13 mars 2026

Le jazz et le marché de la musique

Quelques publications du Centre National de la Musique, de la Fédération Internationale de l'Industrie Phonographique, du Syndicat National de l'Edition Phonographique, de TSF Jazz... donnent des aperçus sur le marché de la musique enregistrée, les habitudes d'écoute musicale, les succès musicaux de l'année, la musique en concert... Quid du jazz ?


La musique, une passion mondiale

En 2024 le marché de la musique enregistrée continue d'augmenter à un rythme soutenu, autour de 5%, avec, évidemment, un déséquilibre entre l'écoute en ligne qui croît de 10% et représente plus de deux tiers des ventes, et les ventes physiques qui reculent de 3 points.

Géographiquement, il y a de grands écarts entre le Moyen-Orient, l'Afrique et l'Amérique du sud où la croissance du marché tourne autour de 23%, tandis que l'Europe est à +8%, l'Océanie à +6%, l'Amérique du nord à +2% et l'Asie à +1%. A noter également que la France est le sixième marché mondial de la musique derrière les Etats-Unis, le Japon, la Grande-Bretagne, l'Allemagne et la Chine, mais devant la Corée du sud, le Canada, le Brésil, le Mexique et tous les autres...


Le marché de la musique enregistrée en 2024, quelques exceptions françaises

Sans surprise, le numérique domine largement le marché de la musique enregistrée, mais en France il ne représente « que » les deux tiers du marché total, contre les trois quart au niveau monde. Si la part de marché des écoutes en ligne par abonnement est la même en France que dans le monde (51%), en revanche les Français consomment beaucoup moins d'écoutes en ligne financées par la publicité (7% en France contre 18% dans le monde) et beaucoup plus de téléchargement (7% vs. 3%). Autre particularité française, les ventes physiques résistent mieux que dans les autres pays (19% vs. 16%). Quant aux revenus liées aux droits de diffusion et à la synchronisation (utilisation de la musique pour la télé, les films, les jeux etc.), ils représentent peu ou prou les même proportions du marché en France que dans le monde.

La croissance du marché français de la musique enregistrée (+7%) est en ligne avec celle de l'Europe (+8%) et le numérique (+9%) croît également de pair avec le reste du monde (+10%). Par contre les ventes de supports physiques en France continuent d'augmenter, certes faiblement (+1%), mais toujours plus que dans le monde (-3%). A noter que, en 2024, pour la première fois il s'est vendu davantage de vinyles que de CD et que l'écart se creuse, avec +5% de vinyles et -5% de CD vendus par rapport à 2023.

Comme partout, les abonnements pour l'écoute en ligne décollent (+11%), mais avec 26% d'abonnements la France est encore en-dessous des autres grands marchés, où 30% des internautes possèdent déjà un abonnement. Les moins de quarante-neuf ans captent 70% des abonnements alors qu'ils ne couvrent que 52% de la population totale.

Dernier point sur le marché français de la musique enregistrée, il représente un milliard d'euros, soit quinze fois moins que celui des boulangeries-pâtisseries : la zizique n'est pas encore prête à détrôner la baguette et le croissant...


L'écoute musicale en France, une drogue très forte

Les Français passent l'équivalent de 40 jours et nuits par an à écouter de la musique, soit environ 2 heures 40 par jour, le temps d'un trajet Paris - Saint-Malo en train. Et la tendance est nettement à la hausse : en 5 ans les Français ont écouté 5 heures de musique en plus par semaine... Quant aux jeunes, entre quinze et vingt-quatre ans, ce sont les plus accros avec plus de 24 heures d'écoute par semaine !

Avec 4 heures 18 minutes d'écoute quotidienne, la radio reste le média le plus populaire devant l'écoute en ligne par abonnement (3 heures 48 minutes), les réseaux sociaux (3 heures 18 minutes), les vidéos (2 heures 42 minutes) et l'écoute en ligne hors abonnement (2 heures).

