Présent depuis près de soixante-cinq ans sur toutes les scènes et dans tous les studios, André Ceccarelli est incontestablement un monument de la batterie. Aux rythmes d’une vie, une autobiographie sous forme d’entretien avec Daniel Dumoulin, sort aux Éditions du Layeur le 18 septembre 2026.
Dumoulin est lui-même batteur, mais aussi pédagogue et fondateur de l’École Dante Agostini de Toulouse en 1990. En 2005, quelques années après avoir programmé Ceccarelli lors du festival qui deviendra le Drums Summit in Toulouse, Dumoulin publie Entretiens avec André Ceccarelli aux édition Séguier. A la suite de la parution de Dante Agostini, une vie tambour battant (2019) et Batteurs en 150 figures (2022), les Éditions du Layeur propose à Dumoulin de publier « un beau livre sur Ceccarelli ». Ce sera André Ceccarelli, aux rythmes d’une vie.
L’édition du livre est particulièrement soignée : imprimées au format B5 sur du papier glacé et brochées avec des rabats, les deux cent quarante pages sont aérées et illustrées avec de nombreuses photos en couleur bien mises en valeur. Le sommaire est précis et les notes de bas de page apportent des précisions d’autant plus bienvenues qu’Aux rythmes d’une vie ne s’adresse pas qu’à des spécialistes du jazz.
Après le prologue, Aux rythmes d’une vie s’articule autour de quatre parties qui regroupent dix-huit chapitres aux intitulés explicites et chapeautés par le titre d’un standard de jazz : la première partie, « Premier set », compte sept chapitres consacrés à la vie et au parcours du batteur ; le « Deuxième set », avec lui-aussi sept chapitres, rassemble des réflexions sur la batterie, les rencontres, la famille... ; le « Changement de plateau » contient deux chapitres dans lesquels Dumoulin « quantifie » la carrière de Ceccarelli et conclut l’ouvrage ; enfin, « André Ceccarelli en cinquante albums » permet au pianiste Bernard Lassalle de commenter une discographie sélective du batteur.
Une vie de musique
Ceccarelli est né à Nice le 5 janvier 1946. Son grand-père, garagiste, veut qu’il devienne mécano, mais pas son père, batteur professionnel, qui veut que son fils devienne également musicien ! Ceccarelli commence donc à jouer de la batterie autour de douze ou treize ans... Quand il a quatorze ans, son père, qui connaît bien la scène musicale de la Côte d’Azur, l’introduit dans le milieu et lui offre une Mobylette : « Grâce à la Mobylette, j’ai pu aller jouer et j’ai commencé par des thés dansants à l’hôtel Royal sur la promenade des Anglais. » (page 18). En parallèle, Ceccarelli s’inscrit au conservatoire.
En 1962, il est embauché comme batteur par Les Chats Sauvages, groupe de rock’n roll niçois. Ceccarelli monte à Paris et tourne avec eux pendant un an, jusqu’au départ de son chanteur, Dick Rivers. Côté jazz, Charles Benaroch au Golf-Drouot, et Daniel Humair au Caméléon, lui fournissent des gigs de temps en temps, mais sa vie à Paris est précaire et les cachets ne courent pas les rues : « Il m’a vraiment fallu m’accrocher à mes rêves et me dire que cela allait s’améliorer. Il m’a fallu y croire profondément pour ne pas tout laisser tomber et retourner à Nice. » (page 25).
En 1964, Ceccarelli devient le batteur des Champions, autre groupe de rock’n roll formé par Eddy Barclay pour concurrencer les Chats Sauvages. Quand la formation décroche la tournée annuelle de la radio RTL, Ceccarelli joue tous les jours et sa situation financière s’améliore… Mais son père l’appelle pour lui dire qu’il y a une place disponible dans l’orchestre d’Aimé Barelli au Sporting de Monte Carlo. Ceccarelli réussit l’audition et joue pendant trois ans avec Barelli : « Cette période dans l’orchestre d’Aimé Barelli signifie pour moi la fin de la galère. Je gagne bien ma vie, je suis bien habillé, j’ai une voiture et une place pour la garer, je joue avec des musiciens top niveau […] Nous interprétons une musique raffinée dans un endroit luxueux devant un public choisi. » (page 30).
Rocky Roberts le débauche en 1967 et, là encore, Ceccarelli va rester trois ans avec « le Johnny Halliday italien » (page 31). C’est à cette époque qu’il épouse Marcelle.
