13 juillet 2021

Laborie Jazz fait le printemps...

Le dynamique label limougeaud, Laborie Jazz, propose quatre productions printanières dans des styles qui reflètent l’éclectisme de sa ligne éditoriale : Derrière les paupières du trio Rouge sous la conduite de Madeleine Cazenave, piano – contrebasse – batterie ; Nomad du duo Simon Denizart & Elli Miller Maboungou, piano – percussions ; Impermanence du trio Lioness Shape mené par Manon Chevalier, voix – claviers – batterie ; et Résonances d’EricSéva Triple Roots, saxophone – basse – percussions.


Derrière les paupières
Rouge

Après le conservatoire de La Rochelle, puis des études à Toulouse, Bordeaux et Rennes, Madeleine Cazenave enregistre Octobre (2011) et Matines (2014) et travaille avec des compagnies de magie. C’est en 2017 que la pianiste monte son trio, Rouge, avec Sylvain Didou à la contrebasse et Boris Louvet à la batterie.

Derrière les paupières, premier disque de Rouge, sort le 16 avril chez Laborie Jazz. Cazenave signe les six compositions de l’album. Des mélodies aux allures de comptines (« Abysses »), un peu dans l’esprit de Yann Tiersen (« Petit jour », « Brumaire »), ou aux accents moyen-orientaux, à la Tigran Hamasyan, (« Etincelles »), jouxtent des thèmes-riffs entraînants (« 4% ») et autres mélodies élégantes (« Cavale »). Les morceaux se déroulent en plusieurs phases. Des introductions puissantes qui font appel aux techniques étendues – piano préparé (« Brumaire ») ou archet avec effets (« Abysses ») – précèdent les thèmes, souvent mélodieux, puis le trio rebondit sur des pédales (« Etincelles »), des ostinatos du piano et de la contrebasse (« Petit jour »), des riffs (« Abysses »), tandis que la batterie bruisse (« Abysses »)… Le trio s’engage ensuite dans des moments d’échanges intenses : l’ostinato devient pédale, les cymbales et les peaux crépitent et l’archet déchire les cordes dans une ambiance rock-progressif (« Petit jour »), ou sur les traces d’E.S.T.quand densité et lyrisme se marient (« Etincelles », « Brumaire »). Cazenave peut compter sur le soutien infaillible et dynamique (« 4 % ») de Louvet, et la carrure robuste et la musicalité (« Etincelles ») de Didou.

En exergue, Cazenave cite Michel Pastoureau : « Le rouge, c’est un océan ». Synesthésie ou pas, la pianiste et son trio proposent une musique à la fois raffinée et fiévreuse… un vrai rubis !

Le disque

Derrière les paupières
Rouge
Madeleine Cazenave (p), Sylvain Didou (b) et Boris Louvet (d).
Laborie Jazz – LJ60
Sortie le 16 avril 2021

Liste des morceaux

01. « Petit jour » (8:00).
02. « Etincelles » (8:58).
03. « Abysses » (7:55).
04. « Brumaire » (7:23).
05. « 4% » (7:28).
06. « Cavale » (6:02).

Tous les morceaux sont signés Cazenave.


Nomad
Simon Denizart & Elli Miller Maboungou

Simon Denizart n’en est pas à son coup d’essai : Nomad, qui sort le 23 avril 2021, est son quatrième opus, après Between Two Worlds (2015), Beautiful People (2016) et Darkside (2017), tous produits par le label québecois The 270 Sessions. Pour Nomad, Denizart joue en compagnie du percussionniste Elli Miller-Maboungou, membre de la compagnie de danse Nyata Nyata, leader du groupe afro-jazz Jazzamboka et rencontré pendant le séjour du pianiste au Canada. 

Les huit compositions, toutes signées Denizart, sont des éloges aux voyages et à la beauté (« Zoha »). Le morceau éponyme, évidemment, mais aussi Houston (« Last Night in Houston »), le « Square Viger » (l’un des premiers lieux publics musicaux de Montréal), le Sahara (« Lost in Chegaga »)…

Denizart mitonne ses mélodies aux petits oignons (« Zoha »), les assaisonne d’un lyrisme délicat (« Manon »), qui n’est pas sans rappeler le contrebassiste Avishai Cohen (« Square Viger »), ou d’un parfum cinégénique (« Oldfield 2.0 »), parfois épicé de nuances moyen-orientales (« Lost in Chegaga »). Marqué par la musique minimaliste, Denizart appuie la plupart de ses développements sur des vagues d’arpèges en boucles (« Nomad »), des ostinatos (« Oldfield 2.0 ») ou des motifs mélodico-rythmiques répétitifs (« Square Viger »). Les calebasses et autres percussions de Miller-Maboungou soutiennent le piano avec vivacité (« Manon »), puissance (« Last Night in Houston ») et une souplesse entraînante (« Lost in Chegaga »).

Nomad porte bien son nom : Denizart et Miller-Maboungou proposent une musique qui navigue entre tradition et modernité, jazz et monde, minimalisme et lyrisme… sans domicile fixe, quoi !

Le disque

Nomad
Simon Denizart (p) et Elli Miller Maboungou (perc)
Sortie le 23 avril 2021
Laborie Jazz – LJ63

Liste des morceaux

01. « Nomad » (6:01).
02. « Zoha » (3:48).
03. « Last Night in Houston » (3:46).
04. « Square Viger » (4:46).
05. « Manon » (5:49).
06. « Oldfield 2.0 » (6:48).
07. « Lost in Chegaga » (5:02).
08. « Outro » (0:37).

Tous les morceaux sont signés Denizart.

 
Impermanence
Lioness Shape

Impermanence – concept cher aux bouddhistes – est le premier disque de Lioness Shape et sort chez Laborie Jazz le 7 mai 2021. Le nom du trio, ’forme de lionne’, a peut-être été dicté par l’imposante chevelure de Manon Chevalier, qui orne la pochette du disque… Toujours est-il qu’outre la voix de Chevalier, ce trio toulousain est composé de la claviériste Maya Cros et de la batteuse Ophélie Luminati.

Au programme d’Impermanence, huit compositions de Chevalier et deux morceaux signées par deux ingénieurs du son : « Somos tantas » de Boris Beziat et « Blue Wooden Chair » de David Tarabbia.

Chevalier chante en anglais, en espagnol et en français. Registre medium (« El canto de mi deseo »), timbre clair (« L'origine »), diction discrètement voilée (« Blue Wooden Chair »), mise en place lissée (« The Last Lullaby »), ton légèrement psalmodique (« Somos tantas ») et effets de réverbération (« Tóg go bog é ») : tous les ingrédients d’un tour de chant pop rock prog sont réunis. Cros assure les riffs de basse (« Sand World ») et déroule des lignes tour à tour liquides (« Somos tantas »), cristallines (« My Tame Bird »), saturées (« L'origine »), lointaines (« Tóg go bog é »), psychédéliques (« Self-reliance »)… Pour sa part, Luminati joue avec puissance (« Water »), dans une veine plutôt rock (« L'origine »), binaire (« The last lullaby »), avec quelques touches funky (« Sand World ») et la régularité requise pour le style de Lioness Shape. Le trio parsème également son propos de quelques ingrédients jazz et world : un parfum de blues et un sitar (« Blue Wooden Chair »), des pépiements d’oiseaux dans une ambiance zen (« My Tame Bird »), une voix de saxophone (« Tóg go bog é »)…

Impermanence s’inscrit résolument dans la galaxie Indie Rock, Pop, New Wave… 

Le disque

Impermanence
Lioness Shape
Manon Chevalier (voc), Maya Cros (kbd) et Ophélie Luminati (d).
Laborie Jazz – LJ58
Sortie le 7 mai 2021

Liste des morceaux

01. « Somos tantas », Boris Beziat (4:41).
02. « Self-reliance » (4 :55).
03. « El canto de mi deseo » (3:52).
04. « Blue Wooden Chair », David Tarabbia (7:09).
05. « L'origine » (4:11).
06. « Sand World » (4:25).
07. « My Tame Bird » (6:21).
08. « Tóg go bog é » (3:55).
09. « The last lullaby » (5:33).
10. « Water » (5:29).

