2010





MORITZ PETER

YOU

Moritz Peter (ts, cl), Giovanni von Essen (vcl), Alain Jean-Marie (p), William Chabbey (g), Emmanuel Chabbey (b) et Mourad Benhammou (d).
Label / Distribution : Montreux Jazz Label
Six ans après Café LuzMoritz Peter confirme avec You (The Montreux Jazz Label) ses affinités musicales avec les frères Chabbey : William, le guitariste, et Emmanuel, le bassiste. Le batteur Mourad Benhammou complète la section rythmique. Depuis 2004, le quartet est devenu quintet avec l’arrivée d’Alain Jean-Marie au piano. Sur trois plages, Peter a également invité Giovanni von Essen, chanteuse américaine d’origine cubaine qui partage son temps entre New York et Paris.
Moritz Peter signe sept thèmes, William Chabbey étant l’auteur du huitième. Le répertoire navigue entre ballades (« You », « Little Giant » en hommage à Sal Nistico [1]), rythmes sud-américains (« Rhumbolero », « A Little Rhythm » et « Pierrot »), blues (« Benha Blues » dédié au batteur), swing (« Up And Down ») et modal (« Yusef », hommage au saxophoniste Yusef Lateef). Comme sur Café Luz, les compositions, agréables, laissent la part belle à la mélodie.
You est clairement ancré dans le « jazz classique ». Au ténor, la sonorité et le phrasé de Mortiz Peter se sont épaissis et le situent quelque part entre Stan Getz (« You », « A Little Rhythm ») et Joe Lovano (« Rhumbolero »). Tandis qu’à la clarinette, davantage utilisée dans les morceaux plus vifs, il swingue dans le sillage des années 30. Dans tous les cas ses solos tournent rond. A son habitude, Alain Jean-Marie est irréprochable : élégant (« Up And Down »), dansant (« A Little Rhythm ») et astucieux (« Pierrot »). Il en va de même avec William Chabbey (toujours aussi sûr), dont le jeu post-bop qui n’est pas sans rappeler Wes Montgomery, mais aussi Kenny Burrell (chorus éloquent sur « Benha Blues »). La walking d’Emmanuel Chabbey épaule efficacement le sextet et prend des chorus légers et bien dans le rythme (« Pierrot »). Le « drumming musical » de Benhammou convient parfaitement à la musique de Peter : régularité et discrétion, chabada souple, balais infaillibles (« Up And Down ») et mailloches intenses (« Yusef »). Quant à von Essen, elle chante dans un registre plutôt aigu, d’une voix claire et avec une mise en place assez lisse (« A Little Rhythm », ou le chœur de « Yusef »). Quelques chorus de scat se seraient fondus avec bonheur dans cet environnement post-bop…
Comme le résume Moritz Peter dans les notes de la pochette : « Pour ce CD, mon idée était d’enregistrer une musique « facile à écouter », sans y perdre l’énergie et la profondeur qui caractérise une bonne musique. »
[1Saxophoniste ténor américain (1948 – 1991) d’obédience hard-bop et qui a consacré l’essentiel de sa carrière aux studios et aux big bands : Woody Herman, Buddy Rich, Count Basie…
Publié sur CitizenJazz le 14 juin 2010



CHRISTOPHE MARGUET QUARTET RÉSISTANCE POÉTIQUE

BUSCANDO LA LUZ

Sébastien Texier (as, cl, a cl), Bruno Angelini (p), Mauro Gargano (b) et Christophe Marguet (d).
Label / Distribution : Le Chant du Monde
Fondé en 1938 par Léon Moussinac, Le chant du monde propose au sein de la galaxie Harmonia Mundi un catalogue jazz éclectique qui ne transige pas avec la qualité, de la série « Jazz Characters » concoctée par André Francis au Sacre du Tympan, en passant par Patrice Caratini, Michel Portal, l’ONJ, Simon Goubert… ou Christophe MarguetBuscando la luz, troisième album du batteur publié par le label d’Arles, donne l’occasion à Sophie Chambon et Bob Hatteau de croiser leurs plumes.
• Bob : Résistance Poétique, deuxième album de ce quartet, après Itrane sorti en 2008, aurait-il trouvé sa configuration de croisière ?
• Sophie : On garde la même équipe quand elle est gagnante et fait un aussi beau travail ! Et avec cette formation, Christophe Marguet poursuit et prolonge le travail entrepris à la naissance du quartet « Résistance Poétique ». Très sensible au travail de fond sur la texture sonore, en tant que batteur, il travaille, triture, prend grand soin de « malaxer » les sons, aime t-il à dire.
• Bob : La pérennité d’un groupe est un bon moyen de construire un environnement sonore personnel. Marguet le confirme à propos de « Résistance Poétique » : « Nous avions envie de prolonger l’histoire de ce groupe (quatre ans d’existence), d’en approfondir le son et aussi l’écoute mutuelle ».
• Sophie : Ça se sent à l’écoute de l’album, vibrant et foisonnant : cette stabilisation de l’équipage ainsi attelé lui permet de continuer, d’explorer des terres encore vierges. Le répertoire est écrit tout spécialement pour chacun des « copains » - tous de fortes personnalités musicales - qui composent le quartet et façonnent ce son assez unique, ce que l’on appelle un son de groupe.
• Bob : Marguet a composé tous les thèmes de Buscando la luz, titre qui fait référence à l’œuvre monumentale du sculpteur espagnol Eduardo Chillida. À relever aussi la belle illustration de pochette : des fleurs en papier plantées sur une plage, tournées vers le soleil… Le quartet, lui, semble plutôt chercher la lumière du côté de la mélodie : nostalgique pour « Les parades d’I », romantique sur « What A Glorious Day », sentimentale avec « Il est là », majestueuse dans « L’attente » ou encore harmonieuse pour « La méduse ». D’ailleurs, comme dit Marguet lui-même : « Nous avons pris une direction qui s’inscrit dans la continuité mélodique de l’album précédent, Itrane, tout en développant un répertoire un peu plus fouillé et plus sensible, qui rend compte du potentiel de l’orchestre et qui, je crois, le met en valeur ».
• Sophie : Il est vrai que dans ces nouvelles compositions on trouve encore plus de mélodie et d’harmonies que sur Itrane. Avec la même configuration acoustique qui nous avait impressionnés en concert durant l’été 2009 au Festival Jazzcampus en Clunisois : densité d’un espace rempli, voire chargé, et qui manquait parfois de respiration. Était-ce le live ?
• Bob : Mais c’est peut-être justement grâce à cette densité musicale et à la force de jeu des quatre musiciens que les développements mélodiques évitent l’écueil de la mièvrerie (cf.« What A Glorious Day »).
• Sophie : Une alternance de thèmes, en tout cas : « La méduse », tout en tension-détente, « What a Glorious Day », ballade qui finit dans un chuchotement, avec une dimension presque romantique donnée par le piano de Bruno Angelini. À ce propos, présentons les musiciens de « Résistance Poétique » : Sébastien Texier est un fidèle de la première heure (Marguet a fait une partie de son apprentissage avec le père, le contrebassiste Henri Texier, dont il a gardé l’empreinte).
• Bob : D’ailleurs, l’esprit de « Two Hands For Eternity », qui ouvre l’album, est clairement dans la lignée de Texier père : ambiance touffue due aux volutes du piano sur un ostinato rythmique, et à la clarinette basse en contrepoint. Au fil des ans, Texier fils a réussi à développer une personnalité musicale propre : volontiers emphatique au saxophone alto (« What A Glorious Day »), quelque part entre Cannonball Adderley et Art Pepper, son jeu se tend à la clarinette (« Les parades d’I », « L’attente », « Two Hands For Eternity »). Dans tous les cas son propos reste captivant.
• Sophie : Citons ensuite la paire rythmique, fabuleuse, le « couple » idéal Angelini au piano / Mauro Gargano à la contrebasse. Écoutez-les, pour vous en convaincre, sur le très court duo « Il est là » : 2’58 de bonheur !
• Bob : Angelini est visiblement marqué par la musique contemporaine (« Enfin ! », « Il est là ») ; on note dans son discours un refus systématique de la facilité et des fulgurances qui apporte beaucoup de relief au quartet (« La méduse »)…
• Sophie : Sous des dehors tendres, Angelini démontre ici une vigueur pianistique insoupçonnée. Ses folles embardées rappellent que la musique de Buscando la luz est écrite certes, mais que l’improvisation collective y trouve sa place. La liberté est toujours mise en jeu par des espaces d’improvisation qui vrillent parfois les nerfs, percés de stridences de clarinette. Comme dans « L’attente », par exemple : les grincements de contrebasse qui frotte, tels des battements d’ailes plus inquiétants que mélancoliques : on est en suspens, en attente, de celle qui rend fou, le temps d’un moment incandescent, le cœur à nu, les nerfs à vif.
• Bob : Quant à Gargano, son jeu attentif, léger et varié lui permet de s’adapter à toutes les situations, de la walking souple (« Two Hands For Eternity ») à un solo mélodieux (« What A Glorious Day » et « Il est là ») en passant par des effets d’archet (« L’attente »). Le tout servi par un son clair mais sonore.
• Sophie : Dans le long solo - comme il les aime - d’« Enfin ! », Marguet cherche à canaliser sa formidable énergie : on le sent attentif et inquiet, prêt à bondir, perpétuellement prêt à se lancer dans une nouvelle quête, insatisfait sans doute, rageur et obstiné. Il compose au piano et avoue qu’avec le temps, ce sont les nuances qui deviennent capitales.
• Bob : Outre ses talents de compositeur, Marguet allie puissance (« Enfin ! ») et musicalité (« Ma méduse »). Son jeu omniprésent maintient constamment le quartet sous pression (« L’attente ») et donne une réelle homogénéité à Buscando la luz.
• Sophie : Il faut dire que Régis Huby est ici conseiller artistique… Le cinquième homme. C’est lui qui a fixé l’ordre des morceaux et on sait à quel point celui-ci est fondamental pour assurer l’unité, l’équilibre, la cohésion d’un album…
• Bob : Qui sait ce que Résistance Poétique espère en « attendant la lumière » ? En tout cas une chose est sûre : le quartet encuentra la musica… Et ce disque est tout simplement réjouissant.
Bob Hatteau & Sophie Chambon // Publié sur CitizenJazz le 8 juin 2010




