31 octobre 2017

Thelonious 100 – Monk Marathon

Vincent Bessières a concocté une saison jazz aux petits oignons pour l’Espace Sorano de Vincennes : Chris Potter Trio, Chris Speed – Andrew D'Angelo – Kurt Rosenwinkel – Jim Black, Eduouard Ferlet, Ping Machine, Pierre Durand, Jeb Patton et Dmitry Baevsky, Avishai Cohen Quartet (le trompettiste)…

Mais, pour bien commencer la saison, le 7 octobre, jour de la Nuit Blanche, la programmation débute par un véritable marathon musical : quatre formations se succèdent  pour rendre hommage au centenaire de la naissance de Thelonious Monk. C’est le quintet de Laurent Courthaliac qui ouvre les débats, suivi du duo Jérôme SabbaghDanny Grissett, puis du trio d’Enzo Carniel, avant de terminer par Laurent de Wilde, en solo.

Dans son introduction, Bessières compare Monk et Pablo Picasso : comme le peintre, Monk « envisage la musique sous différents angles d’un seul regard », sans avoir peur de « fracturer le piano et la composition » et de développer « une approche résolument originale et percutante du jazz, tout en ayant, comme Picasso, une très grande érudition musicale, notamment de toutes les musiques qui l’ont précédées, comme la tradition du stride, par exemple ».


Laurent Courthaliac Quintet

Primé du Conservatoire de Lyon et élève d’Alain Jean-Marie puis de Barry Harris, Courthaliac a également fait partie du collectif Mû, avant de s’installer à Paris et devenir l’un des animateurs phares du Petit Opportun au sein du collectif Les Nuits Blanches. En 2005, il publie Scarlet Street, son premier disque en leader. A partir de 2008, Courthaliac tourne pendant plusieurs années avec Elisabeth Kontomanou. En 2013, c’est à New-York qu’il enregistre Pannonica, en trio avec Ron Carter ou Clovis Nicolas et Rodney Green. En septembre 2016 Courthaliac sort un disque en hommage à Woody Allen : All My Life, A Musical Tribute to Woody Allen.


Pour la soirée Monk, Courthaliac a monté un quintet avec Fabien Mary à la trompette, Luigi Grasso au saxophone alto, Géraud Portal à la contrebasse et Romain Sarron à la batterie. Le quartet choisit d’interpréter quatre grands classiques de Monk – « Hackensack », « Four in One », « Round Midnight » et « Epistrophy » –, « Eronel », morceau moins connu et co-signé avec Idrees Sulieman et Sadik Hakim, et « All The Clouds’ll Roll Away » de George Gerschwin, compositeur favori de Courthaliac.

Fidèle à son approche (Pannonica), Courthaliac construit les morceaux en suivant une structure be-bop type : exposé du thème à l’unisson par les soufflants, chorus des solistes, reprise du thème en conclusion. Les longues phrases vives des solos de Courthaliac rebondissent sur les harmonies dans une tradition bop bien maitrisée. Les accords en contrechant du pianiste relève le jeu des soufflants et il ajoute parfois une courte introduction (« Hackensack »), voire une coda qui peut prendre une tournure romantique (« All The Clouds’ll Roll Away »). Le saxophone et la trompette se complètent parfaitement et dialoguent avec élégance (« Round Midnight »). Grasso – également élève d’Harris, qui a vécu chez Pannonica de Koenigswarter, à Weehawken, dans la fameuse « Cathouse », où Monk a passé les dernières années de sa vie  – s’inscrit lui aussi dans la lignée des boppers : un son tendu à la Charlie Parker et jeu d’une grande mobilité avec une alternance de mesures lentes et d’envolées virtuoses. Sonorité velouté, phrases fluides et développements limpides, Mary nage comme un poisson dans l’eau. Portal et Sarron assurent un soutien rythmique bop pur jus : walking imperturbable de la contrebasse et chabada foisonnant de la batterie.

