Ce n'est pas la première fois que Dauvergne & Ranvier marient
à merveille vins et jazz : outre les Nocturnes de l'Assemblière,
pendant lesquelles gastronomie et musique font bon ménage, ces «
créateurs de vins chaleureux »
accueillent pour la troisième année consécutive un concert du Jazz Avignon Musics (ex-Avignon Jazz Festival) dans le cadre du
programme Hors les murs.
Après
Raphaël Lemonnier et la Trova Project en 2024,
puis Jacques Schwartz-Bart et sa Harlem Suite en 2025, c'est
au tour d'Henri Texier et son Blue Roots Quintet d'enchanter
le magnifique site de l'Assemblière, à Tavel.
Dans son
introduction, François Dauvergne, cofondateur avec
Jean-François Ranvier de la maison D&R, éclaire le lien
entre jazz et vin en proposant avec humour de remplacer musique et
jazz par vin, assemblage ou cru dans deux citations prononcées par
des « jazzmen humanistes
».
Dans la première citation, Herbie
Hancock souligne que
« la
musique, et notamment le jazz, a le pouvoir de rassembler les gens,
de favoriser le dialogue et de susciter la joie et l'espoir », et
dans la deuxième,
Henri Texier émet un souhait : « puissent ces musiques vous
apporter de l'apaisement et un peu de « légèreté profonde »».
Et pour joindre le geste à la parole, les contre-étiquettes
de la plupart des vins D&R suggèrent une alliance musiques et
vins...
Le
17 juillet 2026, il est près de vingt-et-une heures trente et la
chaleur est quelque peu tombée quand l'équipe d'Henri Texier prend
place sur la terrasse de l'Assemblière, qui surplombe un public venu
en nombre écouter Healing Songs.
Paru
le 14 novembre 2025 à l'occasion des quatre-vingts ans du
contrebassiste, Healing Songs sort chez Label Bleu, comme
toujours depuis La Compañera,
publié en 1983. Pour ce nouveau projet Henri Texier rassemble deux
fidèles camarades, le saxophoniste et clarinettiste Sébastien
Texier (Rempart d'argile
- 2000) et le batteur Gautier Garrigue (Sand Woman
- 2018),
et deux nouveaux compagnons : le pianiste Emmanuel Borghi et
le trompettiste Hermon Mehari. Ce quintet évoque
inévitablement les formations Be / Hard-Bop des années 40 et 50.
Henri Texier a également invité Manu Katché à la batterie
sur trois morceaux du disque. L'excellent son d'Healing Songs et du concert à l'Assemblière porte la patte de Boris
Darley.
Le
titre Healing Songs rappelle la fascination d'Henri Texier
pour les Indiens d'Amérique et s'inscrit dans la lignée des An
Indian's Week (1993), Sky Dancers (2016), Dakota Mab
(2016), Sand Woman (2018) et An Indian's Life (2023).
Par les messages qu'il porte, Healing Songs n'est pas loin non
plus du Music Is The Healing Force of The Universe qu'Albert
Ayler a enregistré en 1969 pour Impulse!. Dans À cordes et à
cris, un livre d'entretiens avec Franck Médioni sorti en
janvier 2022, Henri Texier déclare d'ailleurs qu'«
Albert ne pensait qu'à la spiritualité, la vibration, l'émotion et
la beauté » (page 55).
Healing
Songs reprend neuf morceaux déjà enregistrés dans des albums
précédents : huit sont signés Henri Texier et le neuvième est une
composition de Sébastien Texier. Quant au menu du concert, il
s'articule autour de huit thèmes tirés d'Healing Songs plus
« Fertile Dance ».
Une
introduction a capela de Texier, imposante et teintée d'accents
ethniques, lance « Amazone
Blues »,
extrait
de l'album culte An
Indian's Week, publié
en 1993.
Sur un leitmotiv
entêtant, la trompette et le saxophone alto exposent le thème-riff
à toute allure. Après un chorus mélodieux de la contrebasse, les
développements
s'inscrivent
dans la plus pure lignée hard-bop : walking bass et chabada
accompagnent les solos successifs du piano, du saxophone, de la
trompette et de la batterie, tous plus vifs les uns que les autres.
«
Grève révolte
» est au menu du
disque Rempart
d'argile, paru en
2000
pour illustrer le film éponyme
de Jean-Louis
Bertuccelli, sorti en
1970. D'abord
nostalgique, avec un déroulé ample et poignant de la clarinette
basse, des lignes bluesy du piano, puis des tambours éloquents, «
Grève révolte
» est
dynamisé par les
phrases bop, le phrasé chirurgical et la mise en place impeccable de
la trompette,
portée par
un chabada touffu, une
walking ferme et des accords subtils.