Tous les morceaux sont signés Chevalier, sauf indication contraire.

 

Résonances
Eric Séva Triple Roots

Depuis Folklores imaginaires, publié en 2005, Eric Séva trace sa route : il a fait partie de l’ONJ, participé à moult projets, enregistré une centaine de disques et sorti sous son nom Espaces croisés (2009), Nomade sonore (2015), Body & Blues (2017) et Mother of Pearl (2020). Résonances, nouveau jalon dans sa discographie, sort le 14 mai 2021 chez Laborie Jazz.

En compagnie de Kevin Réveyrand à la basse et Jean-Luc Di Fraya aux percussions et à la voix, Séva interprète six compositions de son cru et « Reason and Heart », signée Réveyrand. Le saxophoniste insiste sur « un besoin constant d'itinérance sonore » et, de fait, les titres des morceaux sont une invitation au voyage, d’Alicante à la canopée, en passant par Port Coton (à Belle-île?), le village d’Aoyha (introuvable sur la toile…), des étendues verdoyantes…

Les mélodies délicates (« Le village d’Aoyha »), voire des berceuses (« Reason and Heart »), sont traitées au saxophone soprano, tandis que le ténor déroulent des thèmes-riffs puissants (« Green Landscapes ») et des arabesques rapides (« Les roots d’Alicante »). L’ombre du blues plane sur le trio (« Luz de Port Coton », « Les roots d’Alicante », « Le village d’Aoyha »), porté par un swing vigoureux (« Green Landscapes »), des interactions raffinées (« Le village d’Aoyha ») et des rythmes dansants (passage en valse dans « Résonnance », presqu’un choro avec « Reason and Heart » ou binaire dans « Canopée »...). Les percussions de Di Fraya crépitent avec énergie et agilité (« Les roots d'Alicante »), foisonnent avec luxuriance (« Résonnance ») ou se font solennelles (« Canopée »). Çà et là il double la ligne du saxophone avec des vocalises (« Luz de Port Coton »). Réveyrand passe d’une ligne solide et sourde (« Les roots d’Alicante ») à des phrases mélodieuses (« Résonnances »), des contrechants pleins de tact (« Green Landscapes ») ou des motifs minimalistes (« Canopée »). Séva navigue entre modernité – envolées dissonantes (« Les roots d'Alicante »), fulgurances (« Résonnances »), volutes (« Canopée »), développement tendu (« Luz de Port Coton ») – et tradition – lyrisme au bout des doigts (« Reason and Heart »), effets de shouter (« Green Landscapes »), mise en place entraînante (« Luz de Port Coton »)…

Le Triple Roots de Séva porte bien son nom : Résonances trouve ses racines dans le blues, le jazz mainstream et ses développements modernes… Un cocktail réjouissant !

Le disque

Résonances
Eric Séva Triple Roots
Eric Séva (sax), Kévin Reveyrand (b) et Jean-Luc Di Fraya (perc, voc).
Laborie Jazz – LJ61
Sortie le 14 mai 2021

Liste des morceaux

01. « Les roots d'Alicante » (8:24).
02. « Luz de Port Coton » (6:19).
03. « Résonnances » (7:26)
04. « Le village d'Aoyha (5:25)
05. « Green Landscapes » (4:46)
06. « Reason and Heart », Reveyrand (3:43)
07. « Canopée » (6:22)

Tous les morceaux sont signés Séva, sauf indication contraire.

10 juillet 2021

Alternate Reality – Florian Weiss

Après
Woodoism en 2017 et Refugium en 2019, Florian Wess sort Alternate Reality chez nWog Records le 21 mai 2021. Le tromboniste a formé son quartet, Woodoism, en 2014 avec Linus Amstad au saxophone alto et à la flûte, Valentin Fischer à la contrebasse et Philipp Leibundgut à la batterie et aux percussions.

Au programme d’Alernate Reality, sept morceaux et la suite éponyme, en trois parties. Toutes les compositions sont de Weiss. « Inhale, Exhale » démarre sur un introduction élégante du trombone, qui laisse bientôt place à un développement funky acoustique, teinté de blues, puis, pendant que la contrebasse et la batterie dansent allègrement, les dialogues du saxophone alto et du trombone font monter la pression. Dans « Shivering Timbers », toujours avec la danse en filigrane – boucles entêtantes de Fischer et cliquetis vifs de Leibundgut – Wess et Amstad alternent des unissons tendus et des tourbillons de notes. Les contre-chants raffinés du saxophone alto, l’ostinato de la contrebasse, les motifs cristallins du glockenspiel et la ligne mélodique mélancolique du trombone donnent à la « Valse des Papillons de Nuit » l’allure d’une parade émouvante. Avec « Wabi-Sabi », changement d’ambiance : le motif entraînant de la contrebasse, les phrases funky de la flûte et la vivacité de la batterie annoncent le thème-riff, exposé par le quartet à l’unisson. Ensuite, après un chorus faussement nonchalant de Wess, Fischer continue sur un mode sourd et puissant. Balade chambriste sophistiquée, « The Woods are Lovely, Dark and Deep » s’appuie sur des effets de growl et wawa, une rythmique aérienne et des échanges mystérieux entre le trombone et l’alto. « Feuer im Termitenhügel » navigue entre hard-bop et free : chabada, walking et unissons relax côtoient rythmique débridée et hurlements d’Amstad. Le démarrage de « Fuge für A. » évoque la musique de chambre baroque. Après des contrepoints majestueux, une basse continue et des splash profonds, Wess fait monter la tension, soutenu par Leibundgut et Fischer. La suite « Alternarte Reality » démarre sur un duo en suspension et une rythmique funky, puis les quatre musiciens lâchent la bride. Le deuxième mouvement met en avant le glockenspiel et la contrebasse, tandis que le troisième laisse la batterie s’en donner à cœur joie, tandis que l’alto, le trombone et la contrebasse foisonnent…

A l’image de la pochette du disque, des compositions surréalistes signées Corinne Hächler, Alternate Reality juxtapose les plans, entre musique de chambre, envolées funky ou danses délicates… Un disque malin !

Le disque

Alternate Reality
Florian Weiss’ Woodoism
Linus Amstad (as, fl), Florian Weiss (tb), Valentin v. Fischer (b) et Philipp Leibundgut (d, perc).
nWog Records – nwog036
Sortie le 21/05/2021

Liste des morceaux

01. « Inhale, Exhale » (05:34).
02. « Shivering Timbers » (03:46).
03. « Valse des Papillons de Nuit » (08:07).
04. « Wabi-Sabi » (05:35).
05. « The Woods are Lovely, Dark and Deep » (07:03).
06. « Feuer im Termitenhügel » (05:44).
07. « Fuge für A. » (07:35).
08. « Alternate Reality I (Visiting Oz) » (06:17).
09. « Alternate Reality II (Delirium) » (02:06).
10. « Alternate Reality III (Awakening) » (04:06).

Tous les morceaux sont signés Weiss.
 

4 juin 2021

Les grilles de Bob... juin 2021


Horizontal

A Que par ton.
B Sans lui, pas de prénom.
C N'atteint pas son but.
D Prénom d'un pianiste pionnier du be-bop.
Bruit sec, comme celui d'un rim shot.
E On peut y apprendre la musique.
Nom d'un batteur américain qui a enseigné près de 30 ans au Berklee College of Music.
F En droit, le fruit ne peut s'en passer.
Orchestre célèbre de Strasbourg.
G Surnom de Monk.
Variante de roi en ancien français.
H C'est-à-dire.
Plantes herbacées vivaces dont la résine est utilisée comme épice.
I Diabolus in musica.
J Certains instruments la partage avec les fleuves.
Vertical

1 On peut aussi y apprendre la musique.
2 Refus.
Autorisation d'absence.
3 La musicothérapie y a sa place.
Pour huer.
Même endroit pour une source.
4 Voix de tête.
5 Bechet en a popularisé une petite...
Dans quel endroit ?
6 Porté préjudice…
Sélénium.
Initiales d'un trompettiste français qui a commencé par le violon chez Ray Ventura.
7 Groupe de rock alternatif orginaire d'Irlande du nord formé en 1992.
8 Ceux de Haydn sont emblématiques.
9 Une nature morte célèbre de Picasso en montre une.
10 C'est en 1928 qu'une guitare l'a été pour la première fois. 



