de la nouvelle n’évitent pas toute ressemblance avec des personnages ayant déjà existé ; les lecteurs reconnaîtront sans peine les anges qui se cachent derrière la marquise Tica, Lan, Art… Par ailleurs, Bruno V… et Boris Vian ont sans doute un peu plus de points communs que leurs simples initiales, tandis que si Johnny Carter est Bird, il pourrait bien être aussi Julio Cortázar… L’homme à l’affût devient ainsi un échange de réflexions entre deux écrivains passionnés et… trompettistes.
On l’aura deviné à la longueur de cette chronique, L’homme à l’affût est un texte essentiel, dont l’intérêt dépasse largement le simple cadre de la musique. Alors, pour paraphraser ce que dit Julio Cortázar de la musique : que L’homme à l’affût accomplisse une des plus détestables missions de la littérature, celle de voiler le miroir, de nous rayer de la carte pour quelques heures…
Publié dans CitizenJazz le 28 juin 2004


Cocktail Bleu
Jeux de traits autour du vague à l’âme.

Feelin' Low down

Cool Blues

Ghosts Spell

Round About Midnight

Salt Peanuts

Cotton' Blues

Black Bone Blues

Yeah! Low Blues
Goin' Home

Publié dans CitizenJazz le 27 juin 2004


Reflections - Steve Lacy plays Thelonious Monk - Steve Lacy

Steve Lacy (ss), Mal Waldron (p), Buell Neidlinger (b), Elvin Jones (d)

Le New Jazz n°8206 tourne sur la platine et, aussitôt, de multiples Reflections viennent troubler la chaleur étouffante qui écrase Le Caire cet après-midi.
Vestige d’une époque disparue, mais toujours présente dans les oreilles des amateurs de jazz, ce disque est symbolique. Premièrement parce qu’il regroupe trois figures essentielles du jazz, qui ont laissé récemment des instruments orphelins : Mal Waldron il y a deux ans, Elvin Jones le mois dernier et Steve Lacy, la semaine dernière. Deuxièmement parce que c’est le deuxième disque en leader de Steve Lacy, et sa première rencontre avec Mal Waldron, cet alter ego qu’il allait retrouver bien des années plus tard en Europe pour une étroite collaboration, dont la fameuse série de concerts au Dreher en 1981. Troisièmement parce qu’il a été enregistré en 1958 par Van Gelder et que les notes de pochette sont d’Ira Gitler, deux figures emblématiques du jazz, l’un pour la prise de son, l’autre pour la musicologie. Enfin, parce que c’est un hommage à l’un des génies du siècle dernier, Thelonious Monk, et, comme le fait remarquer Ira Gitler, aucune des sept compositions reprises par le quartet dans ce disque n’avait été rejouée par autre que Monk lui-même, à l’exception de « Bye-Ya » repris par Zoot Sims.
Juste un mot sur Buell Neidlinger, le bassiste du quartet, moins connu que ses partenaires. Comme Steve Lacy, il vient du dixieland et sa carrière est impressionnante par son éclectisme : il a joué avec Monk et Cecil Taylor, mais aussi avec Frank Zappa et Barbara Streisand, tout en conservant une activité dans la musique contemporaine, avec John Cage entre autres.
Les sept titres, enregistrés par Monk entre 1951 et 1953 pour Blue Note ou Prestige, fleurent bon un bop déjà sur la voie du free et constituent un terreau de choix pour Steve Lacy et ses compagnons. Dans l’ensemble, l’album balance joyeusement. Le quartet joue sur les mêmes tempos que les originaux, sauf “Four in One” et “Skippy” qui sont joués plus vite. Les deux morceaux lents sont très différents l’un de l’autre : tandis que “Reflections” est tout en douceur sans jamais se départir d’un swing contagieux avec notamment un superbe solo de Mal Waldron, “Ask Me Now” est interprété dans une veine plus lyrique, mais avec une tension qu’accentue encore davantage le solo dans les aigus de Steve Lacy. “Four In One”, “Hornin’ in” et “Skippy” permettent à Elvin Jones de donner libre cours à son énergie qui éclate dans des stop chorus classiques, mais d’une efficacité d’autant plus redoutable que la walking bass de Buell Neidlinger, le jeu à la Bud Powell de Mal Waldron - “Skippy” - et les solos sinueux et dynamiques de Steve Lacy font des merveilles. Avec “Bye-Ya”, titre oblige, les Caraïbes sont au rendez-vous ! C’est le morceau le plus dansant du disque, avec un dialogue savoureux entre piano et soprano. Enfin, après une introduction monkienne jusqu’à la moëlle, “Let’s Call This” s’apparente à une véritable synthèse où se mêlent subtilement dixieland, bop et avant-garde. Ce morceau permet également d’apprécier l’ampleur du son et le sens de la mélodie de Buell Neidlinger. A noter que Steve Lacy et Mal Waldron ont repris “Let’s Call This” vingt ans plus tard en duo au Dreher…
L’élégance du jeu de Steve Lacy - “Reflections” -, ses longues phrases sinueuses - “Hornin’ in" - et ses incursions dans les aigus toujours maîtrisées - “Ask Me Now” - donnent incontestablement au saxophone soprano ses lettres de noblesse. Alors quand il est accompagné d’un pianiste à l’écoute exceptionnelle, d’un contrebassiste maître du swing et d’un batteur hors norme, si en plus les thèmes sont de monsieur Monk, le réultat ne peut être qu’inouï. Et c’est le cas !
Publié dans CitizenJazz le 16 juin 2004


Francis Lockwood au Caire


Francis Lockwood (p) avec Amer Barakat (b), Yehia Khalil (d) le 13 décembre 2003 au Théâtre Al Gomhoria
avec Ihab Badr (b) et Salah Ragab (d) le 15 décembre 2003 au Centre français de Culture et de Coopération.
C’est injuste, mais Francis Lockwood est d’abord connu de tous et de toutes comme étant le frère de Didier ! Injustice d’autant plus flagrante que s’il a donné de nombreux concerts et participé à plusieurs disques en compagnie de son frère, il n’en reste pas moins un pianiste qui a su développer une carrière personnelle très fournie.
Parti du rock avec Jean-Pierre Alarcen, Francis Lockwood a participé aux expériences de jazz-fusion de son frère pendant quelque temps, puis accompagné Michel Jonasz. Il est revenu au jazz en trio avec Gilles Naturel et Peter Gritz, avec lesquels il a enregistré Jimi’s Colors, un album en hommage à Jimi Hendrix. Depuis deux ans, Francis Lockwood s’illustre entre autres dans un jazz aux accents latins, avec la chanteuse Manu Le Prince… Aujourd’hui, il est au Caire pour une aventure orientale !
Dans le cadre des Scènes du Jazz, festival organisé par le Centre français de Culture et de Coopération, c’est donc un pianiste versatile qui a été invité à venir croiser les gammes avec deux sections rythmiques égyptiennes, celles de Yehia Khalil et de Salah Ragab. Tous deux sont des batteurs connus et reconnus, mais tandis que le premier s’est dirigé vers un jazz orientalisant qui frise parfois la variété, le deuxième est le gardien du temple bop avec quelques incursions dans l’avant-garde, notamment en compagnie de Sun Ra.