André Ceccarelli – Studio de l’Ermitage – 2019 © PLM |
En 1970 le couple s’installe à Paris et Ceccarelli joue au Moulin Rouge : « Mais si j’étais revenu dans la capitale, ce n’était pas pour cela. C’était pour tenter de réaliser deux rêves : jouer du jazz dans les clubs et faire du studio. ». (page 39). Sa première séance de studio pour Mireille Mathieu marque le début d’une longue série : « Durant une dizaine d’années je n’ai quasiment fait que cela du matin au soir, à longueur de journées, sans aucun jour d’arrêt ou de repos. Studio, studio, studio. » (page 41). Après les séances d’enregistrement, Ceccarelli joue du jazz au Chat qui Pêche, au Bilboquet, au Jazz In… Il tourne aussi avec Eddy Mitchell, Michel Jonasz, Sylvie Vartan, Claude Nougaro…
C’est en 1972 qu’il monte Troc, une formation de jazz fusion, avec Jacky Giraudo à la guitare, Henri Giordano aux claviers et Jannick Top à la basse, qui enregistre un disque éponyme en 1973. C’est cette année-là que naît son fils Régis : « La suite de mon histoire est moins importante que ces simples mots : je suis papa. » (page 43). L’interruption est de courte durée et Ceccarelli reprend le travail : « Mes journées ressemblaient à ceci : studio de 9 heures à 21 heures, puis club de jazz de 22 heures à 2 heures du matin. […] Dans les séances de studio, je n’enregistrais pas que de la très grande musique et cela m’épuisait moralement. » (page 44).
Après avoir enregistré Ceccarelli en 1977, il monte Bad News Travels Fast, un groupe de jazz funk disco, qui enregistre en 1979 à Londres Ordinary Man et Look Out. Ces séances donneront l’idée au producteur Alec Costandinos d’un disque avec Tina Turner : Love Explosion.
Mais en 1979, éreinté, Ceccarelli fait ce que l’on appelle aujourd’hui un syndrome d’épuisement professionnel. Il s’éloigne de la scène musicale pendant un an : « Durant cette période off où je ne travaille plus du tout, je prends le temps de réfléchir et petit à petit, au fil des jours qui passent, mes idées s’éclaircissent. Je me dis que je vais maintenant choisir la musique que je vais jouer et quitter le très commercial qui m’aura usé. Je décide d’aller vers des univers plus vivants, moins aseptisés, faisant davantage place à l’échange, à l’écoute, à l’interaction. En deux mots, de ne jouer que de dont j’ai envie, ce qui me plaît. Voilà ma thérapie ! Retrouver le désir du jeu et la joie de la musique : voilà mon ordonnance. » (page 46).
De retour dans la musique, Ceccarelli joue aux côtés de Tania Maria, Henri Salvador, Nougaro et Gilbert Bécaud. En parallèle, il joue du jazz avec Eric Le Lann, Martial Solal, Patrice Caratini, Michel Portal... et monte un combo avec Jean-Marc Jaffet et Thierry Eliez, qui se produit beaucoup pendant une dizaine d’années en trio ou avec des invités comme, par exemple, Didier Lockwood.
1987 est une année importante dans la carrière de Ceccarelli : il devient le batteur de Dee Dee Brigewater, qu’il accompagne pendant seize ans. Dans la même période il intègre l’ONJ d’Antoine Hervé, puis joue avec Jean-Louis Chautemps, Richard Galliano, le Gipsy Project de Biréli Lagrene, le Trio Sud, avec Sylvain Luc et Jean-Marc Jaffet… Dans la variété, il enregistre avec Nicole Croisille, Salvador, tourne avec Nougaro… et travaille beaucoup avec Michel Legrand, qui lui donne notamment l’occasion de jouer pour Ray Charles, Aretha Franklin...
Dans les années plus récentes, Ceccarelli jouent avec moult musiciens de jazz tels que Stefano Di Battista, Enrico Pieranunzi, Lagrene, Antonio Faraò, Marc Berthoumieux, David Linx, Flavio Boltro, Baptiste Herbin, Laurent Coulondre, Diego Imbert, Sophie Alour, Alfio Origlio, Jean-Pierre Como, Thierry Maillard, Eliez...
Depuis la fin des années soixante-dix, Ceccarelli a enregistré une quinzaine de disques sous son nom dont Ceccarelli (1977), André Ceccarelli (1981), Dansez sur moi (1990), Hat Snatcher (1992), 3 Around The 4 (1994), From The Heart (1995), West Side Story (1997), 61:32:00 (1999), Carte Blanche (2004), Avenue des Diables Blues (2005), Golden Land (2006), Sweet People (2006) et Ultimo (2013).
André Ceccarelli – Studio de l’Ermitage – 2019 © PLM |
Réflexions sur le métier de musicien et autres
Dans la deuxième partie Dumoulin et Ceccarelli abordent différentes facettes du métier de musicien : la batterie, les bassistes, les rencontres, les qualités d’un batteur, la famille Ceccarelli, l’évolution de la musique et des conseils sous forme de conclusion.
