19 janvier 2026

The Honnet Brothers au Calife

Le 14 janvier 2026 Davy et Anthony Honnet présentent leur album D&A sur la péniche le Calife, au port des Saints-Pères. Ce premier disque des Honnet Brothers, respectivement batteur et organiste, sort le 6 février sur le label BenArt, avec pléthore d'invités : le percussionniste Stéphane Edouard, les guitaristes Robben Ford et Jean-Marie Ecay, le tromboniste Fred Wesley, le saxophoniste alto Philippe Sellam et le trompettiste Christian Alterhülshorst.

D&A est dédié au saxophoniste et multi-insturmentiste Casey Benjamin, décédé prématurément en 2024. Neuf des dix thèmes sont signés The Honnet Brothers et « IV Chord Junky » est de la plume de Robben Ford. Pour le mini-concert de présentation de D&A, The Honnet Brothers, reprennent quatre morceaux du disque plus deux inédits aux titres évocateurs : « Obèse et salé » et « Six Roses ». Philippe Sellam les rejoint pour les deux derniers morceaux.

Quelques mots sur le lieu du concert qui mérite le détour ! C'est à partir de 1984 que Nicolas Gailledrat s'est attelé à la construction de la péniche Le Calife, amarrée en plein cœur du sixième arrondissement. Il la présente comme un lieu de beauté et de partage, tout d'abord pour le décor, fait main, avec ses bois exotiques, son mobilier raffiné, ses tables élégantes et ses grandes fenêtres et toits vitrés panoramiques, mais aussi pour la cuisine - le Pont Supérieur, la Véranda et le Salon Lounge attendent les heureux gourmets qui auront également une vue imprenable sur Paris - et la musique, grâce au Salon de Musique, club qui programme des concerts de variété, jazz, pop, classique...

Quant au bassiste Benoît Artuphel, il a fondé Scène Libre il y a une quinzaine d'années pour diffuser de la musique et des spectacles, mais aussi publier des disques sur ses labels SLR et BenArt Records. Scène Libre produit une quinzaine de groupes, du BenArt Ensemble au Vintage Orchestra de Fabien Mary, en passant, entre autres, par Ludivine Issambourg, Solaxis de Lisa Cat-Berro, Tricia Evy et, donc, The Honnet Brothers. Scène Libre organise d'ailleurs le concert de lancement de D&A le 27 mars au Café de la Danse.
 

The Honnet Brothers © Scène Libre


L'orgue Hammond B3, ressorti pour l'occasion, est flanqué de deux cabines Leslie, pour le plus grand plaisir d'Anthony Honnet et des mélomanes ! « Obèse et salé », hommage au célèbre club de la rue des Lombards, démarre sur les chapeaux de roues avec des accords funky, un thème-riff dansant et des crépitements de la batterie. Batteur puissant, Davy Honnet alterne passages ternaires et binaires, tandis que le phrasé churchy d'Anthony Honnet est particulièrement entraînant. « Rose Piss In » reste dans une ambiance funky brute de fonderie avec la cymbale trash qui répond aux rugissements de l'orgue. La connivence entre les deux frères saute aux oreilles ! Pour « Da Flonk », l'orgue joue une pédale entêtante, tandis que Davy Honnet demande au public de battre la mesure pendant qu'il imprime un rythme régulier imposant. Les motifs funky heurtés du thème sont suivis de boucles fiévreuses. La musique vrombit jusqu'au chorus cataclysmique de la batterie, encouragée par les grondements de l'orgue. Comme son titre l'indique, « 6/8 Collectif » alterne riffs grisants et passages rock'n roll, avec un nouveau chorus vigoureux de la batterie. Après une série de riffs funky à l'unisson, Sellam et Anthony Honnet exposent « Six Roses » sur une rythmique chaloupée. Vif et inspiré, le solo du saxophone alto est porté par les shuffle de la ligne de basse et une batterie chatoyante, qui ponctue ses frappes de rimshot. Le trio fait monter la tension jusqu'au solo de Davy Honnet, soutenu par le chœur soul de l'orgue et du saxophone alto. Le trio conclut le set avec « Afrobit ». Anthony Honnet lance un riff dansant dans un style afro-beat, bientôt rattrapé par Davy, qui lui emboîte le pas avec énergie, tandis que Sellam et la main droite de l'organiste déroulent un thème-riff efficace. Le développement reste dansant du début à la fin, propulsé par la luxuriance de la batterie, les syncopes de l'orgue et le lyrisme du saxophone alto. Le final est plein d'humour avec trois conclusions en forme de stop-chorus du trio...

