17 février 2019

Sons d'hiver en photos - 8 février 2019

Le POC - Alfortville
Vendredi 8 février 2019

Irreversible Entanglements





Le POC - Alfortville
Vendredi 8 février 2019


Songs of Resistance













Sons d’hiver 2019 – Partie I


Originale, éclectique, mais toujours d’avant-garde, la cuvée 2019 de Sons d’hiver veut « toucher au cœur même de l’art »…

En 1991, Fabien Barontini propose de fédérer différents festivals et événements musicaux qui se déroulent dans les communes du Val de Marne : Sons d’hiver est né. Vingt-sept ans plus tard Barontini passe le témoin à Fabien Simon. Le nouveau directeur vient de Mulhouse où il était à la tête du Festival Météo, autre laboratoire incontournable de la créativité musicale.

D’Ambrose Akinmusire à Fred Wesley en passant par Antony Braxton, Nicole Mitchell, Steve Coleman, Michel Portal, Sylvie Courvoisier… Pendant dix-neuf jours, trente concerts, six conférences et une master class (Dave Douglas) réchauffent les oreilles des heureux festivaliers ! Finalement, Météo ou Sons d’hiver, tout est question d’atmosphère et Simon reste dans l’air du temps…


Le POC - Alfortville
Vendredi 8 février 2019

Irreversible Entanglements


Pour venir en aide à la famille d’Akai Gurley, assassiné par la police le 20 novembre 2014, des artistes américains organisent l’événement Musicians Against Police Brutality. A la suite de cette manifestation, en 2015, la chanteuse et poétesse Camae Ayewa (aka Moor Mother), le saxophoniste Keir Neuringer et le contrebassiste Luke Stewart créent Irreversible Entanglements, bientôt rejoints par Aquiles Navarro à la trompette et Tcheser Holmes à la batterie.


La tonalité du concert est évidemment dramatique. Ayewa entre seule en scène et commence par déclamer « Strange Fruit » d’une voix rauque, dans une ambiance théâtrale et grave, accentuée par une pédale écho. Chacun à leur tour, les autres musiciens s’installent, puis le vibrato de Navarro accompagne la voix, avant qu’il ne joue une complainte solennelle, soutenue par les roulements de Stewart et de Holmes, et les notes tenues de Neuringer. Entre les cris d’Ayewa, le magma rythmique et les clameurs des soufflants, la tension monte rapidement. Irreversible Entanglements enchaîne les morceaux sans interruption : « Chicago to Texas », « Fireworks », « Enough », « Projects »… La contrebasse et la batterie jouent des lignes rythmiques sourdes, enchevêtrées et denses. La trompette – bouchée ou pas – lance des phrases aériennes, des mélopées grinçantes et des formules stridentes, qui rappellent parfois Wadada Leo Smith (l’approche musicale d’Irreversible Entanglements a d’ailleurs des points communs avec celle du trompettiste de Leland). Le saxophone alto (ou la zurna) alterne pédales entêtantes, motifs continus et traits brutaux. Et la voix, énervée, lance ses imprécations furibondes émaillées de résonances. Les rares accalmies ne sont que de brèves pauses avant de nouveaux déchainements furieux.

Groupe engagé, Irreversible Entanglements renoue avec un free jazz militant. La puissance, l’intensité et la force du propos ne peuvent pas laisser insensible et le quintet réussit à déranger l’auditoire qui sort légèrement tendu de cette heure de musique révoltée…


Songs of Resistance


Depuis l’élection de Donald Trump, Marc Ribot ne décolère pas. En septembre 2018 il sort Songs of Resistance au profit du mouvement populaire Indvisible Project, qui lutte contre les décisions malsaines et autocratiques du président des Etats-Unis.

Pour ce projet, le guitariste a formé un quartet avec des musiciens qu’il connait bien : Jay Rodriguez aux saxophones et à la flûte, Nick Dunston à la contrebasse et Chad Taylor à la batterie. Sur le disque, Fay Victor, Tom Waits, Steve Earle, Tift Merritt, Sam Amidon, Ohene Cornelius, Meshell Ndegeocello, Sid Straw, Justin Vivian Bond et Domenica Fossati interprètent les chansons, mais pour le concert, c’est Ribot qui s’en charge.


