24 avril 2026

Les notes de la marée d'avril


Chaque mois, Les Notes de la Marée vous présentent les disques, livres, films et autres reçus par Jazz à bâbord.

Voici des albums à découvrir au mois d'avril...

Spectrum of Rebellion - Olivier Laisney

Cofondateur de Onze Heures Onze avec Alexandre Herer et Julien Pontvianne, Olivier Laisney fait évidemment partie du Onze Heures Onze Orchestra, du quintet d'Herer Oxyd et de la FanfareXP de Magic Malik. Laisney a également développé ses propres groupes, comme Slugged, Yantras et le dernier en date, Spectrum of Rebellion.

En dehors du collectif, Laisney joue aussi dans les formations de Rodolphe Lauretta (Raw), Le Gros Cube et l'Orphicube d'Alban Darche, The Workshop de Stéphane Payen, le Sylvain Cathala quintet (Poetry of Storms), le sextet de Benoît Lugué (Cycles)...

Le 24 avril 2026, c'est Spectrum of Rebellion, quatrième disque sous son nom, qui sort sur le label Onze Heures Onze. Pour ce nouveau projet, Laisney est accompagné du rappeur Osloob Abdelrahman, du claviériste Enzo Carniel, du bassiste Etienne Renard et du batteur Stéphane Adsuar. Le répertoire est signé Laisney pour la musique et Olsloob pour les paroles.

La majorité des mélodies, chantées en arabe, reprennent l'élocution agressive du rap (« Ligne 13 ») ou une scansion brutale (« Dernières nouvelles »), mais Osloob sait aussi se montrer grave et solennel (« Nour / Soft Light » ), voire aérien comme dans un chant soufi (« All We Have Left »). Il intègre également les effets de voix typiques du rap : échos, unissons, cris, répétitions, onomatopées etc. (« Visa B »). De la polyrythmie touffue de « Ligne 13 » à la légèreté luxuriante de « All We Have Left », en passant par un passage en walking et chabada (« Interlude A »), des combinaisons de frappes véloces et de motifs sourds (« #10 », « Visa B »), de crépitements et d'ostinatos (« Dernières nouvelles »), ou de coups mats puissants et de pédales sépulcrales (« Nour / Soft Light »), sans oublier un duo batterie - voix vigoureux (« Récoltes / Champs oranges »), Spectrum of Rebellion laisse une place de choix aux rythmes chatoyants de Renard et Adsuar. Si Laisney prend quelques solos tendus (« Visa B »), parfois teintés d'accents moyen-orientaux (« Ligne 13 »), il met plutôt au service de la voix ses lignes éthérées (« Dernières nouvelles »), ses envolées en contrepoints (« Nour / Soft Light ») ou ses motifs minimalistes (« All We Have Left »). Carniel navigue entre rythmes et mélodies : pédales et boucles (« #10 »), contre-chants arpégés (« Dernières nouvelles »), suite d'accords économes (« Visa B »)... d'un côté, et développement contemporain (« All We Have Left »), déroulé lyrique (« #10 »), introduction délicate (« Visa B »)... de l'autre. Chaque morceau est également parsemé d'effets électro (« Ligne 13 »), nappes diaphanes (« Nour / Soft Light »), grandes orgues (« Visa B »), bruitages trépidants (« #10 »)... qui apportent une texture supplémentaire.

Qui cherche, trouve : Spectrum of Rebellion s'aventure avec bonheur dans les territoires du jazz, du rap, de la musique contemporaine et de l'électro...

Le disque

Spectrum of Rebellion
Olivier Laisney
Osloob Abdelrahman (voc), Olivier Laisney (tp), Enzo Carniel (kbd), Etienne Renard (b) et Stéphane Adsuar (d).
Onze Heures Onze - ONZ052
Sortie le 24 avril 2026

Liste des morceaux

01. « Ligne 13 » (03:54).
02. « Dernières nouvelles » (05:01).
03. « Nour / Soft Light » (05:04).
04. « Interlude A » (02:34).
05. « Visa B » (05:35).
06. « All We Have Left » (07:13).
07. « Récoltes / Champs oranges » (01:11).
08. « #100 » (5:00).

Tous les morceaux sont signés Laisney & Osloob pour les paroles.
 


Broderies - Javotte

En 2023 la flûtiste Lucie Jahier monte Javotte - sœur aînée d'Anastasie et demi-sœur de Cendrillon - en compagnie de Laëtitia Bonnin au piano, Gonzalo Alfaro Ugaz à la basse et Fabien Dechaumont à la batterie. Le quartet sort son premier disque, Broderies, le 17 avril 2026.