Les amateurs de funk, soul, afro-beat, rock, fusion... enfin de toute musique qui bouge, sont servis : avec The Honnet Brother, aucun de répit de la première à la dernière note !


Le disque

D&A
The Honnet Brothers
Anthony Honnet (Hammond, kbd) et Davy Honnet (d, perc), avec Stéphane Edouard (perc), Fred Wesley (tb), Robben Ford (g), Jean-Marie Ecay (g), Philippe Sellam (as) et Christian Altehülshorst (tp).
BenArt Records - BTR006
Sortie le 6 février 2026

Liste des morceaux

01. « Intro (La Trap Couillon) » (02:52).
02. « Rose Piss In » (04:56).
03. « Da Flonk » (04:41).
04. « IV Chord Junky », Robben Ford (04:41).
05. « Hangover » (05:50).
06. « 6/8 Collectif » (03:37).
07. « Tafétol » (03:50).
08. « Total Mandingue » (03:22).
09. « Purple Lips » (06:12).
10. « Afrobit » (05:33).

Tous les morceaux sont signés The Honnet Brothers, sauf indication contraire.

18 janvier 2026

A la découverte de David Patrois

Depuis le duo avec Guillaume de Chassy, l'Another Trio aux côtés de Jean-Jacques Avenel et Pierre Marcault, Dream Pop en compagnie de Bruno Schorp et Matthieu Chazarenc, Flux tendu et Trio + 2 autour de Jean-Charles-Richard, Luc Isenmann, Sébastien Llado et Pierre Durand, le projet Around Goldberg Variations avec Remi Masunaga, Wild Poetry avec Marcault, Boris Blanchet, Blaise Chevallier et Philippe Gleizes... jusqu'aux Master Class et cours dans les conservatoires du cinquième et du quinzième arrondissements de Paris, le vibraphoniste David Patrois mérite un détour !
 

La musique

J'ai commencé par le violon à sept ans, mais ça n'a pas été très concluant... Comme un de mes oncles nous a laissé une vieille batterie à la maison, j'ai évidemment voulu changer ! Je voulais jouer de la batterie et des percussions comme les congas, le djembé... Et puis je suis tombé sur cet instrument-là… Le vibraphone ! J'ai été immédiatement séduit ! Il me permettait de jouer des percussions avec des notes, un vibrato... Certes il me fallait travailler dur pour maîtriser les résonances, mais j'étais motivé ! Et je le suis toujours autant... Ma mère m'a donc inscrit au conservatoire dans le cours de percussions. Au début, c'était xylophone, caisse claire, « tiens la baguette comme ça ! »... Ni groove, ni improvisation ! J'étais un peu frustré ! Au bout de quelques années, j'ai acquis suffisamment de technique pour commencer à me faire plaisir ! En 1986 j'ai obtenu mon diplôme de percussions classiques, mais à côté je jouais aussi de la batterie et des congas dans quelques groupes locaux.

Le rythme et le groove m'ont toujours fasciné, dès mon plus jeune âge. Peut-être parce que, encore enfant, j'ai habité un an au Sénégal. Quand à cinq ans vous vous retrouvez en face d'une armée de danseurs et de djembefolas... Quelle puissance ! Quel envoûtement ! Ça vous marque pour la vie ! Sans oublier que ma mère, artiste lyrique, chantait Francis Poulenc, Claude Debussy, Olivier Messiaen... J'ai retrouvé leur richesse harmonique dans le jazz, chez Wayne Shorter, John Coltrane, Chick Corea, Bill Evans... Par ailleurs, mon oncle avait des disques d'Emerson, Lake and Palmer et Deep Purple... Autour de quinze ou seize ans, j'ai reçu mon premier disque de jazz, Times Square de Gary Burton et j'ai eu l'impression que c'était la musique que je désirais depuis toujours !

