4 février 2023

A petits pas – Duo Continuum

Voilà plus de vingt ans qu’Yves Rousseau et Jean-Marc Larché croisent leurs sons dans moult projets. Il n’est donc pas surprenant que leurs aventures musicales passent par un duo qui, en toute logique, s’appelle le Duo Continuum…

Après avoir rodé leur répertoire pendant près de six ans, le 18 novembre 2022, les deux artistes sortent A petits pas sur le label MCO. Les quinze pièces durent en moyenne trois minutes trente et sont signées Larché ou Rousseau. La « Pavane » est inspirée d’un air du XVIIe composé par Alfonso Ferrabosco, « Wie soll ich Dich empfangen » est tiré du choral numéro 5 de l’Oratorio de Noël de Johann Sebastian Bach, tout comme l’« Aria », repris des Variations Goldberg. La plupart des morceaux sont des hommages : « Ambre », dédié à Ambre Blaszczynski, adolescente décédée en 2012 ; « L’envol », à la mémoire des deux frères de Rousseau ; « Hundertwasser » évoque l’architecte et peintre autrichien Friedensreich Hundertwasser ; « Don Juan aux enfers » est évidemment lié à Charles Baudelaire ; « Solitude », en souvenir de la chorégraphe Mié Coquempot, disparue prématurément en 2019 ; « La Vie du Milieu » est une ode au Juras ; « Miró » est, bien entendu, un tribut au peintre éponyme, mais aussi une dédicace au contrebassiste Miroslav Vitouš ; « Stances galantes » et « Petits pas » sont des clins d’yeux à Molière ; quant à « Uyuni », c’est une allusion au désert de sel des hauts plateaux boliviens…

A petits pas est placé sous le signe de la musique baroque, pas uniquement pour Bach, Ferrabosco ou Molière, ni pour la reprise littérale de l’« Aria » des Variations Goldberg, mais aussi pour les contrepoints magnifiques (« Don Juan aux Enfers »), les bourdons majestueux (« Wie soll ich Dich empfangen ? »), la structure thème – variations (« Stances galantes » et « Petits pas »), les développements horizontaux (« L’envol »), les airs de danse (« Pavane »)... Aux couleurs baroques s’ajoutent également des touches moyen-orientales (« Interlude »), des zestes de tango (« Stances galantes »), des accents impressionnistes (« La Vie du Milieu »), des nuances figuratives (« Solitude »), des tournures mélancoliques (« Ambre ») ou des teintes éthérées (« Miró »). Des subtilités harmoniques et lignes délicates d’« Ambre » aux motifs profonds et phrases aériennes de « Uyuni », en passant par les unissons mystérieux et questions-réponses sombres et débridées des « Ouches », les riffs entraînants et chorus tendus de « Hundertwasser », la walking ample et les volutes vaporeuses de « Wie soll ich Dich empfangen ? », les contre-chants élégants de « L’envol », le déroulé de l’« Aria » que le Cantor de Leipzig aurait applaudi : les dialogues de Larché et Rousseau sont passionnants de bout en bout.

A petits pas est un disque émouvant. C’est tout, mais c’est déjà beaucoup !

Le disque

A petits pas
Duo Continuum
Jean-Marc Larché (ss) et Yves Rousseau (b).
Label MCO - MCO16
Sortie le 18 novembre 2022

Liste des morceaux

01. « Ambre », Jean-Marc Larché (2:15).
02. « L’Envol », Yves Rousseau (4:43).
03. « Pavane », Jean-Marc Larché, d’après Ferrabosco (4:32).
04. « Les Ouches », Jean-Marc Larché (3:20).
05. « Hundertwasser », Yves Rousseau (5:04).
06. « Wie soll ich Dich empfangen ? », d’après Bach (3:43).
07. « Interlude », Jean-Marc Larché (2:28).
08. « Aria », d’après les Variation Goldberg de Bach, Variations Goldberg (3:07).
09. « Don Juan aux enfers », Yves Rousseau (2:34).
10. « Solitude », Yves Rousseau (2:29).
11. « La Vie du Milieu », Jean-Marc Larché (4:26).
12. « Miró », Yves Rousseau (3:19).
13. « Stances galantes », Yves Rousseau (2:34).
14. « A petits pas », Yves Rousseau (3:44).
15. « Uyuni », Yves Rousseau (2:06). 

30 janvier 2023

Kami Octet au Pan Piper

En 2004, Pascal Charrier monte le Kami Quintet au sein de la compagnie Naï No. Les forces du mouvement, son premier opus, sort en 2008, suivi de Colors en 2014. Au gré des rencontres, le quintet devient un octet, constitué d’Emilie Lesbros à la voix, Yann Lecollaire aux clarinettes, Julien Soro au saxophone alto, Simon Girard au trombone, Paul Wacrenier au piano Leïla Soldevila à la contrebasse et Nicolas Pointard à la batterie.

Après Spring Party, publié en 2017, sur le label Naï No Records, le Kami Octet présente Workers – Une musique populaire, le 6 janvier au Pan Piper. Les spectateurs sont au rendez-vous, tout comme la presse : le journaliste de Jazz Magazine Jean-François Mondot et la peintre Annie-Claire Alvoët, mais aussi Arnaud Merlin, pour le compte de France Musique. Quant à Yves Rousseau et Christophe Monniot, ils sont également venus écouter la nouvelle garde…

Charrier dédie son concert et son disque à tous les travailleurs et « rend hommage à toutes les personnes qui, aujourd’hui comme hier, se dressent et se sont dressées face aux prédateurs capitalistes, dont la voracité sans limite menace la pérennité de toute vie sur cette planète ». Les sept morceaux sont signés Charrier et la chanson « Strike » est de la plume de Lesbros.