Le Monk Marathon de l’Espace Sorano commence sur les chapeaux de roue avec un quintet qui joue la musique de « Sphere » en respectant les canons du be-bop, dont Monk est l’un des pères fondateurs…


Jérôme Sabbagh – Danny Grissett

Outre son quartet avec Ben Monder, Joe Martin et Ted Poor (North, Pogo et The Turn méritent le détour), Sabbagh anime également le trio Lean (Simon Jermyn et Allison Miller), un quartet avec Greg Tuohey et un trio avec Monder et Daniel Humair (I Will Follow You). Récemment, Sabbagh s’est également associé au pianiste Grissett (Tom Harrell, Jeremy Pelt, Seamus Blake… et publié chez Criss Cross) pour jouer en duo un répertoire éclectique, dont des morceaux de Monk.

Fait du hasard, les morceaux choisis par Sabbagh et Grissett sont tous différents de ceux joués par Courthaliac et sont tous signés Monk : « Light Blue », « Gallop’s Gallop », « Ask Me Now », « San Francisco Holiday », « Reflections », « Pannonica », « Ugly Beauty » et « We See ».


Le gros son chaleureux de Sabbagh et le discours clair de Grissett rappellent les duos de Stan Getz et Kenny Barron. Ils naviguent dans les eaux d’un néo-bop moderne, avec un balancement rythmique entraînant et des développements volontiers lyriques. Les volutes de Sabbagh se marient aux phrases de Grissett dans des contrechants subtils, des unissons raffinés, des questions-réponses expressives…

Un saxophone ténor sinueux et un piano tout en souplesse se livrent à des échanges intimistes sur les thèmes de Monk : une réussite.


Enzo Carniel Trio

Après ses études de médecine (Faculté de Marseille) et de musique (CNR de Marseille et CNSMDP), Carniel se fait connaître avec son quartet House of Echo – Marc-Antoine Perrio, Simon Tailleu et Ariel Tessier – mais aussi pour ses prestations en solo (Erosions – 2014). Pour interpréter Monk, Carniel se produit en trio, avec Matyas Szandai à la contrebasse et Guilhem Flouzat à la batterie.

Après « Just a Gigolo » (Leonello Casucci – 1929), le trio assure la transition avec Sabbagh et Grissett en reprenant « We See ». Suivent quatre autres compositions de Monk : « I Mean You », « Bye-Ya », « Thelonious » (basé sur le Si bémol, la note préférée de Monk, comme le rappelle Carniel) et « Reflections ».


Le trio mise sur l’interplay, cher à Bill Evans : Carniel laisse beaucoup d’espace à Szandai et Flouzat. Le pianiste passe du stride à la musique contemporaine, avec des incursions dans le bop. Il peut compter sur une contrebasse grave et puissante et une batterie musicale et touffue, qui alternent des motifs modernes et des walking – chabada classiques au grès des morceaux.

Enzo Carniel Trio propose une lecture énergique et tendue de la musique de Monk. Ce qui lui va comme un gant !


Laurent de Wilde Solo

Inutile de présenter l’auteur du volume 3009 de la collection Folio, dédié à Monk et paru en 1996… Laurent de Wilde a écrit un livre incontournable sur le pianiste et, après avoir abordé presque tous les genres, de l’acoustique à l’électro, du bop au reggae, de la musique au cinéma, en passant par le conte, la télévision, la littérature… il enregistre pour la première fois le répertoire de Monk et sort New Monk Trio en octobre 2017 chez Gazebo, avec Jérôme Regard à la contrebasse et Donald Kontomanou à la batterie. Mais c’est en solo que de Wilde a décidé de rendre hommage à Monk lors de ce marathon.


De Wilde reprend des morceaux de New Monk Trio. Sur un riff bluesy, après une exposition épurée de « Misterioso », il développe tranquillement le thème. L’arrangement de la ballade « Monk’s Mood » est élégant, pimenté d’accents folks. « Tune For T », composé par le pianiste, repose sur un accompagnement stride vivifiant et une mélodie sautillante ponctuée de citations. « Pannonica », que Sabbagh et Grissett ont déjà interprété, commence dans les cordes puis s’envole sereinement. Dans « Four In One », repris également par Courthaliac, de Wilde glisse quelques notes bleues dans sa version dynamique et nerveuse du morceau. Il conclut son set par et les mêmes thèmes que Carniel : les si bémols de « Thelonious » sont enveloppés dans un accompagnement dense marqué par l’esprit du stride ; quant à « Reflections », de Wilde le déroule lentement, avec beaucoup de sentiment.