JAZZARIUM

MÉTÉO SONGS

Guillaume Saint-James (sax), G. Tamisier (tp), J.- L. Pommier (tb), D. Ithursarry (acc), J. Séguin (b) et Ch. Lavergne (d).
Label / Distribution : Autoproduction
Quoi de plus naturel pour un Normand installé en Ille-et-Villaine que de dédier un disque à la météorologie : l’Armorique est bien la seule région de France où il peut faire beau plusieurs fois par jour…
Après Les poissons rouges en 2005, Météo Songs est le deuxième disque de Jazzarium, sextet créé par Guillaume Saint-James. Si ce Jazzarium est un vivier de musiciens qu’on ne présente plus, en revanche la formation initiale a évolué. Sont restés fidèles au poste : Jérôme Séguin à la contrebasse, Geoffroy Tamisier à la trompette et Jean-Louis Pommier au trombone. Christophe Lavergne succède à Stéphane Stanger aux fûts, et le piano de Pascal Salmon est remplacé ici par l’accordéon de Didier Ithursarry.
Sur des mélodies séduisantes et relevées par des dissonances bienvenues, des rebondissements rythmiques adroits et des arrangements finement construits, les neufs thèmes de Saint-James constituent un répertoire de choix pour le sextet. Le saxophoniste s’en donne à cœur joie avec les titres des morceaux, qui tournent presque tous autour des phénomènes atmosphériques : du dieu du vent (« Ode à Éole ») à l’« Éclaircie » finale, en passant par « La java des grêlons » et « Tango pour Sirius », sœur lointaine du « Soleil », sans oublier bien sûr « Katrina » et le « Souffle d’Éden », clin d’œil à la fille du saxophoniste…
Le choix de l‘accordéon à la place du piano permet à Jazzarium de travailler sur une matière sonore originale, parfois proche d’une fanfare : les climats de Météo Songs invitent davantage à la fête en plein air qu’à la discothèque (jadis) enfumée. Impression renforcée par des thèmes légers (« Le caprice des tornades »), un duo rythmique enjoué (« Soleil »), voire musclé (« Tango pour Sirius ») et des développements dansants : tango et java bien sûr, mais aussi « groovy » sur « Le verglas ne fond pas », « bluesy » sur « Katrina », ou rock sur un dixième morceau « officieux ».
Cette gaité ne doit pas faire oublier les moments de majesté (« Eclaircie ») et les hymnes solennels (« Le souffle d’Eden »). Profitant d’instrumentistes rompus à tous les types d’atmosphères, Saint-James privilégie le jeu d’équipe plutôt que les exploits solitaires. Motifs en canon (« Ode à Eole »), contrepoints (« Le verglas… ») et croisements des voix (« Katrina »), alternent avec dialogues (soufflants sur « Le caprice… », accordéon et soprano sur « Tango pour Sirius »), chœur des vents (« Soleil ») et chorus peu nombreux, mais bien sentis : trompette élégante (« Ode… »), trombone digne (« Tango pour Sirius »), accordéon ingénieux (solo a capella dans « Le verglas… »), saxophone tour à tour brillant (« Ode à Eole », « La java… »), un brin canaille (« Le verglas… ») ou mystérieux (« Soleil »), basse féline (« Eclaircie ») et batterie vigoureuse (« La java… »).
Dense, intelligente et moderne sans jamais être absconse, la musique de Météo Songs est la bienvenue : printemps, été, automne comme hiver !
Publié sur CitizenJazz le 6 juin 2010



CORDES AVIDES

MOON BLUES

Sébastien Guillaume (vl), Frédéric Eymard (vl alto) et Jean Wellers (b), avec Didier Lockwood (vl).
Label / Distribution : Hybrid Music
Le format de Cordes avides est pour le moins original : il y a bien des exemples d’association violon et contrebasse ou violon et guitare, mais un violon, un violon alto et une contrebasse, cela ne court pas les rues… Frédéric EymardSébastien Guillaume et Jean Wellers ont monté ce trio en 2002 et Moon Blues est leur premier disque pour le label chti Hybrid’Music.
Eymard et Wellers sont déjà connus des auditeurs/lecteurs de Citizen Jazz : ils ont pu les écouter en compagnie d’Olivier Calmel en concert ou en disque. Le parcours du violoniste passe d’abord par une formation classique dans les conservatoires ; puis, à la fin des années quatre-vingt-dix il ajoute le jazz à ses cordes et passe le Diplôme d’état de Professeur de jazz en 2007. Il partage donc son temps entre l’enseignement, des orchestres classiques et des formations de jazz.
Moon Blues compte un peu plus d’une heure de musique répartie sur douze morceaux de durées à peu près équivalentes. Neuf thèmes sont de la main d’Eymard, tandis que Guillaume en signe deux et que Wellers propose un hommage au Maître Mingus. Des thèmes soignés (« Trichlo », « Buzenvalse », « Estocade »), des interactions en forme de contrepoints (« Moon Blues »), de dialogues (« Mi swing, mi raisin ») et de jeux rythmiques (« Hips Hop »)… la musique de Moon Blues s’inscrit dans la lignée de celle d’un Stéphane Grappelli : du swing, de la mélodie et des rythmes enjoués. En walking (« Funkside », « Trichlo ») ou dans des solos véloces (« Mingus Story »), la contrebasse de Wellers est toujours dansante. Quand ils accompagnent, Eymard et Guillaume intercalent leurs ostinatos rythmiques entre les lignes de basse pour en accentuer le balancement (« Moon Blues »). Les pizzicatos et les jeux sur les tables (« La Case Neuve ») rappellent parfois les îles. Dans les chorus, les variations de Guillaume restent proches du thème tandis que celles de l’altiste s’en éloignent mais, dans l’ensemble, les développements des violonistes tournent autour de la mélodie centrale. A noter la présence sur « Bossa Nostra » de Didier Lockwood et son jeu caractéristique alternant traits mélodieux, effets « bluesy » et lignes virtuoses, le tout servi par une sonorité flamboyante.
Alliage de swing et de classique, avec ça et là des jeux rythmiques qui évoquent les musiques latines, la musique de Moon Blues, bien construite, s’écoute agréablement.