Ensuite j'ai mis toute mon énergie dans le vibraphone. Tant et si bien que j'ai obtenu une bourse d'études auprès du ministère de la culture pour intégrer le Berklee College of Music à Boston, avec Burton ! Quelle chance ! Je suis rentré en 1989 et j'ai commencé à jouer avec diverses formations et à composer, jusqu'à aujourd’hui...

Il y a quelques temps, au cours d'un stage que j'animais, j'ai fait une petite liste de mes influences majeures : « Semblence » de Burton (Times Square), « If I Could Write A Book » et « You're My Everything » (Relaxin'), « It Ain't Necessarily So » (Porgy And Bess), « Limbo » (Sorcerer) et « Fast Track » (We Want Miles) de Miles Davis, « Transition » de Coltrane (Transition), « Minuit » des Ballets Africains (Festival), « Poèmes pour mi : 3. La maison » de Messiaen, « Sinchronicity I » de The Police (Live!), « The 4.15 Bradford Executive » d'Allan Holdsworth (The Man Who Changed Guitar Forever), « All Of You » d'Evans (The Complete Village Vanguard Recordings), « Rhythm-A-Ning » de Corea, Miroslav Vitous et Roy Haynes (Trio Music), « Poinciana » d'Ahmad Jamal (Ahmad Jamal At the Pershing), « Who Needs Forever? » d'Astrud Gilberto et Quincy Jones (The Deadly Affair), « Bass Desires » de Marc Johnson (Bass Desires), « Questar » de Keith Jarrett (My Song), « Third Wind » de Pat Metheny (Still Life), « Maiden Voyage » de V.S.O.P. (Tempest In The Colosseum), « Night And Day » de Stan Getz et Evans (Stan Getz & Bill Evans), « Sunrise » de Terje Rypdal (Terje Rypdal / Miroslav Vitous / Jack DeJohnette), « Blackthorn Rose » (Mysterious Traveller) et « Black Market » (Black Market) de Weather Report.


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? A la base c'est la rencontre des rythmes de l'Afrique et des
harmonies occidentales... En tout cas c'est mon expérience ! Par la suite, le jazz a « tout mangé » ! Il s'est enrichi de toutes les cultures musicales, depuis les tablas indiens, jusqu'à la musique des Balkans, en passant par le gamelan balinais et le didjeridoo… tout en gardant son authenticité et son élégance avec des grooves soutenus, des mélodies lisibles, des harmonies variées et des improvisations scénarisées. Si je prends mon exemple, j'ai été très influencé par le rock, les rythmes africains, Johann Sebastian Bach, Ravel, Alban Berg...

Pourquoi la passion du jazz ? C'est une musique qui possède des racines profondes, mais qui est également tournée vers l'avenir et la création. Le jazz est en perpétuelle évolution. Donc impossible de s'ennuyer !

Où écouter du jazz ? Il y a de nombreux endroits à Paris où écouter des musiciens de jazz... Chaque lieu a ses têtes et son esthétique. Il faut rester curieux et s'attendre à être surpris, souvent charmé, parfois envoûté, de temps en temps dérangé... comme avec toutes les formes d'art !

Comment découvrir le jazz ? Ecouter Kind Of Blue de Davis est sûrement la meilleure façon d'aborder cette musique... Ensuite, partez en exploration…

Une anecdote autour du jazz ? Quand vous savez que Kind Of Blue a été enregistré en un après-midi... vous réalisez à quel point l'être humain est capable du meilleur !


Les projets

J'ai un projet en cours avec Balakumar Paramalingam, percussionniste indien qui joue du mridangam - un peu l'ancêtre des tablas -, Johan Renard au violon et Jean-Charles Richard au saxophone baryton. Ce quartet a des possibilités sonores illimitées : le saxophone baryton peut jouer la basse et chanter dans les aigus, le violon et le vibraphone peuvent être virtuoses, jouer des nappes ou accompagner rythmiquement comme le ferait un guitariste de funk ou un balafola...