De Wilde donne une vision personnelle de l’univers de Monk : à la fois joueuse et introspective, son approche est particulièrement convaincante.  


27 octobre 2017

Raw – Rodolphe Lauretta

Raw est le premier disque du trio éponyme, formé en 2012 par le saxophoniste alto Rodolphe Lauretta. Il sort en septembre 2017 sur le label francilien Onze Heures Onze.

Damien Varaillon est à la contrebasse et Arnaud Dolmen à la batterie. Lauretta invite aussi la chanteuse Charlotte Wassy (« Réminiscences »), le trompettiste Olivier Laisney (« Clave ») et le rappeur Theorhetoric (« Get Started Remix »). Neuf morceaux sont signés Lauretta. Le trio interprète également « Softly as in a Morning Sunrise » de Sigmund Romberg et Oscar Hammerstein II, air tiré de l’opérette The New Moon, créée en 1928. Quant à « Get Started Remix », comme son titre l’indique, c’est une reprise rap de « Get Started ».

Lauretta mise sur un son acoustique brut et naturel, mis en relief par une prise de son proche et sans fioritures. Les mélodies sont tendues (« Get Started »), tortueuses (« Rêverie »), presque « newyorkaises » (« Chick’s Riddle »). Mate et puissante, la rythmique s’appuie sur une batterie funky (« Vert sang ») dansante (« Clave ») et une contrebasse souple (« Buzy Bird ») et boisée (« Big Leel »). Ce qui n’empêche pas Varaillon et Dolmen de placer une walking et un chabada pur jus, pour accompagner un morceau néo-bop free (« Shed Life »). Le format intimiste et ouvert de Raw permet au trio de s’amuser sans contrainte avec les dissonances (« Get Started »), d’essorer les thèmes par tous les bouts (« Chick’s Riddle »), de tournicoter autour des mélodies (« Rêverie »), mais aussi d’échanger des phrases en contrepoints (« Clave »), à l’unisson (« Buzy Bird »), en questions-réponses (« Softly As In A Morning Sunrise »)… Le mélange de tradition bop et de modernisme funky épicé de free rappelle la démarche d’un Steve Coleman, ou d’un Joshua Redman, voire  Loren Stillman, Steve Lehman etc.

Pour un premier disque en leader, Lauretta frappe fort : à la fois brute de fonderie et intimiste, la musique de Raw réussit à toucher les sens et l’esprit.

Le disque

Raw
Rodolphe Lauretta
Rodolphe Lauretta (as), Damien Varaillon (b) et Arnaud Dolmen (d), avec Charlotte Wassy (voc), Olivier Laisney (tp) et Theorhetoric (voc).
Onze Heures Onze – ONZ025
Sortie en septembre 2017

Liste des morceaux

01.  « Get Started » (4:19).    
02.  « Buzy Bird » (4:27).       
03.  « Vert sang » (4:05).                   
04.  « Softly as in a Morning Sunrise », Sigmund Romberg et Oscar Hammerstein II (4:25)
05. « Réminiscences » (4:55). (feat. Charlotte Wassy)                   
06. « Big Leel » (5:22).                     
07. « Rêverie » (7:06).                      
08. « Shed Life » (4:26).                    
09. « Clave » (4:58).f eat. Olivier Laisney)              
10. « Chick's Riddle » (5:01).            
11. « Get Started Remix » (3:03). (feat. Theorhetoric)

Toutes les compositions sont signées Lauretta, sauf indication contraire.

15 octobre 2017

Cissy Street

Cissy Street est un quintet créé par le guitariste Francis Larue au sein du collectif auvergnat Lilananda. Son premier disque éponyme sort en juin 2017 sur le label du collectif.