Titre oblige, le répertoire de Songs of Resistance est activiste ! Il reprend des chants du mouvement des droits civiques : « We Are Soldiers In The Army », « We’ll Never Turn Back » et « Ain’t Gonna Let Nobody Turn Us Round ». Le passé ségrégationniste américain ressurgit dans « John Brown », en l’honneur du célèbre abolitionniste du XIXe, et « Knock That Statue Down », qui évoque le déboulonnage de la statue du confédéré Silent Sam par des étudiants de l’Université de Caroline du Nord en août 2018. Le quartet interprète aussi des hymnes de la résistance italienne : « Bella Ciao » et « Fischia Il Vento » (adapté en « The Militant Ecologist »). Ribot a également choisi ou composé des chansons politiques : « Rata de dos Patas » de Manuel Eduardo Toscano, diatribe contre le président mexicain Carlos Salinas de Gortari, « Srinivas » en souvenir des deux indiens assassinés dans le Kansas en 2017 et « The Big Fool », pour qui vous savez… Enfin, « How To Walk In Freedom » rend hommage à des figures de la lutte pour la liberté : la mère du mouvement des droits civiques, Rosa Parks, la rebelle anarchiste Emma Goldman et le militant pour les droits de l’homme, Malcolm X.

Le concert est bien plus brutal que le disque, qui fait la part belle aux ambiances folk, voire country. La voix de Ribot, légèrement rocailleuse, et son chant, entre mélodie et déclamation, sont dans la lignée des rockeurs (« John Brown »). Son jeu de guitare reste très éclectique : des passages flamencos avoisinent des envolées de guitar hero, des phrases bluesy jouxtent des motifs funky, un riff de rumba zaïroise (sic !) côtoie des lignes free… Le saxophone ténor volontiers funky et plantureux, Rodriguez répond à Ribot avec beaucoup d’à-propos et ses contrechants à la flûte apportent une touche folk. Au soprano, Rodriguez part facilement dans des développements free. Dunston maintient une carrure solide avec des riffs charpentés, des lignes découplées et un gros son bien rond. Quant à Taylor, son drumming puissant, luxuriant et efficace, alterne séquences free et binaires tout en maintenant un cap rythmique inébranlable.

Sur scène Ribot et son quartet dégagent une énergie rock brute de fonderie qui sublime les messages de lutte que portent les Songs of Resistance…

12 février 2019

Musique de film & jazz - Ligne Sud Trio


Troisième disque du Ligne Sud Trio, après un premier album éponyme en 2013 et Lendemains prometteurs en 2016, Musiques de film & jazz réunit le pianiste Christian Gaubert, le batteur André Céccarelli et le bassiste Diego Imbert, à la place de Jannick Top. Ils invitent Thomas Savy à la clarinette basse et aux saxophones, Christophe Leloil à la trompette et au bugle, Julien Gaubert à la guitare et Karine Michel au chant. Le disque sort chez Cristal Records en janvier 2019.

Les douze morceaux du répertoire sont évidemment tirés de bandes originales de films : « His Eyes Here Eyes » de Michel Legrand (L’affaire Thomas Crown – 1968) ; « Un éléphant ça trompe énormément » de Vladimir Cosma pour le film éponyme d’Yves Robert (1976) ; « Vivre pour vivre » (Claude Lelouch – 1967), « Le passager de la pluie » (René Clément – 1970) et « Un homme et une femme » (Lelouch – 1966) de Francis Lai ; « Manhã do Carnaval » (Luiz Bonfà) et «  A Felicidad » (Antonio Carlos Jobim) pour Orfeu Negro de Marcel Camus (1959) ; « La chanson d’Hélène » de Philippe Sarde (Les choses de la vie de Claude Sautet – 1970) ; « Moon River » d’Henry Mancini (Breakfast at Tiffany’s de Blake Edwards – 1961) ; « E.T. The Extra Terrestrial » de John Williams (E.T., l’extraterrestre de Steven Spielberg – 1982) ; « The Little Girl Who Lives Down The Lane »  et « La puce et le privé » de Gaubert pour les films éponymes de Nicolas Gessner (1976) et Roger Kay (1981).