Les deux soirées devaient s’apparenter davantage à des bœufs qu’à de véritables concerts car les musiciens n’avaient jamais joué ensemble. Dès lors, il était logique que le répertoire soit essentiellement composé de standards.
Dans le premier concert, au Théâtre Al Gomhoria, Francis Lockwood se montre volontiers lyrique dans ses longues introductions d’« In a Sentimental Mood », « Someday My Prince Will Come » ou « Autumn Leaves ». Il use et abuse de longues lignes arpégées à la main droite, soutenu par un Yehia Khalil métronomique à la batterie, et un Amer Barakat dont le sens mélodique est desservi par le son aigrelet de sa basse électrique. Dans l’ensemble, le concert est de bonne tenue, mais manque singulièrement de créativité, en dehors de « Mister PC » dans lequel Francis Lockwood adopte un jeu plus rythmique qui permet au morceau de « décoller ».
La deuxième soirée se déroule dans la cour du Centre français de Culture et de Coopération, joliment décorée pour l’occasion avec les tentures orientales bigarrées qu’on utilise en Egypte dans la plupart des fêtes. Ce deuxième concert, également articulé autour de standards, va s’avérer bien plus dynamique que le premier. Francis Lockwood raccourcit ses introductions - sauf dans « The Beautiful Love » - et fait davantage appel aux block chords, par exemple dans « Night and Day ». La section rythmique joue dans une veine be bop, avec un batteur, Salah Ragab, très à l’écoute de ses compagnons, et un bassiste, Ihab Badr, tout en subtilité dans « So What » ou « Blue Bossa ». Au milieu du concert, Francis Lockwood laisse sa place à Rashad Fahim, pianiste passé par la Berklee School of Music. Le Cairo Jazztet ainsi formé juste le temps d’un morceau confirme qu’il est urgent d’aller l’écouter ! « Nuage » donne l’occasion à Francis Lockwood de dédier un solo à Babik Reinhardt. Avec de superbes interprétations de « Caravan » et de « Night in Tunisia », le trio achève de conquérir le public et Francis Lockwood fait oublier pour de bon qu’il est le frère de Didier…
Publié dans CitizenJazz le 31 mai 2004


Jazz - Marcel Pagnol
En 1926, André Schaeffner, l’un des premiers ethno-musicologues à se passionner pour le jazz écrit qu’« il est joie animale des mouvements souples. » La même année, Marcel Pagnol, chantre de l’ethno-littérature régionale, demande à son lecteur : « Sens-tu les vieux désirs qui s’éveillent en toi ? […] la joie animale du jazz ». Ecrivain ou scientifique, deux approches, mais une conviction : une musique est née qui va faire bouger le monde…
Si Marcel Pagnol n’a pas encore composé les trilogies qui feront sa gloire, le 6 décembre 1926, sa première pièce écrite en solo, Phaéton, est jouée au Théâtre du Casino de Monte-Carlo. L’intrigue de Phaéton est très classique : Blaise, un universitaire qui a découvert le Phaéton de Platon, est obnubilé par ses recherches et passe à côté de sa vie. Le jour où l’un de ses collègues démontre que le Phaéton n’est pas de Platon, tout s’écroule et Blaise prend conscience du vide de son existence. Il aimerait rattraper sa vie perdue, mais il est trop tard… Le ton, réaliste, préfigure déjà l’esthétisme de Marcel Pagnol tant en littérature qu’au cinéma.
Et le jazz dans tout ça ?
Marcel Pagnol en fait le symbole de la chair, de la tentation, des désirs… Le trublion qui s’insinue dans le monde de l’esprit, des livres, du grec ancien. C’est la langue de la vie qui gangrène la langue morte : « Tu entends ce petit bout de phrase, avec ce rythme obsédant, pénétrant ? […] Elle se glisse entre les vers de Démosthène… ». A cette occasion Blaise parle de « Chili-Bom-Bom » qu’écoute un voisin qui vient d’acheter un phonographe. En fait, Marcel Pagnol évoque probablement « I Love My Chili Bom Bom », un « tube » des années 20 que l’on doit au Savoy Havanna Band, orchestre de danse dirigé par le violoniste anglais Reg Batten. Un peu plus loin, après une valse de Chopin, on entend « Wait Till You See My Gal », deuxième morceau de jazz cité dans la pièce et qui pourrait être le « Wait ‘Till You See My Baby Do the Charleston » de WilliamsTodd et Simmons sorti en 1925. Dans les deux cas, on est bien sûr assez loin du jazz - et même de l’ODJB -, mais, à l’époque, c’est un nouveau genre de musique de danse très rythmée que les auditeurs assimilent au jazz. « C’est une danse américaine », comme le dit Barricant, l’ami de Blaise.
On tombe également sur quelques clichés comme le « jazz nègre en dolmans rouges », mais dans l’ensemble « le jazz fait rage » et enflamme l’âme du vieux professeur… et probablement aussi celle de Marcel Pagnol qui rebaptise la pièce Jazz en 1951… En effet, en 1926 « les fantasmes universitaires ne sont pas encore totalement dissipés » comme l’écrit Yvan Audouard, journaliste et ami de Marcel Pagnol, mais en 1951 « Thing’s Ain’t What They Used to Be » et Marcel Pagnol a résolument troqué son Bailly contre « Jump for Joy »…
Jazz est la sirène qui attire Blaise vers sa vie, comme Phaéton attira Marcel Pagnol vers sa voie, car, et c’est encore Yvan Audouard qui le souligne, si cette pièce « ne semble pas tenir dans l’histoire du théâtre une place de premier plan, [elle] fut à lui-même [Marcel Pagnol] fort utile. Il a renoncé à la tragédie pour la comédie dramatique. Il a admis qu’il pouvait écrire une pièce en prose. »
Voilà donc une curiosité anecdotique certes, mais plaisante à lire.
Publié dans CitizenJazz le 31 mai 2004




