30 août 2026

Mémoires Rebelles

En 2023, Après la lecture de Wattstax : 20 août 1972, une fierté noire, publié par Guy Darol en 2020, Jean-Mathias Petri crée le collectif Mémoires Rebelles. Le flûtiste souhaite rendre hommage à ce festival qui s'est déroulé à Los Angeles pour célébrer « la fierté noire retrouvée après des décennies d'oppression raciale ».

Outre Pétri, la formation est constituée de la chanteuse Louise Robard (Cut The Alligator, BirdBøx...), deux musiciennes de l'Acoustic LadyLand, la guitariste Charlotte Le Calvez et la contrebassiste Eva Monfort, et le batteur Marc Dupont (Bab El West, Oxoloco...).

Mémoires Rebelles sort le 5 juin 2026. Le sous-titre de l'album est explicite : « protest songs afro-americans ». Les dix morceaux au programme sont donc tous des chants engagés. Cinq pièces sont signées du poète, romancier et musicien Gil Scott-Heron : « Lady Day And John Coltrane » du disque éponyme de 1971 ; « Winter In America » est aussi le titre d'un album de 1974 réalisé avec Brian Jackson ; « The Klan » figure sur Real Eyes (1980) ; « Did You Hear What They Said? » fait partie de The Revolution Will Not Be Televised, sorti en 1974 ; « Home Is Where The Hatred Is » est au menu de Pieces Of A Man (1971). Le quintet interprète également « Watcha See Is Watcha Get » de Tony Hester pour The Dramatics (1971), « People Make The World Go Round » coécrit par Linda Creed et Thom Bell en 1972 pour The Stylistics, « Four Women » que Nina Simone a enregistré en 1966 dans Wild Is The Wind, « Endangered Species » de Diane Reeves (Art & Survival - 1994) et un classique de Charles Mingus, « Fables Of Faubus », au répertoire de Mingus Ah Um (1959).

Mémoires Rebelles joue le jeu de la soul à fond : voix profonde et puissante (« Lady Day And John Coltrane »), rythmique groovy (« Watcha See Is Watcha Get »), chœurs rétros (« Winter In America ») et sonorités vintage (« The Klan »). Les ambiances naviguent entre soul (« Four Women »), funk (« Endangered Species »), folk soul (« Home Is Where The Hatred Is » avec sa guitare sui sonne come un banjo), slow (« Did You Hear What They Said? ») et Rhythm and Blues (« The Klan » et la guitare wawa).

Le timbre chaud (« Endangered Species »), le phrasé entraînant (« Lady Day And John Coltrane ») et les intonations convaincantes (« Did You Hear What They Said? ») de Robard servent particulièrement bien le répertoire de Mémoires Rebelles. La guitare de Le Calvez souligne habilement les chants avec des motifs minimalistes (« Lady Day And John Coltrane »), des accords égrenés (« Did You Hear What They Said? »), des pédales lancinantes (« People Make The World Go Round ») et des contre-chants délicats (« Winter In America »). La section rythmique est également parfaitement à l'aise dans cet environnement dansant. Les leitmotiv sourds (« Watcha See Is Watcha Get »), les ostinatos imposants (« People Make The World Go Round »), les lignes sautillantes (« The Klan ») et les riffs excitants (« Home Is Where The Hatred Is ») de Monfort s'allient aux frappes mates et sèches (« Lady Day And John Coltrane »), au jeu syncopé (« The Klan »), aux battements massifs et réguliers (« Endangered Species ») et à la pulsation irrésistible (« Watcha See Is Watcha Get ») de Dupont pour planter un cadre rythmique robuste. Des chorus impétueux qui mêlent souffle et voix, pas si éloignés de l'esprit de Rashaan Roland Kirk (« Lady Day And John Coltrane »), à un « Fables Of Faubus » trapu, interprété à la flûte octobasse a capela, à peine ponctué de coups sporadiques sur les peaux, en passant par une introduction majestueuse aux accents ethniques (« Did You Hear What They Said? »), Petri et ses flûtes apportent une touche jazzy à Mémoires Rebelles (« People Make The World Go Round »). Ses contrepoints fluides (« Winter In America »), comme, d'ailleurs, ceux du trombone de Monfort (« People Make The World Go Round »), et ses motifs subtils (« Endangered Species ») assurent un arrière-plan équilibré (« Home Is Where The Hatred Is »).

Mémoires Rebelles ravira non seulement tous les soul fan, mais aussi tous les jazz fan qui ne veulent pas bouder leur plaisir !

