23 juin 2026

Tressages - Amandine Habib

Passée par les conservatoires de Marseille et de Lyon, Amandine Habib a complété sa formation classique par l'étude de musiques traditionnelles, notamment celles du Laos. La pianiste est aussi directrice artistique de la Compagnie Nine Spirit, montée en 1999 par Raphaël Imbert.

Après Around Bach en 2015 et Les Ondes, autour de François Couperin et Claude Debussy, publié en 2022, Habib sort Tressages le 22 mai 2026 sur le label Nine Spirit. Au programme, trois solos, huit duos et sept trios avec, au gré des morceaux, Éric-Maria Couturier au violoncelle, Imbert aux saxophones et Jean-Luc Di Fraya aux percussions et à la voix. Habib invite également l'accordéoniste Théo Ould pour « La Cupis ». Côté répertoire, fidèle à son éclectisme, Habib propose des pièces pour clavecin de Couperin (« Les barricades mystérieuses » et « Les Dominos »), Jean-Philippe Rameau (« La Cupis » et « Le rappel des oiseaux ») et Louis Couperin (« Chaconne »), un lied de Robert Schumann (« Auf einer Burg »), la « Sonate pour violoncelle » de Debussy, deux œuvres de compositrices américaines trop peu connues, « By The Still Water » d'Amy Beach et « Troubled Water » de Margaret Bonds, des chants traditionnels (« Before The Last Journey », « Why Shall I Go », « El cant dels ocells » et « My Mother Wanted To See My Wedding Day - Little Fun Bug »), « Railroad » de Meredith Monk, « Sometimes I Feel Like A Motherless Child » de Samuel Coleridge-Taylor et « Hymn For Freedom » d'Oscar Peterson. Par ailleurs Couturier joue une « Fantaisie électrique sur Couperin », puis, en compagnie d'Habib, ils s'inspirent d'un air de Julius Eastman pour « Evil Nigger Memories ». Pour clore l'album, la pianiste et Di Fraya rendent hommage à la religieuse-pianiste éthiopienne Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou (« Reminiscence To Emahoy »).

Dans les morceaux en solos d'Habib (« By The Still Water »), les chorus a capela du piano (deuxième partie de « Sometimes I Feel Like A Motherless Child »), les duos avec Couturier (« Auf einer Burg ») ou le trio avec Ould (« La Cupis »), Tressages penche vers la musique classique tant au niveau des phrasés, nets et précis, que des rythmes, équilibrés et réguliers. Les bourdons du violoncelle (« La Cupis ») et le lyrisme de ses lignes étirées (« Before The Last Journey ») servis par une sonorité flamboyante (« My Mother Wanted To See My Wedding Day - Little Fun Bug ») et un legato soutenu (« El cant dels ocells »), accentuent la mélancolie qui se dégage de la plupart des morceaux (« Auf einer Burg »). Avec un déroulé lent, réverbéré et aérien, Couturier donne à la « Fantaisie électrique sur Couperin » un aspect théâtral, qui se retrouve également dans le sombre et puissant « Evil Nigger Memories ». Si la mélodie de la « Sonate pour violoncelle » (1915) évoque bien le début XXe, le pizzicato du violoncelle et les pompes du piano du deuxième mouvement ne sont pas sans rappeler le « Golligog's Cakewalk » de Children's Corner (1908). Quant aux boucles véloces et dynamiques de « Railroad », elles s'inscrivent davantage dans la musique minimaliste.

Les duos et trios avec Imbert et Di Fraya forment le versant jazz de Tressages. Les arrangements astucieux des pièces baroques (ou pas) se prêtent parfaitement aux développements intrépides du saxophone (« Les Dominos ») et aux poly-rythmes colorés des percussions (« Le rappel des oiseaux »). Habib joue souvent la partition (« Chaconne ») qui sert de décor aux variations syncopées (« Les barricades mystérieuses »), vives (« Les Dominos »), voire débridées (« Troubled Water ») d'Imbert, tandis que Di Fraya passe de frappes frémissantes (« Les Dominos ») à des cliquetis dansants (« Sometimes I Feel Like A Motherless Child ») ou à un foisonnement entraînant (« Troubled Water »), sans oublier ses vocalises aux accents méditerranéens dans « Why Shall I Go ». Dans l'« Hymn For Freedom », le saxophone superpose des motifs bluesy sur le thème repris par le piano et les roulements d'une marche joués par la batterie. Cette ambiance est aussi présente dans « Reminiscence To Emahoy », que les vocalises de Di Fraya rendent quasiment churchy.

Tressages assemble un patchwork de musiques baroques, romantiques, et traditionnelles dans un cross-over bigarré et séduisant.