Liste des morceaux :
  1. « Mingus Story », Wellers (5:03).
  2. « Funkside » (5:32).
  3. « Moon Blues » (5:30).
  4. « La Case Neuve » (5:42).
  5. « Mi Swing, Mi Raisin » 4:18).
  6. « Trichlo », Guillaume (4:27).
  7. « Confidences » (4:51).
  8. « Hips Hop » (5:55).
  9. « Bossa Nostra » (3:42).
  10. « Sarapo », Guillaume (6:11).
  11. « Buzenvalse » (4:33).
  12. « Estocade » (4:45).
Tous les morceaux sont signés Eymard sauf indication contraire.
Publié sur CitizenJazz le 3 mai 2010




RÉMY GAUCHE

PANAMSTERDAM

Rémy Gauche (g), Benni von Gutzeit (vl), Shankar Kirpalani (b), Jens Ellerhold (d), Alice Zulkarnain (voc), Thomas Savy (b cl), Stéphane Kerecki et Anne Paceo (d).

Panamsterdam a été enregistré en 2007 quand Rémy Gauche partageait son temps entre le Conservatoire Supérieur d’Amsterdam et Paris.
Il met ici en musique ses deux groupes. Dans le quartet hollandais, au violon de Benni von Gutzei s’ajoute le trio rythmique : Gauche, Shankar Kirpalani à la basse et Jens Ellerhold à la batterie. La chanteuse Alice Zulkarnain rejoint le quartet pour un morceau. Dans le quartet parisien, la clarinette basse de Thomas Savy se joint à la basse de Stéphane Kerecki et à la batterie d’Anne Paceo.
C’est cette formation parisienne qui ouvre Panamsterdam avec « Chelsea Bridge », célébrissime standard de Billy Strayhorn composé en 1941. La hollandaise prend la suite pour cinq compositions signées R. Gauche, puis les Français concluent l’album avec « All Or Nothing At All », tube écrit en 1940 par Arthur Altman et Jack Lawrence, suivi d’un morceau de R. Gauche.
Les musiciens ont gardé de leur formation classique une justesse, une précision et une netteté qui s’inscrivent parfaitement dans la musique soignée du guitariste. Von Gutzeit et Savy jouent tous les deux avec beaucoup d’élégance. Si le violoniste penche souvent vers un esprit XXè (« Des abîmes aux cimes ») ou folk (« African Mood »), le clarinettiste navigue davantage dans les eaux d’un « free apaisé » avec la maîtrise qu’on lui connaît. Ellerhold emmène volontiers sa batterie dans des contrées funky (« Rémy’s Tune ») ou vers des rythmes musclés (« Des abîmes aux cimes »), là où Paceo préfère un jeu musical, léger (« Chelsea Bridge ») et un à-propos subtil (« The Straw That Breaks The Camel’s Track »). De sa voix vaporeuse Zulkarnain scande « Despite All » dans le registre médium, prélude à un duo de toute beauté entre Kirpalani et Gauche. D’un naturel plutôt vif (voir le chorus de « The Straw That Breaks The Camel’s Track ») Kerecki sait aussi se montrer raffiné, en fonction du contexte (« All Or Nothing At All »). Kirpalani est aussi à l’aise à l’archet (introduction de « Rémy’s Tune ») qu’en walking (« Take A Breath ») et fait montre d’une mise en place exemplaire (« Despite All »). La sonorité claire et ouverte (« Take A Breath ») de Gauche sert à merveille ses lignes sinueuses (« Chelsea Bridge ») et son lyrisme équilibré évite l’écueil de la mièvrerie.
Mélodieux, maîtrisé et toujours rythmé, qu’il soit des Pays-Bas ou de France Panamsterdam reste dans le même esprit ; en outre, il a tout du « collector » : autoproduit, sa pochette a le charme des objets artisanaux - carton à gros grain, photo d’esthète, caractères script… et erreurs mineures (« Kéréki » au lieu de Kerecki ou le « é » de Paceo)… Un bel objet !

  1. « Chelsea Bridge », Billy Strayhorn (5:39).
  2. « Des abîmes aux cimes » (11 :40).
  3. « Rémy’s Tune » (6 :59).
  4. « African Mood » (7:02).
  5. « Take A Breath » (4:44).
  6. « Despite All », Gauche & Zulkarnain (5:23).
  7. « All Or Nothing At All », Arthur Altman & Jack Lawrence (5:04).
  8. « The Straw That Breaks The Camel’s Track » (6:32)
Publié sur CitizenJazz le 19 avril 2010



HERB ELLIS (1921-2010)
Herb Ellis a quitté ce monde le 27 mars 2010, à l’âge de quatre-vingt huit ans.
Le guitariste laisse quelques plages musicales majeures dans l’histoire de la musique classique américaine…

Né au Texas en 1921, Ellis joue d’abord de l’harmonica et du banjo. Adolescent il se tourne vers la guitare, rejoint le North Texas State College où il parfait ses connaissances musicales et apprend la contrebasse, car il n’existe pas de cursus de guitare. Pendant ses études il se lie d’amitié avec Jimmy Giuffre (ils enregistrent ensemble en 1959 un album qui mérite le détour : Herb Ellis Meets Jimmy Giuffre) et découvre les disques de Charlie Christian (à qui il rend un magnifique hommage en 1960 avec Thank You, Charlie Christian). Ces deux rencontres sont décisives : Ellis jouera de la musique de jazz.
La suite de sa carrière passe par Jimmy Dorsey (1945 - 1947) et Soft Winds (un trio trop éphémère), puis, de 1953 à 1958, c’est son heure de gloire : il remplace Barney Kessel dans le trio d’Oscar Peterson aux côtés de Ray Brown.
Le concert que le trio enregistre en 1956 lors du Stratford Shakespearean Festival est un monument : loin d’un swing virtuose et démonstratif, les morceaux rivalisent de modernité (les chassés-croisés de « Falling In Love With Love » ou « Nuages »), de subtilité (« Flamingo »), d’humour (« Swinging On A Star »), d’arrangements complexes (« Gypsy In My Soul »)…
Ensuite Ellis accompagne Ella Fitzgerald, puis devient le guitariste maison du JATP. Ce qui lui permet de jouer avec pléthore de musiciens : de Louis Armstrong à Ben Webster en passant par Flip Phillips et Lionel Hampton. Après un passage par les studios d’Hollywood dans les années 70, il signe chez Concord et enregistre des disques de choix avec d’autres guitaristes comme Joe PassBarney KesselFreddie Green ou encore The Great Guitars (Charlie Byrd et Barney Kessel). Il repart ensuite sur les traces de Peterson avec Monty Alexander (grand amateur d’Oscar) et de Ray Brown et continue à se produire et enregistrer jusqu’à la fin des années quatre-vingt-dix.
Gibson lui dédie une guitare, la « ES-165 Herb Ellis », dérivée de la ES-175, modèle de 1949 qu’Ellis affectionnait. Ces instruments sont dans la lignée de l’ES-150, la guitare de Charlie Christian…
Ultime hommage en musique à Ellis : le dialogue avec Dizzy Gillespie dans la splendide introduction de « Dark Eyes » - Morceau émouvant tiré d’un album culte du be-bop : For musicians Only qui, outre Ellis et Gillepsie, réunit Stan GetzSonny StittJohn LewisRay Brown et Stan Levey [1]. Élégance du trait, sobriété du discours, mise en place carrée, sonorité chaleureuse et esprit du blues en filigrane… Merci Monsieur Ellis.

Sources :
[1Produit en 1956 par Norman Ganz pour Verve.