Le disque

Mémoires Rebelles
Louise Robard (voc), Jean-Mathias Petri (fl), Charlotte Le Calvez (g), Eva Montfort (tb, b) et Marc Dupont (d).
Empreinte - EM-MR-07
Sortie le 5 juin 2026

Liste des morceaux

01. « Watcha See Is Watcha Get », Tony Hester (4:59).
02. « Lady Day And John Coltrane », Gil Scott-Heron (7:07).
03. « People Make The World Go Round », Linda Creed & Thomas Bell (4:27).
04. « Winter In America », Gil Scott-Heron (8:29).
05. « The Klan », Gil Scott-Heron (4:44).
06. « Four Women », Nina Simone (4:51).
07. « Endangered Species », Dianne Reeves (3:38).
08. « Did You Hear What They Said? », Gil Scott-Heron (7:38).
09. « Home Is Where The Hatred Is », Gil Scott-Heron (5:39).
10. « Fables Of Faubus », Charles Mingus (4:02).


28 août 2026

Chants de guérison à l'Assemblière...

Ce n'est pas la première fois que Dauvergne & Ranvier marient à merveille vins et jazz : outre les Nocturnes de l'Assemblière, pendant lesquelles gastronomie et musique font bon ménage, ces « créateurs de vins chaleureux » accueillent pour la troisième année consécutive un concert du Jazz Avignon Musics (ex-Avignon Jazz Festival) dans le cadre du programme Hors les murs.
 
Après Raphaël Lemonnier et la Trova Project en 2024, puis Jacques Schwartz-Bart et sa Harlem Suite en 2025, c'est au tour d'Henri Texier et son Blue Roots Quintet d'enchanter le magnifique site de l'Assemblière, à Tavel. 
 
 
Dans son introduction, François Dauvergne, cofondateur avec Jean-François Ranvier de la maison D&R, éclaire le lien entre jazz et vin en proposant avec humour de remplacer musique et jazz par vin, assemblage ou cru dans deux citations prononcées par des « jazzmen humanistes ». Dans la première citation, Herbie Hancock souligne que « la musique, et notamment le jazz, a le pouvoir de rassembler les gens, de favoriser le dialogue et de susciter la joie et l'espoir », et dans la deuxième, Henri Texier émet un souhait : « puissent ces musiques vous apporter de l'apaisement et un peu de « légèreté profonde »». Et pour joindre le geste à la parole, les contre-étiquettes de la plupart des vins D&R suggèrent une alliance musiques et vins...

Le 17 juillet 2026, il est près de vingt-et-une heures trente et la chaleur est quelque peu tombée quand l'équipe d'Henri Texier prend place sur la terrasse de l'Assemblière, qui surplombe un public venu en nombre écouter Healing Songs.
 
Paru le 14 novembre 2025 à l'occasion des quatre-vingts ans du contrebassiste, Healing Songs sort chez Label Bleu, comme toujours depuis La Compañera, publié en 1983. Pour ce nouveau projet Henri Texier rassemble deux fidèles camarades, le saxophoniste et clarinettiste Sébastien Texier (Rempart d'argile - 2000) et le batteur Gautier Garrigue (Sand Woman - 2018), et deux nouveaux compagnons : le pianiste Emmanuel Borghi et le trompettiste Hermon Mehari. Ce quintet évoque inévitablement les formations Be / Hard-Bop des années 40 et 50. Henri Texier a également invité Manu Katché à la batterie sur trois morceaux du disque. L'excellent son d'Healing Songs et du concert à l'Assemblière porte la patte de Boris Darley.

Le titre Healing Songs rappelle la fascination d'Henri Texier pour les Indiens d'Amérique et s'inscrit dans la lignée des An Indian's Week (1993), Sky Dancers (2016), Dakota Mab (2016), Sand Woman (2018) et An Indian's Life (2023). Par les messages qu'il porte, Healing Songs n'est pas loin non plus du Music Is The Healing Force of The Universe qu'Albert Ayler a enregistré en 1969 pour Impulse!. Dans À cordes et à cris, un livre d'entretiens avec Franck Médioni sorti en janvier 2022, Henri Texier déclare d'ailleurs qu'« Albert ne pensait qu'à la spiritualité, la vibration, l'émotion et la beauté » (page 55). 

 
Healing Songs reprend neuf morceaux déjà enregistrés dans des albums précédents : huit sont signés Henri Texier et le neuvième est une composition de Sébastien Texier. Quant au menu du concert, il s'articule autour de huit thèmes tirés d'Healing Songs plus « Fertile Dance ».

Une introduction a capela de Texier, imposante et teintée d'accents ethniques, lance « Amazone Blues », extrait de l'album culte An Indian's Week, publié en 1993. Sur un leitmotiv entêtant, la trompette et le saxophone alto exposent le thème-riff à toute allure. Après un chorus mélodieux de la contrebasse, les développements s'inscrivent dans la plus pure lignée hard-bop : walking bass et chabada accompagnent les solos successifs du piano, du saxophone, de la trompette et de la batterie, tous plus vifs les uns que les autres.