Kami Octet © PLM

Thématique oblige, les ambiances solennelles (« L’espoir »), empreintes de mélancolie (« La mémoire des vaincus », un hommage à Michel Ragon), de mystères (« The Child ») ou de tristesse (la mélodie de « Printemps »), côtoient des passages bruitistes (« Strike ») faits de notes tenues, chuintements, ostinatos, claquements, trilles, glissandos… (« Printemps »), mais aussi des atmosphères foisonnantes de fanfare, énergiques, puissantes et dansantes (« Le bal du dimanche »). D’ailleurs, la rythmique – élément central de Workers – passe de lignes heurtées (« Le bal du dimanche ») à des phrases torturées (« The Child ») ou des accélérations vigoureuses (« Strike »). La voix – essentiellement utilisée comme un instrument à vent ou à cordes (« La mémoire des vaincus ») – et les soufflants alternent unissons (« The Child »), chœurs (« Printemps ») et contrepoints (« Strike »). Les chorus sont relevés : spirales du saxophone alto dans « Printemps », trombone véloce et débridé dans « Le bal du dimanche », clarinette basse en mode berceuse contemporaine (« The Child »), batterie déchaînée (« Le bal du dimanche »)… Les duos sont épicés, à l’instar de la contrebasse, mobile, ronde et boisée, qui dialogue avec la voix, puissante et mobile (« Le bal du dimanche »), mais aussi le slam ou le piano avec la clarinette (« Strike »).

La bande son de « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » par le Kami Octet :  providentiel par les temps qui courent...


Le disque

Workers – Une musique populaire
Kami Octet
Emilie Lesbros (voc), Pascal Charrier (g), Yann Lecollaire (cl, bcl), Julien Soro (as), Simon Girard (tb), Paul Wacrenier (p), Leïla Soldevila (b) et Nicolas Pointard (d).
Naï Nô Records – NN2022CD
Sortie en novembre 2022

Liste des morceaux

01. « Le Bal Du Dimanche » (11:46).
02. « The Child » (7:26).
03. « Printemps » (4:35).
04. « Strike », Charrier & Lesbros (14:04).
05. « La Memoire Des Vaincus » (07:57).
06. « L'Espoir » (4:24).

Toutes les compositions sont signées Charrier, sauf indication contraire.


28 janvier 2023

Jim Funnell’s Word Out au Barbizon

Après son passage au Berklee College of Music, Jim Funnell anime Afuriko, un duo aux racines africaines, formé avec la percussionniste Akiko Horii, et Word Out, un groupe à géométrie variable. Pour le premier set du concert du 5 janvier 2023, Funnell présente Word Out en trio, avec Chris Jennings à la contrebasse et Jeff Boudreaux à la batterie.

Jim Funnell (c) PLM

Word Out se produit au Barbizon, en plein milieu du treizième arrondissement de Paris. Le Barbizon a d’abord été un cinéma, qui a ouvert ses portes en 1911, rue de Tolbiac. Mais le cinéma a dû cesser ses activités en 2006, avant d’être démoli en 2011. A sa place, ont été construits un immeuble d’habitations et une salle d’événements. C’est en 2022 que le Barbizon devient un club, avec une programmation éclectique – jazz, blues, funk, rock, world… – autour d’un restaurant et d’un bar.

Chris Jennings (c) PLM

Les six morceaux sont signés Funnell. Bill Evans est clairement revendiqué (« Echoes of Cyan », basé sur « Blue in Green ») ou présent en filigrane dans des compositions impressionnistes (« Full Circles », « Pioneer of the New Dream »). La mélodie heurtée de « Crop Circle Crackle » évoque plutôt Thelonious Monk. Quant à « Greenpoint Graffiti », il se développe à partir d’un thème-riff. Dans tous les cas, Funnell fait preuve d’une belle créativité mélodique. La structure des morceaux reste le plus souvent dans une veine bop : thème – solos – thème. La pulsation, solide (« Greenpoint Graffiti ») et entraînante (« Full Circles »), s’appuie sur les lignes puissantes de la contrebasse et l’énergie foisonnante de la batterie, voire, parfois, sur une walking et un chabada (« Crop Circle Crackle ») solides.

Jeff Boudreaux (c) PLM

De son passé new Orléanais, Boudreaux a gardé un sens de la fanfare : des frappes mates et sèches (« Full Circle »), avec des accents funky dans un esprit hard-bop (« Crop Circle Crackle »), qui font des merveilles dans les stop-chorus (« Greenpoint Graffiti »). Ce qui ne l’empêche pas de se montrer calme et chantant quand il faut (« Echoes of Cyan »). Une sonorité limpide et boisée (« Full Circle »), une musicalité intense (« Echoes of Cyan») et une écoute attentive (« Greenpoint Graffiti ») : Jennings fait partie des contrebassistes qui privilégient les interactions plutôt que le maintien inamovible de la carrure. Funnell, pour sa part, navigue entre phrasé be-bop (« Crop Circle Crackle »), jeu rythmique (« Greenpoint Graffiti ») et lignes mélodieuses (« Pioneer of the New Dream »), avec moult variations (« Nicaea (Holy, Holy, Holy) » en solo a capella) et, toujours, un swing robuste («  Full Circle »). 