Threesome - Aldo Romano
Danilo Rea (p), Rémi Vignolo (b), Aldo Romano (d)
Label / Distribution : Verve / Universal

Un peu plus de vingt ans après un disque mémorable en compagnie de son compère Jean-François Jenny-Clark et d’un certain Michel PetruccianiMaître Aldo nous propose un nouvel album en trio avec Danilo Rea au piano, Rémi Vignolo à la contrebasse et des compositions qu’il a signées.
Threesome arrive à point nommé pour donner raison au jury du Jazzpar Prize, décerné le 23 avril dernier à Aldo Romano, car disons-le d’emblée : cet album est remarquable ! Des mélodies superbes, des improvisations très libres, une palette rythmique variée, de l’humour… et une grande cohérence d’ensemble. Le tout servi par des musiciens en parfaite harmonie.
Sur les bords du Rubicon on ne présente plus Danilo Rea, connu d’abord avec le célèbre Trio di Roma et qui après avoir accompagné la plupart des stars de Chet Baker à Joe Lovano en passant par Lee KonitzJohn Scofield etc., collectionne les distinctions avec Doctor 3, son dernier trio. Sur les berges de la Seine, on ne présente plus Rémi Vignolo, contrebassiste éclectique, qui a joué hier avec Mark Turner, joue aujourd’hui avec Toots Thielemans et jouera demain avec Richard Galliano. Enfin, inutile de présenter Aldo Romano, que tout le monde connaît des rives du Rubicon et à celles de la Seine…
Dans Threesome, Aldo Romano se montre une nouvelle fois à la hauteur de sa réputation de fin mélodiste. On trouve bien sûr de ces belles ballades faussement romantiques dont il a le secret, comme « Abruzzi », « Murmur » ou les deux thèmes repris du disque Corners, « Sapore di Si Minore », rebaptisé « Manda », et le superbe « Song for Elis ». À quoi s’ajoutent « Paradise for Mickey », une petite comptine qui ne le reste pas longtemps, « Touched !! », un thème dans la lignée be-bop, « Threesome », « Ghost Spell » et « Fleeting » dans un esprit plus free, ou encore le très « ellingtonien » et magnifique hommage « Blues for Nougaro ».
Le titre Threesome va comme un gant à cet album car il s’agit bien d’une partie de jeux dans laquelle les trois musiciens se renvoient sans cesse la balle. Danilo Rea alterne délicatesse mélodieuse, envolées free et gros jeu rythmique, savoureux mélange entre Ahmad Jamal et Keith Jarrett. Il rappelle aussi un autre prodige de la scène actuelle : Bojan Z. « Ghost Spell » est d’ailleurs assez proche du « Set it Up » de Transpacifik. Rémi Vignolo est un contrebassiste libre qui passe d’une walking bass au swing contagieux dans « Touched !! » à une introduction pleine d’effets et d’humour dans « Fleeting », tout en prenant des solos plus mélodieux les uns que les autres, par exemple dans « Murmur » et « Blues for Nougaro ». En dehors de « Threesome », qu’il introduit par un solo monumental, Aldo Romano prend peu la parole, mais dialogue subtilement avec ses deux partenaires, comme dans « Paradise for Mickey ». On sent également l’influence du batteur dans les nombreux changements de rythme qui pimentent les morceaux, à l’image d’« Abruzzi » ou de « Fleeting ».
Trois torons qui se commettent ensemble pour former un bout : l’illustration de la pochette du disque symbolise à merveille ce trio librement uni… ou uni dans la liberté. Chapeau, maître Romano !
Publié dans CitizenJazz le 31 mai 2004




Du jazz au bout des cornes - Pierre Vignaud
Jazz, polar et tauromachie, trois formes d’expression artistique ni tout à fait savantes, ni réellement populaires. Trois arts qui ont élevé l’improvisation et l’intuition au rang de Muse, faisant du risque le moteur de l’émotion.
Donc, comme Franck Ténot et Francis MarmandePierre Vignaud partage une même passion pour le jazz et la tauromachie dont il a fait sa profession puisqu’il est chroniqueur à la revue nîmoise Toros depuis plus de vingt-cinq ans et secrétaire de l’Association des critiques taurins de France. De journaliste à romancier il n’y a qu’un pas, que Pierre Vignaud a franchi en ajoutant également à sa palette des essais et études.
Le prisonnier, la belle et le torero comme personnages centraux, un trafic de drogue en guise d’intrigue et Marciac comme lieu du crime. Du jazz au bout des cornes est avant tout un roman policier, qui s’apparente davantage au genre « psychologique » qu’au genre « action ». Si le style de Du jazz au bout des cornes n’est pas d’une légèreté à toute épreuve, en revanche la construction du livre, basée sur un entrelacs de récits et de destins, confère une certaine souplesse à la narration.
Ce livre se lit vite et bien, mais pour en faire une œuvre vraiment mémorable il aurait sûrement fallu que le jazz soit plus qu’un fond sonore, et le milieu taurin autre chose qu’un simple décor.
Publié dans CitizenJazz le 3 mai 2004


Fathy Salama & Sharkiat : du jeel au jazz...


Compte-rendu de concert le 24 mars 2004 au Centre Culturel El-Sawy du Caire.