Derrière les amateurs d'Electro qui écoutent 3 heures de musique par jour, viennent les aficionados de Dancehall / Zouk (2 heures 56 minutes) et les mordus de K-Pop (2 heures 51 minutes). Les fan de Jazz / Blues arrivent en quatrième position avec 2 heures 46 minutes d'écoute quotidienne ! Soit 2 minutes de plus que les passionnés de Metal / Hard rock et 10 minutes de plus que les féru de Rap / Hip-Hop. Quant aux admirateurs de Variété / Chanson françaises, ils ferment la marche avec deux heures d'écoute par jour...

Si le profil des fan de Jazz / Blues est proche de celui des amoureux de Musique Classique, en revanche il est quasiment à l'opposé des férus de Rap / Hip-Hop. Dans les douze derniers mois, 58% des Jazzophiles ont écouté de la musique via des supports physiques, contre 38% pour les Rapophiles. Ces derniers passent la plupart du temps par les plateformes d'écoute en ligne (91%) alors que les Jazzophiles n'y ont recours qu'à hauteur de 64% (ce qui est déjà énorme !). Dans le même ordre d'idée, les fan de Jazz / Blues n'utilisent presque pas les réseaux sociaux, jeux et vidéos (38%) alors que 68% des férus de Rap / Hip-Hop s'y sont connectés (mais loin des 78% déclarés par les mordus de K-Pop). Pourtant, Jazzophiles et Rapophiles se retrouvent dans leur consommation musicale radiophonique : 85% ont allumé leur poste lors des douze derniers mois.

Quand on demande quels sont les cinq genres musicaux que vous avez écoutez pendant les douze derniers mois, le Rap / Hip-Hop est cité en premier par 9% des auditeurs et atteint 28% sur les cinq genres écoutés. De son côté le Jazz / Blues est cité en premier par 4% des auditeurs et fait partie des cinq musiques écoutées pour 21% d'entre eux. Ce n'est pas si mal ! Ces deux genres sont très loin derrière la Variété / Chanson française : 27% d'écoute en première intention et 67% en tenant compte des cinq musiques écoutées lors des douze derniers mois !

Le portrait type du fan de Jazz / Blues est une femme ou un homme de plus de 60 ans, retraité(e) ou cadre dans une profession intellectuelle supérieure. De son côté, le féru de Rap / Hip-Hop est aussi, indifféremment, un homme ou une femme, mais de moins de 34 ans et qui travaille comme employé.


Les succès musicaux de 2024 en France... Mais où est le jazz ?

Si tout le monde ou presque se réjouit de voir que dans le top 20 des albums les plus vendus en France en 2024, dix-huit sont des produits locaux. Inutile de préciser qu'il n'y en a aucun de jazz... et que les deux vedettes internationales n'appartiennent pas encore à ce genre musical, puisqu'il s'agit de Billie Eilish et Taylor Swift.

Le Rap / Hip-Hop / R&B monopolise 53% des albums du top 200, mais 33% de la totalité des ventes , tandis que les albums Pop / Rock / Chansons comptent pour 42% du top 200, mais le genre représente 47% du total des albums vendus. En passant, le Jazz ne place aucun album dans le top 200... Les années passent et se ressemblent comme deux gouttes d'eau !

Celle qui n'a rien, mais le top 10 du jazz, c'est Nina Simone ! Elle place trois albums en première, troisième et cinquième places... Quand un poète-chanteur s'associe avec un pianiste de jazz, c'est limite jazz, mais ça cartonne : Pianos Voix d'Arthur Teboul et Baptiste Trotignon est en deuxième position du top 10. Suivent ensuite les habitués des classements commerciaux : Norah Jones et les inusables Stan Getz et João Gilberto. Ibrahim Maalouf, également membre du cercle fermé des dix-sept musiciens français qui s'exportent le mieux, et Melody Gardot tiennent leur rang (respectivement huitième et neuvième). Deux surprises de taille pour les Jazzophiles : Harlequin de Lady Gaga et Bewitched: The Goddess Edition de Laufey sont classés septième et dixième albums du top 10 du jazz ! Quand on vous disait qu'Eilish et Taylor n'avaient pas dit leur dernier mot avec la syncope.