Dix des treize morceaux sont de Jahier, Bonnin propose « Broderie n°2 », « Termosifón » est une composition d'Eduardo García Salueña, musicien et musicologue espagnol contemporain, spécialiste du rock progressif, et « Valsa para Juliana » du musicien brésilien Dudu Maia. Le quartet dédie « Forró cremoso » à Hermeto Pascoal, décédé le 13 septembre 2025.

Jahier a invité Rayra Maciel à joindre ses percussions sur deux morceaux, Camille Heim pour ajouter sa harpe également sur deux pistes, et la tromboniste Rozann Béziers, la trompettiste Lucille Moussalli et la saxophoniste ténor Alejandra Borzyk pour étoffer « Magic 15/8 ».

Les Broderies de Javotte sont, pour les unes, mystérieuses (« Songe ») charmantes (« Colette Is Dancing »), poétiques (« Broderie n°2 »), lyriques (« Josette ») ou nostalgiques (« Magic 15/8 ») et, pour les autres, gaies (« Baião cremoso »), pétillantes (« Valsa para Juliana ») ou entrainantes avec des accents latinos (« Forró cremoso »). En dehors de l'influence des musiques latino-américaines, Javotte s'inspire également de la musique classique avec, par exemple, les boucles à l'unisson de la flûte et du piano qui donnent à « Cumulus » l'allure d'une étude, ou le jeu du piano a capela qui évoque une sonate dans « La virevoltation ». Deux morceaux sont à part : avec les effets de souffles et de succions, le jeu dans les cordes, les sifflets, les roulements serrés... « Termosifón » est descriptif, et dans la « Broderie n°1 », une voix de vieille dame avec un fort accent méditerranéen raconte l'histoire de Javotte sur une ligne délicate déroulée par la harpe, le piano et la basse.

Tour à tour aérienne et sinueuse (« Colette Is Dancing »), minimaliste (« Cumulus »), quasi-folk (« La virevoltation »), véloce (« Valsa para Juliana ») et dansante (« Baião cremoso »), Jahier étoffe son discours avec des effet étendus de voix et de souffles (« Songe »). Bonnin répond avec élégance aux questions de la flûte dans une ambiance musique de film (« Josette »), place des contrepoints distingués (« La virevoltation »), intercale en contre-chant des motifs enlevées (« Cumulus ») et fait swinguer ses chorus (« La virevoltation »). Elle joue aussi avec la sonorité cristalline du Fender Rhodes (« Colette Is Dancing »), le fait chanter dans ses solos (« Baião cremoso »), dialogue en tension avec la flûte (« Forró cremoso »), et soutient la harpe et le chœur des soufflants pour corser encore davantage la texture sonore de « Magic 15/8 ». La basse d'Alfaro Ugaz est un mélange de décontraction et de vigueur. Ses lignes sourdes et souples (« Colette Is Dancing ») peuvent gronder (« La virevoltation »), avec des shuffle irrésistibles (« La virevoltation »), tout en restant mélodieuses (« Magic 15/8 »), et ses riffs excitants (« Baião cremoso ») se teintent parfois de touches funky (« Forró cremoso »), sans jamais perdre leur fluidité (« Valsa para Juliana »). Dechaumont est un batteur puissant, à l'instar de son solo dans « Forró cremoso ». Entre l'énergie et l'efficacité rock (« La virevoltation ») et le chatoiement latino (« Magic 15/8 »), se glissent des percussions tintinnabulantes (« Baião cremoso »), des roulements de marche (« Cumulus »), des frappes violentes (« Termosifón ») et des crépitements intenses (« Forró cremoso »). Que ce soit par leurs ostinatos (« Termosifón »), boucles (« Forró cremoso »), pédales (« Colette Is Dancing ») et autres riffs inamovibles (« Magic 15/8 »), la flûte et les claviers font plus que de simplement participer à la section rythmique.

Une pâte sonore inhabituelle, des mélodies variées, des interactions relevées et des rythmes chaloupés : que demander de plus à Javotte que ses Broderies !