« Grève révolte » est au menu du disque Rempart d'argile, paru en 2000 pour illustrer le film éponyme de Jean-Louis Bertuccelli, sorti en 1970. D'abord nostalgique, avec un déroulé ample et poignant de la clarinette basse, des lignes bluesy du piano, puis des tambours éloquents, « Grève révolte » est dynamisé par les phrases bop, le phrasé chirurgical et la mise en place impeccable de la trompette, portée par un chabada touffu, une walking ferme et des accords subtils. Le solo bondissant de la contrebasse reste dans cet esprit énergique.

« Dédié aux personnes qui n'ont ni l'énergie, ni le pouvoir, ni la possibilité de se révolter », « Decent Revolt » fait partie de (V)ivre, sorti en 2013. Un unisson majestueux, comme un hymne, précède les volutes sinueuses de Mehari, les propos tout en douceur de Borghi, les arabesques mélodieuses de Sébastien Texier, le discours mélancolique d'Henri Texier et les tintinnabulements cristallins de Garrigue.

La danse paysanne « Fertile Dance » a été composée pour Mosaïc Man en 1998 et réinterprétée dans Heteroklite Lockdown en 2022. La batterie foisonnante et le riff massif de la contrebasse soutiennent la trompette, le saxophone et le Fender Rhodes, qui jouent à l'unisson un thème-riff vigoureux. Les accents bluesy du clavier et la rythmique robuste aiguillonnent les soufflants : la trompette serpente avec dextérité, tandis que le saxophone ondule avec célérité. Henri Texier et Garrigue dialoguent ensuite avec humour, alternant passages bluesy, marqués par les shuffle de la contrebasse et les cliquetis de la batterie, et jeux sonores comiques à base de techniques étendues.

Sur « Vent poussière », une composition ténébreuse de Sébastien Texier pour Rempart d'argile, les cigales s'invitent à la soirée... Ce morceau sort des sentiers bop et blues pour emprunter un chemin proche de la musique contemporaine avec des échanges sophistiqués entre une batterie luxuriante, une contrebasse délicate, un piano lyrique, une clarinette aérienne et une trompette impétueuse. « Chebika Courage » fait référence au village du sud tunisien où s'est passé le fait historique à la base de Rempart d'argile. Un riff dense et groovy, joué à l'unisson, ponctue les formules frétillantes des solistes. La tirade de la trompette, d'une limpidité évidente, se pare d'intonations africaines. Le saxophone met sa superbe sonorité satinée au service d'un propos dans le style hard-bop. Quant au Fender, son solo dispense un groove excitant.  Puis, après un mouvement intense de la contrebasse, la batterie se lance dans une démonstration de puissance et vélocité, sans jamais perdre le sens du suspens.

C'est Canto Negro, sorti en 2011, qui fournit le dernier morceau du concert : « Samba Loca ». Le thème-riff est interprété en mode fanfare avec de multiples croisements de voix sur une rythmique vrombissante. Les accords latinos du piano, le grondement de la contrebasse et les roulements de tambours plongent quasiment le public dans une batucada !

Le premier rappel, bien nommé « Quand tout s'arrête », provient du premier disque enregistré par Henri Texier en 1976, Amir, également repris dans Sand Woman en 2018. Le splendide préambule d'Henri Texier utilise toute la palette de la contrebasse : lignes arpégées, glissando, modulations, motifs mélodico-rythmiques, intonations orientales... Sur un riff presque sorti des Balkans, un air solennel, que le Liberation Music Orchestra ne renierait pas, retentit dans les jardins de l'Assemblière et débouche sur un blues musclé, attisé par le Fender plein de swing, la rythmique trapue et les contre-chants compacts de la clarinette.

« Sarajevo Blues », l'un des morceaux de l'album collectif Sarajevo Suite, réalisé en 1994 par Jean-Jacques Birgé et Corinne Léonet pour venir en aide aux Bosniaques victimes de la guerre, clôt le concert. Comme l'indique son titre, le blues est de nouveau au rendez-vous, avec sa rythmique euphorisante, son clavier tonique, ses chœurs stimulants et ses solos entraînants.

A quelques exceptions près, les albums d'Henri Texier s'inscrivent dans une même continuité, avec une grande cohérence musicale faite d'un assemblage de tradition jazz et de musiques du monde entier. Healing Songs ne déroge pas à la règle et tous les ingrédients de la musique « texierienne » sont bien présents, pour le plus grand plaisir des sens !