Les Inclinaisons du Triton

Depuis près de quarante ans l'agence Inclinaisons accompagne des musiciens de jazz et Marion Piras n'a de cesse de promouvoir cette musique par monts et par vaux. De son côté Le Triton a ouvert ses portes il y a vingt-cinq ans et Jean-Pierre Vivante se bat quotidiennement contre vents et marées pour soutenir le jazz. Il est donc tout naturel que ces deux acteurs clé de la scène des musiques improvisées se soient rencontrés pour monter un festival, et ce depuis 2011...

 
Pour l'édition 2025, qui se déroule du 17 au 20 décembre, Piras et Vivante ont concocté un programme aux petits oignons avec cinq concerts qui illustrent à merveille la vitalité et la diversité du jazz : Louis et François Moutin invitent Laurent de Wilde pour une rencontre mainstream au sommet ; Federico Casagrande propose un solo de guitare méditatif ; Yoann Loustalot, Blaise Chevallier et Frédéric Pasqua developpent Aérophone depuis plus de vingt-cinq ans ; Guillaume de Chassy, Géraldine Laurent et André Minvielle revisitent le répertoire de Charles Trénet ; Daniel Humair reforme Liberté surveillée avec Marc Ducret, Bruno Chevillon et Samuel Blaser...

Mercredi 17 décembre

Louis et François Moutin invitent Laurent de Wilde

François et Louis Moutin et Laurent de Wilde ne se sont encore jamais produits en trio. Si François a déjà eu l'occasion de jouer avec Laurent dans les années quatre-vingt dix, en revanche c'est la première fois pour Louis. Le trio propose des morceaux de Thelonious Monk, des standards et leurs propres compositions.

 

Laurent de Wilde - Le Triton - 17 décembre 2025 © PLM

Ils débutent avec « Think of One », composé en 1953 pour l'album Monk. Après une introduction vive et heurtée, la walking solide de la contrebasse et le chabada pêchu de la batterie accompagnent le développement be-bop du piano. Les trois musiciens jouent avec le tempo, glissent un passage bluesy au milieu de leur discours syncopé. Fidèle à la structure des morceaux bop, après le solo du piano, la contrebasse prend le sien, mélodico-rythmique, suivi d'une série de stop-chorus de la batterie, avant la reprise finale du thème. « Sous le pont Mirabeau coule la Seine », jolie ballade signée François Moutin, confirme le lyrisme de Wilde et le dynamisme de la rythmique, avec des shuffle bien placés et un solo dense du contrebassiste, accompagné par les balais caressants, mais fermes, de Louis Moutin. L'ambiance aux touches funky de « Round Midnight », avec le riff entraînant du piano repris par la contrebasse sur une batterie dansante, évoque Ahmad Jamal. Cette version sur-vitaminée du plus célèbre morceau de Monk, écrit en 1947, s'appuie sur un jeu rythmique dans les cordes, sur le meuble puis avec le piano préparé, un solo puissant de batterie et un chorus volubile de la contrebasse, parsemé de citations facétieuses comme « Moanin' », « Les copains d'abord »... 

 

François Moutin - Le Triton - 17 décembre 2025 © PLM

Le thème le plus joué dans l'histoire du jazz, « Body And Soul », a été composé en 1930 par Edward Heyman, Robert Sour, Frank Eyton et Johnny Green. Après une introduction mélodieuse à l'étouffée de la contrebasse, qui sonne presque comme une sanza, le piano et la batterie la rejoignent pour un déroulé paisible, bien dans l'esprit de la chanson. Changement de décor avec « Blues Connotation », repris de This Is Our Music, album d'Ornette Coleman sorti en 1961, avec Don Cherry, Charlie Haden et Ed Blackwell. Le trio démarre à toute allure et prend un chemin hard-bop, porté par une walking vigoureuse, un chabada touffu et un piano saccadé, sans oublier les solos prolixe de la contrebasse et sec et mat de la batterie. Après un prélude élégant de Wilde, l'ostinato de François Moutin et les cliquetis de Louis Moutin escortent les variations du piano autour de « Ain't Misbehavin' », chanson écrite par Fats Waller, Harry Brooks et Andy Razaf en 1929. Louis Moutin prend un chorus imposant, les peaux frappées directement avec les mains. Le morceau est ensuite déroulé tambour battant, avec des accélérations, des accents de blues, un solo véloce de la contrebasse, des questions-réponses frétillantes et des stop-chorus explosifs de la batterie.