Concernant le travail de la batterie, les répétitions, le matériel et les autres musiciens, Ceccarelli conserve constamment une attitude humble, réaliste et positive, comme par exemple quand il parle de la technique instrumentale qui « est un peu comme les mots du langage oral. Tu parles avec le vocabulaire dont tu disposes et tu essayes avec cela de dire ta pensée de la façon la plus précise possible. » (page 64). Même attitude quand, à la question « Admires-tu certains batteurs ? », il répond : « Oui, tous. ». (page 68).
Dumoulin aborde ensuite les liens entre bassistes et batteurs. Ceccarelli a évidemment joué avec un nombre considérable de bassistes, mais il déclare avec humour : « L’orgue d’Eddy Louiss : quel son, quelle rondeur, quelle présence ! Voilà mon premier grand bassiste. » (page 71). Et de constater qu’« Il ne faut pas envisager d’un côté la rythmique et d’un autre les solistes comme deux équipes qui se font face. […] Avec ces deux mots, « écoute » et « complémentarité », tout est dit. » (page 72).
Concernant les rencontres, Ceccarelli revient sur Michel Legrand, Chick Corea, Brad Mehldau et John McLaughlin. Au chapitre des « rencontres manquées », il répond, toujours à sa manière, éternellement positive : « Oui, bien sûr, tous les musiciens avec qui je n’ai pas joué [...] » (page 80), mais il précise tout de même qu’il regrette en particulier de ne pas avoir pu rencontrer Michel Petrucciani et Herbie Hancock.
Sur les qualités d’un musicien, Ceccarelli est clair : « Pour moi, la qualité principale que doit avoir un batteur, et que doit avoir d’ailleurs tout autre musicien, est de savoir rester à sa place. […] Rester à sa place sous-entend bien sûr une double maîtrise : celle de la pulsation, ou tempo, et celle du son. » (page 83). Il insiste aussi sur l’importance d’avoir une culture musicale variée et une personnalité instrumentale bien définie.
Quant à la place de la musique dans sa vie, c’est une passion dévorante au quotidien, « J’en écoute [de la musique] sans même y penser, comme une habitude de vie » (page 89), et qui « laisse peu de place au reste et cela a été le cas durant toute ma vie. » (page 96).
En guise de conclusion Cecccarelli conseille avec sagesse de : « Rester modeste, continuer d’y croire, et travailler encore ce bel instrument. Voilà. Tout vient, tout arrive... » (page 109).
Des chiffres vertigineux
Dans le « Changement de plateau », avant de conclure, Dumoulin s’amuse à revenir sur la carrière de Ceccarelli en chiffres ! Il a calculé que le batteur a fait autour de quatorze mille concerts ou enregistrements et qu’il est présent sur quelques trois mille disques…
Discographie sélective
Lassalle a choisi cinquante disques représentatifs de la carrière de Ceccarelli. Illustrée avec la pochette du disque, chaque fiche précise la liste des morceaux (durée comprise), les données sur l’enregistrement et les musiciens. Lassalle chronique factuellement et avec beaucoup de pertinence chaque album. Il ajoute souvent une rubrique « La « patte » d’André », dans laquelle il apporte des précisions sur le rôle, le jeu, les chorus etc. de Ceccarelli, et, parfois, un commentaire « En plus », souvent pour rapporter un événement supplémentaire ou une anecdote.
De Troc (1973) à Django! (2024), avec le trio de Baptiste Herbin, en passant, entre autres, par la variété (Eddy Mitchell Live en 1977, Love Explosion de Tina Turner en 1979, Jazzille de Nicole Croisille en 1987, Jazznavour en 1998...), l’opéra-rock (Starmania en 1979), les musiques latines (Tania Maria Live en 1979), les big bands (Martial Solal Big Band entre 1981 et 1984), les musiques improvisées (Turbulence de Michel Portal en 1987), le bop (Standards de Biréli Lagrene en 1992), Dee Dee Bridgewater (Keeping Tradition en 1993, Love and Peace en 1995), le Trio Sud (en 2000, 2002 et 2008), ASTA avec Antonio Farao, Sylvain Beuf et Thomas Bramerie (en 2008 et 2019), sans, bien sûr, oublier les disques de Ceccarelli lui-même, la sélection de Lassalle prouve, si c'est encore nécessaire l’éclectisme prodigieux du batteur.
La vie de Ceccarelli est indissociable de la musique et cette osmose en fait une magnifique histoire de passion et de rencontres. Aux rythmes d’une vie se dévore de la première à la dernière page.
Le livre
Entretiens avec Daniel Dumoulin
Éditions du Layeur / Marque-pages
240 pages
Sortie le 18 septembre 2026