Cissy Street regroupe le saxophoniste ténor Vincent Périer (Le Grouvatoire, Nanan, OmpaBompa, RedstarOrkestar…), le trompettiste Yacha Berdah (Bigre !, La Nueva Essency, Clyde…), le bassiste Etienne Kermarc (le Grolektif, Supergombo…) et le batteur Hugo Crost (Bigre !, Supergombo, Elephant Step…). Le quintet a également invité un autre membre du Grolektif, le percussionniste Jorge Mario Vargas, sur deux titres.  

Toutes les compositions sont de Larue. Spécialiste des collages et superpositions de photographies à forte connotation vintage et déjà illustrateur des albums de Bige !, David Fangaia a réalisé la pochette de Cissy Street. Une pin-up des années soixante-dix avec un perroquet sur l’épaule prend une pose lascive au premier plan, tandis qu’au deuxième plan, un cadre cravaté en noir et blanc l’observe, le tout sur un décor constitué d’une avenue d’une ville américaine, pivotée à quatre-vingt-dix degrés, avec une femme en pattes d’eph’ affublée d’un masque de lion en plein milieu ! Une scène entre réalisme, psychédélisme et surréalisme, avec un brin de nostalgie et un côté décalcomanies…

Larue et ses compères jouent un jazz funk décomplexé : thèmes-riffs efficaces (« Yemanja », la reine du monde aquatique, protectrice des femmes chez les Yorubas), chœurs énergiques du ténor et de la trompette (« Frontera »), lignes de basse grondantes (« A3 », l’autoroute ou la feuille de papier ?), batterie volontiers binaire mate et puissante (« Jiajia’s Funk », hommage à la doyenne des pandas ?)… Et Cissy Street n’oublie pas des ingrédients typiques du funk : chorus du ténor (« Cloudy Dance ») et de la trompette (« Jiajia’s Funk ») dans la veine des shouters, interventions wawa (« Groovement Malade »), sonorité vintage (« Sang neuf »), solo de guitar hero (« Educ Pop »), batterie  (« Frontera ») etc. Sur une base jazzy, pour l’approche et l’architecture des morceaux, Cissy Street incorpore également des éléments rock (« A3 »), afro-beat (« Yemanja »), reggae (« Blind Blue »), Earth, Wind and Fire (« Groovement Malade »), ethio-jazz (« L’Hérétique »), James Brown (« Frontera »)…

Cissy Street est un disque groovy qui ravira les amateurs d’un jazz dansant placé sous le signe du funk.

Le disque

Cissy Street
Cissy Street
Vincent Périer (ts), Yacha Berdah (tp), Francis Larue (g), Etienne Kermarc (b) et Hugo Crost (d), avec Jorge Mario Vargas (perc).
Label Lilananda
Sortie en juin 2017

Liste des morceaux

01.  « A3 » (04:20).
02.  « Yemanja » (05:29).
03.  « Jiajia's Funk » (03:33).
04.  « Blind Blue » (07:41).
05.  « Groovement malade » (05:06).
06.  « Educ Pop » (05:26).
07.  « L'hérétique » (05:48).
08.  « Cloudy Dance » (05:36).
09.  « Frontera » (06:02).
10.  « Sang neuf » (04:29).

Toutes les compositions sont signées Larue

13 octobre 2017

Trio Barolo à l’Ermitage…

Créé il y a cinq ans, Trio Barolo enregistre Le ballet des airs en 2013 et c’est à l’occasion de leur deuxième opus, Casa Nostra, qu’il se produit au Studio de l’Ermitage le 19 septembre 2017.

Quand l’Italie, la France et la Crète se rencontrent : Trio Barolo est formé du tromboniste Francesco Castellani (Conservatoire Royal de Bruxelles, et Académie Internationale de Musique de Cologne…), du contrebassiste Philippe Euvrard (Opéra de Paris, Jane Birkin, Jérôme Savary…) et de l’accordéoniste – pianiste – chanteur Rémy Poulakis (Conservatoire National de Lyon…). Trio Barolo collabore également avec la compagnie circassienne les Nouveaux Nez et, depuis une résidence à l’Amphi Jazz de l’Opéra de Lyon en 2016, il se transforme souvent en quartet ou quintet en compagnie du guitariste Kevin Seddiki, du percussionniste Anthony Gatta ou du clarinettiste Carjez Gerretsen (invité sur deux titres de Casa Nostra).