Concert avec, entre autres, Fathy Salama (synth), Ayman Sedki (perc), Ramadan Mansour (perc), Ahmed Al Gazar (perc)
Le jazz a bien du mal à se faire une place en Égypte, entre la pop moyen-orientale et la variété américaine ! Fathy Salama est l’un des rares - avec le batteur Yehia Khalil - à avoir réussi à se faire un nom en sacrifiant parfois, il est vrai, la qualité sur l’autel de la popularité…
Après des études de piano classique, puis un voyage en Europe et aux Etats-Unis pendant lequel il découvre le jazz, Fathy Salama se tourne dans un premier temps vers la « jeel » (prononcer « guiil »). C’est dans cette musique pop d’origine égyptienne, basée sur les gammes arabes et, le plus souvent, sur un rythme en 6/8, qu’il va développer son goût pour l’électronique et la programmation. A la fin des années 1980, soucieux d’évoluer vers une musique plus élaborée, il crée Sharkiat dont l’objectif est de jouer un cocktail de musique traditionnelle, de pop égyptienne et de jazz. Avec Sharkiat, Fathy Salama a joué dans de nombreux pays, dans des contextes très variés : des festivals (comme Les Transmusicales de Rennes), mais aussi des clubs (dont Le New Morning), des centres culturels, etc.
Le concert de Sharkiat avait lieu sous un pont - Sonny Rollins apprécierait ! - dans une salle du Centre Culturel El-Sawi. Le public, composé en grande majorité d’adolescents et d’étudiants, laissait présager un cocktail où la pop allait probablement prendre le pas sur le jazz - Sonny Rollins apprécierait sans doute moins…
Et ce qui devait arriver arriva, car après une première partie dans un style qu’on peut qualifier de « jazz-fusion oriental », le concert sombra dans la variété avec la prestation de Karima Nayt, chanteuse dont la voix et le phrasé font certainement fureur dans les boîtes de nuit de la capitale égyptienne…
Mais revenons sur la première partie du concert, qui comporte plusieurs aspects positifs. Premier intérêt, la composition de l’orchestre ; un « dodécaband » - toute similitude avec Martial Solal s’arrête là ! - qui mélange les instruments européens, comme le synthétiseur de Fathy Salama, une basse électrique, une flûte traversière, un saxophone ténor, un accordéon et un violon, et les instruments traditionnels égyptiens. Ces derniers sont représentés par Ayman Sedki entouré de ses djembés, congas, doufs [1] et d’une charleston, Ramadan Mansour à la darbouka [2] (ou au douf selon les morceaux), Ahmed Al Gazar et ses saggat [3], un joueur de tabla [i] et un joueur de qanoun [4]. Patchwork d’instruments prometteur !
Deuxième intérêt : les thèmes, mélodieux sans tomber dans la mièvrerie, avec des mélopées langoureuses ou un peu molles qu’on entend à la radio, en grande partie grâce au soutien des percussionnistes, dont l’accompagnement est très varié. Il est d’ailleurs regrettable que le groupe exploite si peu ces thèmes. En effet, les improvisations, à quelques exceptions près, manquent de corps, et on revient rapidement à des exposés à l’unisson, un peu répétitifs à la longue.


A Night in Egypt - © Ralf McCullan
Troisième intérêt : quelques chorus intéressants, notamment par l’accordéoniste - dans un style traditionnel efficace -, le joueur de qanoun - dans un solo a capella plus « classique » que « jazzy » - et, surtout, un formidable passage où les trois percussionnistes se renvoient la balle en jouant sur toute l’étendue des registres, tant rythmiques que sonores avec, en particulier, une improvisation impressionnante de Ramadan Mansour. À noter aussi, un solo d’Ahmed Al-Gazar avec ses saggat, anecdotique mais amusant.
On regrette que le jeu du bassiste manque de souplesse, et que la sur-amplification de sa basse noie trop souvent l’ensemble dans un magma sonore. Fathy Salama, lui, est apparu plus à son avantage comme leader que comme claviériste, car son jeu semble plutôt confus et ses sonorités floues. Là encore, la sono y est probablement pour quelque chose ! Quant à la flûtiste, si ses chorus très courts ne permettent pas d’apprécier réellement ses talents d’improvisatrice, en revanche son jeu apporte un relief incontestable à l’exposition des thèmes. Pour ce qui est du violoniste, ses interventions sont tellement brèves ou noyées dans la masse que son jeu passe à peu près inaperçu. Enfin, la présence du saxophoniste ténor sur scène reste encore une énigme !
Les gorgées agréables sont trop rares pour que le cocktail proposé par Fathy Salama soit tout à fait désaltérant ! C’est d’autant plus frustrant que l’on sent clairement que la musique et les instruments traditionnels égyptiens pourraient permettre de développer une musique improvisée susceptible d’étancher notre soif de nouveaux sons…

Note : la transcription des noms et des mots arabes en alphabet latin peut varier d’une source à l’autre.

[1] Douf : tambour constitué d’une peau tendue sur un cadre qui mesure entre quarante et soixante centimètres de diamètre. Le douf a un son plus sec et clair que celui de la darbouka, qui le rapproche assez de celui d’une caisse claire, volume sonore en moins.

[2] Darbouka : cet instrument à percussion, clé de la musique traditionnelle arabe, est composé d’une caisse de résonance creuse d’une soixantaine de centimètres qui, en Égypte, est souvent en céramique, et sur laquelle est tendue une peau. On en joue généralement assis, en la posant sur la cuisse. Elle permet de produire un son sourd - « dum » - et un son clair - « tek » - qui peuvent être soit courts, soit longs, et qui, joués en alternance, vont déterminer les motifs rythmiques.

[3] Saggat  : petites cymbales métalliques dont on joue un peu comme des castagnettes.

[i] Tabla  : nom donné à la darbouka égyptienne, qui se compose d’un fût en aluminium et d’une peau synthétique (à ne pas confondre avec la tabla indienne).

[4] Qanoun : sorte de cithare trapézoïdale formée d’une caisse de résonance peu profonde sur laquelle sont tendues entre 64 et 82 cordes, qui peuvent être doublées ou triplées. En général le qanoun couvre trois octaves et, en Égypte, se joue avec tous les doigts, l’extrémité en étant recouverte d’une sorte de dé à coudre. Sa sonorité est plus aiguë et plus sèche que celle de l’oud.