Publié sur CitizenJazz le 30 mars 2010




ROGER « KEMP » BIWANDU

FROM PALMER

Nicolas Folmer (tp), Frédéric Borey (ts, ss), Jean-Yves Jung (p), Jérôme Regard (b), Roger « Kemp » Biwandu (d) et Hervé « Le Kian » Gourdikian (ts).
Label / Distribution : Mosaic Music

Roger « Kemp » Biwandu a tiré un carré gagnant : entre-deux-mers, rugby, Zaïre et jazz.
Ce batteur originaire de Palmer, un quartier de Cenon, commune de la région de Bordeaux. D’où From Palmer, son deuxième disque en leader après Influences (2007). Même si son surnom (« Kemp ») vient du basket et de son admiration pour la légende Shawn Kemp, c’est vers le rugby qu’il s’oriente en entraînant le club de Lormont. Mais sa passion reste la batterie ! Dès seize ans il accompagne Biréli Lagrène puis, au gré de sa carrière partagée entre télévision, variété et jazz, aussi bien Jacques Higelin et I Muvrini que Sixun et Ultramarine, avant de passer chez Joe Zawinul ou Salif Keita
Pour From Palmer, Biwandu fait appel à des valeurs sûres rencontrées sur les plateaux télés au côté d’Etienne Mbappé, du Paris Jazz Big Band ou d’autres groupes de jazz : l’alter ego de Pierre Bertrand dans le PJBB, Nicolas Folmer, à la trompette, Frédéric Borey ou Hervé « Le Kian » Gourdikian aux saxophones, Jean-Yves Jung au piano et Jérôme Regard à la contrebasse. Le répertoire s’articule principalement autour de compositions personnelles mais deux interludes se réfèrent à deux de ses mentors : Branford Marsalis pour « In The Cease » et Jeff « Tain » Watts pour « Chieftain Is The Man ». Quant à « I Never Came », il s’agit d’une reprise de Queens Of The Stone Age sur Lullabies To Paralize.
Entre thèmes harmonieux (« Song For My Kids ») et interprétations dans l’esprit hard-bop (« Intense Obsession »), la musique de « Kemp » relève d’un jazz mainstream moderne dans la lignée de Watts (« Tainzilla ») bien sûr, mais aussi des frères Marsalis (« B & W’s Blues »). Solos énergiques, walking entraînante, rythmique touffue et dansante, From Palmer est aussi loin de Bordeaux que de Kinshasa mais bien plus proche de New York ! Un disque qui se vit à cent à l’heure comme un match de ballon ovale…

  1. « Generation » (4:37).
  2. « From Palmer » (5:54).
  3. « Interlude / In The Crease », Brandford Marsalis (0:55).
  4. « Song For My Kids » (6:59).
  5. « Tainzilla » (4:38).
  6. « Interlude / Chieftain Is The Man », Jeff « Tain » Watts (0:24).
  7. « B & W’s Blues » (3:01).
  8. « Intense Obsession » (5:44).
  9. « I Never Came », Josh Homme, Troy Van Leeuwen & Joey Castillo (7:51).
Tous les morceaux sont composés par Roger Kemp Biwandu sauf indication contraire.
Publié sur CitizenJazz le 22 mars 2010





SWING, BROTHER, SWING : KONRAD KLAPHECK
Konrad Klapheck fait son jazz chez Lelong…
A Zürich, New York ou Paris, la galerie Lelong est bien connue des amateurs d’Alechinsky, Miró, Van Velde, Tàpies… Du 4 février au 27 mars 2010 la galerie parisienne expose des peintures de Konrad Klapheck consacrées au jazz.

A l’angle de la rue de Téhéran et de l’avenue de Messine, entre le parc Monceau et les Champs-Élysées, dans un élégant immeuble haussmannien, deux lieux d’exposition : au rez-de-chaussée la boutique est classique, avec des dessins et gravures de Barry Flanagan (jusqu’au 27 mars), des présentoirs, une bibliothèque, un vaste plan de travail qui permet de regarder commodément les œuvres entreposées dans les meubles-tiroirs. Au premier étage, un superbe appartement converti en pinacothèque ; c’est là que se trouvent les toiles de Klapheck (prononcer [klapek]).
Klapheck vient de fêter ses soixante-quinze ans. Après des études de peinture à l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf, ce peintre allemand fréquente les Surréalistes et se voit célébré par André Breton : « Veuillez trouver ci-dessous les noms des « dix » artistes que je tiens pour les plus authentiques créateurs de ces vingt dernières années : Pierre Alechinsky (Belgique), Enrico Baj (Italie), Jean Benoît (Canada), Jorge Camacho (Cuba), Degottex (France), Alberto Gironella (Mexique), Konrad Klapheck (Allemagne), Robert Rauschenberg (U.S.A.), Max Walter Svanberg (Suède), Hervé Télémaque (Haiti). » [1]. Son travail s’oriente rapidement vers un réalisme teinté de surréalisme (ses fameuses « machines » et autres « outils ») qui fait de lui l’un des inspirateurs du Pop Art et de l’Hyperréalisme. Dans Repères n°145 [2], il décrit sa rencontre avec le jazz en 1946 au Rheinterasse de Düsseldorf : « Je réussis à entrevoir le chef d’orchestre qui levait sa baguette et les huit musiciens allemands attaquèrent les premières mesures d’« In The Mood » de Glenn Miller. Je ne savais pas qu’il s’agissait alors de la version grand public d’un jazz déjà dilué. Je fus enthousiasmé et décrétai sur le champ que ces sons promettant liberté et joie de vivre seraient ma musique ». Cette certitude se confirmera quelques années plus tard à l’écoute d’un concert de Duke Ellington, et marquera le début d’une collection de disques.
La galerie Lelong expose une quinzaine de tableaux réalisés entre 2004 et 2009. L’exposition s’intitule Swing, Brother, Swing en référence à la musique composée par Walter Bishop, Clarence Williams et Lewis Raymond, mise en paroles et enregistrée en 1937 par Billie Holiday avec l’orchestre de Count Basie. « Swing, Brother, Swing » est également le titre de deux tableaux de Klapheck représentant avec force détails Lady Day et l’orchestre de Basie sur scène.
Peintre méthodique, il commence par faire des croquis au crayon, puis dessine au fusain, sur papier au format de la peinture finale. Il passe ensuite le dessin sur calque avant de le transférer sur la toile, qu’il peint à l’acrylique. Il est d’ailleurs judicieux d’avoir exposé à la fois les toiles et les dessins-modèles pour que le visiteur puisse s’immiscer dans la démarche de l’artiste.
Les tableaux (entre un mètre et un mètre soixante de large) évoquent la géométrie, avec des symétries, des parallèles, des droites… Klapheck dessine d’ailleurs au compas et à la règle. Le public parcourt la galerie de ses musiciens fétiches : outre Basie, « Prez » et Holiday, il croise Lee Konitz avec l’orchestre de Stan Kenton, Dizzy Gillespie, Thelonious Monk, Charlie Parker, Rahsaan Roland Kirk, Archie Shepp… A tout seigneur, tout honneur : ces musiciens occupent le premier plan. Mais Klapheck peint un instantané qui replace les artistes dans un contexte spécifique — ce qui transparaît non seulement dans le titre des toiles (« Ballroom », « Savoy », « Jazz Club, 52nd Street », « The Audience »…), mais surtout dans les mises en scène, quasi photographiques.
Sa peinture est statique, un peu à la manière de celle de Fernand Léger, impression renforcée par les aplats de couleurs vives et tranchées, ainsi que par la sobriété des décors. Quant aux musiciens, ils semblent figés, mais restent truculents. Le trait, mélange de caricature et de – fausse - naïveté, leur confère une allure vaguement inquiétante, un peu comme des personnages de carnaval. Dans l’introduction de Repères, Francis Marmande résume bien l’esprit de ces œuvres : « Les quinze toiles qui ont le jazz pour motif, pour point d’incitation, offrent dans chacune de leurs couleurs un cri mêlé de chant, dans chaque scène un hiératisme de l’instant. Surtout, ce point est central à mes yeux, elles ne représentent pas, elles ne « swinguent » pas, en rien elles ne se donnent pour une « version jazz » de la peinture, elles vont au fond. Dotées d’une grammaire stricte, elles parlent de jazz dans les règles » [3]Repères consacre également une double page à des portraits au fusain sur papier Ingres réalisés à la fin des années 90. Klapheck a saisi avec beaucoup d’humanité les expressions d’Illinois Jackett, Elvin Jones, Daniel Humair, Michel Portal ou encore Rashied Ali.
Pour qui est habitué aux abstractions foisonnantes de Pollock, aux sinuosités fluides de Matisse ou au figuratif expressif de N. de Staël, l’association entre l’immobilité sculpturale des œuvres de Klapheck et le jazz pourra paraître paradoxale. Mais, à bien y regarder, ses personnages dégagent une incontestable sensualité qui, finalement, ramène à la musique…
[1Source : association André Breton.