Produit par La Belle Anaphore, Casa Nostra a été enregistré au Studio La Buissonne par Gérard de Haro. Le concert reprend huit des neuf morceaux du disque, tous signés Castellani ou Euvrard, sauf « Mike P », un thème de Philippe Petrucciani, et « E lucevan le stelle », tiré de la Tosca de Giacomo Puccini. Le trio joue également « Le ballet des airs » du premier album éponyme, une valse musette d’Euvrard et « Maghreb » de Castellani.

Le déroulé du « ballet des airs », qui entame le concert, reflète plutôt bien l’esprit de la musique du Trio Barolo. Souffle, sifflements et ostinato introduisent le morceau, suivi de l’exposition du thème par le trombone et l’accordéon à l’unisson, sur un motif répétitif de la contrebasse. Castellani, sonorité soyeuse et sens mélodique infaillible, enchaîne sur un solo élégant, repris par Poulakis, qui double es phrases véloces de l’accordéon avec des vocalises, tandis qu’Euvrard joue son riff, imperturbable. Les morceaux transgressent joyeusement les genres. Trio Barolo assaisonne son jazz de valse (« Chel’Pro Valse » - titre approximatif), musique de film (Ennio Morricone dans « Mike P »), folklore oriental (« Malahim »), airs des Balkans (« Barolo Nuevo »), musique classique (« E lucevan le stelle »), dialogues échevelés (« Tirana »)…



Tout au long du concert, le trombone se montre majestueux (« Malahim »), velouté (« Barolo Nuevo »), voire touchant (« Carla »), avec une mise en place rythmique entraînante (« Tirana ») et un à propos mélodique affuté (« Casa Nostra »), pimenté de citations («  My Favorite Things » dans « Mike P »). Quand Castellani chante, les airs traditionnels d’Ombrie pointent à la surface (« Barolo Nuevo », « Tirana »)... L’accordéon passe du rôle d’accompagnateur, avec ses suites d’accords (« Carla »), ses contrepoints (« Maghreb ») ou ses ostinatos (« Casa Nostra »), à celui de soliste virevoltant (« Tirana »), dansant (« Chel’Pro Valse »), orientalisant (« Casa Nostra »)… Comme les contrebassistes Slam Stewart et Major Holley en leur temps, Poulakis chantonne à l’unisson de l’accordéon avec virtuosité (« Barolo Nuevo »), ce que lui permet sa solide formation de chanteur lyrique. L’opéra s’invite d’ailleurs à la soirée quand le ténor se lance dans la célébrissime romance « E lucevan le stelle ». Euvrard met sa belle sonorité grave et boisée au service du trio : riffs (« Malahim »), boucles (« Casa Nostra »), lignes dansantes parsemées de shuffle (« Chel’Pro Valse ») et pédales (« E lucevan le stelle ») soutiennent d’autant mieux les solistes que le jeu du contrebassiste est carré (« Carla »), à l’instar du chorus mélodieux et tendu de « Barolo Nuevo ».  L’archet permet d’ajouter non seulement des effets électro (« Mare Nostrum ») ou rythmiques (« Maghreb »), qui viennent relever les morceaux, mais aussi de l’ampleur au discours du quartet (« Mike P »). De sa formation classique, Gerretsen en tire une aisance technique à toute épreuve (« Tirana »), une sonorité limpide (« Barolo Nuevo ») et un phrasé précis (« Mike P »). La clarinette amène une touche mélancolique, notamment dans les duos avec l’accordéon, quelques couleurs orientales (« Maghreb ») et beaucoup d’élégance (« Carla »).