Le disque

Broderies
Javotte
Lucie Jahier (fl), Laëtitia Bonnin (p), Gonzalo Alfaro Ugaz (b) et Fabien Dechaumont (d), avec Rayra Maciel (perc), Camille Heim (h), Rozann Béziers (tb), Lucille Moussalli (tp) et Alejandra Borzyk (ts).
Javotte
Sortie le 17 avril 2026

Liste des morceaux

01. « Songe » (1:15).
02. « Colette Is Dancing » (6:15).
03. « Cumulus » (4:40).
04. « Broderie n°2 », Laëtitia Bonnin (1:10).
05. « La virevoltation » (3:58).
06. « Josette » (4:45).
07. « Baião cremoso » (5:08).
08. « Termosifón », Eduardo García Salueña (4:21).
09. « Broderie n°1 » (1:24).
10. « Magic 15/8 » (4:57).
11. « Valsa para Juliana », Dudu Maia (3:52).
12. « Broderie n°3 » (1:26).
13. « Forró cremoso » (4:50).

Tous les morceaux sont signés Jahier, sauf indication contraire.
 

The Chaining Loops - Olivier Le Goas & Ensemble Pulse

Sorti de l'école de batterie Dante Agostini il y a près de quarante ans, Olivier Le Goas commence par se faire un nom en trio avec Eric Lohrer et Laurent Camuzat. Il séjourne ensuite à New York et sort un premier album sous son nom, Gravitation, en 2007, en compagnie de Ralph Alessi, John Abercrombie et Drew Gress. Neuf opus suivront avec des musiciens aussi différents que Manu Codjia, Kenny Wheeler, Nir Felder, John Escreet, Larry Grenadier, Chris Tordini, Kevin Hays...

En 2021, à l'occasion d'une résidence dans l'espace An Dour Meur à Plestin-les-Grèves, Le Goas monte l'Ensemble Pulse avec Frédéric Borey aux saxophones soprano et ténor, Médéric Collignon au cornet et à la voix, Gueorgui Kornazov au trombone, Michael Felberbaum à la guitare, David Patrois au vibraphone et Yoni Zelnik à la contrebasse. Le septet enregistre The Chaining Loops en 2024, le disque sort le 10 avril 2026 chez Double Moon Records et les compositions sont toutes signées Le Goas.

Même si un thème-riff (« The Chaining Loops »), un air élégant (« Direction »), une ballade chaloupée (« Fifteen Miles ») ou une mélodie chantante (« Light In The Sky ») imprègnent les morceaux, là n'est pas le sujet de The Chaining Loops. En fait chaque pièce est conçue en plusieurs tableaux avec ses propres variations mélodiques (« Fifteen Miles ») et construite avant tout sur des mouvements de sections (« Friction »). L'écriture sophistiquée de Le Goas fait sonner l'Ensemble Pulse comme de la musique de chambre énergique (« Direction ») ou subtile (en trio dans « Light In The Sky ») et les superpositions habiles de plans sonores (« The Chaining Loops ») donnent souvent au septet des allures de big band (« Friction »). Les multiples chœurs des soufflants (« Friction »), les boucles imbriquées à l'image de la musique minimaliste (« The Chaining Loops »), les alternances d'unissons, de décalages et de croisements des voix (« Direction »), les jeux de contre-chants (« Fifteen Miles »), les successions de calmes et d'envolées tempétueuses (« Light In The Sky »)... tout concourt à l'intensité des morceaux. Et quand les vocalises, les cris et le scat s'en mêlent, la tension monte encore d'un cran (« Fifteen Miles ») ! La dernière partie de « Light In The Sky », avec son ambiance New Orleans parsemée de duels à qui mieux mieux entre tous les instruments sur une rythmique entrainante donne un autre exemple de la puissance de la musique de l'Ensemble Pulse.

Le Goas laisse aussi de l'espace pour des chorus qui, dans cet environnement, peuvent s'apparenter à autant de mini-concertos : le trombone entre fanfare et free (« The Chaining Loops »), nerveux (« Friction ») et en zigzags (« Fifteen Miles ») ; le cornet, véloce (« The Chaining Loops ») et débridé (« Light In The Sky ») ; la guitare tranquille (« The Chaining Loops »), fluide (« Friction ») ou saturée comme un Guitar Hero (« Direction ») ; le vibraphone dans un style néo-bop enjoué (« The Chaining Loops ») avec un swing fringant (« Friction ») ; le saxophone soprano moderne et tendu (« The Chaining Loops »), mais aussi mélodieux et délicat (« Fifteen Miles ») et le saxophone ténor avec de belles courbes sinueuses plutôt néo hard-bop (« Friction »).