Le disque

Tressages
Amandine Habib
Raphaël Imbert (ss, ts), Éric-Maria Couturier (cello), Théo Ould (acc), Amandine Habib (p) et Jean-Luc Di Fraya (perc).
Nine Spirit - CNS13151
Sortie le 22 mai 2026

Liste des morceaux

01. « Les barricades mystérieuses », François Couperin (5:56).
02. « La Cupis », Jean-Philippe Rameau (5:56).
03. « Before The Last Journey », Traditionnel (2:54).
04. « By The Still Water », Amy Beach (2:34).
05. « Sonate pour violoncelle », Claude Debussy (11:36).
06. « Fantaisie électrique sur Couperin », Éric-Maria Couturier (1:20).
07. « Les dominos », François Couperin (7:03).
08. « Auf einer Burg », Robert Schumann (3:09).
09. « Hymn For Freedom », Oscar Peterson (2:17).
10. « Evil Nigger Memories », Amandine Habib & Éric-maria Couturier (2:16).
11. « Chaconne - Why Shall I Go », Louis Couperin - Traditionnel (5:22).
12. « Railroad », Meredith Monk (1:49).
13. « Troubled Water », Margaret Bonds (6:43).
14. « El cant dels ocells », Traditionel catalan (3:56).
15. « Le rappel des oiseaux », Jean-Philippe Rameau (2:44).
16. « Sometimes I Feel Like A Motherless Child », Samuel Coleridge-Taylor (6:15).
17. « My Mother Wanted To See My Wedding Day - Little Fun Bug », Traditionnels (1:42).
18. « Reminiscence To Emahoy », Amadine Habib & Jean-Luc Di Fraya (2:10).

  

21 juin 2026

Célébrons Abdullah Ibrahim !

 

L'amour coule de source à l'Ermitage

Mercredi 17 juin 2026, le label Émouvance investit le Studio de l'Ermitage pour un double concert de lancement de disque : Silent Springs de Claude Tchamitchian et Vincent Lê Quang et Hymnes à l'amour <3 de Christophe Monniot et Didier Ithursarry.


Le programme de la soirée est alléchant : musiciens et professionnels du secteur sont venus en nombre, dont Bruno Angellini, Sophia Domancich, Andy Emler, Daniel Erdmann, Olivier Lété, Fabrice Martinez (co-directeur artistique du festival Les Émouvantes), Marc Perrone, Jean Rochard (auteur du texte du livret de Silent Springs)...

Silent Springs

Le concert commence par le duo Tchamitchian - Lê Quang, qui reprend six des sept morceaux de Silent Springs, en suivant l'ordre du disque. Seul « Guillaumos le grec » n'est pas interprété pendant la soirée, morceau déjà au répertoire de Naïri, album de Tchamitchian sorti en 2023 avec Catherine Delaunay et Pierrick Hardy.
 

Claude Tchamitchian - Studio de l'Ermitage - 17 juin 2026 © PLM


« Town At Dawn » se déroule paisiblement, comme le réveil d'une ville... Les phrases veloutées du saxophone ténor, à peine entrecoupées de quelques traits aigus, s'entortillent autour du riff grave de la contrebasse. Majestueuse et profonde, la contrebasse introduit « L'oiseau calme », morceau également au programme de Mythologies, quintet de Tchamitchian avec Martinez, Sakina Abdou, Christiane Bop et Christophe Marguet. Le saxophone soprano engage un dialogue délicat à base de questions-réponses dans un esprit proche de la musique classique. L'unisson de l'archet et du soprano, tel un cri, donne à « Appel » un aspect mystérieux, que renforcent les effets de technique étendue avec le souffle, les clés, les harmoniques et autres jets de notes. Comme le dit avec humour Lê Quang « après cet appel, dont on ne sait pas s'il est en PCV ou hors forfait... » place à « Katsounine », un standard de Tchamitchian au menu de Poetic Power, dès 2019, avec Monniot et Tom Rainey, mais aussi de Naïri. Sur un bourdon joué à l'archet, le saxophone ténor expose une mélodie nostalgique, puis, porté par un riff entêtant de la contrebasse, Lê Quang développe un discours aérien et vif. L'archet de Tchamitchian, émaillé d'accents moyen-orientaux, instille de la gravité dans « Katsounine », une suite en forme d'ode. « Les sources silencieuses », morceau-titre de l'album qui joue sur l'ambiguïté de Springs, printemps ou sources en anglais, porte bien sonr nom : la ligne sombre et imposante de la contrebasse soutient un air introspectif et lyrique, aux allures d'hymne. « Down By The Salley Gardens » conclut ce premier set. Le morceau signé Lê Quang est inspiré par un poème éponyme du prix Nobel William Butler Yeats, publié dans The Wanderings of Oisin and Other Poems en 1889. Le saxophoniste met au défi les spectateurs de réciter les vers sur la musique :