[2Nom de la collection de catalogues d’exposition que la galerie Lelong présente comme des « cahiers d’art contemporain ».
[3Source : Repères n° 145.






Publié sur CitizenJazz le 8 mars 2010



CLAUDIO PALLARO + GARY BRUNTON + 11…

WELCOME TO THE PB

Claudio Pallaro (ts, ss), Gary Brunton (b, sousaphone), Didier Haboyan (as), Patrice Quentin (ts), Éric Desbois (bs), Gilles Relisieux (tp), Sylvain Gontard (tp), Jérémie Bernard (tp), Vincent Renaudineau (tb), Daniele Israel (tb), David Patrois (vib, marimba), Frédéric Loiseau (g), Siegfried Mandon (d) et Sandrine Deschamps (voc).
Label / Distribution : Jazz en face

Quand un saxophoniste suisse et un contrebassiste anglais se rencontrent à Paris ça donne un big band ! Le collectif Pee Bee [1] est un groupe de quatorze musiciens composé de neuf soufflants, un vibraphoniste (ou marimba), un guitariste, une chanteuse et une section rythmique. L’un de ses objectifs est également de chercher à rapprocher le jazz d’autres formes d’expression artistique. C’est ainsi que lors de Place au jazz, le festival organisé par la ville d’Antony, le combo avait monté le spectacle Tran’s Art avec deux danseuses – Lise Coeslier et Éva Legé – et une peintre – Ségolène Perrot.
Pallaro et Brunton enseignent tous les deux dans des conservatoires de la banlieue sud de Paris, mais ont suivi des parcours différents avant de se retrouver à la tête de Pee Bee. Après des études de jazz à Genève et à Berne, le saxophoniste a complété sa formation à la Berklee, tandis que son compère bassiste commençait par la contrebasse classique avant de bifurquer vers le jazz. Installés en France au début des années 90, tous deux ont appris le métier dans les clubs de la capitale ou de province. En 2006, pour former Pee Bee, ils ont réuni des musiciens accomplis : le spécialiste des mailloches David Patrois, le batteur de MO’drums Siegfried Mandon, le trompettiste éclectique Sylvain Gontard, un trompettiste du big band Jazzique System, Jérémie Bernard, le tromboniste italien Daniele Israel qui partage son temps entre jazz et classique, un baryton venu du SPOUMJ, Éric Desbois, le guitariste spécialiste de jazz manouche Frédéric Loiseau, le tromboniste Vincent Renaudineau, plus un groupe de collègues également professeurs dans divers conservatoires de banlieue et de province : Didier Haboyan à l’alto, Patrice Quentin au ténor, Gilles Relisieux à la trompette et Sandrine Deschamps au chant.
Sorti en novembre dernier, Welcome To The PB est le premier disque du groupe, autoproduit par l’association ’Jazz en face’. Il propose neufs morceaux composés par Pallaro, Brunton et Loiseau. Le tableau qui orne le fond du boîtier est bien entendu de Perrot. Coloré, vif et gai, il est tout à fait au diapason de Pee Bee. Les photos sont signées Laurent Abécassis, ex-collaborateur de Citizen Jazz, et le trompettiste Bernard s’est chargé du graphisme.
La musique de Pee Bee va chercher ses sources d’inspiration dans un jazz mainstream avec chabada et walking (« Big Bang »), riffs des soufflants (« Soundpower ») et architecture classique des morceaux (thème – solos - thème). L’esprit de Pee Bee se rapproche davantage de l’expressivité d’un Count Basie que du regard intérieur d’un Duke Ellington. Cela dit Welcome To The PB est assaisonné d’influences rock (rythmique puissante et lignes groovy) et de world music (« Andalucia mía », une chanson aux accents de flamenco). Pee Bee connaît son affaire et fait tourner rondement Welcome To The PB sur des thèmes mélodieux (« Welcome To The PB », « The Missing One », « La chanson du dahu ») portés par des arrangements sous tension (« Big Bang ») et enrichis de chorus inventifs et plutôt courts : marimba sur « Soundpower », basse sur « The Missing One », baryton sur « Andalucia mía », trombone sur « Mare d’oglio », voix sur « Welcome To The PB », guitare sur « Abie The Fishman » etc.
Tous les ingrédients du genre sont là : la rythmique assure une base solide et stimulante tandis que les chœurs aiguillonnent les solistes. Pee Bee est un joyeux big band qui mérite un détour ; Welcome To The PB est un premier disque vif et intéressant digne d’être écouté.

  1. « Soundpower », Pallaro (6:10).
  2. « Welcome To The PB », Brunton (6:55).
  3. « The Missing One », Pallaro (4:22).
  4. « Andalucia mia », Pallaro (7:01).
  5. « Mare d’oglio », Pallaro (6:33).
  6. « Big Bang », Pallaro (3:53).
  7. « La chanson du dahu », Loiseau (6:14).
  8. « Abie The Fishman », Brunton (5:36).
  9. « Keep The Faith (Kip fesse) », Pallaro & Brunton (2:49).


[1Prononciation à l’anglaise de PB… pour Pallaro et Brunton.
Publié sur CitizenJazz le 17 février 2010

RIP ROGER GUÉRIN, TROMPETTISTE DE JAZZ…
Né en 1926 Roger Guérin partage son enfance entre l’école et le cinéma rural qu’anime son père. À l’âge de de huit ans, il prend ses premiers cours de violon, sans doute influencé par son grand-père paternel, qui accompagnait au violon les chansons sentimentales de sa femme. A onze ans il joue de la trompette puis du cornet dans une fanfare de Mézières. Il continue le violon quelques années, mais il a attrapé le virus de la « trompinette ». L’écoute de Hot House (Parker et Gillespie), le concert de Gillespie à Pleyel en 1948 et les disques d’Armstrong font le reste…
Dès lors tout s’enchaîne : Guérin travaille la méthode de Jean-Baptiste Arban ; présenté par un ami membre du Hot Club, il entre dans l’orchestre d’Aimé Barelli et, en 1948, sur les conseils de son professeur, suit la classe de Raymond Sabarich [1] au Conservatoire de Paris. Fort de ses Premiers prix de trompette et de cornet, Guérin tourne le dos à une carrière classique, de peur d’« être assis sur la même chaise tous les jours pendant 40 ans » [2].
Dans les années 50 le trompettiste travaille beaucoup avec l’orchestre de Barelli, diverses formations de jazz et des orchestres de variété (Yves Montand…) car : « la variété, c’est plus sérieux pour gagner sa vie que le jazz » [3]. Mais le jazz reste au centre de sa passion et, reconnu pour sa technique et ses qualités musicales, Guérin s’affirme comme un partenaire de choix. La plupart des musiciens de l’époque font appel à ses services : Claude Bolling, Tony Proteau, Charlie Parker, son ami Dizzy Gillespie (1953, 1962), Don Byas, Bobby Timmons, Benny Golson, Bernard Peiffer, Bobby Jaspar, Quincy Jones… et même Louis Armstrong (Newport, 1958) et Duke Ellington (1960). Il fait également partie des Double Six en tant que chanteur, collabore avec le Jazz Groupe de Paris d’André Hodeir et joue le fameux solo de la chanson « Armstrong » de Claude Nougaro [4]
Dans les années 60, Guérin s’essaie au free jazz mais n’est pas convaincu : « cette liberté, je me demande à quoi elle sert » [5]. Il s’éloigne alors du jazz et devient chef d’orchestre du Casino de Paris pendant quelques années. A partir des années 75 il se consacre à l’enseignement, tout en continuant de jouer avec des groupes de jazz, notamment les big bands de Martial Solal [6].
A 84 ans, dont plus de soixante consacrés au jazz, Roger Guérin ne s’était pas encore arrêté, mais il a fallu qu’une chute accidentelle dans un canal, samedi 6 février 2010, mette fin à une vie vouée à la musique…
Publié CitizenJazz le 8 février 2010

1, 2, 3 JAZZ AU CENTRE WALLONIE-BRUXELLES
Les expositions autour du jazz ont la faveur du public : après « Le siècle du jazz » au quai Branly, « Musique en jouets » aux Arts Décoratifs et « We Want Miles » à La Villette, voici « 1, 2, 3 jazz » au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris
Du 20 octobre au 24 janvier le Centre Wallonie-Bruxelles à Paris a proposé à Marc Danval de programmer des manifestations autour du jazz en Belgique. Le célèbre « touche-à-tout » d’Ixelles a donc proposé des concerts (Nathalie Loriers, Steve Houben, Charles Loos…), des conférences, un spectacle (Les poètes du jazz) et une exposition (« 1, 2, 3 jazz ») qui retrace l’histoire du jazz en Belgique).