Fort de ses expériences d’arrangeur dans le domaine de la variété (Charles Aznavour, Gilbert Bécaud, Yves Duteil, Eddy Mitchell…) et des nombreuses bandes originales de films qu’il a composées (plus de cent cinquante), Gaubert s’avère un fin mélodiste (« Manhã Do Carnaval »), d’un lyrisme (« E.T. The Extra Terrestrial ») entraînant (« A Felicidad »). Le pianiste peut compter sur une section rythmique aux petits oignons : Imbert fait ronronner sa basse (« His Eyes Her Eyes »), joue des lignes chaloupées (« A Felicidad »), agrémentées de shuffle entraînants (« Le passager de la pluie ») et prend un chorus chantant (« Vivre pour vivre ») ; fidèle à sa réputation, Céccarelli allie swing (« The Little Girl Who Lives Down The Lane »), subtilité (« Un éléphant ça trompe énormément ») et régularité (« La puce et le privé »). La trompette de Leloil pimente les morceaux (« Un homme et une femme ») et étoffe les propos du piano (« His Eyes Her Eyes »). Toujours plein de caractère, la clarinette de Savy apporte de la densité (« La puce et le privé ») et son soprano épaule la trompette sur un mode relax (« His Eyes Her Eyes »). Julien Gaubert se mêle à la rythmique et met sa sonorité wawa au service d’une ambiance vintage (« The Little Girl Who Lives Down The Lane »). Quant à Michel, elle suit fidèlement les thèmes (« La chanson d’Hélène ») et se met volontiers dans la peau d’un crooner (« Moon River »).

Comme le résume Gaubert : « ce projet […] est fondé sur le principe de standards que les musiciens de jazz se sont appropriés à partir de thèmes, de chanson de fil ou  de comédies musicales arrangées pour le groove et l’improvisation ». Musique de film & jazz égrène ses belles mélodies et ses rythmes balancés dans un climat feutré et intime.

10 février 2019

Moutons – Laurent Dehors


Particulièrement connu et apprécié pour son big band Tous Dehors, mais aussi pour ses nombreuses participations à d’autres orchestres comme l’ONJ d’Antoine Hervé, le Mégaoctet d’Andy Emler, le Vibracordes de Jean-Marie Machado, Micromegas de François Raulin… Laurent Dehors a monté son premier trio avec un guitariste – David Chevallier – et un batteur – Louis Moutin – en 1992.

C’est en compagnie de Gabriel Gosse et de Franck Vaillant que Dehors enregistre Moutons au studio La Buisssonne avec Gérard de Haro derrière les consoles (et auteur de la photo qui illustre la pochette : un vieux transformateur électrique avec une tête de mouton…). Le disque sort en février 2019. Dehors a composé huit des quatorze morceaux, cinq sont cosignés par le trio et ils jouent également « Solitude » de Duke Ellington.

« Les oiseaux » montrent la voie : une batterie vigoureuse à tendance rock, un motif de basse sourd, une sept cordes volontiers Guitar Hero et des clarinettes bondissantes. « Lily » lorgne d’abord vers un rock funky légèrement underground… Mais Gosse et Vaillant finissent par faire vrombir leurs instruments et Dehors part dans un mouvement puissant, à grand renfort de réverbération, qui ramène le morceau sur les sentiers du rock progressif. Le trio interprète « Solitude » dans une ambiance bluesy brute, accentuée par la sonorité rauque de la clarinette contrebasse, les percussions tintinnabulantes et les accords sobres du banjo. Vient ensuite « Ecoute », un interlude aérien sur fond bruitiste qui débouche sur « Attention à tes béquilles », déroulé avec des unissons heurtés et vifs, aux parfums de NOLA. « Klein Sturm » et « Sturm » sont deux courtes pièces enchaînées : tout commence par du spoken word teinté d’humour, sur un accompagnement saccadé de la guitare et de la batterie, puis se poursuit dans un climat heurté et rythmique. Sur le bien nommé « Intro Too Fast », Dehors et Gosse échangent des questions-réponses en zigzag dans une veine musique contemporaine. Retour au rock progressif avec « Too Fast » : portés par une batterie touffue et des effets électro denses, la guitare et le sax décochent des unissons tenus et nerveux. Dehors promène librement son ténor dans « Les étoiles », sur des accords étirés de Gosse et un foisonnement discret de Vaillant. Nouvel interlude avec « Regarde » qui juxtapose effet lointains, gouttes cristallines de la guitare et vibrations des percussions. La clarinette basse attaque à toute allure « Habop », un thème évidemment hard bop ! Gosse et Vaillant suivent d’abord la course bop, mais le morceau vire rapidement au free bop avec une clarinette déchaînée... avant de se conclure sur des bruissements, accords lointains et autres réverbérations anachroniques. « Augustin » est joyeux et sautillant : l’expressivité de la clarinette basse, les lignes légères du banjo et les cliquetis dansants de la batterie rappellent la Nouvelle Orléans. Le disque se conclut par « Cold Brass » dans une atmosphère free rock alternatif, marqué par une batterie costaude, des stridences électro et des unissons massifs de la guitare et du sax.