30 juin 2026

Blossom - Airelle Besson & Lionel Suarez

Airelle Besson
et Lionel Suarez jouent ensemble pour la première fois en 2006 dans l'opéra-jazz La Tectonique des nuages, créé par Laurent Cugny. Quelques années plus tard, en 2009, Besson fait partie du Quarteto Gardel formé par Suarez avec Vincent Ségal et Minino Garay. En 2015, lors d'une résidence à Jazz sous les pommiers, Besson propose à Suarez de monter un duo. Après dix ans sur les scènes de France et de Navarre, le duo sort Blossom le 30 janvier 2026, chez Bretelles Prod et Papillon Jaune.

Dans le programme de Blossom, Besson et Suarez se partagent six morceaux, ils cosignent deux pièces et reprennent « Answer Me », chanson écrite en 1952 et 1953 par Gerhard Winkler, Fred Rauch et Carl Sigman, « Au lait », que Pat Metheny et Lyle Mays ont inclus dans Offramp, disque sorti en 1981, et « Ida Lupino », composée en 1966 par Carla Bley, d'abord pour l'album Closer de Paul Bley, puis reprise dans Dinner Music en 1977. Besson joue aussi « De passage », un intermède a capela tout en ondulations et jeux avec les intervalles.
 
Férus de belles mélodies, Besson et Suarez se promènent d'airs enjoués (« Blossom »), heurtés (« La course ») et saccadés (« Lontano »), ou de thèmes-riffs dynamiques (« Sans laisser d'adresse »), à des chants nostalgiques (« Kyoto dans la brume »), graves (« Au lait »), majestueux (« Le jour J à l'heure H ») ou lyriques (« Les tuiles bleues »), qui sonnent parfois comme des hymnes (« Résonances »). La connivence des deux musiciens est palpable (« Ida Lupino ») : les contre-chants et les unissons se relaient en souplesse (« Sans laisser d'adresse »), les questions-réponses s'enchaînent avec fluidité (« Answer Me »), les chœurs vifs (« La course ») alternent avec les interactions entraînantes (« Lontano »)... Souvent cinégéniques (« Sans laisser d'adresse »), les constructions sont portées par des montées en tension progressives (« Le jour J à l'heure H »). Le son flamboyant et clair de la trompette et la sonorité vibrante et dense de l'accordéon produisent des textures expressives (« Au lait »). L'accordéon met au service du duo ses palettes mélodiques (par exemple dans l'intensité du chorus des « Tuiles bleues »), harmoniques (les suites d'accords incisifs dans « La course ») et rythmiques (les riffs dansants de « Sans laisser d'adresse »). Quant à la trompette, vu l'ampleur des arrière-plans dessinés par l'accordéon, elle peut se laisser aller comme la soliste d'un concerto (« Blossom »), dérouler ses lignes poétiques (« Kyoto dans la brume »), et développer ses phrases fiévreuses (« La course »), profondes (« Le jour J à l'heure H ») et inspirées (« Ida Lupino »).
 
Blossom, un jazz intime, une musique fleurie, un champs d'émotions plus parfumées les unes que les autres !
 
Le disque

Blossom
Airelle Besson & Lionel Suarez
Airelle Besson (tp) et Lionel Suarez (acc).
Bretelles Prod & Papillon Jaune - BP06190105
Sortie le 30 janvier 2026

Liste des morceaux

01. « Blossom », Airelle Besson (3:14).
02. « Kyoto Dans La Brume », Airelle Besson (4:02).
03. « Sans Laisser d'Adresse », Lionel Suarez (4:43).
04. « Answer Me », Carl Sigman, Fred Rauch & Gerhard Winkler (3:34).
05. « La Course », Airelle Besson (3:22).
06. « Ida Lupino », Carla Bley (5:36).
07. « Lontano », Airelle Besson & Lionel Suarez (3:05).
08. « Le Jour J À L'Heure H », Lionel Suarez (4:49).
09. « Les Tuiles Bleues », Lionel Suarez (4:16).
10. « Résonances », Airelle Besson & Lionel Suarez (3:05).
 

26 juin 2026

Two Minds - Shadowlands

Si Robin Fincker et Kit Downes jouent ensemble depuis de nombreuses années au sein du septet Tweedle-Dee, avec un album éponyme en 2013, ou du quartet Primitive London, avec le disque Planet Savage édité en 2017, ils n'ont formé Shadowlands en compagnie de Lauren Kinsella qu'en 2023. Après Ombres, publié en 2024 chez BMC, le trio sort Two Minds le 5 juin 2026, toujours sur le label hongrois.

