05 juin 2026

Quelques notes sur la liberté - Michel Portal

Le 12 février 2026 Michel Portal s'en est allé, laissant un grand vide sur la scène du jazz. MP85, son dernier disque, sort le 5 mars 2021 pour célébrer ses quatre-cinq ans. Mais pendant le covid, le réalisateur Benjamin Delattre et la productrice Sophie Faudel convainquent Portal de faire un film sur son processus de création musical. Le documentaire est tourné au Théâtre de l'Alliance française à Paris entre le 19 décembre 2022 et le 27 mai 2023, et pendant le Nouveau Festival Radio France Montpellier Occitanie au Musée Fabre le 27 juillet 2023. Quelques notes sur la liberté est projeté le 20 mai 2026 et la bande originale du film est publiée le 22 mai sur le label Cézame Original Score.

Le disque regroupe dix-huit improvisations encadrées par des commentaires de Portal, dont sont extraits leurs titres. Dans les quatre premiers mouvements Portal joue de la clarinette basse, il passe au bandonéon pour les trois suivants, puis au saxophone soprano pour les deux d'après. Sur six morceaux, à la clarinette basse ou au saxophone soprano Portal réagit aux effets électro de Titouan Ralle. Portal conclut le disque sur trois interventions à la clarinette.

Quelques notes sur la liberté rend évident l'élégance de l'instrumentiste (« Des croisements que je cherche ») et la finesse de l'improvisateur (« Tu vois c'est ça qu'il faut ! »). Les dix-huit séquences mettent aussi en relief le son limpide (« Que ça vole ! ») et la virtuosité (« Échauffement ») que Portal tire de la musique classique. Le disque permet également d'apprécier les qualités mélodiques de Portal avec des thèmes contemplatifs (« Je commence quelque chose là ? »), solennels (« Bienheureux ») et émouvants (« Quelque chose qui sort de l'âme »), qui lui font d'ailleurs dire : « Là je vais commencer à pleurer... C'est dommage ! ». Portal passe avec une aisance confondante d'un air entraînant ponctué de touches ethniques (« Elle vit, elle me ressemble ») à une farandole teintée de folklore (« Jouer avec la force »), d'un tango bien senti (« J'ai envie de chanter ça ») à des ondulations moyen-orientales (« Tu vois c'est ça qu'il faut ! »), d'une atmosphère ambient jazz (« Improvisation tranquille ») à des envolées pétulantes (« Des trucs sauvages ! » et « On peut continuer »). Les morceaux sont d'autant plus captivants que leur déroulé est souvent théâtral (« Dans la musique, il faut... »). En dehors des techniques étendues - effets de souffle, de clés et de voix (« Tu vois c'est ça qu'il faut ! ») - Portal souligne parfois ses développements avec des vocalises (« Jouer avec la force ») ou des martèlements de pied vigoureux (« Entendre des sons et être tout de suite avec eux »). Portal réagit au quart de tour aux effets électro qui lui sont proposés, comme la ligne aérienne et gracile qui serpente au-dessus d'un bourdon (« On va voir... ») ou le thème-riff et les boucles qui répondent à une nappe sonore (« Comme si quelqu'un parle à l'autre ») et il en va de même des petits motifs délicats qui dialoguent avec le tintinnabulement impromptu d'un carillon dans le lointain (« D'accord ! »).

Portal a toujours dit que la musique était au centre de sa vie (et réciproquement). Ce qu'il confirme dans Quelques notes sur la liberté : « j'adore la musique ! Le reste, bon, j'y arrive pas... » Et d'enfoncer le clou : « si jamais je ne fais pas de musique, je deviens complètement fou... mais il ne faut pas que je le dise à haute voix ! ». Concernant l'improvisation, il déclare : « il n'y a pas de musique écrite devant moi là... Donc, pour moi, quand je joue ces choses-là et que j'entends le son qui n'est pas si mauvais que ça, je me dis : ça ça vaut le coup ! » Le côté composition spontanée prend tout son sens quand, à la suite de « Quelque chose qui sort de l'âme », Portal affirme que « j'ai joué cette histoire, mais je serai incapable de la refaire maintenant ».

Si Quelques notes sur la liberté est un formidable moyen de découvrir différentes facettes de Portal et de sa musique, c'est aussi tout bonnement un disque magnifique.

Le disque

Quelques notes sur la liberté
Michel Portal
Michel Portal (bcl, bandonéon, ss, cl), avec Titouan Ralle (électro).
Cézame Original Score - CEO2192
Sortie le 22 mai 2026

Liste des morceaux

01. « Je commence quelque chose là ? » (1:01).
02. « Des croisements que je cherche » (2:34).
03. « Quelque chose qui sort de l'âme » (1:44).
04. « Elle vit, elle me ressemble » (3:45).
05. « Jouer avec la force » (1:36).
06. « J'ai envie de chanter ça » (1:10).
07. « Dans la musique, il faut... » (3:42).
08. « Des trucs sauvages ! » (1:14).
09. « On peut continuer » (1:04).
10. « On va voir... » (2:19).
11. « Que ça vole ! » (1:29).
12. « Entendre des sons et être tout de suite avec eux » (1:30).
13. « Comme si quelqu'un parle à l'autre » (0:46).
14. « Improvisation tranquille » (5:05).
15. « Tu vois c'est ça qu'il faut ! » (5:45).
16. « Échauffement » (0:22).
17. « D'accord ! » (1:04).
18. « Bienheureux » (1:23).

Tous les morceaux sont signés Portal.