Jim Funnell’s Word Out mixe tradition et modernité dans un néo-bop mélodieux et enjoué.

28 décembre 2022

L’ETE à la médiathèque Marguerite Yourcenar…

Le 3 décembre, la médiathèque Marguerite Yourcenar, spécialisée dans la musique, accueille le trio ETE pour le concert de clôture de l’édition 2022 du Festival Monte le Son. Le trio ETE, c’est Andy Emler au piano, Claude Tchamitchian à la contrebasse et Eric Echampard à la batterie. Le trio piano – contrebasse – batterie est sans doute l’une des formules les plus emblématiques du jazz et, avec ETE, les auditeurs peuvent s’attendre à bien des surprises…

Andy Emler - 3 décembre 2022 (c) PLM
D’ailleurs le public ne s’y trompe pas : le bel amphithéâtre de cette médiathèque du quinzième arrondissement de Paris affiche complet ! Et pourtant, comme le constate Emler pendant le concert : « [aujourd’hui] c’est un sacerdoce de programmer des musiques [instrumentales] comme les nôtres », et d’ajouter, plaisantin, « mon père me dit souvent : avec ton talent, pourquoi tu ne fais pas beaucoup d’argent ? J’explique ce qu’est une Vocation… ». Dans le même registre, il commente également la faible diffusion des musiques improvisées tant à l’antenne que sur disque : « c’est la fameuse histoire du gars qui vient me voir après le concert et qui me dit : « Ah Andy ! j’ai acheté le disque du trio ». Je le regarde et lui dis « Ah ! c’est vous ! »

Créé au début des années deux mille, le trio ETE s’appuie sur la section rythmique du MégaOctet, grand orchestre à dimension variable dirigé par Emler. Après Tee Time (2003), A quelle distance sommes-nous ? (2005) et Sad and beautiful (2014), le trio a sorti The Useful Report, le 11 février 2022, disque en hommage aux premiers rapports écologistes publiés dans les années 70...  

Pendant près d’une heure et demie, le trio ETE enchaîne la plupart des morceaux de The Useful Report. Emler, Tchamitachian et Echampard privilégient les mouvements d’ensemble (« The Document »). Les mélodies sont essentiellement esquissées via de courtes phrases glissées ça-et-là au gré des développements, par l’un des trois musiciens. Exceptions qui
confirment la règle : « The Endless Hopelude », une phrase tourmentée du piano et de la contrebasse à l’archet qui rappelle un peu Olivier Messiaen, « La main engloutie dans la neige » – titre improvisé avec humour par Emler, car basée sur « Des pas sur la neige » et « La cathédrale engloutie », deux préludes de Claude Debussy – dans laquelle les lignes arpégées, les accords solennels et les dissonances subtiles du piano s’inscrivent tout à fait dans l’esprit debussyste, et « Tee Time » (tiré de Sad and Beautiful), avec ses citations (« Ave Maria », « Au clair de la lune »…). Si la plupart des morceaux est clairement marquée par le dynamisme d’un rock progressif sur-vitaminé (« The Resistant »), la musique du trio s’appuie également sur les boucles de de la musique répétitive (« The Real »), la sophistication des constructions contemporaines (« The Lies »), le raffinement de la musique du début XXe (« Broken glace »), l’élégance de la musique de chambre (« The Worries »)… et, bien entendu, la pâte sonore et l’ingéniosité propres au jazz (« No Return »).

Eric Echampard - 3 décembre 2022 (c) PLM

Echampard navigue entre enchaînements véloces (« The Real »), coups mats, secs et parfois brutaux (« The Resistant »), frappes « tribales » sur les peaux (« Tee Time »), cliquetis touffus (« No Return »), effets percussifs (« The Fake »), frémissements ténus (« The Endless
Claude Tchamitchian - 3 décembre 2022 (c) PLM
Hopelude »)… avec une pulsation et un à-propos exceptionnels. Que ce soit le bourdon (« The Fake »), la pédale frappée sur le chevalet (« The Document ») et les airs sombres (« The Lies ») joués à l’archet, ou les riffs entraînants (« The Resistant »), les motifs en double cordes et les glissando (« Tee Time »), les envolées (« The Worries ») et les lignes mélodieuses (« La main engloutie dans la neige ») en pizzicato, Tchamitchian a un jeu intense et une présence imposante. Même si Emler « aime l’air », comme il le dit en rigolant, son piano est plutôt volubile (« The Real ») ! Il aligne avec virtuosité et créativité des pédales (« No Return » ), ostinato (« The Real »), boucles (« The Endless Hopelude »), série d’accords denses (« The Document »), crépitements de notes (« The Fake »), clusters (« The Worries »), jeu dans les cordes (« Broken glace »), course-poursuite avec la contrebasse (« No Return »), clins d’yeux espiègles (« Tee Time »)… avec une énergie, un souffle et une bonne humeur communicatifs.

A partir d’une instrumentation acoustique typique du jazz, la musique d’Emler – Tchamitchian – Exchampard puise sa puissance dans le rock et sa finesse dans la musique classique. Sans leader, mais avec trois voix fusionnelles, ce Power Trio raconte plein d’histoires aussi foisonnantes que passionnantes ! Un Must !