Euvrard et Castellani se partagent la présentation des morceaux et racontent volontiers des anecdotes : « Malahim », qui signifie les anges, est la langue des séfarades espagnols ; Castellani est originaire d’Ombrie et, d’ailleurs, le nom du trio est un hommage direct à l’Italie et au vin éponyme de la région du Piémont ; « Carla » est dédié à l’épouse du tromboniste et Gerretsen n’est autre que le fils de Castellani, avec lequel le trio a joué lors d’une résidence à l’Opéra de Lyon en 2016 ; c’est aussi le clarinettiste qui a soufflé à son père le nom de Pouliakis ; « les voyages forment la jeunesse, mais  les voyages forment aussi la musique… » constate philosophiquement Euvrard, en présentant « Tirana » ; quant au titre du disque, « Casa Nostra », il évoque une résidence à Casablanca en compagnie de musiciens d’Agadir, avec lesquels le trio s’est senti « comme à la maison » ;  « Mike P » est un clin d’œil à Michel Petrucciani, à qui Bill Evans avait suggéré de raccourcir son nom s’il voulait faire carrière en Amérique ; « Chel’Pro Valse » est une valse musette inspirée par les guinguettes du Val de Marne et « Maghreb », un air rapporté par Castellani d’une tournée en Algérie… 

Généreux et enthousiaste, Trio Barolo propose une musique chaleureuse, dans laquelle mélodies et rythmes entraînent l’auditeur dans un univers lumineux : Casa Nostra est un beau un voyage autour de la Méditerranée, la « Mare Nostrum » et ses civilisations.



Le disque

Casa Nostra
Trio Barolo
Rémy Poulakis (acc, voc), Francesco Castellani (tb, Conque, voc) et Philippe Euvrard (b), avec Carjez Gerretsen (cl, bcl)
Ana Records – ANA 102/2
Sortie en août 2017

Liste des morceaux

01.  « Malahim », Euvrard (4:22).
02.  « Casa Nostra », Euvrard (6:46).
03.  « Carla », Castellani (5:30).
04.  « Barolo nuevo », Euvrard (5:44).
05.  « Mare nostrum », Euvrard (1:59).
06.  « Mike P », Philippe Petrucciani (7:05).
07.  « Tirana », Euvrard (5:24).
08.  « E lucevan le stelle », Giacomo Puccini (5:18).
09.  « Carossello », Castellani (5:15).


07 octobre 2017

Au doux combat me joindre – No Noise No Reduction

Au doux combat me joindre
No Noise No Reduction
Marc Démereau (bs), Marc Maffiolo (basse s) et Florian Nastorg (basse s)
Mr Morezon 014
Sortie le 18 mai 2017

Créé en 2002, le collectif toulousain Freddy Morezon regroupe des artistes aussi variés que Christine Wodrascka, Robin Fincker, Fabien Duscombs, Didier Kowarsky… pour n’en citer que quelques-uns, mais animés d’un même esprit : improviser et innover.

Et ce n’est pas NNNR, alias No Noise No Reduction, qui nous fera mentir : ce power trio est constitué d’un saxophone baryton, Marc Démereau, et de deux saxophones basses, Marc Maffiolo et Florian Nastorg. A cette instrumentation inédite, s’ajoute une approche musicale jusqu’au-boutiste faite de free, de rock underground et de musique minimaliste.

En 1936, Marcel Mule est l’un des premiers à monter une formation uniquement de saxophones : le Quatuor de saxophones de Paris. Si dans la musique classique et contemporaine les ensembles de saxophones restent plutôt rares, ils le sont bien plus dans le jazz… A la fin des années soixante-dix, Hamiet Bluiett, Julius Hemphill, Oliver Lake et David Murray forment le groupe sans doute le plus connu : le World Saxophone Quartet. En France, dans les années quatre-vingt, François Jeanneau, Jean-Louis Chautemps, Philippe Maté et Jacques DiDonato fondent le Quatuor de saxophones. Dans les années deux mille, Jean Luc Guionnet, Bertrand Denzler, Marc Baron et Stéphane Rives empruntent la même voie. Les trios de saxophonistes, quant à eux, semblent encore plus insolites ! Seul For Trio d’Anthony Braxton marque réellement les esprits. Le disque est publié en 1978 et Braxton y est accompagné d’Henri Threadgill et Douglas Ewart d’une part, et de Joseph Jarman et Roscoe Mitchell de l’autre, mais les musiciens ne jouent pas que du saxophone. Et encore moins dans une configuration baryton – basse – basse… NNNR est donc peut-être une première mondiale !