Avec une guitare, un vibraphone, une contrebasse et une batterie, la section rythmique a de quoi faire bouger. Les riffs cristallins du vibraphone (« Light In The Sky »), ses boucles et contre-chants gracieux (« The Chaining Loops ») forment autant d'arrière-plans raffinés (« Friction »). La guitare distille ses motifs et accords économes (« The Chaining Loops ») et répond astucieusement aux soufflants (au saxophone ténor dans « Fifteen Miles »). La contrebasse est tour à tour sobre (« The Chaining Loops »), grondante (« Direction » ), sourde (« Friction »), minimaliste (« Fifteen Miles »), tout en maintenant une carrure solide (« Light In The Sky »). La batterie passe d'un style rock crépitant (« Direction ») à des frappes heurtées (« The Chaining Loops ») ou syncopées (« Friction »), des cymbales frétillantes (« Fifteen Miles »), un leitmotiv fusion imposant (« Light In The Sky ») et reste constamment sur la brèche pour maintenir une pression quasi-constante (« Direction » ).

Le Goas et l'Ensemble Pulse proposent des morceaux intrigants bâtis sur plusieurs étages : The Chaining Loops regorge de trouvailles musicales.

Le disque

The Chaining Loops
Olivier Le Goas & Ensemble Pulse
Frédéric Borey (ss, ts), Médéric Collignon (bg, voc), Gueorgui Kornazov (tb), Michael Felberbaum (g), David Patrois (vib), Yoni Zelnik (b) et Olivier Le Goas (d).
Double Moon Challenge Records Int. - DMCHR71479
Sortie le 10 avril 2026

Liste des morceaux

01. « The Chaining Loops » (12:10).
02. « Direction » (04:35).
03. « Friction » (08:34).
04. « Fifteen Miles » (11:38).
05. « Light In The Sky » (09:28).

Tous les morceaux sont signés Le Goas.
 


Songs For Chet, Songs For Now - Riccardo Del Fra

En 1980, après son cursus musical en Italie, Riccardo Del Fra s'installe à Paris où il écume les clubs de jazz, étudie les musiques populaires traditionnelles et compose pour le cinéma et la télévision. A partir de 1998 Del Fra enseigne la contrebasse au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Pari, dont il prend la direction du département Jazz et Musiques Improvisées en 2004.

C'est en 1979, à Rome, que Del Fra rencontre Chet Baker. Le contrebassiste accompagne le trompettiste crooner pendant neuf ans, jusqu'à la mort de ce dernier en 1988 à Amsterdam. Le 27 mars 2026 Frémeaux & Associés publie Songs For Chet, Songs For Now, un coffret de trois disques de Del Fra dédié à Baker. Les trois albums ont été initialement publiés chez Cristal Records : A Sip Of Your Touch en 1989, My Chet My Song en 2014 et Moving People en 2019, soit trente et un morceaux et près de trois heures de musique ! Le coffret est également accompagné d'un livret d'une vingtaine de pages écrit par Del Fra, avec une synthèse des textes en anglais.

Le disque
 
Songs For Chet, Songs For Now
Riccardo Del Fra
A Sip Of Your Touch
Rachel Gould (voc), Dave Liebman (ss), Art Farmer (bg), Michel Graillier (p), Enrico Pieranunzi (p) et Riccardo Del Fra (b).
My Chet My Song
Airelle Besson (tp, bg), Pierrick Pédron (as), Bruno Ruder (p), Riccardo Del Fra (b) et Billy Hart (d).
Moving People
Tomasz Dabrowski (tp), Jan Prax (ss, as), Rémi Fox (ss, bs), Kurt Rosenwinkel (g), Carl-Henri Morisset (p), Riccardo Del Fra (b) et Jason Brown (d).c
Frémeaux & Associés - FA8628
Sortie le 27 mars 2026


A Sip Of Your Touch

A Sip Of Your Touch
(clin d'œil au morceau « The Touch Of Your Lips », classique du répertoire de Baker) est l'hommage rendu par Del Fra au trompettiste un an après son décès. Disque intime, A Sip Of Your Touch reprend huit morceaux fétiches de Baker et cinq compositions diverses. Le répertoire est interprété en duo, sauf « Piantranese », un solo plein de mystères déroulé à la contrebasse. Del Fra dialogue avec Dave Liebman, Rachel Gould, Art Farmer, Enrico Pieranunzi et Michel Grailler.

« Do You Feel What I Feel », une composition de Gould, et le standard « For All We Know » sont pris lentement, avec intensité, et un accompagnement sobre de la contrebasse. Gould chante aussi « But Not For Me », l'un des tubes des frères Gerschwin, que Baker enregistre pour la première fois en 1955 sur Sings. La belle voix grave, la tessiture ample et le scat efficace de Gould sur la walking robuste de Del Fra rappellent Sarah Vaughan.