Trio ETE - 3 décembre 2022 - Médiathèque Marguerite Yourcenar (c) PLM

27 décembre 2022

Jazz Migration souffle ses vingt bougies…

Née en 1993, l’Association Jazzé Croisé (AJC et ex-AFIJMA) regroupe près de quatre-vingt-dix diffuseurs, dont la programmation tourne essentiellement autour d’un jazz contemporain novateur. Les actions de l’AJC visent à développer les échanges entre des musiciens étrangers et français : Una striscia di terra feconda est un festival italo-français, The Bridge rapproche des artistes nord-américains et français, c’est la Scandinavie qui est à l’honneur du French Nordic Jazz Transit, Jazzdor se partage entre Strasbourg et Berlin...

Jazz Migration a été créée en 2002 pour proposer un accompagnement professionnel (formations autour des métiers de la diffusion musicale, atelier avec des professionnels européens de la diffusion…) et artistique (résidence, concerts, festivals…) de deux ans aux groupes lauréats du concours. Depuis sa création, plus de deux cent trente musiciens sont passés par Jazz Migration et plus de mille concerts ont été organisés… 


Pour fêter ses vingt ans, Jazz Migration organise deux soirées à la Dynamo, à Pantin. Les lauréats de Jazz Migration #8 se produisent le mardi 29 novembre et vingt musiciens passés par Jazz Migration se donnent rendez-vous sur scène le mercredi 30 novembre pour un grand concert gratuit, précédé d’un cocktail. La Dynamo, convertie en fosse sans sièges, a quasiment fait le plein. Jazz Migration célèbre son anniversaire avec panache : une bière artisanale brassée en Seine-Saint-Denis et un sous-verre à l’effigie des vingt musiciens sont offerts aux spectateurs dans le sac des vingt ans ! Le concert est également retransmis le 3 décembre sur France Musique, dans le Jazz Club d’Yvan Amar.


Philippe Ochem - 30 novembre 2022 - La Dynamo (c) PLM

La première partie dure environ une heure, avec sept morceaux au programme. Philippe Ochem introduit le concert et en profite pour remercier tous les partenaires. Benjamin Flament coordonne cette soirée exceptionnelle avec Leïla Martial à la voix, Théo Ceccaldi et Clément Janinet au violon, Maëlle Desbrosses à l’alto, Bruno Ducret au violoncelle, Hélène Duret à la clarinette, Emile Parisien au saxophone soprano, Raphaël Quenehen au saxophone alto, Laurent Bardainne au saxophone ténor, Morgane Carnet au saxophone baryton, Aymeric Avice à la trompette, Fidel Fourneyron au trombone, Christophe Girard à l’accordéon, Paul Jarret à la guitare, Anne Quillier au Fender Rhodes, Sébastien Palis au piano, Christophe Hache à la contrebasse, Jean-François Riffaud à la basse, Héloïse Divilly et Antonin Leymarie à la batterie.

Quillier et Palis improvisent d’abord dans une ambiance de science-fiction, avec des nappes de sons électro minimalistes et des bruitages spatiaux. Le dialogue s’emballe et les crépitements de notes au milieu des grésillements, bourdonnements, déflagrations, vrombissements et autres claquements, penchent vers la musique contemporaine. « Tân Sơn Nhất » – en référence à l’aéroport international d’Hô Chi Minh-Ville – est une composition signée Hache pour le Circum Grand Orchestra. Le morceau, touffu, est construit en plusieurs parties. Dans un décor toujours très électro, Martial déclame un texte en yaourt, sa diction rappelle parfois celle des Muezzins. L’orchestre joue ensuite une longue phrase rubato, lente et lancinante, comme une transition, avant le duo pétillant d’Avice et de Fourneyron. Dans le mouvement suivant, l’orchestre part à l’unisson sur une rythmique musclée, avec quelques voix qui se décalent de temps en temps, un peu dans l’esprit M’Base. Hache prend ensuite un chorus a capella, véloce mélodieux et profond. La conclusion est une sorte de lamentation…

Leïla Martial - 30 novembre 2022 - La Dynamo (c) PLM

Un sextet – Martial, Desbrosses, Ceccaldi, Janinet, Ducret et Parisien – s’installe sur une coursive latérale pour jouer « Spam d’oie future II », une compilation de morceaux. Sur une pédale lancinante en pizzicato, les vocalises incantatoires soulignées par les traits de l’alto évoquent ça-et-là la musique moyen-orientale, mais aussi la musique folk, notamment lors des passages en scat ou en yaourt. Ce tour de chant débouche sur une envolée manouche, avec une pompe, un discours virtuose du soprano et des vocalises rythmiques. Après des échanges entre free et musique contemporaine, le soprano joue une mélodie nostalgique sur fond de cordes, puis Martial oriente le morceau dans une direction quasiment arabo-andalouse, avec une montée en tension renforcée par les pompes, la voix, tendue et la ligne ardente du soprano. Changement de décor avec le « Hula Vamp » de Jean-François Riffaud : après une introduction mécaniste – grincements, sifflements, grondements, sirènes… dignes d’une usine – l’auditoire est propulsé à Hawaï ! Chœur des soufflants nonchalant, guitare slide, batterie régulière et froufroutante, couleurs bluesy… le climat est nostalgique et vaporeux. Retour sur la coursive, où Martial, Girard et Divilly (au frottoir) interprètent « Valse à vingt temps », chanson-anniversaire composée par la chanteuse et l’accordéoniste pour l’occasion. Sur un air de musette entraînant, Martial chante une chanson à texte sur Jazz Migration, pleine de verve et de clins d’yeux. Duret, Carnet, Fourneyron et Quenehen reprennent le « Gloria » de la Messe de Nostre Dame de Guillaume de Machaut, sur une adaptation de l’arrangement de Quentin Biardeau pour les quatre saxophones du Quatuor Machaut. La ligne élégante de la clarinette flotte sur l’alto, le baryton et le trombone, qui jouent un unisson majestueux. Fort de ses contrepoints mélodieux et de ses croisements de voix gracieux, le développement plonge l’auditoire dans la Renaissance et le Baroque. Le premier set s’achève sur « Lila », un thème de Bardainne, écrit pour le quartet Limousine. Après une courte introduction mélodique au saxophone ténor, Bardainne se met derrière un clavier et fait place à un jazz qui navigue entre pop et musique de film. Ostinato du quatuor à cordes, basse grondante, batterie puissante et régulière, phrases minimalistes de la guitare et motifs mélodiques en boucle du clavier montent en puissance tout au long du morceau jusqu’au final qui éclate en effets électro. 