Au doux combat mejoindre sort en mai 2017 sur le label Mr Morezon, du collectif éponyme. La conception originale de la pochette – graphisme du logo, photos noir et blanc pixélisées, minimalisme de l’ensemble – est signée Rovo. Sept morceaux sont au programme, tous écrits par Démereau sauf « Mystérieux O », qui est une composition de Maffiolo. La plupart des titres des morceaux font référence à la littérature : « Lance au bout d'or » est extrait du poème érotique Au doux combat me joindre, tiré du recueil Gayetez (1553) de Pierre de Ronsard ; « Sludden » se réfère certainement à l’un des protagonistes principaux de Lanark (1981), le roman d’Alasdair Gray ; « Theodore Larue » est le héros du Désert américain (2004) de Percival Everett ; « Solovieï » est le personnage central de Terminus radieux (2014) d’Antoine Volodine

A l’instar de la musique minimaliste, NNNR base le plus souvent ses développements mélodiques sur des décalages de boucles répétitives (« Das Blasse Gesicht ») ou des ostinatos imbriqués (« Theodore Larue »), mais aussi sur des riffs musicaux (« Lance au bout d'or »). Le trio joue avec la tessiture inhabituelle des instruments, des modulations et des superpositions de notes tenues pour créer des effets harmoniques (« Mystérieux O »). La traditionnelle section piano – contrebasse – batterie laisse place à des échanges de motifs isolés vifs et heurtés (« Sludden ») qui swinguent (« No More DB »), jusqu’à évoquer une walking bass (« Solovieï »). Mais la principale caractéristique de NNNR, c’est de s’amuser avec le timbre des saxophones basses et baryton, de mettre une énergie peu commune dans leurs improvisations et d’utiliser les techniques de jeu étendues à tout va : barrissements, sirènes, klaxons, claquements, touches, vrombissements, souffles, cris, pédales… Tout y passe !

Puissante, originale et tendue, la musique de No Noise No Reduction est curieuse pour son instrumentation et surprenante de créativité. Alors, comme l’écrivent les anglo-saxons dans leurs méls : qui veut écouter Au doux combat me joindre ? Negative Notification Not Required…

Liste des morceaux

01. « Das Blasse Gesicht » (07:35).
02. « No More DB » (07:56).
03. « Mystérieux O », Maffiolo (05:30).
04. « Sludden » (02:51).
05. « Lance au bout d'or » (05:54).
06. « Theodore Larue » (03:44).
07. « Solovieï » (07:30).

Tous les morceaux sont signés Démereau sauf indication contraire.


03 octobre 2017

A la découverte de Francis Larue

En juin 2017, Cissy Street, un quintet au nom évocateur, sort son premier disque. L’occasion de partir à la découverte de son leader, Francis Larue.


La musique

Pour autant que je m’en souvienne, j’ai découvert le jazz quand j’avais quinze ou seize ans : c’est un professeur de guitare qui m’a mis sur ce chemin. A l’époque, comme beaucoup d’ados, j’écoutais beaucoup de rock, dans le sens large du terme. Ce prof a su m’ouvrir progressivement à d’autres univers, sans jamais dénigrer ce que j’écoutais. Et je lui en suis vraiment très reconnaissant. Un jour je suis tombé sur une K7 de Be-bop : je n’y comprenais rien ! Ca me passait complètement au-dessus de la tête… Ni ma famille, ni mes amis n’écoutaient de Jazz. Mais ce prof a su me faire écouter des choses « progressives » et éduquer mon oreille.

Mon père jouait de la guitare dans un orchestre de bal. Il est fort probable que j’ai choisi l’instrument que j’avais sous la main… Du coup ça n’est peut-être pas vraiment un choix ! J’ai commencé à apprendre en le voyant jouer. Ensuite je suis allé à la Maison des Loisirs et de la Culture dans le village d’Auvergne où vit ma mère. Des bénévoles donnaient des cours de guitare folk, En parallèle Je jouais et chantais dans un groupe de rock et j’ai fait quelques bals musette avec mon oncle, accordéoniste.