Publié dans CitizenJazz le 3 mai 2004



(H)ombre - Jean-Pierre Mas
Jean-Pierre Mas (p, kb, perc, voc, g, elb, bruitages, prgm), Claude Nougaro (voc), Didier Lockwood (vln), Toots Thielemans (hca), Idriss Boudrioua (saxes), Marie Hazet (voc), Daniel Mille (acc, accordina), Juan José Mosalini (bandonéon), Sylvain Marc (elb), Xavier Desandre (perc), André Ceccarelli (d).
Label / Distribution : Night Bird Music
Quand il n’en abuse pas, Jean-Pierre Mas a un sens de la mélodie qui peut faire des merveilles, comme sur Waiting for the Moon, sorti en 1998, où il était accompagné par Sylvain Marc à la basse et Jacques Mahieux à la batterie. Dans « (H)ombre », il part dans une direction sensiblement différente. Si la mélodie reste au centre de ses préoccupations, il abandonne le trio pour une formation à géométrie variable où l’on trouve pléthore de musiciens, tous plus connus les uns que les autres, de Didier Lockwood à Toots Thielemans en passant par Daniel MilleAndré Ceccarelli et même Claude Nougaro le temps d’une chanson.
(H)ombre, placé sous les auspices de la bossa nova et consorts, est un album très inégal. On y entend beaucoup de jolis thèmes, à l’image de « Poule d’eau », « (H)ombre », « Souvenir oublié » ou, sur un rythme de salsa, « Flor de venganza », mais à plusieurs reprises on tombe dans de la musique d’ambiance sans grand caractère (« Marianne », « Miroir » ou « Solamente dos veces »), des morceaux à la rythmique sourde et répétitive, dont « Salambo » et le « Prélude en mi mineur » de Chopin, souvent joué depuis que Gerry Mulligan l’a enregistré en 1963, ou des pièces qui ressemblent à des versions instrumentales de chansons, comme « Idriss » ou « Chouchou Baby ». Cette dernière fait d’ailleurs l’objet d’une variante co-écrite et interprétée par Claude Nougaro, « Chouchou bébé ». C’est une chanson typiquement « nougaresque », avec les jeux de mots, les citations (« Savez-vous planter les choux ») et la scansion rythmique que rendait si particulière son accent toulousain… Dans la deuxième chanson, « Cause toujours », les grognements sont d’un effet aussi douteux que les bruitages dont sont affublés certains morceaux : piaillements d’oiseaux, freinage et démarrage d’une voiture, ressac de la mer, bouteille qu’on débouche…
On regrettera donc qu’accompagné d’un tel aréopage de musiciens, Jean-Pierre Mas n’ait pas réussi à faire un album qui ait autant de goût qu’une caïpirinha dégustée sur la plage d’Ipanema…
Publié dans CitizenJazz le 3 mai 2004




Alain Brunet Sextet à l'opéra
Compte-rendu de concert le 20 mars 2004 à l’Opera House du Caire.
Soirée chargée dans l’immense enceinte culturelle de l’Opéra House du Caire ce samedi 20 mars ! Les Cairotes en tenue de soirée descendent de leurs grosses limousines noires et les adolescents dégringolent des bus. Les uns se rendent dans The Main Hall pour écouter le Cairo Symphony Orchestra, tandis que les autres rejoignent l’esplanade pour écouter SYNCOP et KAJEEM, deux groupes de reggae, rap, hip-hop, raï, etc. Et comme d’habitude, coincé au milieu, l’amateur de jazz n’a ni les honneurs de la grande salle, ni la majesté de la voûte céleste, mais se rend joyeux et sans soucis dans The Small Hall pour y écouter son chabada favori !
Vêtu d’un gilet de strass, barbu et coiffé d’un large béret noir, le batteur Prince H. Lawsha - fort sympathique élève de Kenneth Nash et de Max Roach - entre en scène et se lance dans un solo de batterie écrit spécialement pour la tournée en Egypte. Il interprète aux mailloches un morceau à la fois mélodieux et délicat, « passerelle rythmique entre l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Amérique Latine ».
Après ce hors-d’œuvre savoureux, la première partie du concert alterne deux standards, « Autumn Leaves » et « Night in Tunisia », deux chansons, « Que reste-t-il de nos amours ? » et « La Javanaise », pour finir par une composition du sextet, « Flying High ».
Le sextet interprète les standards et « Flying High » dans la tradition hard-bop avec les exposés à l’unisson à l’image de « Night in Tunisia » et « Flying High », les jeux de passe-passe entre les musiciens comme dans « Autumn Leaves » et « Flying High », beaucoup de « groove », en particulier Jean-Jacques Taïb à l’alto, et un soutien puissant de la section rythmique. D’ailleurs tout au long du concert, Prince H. Lawsha et Jérôme Regard feront preuve de beaucoup de subtilité avec un jeu varié, enthousiaste, et un son de contrebasse ample et profond.
Alain Brunet et Jean-Jacques Taïb
© Alain Brunet
Sonorité que l’on retrouve également chez Alain Brunet à la trompette, qui joue par ailleurs des chorus très élégants, voire parfois un peu trop homogènes. Quant au pianiste, Pierre Reboulleau, il montre davantage de verve dans ses solos, « Night in Tunisia » ou « Flying Home », que dans son jeu d’accompagnement, très discret. Si Alain Brunet et Jean-Jacques Taïb sont légèrement moins convaincants avec leur deuxième instrument - bugle pour l’un et soprano pour l’autre -, leurs duos « a capella » sont particulièrement bien réussis, comme dans la reprise finale d’« Autumn Leaves » en contrepoint ou la conclusion « a capella » de « La javanaise », truffée de citations.
Alain Brunet est un habitué des chansons puisqu’il a travaillé avec Olivier Hutman sur celles de Gainsbourg et sorti un disque, Swingin Trénet, sur lequel il interprète des chansons de Charles Trénet accompagné par son quintet et la Camerata de France. « Que reste-t-il de nos amours ? » est prise sur un rythme de bossa nova qui lui va bien, mais ne la sort pas vraiment de la rengaine. Quant à « La javanaise », elle est jouée tout en retenue et permet à Luc Fenoli de s’illustrer dans un solo de guitare très cohérent - ce que sont d’ailleurs l’ensemble des chorus qu’il a pris pendant la soirée : il y démontre un sens mélodique aigu que sert une vélocité bien maîtrisée.
La deuxième partie du concert commence bien, avec «  »Music Matador« , morceau composé par Prince Lasha father (père et fils n’orthographient pas leur nom de la même manière…), flûtiste et altiste trop méconnu qui a pourtant joué entre autres avec Ornette ColemanSonny Simmons et Eric Dolphy. Mais le sextet évolue loin du « free » puisqu’il prend le morceau sur un rythme de calypso, agréable, sans être inouï. Sur »Robinus", thème que l’on doit à Alain Brunet, Jean-Jacques Taïb part au soprano dans un solo assez libre, mais sans réellement convaincre.
Pour le dessert, Prince H. Lawsha se lance dans trois chansons et laisse les tambours à Yehia Khalil, batteur et animateur infatigable de la scène du jazz égyptienne dont nous reparlerons plus en détail un de ces jours. Certes Prince H. Lawsha a une belle voix de crooner, mais son phrasé et son scat manquent de mordant. Le solo sifflé d’Alain Brunet dans « Swinging the Blues », plus amusant qu’intéressant, ne sauve pas le morceau. Seul Luc Fenoli et ses chorus mettent un peu de piment dans cette fin de concert décevante au regard du reste.
Des instrumentistes de haut vol, un répertoire agréable et un jeu enjoué pour un concert de jazz comme on aimerait pouvoir en écouter plus souvent au Caire, mais auquel il aura manqué un zeste de folie - le didgeridoo ? - pour en faire un moment inoubliable.
Publié dans CitizenJazz le 12 avril 2004