Two Minds propose deux airs traditionnels irlandais : « Róisín Dubh », chant politique également connu sous le titre « Little Dark Rose », et « Màire Ní Eidhin », écrit par le « dernier des bardes errants », Antoine Ó Raifteirí. Quatre morceaux sont inspirés par des poèmes : « My Life Had Stood » de la poétesse américaine du XIXe Emily Dickinson, « Buds and Babies » de l'auteure contemporaine américaine d'origine pakistanaise Sasha Akhtar, « Rushes » de l'écrivaine contemporaine irlandaise Elaine Gaston, et « Bourdon » de la femme de lettre anglaise de l'époque victorienne Christina Rossetti. Shadowlands reprend également « Sainte » composé par Maurice Ravel en 1896 sur un texte de Stéphane Mallarmé. Le morceau-titre de l'album est signé Fincker et « Rencontre » est un duo saxophone ténor - orgue. Quant à « Cornered » et « Plumage Instrumental », ce sont des intermèdes collectifs.

La plupart des mélodies sont étirées (« My Life Had Stood ») et tortueuses (« Sainte »), aux allures d'hymnes (« Màire Ní Eidhin ») sur fond de décors solennels (« Rushes »), mais la musique contemporaine s'invite aussi au programme (« Rencontre »), avec quelques passages free (« Plumage Instrumental »). Downes et son orgue plaquent des nappes d'accords éthérées (« My Life Had Stood ») qui servent d'arrière-plan aériens (« Róisín Dubh »). Au piano, ses accompagnements (« Sainte »), lignes de basse (« Buds and Babies ») et motifs rythmiques dans les cordes (« Two Minds ») sont souvent minimalistes. Fincker souligne la voix tantôt à l'unisson (« Buds and Babies »), tantôt avec des contrepoints subtils (« Róisín Dubh »). Ses lignes souples (« Bourdon ») et délicates (« My Life Had Stood ») s'échappent parfois dans des envolées lyriques (« Róisín Dubh ») et des chorus dans un esprit free retenu (« Màire Ní Eidhin ») ou fougueux (« Rencontre »). La voix claire (« My Life Had Stood ») et douce (« Buds and Babies ») de Kinsella sert parfaitement le répertoire folk de Two Minds. Elle passe d'un air légèrement modulé (« Róisín Dubh ») à de la chanson à texte (« Sainte ») ou des poèmes déclamés (« Rushes »). A côté des contre-chants (« Rushes ») et des chœurs (« Buds and Babies »), le trio interagit aussi à travers des effets de technique étendue (« Cornered »), des dialogues acérés (« Two Minds »), des échanges vifs (« Màire Ní Eidhin ») et des montées en tension collectives (« Rushes »).

Dans la lignée d'Ombres, Two Minds propose un jazz folk d'avant-garde, à la fois intimiste et recherché.

Le disque

Two Minds
Shadowlands
Lauren Kinsella (voc), Robin Fincker (ts, cl) et Kit Downes (p, org).
BMC - BMC CD 372
Sortie le 5 juin 2026

Liste des morceaux

01. « My Life Had Stood », Robin Fincker (4:29).
02. « Buds and Babies », Kit Downes (4:09).
03. « Cornered », Shadowlands (0:59).
04. « Róisín Dubh », Traditionnel (5:37).
05. « Sainte », Maurice Ravel (3:14).
06. « Màire Ní Eidhin », Antoine Ó Raifteirí (6:22).
07. « Two Minds », Robin Fincker (3:47).
08. « Rencontre », Robin Fincker & Kit Downes (3:45).
09. « Rushes », Robin Fincker (5:32).
10. « Plumage Instrumental », Robin Fincker & Kit Downes (1:47).
11. « Bourdon », Robin Fincker (3:16).

 

23 juin 2026

Tressages - Amandine Habib

Passée par les conservatoires de Marseille et de Lyon, Amandine Habib a complété sa formation classique par l'étude de musiques traditionnelles, notamment celles du Laos. La pianiste est aussi directrice artistique de la Compagnie Nine Spirit, montée en 1999 par Raphaël Imbert.