Dans le reste du top 50 du jazz, il y a finalement peu de changements d'une année à l'autre. On prend les mêmes et on recommence... Pour plaire au public, il faut des chansons : trois quart des albums mettent en avant des chanteurs ou chanteuses (à égalité). Le jazz grand public est une musique du passée : 50% des disques ont été enregistrés par des artistes décédés. Le jazz n'est pas français : seul un albums sur cinq du top 50 est produit en France. En dehors de Teboul et Trotignon, les autres musiciens français perdent tous des places : Gabi Hartman (disque éponyme) dégringole de la 3ème à la 46ème marche, André Manoukian (Anouch) sort du top 50, Ballaké Sissoko, Vincent Segal, Emile Parisien et Vincent Peirani (Les égarés) chutent de la 13ème à la 39ème position, Sébastien Collinet passe du 24ème au 32ème rang (Pianophonie), Thomas Dutronc descend de la 32ème à la 45ème place (Frenchy)... Même Maalouf perd quatre places dans le classement et n'a plus que trois projets dans le top 50 au lieu des huit de 2023. Mais le pire, c'est qu'à part Pianos Voix et Trumpets of Michel-Ange, il n'y a aucune nouveauté française dans le top 50 du jazz ! Sauf à considérer que les productions du groupe Delgres (Promis le ciel) et de la chanteuse Hindi Zahra (Handmade) sont du jazz...

La star du jazz reste évidemment Nina Simone qui compte toujours six albums dans le top 50. Valeurs montantes (!), Chet Baker et Louis Armstrong sont crédités quatre fois, contre deux en 2023. Melody Gardot et Ray Charles restent stables avec trois crédits chacun, rejoints par Franck Sinatra. Quant à Stan Getz, il monte à deux albums dans le top 50...

Le top 50 du jazz ne se renouvelle décidément pas et la tendance s'inverse : entre 2023 et 2024, Pat Metheny (Dream Box), Erik Truffaz (Rollin'), John Coltrane (Blue Train), Brad Mehldau (Your Mother Should Know), Antonio Carlos Jobim (Desafinado), Kyle Eastwood (Eastwood Symphonic), Samara Joy (Linger A While) et Stacey Kent (Summer Me Winter Me) ont disparu du classement et, en dehors des rares artistes déjà mentionnés, Quincy Jones, Norah Jones et Youn Sun Nah sont les seules nouvelles entrées. Les musiciens de jazz qui sortent du classement sont donc remplacés par des albums d'artistes déjà présents dans le top 50...


Et la musique vivante dans tout ça ?
 
En France, les recettes des quelques soixante-dix mille spectacles de scène payants représentent 1,6 milliards d'euros, soit 60% de mieux que les ventes de musique enregistrée, mais il est vrai que ces statistiques incluent les théâtres et cabarets. Il y a grosso modo trente-huit millions d'entrées (pour rappel la France compte soixante-neuf millions d'habitants) et le prix moyen d'un billet tourne autour de quarante-cinq euros.

Pas loin de trois mille quatre cent lieux de diffusion et plus de mille trois cent festivals
ont été déclarés en 2024. Si l'humour représente 29% de l'offre, il n'attire que 13% des spectateurs et rapporte 9% des recettes... Là où la Variété / Pop ne propose que 9% des spectacles, mais attire 19% du public et représente 24% des revenus. Le prix des billets fait la différence : 30 euros en moyenne pour l'Humour contre 58 euros pour la Variété / Pop !

Le cas du Jazz est intéressant. Une offre pléthorique par rapport à la demande et aux gains : deuxième pourvoyeur de représentations (12%) après l'Humour, il n'attire que 5% des spectateurs, au septième rang des neufs catégories de spectacles, et représente à peine 3% des recettes (huitième sur neuf...). De fait, le prix moyen des billets n'est « que » de 29 euros...

De leur côté, les festivals affichent près de huit mille représentations payantes, pour neuf millions d'entrées, des recettes de 300 millions d'euros et un prix moyen du billet autour de 40 euros. Comme 87% des festivals ont lieu entre mai et août, il n'est pas étonnant que les régions du sud de la France trustent ce canal de diffusion : Provence-Alpes-Côte d'Azur, Occitanie, Nouvelle-Aquitaine et Auvergne-Rhône-Alpes regroupent la moitié des festivals de l'hexagone. Il est quand même satisfaisant de constater que le taux de remplissage médian atteint 83%.