Ce samedi matin à l’heure où les musées ouvrent leurs portes, la queue prend une tournure inquiétante sur le parvis de Beaubourg : les abstractions noires et blanches de Soulages attirent la foule ! Fort heureusement, aucune attente devant le Centre Wallonie-Bruxelles qui fait face au centre Georges-Pompidou et jouxte un autre lieu ami du jazz : le Centre Culturel de Serbie (partenaire du festival Jazzycolors).
Dans le paysage du jazz belge, Marc Danval est connu comme le loup blanc : d’abord comédien, il devient ensuite animateur de radio, producteur, chroniqueur gastronomique, directeur artistique, attaché de presse, conférencier, écrivain, poète, plasticien, collectionneur… La liste de ses talents est encore longue ! Mais c’est sans doute « La Troisième oreille », émission hebdomadaire de la RTBF sur le jazz, qui l’a rendu incontournable : depuis près de vingt ans il s’efforce de prouver avec beaucoup de verve que la troisième oreille est bien « celle qui écoute ce que les autres n’entendent pas »…
La plupart des documents - photos, livres, partitions, pochettes de disque, affiches etc. – utilisés pour l’exposition « 1, 2, 3 jazz » proviennent de sa collection particulière, mais le Musée des instruments de musique de Bruxelles et l’Association Internationale Adolphe Sax ont également contribué à l’événement.
L’exposition retrace donc l’histoire du jazz en Belgique en rendant à ce pays la place qui lui revient. Le déroulement, chronologique, s’articule autour de trois périodes – d’où 1, 2, 3 jazz"… grâce à une scénographie habile : trois pièces sont reconstituées, comme autant de décors de théâtre. Avant tout, une scène de rue permet de revenir sur l’invention, en 1846, par le dinantais Adolphe Sax d’un des instruments emblématiques du jazz : le saxophone. Le spectateur accède ensuite à la reconstitution du bureau de Danval, prétexte à l’évocation du « vieux style », des années 20 à la guerre (Clément DoucetGus ViseurJeff De Boeck… sans oublier Django Reinhardt, le plus célèbre guitariste belge français !), et de Robert Goffin.
Ce dernier a marqué la musicologie en livrant une des premières analyses consacrée au jazz : Aux frontières du jazz, publié en 1932, soit six ans après Le jazz d’André Schaeffner (consacré à la genèse du genre) et quinze ans après le premier article jamais écrit sur ce thème par le chef d’orchestre suisse Ernest Ansermet). C’est dans un décor de club que le visiteur découvre ensuite le jazz d’après-guerre avec Bobby JasparJacques PelzerRené ThomasBenoît Quersin, mais aussi, bien sûr, Toots Thielemans… Enfin, la troisième salle est consacrée au jazz des années 60 à nos jours, autour de Philip CatherineSteve HoubenÉric LegniniNathalie LoriersStéphane Galland… l’éternel Thielemans et tous les musiciens qui font la richesse de la scène belge. Un montage vidéo astucieux complète le panorama.
Mais ce n’est pas tout : Danval a eu l’excellente idée de demander à Yves Budin d’exposer des portraits de musiciens belges contemporains et de créer l’affiche de « 1, 2, 3 jazz ».
Avec Visions of Miles les lecteurs de Citizen Jazz ont découvert les traits esthètes de cet artiste dont les encres, souvent rehaussées, penchent dans la plupart des cas vers un expressionnisme affirmé, mais qui sait aussi être d’un minimaliste élégant (Pirly Zurstrassen, ou l’affiche de l’exposition). Réduites à quelques traits (Fabrice Alleman) ou donnant au contraire dans le foisonnement (Houben et Pelzer), les œuvres de Budin ont une présence indéniable : voir visage de Mélanie De Biasio ou le superbe portrait de N. Loriers au piano.
Saluons l’initiative de Christian Bourgoignie, directeur du CWB, et souhaitons qu’elle fasse des émules afin que les amateurs puissent découvrir l’histoire du jazz dans d’autres pays…
Publié sur CitizenJazz le 8 février 2010






OCTURN

7EYES

Lynn Cassiers (voix), Jozef Dumoulin (fender rhodes, kbd), Bo Van der Werf (bs, ewi), Fabian Fiorini (p), Nelson Veras (g), Jean-Luc Lehr (b), Gilbert Nouno (électronique) et Chander Sardjoe (d).
Label / Distribution : Octurn

Imperturbable, le collectif Octurn poursuit son bonhomme de chemin avec 7eyes, neuvième album depuis Chromatic History sorti en 1996. Autant dire que le collectif bruxellois n’en est plus au défrichage de cette île musicale découverte par ses deux « skippers » : Bo Van der Werf et Jozef Dumoulin. Comme XPs (live) (le dernier album d’Octurn, avec Magic Malik et sorti en 2008) 7eyes compte plus de deux heures de musique répartie sur deux disques, autoproduits par le label Octurn et distribué par Anticraft.
Au fil des ans Van der Werf & Dumoulin ont constitué un noyau dur avec des musiciens qui gravitent ou ont gravité (à l’instar des deux leaders) dans la sphère d’Aka Moon : le pianiste Fabian Fiorini et le guitariste Nelson Veras. L’octet est également constitué de musiciens proches du Magic Malik Orchestra tels que le bassiste Jean-Luc Lehr, voire l’« électromusicien » Gilbert Nouno. Quant au batteur Chander Sardjoe, c’est un incontournable de la scène belge et tous les amateurs ont Kartet (Trio avec Guillaume Orti et Benoît Delbecq) dans l’oreille. Finalement, avec Mâäk’s Spirit et le Brussel Jazz Orchestra, qui font partie du même univers et auxquels participent également certains de ces musiciens, le panorama des orchestres de jazz d’avant-garde belges est quasi bouclé.
Une nouveauté sur 7eyes : la voix. Celle, en l’occurrence, de Lynn Cassiers, d’abord, qui alterne mélodies, mélopées et déclamations, mais aussi des voix d’enfants qui chantent des comptines - « Une chanson douce » (Henri Salvador) et « Chouchou ». Côté répertoire, la majorité des morceaux est signée Van der Werf et Dumoulin, avec une reprise de « XP28 » (morceau auquel est associé Malik), deux déclinaisons de « Son » (pièce écrite avec un autre collaborateur d’Octurn : G. Orti) et « Crazy He Calls Me », le standard composé pour Billie Holiday par Bob Russel et Carl Sigman en 1949. L‘enchaînement des pistes se présente comme une longue suite de trente-trois mouvements qui portent parfois le même titre, uniquement différenciés par un numéro, et dont la durée varie de 1 à 8 minutes.
Van der Werf, cité par notre collaborateur Jacques Prouvost sur son blog, explique l’origine de 7eyes : « À l’époque où l’on travaillait sur cette nouvelle musique, je lisais un bouquin sur une divinité bouddhiste : Tara Blanche. Sa particularité est qu’elle possède sept yeux, qu’elle est attentive à la paix, la longévité… et qu’on la « prie » à n’importe quel moment de la vie quotidienne. » Voilà qui explique également certains ingrédients de la musique d’Octurn : un côté aérien et lointain (« Walk#3 », « Ives#3 »…), le plus souvent rendu par les claviers et les effets électroniques. Peut-être aussi une réminiscence des premières passions de Dumoulin pour Mike Oldfield et Jean-Michel Jarre. Ajoutés aux siens, les jeux électroniques de Nouno prennent parfois des allures de musique de film de science-fiction : grésillements, bips, ondes radios, sons synthétiques… « 7eyes#2 » évoque par exemple certaines partitions de Jerry Goldsmith. Octurn puise également dans la musique contemporaine : spatialisation, mise en rythme de bruitages, superposition de nappes sonores… Les ostinatos, le minimalisme et les mélodies planantes d’In A Silent Way ne sont pas loin non plus (« Ronny »). L’Afrique apporte sa touche dans certains chants (« Morning Ritual »), tandis que l’influence de la Beat Generation se fait sentir dans les poèmes que Cassiers lit d’une voix cristalline sur fond d’électronique (« Walk#2 »).
Ces différentes sources d’inspiration éclairent le rôle des claviers, de l’électronique et de la voix. Pour ce qui est de la rythmique (Lehr et Sardjoe) il faut aller voir du côté de Steve Coleman : basse dense et motifs épais (« Walk#1 ») sur batterie puissante et mate (« Son#1 »). Le duo produit un groove indiscutable (« Walk#4 »). Quant à Veras - d’un éclectisme parfait - tantôt il se joint au « chœur aérien » (« Ives#2 ») ou prend un solo acoustique (« Son#2 »), seul avec son phrasé tortueux, si caractéristique, tantôt il adopte le style rock progressif (« Son#1 ») ou musique contemporaine (« Jung#1 »). Toujours à bon escient. Pour finir, au baryton Van der Werf est impressionnant d’agilité et regorge de bonnes idées (« Boulevard Carnot »). Sa sonorité acoustique (parfois proche du ténor) et son phrasé souple introduisent une forte dose de swing (« XP28 ») et de vivacité (« Ives#2 ») dans le discours d’Octurn.
Les bruitages électroniques irriteront sans doute les uns tandis que la durée de l’album viendra peut-être à bout des autres, mais 7eyes séduira ceux qui s’arment de patience et laissent leurs préjugés de côté : la musique d’Octurn est un creuset qui fleure bon le jazz, l’électro, la fusion, la musique contemporaine… une vraie saveur de liberté !