Grailler et Del Fra commencent par la ballade éponyme signée du contrebassiste. Nostalgique et élégante « A Sip Of Your Touch » permet au pianiste de laisser libre court à son swing, porté par les shuffle de la contrebasse. Même alchimie faite de décontraction et de gravité pour un autre morceau de Del Fra, « Akita View », mis en relief par le jeu tendu et les accents bluesy du pianiste, puis le chorus mélodieux du contrebassiste.

Le saxophone soprano rebondit sur les riffs de la contrebasse avant de déboucher sur « I'm Old Fashioned », traité avec un mélange de lignes fluides, d'envolées fougueuses et de dialogues inspirés. Approche qui se retrouve également dans la deuxième reprise plutôt nerveuse de « But Not For Me », avec une carrure robuste de la contrebasse et un saxophone soprano frétillant. Liebman et Del Fra forment un duo typique du jazz moderne, entre tradition et free, qui se reflète parfaitement dans « Leaving », de Richie Beirach : introduction aux couleurs moyen-orientales et bourdonnements de Del Fra à l'archet, suivie des trémolos, trilles et phrases aigües de Liebman pour finir par des contrepoints et questions-réponses sophistiqués.

Le son satiné et les courbes sinueuses du bugle, associés à la sonorité veloutée et aux lignes fluides de la contrebasse, apportent une touche mélancolique à « Lover Man ». Farmer et Del Fra interprètent « I Remember You », autre saucisson favori de Baker, dans un style West Coast avec une walking émaillée de shuffle et des volutes pleine de swing.

Avec des échanges calmes et des chorus mélodieux, « Chet », dédicace de Pieranunzi à Baker, est la face lyrique du duo, tandis que « There Will Never Be Another You » s'inscrit dans un néo-bop dynamique propulsé par une walking rapide de Del Fra et le phrasé vif de Pieranunzi.

Les duos sans batterie de A Sip Of Your Touch sont autant d'offrandes respectueuses et intimes de Del Fra à la mémoire de Baker.

Le disque

A Sip Of Your Touch
Riccardo Del Fra
Rachel Gould (voc), Dave Liebman (ss), Art Farmer (bg), Michel Graillier (p), Enrico Pieranunzi (p) et Riccardo Del Fra (b).
IDA Records - IDA 021
Sortie en 1989

Liste des morceaux

01. « A Sip Of Your Touch », Riccardo Del Fra (5:34).
02. « Do You Feel What I Feel », Rachel Gould (2:41).
03. « I’m Old Fashioned », Johnny Mercer & Jerome Kern (7:33).
04. « Lover Man », Jimmy Sherman, Jimmy Davis & Ram Ramirez (6:01).
05. « Chet », Enrico Pieranunzi (4:41).
06. « Leaving », Richie Beirach (5:15).
07. « But Not For Me », George & Ira Gershwin (3:25).
08. « Akita View », Riccardo Del Fra (5:45).
09. « Piantranese », Riccardo Del Fra (2:27).
10. « I remember You », Johnny Mercer & Victor Schertzinger (5:15).
11. « There Will Never Be Another You », Harry Warren & Mack Gordon (3:53).
12. « But Not For Me », George & Ira Gershwin (5:15).
13. « For All We Know », John Frederick Coots & Sam M. Lewis (5:09).



My Chet My Song


En 2011, le festival de Marciac confie à Riccardo Del Fra un projet pour combo de jazz et orchestre afin de rendre hommage à Chet Baker. Del Fra forme un quintet pour l'occasion avec Airelle Besson à la trompette et au bugle, Pierrick Pédron au saxophone alto, Bruno Ruder au piano et Billy Hart à la batterie. Après avoir fait tourner le projet, en 2014, Del Fra enregistre My Chet My Song avec le quintet, accompagné du Filmorchester Babelsberg sous la direction de Torsten Scholz. Au programme, six standards classiques du répertoire de Baker - dont trois déjà présents sur A Sip Of Your Touch - et quatre compositions signées Del Fra. A noter au passage, Le Piano, peint par Nicolas de Staël en 1955 qui illustre la pochette du disque.