Solution de la grille de mai 2021





 





24 mai 2021

Deux beaux livres-disques chez Cristal & Phonofaune

A côté de Cristal Records (jazz), 10H10 (variété et musique du monde), Telquel (pop) et BOriginal (musiques de films), le Groupe Cristal compte également Le label dans la forêt qui propose des livres-disques pour la jeunesse. Ce label est dirigé par Delphine Lagache, qui a également créé Longue Distance éditions avec Eric Debègue. Maison d’éditions dans laquelle la collection Phonofaune a vu le jour en 2020 et dont la ligne éditoriale tourne également autour de livres-disques, mais consacrés aux musiques actuelles, au jazz, à la littérature, la chanson, la poésie, les arts plastiques...

Les deux premiers livres-disques de Phonofaune sortent au printemps 2021. Je suis sur les braises en attendant ton retour est un recueil de poèmes de Dominique Sampiero, illustrés par Sylvie Serprix et mis en musique par le quartet de Sébastien Texier et Christophe Marguet. Le livre-disque sort le 30 avril, tout comme le disque compact, We Celebrate Freedom Fighters, publié chez Cristal Records. Quant à Artisticiel, qui sort le 28 mais, il est le fruit de « cyber-improvisations » entre Bernard Lubat, Gérard Assayag et Marc Chemillier, qui signent aussi les textes, avec George Lewis, tandis que les peintures sont de Martin Lartigue, comme la plupart des pochettes de disques de la Compagnie Lubat.


Je suis sur des braises en attendant ton retour

« A Samuel Paty
Freedom Fighter
D’une laïcité humaniste
A ses parents et à sa famille
Que cette musique et ces poèmes
fleurissent autour de leur fierté
et de leur chagrin »

La dédicace se passe de commentaire et en dit long sur ce livre-disque. Sampiero propose un « poémaroïde » et Serprix un dessin pour chacun des onze morceaux de We Celebrate Freedom Fighters! La mise en page est aérée – les textes sont centrés sur trois feuillets (sauf « Freedom Fighters » qui s’étale sur dix feuilles) et les dessins sont en pleine page – le graphisme est soigné et le livre, imprimé en couleurs. Les poèmes, en prose, vifs, respectueusement familiers et souvent émouvants, retracent la vie, décrivent des faits marquants, relatent les combats, dépeignent le caractère ou rendent simplement honneur aux « combattants pour la liberté », comme dans la lettre ouverte à Simone Veil qui conclut le recueil. Après quelques pages, laissées blanches pour que les lecteurs puissent écrire ou dessiner leur propre tribut, Sampiero écrit une postface poétique et prophétique : « Le jazz libère de l’inquiétude et de la peur d’être libre »… Serprix fait le portrait de chaque « combattant pour la liberté » avec un réalisme teinté d’onirisme. Le trait est doux et les couleurs, la plupart du temps dans les tons marrons et gris, jouent élégamment avec les dégradés et les ombres.


We Celebrate Freedom Fighters!
Sébastien Texier & Christophe Marguet

Texier et Marguet expliquent leur démarche : « ces compositions rendent hommage à des personnalités fortes, des résistants qui se sont engagés contre l’esclavagisme, pour la liberté d’expression, les droits des femmes, l’avortement... ». Chacun des onze morceaux est donc dédié à ses femmes et ses hommes qui ont consacré leur vie à améliorer la condition humaine. Le quartet est celui de For Travellers Only (2018 – Cristal Record) avec Manu Codjia à la guitare et François Thuillier au tuba. Marguet signe six thèmes et Texier les cinq autres.

Le thème-riff mélodieux « Yanomami’s Dance » est dédié à la photographe brésilienne Claudia Andujar qui a soutenu le peuple Yanomami. Les motifs et le chorus du tuba alliés à la pulsation charnelle de la batterie épaulent les développements néo-bop de l’alto et de la guitare. Pour célébrer Aimé Césaire, Texier joue sur les mots avec « Aime ces airs ». Après une introduction de la clarinette aux accents New-Orleans, l’ambiance est à la danse, portée par des rythmes chaloupés, un air entraînant, des lignes sinueuses et des solos expressifs. « Elégie », qui évoque L’inconnu de Tian’anmen, est un morceau solennel, élégant et subtilement mélancolique. L’écrivain américain James Baldwin revit dans le groove d’« Another Country », sublimé par les roulements de la batterie, la guitare aérienne et bluesy, et les envolées entraînantes du saxophone alto et du tuba. Un riff de Thuillier, des frappes intenses de Marguet et un air nostalgique accueillent « P’tit Louis », pour Louis Coquillet, résistant de vingt-et-un ans, fusillé au Mont-Valérien. Texier, à la clarinette, et Codjia restent dans la même veine mélodieuse et sombre. « Liberté farouche » prend le tour dramatique d’une ode funèbre, avec le splash des cymbales et les contre-chants mélodiques et tristes de l’alto et de la guitare. Il faut dire que Gisèle Halimi s’est attaquée à des sujets tout sauf gais ! Changement de décor avec la « Serenade for Rosa ». La « mère des droits civiques », Rosa Parks, a droit à un morceau be-bop : thème élégant, chabada, walking, shuffle et déroulé véloce… « Tatenka Iyotake », Taureau Assis en langue siouane, n’est autre que Sitting Bull… Une introduction rapide à l’unisson, portée par une batterie touffue et un riff enjoué du tuba, débouche sur des solos énergiques, entre bop et rock pour la guitare, dans un décor rythmique dense. L’une des premières féministes françaises, Olympe de Gouges, devient « L’insoumise à mort » : peaux douces, cordes cristallines, tuba sourd et volume modéré mettent une ambiance d’autant plus délicate que le thème a des côtés comptine, mais il s’envole avec les acrobaties de Texier, les pirouettes de Codjia, les cabrioles de Marguet, toutes soutenues par la carrure robuste de Thuillier. Le final est solennel : de Gouges est guillotinée en 1793. « L’obsession de la vérité » commence par des bruitages lointains, puis un motif répétitif du tuba des cymbales annoncent le thème, très cinégénique, que l’alto et la guitare exposent ensemble, avant de le développer avec punch ce morceau dédié à la philosophe humaniste Simone Weil. Le dernier morceau est voué à « tous les combattants pour la liberté ». Sur une rythmique funky, « Freedom Fighters » est un thème-riff intense et dansant dans l’esprit de ceux d’Henri Texier qui sert de tremplin à des chorus de haute volée de Codjia, Texier et Marguet.

We Celebrate Freedom Fighters! lance une gerbe de notes pour la liberté, l’égalité et la fraternité, et le livre-disque y joint le texte et l’image : magnifique !

« Liberté, liberté chérie
je suis sur des braises
en attendant ton retour »

Le livre

Je suis sur des braises en attendant ton retour
Dominique Sampiero (poèmes) et Sylvie Serprix (dessins).
Livre relié cartonné 14 x 20,5 cm.
104 pages.
Sortie le 30/04/2021.

Le disque

We Celebrate Freedom Fighters!
Sébastien Texier et Christophe Marguet Quartet
Sébastien Texier (cl, as), François Thuillier (tu), Manu Codjia (g) et Christophe Marguet (d).
Cristal Records
Sortie le 30/04/2021.