« C'est près de ce jardin fleuri que mon amour et moi nous sommes rencontrés pour la première fois.
Je l'ai prise dans mes bras et je l'ai couverte de doux baisers.
Elle m'a dit de prendre la vie avec légèreté, comme les feuilles tombent de l'arbre.
Mais moi, jeune et insouciant, je n'étais pas d'accord avec ma bien-aimée. »

Le saxophone soprano s'envole dans un chorus a capela tendu où montées et descentes côtoient des sauts d'intervalles. Quand la contrebasse le rejoint, le chant devient solennel. 
 
Vincent Lê Quang - Studio de l'Ermitage - 17 juin 2026 © PLM

La sonorité acoustique ample de la contrebasse et du saxophone ténor sert bien ce répertoire intimiste, qui évoque parfois Charles Lloyd pour sa sensibilité théâtrale.
 

Le disque

Silent Springs
Vincent Lê Quang & Claude Tchamitchian
Vincent Lê Quang (ss, ts) et Claude Tchamitchian (b)
Emouvance - emv 1052
Sortie le 19 juin 2026

Liste des morceaux

01. « Town At Dawn », Tchamitchian (07:32).
02. « L'oiseau calme », Tchamitchian (04:22).
03. « Appel », Lê Quang (05:48).
04. « Katsounine », Tchamitchian (12:38).
05. « Les sources silencieuses », Le Quang (04:06).
06. « Guillaumos le grec », Tchamitchian (06:18).
07. « Down By The Salley Gardens », Lê Quang (02:58).

Hymnes à l'amour <3

Monniot et Ithursarry prennent la suite pour leur troisième Hymnes à l'amour, après un premier opus en 2018 et une Deuxième chance en 2021. A l'instar de Tchamitchian et Lê Quang, le duo interprète les neuf morceaux du disque dans l'ordre.
 
Christophe Monniot - Studio de l'Ermitage - 17 juin 2026 © PLM

Chaque thème évoque une personne chère au duo. Exception qui confirme la règle, selon Monniot, c'est en pensant à eux que Charles Mingus a composé « Fables of Faubus »... Et comme il le note avec malice : « un détail qui a son importance, il avait les mêmes initiales que moi » ! Après un thème en suspension, l'accordéon assure une pulsation solide tandis que le saxophone alto part dans des digressions véloces de néo-bopper, parsemées de phrases de shouter et d'accents bluesy. Après cette grosse ambiance, « Guigui », écrit par Ithursarry pour Guillaume Saint-James, est une danse basque, un arin-arin particulièrement entraînant, qui mêle échanges folkloriques et free dans un joyeux cocktail syncopé. « Marco », hommage émouvant à Marc Perrone, part sur un développement nostalgique de l'accordéon, bientôt accompagné des contre-chants du saxophone sopranino, qui s'élance dans des fulgurances virtuoses, tout en contraste avec le lyrisme du « piano à bretelles ». La « Petite danse de la joie », offerte au festival d'Uzeste et à la Compagnie Lubat, s'apparente à une danse créole avec des motifs et accords enlevés de l'accordéon qui repondent au jeu heurté et débridé du saxophone sopranino. Evidemment composée pour Monniot, « La java du Cristobal » démarrre sur les chapeaux de roue sur un unisson ébouriffant de l'accordéon et du saxophoone alto, suivi d'un développement fougueux et dansant. Pour présenter « Kathelin Gray », morceau signé Ornette Coleman et Pat Metheny pour le disque Song X, publié en 1986, Monniot déclare qu'« en Normandie, nous avons deux héros : Guillaume Le Conquérant, qui a annexé l'Angleterre pour en faire un terrain de chasse aux lapins et de golf... et Charlie Dalin, qui a gagné deux fois le Vendée Globe, dont une fois avec un cancer, et qui vient de mourir jeudi dernier... » Sur le bourdon de l'accordéon, le saxophone déroule une mélodie lente aux contours dramatiques. Pour célébrer la mémoire d'Hermeto Pascoal, décédé le 13 septembre 2025, le duo joue « Bebê » en chœur à toute allure, sans jamais oublier de danser ! Le « Pie Jesu » de « Gabriel Fauréver », dixit Monniot, est interprété au pied de la lettre, en toute quiétude. Pour terminer, « Melting Teapot 1 », dédié aux seize chanteuses des Grandes Voix Bulgares qui avaient invité le saxophoniste pour une résidence au bord de la Mer Noire, est une course poursuite folklorique en apnée, interrompue par des dialogues échevelés et des bonds furieux !
 