Louis Moutin - Le Triton - 17 décembre 2025 © PLM

Comme l'a dit Vivante en introduction, il s'agit d'« une musique qui est beaucoup plus traditionnelle, plus jazz que ce qu'on a l'habitude de faire [au Triton] et je dois vous dire que cet après-midi à la balance, ça m'a fait du bien aux oreilles »... La musique des frères Moutin et Wilde s'inscrit effectivement dans une veine bop bouillonnante et leur savoir-écouter la rend d'autant plus savoureuse.

Jeudi 18 décembre

Looping Mont-Blanc - Federico Casagrande solo

Federico Casagrande, le plus parisien des guitaristes trévisans, s'est fait un nom notamment grâce à ses projets en compagnie de Gautier Garrigue, Christophe Panzani, Ziv Ravitz, Francesco Bearzatti... Mais c'est en solo qu'il se présente au Triton le 18 décembre. Le programme ne reprend pas le répertoire de Looping Mont-Blanc, album enregistré pendant son tour du Mont-Blanc et sorti en juin 2025, mais divers morceaux choisis dans ses disques antérieurs.

Le guitariste prévient d'entrée : « ce que je vais vous jouer ne va pas aller dans le sens de l'adrénaline »... La plupart des pièces sont certes plutôt méditatives, mais leur construction souvent touffue les rend intrigantes. « Unanswered Questions » est tiré du disque Fast Forward enregistré en 2016 avec Joe Sanders à la basse et Ravitz à la batterie. Casagrande met en scène une succession de tableaux, procédé habituel dans l'exercice du solo, en alternant au moyen de looper des superpositions de phrases, des séries d'accords et des notes tenues, sautant d'un passage contemplatif à des lignes fluides. La chanson qui suit repose sur une basse grave, un riff mystérieux et une mélodie minimaliste qui laissent bientôt la place à un motif de basse dansant sur lequel la guitare brode un développement aérien, renforcé par des effets d'échos et de réverbérations.

 

Federico Casagrande - Le Triton - 18 décembre 2025 © PLM

En 2024 Casagrande a sorti un duo avec son compère Bearzatti : And The Winter Came Again. « Thukla », col de l'est du Nepal et sanctuaire dédié aux aventuriers péris en montagne, en est extrait. Le musicien a troqué sa Fender Stratocaster pour une guitare électrique pliable (Mogabi ?). Des petites phrases courtes s'entrelacent dans une ambiance éthérée, telle une rhapsodie paisible. C'est de nouveau Fast Forward qui fournit « Awakening ». Là encore, la musique classique n'est pas si loin, d'abord avec des lignes arpégées véloces et croisées, puis avec une basse continue qui soutient un ballet d'ostinatos. Casagrande cherche encore le titre du morceau suivant, qui passe d'une atmosphère folk teintée de blues à un mouvement davantage dans un style guitar hero. L'artiste termine par un morceau composé de trois parties : la première avec des sauts d'intervalle acérés, puis une mélodie aux accents folks soutenue par une ligne de basse entraînante, avant de revenir dans le registre aigu avec des effets vaporeux.

Si le set de Casagrande ne dope pas notre adrénaline, en revanche elle distille une bonne dose de dopamine, et c'est bien là l'essentiel !


Quatrième Souffle - Aérophone trio

Yoann Loustalot a créé le trio Aérophone en 2007, avec Blaise Chevallier à la contrebasse et, dans un premier temps, Emile Saubole à la batterie, rapidement remplacé par Frédéric Pasqua. Après un premier disque éponyme pour Fresh Sound New Talent en 2009, Aérophone invite la flûtiste Naissam Jalal sur Flyin' With, enregistré en 2013 pour Bruit Chic - label fondé par Loustalot et Victor Michaud en 2012 -, puis le tromboniste Glenn Ferris sur Atrabile, dans les bacs en 2016. Le concert du Triton est l'occasion de revenir sur le dernier opus en date d'Aérophone : Quatrième Souffle, sorti le 14 novembre 2025.