Après l'orage - Gabriel Zufferey
Gabriel Zufferey (p), Sébastien Boisseau (b), Daniel Humair (d)
Label / Distribution : Bee Jazz
Décidément, le trio piano-basse-batterie est plus à la mode que jamais ! Gabriel Zufferey n’y échappe pas et signe un premier album impressionnant pour un pianiste si jeune (il est né en 1984). Il faut dire qu’il est entouré de son illustrissime compatriote suisse Daniel Humair et de l’excellent « baby boomer » Sébastien Boisseau à la contrebasse.
Comme d’habitude, Daniel Humair est parfait dans son rôle de mentor et, fidèle à lui-même, navigue en toute liberté, mais sans jamais perdre le cap de vue. Quant à Sébastien Boisseau, il possède un sens mélodique remarquable et un son boisé superbe qui en font un contrebassiste recherché ; il écrème la scène du jazz et joue dans des environnements aussi différents que Triade, le Gabor Winand Quintet, le Martial Solal Newdecaband ou Määk’s Spirit. C’est donc avec des équipiers de luxe que Gabriel Zufferey nous emmène dans cette croisière !
Agréable surprise : l’album comporte treize morceaux d’une moyenne de trois minutes et le plus long excède à peine les six minutes. Fait plutôt rare à une époque où les improvisations ont tendance à être bavardes. Cette concision est d’autant plus plaisante qu’elle ne se fait au détriment d’aucun des trois musiciens.
La première impression qui se dégage de cet album, c’est la diversité. Tout d’abord les thèmes, avec trois improvisations collectives, un standard - le logique « Here’s that Rainy Day » de Jim Van Heusen -, le très beau « Skating in Central Park » de John Lewis et huit compositions de Gabriel Zufferey.
Ensuite, diversité dans les atmosphères, parfois libres comme dans Après l’orage, « Le bal-Hélène » et « Reminder », parfois nerveuses à l’image de « Smiling », un thème proche de « You’d Be So Nice To Come Home To », du ludique « Hurry up ! » ou du très « monkien » « Just before », sans oublier l’hypnotique « La Tsu », les tranquilles « Remembrance » et « Strange », ou le dansant « Entre deux, entre-temps et à trois temps ».
Enfin, diversité du jeu de Gabriel Zufferey. Globalement, la délicatesse de son toucher le place davantage dans la lignée des pianistes mélodieux et méditatifs à la Bill Evans que dans celle des pianistes rythmiques à la Ahmad Jamal. Si sa sonorité et son phrasé évoquent assez souvent Brad Mehldau, par exemple dans « Strange », il semble néanmoins chercher à faire une belle synthèse du langage des anciens tels que Bud Powell dans « Hurry up ! », Keith Jarrett dans « Smiling », voire Lennie Tristano dans « La Tsu ». On ne peut que louer cette tentative qui l’empêchera de sombrer dans une préciosité trop marquée.
Après l’orage est donc un album varié et intéressant dans lequel Daniel Humair et Sébastien Boisseau font des merveilles, tandis que Gabriel Zufferey s’affirme comme un pianiste prometteur. Voilà un trio qui parle peu, mais bien, ce qui est déjà suffisant pour qu’on l’écoute…
Publié dans CitizenJazz le 12 avril 2004



Hommes et problèmes du jazz - André Hodeir
Voici un monument de musicologie incontournable pour le jazzophile averti ou non. Cet essai déjà ancien, puisque publié initialement en 1950, fait toujours référence dans son domaine en Europe, aux Etats-Unis et partout ailleurs.
Violoniste de jazz, collectionneur de premiers prix au Conservatoire de Paris, rédacteur en chef de Jazz Hot pendant trois ans, chef d’orchestre, essayiste musical (La musique depuis Debussy), arrangeur, compositeur (Anna Livia Plurabelle en 1971), professeur à Harvard… A la lumière d’un tel curriculum vitae on comprend mieux pourquoi André Hodeir était l’un des mieux placés pour écrire un livre-phare sur la musicologie du jazz !
Hommes et problèmes du jazz analyse le jazz sous toutes ses coutures. Certes, son l’histoire est parcourue rapidement et s’arrête avant l’émergence du free, mais l’intérêt de ce parcours est qu’il s’attache à l’évolution des styles plutôt que de s’attarder sur une description factuelle de l’histoire du jazz. Dans l’étude musicologique proprement dite, André Hodeir décortique en détail tous les éléments musicaux contenus dans le jazz pour mieux le définir, et sa démonstration est magistrale à tous les sens du terme ! Hommes et problèmes du jazz passe au peigne fin l’harmonie, le processus de création mélodique à travers l’improvisation, le traitement de la matière sonore, le rythme et, bien sûr, cette énigme miraculeuse qu’on appelle le « swing ». Bien que souvent assez techniques, les analyses ont le mérite de rester claires et sont d’une acuité remarquable. On peut regretter l’absence de conclusions en forme de résumés à la fin de chaque partie (elles auraient clarifié le fil conducteur) et d’un disque qui reprendrait les exemples analysés au fil des chapitres.
Dans l’ensemble, le style, sans fioritures, est simple et précis comme il sied à une étude quasi scientifique. Parfois, cependant, on s’étonnera qu’André Hodeir adopte un ton polémique - mais n’oublions pas que dans les années 50, la guerre entre « les raisins aigres » et « les figues moisies » fait rage…
Parmi les livres analytiques sur le jazz, Hommes et problèmes du jazz est certainement l’un des plus pertinents ; à défaut de distraire, il développe l’oreille, le sens critique et, tout simplement, l’intelligence de l’écoute. De quoi ravir tout auditeur !
Publié dans CitizenJazz le 29 mars 2004




ERIC PROST
Un entretien avec Eric Prost, leader du trio LOOPS.

Le passage de LOOPS en Egypte, pour deux concerts dans le cadre du festival Scènes de Jazz organisé par le Centre français de Culture et de Coopération nous a donné l’occasion d’un entretien avec son leader, Eric Prost. Il nous en a dit un peu plus sur la musique de ce trio dont la démarche mérite d’être connue.
Entretien réalisé le 10 décembre 2003 au Théâtre Al Gomhoria.
Les origines de LOOPS se situent à Villeurbanne où un groupe de musiciens décide de fonder le Collectif Mu. Peu de temps après sa création, en 1994, le Collectif Mu crée le Crescent Jazz Club de Mâcon, lieu privilégié de rencontres, d’ateliers et de festivals de jazz. C’est dans ce cadre qu’en 1998, sous l’impulsion du saxophoniste ténor Eric Prost, se forme le trio LOOPS, avec François Gallix à la contrebasse et Stéphane Foucher à la batterie.
LOOPS - © Vincent Delorme - François Gallix (b), Eric Prost (ts), Stéphane Foucher (d)
- Pourquoi avoir appelé ton trio LOOPS ?