Liste des morceaux

01. « Yanomami’s Dance », Marguet (4:30).
02. « Aime ces airs », Texier (5:00).
02. « Élégie », Marguet (4:25).
04. « Another Country », Marguet (5:00).
05. « P’tit Louis », Texier (4:30).
06. « Liberté farouche », Marguet (4:30).
07. « Serenade for Rosa », Texier (4:40).
08. « Tatenka Iyotake », Texier (dédié à Sitting Bull) (5:05).
09. « L’insoumise à mort », Marguet (dédié à Olympe de Gouges) (5:30).
10. « L’obsession de la vérité », Marguet (4:30).
11. « Freedom Fighters », Texier (5:50).



Artisticiel
Bernard Lubat – Gérard Assayag – Marc Chemillier

Lubat, Assayag et Chemillier proposent des co-improvisations entre le piano, la voix et les logiciels informatiques OMax, SoMax et Djazz. D’où le titre du disque-livre, un néologisme comme les aime Lubat, qui combine « artistique » et « logiciel ».

Le livre est une édition bilingue français – anglais, imprimé en couleurs, mis en page sobrement avec des textes sur deux colonnes, agrémenté de photos des protagonistes et illustré par Lartigue. Ses peintures colorées mélangent primitivisme, graphisme géométrique et naïveté, un peu dans l’esprit de la figuration libre de Robert Combas et Hervé Di Rosa, voir de Jean-Michel Basquiat.

Le contenu d’Artisticiel s’organise autour de sept parties. La première partie explique de manière didactique où et comment se sont déroulés les morceaux. En dehors des données sur les enregistrements – date, lieu, musiciens et instruments – un chronogramme permet de visualiser les interventions de chaque artiste et une note donne des précisions sur les interactions, comme, par exemple, « En tendre long temps » qui est l’interprétation par le logiciel Djazz de « la plage 3 du CD de sol de piano Improvisations de Bernard Lubat ». Dans « Artiste œuvrier musicien chercheur d’art » Lubat présente la musique d’Artisticiel : « les musiques de ce disque portent en elles l’espérance d’un futur à inventer au présent, passé compris ». Le texte est écrit dans le style typique de Lubat, poétique et joueur, truffé de jeux de mots et de double-sens, dans la lignée de l’Oulipo. Lewis, l’un des précurseurs de la co-improvisation avec des ordinateurs et, entre autres, le logiciel Voyager, signe « La cocréation : premiers pas et perspectives d’avenir ». Il analyse les points communs et différences entre l’approche de Voyager, qui, en bref, réagit à ce qu’il entend dans l’instant (« autonomie générative »), et celle d’OMax et de ses descendants, qui, pour faire simple, apprennent à réagir à ce qu’ils entendent (« apprentissage machine »). « La rencontre avec Bernard Lubat : à propos de musique et mathématiques » est un ensemble de réflexions sur la mise en algorithmes de l’improvisation et les possibilités que cette démarche peut offrir pour la création musicale. Dans « Le jazz et l’intelligence artificielle : de la présence aux traces », Chemillier se penche sur le paradoxe de l’improvisation avec un ordinateur, autrement dit, comment l’artificiel devient artisticiel. La présence est l’essence même de l’improvisation, « car le jazz est d’abord une affaire de corps et de présence corporelle », alors que l’ordinateur ne se base que sur des « traces ». Chemillier met aussi en garde sur la dématérialisation qui peut rimer avec déshumanisation. Dans le même ordre d’idées, Assayag s’intéresse à la « Cocréativité humains – machines » sous l’angle d’une « expérience d’indiscipline collective » et analyse trois types de créativité : « exploratoire » à partir d’un environnement structuré, « combinatoire » à partir d’ingrédients disparates et « transformante » qui chamboule tout. Il explique également comment se déroule le processus créatif à partir d’algorithmes, mais aussi les interactions et l’apprentissage croisé entre musicien et machine. La dernière partie retrace la biographie des quatre auteurs et des trois logiciels.

Dans « New York » le piano dialogue avec OMax. Aux clusters et autres motifs courts de Lubat, le logiciel réagit d’abord rythmiquesment, puis les questions-réponses s’enchaînent, vives et parsemées d’arpèges, de crépitements, de courses-poursuites… « Philly » combine le piano, la voix, SoMax, OMax et Djazz. Le morceau est un blitz en simultané ! Les phrases fusent dans des échanges touffus avec des modulations, des lignes tendues, des couinements, des sons d’instruments divers… Le piano, Djazz et OMax dynamitent « Uzeste », qui part dans tous les sens avec une puissance orgiaque ! « Minuscule », « Miniature » et « Mignardise » sont de courtes (moins d’une minute) improvisations d’Assayag avec OMax, à partir de performances de Lubat. Les sons synthétiques et cristallins ont un petit côté musique de dessin animé. « En tendre longtemps », « S’ôter l’obstacle » et « Sonne le verglas » sont trois duos de Chemillier et Djazz, toujours à partir d’enregistrements de Lubat. Une régularité mécanique et des jeux rythmiques côtoient des thèmes mélodiques, joués par des instruments recréés à partir d’échantillons sonores.

Pour Penser/Classer, la démarche des trois « Artistes œuvriers » s’inscrit évidemment dans une logique de musique contemporaine, mâtinée de free. Artisticiel est souvent amusant, toujours intéressant et indiscutablement ludique.

Le livre

Artisticiel
Bernard Lubat – Gérard Assayag – Marc Chemillier
Livre relié cartonné 14 x 20,5 cm.
168 pages.
Sortie le 28/05/2021.

Le disque

Artisticiel
Bernard Lubat (p), Gérard Assayag (ordi) et Marc Chemillier (ordi).

Liste des morceaux

01. « New York », Lubat & Assayag (8:48).
02. « Minuscule », Assayag (0:50).
02. « En tendre long temps », Chemillier (2:46).
04. « Miniature », Assayag (0:54).
05. « Philly », Lubat, Assayag & Chemillier (10:34).
06. « S’ôter l’obstacle », Chemillier (4:30).
07. « Mignardise », Assayag (0:42).
08. « Sonne le verglas », Chemillier (2:24).
09. « Uzeste », Lubat, Assayag & Chemillier (3:14).


7 mai 2021

Les grilles de Bob... Mai 2021

 


Horizontal

A On y danse plutôt la java que le jazz.
B Il joue souvent à l'Arsenal, au BAM ou aux Trinitaines.
Si Anita O'Day était encore vivante elle serait centenaire…
C Liqueur à base de citron.
D Initiales d'une batteuse française.
Agglutination de préposition et d'article défini.
E Ils percevront ces bruits par leur ouïe fine.
F Refuser.
Certains la sniffent.
G Il cherche à séduire par la parole.
H Beaucoup de techniciens y sont passés.
Fleuve du nord de l'Espagne.
I Initiales d'un contrebassiste Germano-Nigérian.
Groupe de rap français des années 90.
J Le « Temple du rock » à Paris.

Vertical

1 Percussionniste américain, connu pour ses nombreux ouvrages pédagogiques.
2 C'est mieux de l'être quand on joue ensemble.
Tu démentis.
3 Dépourvu de matière, le son l'est.
4 Drames lyriques.
5 Langue de l'est de la Chine.
Instrument de musique arabe.
6 Chaîne de cinémas français.
CNI en Espagne.
Mais où est donc nicar...
7 Première lettre du nom d'un pianiste, d'un arrangeur et d'un saxophoniste homonymes.
Prénom d'un pianiste français surnomé Le Roi… 
8 Pratique pour communiquer.
Le Capitole ne pouvait s'en passer.
Juste après la dernière note.
9 On y apprend les langues et civilisations orientales.
10 Dès qu'il pourront retourner dans les salles de concerts.

Solution de la grille d'avril 2021







1 mai 2021

Tall Man Was Here – Surnatural Orchestra

Surnatural Orchestra est un grand ensemble d’une vingtaine de musiciens formé en 2000. Il publie un premier opus éponyme en 2003, suivi de
Sans Tête (2009), Pluir (2012), Profondo rosso : notes pour un ciné-spectacle (2013), The Lost Tapes (2015), Ronde (2016), Esquif (2018) et Tall Man Was Here, sorti le 20 novembre 2020.