Les huit morceaux du concert sont tirés de Quatrième Souffle et, en bis, le trio interprète « Senegal », une composition de Don Cherry qui figure sur Tamma, disque de 1985, avec Fin Sletten, Sveinung Hovensjo et Ed Blackwell.

Yoann Loustalot - Le Triton - 18 décembre 2025 © PLM

La plupart des morceaux se déroule en plusieurs mouvements, au gré des propositions musicales des uns et des autres. « Poisson d'avril », qui ouvre le concert, en donne un bon exemple. Il commence par un thème-riff dynamique joué à l'unisson qui reparaît ça-et-là tout au long du développement. Il est suivi d'une série de questions-réponses avec la trompette, qui finit par rebondir sur la contrebasse et la batterie pour tisser des motifs sinueux, avant qu'une walking et un chabada aux accents bluesy n'emportent le trio dans des variations néo-bop émaillées de changements de tempo. Chevallier prend ensuite un chorus a cappella intense avec un son boisé énorme et rond, qui n'est que le prélude à un passage free, avec une batterie foisonnante, une contrebasse débridée et une trompette endiablée. Puis « Poisson d'avril » s'achève en fanfare, un peu dans l'esprit de l'AACM. Dans « Grabuj », la carrure solide de Chevallier et les frappes serrées et pétillantes de Pasqua contrastent avec le calme et le velouté des circonvolutions du bugle. Le trio prend son temps pour exposer ses idées, entre néo-bop et free chambriste. Court, tortueux et dans une veine avant-gardiste, « Au temps pour nous » repose sur une ligne fragile de Loustalot, des leitmotivs puissants, mais économes, de Chevallier et des cliquetis heurtés de Pasqua. « Teaneck », bourgade du New Jersey dans laquelle a vécu (et s'est ennuyé) Loustalot, alterne passages en suspension et galops bop, avec, toujours, des échanges subtils et des touches chambristes, dont seuls des musiciens qui se connaissent sur le bout des notes sont capables.  

 

Blaise Chevallier - Le Triton - 18 décembre 2025 © PLM

Chevallier introduit « Fleur de nuit » à l'archet avec un air solennel, mâtiné d'accents moyen-orientaux, de timbres baroques et de stridences free. Sur une basse continue profonde, Loustalot sonne comme un cor et Pasqua souligne avec emphase le discours de ses compères. Le morceau se poursuit dans cette atmosphère quasi-élisabéthaine. « Uscio », évocation d'une commune italienne de Ligurie, est caractéristique de la musique du trio : une rythmique musclée et entraînante, portée par une contrebasse imposante et une batterie luxuriante, sur laquelle jaillissent les phrases fluides, mais décalées, de la trompette. Avant d'entamer les deux parties de l'humoristique « Serment d'hippocampe », Loustalot fait la promotion de Quatrième Souffle avec une phrase dans le plus pur style des Allumés du rébus (Pablo Cueco et Denis Bourdaud, pour ne pas les citer) : « Mieux que Spoteezer et tous ces trucs, vous pouvez repartir avec un disque... Mieux pourquoi ? C'est très simple ! Parce que là, même si vous vous y mettez pendant six mois à nous écouter vingt-quatre sur vingt-quatre, peut-être qu'on aura quinze euros à la fin... Et encore, il va falloir batailler pour pouvoir les récupérer... Donc le meilleur moyen pour soutenir la musique vivante c'est d'acheter des disques ! » Sur le bourdonnement de Chevallier et le foisonnement de Pasqua, la note lointaine de Loustalot débouche sur un thème sculptural qui monte en intensité à coup de mailloches et de splash. La deuxième partie part d'un air vif et dansant, aux allures de danse folklorique, propulsée par les propos énergiques de la trompette, le riff de la contrebasse et les frappes vigoureuses de la batterie. Après des croisements de voix élégants, Chevallier prend un solo impressionnant, puis le trio accélère le tempo pour un final véloce, comme il les aime. 

Frédéric Pasqua - Le Triton - 18 décembre 2025 © PLM

 « Du jour au lendemain » commence par un préambule de la contrebasse, à la fois chantant et grave. Sur un riff robuste et une batterie dansante à souhait, quasiment comme une samba, Loustalot expose le thème, fringant, que le trio développe par une suite d'interactions astucieuses. En rappel, le majestueux « Senegal » est déroulé comme un hymne, sur un bourdon de la contrebasse, avec des crépitements de la batterie et un discours de la trompette à la fois ténu et chaloupé.