Sans grande surprise les fan de Jazz affectionnent la musique vivante : 97% d'entre eux ont assisté à au moins un concert au cours des douze derniers mois et plus de la moitié à un festival, mais cela ne représente qu'un peu moins de 5% des festivaliers...

Comme pour l'écoute de la musique enregistrée, le portait-robot du festivalier fan de jazz est une femme ou un homme de plus de 60 ans, retraité(e) ou intellectuel de classe socio-professionnelle supérieure... Il peut venir de n'importe quelle région, sauf du Nord Est. Il est quand même plutôt francilien(ne) ou d'une agglomérations de plus de vingt mille habitants et le rôle de la musique est plus ou moins important dans sa vie. Il découvre les nouveautés d'abord par la radio, mais aussi par le bouche à oreilles et la presse généraliste. Il n'écoute pas beaucoup en ligne et encore moins par le biais des réseaux sociaux et autres vidéos courtes. Il reste aussi davantage attaché aux supports physiques que la moyenne. En toute logique, le profil du fan de Jazz qui fréquente les festivals est similaire à celui de l'auditeur de musique enregistrée et reste à l'opposé de celui du Rap / Hip-Hop...

Le numérique, bientôt relayé par l'intelligence artificielle, continue d'accélérer la transformation de la musique en aliment, dont le marché est piloté par le marketing et la promotion, deux ingrédients peu compatible avec un certain jazz...


Sources

  • Global Music Report 2025 - IFPI
  • La production musicale française en 2054 - SNEP
  • La diffusion live en 2024 - CNM
  • Bilan anticipé des festivals en 2025 - CNM
  • Baromètre des usages de la musique en France 2023 - CNM
  • Les Français et le jazz - Harris Interactive & TSFJazz

04 mars 2026

Hector:

Hector (en hommage à Hector Berlioz) est une structure crée par Sylvain Darrifourcq pour héberger un label et une maison d'édition. Si la devise du label est claire, « for music research » (pour la recherche musicale), la ligne éditoriale de la maison d'édition l'est tout autant, elle « est née du désir croisé d’Antoine Le Bousse et de Darrifourcq : faire dialoguer la création artistique et la réflexion critique sur le monde du travail dans les réseaux de la musique et de la culture ».

Les deux premières publications d'Hector sont consacrées à des entretiens. 20 000 mots reprend des échanges entre Le Bousse et Darrifourcq, puis Emile Parisien les rejoint pour Trio.

De format carré sur une base in-16 (quatorze sur quatorze centimètres), les livres tiennent dans la cédéthèque ! Ils comptent autour de cent cinquante pages, en noir et blanc, sans illustrations, sont imprimés par Books Factory et coûtent respectivement douze et quatorze euros. Voilà pour le contenant...
 

20 000 mots

Dans 20 000 mots, Le Bousse et Darrifourcq abordent de multiples sujets tels que le parcours du batteur, le jazz, la professionnalisation, l'Emile Parisien Quartet, l'approche musicale, la pluridisciplinarité, la productivité, la création musicale et la politique, les sciences, le covid...

Darrifourcq commence par son apprentissage musical : l'éveil à cinq ans dans la petite école de musique d'Orthez, la classe de jazz à l'adolescence, la batterie à seize ans, puis le conservatoire de Toulouse et l'entrée dans le monde professionnel. Cette présentation permet également d'aborder le sujet de la musique comme source d'émancipation, voire d'ascenseur social. En effet Darrifourcq est issu d'un milieu rural, non musical, où les principales valeurs sont le travail et la terre. D'où, sans doute, ses études assidues, complètes et monomaniaques pour s'assurer de réussir dans la voie qu'il s'est choisie. Et cela d'autant qu'il avoue être « fasciné par l'aspect technique et la virtuosité que requiert cette musique [le jazz] » (p.14).