CD n° 1
  1. « Ronny#1 », Dumoulin (0:56).
  2. « Morning Ritual », Van der Werf (3:11).
  3. « XP28 », Van der Werf & Magic Malik (6:36).
  4. « Place des étoiles », Dumoulin (4:10).
  5. « Crazy He Calls Me », Bob Russell (2:05).
  6. « Son#1 », Van der Werf & Guillaume Orti (5:08).
  7. « Lhasa#1 », Van der Werf (4:29).
  8. « Walk#3 », Dumoulin (4:10).
  9. « Jung#1 », Van der Werf (7:56).
  10. « Jung#4 », Van der Werf (3:18).
  11. « Ives#2 », Dumoulin & Van der Werf (3:04).
  12. « 7eyes#2 », Dumoulin (5:33).
  13. « Walk#7 », Dumoulin (2:18).
  14. « Tara », Van der Werf (3:22).
  15. « Ives#6 », Van der Werf (2:55).
  16. « Chouchou », Dumoulin (5:40).
CD n° 2
  1. « Ronny#2 », Dumoulin (1:15).
  2. « Ives#5 », Dumoulin & Van der Werf (2:08).
  3. « Walk#0 », Dumoulin (1:27).
  4. « Walk#1 », Dumoulin (1:58).
  5. « Ives#1 », Dumoulin & Van der Werf (3:26).
  6. « Lhasa#2 », Van der Werf (3:27).
  7. « Ives#7 », Van der Werf (6:28).
  8. « Walk#2 », Dumoulin (5:50).
  9. « Walk#6 », Dumoulin (2:21).
  10. « Jung#2 », Van der Werf (2:20).
  11. « Jung#3 », Van der Werf (3:01).
  12. « Boulevard Carnot », Dumoulin & Van der Werf (8:05).
  13. « Rue Roussel », Dumoulin (1:24).
  14. « Son#2 », Van der Werf & Orti (3:01).
  15. « Walk#4 », Dumoulin (2:35).
  16. « Walk#5 », Dumoulin (3:15).
  17. « Ives#3 », Dumoulin & Van der Werf (7:43).
Publié sur CitizeJazz 27 janvier 2010





DÉCÈS D’ED THIGPEN, BATTEUR DE JAZZ




"Le batteur Ed Thigpen est décédé aujourd’hui 15 janvier 2010. Avec Ray Brown, il avait formé une des sections rythmiques les plus exemplaires : au jeu métronomique et à la sonorité profonde du contrebassiste répondait un style subtil où peaux et cymbales dialoguaient en contrepoint. Aux balais, il était d’une finesse extrême et précise. Oscar Peterson ne s’y trompa pas puisqu’il le choisit pour l’accompagner de 1959 à 1965.
Né en 1930, Thigpen a découvert le métier avec son père Ben, lui-même batteur, qui a notamment joué avec Andy Kirk dans les années 30.
Mais c’est dans l’orchestre de Cootie Williams que Thigpen fils apprend réellement le métier, jusqu’à son service militaire. Au
début des années 50, il développe son jeu en accompagnant des
leaders en vue (Paul Quinichette, Johnny Hodges, Lennie Tristano,
Dinah Washington
…). Son engagement par Billy Taylor de 1956 à 1959 lui assure une certaine notoriété dans le milieu. Cela lui
permettra de remplacer Herb Hellis dans le trio de Peterson, avec qui
il jouera et enregistrera jusqu’en 1965. L’année suivante il rejoint
Ella Fitzgerald et reste dans son orchestre jusqu’en 1972. Par la suite, établi à Copenhague, il se consacrera principalement à l’enseignement tout en accompagnant de nombreux musiciens de passage en Europe.
Deux disques exceptionnels reflètent admirablement le tact et le sens
du swing d’Ed Thigpen, batteur par trop méconnu, mais qui mérite un
hommage ému : The Trio et Night Train avec Peterson et Brown.
NB : Le pianiste installé en France Eric Watson l’a sorti d’un relatif oubli - ou isolement - en l’invitant en 1994 dans son trio, avec Mark Dresser à la basse ; pour parfaire ce court hommage, citons un très bel album Full Metal Quartet (Verve/Universal) avec le ténor Bennie Wallace, enregistré au studio de La Buissonne et sorti en 2000.
Bob Hatteau et Sophie Chambon // Publié sur CitizenJazz le 15 janvier 2010







CINÉ X’TET - BRUNO REGNIER

THE MARK OF ZORRO

Alain Vankenhove (tp), Matthias Mahler (tb), Jean-Baptiste Réhault (as), Rémi Dumoulin (cl, ts), Olivier Thémines (cl), Vincent Boisseau (cl), Pierre Durand (g), Frédéric Chiffoleau (b) et Bruno Regnier (direction).
Label / Distribution : Jazz à Tout Va