LOOPS signifie « boucles » en anglais, et c’est autour de ce concept que le trio travaille. On comprend LOOPS au sens de mouvements circulaires continus. Une spirale mélodique et rythmique. Le tournoiement des notes. C’est l’évocation de notre axe de recherche musicale.
- En écoutant tes propos, on pense inévitablement à John Coltrane ?
Evidemment c’est une référence constante pour LOOPS. Le point de départ de notre quête musicale. On veut construire nos compositions et développer les thèmes autour de cette idée de progression circulaire.
- D’où également le nom du Crescent Jazz Club à Mâcon ?
Egalement, oui. Crescent est un hommage direct à John Coltrane. Comme on peut aussi le voir sur le site internet de Mu Production.
- Comment situerais-tu LOOPS par rapport aux différentes étapes musicales de John Coltrane ?
Je dirais que nous sommes entre sa période hard bop et sa période free ! Nous essayons de pousuivre des idées avant-gardistes tout en préservant le swing. En fait, nous cherchons à explorer la voie ouverte par John Coltrane dans la géométrie musicale.
- Tu parles également du « Son LOOPS », qu’entends-tu par là ?
Pour que la spirale musicale fonctionne et engendre une émotion, il faut créer une tension. Cette tension passe par le thème et son développement, mais aussi par la matière sonore. Avec François Gallix et Stéphane Foucher, nous travaillons beaucoup sur le son et la complémentarité sonore de nos instruments. Nous cherchons à équilibrer les voix de chacun des instruments. Nous voulons éviter que la batterie et la contrebasse ne servent de faire-valoir au saxophone ténor. Les trois instruments prennent la parole sur un pied d’égalité, sans qu’une des voix soit prépondérante. Pour développer notre propos et créer un « son LOOPS », nous avons aussi fait le choix de rester un trio exclusivement acoustique.
- C’est aussi le choix d’avoir constitué un trio sans piano ?
Oui, ça fait également parti du « son LOOPS ». Le trio sans piano est une formule assez rare en ce moment. Elle permet beaucoup de libertés. Mais ça correspond aussi à notre conception du risque musical. Jouer sans piano, c’est un peu jouer sans filet.
- Tu pensais également à Ornette Coleman ?
Bien sûr. L’absence de piano est importante pour la sonorité du trio, pour l’équilibre que nous recherchons entre nos instruments, mais ça laisse aussi beaucoup de souplesse à la section rythmique. En plus, ça nous permet peut-être de développer plus facilement une structure libérée de la contrainte des accords. Ce qui va tout à fait dans le sens du tourbillonnement musical…
- Quelle approche LOOPS développe-t-il sur le plan rythmique ?
Nous jouons beaucoup sur la métrique et les ruptures. Nous essayons aussi d’introduire des motifs obsessionnels. Tout cela pour créer cette ambiance de boucles, de « LOOPS ».
- Nous avons cité John Coltrane et Ornette Coleman comme sources d’inspiration ; LOOPS en a-t-il d’autres ?
François Gallix, Stéphane Foucher et moi avons joué dans beaucoup d’environnements différents et avec des musiciens très variés qui nous influencent forcément. Par exemple, je viens du rock, dont nous intégrons des éléments dans notre musique, notamment le rythme binaire que nous retraitons avec des métriques plus légères.
- Comment a évolué LOOPS ?
Au départ, François Gallix et moi avons commencé à jouer ensemble dans le Collectif Mu. Après avoir travaillé avec différents batteurs, nous avons eu un bon feeling avec Stéphane Foucher et, en 1998, LOOPS a réellement pris son envol. Aujourd’hui, notre connivence est parfaite et nous pouvons vraiment développer notre concept musical.
- LOOPS se présente souvent en concert, mais que dire de la discographie ?
Get High a été notre premier disque en studio. Nous l’avons auto-produit en 1999. Il s’articule autour de compositions de Steve Grossman, François Gallix, Stéphane Foucher et moi-même.
- D’autres projets ?
Beaucoup ! Après cette tournée avec l’AFAA, nous enregistrons un disque début 2004 dans le tout nouveau studio que nous venons de créer à Lyon.
- Comment distribuez-vous vos disques ?
A partir du prochain, nous les ferons distribuer sous licence pour toucher un public plus large qu’avec Get High.
- Tu souhaites ajouter quelque chose ?
Justement, concernant la distribution des disques et l’Internet. C’est complètement illusoire de vouloir freiner les copies pirates. C’est le sens de l’histoire. De toute manière les redevances perçues par les musiciens sur chaque CD vendu sont tellement faibles comparées au prix de vente d’un CD, qu’à moins de vendre des milliers d’exemplaires, ça ne peut pas être un gagne-pain ! Plus notre musique sera diffusée, et plus nous serons contents, quel que soit le moyen !
Publié dans CitizenJazz le 15 mars 2004






Un soir au club - Christian Gailly
Dans beaucoup de romans, la radio diffuse Caravan ou le héros pose So What sur la platine du tourne-disque, mais peu nombreux sont ceux qui prennent le jazz pour sujet principal. C’est le cas d’Un soir au club, ce qui fait déjà au moins une bonne raison pour le lire.
Quand il parle de jazz Christian Gailly sait de quoi il parle, puisqu’il a longtemps été tenté par une carrière de saxophoniste. En fin de compte la plume l’a emporté sur le bec et Christian Gailly s’est orienté vers l’écriture, où il improvise de fort belles pages.
Un ancien musicien devenu chauffagiste, une soirée dans un club de province, un piano, une chanteuse et la mort. L’histoire est banale et n’est qu’un prétexte pour jouer avec les personnages, les relations et les ambiances, comme un thème de blues en AABA.
Christian Gailly excelle dans cet exercice grâce à son style vif et concis, fait de phrases courtes et de mots simples, comme on aime les chorus. Sans oublier le recul qu’il maintient par rapport à son texte : il montre son histoire davantage qu’il ne la raconte. Cette attitude instaure une connivence entre l’auteur et le lecteur, un peu comme celle qui lie l’auditeur et les musiciens dans un concert.
Finalement Un soir au club ne parle pas de jazz, il est jazz, ce qui est une raison définitive pour le lire.
Publié dans CitizenJazz le 20 février 2004



LOOPS AU THÉÂTRE AL GOMHORIA



Eric Prost (ts), François Gallix (cb), Stéphane Foucher (d)
Théâtre Al Gomhoria, Le Caire, 10 décembre 2003.