Le solo bondissant de la contrebasse reste dans cet esprit énergique.
«
Dédié aux personnes qui
n'ont ni l'énergie, ni
le pouvoir, ni la
possibilité de se révolter »,
« Decent
Revolt »
fait partie de (V)ivre,
sorti en 2013.
Un unisson majestueux, comme un hymne, précède
les
volutes sinueuses de Mehari, les propos tout en douceur de Borghi,
les arabesques mélodieuses de Sébastien Texier, le discours
mélancolique d'Henri Texier et les tintinnabulements cristallins de
Garrigue.
La
danse paysanne «
Fertile Dance »
a été composée pour Mosaïc
Man
en
1998
et réinterprétée dans
Heteroklite
Lockdown
en
2022.
La
batterie foisonnante et le riff massif de la contrebasse soutiennent
la trompette, le saxophone et le Fender Rhodes, qui jouent
à l'unisson un thème-riff vigoureux. Les accents bluesy du clavier
et la rythmique robuste aiguillonnent
les soufflants : la trompette serpente avec dextérité, tandis que
le saxophone ondule avec célérité.
Henri Texier et Garrigue dialoguent ensuite avec humour, alternant
passages bluesy, marqués par les shuffle de la contrebasse et les
cliquetis de la batterie, et jeux sonores comiques à base de
techniques étendues.
Sur
«
Vent
poussière
»,
une composition ténébreuse
de
Sébastien Texier pour Rempart
d'argile,
les cigales s'invitent à la soirée... Ce morceau sort des sentiers
bop et blues pour emprunter un chemin proche de la musique
contemporaine avec
des
échanges sophistiqués
entre
une
batterie luxuriante,
une
contrebasse délicate, un
piano lyrique,
une
clarinette aérienne
et une trompette impétueuse.
«
Chebika
Courage
»
fait référence au village
du sud tunisien où
s'est passé le fait historique à la base de Rempart
d'argile.
Un
riff dense et groovy, joué à l'unisson, ponctue les formules
frétillantes des solistes. La tirade de la trompette, d'une
limpidité évidente, se pare d'intonations africaines. Le saxophone
met sa superbe sonorité satinée au service d'un propos dans le
style hard-bop. Quant au Fender, son solo
dispense
un groove excitant.
Puis, après un mouvement intense de la contrebasse, la batterie se
lance dans une démonstration de puissance et vélocité, sans jamais
perdre le sens du suspens.
C'est
Canto Negro,
sorti en 2011, qui fournit le dernier morceau du concert : «
Samba Loca ». Le
thème-riff est interprété en mode fanfare avec de multiples
croisements de voix sur une rythmique vrombissante. Les accords
latinos du piano, le grondement de la contrebasse et les roulements
de tambours plongent quasiment le public dans une batucada !
Le
premier rappel, bien nommé « Quand tout s'arrête », provient du
premier disque enregistré par Henri Texier en 1976, Amir,
également repris dans Sand Woman en 2018. Le splendide
préambule d'Henri Texier utilise toute la palette de la contrebasse
: lignes arpégées, glissando, modulations, motifs
mélodico-rythmiques, intonations orientales... Sur un riff presque
sorti des Balkans, un air solennel, que le Liberation Music Orchestra
ne renierait pas, retentit dans les jardins de l'Assemblière et
débouche sur un blues musclé, attisé par le Fender plein de swing,
la rythmique trapue et les contre-chants compacts de la clarinette.
«
Sarajevo Blues »,
l'un des morceaux de l'album collectif Sarajevo
Suite, réalisé en
1994 par Jean-Jacques
Birgé et Corinne
Léonet pour venir en
aide aux Bosniaques victimes de la guerre, clôt le concert. Comme
l'indique son titre, le blues est de nouveau au rendez-vous, avec sa
rythmique euphorisante, son clavier tonique, ses
chœurs stimulants et ses
solos entraînants.
A
quelques exceptions près, les albums d'Henri Texier s'inscrivent
dans une même continuité, avec une grande cohérence musicale faite
d'un assemblage de tradition jazz et de musiques du monde entier.
Healing Songs ne déroge pas
à la règle et tous les
ingrédients de la musique «
texierienne »
sont bien présents,
pour le plus grand plaisir des sens !

