Associé à la plasticienne Elizabeth Saint-Jalmes, Tall Man Was Here est un « concert scénarisé-scénographié » créé en novembre 2018 au Nouveau Théâtre de Montreuil. Le spectacle a été, entre autres, représenté aux Nuits des Arènes de Lutèce, en juin 2019. Le disque compact se présente dans un coffret en bois artisanal, peint en noir, dans lequel se trouvent une craie (pour se lâcher sur le coffret…), le livret et le disque. Le livret est un patchwork touffu de chansons, photos du spectacle, poèmes, partitions, croquis, citations (Alain Damasio), explications, distribution…

Pour Tall Man Was Here, Surnatural Orchestra réunit vingt-deux musiciens et Le petit chœur de Faux-la-Montagne. Dix compositions originales, dont quatre OS (objets sonores), signées Fanny Ménégoz, Cléa Torales, Adrien Amey (membre fondateur de l’orchestre, mais qui ne joue pas sur ce disque), Boris Boublil, Baptiste Bouquin, Nicolas Stephan et Fabrice Theuillon. Pas de chef d’orchestre, mais les musicien orientent la musique en utilisant notamment la technique du Soundpainting, développée par Walter Thompson depuis le milieu des années soixante-dix.

Tall Man Was Here s’ouvre sur le chant des baleines (« Baleines boréales ») et se poursuit dans des ambiances bigarrées, du cirque (« Yusef ») au funk (« Heavy Yak »), en passant par le bal musette (« Tarenrella ally-pally »), la musique répétitive (« En requiem »), le mystère (« Le battement de ses paupières »), une élégance aérienne (« Veracruz »), la folk (« Tall Man Is Dead »)… Mais Surnatural Orchestra s’amuse à brouiller les pistes avec beaucoup d’humour : la java tourne à l’opéra bouffe et se conclut sur un pastiche de final mozartien (« Tarenrella ally-pally »), une ode baroque à la Henry Purcell laisse place à une chanson irlandaise, puis aux cris déchirés du saxophone baryton (« Tall Man Is Dead »), des textes dada décalés se mêlent aux foisonnements instrumentaux (« La condamnation du yak »)… Croisement de voix dans tous les sens (« Yusef »), superposition de plans (« Baleines boréales »), fuges (« Tarentella ally-pally »), contre-chants (« Yusef »), chœurs (« Retreat »), questions-réponses (« Heavy Yak »), brouhaha organisé (« Tall Man Is dead ») et rythmique puissante avec deux batteurs et un percussionniste (« Retreat ») : les maître-mots du Surnatural Orchestra sont interaction et expressivité.

Tall Man Was Here propose une musique d’avant-garde joyeuse et pétillante de malice. Surnatural Orchestra, c’est le plein de bonne humeur assuré !

Le disque

Tall Man Was Here
Surnatural Orchestra
Fanny Ménégoz (fl, afl, piccolo, voc), Robin Fincker (cl), Baptiste Bouquin (as, cl, voc), Basile Naudet (as), Jeannot Salvatori (as, cavaquinho, voc), Camille Secheppet (as, bs cl), Cléa Torales (as, fl, voc), Guillaume Christophel (ts, bcl, cl, voc), Nicolas Stephan (ts, voc), Morgane Carnet (bs), Fabrice Theuillon (bs), Antoine Berjeaut (tp, bugle, synthé), Pierre Millet (tp, bugle), Julien Rousseau (tp, bugle, euphonium), Hanno Baumfelder Hanno (tb, voc), François Roche-Juarez (tb, voc), Judith Wekstein (btb), Fabien Debellefontaine (sousaphone), Boris Boublil (kbd, synthé, g, p, voc), Sven Clerx (perc), Emmanuel Penfeunteun (d) et Ianik Tallet (d), avec Le petit choeur de Faux-la-Montagne.
Sortie le 20 novembre 2020

Liste des morceaux

01. « Baleines Boréales », Boublil (9:07).
02. « Retreat », Boublil (4:57).
03. « Le battement de ses paupières », Ménégoz (4:30).
04. « OS2 - Heavy Yak », Amey (2:37).
05. « Yusef », Stephan (3:46).
06. « Veracruz », Theuillon (3:43).
07. « OS4 - Tall Man is dead », Stephan & Torales (6:14).
08. « OS3 - La condamnation du yak », Amey (3:15).
09. « Tarantella ally-pally », Bouquin (9:14).
10. « OS1 - En requiem », Stephan (4:44).

25 avril 2021

Petite biodiscographie de Chick Corea

Chick Corea naît le 12 juin 1941 à Chelsea, Massachusetts. Lorsqu’il a quatre ans, son père, trompettiste, contrebassiste et compositeur, le met au piano. Corea progresse vite et apprend également la batterie. En 1959, il passe brièvement par l’université Columbia et la Juilliard School, mais il préfère l’école des clubs. Au début des années soixante, il joue avec Cal Tjader, Herbie Mann, Willie Bobo, Mongo Santamaria, Sonny Stitt… En 1964, son premier enregistrement est un véritable baptême du feu : Corea joue dans le quintet du trompettiste Blue Mitchell, aux côtés de Junior Cook (saxophone ténor), Gene Taylor (contrebasse) et Al Foster (batterie). The Thing to Do sort sur le label Blue Note, il a évidemment été enregistré à Englewood Cliffs par Rudy Van Gelder et, cerise sur le gâteau, l’une de ses composition, « Chick’s Tune », est au répertoire...


Tones for Joan’s Bones et Now He Sings, Now He Sobs
En avant la musique !

En 1966, Corea enregistre son premier album en leader pour Vortex :
Tones for Joan’s Bones. Woody Shaw est à la trompette, Joe Farrell au saxophone ténor et à la flûte, Steve Swallow à la contrebasse et Joe Chambers à la batterie. Le quintet interprète trois morceaux du pianiste - « Litha », « Tones For Joan’s Bones » et « Straight Up And Down » – et un standard d’Ira Gershwin et Kurt Weill, « This Is New ».

Le portrait en bleu de Corea sur un fond bigarré, très hippie, est typique des pochettes psychédéliques en vogue à l’époque à l’image de Bitches Brew de Miles Davis, Disraeli Gears de Cream, Odessey and Oracle des Zombies, The Psychedelic Sounds of the 13th Floor Elevators, Are You Experienced? de Jimi Hendrix, Amigos de Carlos Santana, mais la liste est sans fin…

Tones for Joan’s Bones s’inscrit dans une veine hard-bop. « Litha » en donne une belle démonstration : unissons abrupts et énergiques, déboulés stratosphériques, walking et chabada véloces, accélérations brutales, développements qui respectent la structure thème – solos – thème… Dans « This Is New », Shaw et Farell rivalisent d’ingéniosité et de swing ! Corea profite de jouer en trio « Tones For Joan’s Bones » pour laisser son lyrisme et sa vitalité vagabonder. Le chorus de Swallow dans « Tones For Joan’s Bones » est inspiré et mélodieux. Retour à la vitalité hard-bop dans « Straight Up and Down », d’abord poussé par la walking grondante de Swallow et le chabada dynamique de Chambers. Le morceau prend ensuite une orientation plus expérimentale avec Corea qui adopte un accompagnement très contemporain – motifs dissonants, clusters, accords puissants, jeu dans les cordes... – pour souligner les chorus débridés de Shaw et Farell, tandis que Swallow et Chambers s’émancipent eux aussi, avec un solo inspiré du batteur.

Même si Tones for Joan’s Bones n’est pas révolutionnaire, sa musique n’a pas pris de rides et s’écoute toujours avec plaisir.