Au lycée, je me passionne de funk et tente de monter un groupe. Grâce à lui, je rencontre d’autres musiciens et nous nous « professionnalisons ». C’est comme ça que j’ai pu lâcher mon travail de l’époque – dans l’électronique – pour me consacrer à la musique. Je joue pendant plusieurs années avec la chanteuse Claire Vaillant dans des styles et des formes différents : jazz, musique brésilienne, funk… Duo, trio, quartet… Et ça a été mon école !

Par la suite, je suis allé à Lyon où j’ai passé un Diplôme d’Etudes Musicales de jazz et un diplôme d’état. J’ai eu l’occasion de travailler, entre autres, avec le trompettiste Pierre Drevet, le Big Band Bigre…


Les influences

Côté guitaristes, mes principales influences sont surtout George Benson, Pat Metheny et John Scofield. Quant aux autres musiciens, c’est très large : Stevie Wonder, Jaco Pastorius, Earth, Wind and Fire, Miles Davis, Bill Evans, Michel CamiloMais aussi Nirvana ou Rage Against The Machine.




Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? Pour moi, le jazz c’est la vie, c’est l’instant, c’est une musique changeante, variable, pleine de contradictions… à l’image de l’humain qui la joue !

Pourquoi la passion du jazz ? C’est une musique pleine d’imprévus. C’est un carrefour au milieu de multiples cultures, un terrain d’expériences pour les mélanges.

Où écouter du jazz ? Je ne sais pas s’il y a un moment plus propice pour écouter du jazz : le matin dans sa voiture, la journée en faisant le ménage, le soir autour d’un verre… N’importe quel moment me paraît bien ! Le découvrir en live, c’est évidemment le mieux, mais pas que ! Une chose peut-être : par moment il faut savoir adopter une vraie écoute, impliquée, concentrée, analytique ou interrogative et sortir du syndrome « musique de fond ».

Comment découvrir le jazz ? Quand on vient d’une famille qui n’écoute pas de jazz, comme moi, et qu’on est curieux de découvrir cette musique, je pense qu’il faut simplement trouver les ponts qui nous correspondent. C’est sûr que pour apprécier certains musiciens, il faut avoir l’oreille éduquée ou habituée à ce langage. Mais les frontières du jazz sont très diffuses et offrent suffisamment de possibilités pour que chacun y trouve son compte et se l’approprie de manière progressive : si on aime le funk, les Headhunters ne dépayseront que partiellement… Tout comme écouter Mike Stern si l’on vient du rock… Dans le jazz, il y en a pour tout le monde, et ce sera de plus en plus le cas !


Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais un écureuil,
Si j’étais une fleur, je serais un tournesol,
Si j’étais un fruit, je serais une orange,
Si j’étais une boisson, je serais du thé,
Si j’étais un plat, je serais des aubergines au parmesan,
Si j’étais une lettre, je serais E,
Si j’étais un mot, je serais tolérance,
Si j’étais un chiffre, je serais 6,
Si j’étais une couleur, je serais bleu,
Si j’étais une note, je serais La.


Les bonheurs et regrets musicaux

Je souhaite que mon bonheur musical soit à venir… et je regrette peut-être de ne pas avoir passé plus de temps à composer… pour l’instant !


Sur l’île déserte…

Quels disques ? Allez ! J’en cite cinq : Life on Planet Groove de Maceo Parker, Imaginary Day du Pat Metheny Group, You Must Believe in Spring de Bill Evans, The Florida Concert de Jaco Pastorius et Ya yo me curé de Jerry Gonzalez.

Quels livres ? Quelques romans de science-fiction de Philip K Dick ou d’Orson Scott Card, et quelques polars d’Henning Mankell.

Quels films ? Disons, quelques films de Francis Ford Coppola, Ang Lee, Jeff Nichols, Denis Villeneuve

Quelles peintures ? Je suis un vrai inculte dans ce domaine !

Quels loisirs ? De quoi cuisiner convenablement !


Les projets

En ce moment, j’ai deux projets principaux : Cissy Street, mon quintet, qui vient de sortir son premier album, et pour lequel je commence doucement à écrire un deuxième disque ; et un projet avec Pierre Drevet autour d’une formation avec quatuor à cordes, sur un répertoire bossa nova.