Didier Ithursarry - Studio de l'Ermitage - 17 juin 2026 © PLM

Le duo Monniot - Ithursarry dépote, sans jamais tomber dans une facilité quelconque ! 
 

Le disque

Hymnes à l'amour <3
Christophe Monniot & Didier Ithursarry
Christophe Monniot (as, sso) et Didier Ithursarry (acc).
Emouvance - emv 1051
Sortie le 19 juin 2026

Liste des morceaux

01. « Fables Of Faubus », Charles Mingus (4:50).
02. « Guigui », Didier Ithursarry (3:57).
03. « Marco », Christophe Monniot (4:20).
04. « Petite danse de la joie », Christophe Monniot (5:45).
05. « La java du Cristobal », Didier Ithursarry (4:11).
06. « Kathelin Gray », Ornette Coleman & Pat Metheny (4:10).
07. « Bebê », Hermeto Pascoal (5:18).
08. « Pie Jesu », Gabriel Fauré (4:03).
09. « Melting Teapot 1 », Christophe Monniot (4:47).
10. « L'au revoir », Didier Ithursarry & Christophe Monniot (1:26).


05 juin 2026

Quelques notes sur la liberté - Michel Portal

Le 12 février 2026 Michel Portal s'en est allé, laissant un grand vide sur la scène du jazz. MP85, son dernier disque, sort le 5 mars 2021 pour célébrer ses quatre-cinq ans. Mais pendant le covid, le réalisateur Benjamin Delattre et la productrice Sophie Faudel convainquent Portal de faire un film sur son processus de création musical. Le documentaire est tourné au Théâtre de l'Alliance française à Paris entre le 19 décembre 2022 et le 27 mai 2023, et pendant le Nouveau Festival Radio France Montpellier Occitanie au Musée Fabre le 27 juillet 2023. Quelques notes sur la liberté est projeté le 20 mai 2026 et la bande originale du film est publiée le 22 mai sur le label Cézame Original Score.

Le disque regroupe dix-huit improvisations encadrées par des commentaires de Portal, dont sont extraits leurs titres. Dans les quatre premiers mouvements Portal joue de la clarinette basse, il passe au bandonéon pour les trois suivants, puis au saxophone soprano pour les deux d'après. Sur six morceaux, à la clarinette basse ou au saxophone soprano Portal réagit aux effets électro de Titouan Ralle. Portal conclut le disque sur trois interventions à la clarinette.

Quelques notes sur la liberté rend évident l'élégance de l'instrumentiste (« Des croisements que je cherche ») et la finesse de l'improvisateur (« Tu vois c'est ça qu'il faut ! »). Les dix-huit séquences mettent aussi en relief le son limpide (« Que ça vole ! ») et la virtuosité (« Échauffement ») que Portal tire de la musique classique. Le disque permet également d'apprécier les qualités mélodiques de Portal avec des thèmes contemplatifs (« Je commence quelque chose là ? »), solennels (« Bienheureux ») et émouvants (« Quelque chose qui sort de l'âme »), qui lui font d'ailleurs dire : « Là je vais commencer à pleurer... C'est dommage ! ». Portal passe avec une aisance confondante d'un air entraînant ponctué de touches ethniques (« Elle vit, elle me ressemble ») à une farandole teintée de folklore (« Jouer avec la force »), d'un tango bien senti (« J'ai envie de chanter ça ») à des ondulations moyen-orientales (« Tu vois c'est ça qu'il faut ! »), d'une atmosphère ambient jazz (« Improvisation tranquille ») à des envolées pétulantes (« Des trucs sauvages ! » et « On peut continuer »). Les morceaux sont d'autant plus captivants que leur déroulé est souvent théâtral (« Dans la musique, il faut... »). En dehors des techniques étendues - effets de souffle, de clés et de voix (« Tu vois c'est ça qu'il faut ! ») - Portal souligne parfois ses développements avec des vocalises (« Jouer avec la force ») ou des martèlements de pied vigoureux (« Entendre des sons et être tout de suite avec eux »). Portal réagit au quart de tour aux effets électro qui lui sont proposés, comme la ligne aérienne et gracile qui serpente au-dessus d'un bourdon (« On va voir... ») ou le thème-riff et les boucles qui répondent à une nappe sonore (« Comme si quelqu'un parle à l'autre ») et il en va de même des petits motifs délicats qui dialoguent avec le tintinnabulement impromptu d'un carillon dans le lointain (« D'accord ! »).