C’est avec Now He Sings, Now He Sobs, sorti en 1968 chez Blue Note, que Corea fait son
entrée dans la cour des grands.
Accompagné par Miroslav Vitouš et Roy Haynes, Corea publie cinq pièces de son cru : « Steps – What Was », « Matrix », « Now He Sings, Now He Sobs », « Now He Beats the Drum, Now He Stops » et « The Law of Falling and Catching Up ». La réédition en disque compact permet d’ajouter deux standards – « My One And Only Love » de Guy Wood et Robert Mellin, et « Pannonica » de Thelonious Monk plus six morceaux supplémentaires signés Corea : « Bossa », « Fragments », « Windows », « Samba Yantra », « I Don’t Know » et « Gemini ».

Now He Sings, Now He Sobs est également marqué par le be-bop : développements vifs (« Samba Yantra »), jeux harmonico-mélodiques (« Now He Sings – Now He Sobs »), structure thème – solos – thèmes (« Matrix »), walking et chabada au service du soliste (« Steps – What Was »), stop-chorus puissants (« Matrix »)… En plus des boppers, les ombres de Bill Evans (« My One And Only Love »), de Monk (« Fragments ») et du free (« Gemini ») plannent également au-dessus de Now He Sings, Now He Sobs. Quant à la patte de Corea, elle transparaît dans les éléments de musique contemporaine ou d’avant-garde qu’il glisse dans ses interventions (« Now He beats The Drum – Now He Stops », « Fragments », « The Law Of falling And Catching Up »), un traitement rythmique sophistiqué (« Now He Sings – Now He Sobs »), un lyrisme virtuose (« Windows ») ou raffiné (« Bossa »), quelques espagnolades (encore timides dans « Steps – What Was »), une relecture personnelle des thèmes (« My One and Only Love », « Pannonica »)… Corea est épaulé par une paire rythmique de luxe : Vitouš allie des lignes de basse d’une limpidité confondante (« Pannonica ») et des chorus chantants (« Now He Beats The Drum – Now He Stops »), tandis qu’Haynes possède un drumming charnel et musclé (« I Don’t Know ») et ses solos sont impressionnants de musicalité (« Steps – What Was »).

Dans la carrière de Corea, Now He Sings, Now He Sobs est le disque fondateur.


Return to Forever et My Spanish Heart
Fusion et pattes d’eph

En septembre 1968, changement de décor : recommandé par
Tony Williams, Corea rejoint Miles Davis, passe aux claviers électriques et fait partie des aventure Filles de Kilimanjaro, In a Silent Way et Bitches Brew ! Le virage fusion est bel et bien pris : Corea fonde Return to Forever en 1971. Le premier disque éponyme du quintet sort l’année suivante chez ECM avec Farell, Flora Purim au chant, Stanley Clarke à la basse et Airto Moreira aux percussions. Au programme, quatre compositions de Corea : « Return to Forever », « Crystal Silence », « What Game Shall We Play Today » et « Sometime Ago – La Fiesta ».

Comme il se doit en cette fin des années soixante, l’ambiance est à l’onirismes, les pattes d’eph, Peace & Love… Les tambourins côtoient le Fender Rhodes, cristallin et aqueux, les rythmes latins chaloupés rencontrent les élans virtuoses du piano, un flamenco énergique voisine une mélodie relax… Les percussions de Moreira plantent un décor sud-américain singulièrement entraînant. La basse de Clarke est efficace et sa contrebasse redoutable ! Le phrasé brésilien et la voix voluptueuse de Purim apportent une touche sensuelle. Tandis qu’à la flûte et au ténor Farell renforce le côté musique du monde, au soprano, particulièrement éloquent, il met beaucoup de relief dans ses développements. Quant à Corea, il navigue entre un jeu rythmique marqué par l’Amérique du Sud et l’Espagne, son sens mélodique et sa dextérité héritée du be-bop.

Marqué par son époque, Return to Forever garde le charme, la nonchalance et l’insouciance de ces années d’émancipation…

Dès ses débuts, à la fin des années cinquante, dans l’orchestre de Phil Barboza, les
musiques arabo-andalouses et latines ont toujours attiré Corea.
My Spanish Heart, qui sort en 1976 chez Polydor, reste dans une veine fusion, comme Return To Forever, mais est encore davantage influencé par les musiques du monde, et plus particulièrement sud-américaines. Outre Clarke, transfuge de Return To Forever, Corea réunit Gayle Moran (épouse de Corea depuis 1972) au chant, Jean-Luc Ponty au violon, Don Alias aux percussions, deux batteurs – Steve Gadd et Narada Michael Walden –, un quatuor à cordes et des cuivres. En dehors de « The Hilltop », signé Clarke, les neufs autres titres et les deux suites (« El Bozo » et « Spanish Fantasy ») sont de Corea.

Comme le titre de l’album l’indique, My Spanish Heart laisse une large place à la musique arabo-andalouse et latine. Corea se lance dans du crossover entre jazz, arrangements classiques, musiques sud-américaines et incursions électro. Les chœurs des cuivres sont tonitruants, comme dans un combo de salsa, le quatuor à cordes est souvent théâtral, malgré quelques échanges de haute voltige avec le piano, quant au sextet jazz, il swingue et maintient la carrure des morceaux avec brio. Tour à tour romantique, latino, bopper, espagnol, charmeur, vif comme Bartók… Corea s’active avec une énergie qui ne se dément pas. C’est aussi dans My Spanish Heart qu’il enregistre pour la première fois son morceau emblématique, « Armando’s Rhumba ». Dans la suite « El Bozo » – le simplet, mais aussi la moustache, en espagnol… –, qui compte trois mouvements, Corea joue avec des claviers en tous genres. Même si leurs sonorités sont datées, la musique est expressive et bouffonne. Pour la « Spanish Fantasy » en quatre actes, le quatuor et les cuivres sont de retour. Corea force les traits : trilles et triolets, arpèges et envolées flamboyantes, phrases grandiloquentes et embardées latines… avec un côté image d‘Epinal d’une fantaisie espagnole.

My Spanish Heart n’échappe pas à un côté kitch, mais reste foisonnant et souvent amusant.


Children’s Songs et Akoustic Band
Parenthèse acoustique

Au beau milieu de son épopée électrique, en 1984, Corea enregistre le concerto pour deux pianos et orchestre de Mozart avec
Friedrich Gulda. C’est également cette année-là que Corea enregistre ses dix-neuf Children’s Songs en solo, plus un « Addendum » en trio avec un violon et un violoncelle, pour ECM. Superbes miniatures qu’il jouera souvent en concert, comme, par exemple, en 1992, lors d’une soirée inoubliable dans la salle Rios Reyna du Théâtre Teresa Careno de Caracas, devant plus de deux mille spectateurs, hypnotisés du début à la fin.

Comme le souligne Corea, il a été inspiré par les Mikrokosmos de Bartók, mais il y a aussi un côté Erik Satie dans certains de ces mouvements, très courts (de trente-huit secondes à deux minutes trente-huit). Des airs ciselés et délicats comme des comptines, poétiques et souvent empreints de romantisme, alternent avec des thèmes mélodico-rythmiques. Les variations, pour la plupart vives et rythmées, rebondissent sur des ostinato, pédales, riff, motifs arpégés, contre-chants et autres balancements plein de swing. L’« Addendum » prend résolument le chemin de la musique de chambre du début vingtième.

Les Children’s Songs sont des petits bijoux d’études dont on ne se lasse pas.

Laissant de côté la fusion, Corea revient à la formule du trio, en compagnie de
John Patitucci
à la contrebasse et Dave Weckl à la batterie. Akoustic Band sort un album éponyme en 1989 chez GRP Records. Retour également à un répertoire de standards : « My One and Only One », « So in Love », « Sophisticated Lady », « Autumn Leaves » et « Someday My Prince Will Come ». A cela s’ajoutent des classiques de Corea : « Circles », réminiscence de son groupe d’avant-garde Circle (1970 – 1971), avec Anthony Braxton, Dave Holland et Barry Altschul, et « Spain », tube de Return To Forever (Light As A Feather – 1973). « Morning Sprite » et « T.B.C. (Terminal Baggage Claim) » viennent compléter le programme.