Dehors, Gosse et Vaillant s’amusent à mélanger les codes jazz, free, rock, musique contemporaine… Moutons pétille de malice et déborde d’une vitalité contagieuse !

09 février 2019

(The Mystery of) Kem – Stéphane Galland


Le nom de Stéphane Galland est indissociable d’Aka Moon, bien sûr, mais c’est sans oublier la multitude de projets auxquels il a participé, de Nasa Na à Frank Woeste, en passant par Nguyen Lê, Dhafer Youssef, Joe Zawinul, Ibrahim Maalouf, Malcolm Braff… Présent sur plus d’une soixantaine de disques, Galland laisse mûrir ses propres réalisations et ne sort son premier opus personnel, Lobi, qu’en 2012.

En 2015 Galland monte un quartet pour interpréter un répertoire bâti sur des rythmiques particulières, travaillées notamment lors des KRGS – Kem Rhythm Gem Sessions. Kem, la couleur noire dans l’Egypte ancienne, évoque également le limon noir du Nil, qui rend ses rives si fertiles… Galland a composé les onze pièces qui explorent (The Mystery of) Kem. Il et entouré de Sylvain Debaisieux au saxophone ténor, Bram de Looze au piano et Federico Stocchi à la contrebasse. Le batteur invite également le flutiste indien Ravi Kulur sur sept morceaux et Ibrahim Maalouf dans « Memetics ». (The Mystery of) Kem sort chez OutNote Records le 26 octobre 2018 et les notes du livret, signées Galland, sont très instructives pour comprendre la structure rythmique des morceaux.

Les mélodies fragiles (« Opening »), voire aériennes (« Archetype »), mais toujours intenses (« The Fuze »), sont parsemées d’accents indiens (« Symbiosis ») ou moyen-orientaux (« Soils »). Cette ambiance de musique du monde est renforcée par la sonorité de la flûte Bansurî de Kulur (« Archetype ») et les combinaisons rythmiques complexes de Galland (« Black Sand »). Quelle que soit la formation, quartet, quintet ou sextet, aucun musicien n’a la vedette et les morceaux se développent sur des échanges croisés (« Memetics »), contre chants (« Soils »), polyphonies (« Black Sand »), unissons (« Archetype »), superposition des voix (« Opening »)… Le ténor de Debaisieux dialogue avec la flûte de Kulur (« Black Sand »), s’envole dans des spirales modernes et tendues (« Maelström »), voire free (« Symbiosis »), mais sait aussi se montrer sous un jour lyrique (« Morphogenesis »). De Looze a le piano malin : ses accompagnements – clusters, leitmotivs, contrechants, ostinatos… –  tombent toujours à point nommé (« The Fuze ») et ses chorus révèlent un toucher clair au service d’idées spirituelles (« Maelström »). La contrebasse de Stocchi suit les cabrioles de la batterie comme une ombre (« Hitectonic ») et ses riffs, lignes et autres motifs entraînants stimulent ses comparses (« Symbiosis »). Expert es-poly-rythmes, Galland a un drumming d’une variété impressionnante : des phrases heurtées (« Opening ») aux subdivisions complexes (« Symbiosis »), en passant par des frappes musclées (« Morphogenesis ») ou un tohu-bohu dense (« The Fuze »), la batterie reste constamment dansante (« Archetype ») et mélodieuse (« Soils »).

(The Mystery of) Kem est un disque intelligent et bourré de peps ! Une chose est sûre : ce mystère tient l’auditeur en haleine. Galland a bien fait de semer ses rythmes et mélodies dans les boues noires du Nil…

« Et si vous aviez un peu de cette terre de Kem, qu’y planteriez-vous ? »

03 février 2019

A la découverte de… Robin Nitram


La sortie de Leaving Space en février 2018, et de Rêveries Sonores, en octobre 2018, est l’occasion de partir à la découverte du guitariste Robin Nitram, aka Super Alone…


La musique

Comme mon père est guitariste, l’instrument s’est imposé naturellement… De huit à dix-huit ans, j’ai pris des cours particuliers. En 2011 j’intègre l’IMEP – Paris College of Music, dont je sors, diplômé, en 2016. J’ai rejoint le Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris.