Après Around Bach en 2015 et Les Ondes, autour de François Couperin et Claude Debussy, publié en 2022, Habib sort Tressages le 22 mai 2026 sur le label Nine Spirit. Au programme, trois solos, huit duos et sept trios avec, au gré des morceaux, Éric-Maria Couturier au violoncelle, Imbert aux saxophones et Jean-Luc Di Fraya aux percussions et à la voix. Habib invite également l'accordéoniste Théo Ould pour « La Cupis ». Côté répertoire, fidèle à son éclectisme, Habib propose des pièces pour clavecin de Couperin (« Les barricades mystérieuses » et « Les Dominos »), Jean-Philippe Rameau (« La Cupis » et « Le rappel des oiseaux ») et Louis Couperin (« Chaconne »), un lied de Robert Schumann (« Auf einer Burg »), la « Sonate pour violoncelle » de Debussy, deux œuvres de compositrices américaines trop peu connues, « By The Still Water » d'Amy Beach et « Troubled Water » de Margaret Bonds, des chants traditionnels (« Before The Last Journey », « Why Shall I Go », « El cant dels ocells » et « My Mother Wanted To See My Wedding Day - Little Fun Bug »), « Railroad » de Meredith Monk, « Sometimes I Feel Like A Motherless Child » de Samuel Coleridge-Taylor et « Hymn For Freedom » d'Oscar Peterson. Par ailleurs Couturier joue une « Fantaisie électrique sur Couperin », puis, en compagnie d'Habib, ils s'inspirent d'un air de Julius Eastman pour « Evil Nigger Memories ». Pour clore l'album, la pianiste et Di Fraya rendent hommage à la religieuse-pianiste éthiopienne Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou (« Reminiscence To Emahoy »).

Dans les morceaux en solos d'Habib (« By The Still Water »), les chorus a capela du piano (deuxième partie de « Sometimes I Feel Like A Motherless Child »), les duos avec Couturier (« Auf einer Burg ») ou le trio avec Ould (« La Cupis »), Tressages penche vers la musique classique tant au niveau des phrasés, nets et précis, que des rythmes, équilibrés et réguliers. Les bourdons du violoncelle (« La Cupis ») et le lyrisme de ses lignes étirées (« Before The Last Journey ») servis par une sonorité flamboyante (« My Mother Wanted To See My Wedding Day - Little Fun Bug ») et un legato soutenu (« El cant dels ocells »), accentuent la mélancolie qui se dégage de la plupart des morceaux (« Auf einer Burg »). Avec un déroulé lent, réverbéré et aérien, Couturier donne à la « Fantaisie électrique sur Couperin » un aspect théâtral, qui se retrouve également dans le sombre et puissant « Evil Nigger Memories ». Si la mélodie de la « Sonate pour violoncelle » (1915) évoque bien le début XXe, le pizzicato du violoncelle et les pompes du piano du deuxième mouvement ne sont pas sans rappeler le « Golligog's Cakewalk » de Children's Corner (1908). Quant aux boucles véloces et dynamiques de « Railroad », elles s'inscrivent davantage dans la musique minimaliste.

Les duos et trios avec Imbert et Di Fraya forment le versant jazz de Tressages. Les arrangements astucieux des pièces baroques (ou pas) se prêtent parfaitement aux développements intrépides du saxophone (« Les Dominos ») et aux poly-rythmes colorés des percussions (« Le rappel des oiseaux »). Habib joue souvent la partition (« Chaconne ») qui sert de décor aux variations syncopées (« Les barricades mystérieuses »), vives (« Les Dominos »), voire débridées (« Troubled Water ») d'Imbert, tandis que Di Fraya passe de frappes frémissantes (« Les Dominos ») à des cliquetis dansants (« Sometimes I Feel Like A Motherless Child ») ou à un foisonnement entraînant (« Troubled Water »), sans oublier ses vocalises aux accents méditerranéens dans « Why Shall I Go ». Dans l'« Hymn For Freedom », le saxophone superpose des motifs bluesy sur le thème repris par le piano et les roulements d'une marche joués par la batterie. Cette ambiance est aussi présente dans « Reminiscence To Emahoy », que les vocalises de Di Fraya rendent quasiment churchy.

Tressages assemble un patchwork de musiques baroques, romantiques, et traditionnelles dans un cross-over bigarré et séduisant.

Le disque

Tressages
Amandine Habib
Raphaël Imbert (ss, ts), Éric-Maria Couturier (cello), Théo Ould (acc), Amandine Habib (p) et Jean-Luc Di Fraya (perc).
Nine Spirit - CNS13151
Sortie le 22 mai 2026

Liste des morceaux

01. « Les barricades mystérieuses », François Couperin (5:56).
02. « La Cupis », Jean-Philippe Rameau (5:56).
03. « Before The Last Journey », Traditionnel (2:54).
04. « By The Still Water », Amy Beach (2:34).
05. « Sonate pour violoncelle », Claude Debussy (11:36).
06. « Fantaisie électrique sur Couperin », Éric-Maria Couturier (1:20).
07. « Les dominos », François Couperin (7:03).
08. « Auf einer Burg », Robert Schumann (3:09).
09. « Hymn For Freedom », Oscar Peterson (2:17).
10. « Evil Nigger Memories », Amandine Habib & Éric-maria Couturier (2:16).
11. « Chaconne - Why Shall I Go », Louis Couperin - Traditionnel (5:22).
12. « Railroad », Meredith Monk (1:49).
13. « Troubled Water », Margaret Bonds (6:43).
14. « El cant dels ocells », Traditionel catalan (3:56).
15. « Le rappel des oiseaux », Jean-Philippe Rameau (2:44).
16. « Sometimes I Feel Like A Motherless Child », Samuel Coleridge-Taylor (6:15).
17. « My Mother Wanted To See My Wedding Day - Little Fun Bug », Traditionnels (1:42).
18. « Reminiscence To Emahoy », Amadine Habib & Jean-Luc Di Fraya (2:10).