Dès son plus jeune âge, Darrifourcq éprouve le besoin de « prendre des libertés avec la partition » (p.11). La découverte de Blues and Roots de Charles Mingus, du Live At The Village Vanguard de John Coltrane et un concert du trio de Brad Mehldau, avec Larry Grenadier et Jorge Rossi (p. 14) le convainquent que le jazz est la musique qui lui faut. Pourtant, en 2003, une représentation de Lulu d'Alban Berg au Théâtre du Capitole sera un choc esthétique fondateur : « ce moment a été pour moi un vrai vertige » (p.17). Sa découverte de la musique acousmatique le pousse aussi vers de nouveaux horizons : « je n'imaginais plus m'inscrire dans l'histoire du jazz, avec la rigidité de ses codes et le poids de ses légendes » (p.19). Le jazz lui rappelle trop le cadre de son milieu d'origine : « la valorisation de l'autorité des anciens, le travail rédempteur, la poétisation de la misère » (p.48).

En 2004, avant de bifurquer sur d'autres chemins, Darrifourcq crée avec Emile Parisien, l'EPQ - l'Emile Parisien Quartet. Aventure qui se termine mal en 2014 après leur quatrième opus, Spezial Snack, mais c'est une autre histoire dont nous reparlerons dans Trio.

Monté sur Paris, Darrifourcq fait des rencontres clés avec, parmi d'autres, Michel Portal, Marc Ducret, Antonin-Tri Hoang... Il forme également trois projets d'avant-garde : In Bed With (IBW) avec Julien Desprez et Kit Downes, In Love With en compagnie de Théo et Valentin Ceccaldi, et MilesDavisQuintet! aux côtés de Valentin Ceccaldi et Xavier Camarasa.

L'influence de la musique répétitive, en particulier Conlon Nancarrow et György Ligeti, finit par l'éloigner de la musique tonale et narrative. La littérature - Stendhal, William Faulkner - impacte également ses recherches musicales, tout comme les installations mécaniques sonores de Zimoun, les chorégraphie de Liz Santoro etc. Darrifourcq fait évoluer son set de batterie en incorporant des objets, des pédales etc. Son approche s'oriente vers la pluridisciplinarité, comme il l'explique en présentant son spectacle Fixin.

Darrifourcq décrit son approche, « un travail de recherche musicale pur » (p.69), dans laquelle le collectif prime sur l'individualité car « c'est davantage la construction mythologique autour du génie musical individuel qui me paraît empêcher l'épanouissement de l'imagination » (p.64) et peut-être de pouvoir se poser des questions telles que : « peut-on voir le son et entendre la lumière ? » (p.67). C'est aussi pour cela, la recherche, qu'il constate que « le cheminement vers un objectif pas toujours très clair procure aux artistes un immense plaisir » (p.68). L'artiste est en quête d'épure puisqu'au final « il reste une onde avec des fréquences, des battements, un certain nombre de vibrations... Du rythme, du temps ! » (p. 69).

Au cours de leurs discussions Le Bousse et Darrifourcq se penchent sur l'organisation du monde musical en France et les conditions d'existence des musiciens, avec les cours, le statut d'intermittent, les disques, la critique, la communication, le marketing... et le système D, indispensable dans un milieu non rentable, donc dépendant des aides exrieures. Réflexions qui débouchent logiquement sur la création artistique et son rôle politique, « être artiste et être citoyen ce sont deux choses différentes que le hasard ou le désir peuvent faire se rencontrer » (p.58), et cette remarque pragmatique de Darrifourcq : « l'art ne peut pas changer le monde, il faut rester mesuré » (p.64).