Dans le cadre du festival de jazz Scènes de Jazz organisé par le Centre Français de Culture et de Coopération du Caire, le trio LOOPS s’est produit au club After Eight et au Théâtre Al Gomhoria, où nous sommes allés l’écouter.
On entre dans le vif du sujet dès le premier morceau, Blues Loops, une composition d’Eric Prost qui donne le ton du concert : un trio très acoustique dans lequel les trois musiciens jouent des rôles d’égale importance. Et ce, malgré le fait que François Gallix joue de la basse électrique, car il n’a malheureusement pas pu transporter sa contrebasse pour cette tournée.

Alternent ensuite des compositions de John Coltrane - SatelliteLazy Bird - et des morceaux écrits par les musiciens du trio. Chaque thème est abordé dans un style qui navigue entre le hard-bop et l’avant-garde avec l’idée récurrente d’évoquer une spirale musicale. Cette approche rappelle évidemment John Coltrane qui est une référence constante de LOOPS, mais Eric Prost a su dépasser l’héritage de Trane et se créer une voie personnelle.
Les trois musiciens se complètent à merveille et arrivent incontestablement à générer une tension dans les morceaux rapides comme Get High, écrit par Eric Prost et titre du premier album enregistré par LOOPS, ou Fée, thème très « monkien » que l’on doit à Stéphane Foucher.
Les thèmes plus calmes donnent l’occasion d’apprécier la musicalité de François Gallix à la basse, comme dans Place du Roulin, la finesse d’Eric Prost, dans la deuxième partie du triptyque A la santé du feu, et celle de Stéphane Foucher aux mailloches dans Muse de la danse, thème écrit par François Gallix.
Certains morceaux ont également une influence rock en toile de fonds à l’image de la troisième partie, très dansante, du triptyque A la santé du feu ou encore L’ode tourbillonnante, thème jazz disco - ou disco jazz, comme le fait remarquer Eric Prost - interprété sur une métrique à cinq temps qui allége singulièrement le rythme binaire.
LOOPS - © Vincent Delorme
François Gallix (b), Eric Prost (st), Stéphane Foucher (d).
Sur Muse de la danse, LOOPS a invité un joueur d’oud, Ahmed. C’est donc à l’oud, accompagné de la basse et de la batterie, que revient l’honneur d’introduire le thème. L’oud a une sonorité magnifique, mais, malgré sa virtuosité, le joueur n’a pas un phrasé jazz, et quand le saxophone intervient, l’oud disparaît dans la masse sonore sans avoir apporté une réelle valeur ajoutée.
Changement de décors et d’époque avec In a Sentimental Mood et l’arrivée surprise de Francis Lockwood au piano. L’introduction du thème nous révèle un pianiste qui joue dans une veine plutôt lyrique. LOOPS s’est adapté à la nouvelle donne et le jeu plus classique n’en permet pas moins une belle montée en puissance sur ce thème de Duke Ellington.
Pour clore le concert, c’est au tour de Francis Lockwood de s’aventurer dans le répertoire de prédilection de LOOPS : Coltrane. Le quartet déroule une magnifique interprétation de Lazy Bird et le morceau s’achève sur un jeu de passe-passe entre les quatre musiciens, classique, mais bien en place et jubilatoire.
Un excellent concert avec un trio qui réussit le difficile pari de suivre la trace de Coltrane tout en développant un langage assez personnel. LOOPS mérite le détour et, avec un soupçon de réglages sur l’équilibre sonore, le trio will get very high !
Publié dans CitizenJazz le 31 janvier 2004






Le Jazz - André Schaeffner
Voilà un livre indémodable qui se doit de figurer entre Sonny Rollins et Art Tatum dans la discothèque de tout amateur de jazz en particulier, et de musique en général !
André Schaeffner (1895 - 1980) est d’abord un musicologue de renom qui a publié des études sur Igor Stravinsky, l’origine des instruments de musique etc. et qui a entretenu une correspondance abondante avec de nombreux compositeurs tels que Pierre BoulezFrancis PoulencManuel de Falla et bien d’autres encore. Mais André Schaeffner est aussi un ethnologue qui participe à la mission Dakar - Djibouti en 1932, et crée à son retour la phonothèque du Musée d’Ethnographie du Trocadéro, où il sera longtemps directeur du département Ethno-musicologie. C’est cette passion pour la musique et l’Afrique qui devait mener André Schaeffner droit au jazz !
S’il est communément admis que l’article du compositeur suisse Ernest Ansermet paru en 1919 dans la Revue romande est le premier écrit en langue française sur le jazz (et sur Sydney Bechet), Le Jazz quant à lui est la première étude musicologique digne de ce nom consacrée à la musique afro-américaine. Publié initialement en 1926, Le Jazz a ouvert une voie, aussitôt empruntée par de nombreux analystes et critiques comme Robert GoffinHugues PanassiéAndré Hodeir… ou, plus récemment, Philippes Carles et Jean-Louis Comolli, dont certaines idées développées dans Free Jazz Black Power ne sont pas sans rappeler celles d’André Schaeffner.
Le Jazz frappe par sa modernité. Sans pour autant omettre l’influence européenne, André Schaeffner souligne le caractère avant tout « africain » du jazz. Il cerne ainsi en précurseur les caractéristiques fondamentales de la « musique afro-américaine ». Pour mettre l’accent sur le poids de la tradition africaine comme élément moteur de la musique de jazz, il se livre à une analyse passionnante des rythmes fondateurs et des instruments qui vont avec. A ce titre, la partie consacrée au balafon est exemplaire…
Cette genèse se lit avec d’autant plus de plaisir qu’elle est écrite dans un style vivant et avec un vocabulaire accessible. Ne pleurons pas l’édition originale, à peu près introuvable, car Le Jazz a été réédité en 1988 chez Jean-Michel Place dans la collection Revue Gradhiva n°2, avec préfaces de Franck Ténot et de Lucien Malson. Et laissez-vous convaincre par André Schaeffner qu’« en vain fermera-t-on l’oreille au jazz. Il est vie. Il est art. Il est ivresse des sons et des bruits. Il est joie animale des mouvements souples. Il est mélancolie des passions. Il est nous d’aujourd’hui ».
Publié dans CitizenJazz le 31 janvier 2004