Un concert éclectique, audacieux, foisonnant et intense, parfaite image de l’Association Jazzé Croisé et superbe cadeau pour les vingt ans de Jazz Migration !

23 décembre 2022

Pianomania marathon aux Bouffes du Nord...

Après une première édition particulièrement réussie en 2019, Pianomania est de retour du 18 au 22 novembre 2022. Dans la salle Pleyel, le théâtre Marigny, le théâtre de l'Athénée et le théâtre des Bouffes du Nord, l’affiche est toujours aussi éclectique, de Jamie Cullum à Yaron Herman, en passant par Paul Lay, Bojan Z, Eric Legnini, Gonzalo Rubalcaba… pour n’en citer que quelques-uns !

Le 20 novembre, Laurent de Wilde succède à Baptiste Trotignon pour la programmation du Jour et de la Nuit du Piano aux Bouffes du Nord. De onze heures à vingt-trois heures, treize pianistes se succèdent sur scène : la matinée voit défiler Edouard Ferlet, Leïla Olivesi, Benjamin Moussay et Cheick Tidiane Seck. A partir de quinze heures, c’est Giovanni Mirabassi, Christophe Chassol, Pierre de Bethmann, Mario Canonge, Clelya Abraham et Bernard Lubat qui se relaient. Le concert de vingt heures se déroule en deux parties : d’abord Grégory Privat, puis un duo entre Wilde et Alain Jean-Marie, qui remplace au pied levé Ray Lema, indisponible pour raison de santé. L’acoustique limpide de ce beau théâtre sert à merveille les deux Steinway & Sons D 274 fournis par Quintessence, et que Bastien Herbin ne cesse de bichonner, tout au long de la journée.

Laurent de Wilde - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM


Edouard Ferlet

C’est un plaisir de retrouver Ferlet au programme du Jour et de la Nuit du Piano. L’artiste propose Pianoïd, projet créé en 2015 aux Bouffes du Nord dans le cadre du festival Beyond My Piano. Pianoïd, c’est un piano Silent, un Disklavier, système de piano mécanique automatisé conçu par Yamaha en 1987, et un contrôleur MIDI pour que le musicien puisse orchestrer sa musique. Ferlet prépare également ses pianos à l’aide de réglettes, de pinces et de ficelles, qu’il glisse entre les cordes et dans la table d’harmonie pour en sortir des sons inouïs. En vrai synesthète, au gré des morceaux, Ferlet change la couleur de la guirlande de LED qui illumine le Disklavier…

Edouard Ferlet - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

Ferlet utilise principalement le Disklavier comme instrument rythmique avec des ostinatos, des courts motifs récurrents (« Sundog », hommage à Moondog), des boucles évolutives à la manière des minimalistes américains (« Rockomotive ») ou des leitmotiv énergiques auxquels répond le piano du tac au tac (« Chi »). Fidèle à lui-même, Ferlet soigne ses mélodies (« Skin »), garde un esprit ludique (« Chi »), reprend les rythmes du Disklavier aux mailloches dans son piano et installe des dialogues plein de verve avec son partenaire mécanique…

Pianoïd navigue entre jazz (« Skin »), blues (« Sundog »), musique électronique (« Prelude n°1 in A minor »), école répétitive (« Rockomotive »)… et, bien sûr, les contrepoints de Johann Sebastian Bach qui ne sont jamais très loin. Un set joueur et réjouissant !


Leïla Olivesi

Il est rare de pouvoir écouter Olivesi en solo ! La pianiste est plutôt connue avec son nonet (Astral, Suite Andamane), ses quintet (Frida, L’étrange fleur, Tiy) et son quartet (Utopia).