Période oblige, les deux protagonistes évoquent la crise sanitaire. Darrifourcq insiste sur la chance d'avoir pu bénéficier de l'aide du service public: « je me suis senti soutenu au-delà de ce que j'imaginais possible dans une situation aussi inédite ! » (p.104). Pendant cette « situation extraordinaire » il a particulièrement apprécié « [ce] monde et [ce] quotidien débarrassés de toute obligation de production ! » (p.97). En revanche, Darrifourcq a pris conscience de « toute l'inutilité de ce métier [d'artiste] dans un contexte d'urgence » (p.99) et que « cette situation a conforté mon intuition que l'art n'est pas autre chose qu'un type de consommation propre à une certaine catégorie sociale » (p.101). Et de conclure : « je crois que dans un contexte de crise globale comme celui dans lequel nous vivons désormais, je me sentirais plus utile à créer du savoir plutôt que de l'art, qui me semble un objet bien dérisoire dans un tel contexte » (p.121). C'est sans doute pourquoi Darrifourcq a également profité du covid pour se plonger dans l'étude des sciences, de la pensée bayésienne et des questions existentielles qui en découlent. Ce qui a confirmé que spectateurs, chercheurs et artistes peuvent se rapprocher : « tout est possible, tout peut s'envisager comme objet artistique ou comme prétexte à faire de l'art, et je trouve ça formidable » (p.143).

Le traitement chronologique, plutôt que thématique, des nombreux sujets discutés dans 20 000 mots rend la lecture peut-être un peu plus tortueuse, mais comme les questions adressées sont plus intéressantes les unes que les autres, sa lecture est hautement recommandable.

Le livre

20 000 mots
Entretiens avec Sylvain Darrifourcq
Antoine Le Bousse
151 pages
Hector
Sortie en 2023
Disponible en anglais
 
 

Trio

A partir de 2004, Emile Parisien, Julien Touéry, Ivan Gélugne et Sylvain Darrifourcq jouent ensemble dans l'Emile Parisien Quartet (EPQ), mais en décembre 2014, après leur quatrième disque, Spezial Snack, suite à un « désaccord sur tout » (p.19) Darrifourcq quitte le quartet pour voguer vers de nouveaux horizons. Cette rupture brutale a donné l'idée à Antoine Le Bousse de réunir plus de dix ans après Parisien et Darrifourcq pour un entretien croisé.

Dans la première partie - « Ça commence comme ça » - Parisien, Darrifourcq et Le Bousse reviennent sur l'EPQ : « nous étions une famille, une fratrie. Les cinq premières années ont été folles, magiques » (p.22). Pourtant, dès le départ le nom du groupe pose problème : il répond aux codes du jazz, mais nomme un leader alors que ce n'est pas l'esprit initial du quartet. Quand Touéry et Gélugne s'accommodent des différences de traitement entre Parisien et le reste du quartet, Darrifourcq, lui, le vit mal. Par exemple, en 2014, le festival de Coutances, Jazz sous les pommiers, propose une carte blanche à Parisien qui joue avec Daniel Humair (Sweet & Sour), Jean-Paul Celea (Yes Ornette!) et Vincent Peirani (Belle Epoque), mais le festival refuse de programmer l'EPQ...

L'EPQ enregistre d'abord trois albums chez Laborie Jazz : Au revoir porc-épic (2006), Original Pimpant (2009), leur disque préféré, et Chien guêpe (2012). Pour Spezial Snack (2014), l'EPQ passe chez ACT, dont le positionnement plus commercial ne convient pas à Darrifourcq, mais Parisien a déjà enregistré avec Yaron Herman et Peirani pour ce label, qu'il apprécie. Lors de l'enregistrement de Spezial Snack « le groupe fonctionnait mal, et la distance qui se creusait ente Sylvain et nous devenait difficile à supporter » (p.29), avec « la difficulté de composer collectivement une œuvre aboutie » (p.35). Donc « le disque est plus un patchwork de modes de jeux disjoints, sans direction claire, qu'un ensemble cohérent » (p.29).

Après le départ de Darrifourcq, c'est d'abord Mario Costa qui reprend la batterie, remplacé ensuite par Julien Loutelier. Parisien évoque son duo avec Peirani, davantage grand public et dans lequel l'accordéoniste est la star, et l'EPQ qu'il a parfois du mal à imposer. A titre d'illustration, il raconte que pour contrecarrer ECM qui avait voulu le débaucher, ACT lui a donné toute liberté, ce qui a permis à l'EPQ de sortir Double Screening (2019) et Let Them Cook (2024)...

La deuxième partie - « Une supériorité manifeste » - reprend une partie de la carrière de Parisien et expose quelques réflexions sur le jazz. En 1994, Parisien rejoint la classe de jazz du collège de Marciac en cinquième et il y reste trois ans. Il intègre ensuite le conservatoire de Toulouse, puis devient musicien professionnel, avec le succès que l'on sait.