  

21 juin 2026

Célébrons Abdullah Ibrahim !

 

L'amour coule de source à l'Ermitage

Mercredi 17 juin 2026, le label Émouvance investit le Studio de l'Ermitage pour un double concert de lancement de disque : Silent Springs de Claude Tchamitchian et Vincent Lê Quang et Hymnes à l'amour <3 de Christophe Monniot et Didier Ithursarry.


Le programme de la soirée est alléchant : musiciens et professionnels du secteur sont venus en nombre, dont Bruno Angellini, Sophia Domancich, Andy Emler, Daniel Erdmann, Olivier Lété, Fabrice Martinez (co-directeur artistique du festival Les Émouvantes), Marc Perrone, Jean Rochard (auteur du texte du livret de Silent Springs)...

Silent Springs

Le concert commence par le duo Tchamitchian - Lê Quang, qui reprend six des sept morceaux de Silent Springs, en suivant l'ordre du disque. Seul « Guillaumos le grec » n'est pas interprété pendant la soirée, morceau déjà au répertoire de Naïri, album de Tchamitchian sorti en 2023 avec Catherine Delaunay et Pierrick Hardy.
 

Claude Tchamitchian - Studio de l'Ermitage - 17 juin 2026 © PLM


« Town At Dawn » se déroule paisiblement, comme le réveil d'une ville... Les phrases veloutées du saxophone ténor, à peine entrecoupées de quelques traits aigus, s'entortillent autour du riff grave de la contrebasse. Majestueuse et profonde, la contrebasse introduit « L'oiseau calme », morceau également au programme de Mythologies, quintet de Tchamitchian avec Martinez, Sakina Abdou, Christiane Bop et Christophe Marguet. Le saxophone soprano engage un dialogue délicat à base de questions-réponses dans un esprit proche de la musique classique. L'unisson de l'archet et du soprano, tel un cri, donne à « Appel » un aspect mystérieux, que renforcent les effets de technique étendue avec le souffle, les clés, les harmoniques et autres jets de notes. Comme le dit avec humour Lê Quang « après cet appel, dont on ne sait pas s'il est en PCV ou hors forfait... » place à « Katsounine », un standard de Tchamitchian au menu de Poetic Power, dès 2019, avec Monniot et Tom Rainey, mais aussi de Naïri. Sur un bourdon joué à l'archet, le saxophone ténor expose une mélodie nostalgique, puis, porté par un riff entêtant de la contrebasse, Lê Quang développe un discours aérien et vif. L'archet de Tchamitchian, émaillé d'accents moyen-orientaux, instille de la gravité dans « Katsounine », une suite en forme d'ode. « Les sources silencieuses », morceau-titre de l'album qui joue sur l'ambiguïté de Springs, printemps ou sources en anglais, porte bien sonr nom : la ligne sombre et imposante de la contrebasse soutient un air introspectif et lyrique, aux allures d'hymne. « Down By The Salley Gardens » conclut ce premier set. Le morceau signé Lê Quang est inspiré par un poème éponyme du prix Nobel William Butler Yeats, publié dans The Wanderings of Oisin and Other Poems en 1889. Le saxophoniste met au défi les spectateurs de réciter les vers sur la musique :

« C'est près de ce jardin fleuri que mon amour et moi nous sommes rencontrés pour la première fois.
Je l'ai prise dans mes bras et je l'ai couverte de doux baisers.
Elle m'a dit de prendre la vie avec légèreté, comme les feuilles tombent de l'arbre.
Mais moi, jeune et insouciant, je n'étais pas d'accord avec ma bien-aimée. »

Le saxophone soprano s'envole dans un chorus a capela tendu où montées et descentes côtoient des sauts d'intervalles. Quand la contrebasse le rejoint, le chant devient solennel. 
 
Vincent Lê Quang - Studio de l'Ermitage - 17 juin 2026 © PLM

La sonorité acoustique ample de la contrebasse et du saxophone ténor sert bien ce répertoire intimiste, qui évoque parfois Charles Lloyd pour sa sensibilité théâtrale.
 