Portal a toujours dit que la musique était au centre de sa vie (et réciproquement). Ce qu'il confirme dans Quelques notes sur la liberté : « j'adore la musique ! Le reste, bon, j'y arrive pas... » Et d'enfoncer le clou : « si jamais je ne fais pas de musique, je deviens complètement fou... mais il ne faut pas que je le dise à haute voix ! ». Concernant l'improvisation, il déclare : « il n'y a pas de musique écrite devant moi là... Donc, pour moi, quand je joue ces choses-là et que j'entends le son qui n'est pas si mauvais que ça, je me dis : ça ça vaut le coup ! » Le côté composition spontanée prend tout son sens quand, à la suite de « Quelque chose qui sort de l'âme », Portal affirme que « j'ai joué cette histoire, mais je serai incapable de la refaire maintenant ».

Si Quelques notes sur la liberté est un formidable moyen de découvrir différentes facettes de Portal et de sa musique, c'est aussi tout bonnement un disque magnifique.

Le disque

Quelques notes sur la liberté
Michel Portal
Michel Portal (bcl, bandonéon, ss, cl), avec Titouan Ralle (électro).
Cézame Original Score - CEO2192
Sortie le 22 mai 2026

Liste des morceaux

01. « Je commence quelque chose là ? » (1:01).
02. « Des croisements que je cherche » (2:34).
03. « Quelque chose qui sort de l'âme » (1:44).
04. « Elle vit, elle me ressemble » (3:45).
05. « Jouer avec la force » (1:36).
06. « J'ai envie de chanter ça » (1:10).
07. « Dans la musique, il faut... » (3:42).
08. « Des trucs sauvages ! » (1:14).
09. « On peut continuer » (1:04).
10. « On va voir... » (2:19).
11. « Que ça vole ! » (1:29).
12. « Entendre des sons et être tout de suite avec eux » (1:30).
13. « Comme si quelqu'un parle à l'autre » (0:46).
14. « Improvisation tranquille » (5:05).
15. « Tu vois c'est ça qu'il faut ! » (5:45).
16. « Échauffement » (0:22).
17. « D'accord ! » (1:04).
18. « Bienheureux » (1:23).

Tous les morceaux sont signés Portal.

03 juin 2026

Les accords ouverts de David Crosby

Franck Tortiller et Misja Fitzgerald Michel sortent The Open Chords of David Crosby le 29 mai 2026 sur le label MCO, créé en 2012 par le vibraphoniste au sein de sa structure Musique à Ciel Ouvert.

Le vendredi 22 mai 2026 les deux musiciens présentent leur disque au Yamaha Artist Services Europe Paris. Au 122 de la rue de Javel, dans le quinzième arrondissement de Paris, Yamaha a inauguré en janvier 2026 ce centre où les musiciens peuvent se rencontrer, s'exercer, se former, répéter, enregistrer, organiser des concerts... Il faut dire que cela fait près de quarante ans que Tortiller et Yamaha travaillent ensemble, et, fait du hasard, Guild, le luthier de Fitzgerald Michel, a été racheté par Yamaha en 2023 !
 

Franck Tortiller & Misja Fitzgerald Michel - Yamaha Artist Services Europe Paris - 22 mai 2026 © PLM


The Open Chords of David Crosby est évidemment un hommage au guitariste-chanteur, décédé en 2023, et héro de la musique folk-rock d'abord avec The Byrd, mais surtout avec le cultissime groupe Crosby, Stills, Nash & Young. Une mention spéciale pour l'illustration de la pochette du disque signée François Corneloup : une dune et un cumulonimbus forment un tableau photographique avec des dégradés de gris du plus bel effet.

Six morceaux de The Open Chords of David Crosby sont au programme du concert. Le duo laisse de côté « Look To The Spark » et « She Says », deux compositions de Tortiller, et « Carry Me », chanson de 1975 qui figure sur l'album Wind On The Water de Crosby & Nash.
 