Côté musique, pour Parisien, un solo est un « parcours émotionnel » (p.53), là où pour Darrifourcq « [se] libérer de l'émotion est devenu une quête » (p.54). Ce qui sera un autre point de divergence entre le batteur et l'EPQ. Tout comme le rôle du soliste dans le jazz, central dans le jazz américain et beaucoup moins dans le jazz européen. Là où Parisien et Le Bousse constatent que le jazz est en mouvement perpétuel, notamment dans ses rapports avec les autres musiques, Darrifourcq relativise : « le problème c'est d'appeler « jazz » toutes les musiques dès qu'elles se réfèrent à des valeurs de liberté, d'improvisation. C'est le moyen qu'emploie de le jazz d'assurer sa survie » (p.65).

« Un genre de pantalon japonais », la troisième partie, fait le parallèle entre les approches musicales de Darrifourcq et Parisien, et leurs projets respectifs. Le saxophoniste reste attaché aux formations classiques du jazz, du duo au sextet, en incorporant des instruments harmoniques pour « épaissir le son » (p.77) comme, par exemple, le piano et la guitare dans Sfumato. Le batteur, au contraire, élimine les instruments harmoniques et se concentre sur les solos et les trios. Parisien continue sur sa lancée de fusion de jazz et d'autres musiques, à l'instar du quartet avec Peirani, Ballaké Sissoko et Vincent Segal, alors que Darrifourcq cherche à « ouvrir d'autres portes » (p.83) qui l'éloignent du jazz, mais surtout « d'un type d'émotions [qu'il] pourrait qualifier de premières (tristesse, joie, peur, etc.) pour [se] rapprocher de sensations psychoacoustiques, d'une excitation du système cognitif, comme la capacité mémorielle, la capacité de concentration, la sensation de vertige temporel ou visuel » (p.90). Pour ce faire, il recherche « une mécanisation systématique du geste sonore » (p.90), incompatible avec la musique de Parisien.

La dernière partie, « un mantra de surfeur zen », est principalement consacrée au métier de musicien. Darrifourcq et Parisien font le même constat : la crise sanitaire a été une aubaine ! Elle a notamment permis de faire une pause dans l'obligation de production dictée par le système. Les trois interlocuteurs listent les risques psycho-sociaux liés au métier de musiciens, du sur-ménage à la concurrence, en passant par les réseaux sociaux, l'isolement, la productivité, les critiques, l'estime de soi, avec le danger de « ne pas faire de distinction entre ce qu'on produit et ce qu'on est » (p.108), les contraintes commerciales et administratives, l'équilibre vie privée - vie professionnelle etc. Et, bien sûr, la précarité car « artiste, c'est le métier de la précarité par excellence » (p.105). Darrifourcq et Parisien échangent aussi sur l'environnement économique des musiciens en France.

En guise de post-scriptum Le Bousse conclut avec Darrifourcq et Parisien sur l'artiste citoyen et son rôle dans la société.

En plus de livrer des analyses actuelles, pertinentes et claires sur la musique et le métier de musicien, Trio permet aussi une explication salutaire entre deux musiciens d'exception qui, même s'ils ont chacun choisi une voie différente, ont beaucoup de points communs dans leurs réflexions.

Le livre

Trio
Entretiens avec Emile Parisien et Sylvain Darrifourcq
Antoine Le Bousse
151pages
Hector
Sortie en 2025

27 février 2026

Argot lunaire

Le dernier projet en date d'Anne Quillier est le sextet Argot lunaire qui sort son premier opus éponyme le 6 mars 2026 sur le label Pince-Oreilles. La pianiste fait appel à d'autres membres du collectifs qui participent déjà à certains de ses projets tels que Pierre Horckmans aux clarinettes (Hirsute et Watchdog), Fany Fresard au violon (Les Géants Terrestres), Michel Molines à la contrebasse (Hirsute) et Guilhem Meier à la batterie (Le Grand Sbam), plus Nicolas Mary au basson.