Côté influences, je citerai Stevie Ray Vaughan, Bill Frisell, John Coltrane, Toto, Lee Konitz, Thelonious Monk, Manu Codjia…




Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? « Controlled Freedom » ! La liberté, mais pas n’importe comment !

Pourquoi la passion du jazz ? Tout y est possible. L’ouverture est partout. C’est comme voyager…


Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais un chat (dormir et manger),
Si j’étais une boisson, je serais une Hanoi Beer !
Si j’étais un plat, je serais du Phò (avec de l’Hanoi Beer du coup…),
Si j’étais une lettre, je serais A, comme Amour, Art…,


Sur l’île déserte…

Quels disques ?  A Love Supreme de Coltrane, Nevermind de Nirvana, East / West de Frisell et Live in Paris de Toto.

Quels livres ? Lettres à un jeune poète de Rainer Marie Rilke et Dans les forêts de Sibérie (Sylvain Tesson).

Quels films ?  The Big Lebowski de Joel et Ethan Coen.

Quelles peintures ? Des peintures de Zao Wou-Ki.

Quels loisirs ?  L’ennui !...


Les projets

En ce moment j’ai Super Alone, un projet en solo, et Duology eXperiment, en duo avec Antoine Delbos… plus quelques surprises à venir !


Trois vœux…
  1. Amour,
  2. Santé,
  3. ... et toujours plus de musique !



02 février 2019

Pannonica


Famille Rothschild, pilote pendant la guerre, chauffeur en Afrique, commentatrice radio, épouse de diplomate, bienfaitrice des boppers, amoureuse des chats… le destin extraordinaire de la baronne Pannonica de Koenigswarter n’en finit pas de marquer les esprits !

A l’occasion du trentenaire de sa disparition, Cristal Records publie un livre-disques avec deux cd et un disque simple, accompagné d’un livret bilingue agrémenté de photos prises par la baronne, extraites de son livre « Les musiciens de jazz et leurs trois vœux » (Buchet-Chastel, 2006). A noter également l’élégante photo de Koenigswarter, signée Harlip Studio, qui illustre la pochette du disque. C’est la baronne elle-même qui introduit la plupart des dix titres de Pannonica, tous composés en son honneur par ses amis musiciens.

Dans « Nica’s Tempo », de l’album éponyme de Gigi Gryce  (Savoy – 1955), le saxophoniste est accompagné par une rythmique de choc : Thelonious Monk, Percy Heath et Art Blakey. Une mélodie énergique, soutenue par des suites d’accords corsés, une walking imperturbable et un chabada ponctué de pêches fracassantes, laisse place à des solos, des stop-chorus et autres roulements tendus.

Deux interprétations du standard d’Horace Silver, « Nica’s Dream », figurent au programme. La version originale des Jazz Messengers (1956), avec Donald Byrd (trompette), Hank Mobley (saxophone ténor), Silver (piano), Doug Watkins (contrebasse) et Blakey à la batterie, est pimentée de touches latinos. Après l’exposition du thème par Byrd, sur des contre-chants du saxophone et du piano, Mobley part dans un développement faussement nonchalant, repris ensuite par le trompettiste. La deuxième version est celle du quintet de Silver (1960), en compagnie de Blue Mitchell à la trompette, Junior Cook au saxophone ténor, Gene Taylor à la contrebasse et Roy Brooks à la batterie. Cette interprétation est plus vive que celle de 1956. Les contrepoints de la trompette et du ténor s’inscrivent en pleine esthétique hard-bop. Le chorus de Cook tire vers le shouter, le discours de Mitchell est rapide et soigné, tandis que Silver a un jeu singulièrement moderne avec, toujours, quelques accents latins en filigrane.

Pour son « Blues For Nica » (1956), Kenny Drew est en trio avec Paul Chambers et Philly Jo Jones. Après l’énoncé du thème-riff, particulièrement élégant, avec ses touches bluesy, Drew fait danser son piano sur une walking et un chabada entraînants, avant que Chambers ne se fende d’un solo musical à souhait.

Dans Brillant Corner (Riverside – 1956), Monk est en quartet, avec Sonny Rollins, Ernie Henry au saxophone alto, Oscar Pettiford et Max Roach. Il joue «  Pannonica » au piano et au célesta. La sonorité cristalline de ce dernier contraste avec celle des saxophones. Sur le thème typiquement monkien, dissonant et étiré, Pettiford et Roach impriment une cadence enlevée, tandis que Rollins reste dans un registre intime.