Bruno Regnier a regroupé ses différentes formations sous la bannière « À suivre », nom du projet qu’il a créé en 1992 pour explorer différentes voies musicales « autour du jazz contemporain et de ponts lancés entre écriture et improvisation, solistes et grand orchestre, tradition et création ».
Aujourd’hui, il développe ses conceptions via trois orchestres à géométrie plus ou moins variable [1] : le X’tet se consacre à des expériences musicales diverses (les répertoires de Duke Ellington, Thelonious Monk ou Charles Mingus, mais aussi des compositions du chef d’orchestre souvent associées à la peinture, la danse etc), le Brass’tet joue avec les vents (douze pour deux percussionnistes), et le Ciné X’tet, avec ses neuf musiciens, accompagne des projections de films muets.
Après deux belles réussites sur des films de Buster Keaton (Steamboat Bill Jr. et Sherlock Jr.), Regnier s’attaque à un autre classique du muet : Le signe de Zorro. Il s’agit de la première version cinématographique des aventures du célèbre justicier masqué, tournée par Fred Niblo [2].
La bande-son originale, signée Mortimer Wilson, n’a pas été conservée. La musique composée par Regnier pour Le signe de Zorro suit un fil conducteur, décliné en « sous-thèmes » ou variations selon les ambiances, comme s’il prenait le parti de s’attacher davantage aux scènes qu’aux personnages : elle sublime l’ambiance au lieu d’étoffer le rôle. Orchestration oblige, le Ciné X’tet a évidemment un petit côté fanfare, et les morceaux comportent maints contrepoints (« Verguenza de tu »), motifs fugués (« Don Diego a la casa del Pulidos »), chœurs, dialogues, superpositions et croisements de voix (« Sergent Gonzales »)… L’orchestre puise également son inspiration dans la valse (« El pobre cura », « ¡Ay ! Lolita »), le blues (« Con padre »), les musiques espagnoles (« Entermes Uno ») ou médiévales (« Don Diego l’Boulet ») mais aussi chez Duke Ellington (les effets « moody » qui accompagnent Don Diego), Henri Texier (le superbe « Fight n’Kiss » [3]), Carla Bley… En intégrant une telle variété de vocabulaires et de syntaxes, Regnier et son Ciné X’tet réussissent à créer un idiome singulier qui dépasse largement le cadre de la musique de film.
Ni batterie ni piano ici, mais aux accords solides et touffus de Pierre Durand (guitare) répondent les lignes inébranlables et harmonieuses de Chiffoleau (contrebasse) - deux musiciens qui bétonnent l’ossature. Quant aux soufflants, ils ont des références : ONJ, CNSM, AFIJMA, CNR, EMM et… X’tet ! Autant de sigles qui posent là les neufs pointures du Ciné X’tet ; les clarinettes swinguent à tout va, Réhaut charge son saxophone alto d’émotions, Dumoulin a la nonchalance d’un vieux « West-Coaster », Mahler joue le blues à merveille, Vankenhove promène de graves en aigus sa trompette tonitruante… En bref : ça joue juste, pense clair, sonne limpide et tombe à pic.

  1. « Caballeros a la Posada » (3’40).
  2. « DD a la Casa del Pulidos #1 » (2’10).
  3. « DD a la Casa del Pulidos #2 » (2’04).
  4. « El Pobre Cura #1 » (2’32).
  5. « Sergent Gonzales » (3’39).
  6. « Primero desafio » (1’08).
  7. « Con Padre (et réciproquement) » #1 (2’49).
  8. « Con Padre (et réciproquement) » #2 (3’00).
  9. « Valse 1 » (1’04).
  10. « Ay ! Lolita » (8’28).
  11. « Entermes Uno » (1’04).
  12. « Fight n’ Kiss » (2’47).
  13. « To Love is to Trust, Señor ! » (2’20).
  14. « Entermes Dos » (1’17).
  15. « DD l’Boulet » (5’00).
  16. « El Pobre Cura #2 » (2’45).
  17. « Valse 2 » (0’26).
  18. « Vergüenza de Tu » (2’15).
  19. « Cabalgada y Final Feliz » (4’05).

Tous les compositions et arrangements sont signés Bruno Regnier.

« Fight n’ Kiss » est insipiré de « Dance Revolt », d’Henri Texier.



[1D’où le « X’tet » qui, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ne signifie pas que tous les titulaires doivent être passés par Polytechnique…
[2Egalement connu pour sa version des Trois mousquetaires en 1921 et une première adaptation de Ben Hur en 1925 avec Douglas Fairbanks dans le rôle-titre.
[3Morceau inspiré par « Dance Revolt » de l’album (V)ivre.

Publié sur CitizenJazz le 7 janvier 2010

BALZAC SOUS LE SIGNE DE ZORRO
Le Ciné X’tet de Bruno Regnier : The Mark of Zorro
Le 13 décembre 2009 Bruno Regnier présentait sa dernière réalisation avec le Ciné X’tet au « Balzac ». Mais qu’allait donc faire un orchestre de jazz contemporain, à dix heures du matin, dans un cinéma des beaux quartiers ?
Parmi ses groupes regroupés sous l’appellation « À suivre », Regnier a créé le Ciné X’tet pour accompagner des films muets du siècle dernier. Après Sherlock Junior Jr. et Cadet d’eau douce de Buster Keaton, c’est sur The Mark Of Zorro qu’ils ont jeté leur dévolu en 2008. Pourquoi Le Balzac ? Parce que depuis 1973, Jean-Jacques Schpoliansky, directeur de ce cinéma indépendant d’art et d’essai créé en 1935, en fait un centre culturel qui utilise judicieusement les ressources de ses trois salles, de son foyer et de son bar. A côté des traditionnels « films à l’affiche », il a mis en place une programmations originale, « Le goût du court », consacré bien sûr aux courts métrages, mais aussi des concerts de musique classique ou improvisée, des expositions de photos, des ciné-concerts, ainsi que « l’Enfance de l’art » pour faire découvrir les grands classiques du cinéma aux enfants et « Pochette surprise », qui propose un ciné-concert aux familles une fois par mois.
Et ça marche. Malgré le froid et l’heure matinale, les spectateurs-auditeurs s’entassent sur le trottoir. La salle principale, refaite en 1993, a un charme certain avec son lustre Art Déco, son écran à dimension humaine, son bel amphithéâtre et ses sièges confortables. Surgi de nulle part - et masqué ! -, le sympathique Schpoliansky présente le ciné-concert et invite les enfants déguisés en Zorro pour une « photo de famille » avant le spectacle : l’ambiance s’annonce donc bon enfant. L’orchestre tient à peine sur la petite scène du Balzac et Thémines a même du mal à se hisser à sa place ; il finira par faire tomber son pupitre pendant le film…
Pendant le film (une copie entièrement rénovée), les rires fusent, les parents lisent les sous-titres à mi-voix aux enfants qui, à leur tour, font des commentaires… sans pour autant gêner ni les autres spectateurs ni les musiciens, au contraire : cela contribue à les décontracter (dixit Regnier). Le film de Noblo, écrit, produit et joué par Fairbanks [1] est historique : c’est la première d’une longue série d’adaptations cinématographiques [2], de The Curse of Capistrano, roman de cape et d’épée écrit par Johnston McCulley en 1919. Même si l’histoire est connue et entachée de quelques longueurs, Le signe de Zorro reste captivant grâce à son énergie, qui tire sa source du burlesque : intrigue limpide, scénario linéaire et précis, mise en scène nerveuse, jeu théâtral des acteurs (les mimiques irrésistibles de Noah Beerry dans le rôle du Sergent Gonzales ou les mines langoureuses de Marguerite De La Motte dans le rôle de Lolita)… Sans oublier Fairbanks bien sûr, qui porte le film avec un détachement insolent, un humour contagieux et des cascades à faire pâlir Belmondo et Jackie Chan.
Tandis que le spectateur retient son souffle devant les prouesses de Zorro, le Ciné X’tet illustre les exploits de Don Diego. C’est déjà une performance en soi quand on sait que Le signe dure près de 150 mn (le disque, lui, dure un peu plus de 50 mn). Évidemment, l’absence de dialogues rend la bande-son d’autant plus présente. La partition accompagne parfaitement les images… et réciproquement, si bien qu’il est facile de suivre les deux simultanément. Même si on est tenté de reporter son attention tantôt sur les acteurs tantôt sur les musiciens, la complicité est telle que le spectateur ne perd jamais le fil ni d’un côté ni de l’autre. Sur un thème central léger et dynamique, le Ciné X’tet déroule des variations et improvisations qui s’inspirent librement de valses, ritournelles médiévales, danses espagnoles, blues… mais trouvent aussi leurs sources dans l’esprit des orchestres d’Henri Texier, Carla Bley, voire Charles Mingus (cf. la chronique de Citizen Jazz). Les solistes sont irréprochables et, sans doute portés par l’intensité des morceaux, par la fougue du film et l’enthousiasme du public, les chorus encore plus mordants que sur l’album.
[1En 1919, pour échapper à l’emprise des producteurs qui voulaient réduire leur rémunération, Fairbanks, Griffith, Chaplin et Mary Pickford créent la célèbre United Artists.
[2Une quarantaine de films, une demi-douzaine de dessins animés et autant de séries télévisées…


Publié sur CitizenJazz le 7 janvier 2010