La plupart des thèmes sont des ballades sur des rythmiques caressantes et douces (« I'm A Fool To Want You ») teintées de romantisme (« I Remember You »), qui évoquent d'autant plus souvent des musiques de film (« For All We Know ») que l'orchestre apporte une dimension symphonique (« Love For Sale / Wayne's Whistle »). Les mouvements amples de l'orchestre (« I'm A Fool To Want You ») dessinent des décors rubato (« For All We Know »), un peu comme ceux des comédies de Broadway (« I Remember You ») ou ceux qui accompagnent les crooners (« Love For Sale / Wayne's Whistle »). Dans cette ambiance cross-over, le quintet navigue entre Hollywood (le saxophone alto lointain et réverbéré dans « I'm A Fool To Want You »), le jazz West Coast (« I Remember You ») et le néo-bop, comme dans la partie sans orchestre de « For All We Know » ou dans « But Not For Me / Oklahoma Kid », avec la walking entraînante de la contrebasse, le chabada imperturbable de la batterie, le swing costaud du piano, le discours tendu de la trompette et les phrases véloces du saxophone alto. « Wind On An Open Book » et « The Bells And The Island » sont deux duos raffinés, inspirés et développés au cordeau par Ruder et Del Fra. Quant à « My Funny Valentine », autre monument de Baker, Del Fra en fait un concerto pour contrebasse, tout en langueur et nostalgie.

Dans My Chet My Song Del Fra enveloppe un quintet à tendance bop dans un écrin orchestral cinégénique !

Le disque

My Chet My Song
Riccardo Del Fra
Airelle Besson (tp, bg), Pierrick Pédron (as), Bruno Ruder (p), Riccardo Del Fra (b) et Billy Hart (d), avec le Deutsches Filmorchester Babelsberg sous la direction de Torsten Scholz.
Cristal Records - CR 226
Sortie en 2014

Liste des morceaux

01. « I'm A Fool To Want You », Jack Wolf, Joel Herron & Frank Sinatra (11:10).
02. « Love For Sale », C. Porter (7:40) & « Wayne's Whistle », R. Del Fra (2:52).
03. « I Remember You », Victor Schertzinger & Johnny Mercer (10:10).
04. « Wind On An Open Book », Riccardo Del Fra (4:59).
05. « For All We Know », J. Fred Coots & Sam M. Lewis (12:10).
06. « But Not For Me », George & Ira Gershwin (4:00) & « Oklahoma Kid », Riccardo Del Fra (3:39).
07. « The Bells And The Island », Riccardo Del Fra (2:52).
08. « My Funny Valentine », Richard Rodgers & Lorenz Hart (5:27).


Moving People

Sorti en 2019, Moving People s'articule autour de dix morceaux composés par Riccardo Del Fra. Le contrebassiste s'entoure de Tomasz Dabrowski à la trompette, Jan Prax aux saxophones soprano et alto, Rémi Fox aux saxophones soprano et baryton, Carl-Henri Morisset au piano et Jason Brown à la batterie. Kurt Rosenwinkel joint sa guitare au sextet sur six morceaux. Del Fra interprète « Around The Fire » et « Cieli Sereni » en solo.

Des thèmes-riffs (« Moving People »), le plus souvent repris à l'unisson (« Ressac ») et des échanges vifs et heurtés à la « Salt Peanuts » (« Children Walking (Through A Minefield) ») côtoient des thèmes paisibles (« Wind On An Open Book II ») et des ballades sévères (« The Sea Behind »). La paire rythmique redouble d'efficacité (« Moving People ») et de groove (« Street Scenes »). Del Fra et Brown passent de motifs dansants (« Wind On An Open Book II ») et de leitmotiv puissants (« Moving People - Epilogue ») à des cliquetis et frémissements subtils (« Ressac ») ou des formules sobres (« Ephemeral Refractions »). Les morceaux montent en puissance sous l'effet de répétitions de riffs (« Moving People »), d'interactions pleines d'humour qui fusent dans tous les sens (« Children Walking (Through A Minefield) »), de mouvements de fanfare (« Wind On An Open Book II »), de foisonnements sonores (« Street Scenes »)... Le discours nerveux de la trompette (« Ressac »), les envolées lyriques (« Ressac ») ou élégantes (« Wind On An Open Book II ») du piano, les phrases tendues du saxophone soprano (« The Sea Behind » ) et les lignes aériennes fluides, véloces et aigües, entrecoupées d'accords percutants de la guitare (« Moving People ») ajoutent encore du piment à Moving People. Quant aux deux solo de Del Fra, « Around The Fire » ressemble à un appel majestueux, comme une sonnerie de clairon, et « Cieli Sereni » est une jolie conclusion mélodieuse de l'album.

Moving People propose une musique cohérente et moderne que tout un chacun devrait écouter.