Leïla Olivesi - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

Grande admiratrice de Duke Ellington, Olivesi commence le concert par « Prelude To a Kiss », déjà au répertoire de Tiy. La pianiste dédie ce morceau à Peter Brook, décédé en juillet 2022, et à qui elle doit ses premières émotions théâtrales quand elle avait treize ans, lors d’une représentation de La tempête de William Shakespeare… aux Bouffes du Nord ! La mélodie tranquille, agrémentée d’ornementations et traits arpégés, laisse bientôt place à du stride, avec sa pompe et son swing. Tiré de son dernier disque, « Astral » est une ballade aux allures d’étude, dont le balancement n’est pas sans évoquer de loin en loin « African Flower », toujours d’Ellington. En hommage à la pianiste Geri Allen, Olivesi reprend « Drummer’s
Song », d’abord porté par des envolées vives appuyées sur un ostinato, puis développé dans une veine musique contemporaine. Pour rester dans le monde des femmes pianistes, elle continue avec « Scorpio », composition de Mary Lou Williams traitée en zig-zag, avec des changements rythmiques qui débouchent sur un accompagnement de boogie-woogie. « Missing CC », à la mémoire de Claude Carrière, autre grand « Ellingtomane », disparu en 2021, se partage entre stride, ambiance des îles et ode majestueuse. Olivesi termine son set avec « Con Alma », tiré d’Utopia, qui passe des vagues debussystes à des phrases méditatives, avant de se conclure par un swing entraînant.

La musique d’Olivesi panache avec élégance modernité mélodique et rythmique swing.


Benjamin Moussay

Aux claviers ou au piano, dans un environnement électrique ou acoustique, que ce soit du jazz contemporain ou du jazz rock progressif, avec ses trios ou dans les formations de Louis Sclavis, Bernard Struber, Sylvain Cathala, Airelle BessonMoussay nage comme un poisson dans tous les océans !

Benjamin Moussay - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

Le Jour et la Nuit du Piano est l’occasion de partager quelques titres de Promontoire, premier enregistrement en solo de Moussay, sorti chez ECM en 2020. Dès l’entame de « 127 », la puissance du touché et la palette des nuances mettent en relief la magnifique sonorité du Steinway. Le discours recherché de « Promontoire », avec ses échanges astucieux entre main droite et main gauche, révèle un sens mélodique manifeste. Le caractère cinématographique de « Horses », accentué par des variations de volume sonore, fait ressortir la cohérence des développements. Plus introspectif et mélancolique, « Villefranque » évolue lentement, bercé par des phrases subtiles. Changement de décor avec « Don’t Look Down » : un motif ultra-rapide et un accompagnement minimaliste forment des boucles, dans une atmosphère de musique contemporaine percussive. « Haka », composé pour le spectacle La montagne du Collectif Bonheur Intérieur Brut, tourne autour d’une belle mélodie, qui ressemble également à une bande originale de film.


Beaucoup d’idées, d’intensité et d’émotions : un superbe duo entre Moussay et son piano !


Cheick Tidiane Seck

Avant d’être l’un des piliers de la scène world music (Mandingroove – 2003) et de réaliser des disques avec Hank Jones (Sarala – 1995) ou Dee Dee Bridgewater (Red Earth – 2007), Seck s’est formé à Bamako dans les années 70, a fait le métier à Abidjan jusqu’au milieu des années 80, puis s’est installé à Paris en 1985 pour jouer avec Salif Keita. Depuis, il se partage entre la France, le Mali et les Etats-Unis…

Cheick Tidiane Seck - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

Au répertoire de Seck, des morceaux de Kelena Fôly, qui sort le 18 novembre 2022 chez Komos Jazz. Dans « Kana Kassi », les longues lignes rapides, staccato et aigües rappellent la kora et les vocalises ont des accents bluesy. Seck a un jeu très rythmique avec des motifs de basse minimalistes et récurrents, sur lesquels se déroulent des mélodies touchantes, comme celle de « Lambé ». « Aimé Césaire », hommage au Poète de la Négritude, écrit pour les cent-vingt ans de l’abolition de l’esclavage, est aussi un jeu de mots espiègle avec « aimez ces airs »… Sur un thème lancinant aux teintes bluesy, Seck déclame « Le souffle des ancêtres », poème de Birago Diop (Leurres et lueurs) :

« Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres,
La voix du feu s'entend,
Entends la voix de l'eau.
Ecoute dans le vent
Le buisson en sanglot :
C'est le souffle des ancêtres… »


Dédié à Joe Zawinul, Hank Jones, Randy Weston, Ornette Coleman, Manu Dibango, Tony Allen… autant de musiciens qui ont compté dans sa vie, l’émouvant « Motherless Child » démarre par un blues typique. Seck achève son tour de chant avec un « Niger River » aux allures de berceuse.

Aux confins du jazz, de la tradition mandingue et du blues, la musique de Seck est à la fois énergique et mélodieuse, entraînante et captivante.


Giovanni Mirabassi

Mirabassi n’a pas vingt ans quand il accompagne Chet Baker ou Steve Grossman… et à peine vingt-deux quand il s’installe à Paris. Depuis, le pianiste transalpin multiplie les projets en trio, en solo ou en quartet, avec moult chanteuses et chanteurs, sur des thématiques qui vont des chants révolutionnaires à la musique classique, en passant par les chansons à texte, le Real Book ou ses propres compositions.