Quillier a composé les neufs morceaux d'Argot lunaire, qui a été enregistré par Pascal Coquard au studio Les Tontons Flingueurs, comme Fables de Watchdog. Quant aux peintures abstraites et oniriques de la pochette du disque, elles sont signées Pauline Souchaud, déjà à l'œuvre pour Les Géants Terrestres. Argot lunaire s'aventure aux confins du jazz de chambre d'avant-garde et de la musique contemporaine, voire du rock progressif et des musiques du monde... Tout un programme mené avec une intelligence (« faculté de penser, de connaître et de comprendre ») rare !

D'une fanfare de cirque (« Pantomine ») que Carla Bley n'aurait pas renié à une marche majestueuse (« Avant le silence ») qui aurait bien amusé Jean-Philippe Rameau, en passant par du rock progressif plein d'humour (« Punk Licorne ») que Robert Wyatt apprécierait, l'ambiance des morceaux est pour le moins éclectique, même si elle reste le plus souvent imprégnée de musique contemporaine : des boucles évolutives comme dans la musique minimaliste (« La druide de Schubert »), des duos (« Argot ») et trios (« Echo ») chambristes et de nombreux passages percussifs (« Avant le silence ») qui auraient plu à Jean Batigne...

Les thèmes, plutôt des esquisses mélodiques, rivalisent d'élégances (« Le vice du sujet »), comme l'échange aux allures de sonate entre la clarinette et le basson dans « La tête dans le sable », les phrases en zigzag du piano, titillées par les pépiements du violon en pizzicato, dans « Avant le silence », l'ébauche de fugue dans « Faire tomber les satellites », la valse décalée d'« Echo » ou encore les roulements de la contrebasse dans « Le vice du sujet ».

Argot lunaire met l'accent sur les mouvements d'ensemble plutôt que sur les solistes. L'architecture sophistiquée des morceaux repose sur des décors entêtants (« La druide de Schubert »), des foisonnements de notes (« Argot »), des déroulés de pédales et de boucles enchevêtrées (« Punk Licorne »), des successions d'unissons et de superpositions de voix (« La tête dans le sable »), des alternances de chœurs et d'entrelacs de lignes (« Avant le silence »), des déluges de notes piquées (« Faire tomber les satellites »)... qui montent en tension irrémédiablement (« Le vice du sujet »).

Les rythmes jouent aussi un rôle primordial dans Argot lunaire. En plus de la batterie exubérante de Meier, de la contrebasse robuste de Molines et du piano énergique de Quillier, tous les instruments contribuent aux poly-rythmes luxuriants (« Faire tomber les satellites »), à grand renfort de riffs heurtés (« Echo ») funky (« Pantomine »), de crépitements touffus (« La druide de Schubert »), de motifs hachés (« Echo ») entraînants (« Pantomine »), de tintinnabulements de gamelan (« Avant le silence ») et d'interactions explosives (« Avant le silence »), voire déchaînées (« Punk Licorne »).

Argot lunaire porte bien son titre : loin de tout jargon hermétique, le vocabulaire de Quillier et de son sextet est peut-être astral, mais surtout tourmenté, imaginatif, romanesque... et exaltant.

Le disque 

Argot lunaire
Pierre Horckmans (cl), Nicolas Mary (basson), Fany Fresard (vl), Anne Quillier (p, kbd), Michel Molines (b) et Guilhem Meier (d).
Label Pince-Oreilles
Sortie le 6 mars 2026

 

Liste des morceaux

01. « La druide de Schubert » (3:52).
02. « Argot » (7:15).
03. « Pantomine » (5:09).
04. « Punk Licorne » (02:45).
05. « La tête dans le sable » (4:11).
06. « Le vice du sujet » (4:06).
07. « Avant le silence » (9:33).
08. « Faire tomber les satellites (en veillant à ne pas abîmer la terre) » (5:16).
09. « Echo » (5:28).

Tous les morceaux sont signés Quillier.

12 février 2026

Les notes de la marée de février


Chaque mois, Les Notes de la Marée vous présentent les disques, livres, films et autres reçus par Jazz à bâbord.

Voici des albums à découvrir ou redécouvrir au mois de février...