Le trio vrombit commme un gros moteur : des walking et chabada à la veux-tu en voilà (« My One and Only Love »), des shuffle et rim shot de derrière les fagots (« T.B.C. »), des thèmes – solos – thèmes aux petis oignons (« Autumn Leaves »), des stop-chorus luxuriants (« Bessie’s Blues »), des développements qui franchissent le mur du son (« So In Love »), quelques espagnolades (« Spain ») et touches latino (« Morning Sprite »), un balancement contagieux (« Someday My Prince Will Come »), des dialogues pimentés (« Circles »)… Akoustic Band s’inscrit dans une veine be-bop pur jus. Corea enlumine les thèmes (« Sophisticated Lady ») et tournicote autour (« Someday My Prince Will Come ») avant de les dérouler avec vélocité (« Autumn Leaves »), un swing impressionnant (« My One and Only Love ») et ce lyrisme démonstratif si typique de son jeu (« Sophisticated Lady »).

Corea revient pour un temps sur ses premières influences, Bud Powell, Horace Silver, Bill Evans, Teddy WilsonAkoustic Band ne change pas la face du monde, mais avec une paire rythmique de cet acabit et un pianiste de ce calibre, la musique n’en reste pas moins sacrément impressionnante !


Play
Place à la voix

En 1992, Corea et
Ron Moss créent le label Stretch Records à l’occasion de la sortie de Heart of The Bass de Patitucci, mais il faudra attendre 1997 et l’association avec Concord Records pour que le label du pianiste décolle réellement. 1992, c’est aussi l’année de Play, qui sort chez Blue Note. Corea aime jouer dans toutes les configurations et de nombreux duos émaillent sa carrière : Gary Burton, Herbie Hancock, Keith Jarrett, John McLaughlin, Bela Fleck, Hiromi Uehara, Stefano Bollani... Mais c’est avec la voix de Bobby McFerrin qu’il croise les notes dans les six morceaux de Play : « Spain », « Even For Me » (Don’t Worry, Be Happy), « Autumn Leaves », « Blues Connotation » (Circling In), « Round Midnight » et « Blue Bossa ».

Si McFerrin a été révélé au grand public grâce à son tube « Don’t Worry, Be Happy », sorti en 1988, les amateurs de jazz, eux, l’ont découvert en 1984 avec le premier disque vocal en solo absolu, The Voice. Sa tessiture, sa justesse, son agilité et sa mise-en-place parfaite servent à merveille la musique de Play. De questions-réponses virtuoses, parsemées de modulations (« Spain »), aux imitations caricaturales des crooners (« Autumn Leaves »), en passant par une ligne en walking (« Blues Bossa ») et des vocalises éthérées (« Round Midnight »), McFerrin se montre une fois de plus d’une musicalité époustoufflante. Le duo s’amuse de bout en bout avec des dialogues piquants (« Autumn Leaves »), des échanges rythmiques amusants (« Blue Bossa »), des unissons énergiques (« Blue Connotation ») et une connivence évidente (« Blue Bossa »).  Corea est un accompagnateur exceptionnel ! Ses contrepoints en harmonie avec la voix (« Spain »), son soutien rythmique puissant (« Even From Me »), ses phrases en parfaite osmose avec les vocalises (« Round Midnight »), ses lignes entraînantes (« Autumn Leaves »)… tout son jeu s’adapte à son partenaire, comme un caméléon ! Sans oublier ses chorus mélodieux (« Even From Me ») et sensibles (« Round Midnight ») ou post-bop (« Autumn Leaves ») et dansants (« Blue Bossa »).

Dans Play, Corea et McFerrin se sont bien trouvés et leur duo, dynamique et brillant, ne peut pas laisser indifférent.


The Song Is You
Return To The Future

Retour à l’avant-garde avec The Song Is You. Ce disque sort sur le label d’Alan Douglas en
1997. En fait, le disque a été enregistré seize ans plus tôt au Festival de Jazz de Woodstock, organisé par
Jack DeJohnette pour collecter des fonds afin de soutenir le Creative Music Studio, fondé en 1971 par Karl Berger et Ornette Coleman.

« Les plages sont à géométrie variable : Braxton, Corea, Vitous et DeJohnette commencent avec « Impression », Konitz les rejoint pour « No Greater Love », et Metheny remplace Konitz sur « All Blues ». Le trio Corea - Vitous - DeJohnette entame le deuxième disque avec « Waltz » et « Isfahan », puis le duo Corea et Konitz conclut avec « Stella By Starlight » et « Round Midnight ».

Que dire des interprétations ? Plongé dans ces morceaux, l’auditeur est maintenu en apnée du début à la fin ! DeJohnette et Vitous (quel archet !), particulièrement tenaces, ne lâchent pas leur(s) leader(s). Corea est éblouissant au four comme au moulin ! Metheny est aérien. Braxton et Konitz rivalisent d’intelligence, et les deux duos de Konitz et Corea laissent pantois.

The Song Is You, « la chanson, c’est vous ». Peut-être. Quoiqu’il en soit, la chanson est belle, très belle, trop belle même ! » (extrait d’une chronique de 2006).


The New Crystal Silence et The Continents, Concerto For Jazz Quintet & Chamber Orchestra
Crossover, quand tu nous tiens

En 2008, pour
The New Crystal Silence (Concord Jazz), Corea retrouve Burton, équipier au long cours avec qui il aura enregistré pas moins de six disques en duo : Crystal Silence (1972), Duet (1979), In Concert, Zürich, October 28, 1979 (1980), Native Sense (1997) et Hot House (2012). Dans le premier opus du double disque, les deux musiciens interprètent cinq compositions de Corea accompagnés par l’Orchestre Symphonique de Sydney et dans le deuxième, ils jouent ensemble cinq morceaux signés Corea, plus « Waltz for Debby », « Sweet And Lovely » et « I Love You Porgy ».

Le premier disque croise musique classique et jazz. Le mélange évoque souvent les musiques de films (« Love Castle »), avec des mouvements d’ensemble théâtraux (« La Fiesta »), parfois grandiloquents (« Duende »). Si dans la plupart des pièces l’orchestre sert de décor (« Brasilia ») sur lequel Corea et Burton dialoguent habilement (« Love Castle »), les quelques interactions avec le vibraphone et le piano donnent du relief aux morceaux (« Crystal Silence »).

Dans le deuxième disque les deux compères ont des discussions animées ! Tantôt dans une veine bop (« Bud Powell »), tantôt plutôt latino (« No Mystery »), voire Espagnol (« La Fiesta »). Du swing intense (« Señor Mouse »), une valse virtuose (« Waltz For Debby »), une entente de tous les instants (« Alegria »), des échanges foisonnants (« La Fiesta »), des jeux de cache-cache autour des thèmes (« I Love You Porgy »), la nostalgie du stride (« Sweet and Lovely »)… En bref, huit duos de haute volée.

Après l’écoute du deuxième disque de The New Crystal Silence, se pose la question de la pertinence de l’orchestre symphonique sur le premier disque...

Toujours attiré par la musique classique – Béla Bartók, Wolfgang Amadeus Mozart,
A
lexandre Scriabine… –, Corea enregistre en 2012 The Continents, Concerto For Jazz Quintet & Chamber Orchestra pour Deutsche Grammophon. Tout un symbole ! Le quintet est constitué de Steve Davis au trombone, Tim Garland aux saxophones, clarinettes et flûte, Hans Glawischnig à la contrebasse et Marcus Gilmore à la batterie. Le premier disque contient une suite sur le thème des six continents, inspirée par Mozart, et, dans le deuxième disque, le quintet joue « Lotus Blossom », « Blue Bossa », « Just Friends » et « What’s This? » (un thème de Corea), puis Corea joue onze « Solo Continuum ».