Giovanni Mirabassi - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

Lors du confinement, Mirabassi a voulu garder des liens avec son public et lui a proposé de lui faire parvenir des « pensées isolées » sous forme de textes, dessins, photos… sur lesquelles il a improvisé. De là est né Pensieri Isolati, projet qui a fait l’objet d’un spectacle audio-visuel,

avec une création du vidéaste Malo Lacroix, et d’un disque, sorti le 24 septembre 2021 chez Jazz Eleven. Mirabassi joue des pièces de Pensieri Isolati et « Le chant des partisans », morceau fétiche, notamment enregistré dans Avanti! (2000). Ses longues phrases rubato, délicates ou foisonnantes, superposées ou légèrement décalées, fleurent bon le romantisme. Quelques touches pop et un swing subtil rappellent que le jazz n’est jamais bien loin…

Des pensées isolées de Mirabassi se dégage le parfum mélancolique d’« un peu de beauté qu’il a trouvé autour de lui et qu’il souhaite partager avec d’autres… »


Christophe Chassol

Christophe Chassol - Pianomania
20 novembre 2022 © PLM
De formation plutôt classique – Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris et Berklee College of Music – Chassol a définitivement balayé les frontières musicales : classique, musique contemporaine, jazz, variété, cinéma, musiques du monde, télévision, publicité… rien qui ne fasse partie de son monde, comme il le démontre pendant sa chronique hebdomadaire sur France Musique.

Chassol anime son concert un peu comme une chronique en joignant la parole au geste. Il explique ce qu’il joue – « Sol bémol… Fa dièse… » –, devise avec le public – « j’aime bien les grilles d’accords » –, chante les notes de ses lignes mélodiques ou siffle les trilles d’un merle. Le premier morceau s’apparente à une étude : sur une pédale en Sol bémol, Chassol s’amuse à descendre la gamme, introduit des boucles, esquisse un motif mélodique, puis prend un malin plaisir à introduire des ruptures rythmiques. « NOLA Chérie », musique du film éponyme que Chassol a publié en 2011, s’articule autour d’une suite d’accords à partir d’un La bémol, de multiples variations rythmiques et d’une ligne mélodique prétexte. Quant à « Big Sun », morceau-titre d’un disque sorti en 2015, il flirte avec la musique contemporaine, tout en gardant des progressions rythmiques et un phrasé plutôt jazz.

Ludiques, expressifs et surprenants, les solos de Chassol rivalisent d’ingéniosité.


Pierre de Bethmann

Pierre de Bethmann - Pianomania
20 novembre 2022 © PLM
A l’orée des années 90, après des études commerciales, Bethmann s’oriente vers le piano jazz et part étudier à la Berklee School of Music de Boston. De retour en Europe, il monte des groupes phares des années 1990 et 2000 – le trio Prysm, l’Ilium quintet, le Medium ensemble – et participe à de multiples formations.

Chez Hélène Dumez, à Marseille, quatorze artistes ont enregistré des albums en piano solo, tous édités sur le label maison, Paradis Improvisé. Même s’il trouve que le solo s’apparente à un « exercice d’équilibriste », Bethmann (comme Jean-Marie et Privat) a fait partie des heureux élus, et sorti Chaud-froid le 21 octobre 2022. Le morceau-titre, à la fois savant et pétillant, lorgne vers l’abstraction de la musique contemporaine. Avec ses phrases heurtées, ses dissonances, ses brisures rythmiques… « Temps dense » a des côtés monkiens. Cynthia Abraham rejoint le pianiste pour les deux derniers morceaux. Les vocalises claires et puissantes se mêlent aux lignes en pointillés du piano et donnent à « Knab » une allure de Lied, presque romantique. La mélodie de « Vanités » s’inscrit dans la lignée des airs du début vingtième, avec une montée en tension palpable dans le dialogue imposant entre la voix et le piano.

Cynthia Abraham - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

La musique de Bethmann est spirituelle à tous les sens du terme – fine, créative, éthérée – et Abraham y apporte une touche solaire !



Mario Canonge

Canonge commence par la musique latine, puis fonde le groupe de jazz-rock Ultramarine, avec Nguyen lê. Se partageant entre la musique caribéenne, la variété et le jazz, Canonge écume le monde. Depuis une dizaine d’années, en compagnie de son alter ego, le contrebassiste Michel Zenino, il est en résidence permanente au Baiser Salé, tous les mercredis.

Mario Canonge - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

Canonge reprend des morceaux de Mitan (2011) et de Zouk Out (2018). « A fleur de terre » tournoie, emportée par une mélodie dansante et un accompagnement rythmique entraînant. Même ambiance des îles pour « Half Way There », avec une densité rythmique qui ne se dément pas. Hommage à l’écrivain Léon-Gontran Damas, « Les trois fleuves » draine swing et nostalgie, avec vigueur ! Edouard Glissant, autre figure marquante de la littérature créole, se voit dédié « Poésie du chaos ». La jolie valse est pimentée de clins d’yeux be-bop, stride, blues… Canonge continue le bal avec « Entre la Pelée et l’Ararat », danse luxuriante et irrésistible qui clôture le set.



Canonge allie musicalité, pulsation et puissance : tous les ingrédients d’une musique excitante !


Clelya Abraham

Abraham débute par le violon, avant de passer au piano et de rejoindre le Centre des Musiques Didier Lockwood. Elle trouve sa voie aux côtés de Maë Defays, Teddy Sorres, Ora Project… et monte un quartet avec Tilo Bertholo à la batterie, Samuel F’Hima à la contrebasse et Antonin Fresson à la guitare, puis Abraham Réunion avec son frère Zacharie à la contrebasse, et sa sœur Cynthia au chant et à la flûte.