Le disque

Silent Springs
Vincent Lê Quang & Claude Tchamitchian
Vincent Lê Quang (ss, ts) et Claude Tchamitchian (b)
Emouvance - emv 1052
Sortie le 19 juin 2026

Liste des morceaux

01. « Town At Dawn », Tchamitchian (07:32).
02. « L'oiseau calme », Tchamitchian (04:22).
03. « Appel », Lê Quang (05:48).
04. « Katsounine », Tchamitchian (12:38).
05. « Les sources silencieuses », Le Quang (04:06).
06. « Guillaumos le grec », Tchamitchian (06:18).
07. « Down By The Salley Gardens », Lê Quang (02:58).

Hymnes à l'amour <3

Monniot et Ithursarry prennent la suite pour leur troisième Hymnes à l'amour, après un premier opus en 2018 et une Deuxième chance en 2021. A l'instar de Tchamitchian et Lê Quang, le duo interprète les neuf morceaux du disque dans l'ordre.
 
Christophe Monniot - Studio de l'Ermitage - 17 juin 2026 © PLM

Chaque thème évoque une personne chère au duo. Exception qui confirme la règle, selon Monniot, c'est en pensant à eux que Charles Mingus a composé « Fables of Faubus »... Et comme il le note avec malice : « un détail qui a son importance, il avait les mêmes initiales que moi » ! Après un thème en suspension, l'accordéon assure une pulsation solide tandis que le saxophone alto part dans des digressions véloces de néo-bopper, parsemées de phrases de shouter et d'accents bluesy. Après cette grosse ambiance, « Guigui », écrit par Ithursarry pour Guillaume Saint-James, est une danse basque, un arin-arin particulièrement entraînant, qui mêle échanges folkloriques et free dans un joyeux cocktail syncopé. « Marco », hommage émouvant à Marc Perrone, part sur un développement nostalgique de l'accordéon, bientôt accompagné des contre-chants du saxophone sopranino, qui s'élance dans des fulgurances virtuoses, tout en contraste avec le lyrisme du « piano à bretelles ». La « Petite danse de la joie », offerte au festival d'Uzeste et à la Compagnie Lubat, s'apparente à une danse créole avec des motifs et accords enlevés de l'accordéon qui repondent au jeu heurté et débridé du saxophone sopranino. Evidemment composée pour Monniot, « La java du Cristobal » démarrre sur les chapeaux de roue sur un unisson ébouriffant de l'accordéon et du saxophoone alto, suivi d'un développement fougueux et dansant. Pour présenter « Kathelin Gray », morceau signé Ornette Coleman et Pat Metheny pour le disque Song X, publié en 1986, Monniot déclare qu'« en Normandie, nous avons deux héros : Guillaume Le Conquérant, qui a annexé l'Angleterre pour en faire un terrain de chasse aux lapins et de golf... et Charlie Dalin, qui a gagné deux fois le Vendée Globe, dont une fois avec un cancer, et qui vient de mourir jeudi dernier... » Sur le bourdon de l'accordéon, le saxophone déroule une mélodie lente aux contours dramatiques. Pour célébrer la mémoire d'Hermeto Pascoal, décédé le 13 septembre 2025, le duo joue « Bebê » en chœur à toute allure, sans jamais oublier de danser ! Le « Pie Jesu » de « Gabriel Fauréver », dixit Monniot, est interprété au pied de la lettre, en toute quiétude. Pour terminer, « Melting Teapot 1 », dédié aux seize chanteuses des Grandes Voix Bulgares qui avaient invité le saxophoniste pour une résidence au bord de la Mer Noire, est une course poursuite folklorique en apnée, interrompue par des dialogues échevelés et des bonds furieux !
 
Didier Ithursarry - Studio de l'Ermitage - 17 juin 2026 © PLM

Le duo Monniot - Ithursarry dépote, sans jamais tomber dans une facilité quelconque ! 
 

Le disque

Hymnes à l'amour <3
Christophe Monniot & Didier Ithursarry
Christophe Monniot (as, sso) et Didier Ithursarry (acc).
Emouvance - emv 1051
Sortie le 19 juin 2026

Liste des morceaux

01. « Fables Of Faubus », Charles Mingus (4:50).
02. « Guigui », Didier Ithursarry (3:57).
03. « Marco », Christophe Monniot (4:20).
04. « Petite danse de la joie », Christophe Monniot (5:45).
05. « La java du Cristobal », Didier Ithursarry (4:11).
06. « Kathelin Gray », Ornette Coleman & Pat Metheny (4:10).
07. « Bebê », Hermeto Pascoal (5:18).
08. « Pie Jesu », Gabriel Fauré (4:03).
09. « Melting Teapot 1 », Christophe Monniot (4:47).
10. « L'au revoir », Didier Ithursarry & Christophe Monniot (1:26).