Le disque

Moving People
Riccardo Del Fra
Tomasz Dabrowski (tp), Jan Prax (ss, as), Rémi Fox (ss, bs), Kurt Rosenwinkel (g), Carl-Henri Morisset (p), Riccardo Del Fra (b) et Jason Brown (d).
Cristal Records - CR276
Sortie en 2019

Liste des morceaux

01. « Moving People » (7:48).
02. « Ressac » (7:15).
03. « The Sea Behind » (7:59).
04. « Children Walking (Through A Minefield) » (4:37).
05. « Around The Fire » (1:59).
06. « Ephemeral Refractions » (4:24).
07. « Wind On An Open Book II » (5:26).
08. « Street Scenes » (3:09).
09. « Moving People - Epilogue » (2:52).
10. « Cieli Sereni » (2:03).

Tous les morceaux sont signés Del Fra.
 

New Lines - Christoph Irniger & Marc Perrenoud

Le saxophoniste ténor Christoph Irniger et le pianiste Marc Perrenoud forment leur duo en 2022. New Lines, leur premier disque, sort le 27 mars 2026 chez Unit Records. La couverture minimaliste élégante de la pochette de New Lines est signée Niklaus Troxler, graphiste suisse et directeur du Willisau Jazz Festival de 1975 à 2009.

Irniger signe neuf des onze thèmes et Perrenoud les deux autres. Comme ils l'expliquent, sur les traces des boppers et de Lennie Tristano, ils repartent parfois de compositions existantes qu'ils transfigurent à leur sauce : « Confirmation » de Charlie Parker (elle-même partiellement adaptée de « Twilight Time » d'Al Nevins et Buck Ram) devient « Dry Sensation », « Bluesette » de Toots Thielemans se mue en « Bluesetto », « Countdown » de John Coltrane se transforme en « Fast Finish », « Time Remembered » de Bill Evans se métamorphose en « Déjà vu »...

Irniger et Perrenoud développent des thématiques éclectiques : des airs déstructurés (« Dry Sensation ») et vifs (« Fast Finish »), des thèmes heurtés (« Hold Up ») ou des progressions dans les graves (« The Unit »), mais aussi des mélodies souples et raffinées (« Bluesetto »), lentes et lointaines (« Abandoned Eggs in a Pan »), étirées et brumeuses (« Déjà vu ») ou tortueuses (« Luce Oscura »). La construction des morceaux s'appuient sur une indépendance saisissante des trois voix (« Belle »). Dans « Dry Sensation », par exemple, la main gauche du pianiste assure une carrure puissante pendant que sa main droite et le saxophone ténor croisent leurs discours. Les dialogues sont souvent intimes (« Déjà vu ») et délicats (« Abandoned Eggs in a Pan »), parfois colorés d'accents bluesy (« Luce Oscura »). Les interactions entre Irniger et Perrenoud sont captivantes parce qu'ils utilisent quasiment tous les possibles du duo. C'est ainsi que défilent des unissons en pointillés (« Dry Sensation »), en alternance avec des contrepoints (« Fast Finish »), des contre-chants abrupts (« Gizmo »), des lignes parallèles tendues (« Bluesetto »), des chœurs sombres (« Luce Oscura »), des croisements de voix impromptus (« Déjà vu »), des motifs déroulés en boucles (« Hold Up »). Leurs échanges sont constamment dynamiques (« Night Owl »), poussés par une walking entrainante (« Hold Up »), un swing soutenu (« Belle »), une pompe descendante lente, mais présente (« Bluesetto »), des riffs solides (« Fast Finish »), un staccato presque Néo-Orléanais (« Gizmo »)...

Il se passe toujours quelques choses d'inouï dans les nouvelles lignes d'Irniger et Perrenoud : écoutez New Lines pour en être convaincu !

Le disque

 
New Lines
Christoph Irniger & Marc Perrenoud
Christoph Irniger (ts) et Marc Perrenoud (p).
Unit Records - UTR5288
Sortie le 27 mars 2026

Liste des morceaux

 

01. « Dry Sensation » (03:24).
02. « Bluesetto », Perrenoud (03:59).
03. « Luce Oscura » (05:17).
04. « Fast Finish » (01:50).
05. « Abandoned Eggs in a Pan », Perrenoud (04:48).
06. « Belle » (02:58).
07. « Hold Up » (02:11).
08. « Déjà vu » (03:16).
09. « Gizmo » (03:27).
10. « Night Owl » (03:36).
11. « The Unit » (03:59).

Tous les morceaux sont signés Iniger, sauf indication contraire.

Retour aux Notes de la marée. 