Franck Tortiller - Yamaha Artist Services Europe Paris - 22 mai 2026 © PLM


Tortiller et Fitzgerald Michel démarrent avec « Tracks In The Dust », morceau-titre d'un disque publié par Crosby en 1989. Les accords et motifs arpégés de Fitzgerald Michel soulignent un thème harmonieux exposé par Tortiller, avant que les deux chorus, véloces et énergiques, ne le dynamisent avec à-propos. Les duos vibraphone - guitare acoustique ne courent pas les rue, pourtant le mariage du timbre sec de la guitare et de la sonorité argentine du vibraphone est d'autant plus attrayant que les deux instruments ont des caractéristiques mélodico-rythmiques complémentaires. « Somebody Other Than You » est un morceau de Crosby plus récent, au répertoire de Lighthouse, paru en 2016. La mélodie chantante que le duo interprète dans l'esprit de l'original laisse place à des envolées percussives de Tortiller, soutenu nerveusement par Fitzgerald Michel, qui part ensuite dans un solo inspiré. Le tube « Guinnevere », qui fait partie du premier disque Crosby, Stills & Nash, édité en 1969, est une ballade portée par un riff folk-rock et des lignes sinueuses discrètement teintées de blues. Comme le mentionne Tortiller, « Guinnevere » a été repris maintes fois et notamment par Miles Davis. En 1979, dans Circle In The Round, le trompettiste en donne une version fusion rococo de près de vingt minutes, avec sitar, profusion de claviers, percussions, lignes de basse sourdes et autres chœurs des vents... 
 

Misja Fitzgerald Michel - Yamaha Artist Services Europe Paris - 22 mai 2026 © PLM

  
« Déjà vu », écrit en 1970 pour le disque éponyme de Crosby et Nash, penche davantage vers le rock, avec des accords puissants, un thème syncopé et vif, et des solos si denses et musclés que Tortiller en casse une baguette : « Ce n'est pas les baguettes de Yamaha qui sont fragiles, c'est moi qui joue fort ! ». Tortiller et Fitzgerald Michel regroupent « Traction in the Rain » et « Orléans », deux morceaux de If I Could Only Remember My Name, enregistré par Crosby en 1971. Après des accords larges de la guitare et des glissando du vibraphone ponctués de petits motifs plein de vibrato, un air paisible sur un riff imperturbable débouche sur des mouvements fougueux du vibraphone et des traits d'abord aériens, puis entraînants de la guitare. Pour conclure le set, le duo reprend « Suite: Judy Blue Eyes », composé par Stills en 1969 pour le premier disque du trio Crosby, Stills & Nash (Young les rejoint en 1970). Morceau dansant, « Suite: Judy Blue Eyes » commence par des questions - réponses entre Fitzgerald Michel et Tortiller, puis, porté par la pompe et les shuffle de la guitare, le vibraphone joue un solo impétueux, suivi par de la guitare, intense et tranchante.

Inutile d'être un inconditionnel de Crosby, Stills, Nash & Young pour apprécier totalement The Open Chords of David Crosby : Tortiller et Fitzgerald Michel personnalisent et pimentent avec habileté les chansons de Crosby.

Le disque

The Open Chords of David Crosby
Franck Tortiller & Misja Fitzgerald Michel
Franck Tortiller (vib) et Misja Fitzgerald Michel (g).
MCO Label - MCO 21
Sortie le 29 mai 2026

Liste des morceaux

01. « Guinnevere », Crosby (4:38).
02. « Déjà vu », Crosby (5:47).
03. « Carry Me », Crosby (3:26).
04. « Traction in the Rain / Orléans », Crosby (4:04).
05. « Look To The Spark »,Tortiller (3:46).
06. « Judy Blue Eyes », Stills (4:06).
07. « Somebody Other Than You », Crosby (5:20).
08. « Tracks In The Dust », Crosby (4:02).
09. « She Says », Tortiller (2:41).


29 mai 2026

Passion Congo - Ensemble Partage

Après près de quarante-cinq de carrière et près d'une quarantaine de disques, bandes originales et musiques pour le théâtre, inutile de présenter Ray Lema. L'artiste fête ses quatre-vingts ans avec un nouveau projet autour de son pays d'origine, la République démocratique du Congo, ex-Zaïre : Congo Passion sort le 24 avril 2026 sur le label One Drop.

Pour Congo Passion, Lema forme l'Ensemble Partage, septuor constitué d'un quatuor à cordes - Massimiliano Gilli et Sylvie Blanc aux violons, Gerardo Vitale à l'alto et Claudia Ravetto au violoncelle - accompagné de Manuel Pramotton au saxophone soprano, Marco Giovinazzo et Nesta Mondelice aux percussions. Les neuf compositions sont signées Lema. Le pianiste nous fait voyager de « Mopti », ville du Mali, à « Ngandajika », cité de la province de Lomani en R.D.C., en passant par « Matongue », quartier des noctambules de Kinshasa, composition que Lema a déjà enregistré en 2012 sur V.S.N.P. avec son quintet, mais aussi en 2016 sur Riddles en duo avec Laurent de Wilde. Il reprend également « Partage », au répertoire de Tout partout, publié en 1995. « Hysteria », « Salsa Gombo » et le morceau-titre parlent d'eux-mêmes. « Aquarius » est une référence au Verseau, la constellation du zodiaque. Quant à « Twist & Smile », c'est sans doute une clin d'œil au célèbre « Twist and Shout », tube de 1961 écrit par Phil Medley et Bert Russell.
 