Sans doute moins connu que les autres thèmes, « Nica Steps Out » (1957), a été composé par Freddie Redd. Le pianiste est en compagnie du contrebassiste George Tucker et du batteur All Dreares. Leur prestation suit la veine be-bop : walking et chabada marqués, chorus dynamique et efficace...

Eddie Thompson, en trio avec Arthur Watts à la contrebasse et Andy White à la batterie, joue son  « Theme For Nica » (1959) : une ballade délicate portée par une rythmique moelleuse, imperturbable, et un piano dans un trumpet-style volontiers lyrique.

C’est Kenny Dorham qui a composé « Tonica » (1960). Il l’interprète  avec Charles Davis au saxophone baryton, Steve Kuhn au piano, Butch Warren à la contrebasse et Buddy Enlow à la batterie. Les unissons et contre-chants du démarrage évoquent d’abord une bande originale de film. Puis la rythmique part dans une pompe qui soutient les solos raffinées des soufflants.

Sonny Clark joue « Nica » (1960) avec George Duvivier à la contrebasse et Roach. Après un thème-riff typique hard-bop, Duvivier part en walking, avant de prendre un chorus mélodieux a capella. Clark poursuit l’idée dans un développement qui swingue à la Bud Powell, sur une walking et un chabada ardents.

Quant à « Nicaragua », composé par Barry Harris en 1967, il est interprété par Pepper Adams au saxophone baryton, Cook au saxophone ténor, Slide Hampton au trombone, Harris au piano, Bob Cranshaw à la contrebasse et Lenny McBrowne à la batterie. Dans une ambiance sud-américaine dansante, le sextet expose le thème à l’unisson. Le classique walking – chabada accompagne Adams dans des variations brillantes, bientôt reprises par Harris, lui aussi marqué par le discours de Powell, puis Cook et Hampton, sur un mode plus relax.

Des thèmes tendus et des développements nerveux : l’hommage à la bienfaitrice des jazzmen est une remarquable anthologie du be-bop, Pannonica se doit de figurer dans toute discothèque à maints égards !

23 janvier 2019

ONJ Records… un label créatif !

Créé en partenariat avec L’Autre Distribution pendant le mandat d’Olivier Benoît, en 2014, le label ONJ Records publie les productions de l’Orchestre National de Jazz, mais aussi les projets des musiciens de l’orchestre, accompagnés par la Jazz Fabric pour leur diffusion et leur promotion.

Une ligne éditoriale orientée jazz contemporain ascendant free ou rock progressif et une identité visuelle sobre et élégante : pochette cartonnée en trois battants, photo ou dessin en pleine page, nom de la formation ou des musiciens et titre de l’album en haut à droite et le logo du label en haut à gauche… Pas de livret, sauf pour les disques de l’ONJ. A noter que l’ONJazz Records s’est mué en ONJ Records dès le troisième opus. Si les disques de l’ONJ sont identifiés par six numéros (424444, 434444…), en revanche ceux de la Jazz Fabric commencent par JF suivi de leur numéro d’ordre de publication. Le catalogue compte désormais quinze albums à découvrir absolument !


Petite Moutarde
Théo Ceccaldi
JF001
Post K
Jean Dousteyssier
JF002


Rebirth & Rebirth Reverse
Fabrice Martinez Chut !
JF003 et JF007
What If?
Hugues Mayot
JF004

Kankû
Alexandra Grimal
JF005
Palimpseste
Sylvain Daniel
JF006

Animal
Fidel Fourneyron
JF008




Aqisseq – Sophie Agnel, John Edward & Steve Noble


Aqisseq est un disque du trio de la pianiste Sophie Agnel, du contrebassiste John Edwards (Louis Moholo Moholo, Peter Brötzmann, Wadada Leo Smith, Evan Parker…) et du batteur Steve Noble (Derek Bailey, Smith, Matthew Shipp, Joe McPhee…). Enregistré en 2016 lors du Brighton Alternative Jazz Festival et du Konfrontationen Festival de Nickelsdorf, Aqisseq est le dernier né des disques produit par la Jazz Fabric sous le mandat d’Olivier Benoît et il sort le 7 décembre 2018 chez ONJ Records.