Clelya Abraham - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

Abraham joue des morceaux de La source, album enregistré avec son quartet et sorti en février 2022. Le morceau éponyme est une mélodie sobre, à la manière d’une comptine, sur

un rythme chaloupé. Comme il se doit, le thème-riff de « Padjanbel », un rythme guadeloupéen, est vif et touffu. Inspiré par Canonge, « Ritournelle » alterne passages dansants et traits mélodiques simples. Sur des accords rythmiques puissants, « Hurricane » se développe furieusement. Composé il y a deux semaines, le dénommé (par intérim) « Balance » ressemble à une ballade impressionniste. Une autre composition inédite – pour le prochain disque ? – revient à une ambiance dansante énergisante. Abraham conclut son set avec « M.A. Style » et ses accords trapus.

Dans une veine entraînante, Abraham s’approprie la tradition musicale créole en y mettant sa touche mélodique personnelle.


Bernard Lubat

Des conservatoires à Uzeste, des bals aux salles de concerts, de la variété à la musique contemporaine, de la poésie au cinéma, des percussions à l’accordéon… le voyage de Lubat est tout sauf une sinécure !

Bernard Lubat - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

« Autumn Leaves » est une véritable partie de rugby : placages brutaux d’accords, mêlée violente de clusters, courses-poursuites haletantes d’arpèges, séquences bondissantes de croches, percussions explosives de notes… jusqu’à aplatir le thème dans l’en-but, tout en douceur ! Après un coup félon sur le piano, le deuxième thème commence par un mouvement mélodieux sur une pédale, bifurque vers la musique contemporaine, avant de revenir à une walking rapide et des phrases galopantes, parsemées d’accents bluesy. Lubat enchaîne d’ailleurs sur un blues, passe à du slam – « Question… Ecoute… Je sais plus où ça commence… La musique… » – puis s’en va…

Toujours imposante, la musique de Lubat ne peut laisser indifférente…


Grégory Privat

Privat se partage d’abord entre ses études d’ingénieur et le piano, mais c’est finalement la musique qui l’emporte ! Après avoir joué avec le groupe TrioKa et rencontré des musiciens tels que Sonny Troupé, Guillaume Perret, Jaccques Schwarz-Bart… les albums se succèdent : Ki Koté (2011), puis Tales of Cyparis (2013), Luminescence (2015), Family Tree (2016) et Soley (2019).

Grégory Privat - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

En janvier 2022, Privat sort Yonn, en solo, et il joue cinq des onze morceaux du disque. Mélodie aux contours sentimentaux, « Respire » se déroule par vagues de boucles sur un ostinato et des envolées virevoltantes. « L’horloge créole » diffuse une nostalgie quasiment

romantique. La berceuse « Pas pléré » se balance doucement au gré d’un phrasé précis et tout en nuances. Entraînant, « Song For Jojo » est davantage marqué par la musique créole. Privat fait monter la tension avec une main droite démonstrative et une main gauche minimaliste et vigoureuse. Le thème-riff du « Chapelier » est astucieusement imbriqué dans le développement du morceau et, pour finir, le pianiste le fait chanter par le public, puis s’amuse : il accompagne rythmiquement le chœur, esquisse des pas de danse, grogne de plaisir, court jouer sur le deuxième Steinway…

Des mélodies raffinées et des développements exubérants, servis par un touché net et ferme : Privat propose une musique alléchante !


Laurent de Wilde et Alain Jean-Marie

Pour conclure le Jour et la Nuit du Piano, Wilde et Jean-Marie dialoguent sur deux Steinway placés tête-bêche. Quand une légende du piano, qui joue depuis plus de soixante ans dans tous les styles et toutes les configurations, rencontre un musicien, philosophe, écrivain, animateur radio et fou de sons, le résultat ne peut qu’être détonnant !

Alain Jean-Marie et Laurent de Wilde - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

Pour se chauffer, le duo commence par le standard « On a Green Dolphin Street », interprété dans une veine be-bop, avec un piano mélodique et l’autre rythmique. Même approche dans « Blues on The Corner », thème de McCoy Tyner : pendant qu’un piano maintient la carrure, avec un passage en walking, l’autre développe ses idées, toujours dans un esprit bop. Wilde dédie le « Pannonica », de Thelonious Monk, à sa fille, présente dans la salle et elle-même
prénommée Pannonica… La mise en place s’affermit et les interactions se font plus subtiles, avec des accords ou motifs pour souligner les phrases du compères. La « Fleurette africaine » de Duke Ellington donne l’occasion à Wilde de jouer du balafon ! Enfin, plutôt de sonner comme ce vénérable ancêtre du jazz, comme le décrit, grosso modo, André Schaeffner... grâce à de la Patafix ! Jean-Marie badine avec le thème, sans oublier quelques notes bleues, supporté par un riff entraînant de Wilde. Sur le standard « Autumn in New-York », les deux pianos distillent un swing contagieux, toujours dans une lignée plutôt bop. « I Miss You Dad », signé Wilde, se développe paisiblement à partir d’une mélodie tranquille et les deux pianos se soutiennent mutuellement avec à-propos. Retour à Monk : après l’exposition touffue d’« Epistrophy », le morceau swingue avec force, porté par une walking bop ou une pompe stride. Le rappel laisse place à de belles variations, denses, touffues et teintées de blues.

Quand bien même nous risquons une « Intoxication pianomentaire », comme nous prévient Wilde, impossible de bouder son plaisir !


Rien à rajouter : le Jour et la Nuit du piano est une splendide initiative... Salutaire !