Comme The New Crystal Silence, The Continents est une œuvre typiquement crossover, avec des mouvements d’orchestre amples qui évoquent des arrangements cinématographiques (« Africa »), de courtes phrases des hautbois, basson, clarinette, flûte, violons… dans un style classique (« Antarctica »), des unissons majestueux (« Asia »), des glissandos des cordes (« Amérique »), des reprises en chœur (« Australia ») et autres tutti foisonnants (« Antarctica »). Les passages jazz et latin-jazz s’insèrent au milieu des envolées lyriques de l’orchestre de chambre avec, le plus souvent, le piano qui fait le lien entre les deux (« America »). Corea ne reprend pas les stéréotypes musicaux utilisés habituellement pour décrire les continents et ses descriptions sont tout à fait personnelles. Les chorus de Davis (« Europe ») et Garland (« Asia »), la paire Glawischnig – Gilmore (« Europe ») et les interventions de Corea (la cadence d’« Antarctica ») sont convaincantes, mais, comme assez souvent dans ces essais de mariage, la place de la musique de chambre semble un peu forcée.

Dans le deuxième disque, quand il joue en quintet, Corea navigue entre latin-jazz (« Blue Bossa »), bop (« Lotus Blossom », « Just Friends »), avec quelques légères incursions free (« What’s This »), en s’appuyant sur l’efficacité de Davis et Garland, et sur une rythmique aux petits oignons : walking soutenue de Glawisching et chabada souple de Gilmore. Vive, dynamique, tendue, la musique du quintet s’inscrit dans une veine néo-bop.

Les onze solos qui suivent sont concis, comme des petites études, avec des ambiances variées : lignes arpégées, motifs staccatos, walking, phrases discontinues, jeux rythmiques, boucles, mélodies hachées, passages plus lyriques... Comme si Corea laissait son esprit vagabonder en compagnie de Bartók, Igor Stravinsky, Arnold Schönberg

The Continents est un disque disparate, juste reflet de la carrière de Corea qui ne s’est jamais mis de barrières.


Trilogy 2 et Antidote
Le chant du cygne

En 201
0 Corea forme un trio acoustique All Stars avec Christian McBride et Brian Blade, et publie Trilogy en 2013. Cinq ans plus tard, les trois artistes proposent une sélection de titres enregistrés pendant leurs concerts entre 2010 et 2016. Trilogy 2 (Universal Music) est un double-album qui alterne sept standards – « How Deep Is The Ocean », « Crepuscule With Nellie », « Work », « But Beautiful », « All Blues », « Serenity », « Lotus Blossom » –, un tube de Stevie Wonder, « Pastime Paradise », une composition de Steve Swallow, « Eiderdown », et trois classiques de Corea : « 500 Miles High », « La Fiesta » et « Now He Sings, Now He Sobs ».

Mises en bouche typiquement « coreannes » avec des introductions du piano a cappella tout ce qu’il y a de lyrique (« How High The Moon », « But Beautiful », « Eiderdown »), teintées de musique classique (« 500 Miles High », « Serenity ») ou de musique arabo-andalouse (« La Fiesta »). Et quand McBride et Blade se mettent en marche, bonjour le swing (« Eiderdown ») ! La musique circule remarquablement entre les trois artistes (« Crepuscule With Nellie ») et leur entente est fusionnelle (« All Blues »). Le trio reste sur la structure thème – solos – thème (« Serenity »). Corea est d’une musicalité remarquable (« 500 Miles High », « Lotus Blossom »), d’une versatilité de jeu impressionnante (« La Fiesta », « Now He Sings, Now He Sobs ») et son sens rythmique constamment bluffant (« Pastime Paradise »). En compagnie de pointures telles que McBride, carré dans ses lignes (« Work ») et créatif dans ses chorus (« But Beautiful » ou à l’archet dans « Pastime Paradise »), et Blade, accompagnateur foisonnant (« La Fiesta ») et formidablement mélodieux en solo (l’introduction de « Now He Sings, Now He Sobs »), Corea n’a plus qu’à laisser voguer son imagination (« Pastime Paradise ») et rejoindre ses amis boppers (« Serenity »), porté par une walking et un chabada exemplaires (« Lotus Blossom »).

Intelligent, vif et tendu, Trilogy 2 est incontestablement un must dans la discographie de Corea.

Chassez le naturel, il revient au galop ! Corea monte The Spanish Heart Band et sort
Antidote – le titre est prémonitoire – chez Concord Jazz en 2019. Pour ce retour aux années latinos de ses débuts, mais aussi à « Spain », My Spanish Heart, Touchstone (avec Paco De Lucia), Tap Steps… Corea a convoqué un aréopage impressionnant de musiciens : Carlitos Del Puerto à la basse, Marcus Gilmore à la batterie deux musiciens qui accompagnèrent De Lucia, Jorge Pardo à la flûte et au saxophone, Niño Josele à la guitare et Nino de Los Reyes aux claquettes, Luisito Quintero aux percussions, Michael Rodriguez à la trompette, Gayle Moran, Maria Bianca et Ruben Blades aux voix, et Steve Davis au trombone.

Corea reprend des titres comme « My Spanish Heart » (1976), « Armando’s Rhumba » (My Spanish Heart - 1976), « The Yellow Nimbus » (Touchstone - 1982), « Duende » (Native Sense avec Burton – 1997). Il propsoe deux inédits : « Antidote », et « Admiration ». Au programme également « Pas de deux » d’Igor Stravinsky (The Fairy’s Kiss), « Zyryab » en hommage à De Lucia et « Desafinado » d’Antonio Carlos Jobim.

Le morceau-titre est une salsa à texte : choeurs des cuivres, clave, poly-rythmie et percussions chaloupées, chant engagé du salsero Blades, solo de guitare aux couleurs flamenco, solo de flûte latine, questions-réponses du clavier et des cuivres… Après une introduction de la flûte et du piano sur le fémissement des percussions, le trombone et le reste de l’orchestre les rejoignent et interprètent « Duende » avec beaucoup d’élégance et de nombreuses interactions, dans un esprit musique de chambre. Avec les claquettes, les palmas, les encouragements vocaux, la guitare flamenca, la rythmique arabo-andalouse, les espagnolades du piano et de la flûte… « The Yellow Nimbus » est un voyage en Espagne. Un choeur a capella de voix aériennes, légèrement incongru, introduit « My Spanish Heart ». Le piano prend la relève sur une rythmique sud-américaine, accompagné par les vocalises et le chant, style crooner, de Blades, les vents à l’unisson, les lignes arpégées de la guitare… le tout dans une ambiance festive et dansante. Corea reprend son tube, « Armando’s Rhumba », en dialoguant d’abord avec l’orchestre, avant de le dérouler dans le plus pur style latin-jazz : succession de chorus dansants du trombone, de la flûte, de la trompette, de la guitare et du piano, avec les choeurs de l’orchestre et les accords latinos de Corea en arrière-plan, sur une rythmique luxuriante. Pris sur un tempo vif et une rythmique dynamique, « Desafinado » balance bien et Corea renoue avec le Fender Rhodes. Retour à l’Espagne avec « Zyryab », une composition fringante de Paco de Lucia, marquée par la musique arabo-andalouse, dans laquelle, la flûte, le piano et la guitare échangent des banderilles flamencas ! Comme souvent, Corea joue un morceau dans lequel il laisse libre-court à son goût pour la musique classique et fait joliment valser « Pas de Deux » de Stravinsky. Véritable dédicace au latin-jazz, « Admiration » réunit tous les ingrédients caractéristiques du style et conclut Antidote sur une touche enjouée et entraînante.

Dernier opus de Corea, Antidote est un archétype particulièrement réussi d’album de latin-jazz.

Décédé le 9 février 2021, Corea est l’un des pianistes majeurs de la deuxième moitié du vingtième siècle par la personnalité protéiforme et singulière de son jeu. Son œuvre, exubérante et éclectique, va laisser une empreinte indélébile dans l’histoire du jazz.