L’aqisseq est le nom inuit d’un lagopède qui vit dans les régions arctiques et c’est aussi le titre du troisième et dernier morceau du disque éponyme dont il est question... Cet oiseau est à l’origine du prénom Aqissiaq, titre du deuxième morceau d’Aqisseq. Quant au premier morceau de l’album, « Aqissit », c’est juste le pluriel d’aqisseq… Après ces précisions ornithologiques, étymologiques et orthographiques, place à la musique…

Le disque se présente sous forme de deux pièces d’environ dix-sept minutes et d’une coda de deux minutes. Habitués de l’univers de l’improvisation libre, les trois musiciens dialoguent sur un pied de parfaite égalité. Ils passent d’un monde bruitiste – les cliquetis cristallins du piano conversent avec les palpitations de la batterie et le bourdonnement de la contrebasse – à un monde entomologique fait de grincements, frottements et grésillements, avant de monter en intensité, porté par le grondement des fûts, les stridences de l’archet et l’ostinato hypnotique du piano… Le trio malaxe les timbres et tord les rythmes : une complainte de la contrebasse se mêle aux riffs et clusters du piano, qui répondent aux roulements secs de la batterie. Ces interactions rythmiques particulièrement expressives évoquent évidemment la musique contemporaine. Même esprit pour le deuxième mouvement, avec des sculptures sonores à base de jeu étendu : les glissandos, crissements, murmures, mais aussi les lignes tendues de la contrebasse, font échos aux frémissements, frottements et autres carillonnements de la batterie, sur des craquements, motifs répétitifs, bribes de thèmes et notes éparses du piano. Dans la coda, Edwards esquisse une mélodie lointaine et étouffée, tandis que Noble parsème ses crissements de splash et qu’Agnel lance des petites phrases bruitistes…

Aqisseq propose une musique d’avant-garde expérimentale exigeante, certes, mais captivante car étrangement familière.

Animal – Fidel Fourneyron


Un Poco Loco, High Fidelity, ¿ Que Vola ?, l’Umlaut Big Band, Tribute to Lucienne Boyer et, bien sûr, l’ONJ : Fidel Fourneyron déborde de projets… Dans le cadre de la Jazz Fabric de l’ONJ, le tromboniste a monté le trio Animal qui sort son premier disque éponyme chez ONJ Records le 25 mai 2018.

En compagnie de Joachim Florent à la contrebasse et Sylvain Darrifourcq à la batterie, Fourneyron met en musique un bestiaire avec huit animaux éclectiques : « Singe », « Chat », « Fourmi », « Baleine », « Bison », « Coq », « Souris » et « Loup ». Le montage photographique qui illustre la pochette du disque en dit long : sous les regards d’une tribu de macaques perchés sur des murs, deux golfeurs jouent sur un terrain envahi par des crabes…

Le « Singe » bondit, porté par une rythmique qui passe de cliquetis heurtés à une ligne entraînante, sur laquelle le trombone virevolte, glissant ça-et-là quelques accents de blues. Fourneyron et sa sourdine s’immiscent dans le foisonnement véloce de Darrifourcq et Florent, puis le trio déroule « Chat » dans une ambiance joueuse. « Fourmi » évolue dans un climat africain : l’ostinato métallique étouffé style sanza, les mains sur les peaux comme un tam-tam et les bruitages cadencés du trombone. Une sirène grave, des boucles cristallines, des grincements aigus, une grosse caisse sourde, des notes tenues étirées, une alternance de sons lointains et de stridences… le chant de la « Baleine » est explicite ! Après quelques jeux rythmiques à base de motifs répétitifs et de cliquètements touffus, le trombone de Fourneyron renâcle puis « Bison » part dans une chevauchée entraînante... Des échanges en zigzags à trois, rapides et vifs, débouchent sur une running bass, un drumming luxuriant et un trombone qui pulse : c’est le « Coq » ! Nos trois mélodistes rythmiciens continuent sur leur lancée de questions-réponses malicieuses et la « Souris » gambade au grès des coups légers et variés de la batterie, des phrases animées de la contrebasse et des interventions enjouées du trombone. « Loup » se développe dans une atmosphère bluesy, avec une ligne de basse profonde, des frappes décalées sur une base régulière et un trombone mélodieux.

Fourneyron, Florent et Darrifourcq débordent de vitalité et rivalisent de répliques malicieuses : Animal est un disque d’une intelligence épatante !