 


 

Niebla - Gabriel Vicéns

Guitariste portoricain basé à New York, Gabriel Vicéns s'est d'abord fait connaître avec le No Base Trio monté en 2010, avec le saxophoniste alto Jonathan Suazo et le batteur Leonardo Osuna, mais dont le premier disque éponyme n'est sorti qu'en 2020, suivi de NBT II en 2022. En fait, Vicéns a enregistré les deux premiers opus de sa discographie en septet - Point In Time en 2012 - et en octet - Days en 2015. A côté du trio, Vicéns compose aussi des œuvres de facture classique comme Mural, publié en 2024 avec le Nu Quintet et un onztet dirigé par David Bloom.

A l'orée des années 2020 Vicéns crée un sextet avec de nouveaux musiciens : Roman Filiú au saxophone alto, Glenn Zaleski au piano, Rick Rosato à la basse, E.J. Strickland à la batterie et Victor Pablo aux percussions. Leur premier disque, The Way We Are Created, voit le jour en 2021 et c'est avec le même sextet, mais avec Victor Gonçalves au piano, que Vicéns enregistre Niebla, qui sort le 6 mars 2026 chez Clepsydra Records. Les neufs morceaux au programme de Niebla sont signés Vicéns, tout comme la peinture qui illustre la pochette du disque.

« El Fin de la Noche... », qui ouvre Niebla, « ...tu anhelo... », intermède au milieu de l'album, et « ...y la Lluvia » qui le conclut, reflètent bien l'esprit de la musique de Vicéns : ces trois mouvements, joués à la guitare acoustique, ne forment en fait qu'un morceau, minimaliste, étiré, avec des notes et des accords espacés. Niebla joue avec les silences (« 900-50-80 »), les textures (« Ramaje »), les contrastes (« Guaiza »), et la densité des ambiances (« Vejigante »). La mélodie n'est pas au centre de Niebla. Les thèmes-riffs (« Niebla »), les lignes en pointillés (« Vejigante »), les boucles (« Ramaje »), les phrases heurtées (« Stray Dogs ») et autres esquisses dépouillées (« 900-50-80 ») sont des prétextes pour des développements rythmiques (« Niebla »), expérimentaux (« 900-50-80 »), voire abstraits (« Ramaje »).

La batterie et les percussions jonglent avec des poly-rythmes entrainants (« Niebla »), en mettent partout (« Stray Dogs ») avec luxuriance (« Ramaje ») et font danser le sextet (« Guaiza »). La basse soutient la batterie et les percussions à l'aide de motifs chaloupés (« Vejigante »), de lignes sourdes (« Ramaje »), de riffs enjoués (« Stray Dogs ») et de chorus chantants (« Guaiza »). Le piano apporte également sa touche à l'édifice rythmique avec des pédales lancinantes (« Niebla »), des séries d'accords plaqués (« Vejigante ») ou des ostinatos alanguis (« Guaiza »). Les solos du piano passent d'un swing convaincant (« Vejigante ») dans une veine néo-bop (« Stray Dogs ») à des propos évanescents (« 900-50-80 »), impressionnistes (« Ramaje ») ou austères (« Guaiza »). Le saxophone alto reste dans ce même état d'esprit d'avant-garde avec un va-et-vient entre rythme et chant - les notes glissées au milieu des motifs rythmiques et les envolées véloces dans « Niebla » -, des suites de contrepoints (« Vejigante ») et de questions-réponses acérées (« Stray Dogs ») avec la guitare et le piano. La guitare ne prend jamais la vedette et interagit constamment avec ses compères (« Guaiza »). Ses chorus sont fluides (« Niebla ), parfois dans une lignée néo-bop (« Stray Dogs »), mais Vicéns joue aussi contemporain avec des phrases énigmatiques (« 900-50-80 »), mystérieuses (« Ramaje ») et suspendues (« Vejigante »).

Si Niebla s'inscrit incontestablement dans la recherche et développement musicale, la musique de Vicéns s'apparente à de la recherche appliquée car ses expérimentations n'ont rien d'hermétique et réservent de belles surprises !

Le disque

Niebla
Gabriel Vicéns
Roman Filiú (as), Gabriel Vicéns (g), Victor Gonçalvez (p), Rick Rosario (b), E.J. Strickland (d) et Victor Pablo (perc).
Clepsydra Records - CR 001
Sortie le 6 mars 2026

Liste des morceaux

01. « El Fin de la Noche... » (02:03).
02. « Niebla » (08:03).
03. « Vejigante » (08:36).
04. « 900-50-80 » (11:18).
05. « ...tu anhelo... » (02:10).
06. « Ramaje » (14:58).
07. « Guaiza » (08:57).
08. « Stray Dogs » (07:28).
09. « ...y la Lluvia » (02:18).

Tous les morceaux sont signés Vicéns.