Les mélodies de Lema font la part belle aux thèmes-riffs (« Hysteria »), mais la musique classique n'est jamais non plus très loin avec des accents mozartiens (« Passion Congo »), des airs souvent lyriques (« Matongue »), cinégéniques (« Mopti ») ou sautillants comme une ronde enfantine (« Aquarius »). Seule chanson du disque, « Partage » est paisible et chaloupée comme « une chanson douce que me chantait ma maman ». Congo Passion est entraînant du début à la fin : des ostinatos puissants (« Hysteria ») côtoient des riffs excitants (« Ngandajika »), des pompes enlevées (« Passion Congo ») précèdent des mouvements syncopés (« Matongue »), des walking imposantes (« Twist & Smile ») succèdent à des unissons sautillants (« Aquarius »), le tout appuyé par des percussions légères et foisonnantes, comme la clave et les poly-rythmes de « Salsa Gombo » ou le cha-cha-cha de « Ngandajika ». Lema a visiblement écrit avec beaucoup de plaisir pour les cordes et le saxophone soprano. Les voix se développent en plans superposés (« Hysteria ») dans des mises en son théâtrales (« Hysteria ») à mi-chemin entre la musique classique et les musiques ethniques (« Aquarius »). Des chœurs se font et se défont (« Ngandajika »), des contre-chants virevoltent (« Passion Congo »), des phrases mélancoliques s'alanguissent (« Mopti »), des questions-réponses s'emballent (« Aquarius »)... tandis que le saxophone soprano s'envole au-dessus de la mêlée (« Salsa Gombo ») et que le piano swingue avec force (« Twist & Smile »). Ce cocktail de musiques de danses populaires et de musique classique s'inscrit parfois dans la lignée de Louis Moreau Gottschalk, voire Scott Joplin.
 
Passion Congo dégage un épicurisme musical décomplexé et juste teinté d'une touche nostalgique...
 
Le disque

Passion Congo
Ensemble Partage
Massimiliano Gilli (vl), Sylvie Blanc (vl), Gerardo Vitale (avl), Claudia Ravetto (cello), Manuel Pramotton (ss), Ray Lema (p, voc), Marco Giovinazzo (perc) et Nesta Mondelice (perc).
One Drop records - 1DROP11
Sortie le 24 avril 2026

Liste des morceaux

01. « Hysteria » (2:47).
02. « Passion Congo » (4:52).
03. « Mopti » (5:13).
04. « Ngandajika » (4:41).
05. « Salsa Gombo » (4:38).
06. « Aquarius » (6:21).
07. « Matongue » (6:31).
08. « Twist & Smile » (7:07).
09. « Partage » (3:52).

Tous les morceaux sont signés Lema.

20 mai 2026

Perception - Synestet

Hélène Duret
forme Synestet en 2017. La clarinettiste s'entoure pour l'occasion du saxophoniste ténor Sylvain Debaisieux, du guitariste Benjamin Sauzereau, du contrebassiste Fil Caporali et du batteur Maxime Rouayroux. Après Les usures, publié en 2019, Synestet rejoint Igloo Records et enregistre Rôles en 2022, puis Live in Belgium en 2023. Pour Perception, qui sort le 24 avril 2026, le quintet invite le tromboniste Nils Wogram.

En dehors de « Basculements », signé Debaisieux, les onze autres morceaux au répertoire de Perception ont été composés par Duret. La pochette du disque est illustrée par Pauline Greck-Chassain, déjà à l'œuvre pour Rôles et Live in Belgium de Synestet, et Boîte noire de Fur (trio de Duret avec Caporali et Rouayroux). Le livret du disque, bien fourni, propose en exergue un poème de Clara Ysé et des photos des musiciens prises par Arnaud Ghys et Alice Khol pendant les séances d'enregistrement.
 
Après un démarrage brutal sur les roulements furieux de la batterie et un unisson non moins imposant, « De loin en loin » évolue avec les contrepoints chambristes des soufflants, tandis que la rythmique se montre plus relax. Puis, quand la guitare décide de s'envoler, la contrebasse imprime une ligne sourde et la batterie ponctue son discours de splash et de pêches. Dans cette ambiance musclée, Sauzereau lâche les chevaux et son chorus, entre free et rock prog, s'appuie sur des effets de pédale, stridences, saturation et autres bruitages massifs ! Le chœur des soufflants fait son retour pour le final qui reste dans cette atmosphère monumentale. Tous ces contrastes que l'on retrouve également dans la plupart des autres morceaux sont caractéristiques de la musique de Synestet.