03 juin 2026

Les accords ouverts de David Crosby

Franck Tortiller et Misja Fitzgerald Michel sortent The Open Chords of David Crosby le 29 mai 2026 sur le label MCO, créé en 2012 par le vibraphoniste au sein de sa structure Musique à Ciel Ouvert.

Le vendredi 22 mai 2026 les deux musiciens présentent leur disque au Yamaha Artist Services Europe Paris. Au 122 de la rue de Javel, dans le quinzième arrondissement de Paris, Yamaha a inauguré en janvier 2026 ce centre où les musiciens peuvent se rencontrer, s'exercer, se former, répéter, enregistrer, organiser des concerts... Il faut dire que cela fait près de quarante ans que Tortiller et Yamaha travaillent ensemble, et, fait du hasard, Guild, le luthier de Fitzgerald Michel, a été racheté par Yamaha en 2023 !
 

Franck Tortiller & Misja Fitzgerald Michel - Yamaha Artist Services Europe Paris - 22 mai 2026 © PLM


The Open Chords of David Crosby est évidemment un hommage au guitariste-chanteur, décédé en 2023, et héro de la musique folk-rock d'abord avec The Byrd, mais surtout avec le cultissime groupe Crosby, Stills, Nash & Young. Une mention spéciale pour l'illustration de la pochette du disque signée François Corneloup : une dune et un cumulonimbus forment un tableau photographique avec des dégradés de gris du plus bel effet.

Six morceaux de The Open Chords of David Crosby sont au programme du concert. Le duo laisse de côté « Look To The Spark » et « She Says », deux compositions de Tortiller, et « Carry Me », chanson de 1975 qui figure sur l'album Wind On The Water de Crosby & Nash.
 

Franck Tortiller - Yamaha Artist Services Europe Paris - 22 mai 2026 © PLM


Tortiller et Fitzgerald Michel démarrent avec « Tracks In The Dust », morceau-titre d'un disque publié par Crosby en 1989. Les accords et motifs arpégés de Fitzgerald Michel soulignent un thème harmonieux exposé par Tortiller, avant que les deux chorus, véloces et énergiques, ne le dynamisent avec à-propos. Les duos vibraphone - guitare acoustique ne courent pas les rue, pourtant le mariage du timbre sec de la guitare et de la sonorité argentine du vibraphone est d'autant plus attrayant que les deux instruments ont des caractéristiques mélodico-rythmiques complémentaires. « Somebody Other Than You » est un morceau de Crosby plus récent, au répertoire de Lighthouse, paru en 2016. La mélodie chantante que le duo interprète dans l'esprit de l'original laisse place à des envolées percussives de Tortiller, soutenu nerveusement par Fitzgerald Michel, qui part ensuite dans un solo inspiré. Le tube « Guinnevere », qui fait partie du premier disque Crosby, Stills & Nash, édité en 1969, est une ballade portée par un riff folk-rock et des lignes sinueuses discrètement teintées de blues. Comme le mentionne Tortiller, « Guinnevere » a été repris maintes fois et notamment par Miles Davis. En 1979, dans Circle In The Round, le trompettiste en donne une version fusion rococo de près de vingt minutes, avec sitar, profusion de claviers, percussions, lignes de basse sourdes et autres chœurs des vents... 
 

Misja Fitzgerald Michel - Yamaha Artist Services Europe Paris - 22 mai 2026 © PLM

  
« Déjà vu », écrit en 1970 pour le disque éponyme de Crosby et Nash, penche davantage vers le rock, avec des accords puissants, un thème syncopé et vif, et des solos si denses et musclés que Tortiller en casse une baguette : « Ce n'est pas les baguettes de Yamaha qui sont fragiles, c'est moi qui joue fort ! ». Tortiller et Fitzgerald Michel regroupent « Traction in the Rain » et « Orléans », deux morceaux de If I Could Only Remember My Name, enregistré par Crosby en 1971. Après des accords larges de la guitare et des glissando du vibraphone ponctués de petits motifs plein de vibrato, un air paisible sur un riff imperturbable débouche sur des mouvements fougueux du vibraphone et des traits d'abord aériens, puis entraînants de la guitare. Pour conclure le set, le duo reprend « Suite: Judy Blue Eyes », composé par Stills en 1969 pour le premier disque du trio Crosby, Stills & Nash (Young les rejoint en 1970). Morceau dansant, « Suite: Judy Blue Eyes » commence par des questions - réponses entre Fitzgerald Michel et Tortiller, puis, porté par la pompe et les shuffle de la guitare, le vibraphone joue un solo impétueux, suivi par de la guitare, intense et tranchante.

Inutile d'être un inconditionnel de Crosby, Stills, Nash & Young pour apprécier totalement The Open Chords of David Crosby : Tortiller et Fitzgerald Michel personnalisent et pimentent avec habileté les chansons de Crosby.

Le disque

The Open Chords of David Crosby
Franck Tortiller & Misja Fitzgerald Michel
Franck Tortiller (vib) et Misja Fitzgerald Michel (g).
MCO Label - MCO 21
Sortie le 29 mai 2026

Liste des morceaux

01. « Guinnevere », Crosby (4:38).
02. « Déjà vu », Crosby (5:47).
03. « Carry Me », Crosby (3:26).
04. « Traction in the Rain / Orléans », Crosby (4:04).
05. « Look To The Spark »,Tortiller (3:46).
06. « Judy Blue Eyes », Stills (4:06).
07. « Somebody Other Than You », Crosby (5:20).
08. « Tracks In The Dust », Crosby (4:02).
09. « She Says », Tortiller (2:41).