« Solo », teinté d'accents ethniques de la clarinette basse dans les graves, sert d'introduction à « Point commun ». Ce morceau intimiste part d'échanges en pointillés, puis se développe à partir d'un air délicat de la clarinette sur une rythmique souple et dansante, des riffs en section, mais aussi d'abondants croisements de voix, autre marque de fabrique du style de Duret. « Point commun » permet aussi d'apprécier la musicalité de Caporali.
 
Le mélancolique « Adieu » est d'abord bercé par une mélodie nostalgique jouée à l'unisson par le saxophone ténor et le trombone sur un riff lancinant à l'unisson de la contrebasse, clarinette basse et guitare, ponctué des splash de la batterie. L'« Adieu » se poursuit par le discours élégant et velouté de Wogram et les lignes raffinées de Duret, soutenus par les contre-chants subtils de la guitare, les motifs minimalistes de la contrebasse et les roulements légers de la batterie. Là encore, la superposition de plans ajoute du relief aux échanges du sextet.
 
Les boucles enchevêtrées de Duret et Debaisieux, l'unisson lancinant de Sauzereau et Caporali, à l'archet, et une mélodie étirée exposée par Wogram servent de point de départ « Au milieu ». Les frappes en suspension de Rouayroux, les traits économes de Caporali et les suites d'accords presque vintage de Sauzereau soulignent les ondulations de Wogram, tandis que le saxophone ténor et la clarinette poursuivent leur ballet circulaire dans ce morceau tourmenté.
 
« Enfermé dehors » débute par une suite de notes intercalées sur les cliquetis de la batterie et le thème exposé par la clarinette évoque la musique classique française du début XXe. Impression renforcée par les questions-réponses pleine de verves et d'humour entre tous les instruments. Puis, sur une batterie dynamique, les phrases courtes s'égaient dans les aigus et font monter la pression d'un cran.
 
Interprété en trio par Duret, Wogram et Caporali, « Sinueuse » vire à la farandole, particulièrement entraînante, emporté par les dialogues chaloupés du trombone et de la clarinette basse avec la contrebasse.
 
Retour à une entrée en matière rythmique pour « Abysses ». Porté par les percussions tintinnabulantes, une walking de la contrebasse et les interactions habiles entre guitare, saxophone ténor et clarinette, le morceau passe par un court tutti foisonnant avant un final dans l'esprit du départ.
 
La contrebasse lance a capela un solo tout en fluidité qui sert d'« Intro » aux « Basculements », morceau à l'atmosphère mystérieuse. Un ostinato inamovible de la contrebasse, une batterie monumentale et lointaine, une guitare qui va et vient entre riff et formules cristallines, un saxophone ténor soyeux et tortueux, suivi de près par la clarinette basse... ce morceau est très cinégénique.
 
« Colère contenue » commence avec la moutarde qui monte au nez : des effets de souffles... Un riff de guitare acoustique, une batterie foisonnante, une clarinette suraiguë, une contrebasse à l'archet sombre, un saxophone ténor irrité et la colère monte, prête à exploser. Mais non, le développent est lent, l'atmosphère est lourde et, quand le saxophone ténor expose la mélodie avec la clarinette et la guitare en contre-chant, c'est la mélancolie qui l'emporte... avant que le saxophone ténor ne puisse plus se contenir, et part pour une envolée entre néo-bop et free, dans un décor presque rock, installé par les leitmotiv entraînants de la contrebasse, une batterie athlétique, et des unissons musculeux de la guitare et de la clarinette. La « Coda », interprétée par la guitare acoustique a capela, est paisible comme une comptine... sans rancune !
 
Le jazz de chambre de Synestet est toujours aussi intrigant et jubilatoire. Perception, c'est des constructions complexes, mais une écoute facile... et passionnante !
 
Le disque
 
Perception
Synestet
Hélène Duret (cl, bcl), Sylvain Debaisieux (ts), Benjamin Sauzereau (g), Fil Caporali (b) et Maxime Rouayroux (d), avec Nils Wogram (tb).
Igloo Records - IGL391
Sortie le 24 avril 2026
 
Liste des morceaux
 
01. « De loin en loin » (06:04).
02. « Solo » (01:36).
03. « Point commun » (05:41).
04. « Adieu » (06:17).
05. « Au milieu » (05:20).
06. « Enfermé dehors » (04:06).
07. « Sinueuse » (02:51).
08. « Abysses » (03:57).
09. « Intro » (01:05).
10. « Basculements », Debaisieux (04:48).
11. « Colère contenue » (06:50).
12. « Coda » (01:22).
 
Tous les morceaux sont signés Duret sauf indication contraire.