Aérophone poursuit son chemin musical, original et convaincant, créatif dans la tradition...

 

Vendredi 19 décembre

Trénet en passant - Guillaume de Chassy, Géraldine Laurent et André Minvielle

Après une introduction pleine d'humour de Jean-Pierre Vivante, Guillaume de Chassy, Géraldine Laurent et André Minvielle jouent le répertoire de Trénet en passant, sorti en septembre 2024 en hommage au « Fou chantant » (1913 - 2001). La passion de Chassy pour la chanson n'est un secret pour personne comme l'atteste sa discographie : L'Âme des Poètes (2021), Pour Barbara (2019), Letters to Marlene (2018), Shakespeare Songs (2015)... Quant à la trilogie Songs From The Last Century (2009), Wonderful World (2005) et Chansons sous les bombes (2004), elle marque le début d'une longue collaboration avec Daniel Yvinec, contrebassiste sur ces trois albums et directeur artistique de Trénet en passant, et Minvielle, déjà à la voix dans Chansons sous les bombes.

Chassy, Laurent et Minvielle reprennent neuf des dix titres de Trénet en passant et rajoutent « La vie qui va » (1939), « La Cigale et la Fourmi » (1941) et « Sur le fil » 

Guillaume de Chassy - Le Triton - 19 décembre 2025 © PLM
(1942). Après une introduction lyrique du piano qui tourne autour de « La Mer » (écrite en 1946 avec Léo Chauliac), Chassy lance « La folle complainte » (1951) avec un swing contagieux. Sud-ouest oblige, le chant de Minvielle n'est pas sans rappeler celui de Claude Nougaro. Les développements véloces de Laurent ajoutent du piquant, tout comme le chorus néo-bop du pianiste. Après ce premier morceau jubilatoire, Chassy marque une pause pour expliquer la genèse de Trénet en passant : « je dois vous avouer que j'ai très longtemps détesté Charles Trénet. Il faisait partie de ma Hate List, avec Yves Montand... Mais Yves Montand est resté sur ma Hate List... Charles Trénet est sorti de ma Hate List il y a une vingtaine d'années, grâce à un de mes très bons amis toulousain qui m'a un jour assis devant son feu de cheminée dans une fauteuil en cuir des années trente, avec un verre d'Armagnac en main, et qui m'a dit tu ne peux pas rester dans l'ignorance de Charles Trénet. Il m'a fait écouter cette chanson « La folle complainte ». A partir de là je suis tombé en amour avec l'univers de Charles Trénet et ce sont des chansons qui ont accompagné quasiment tous mes projets. Il y a toujours un moment dans mes répertoire où il y a une chanson de Trénet qui se glisse... Et il y a deux ans j'ai décidé de consacrer tout un projet à ce merveilleux artiste. » L'ostinato puis les envolées volubiles de Laurent, le jeu sautillant de Chassy, presque comme du stride, le chant enlevé de Minvielle et le bruissement d'un sac en plastique qu'il malaxe sur sa poitrine, similaire au frémissement d'une cymbale, soulignent l'énergie et la gaieté de « La vie qui va ». C'est en duo piano - voix que Chassy et Minvielle interprètent « Débit de l'eau, débit de lait », coécrite en 1943 avec Francis Blanche et dont les jeux de mots évoquent aussi l'univers de Boby Lapointe. Retour au trio pour « Je chante », air composé avec Paul Misraki en 1937. Le piano, rapide, alterne lignes de basse et suites d'accords, le saxophone alto, toujours aussi dynamique, dialogue avec les vocalises de Minvielle, avant de prendre un chorus dans une veine be-bop. C'est au tour de Minvielle de laisser le piano et le saxophone alto converser sur la ballade nostalgique « Quand j'étais p'tit, je vous aimais… » (1939). A la délicatesse et aux longues lignes arpégées de Chassy répondent la sonorité velouté et les boucles tendues de Laurent.
Géraldine Laurent - Le Triton - 19 décembre 2025 © PLM
Un piano quasi ragtime et des questions-réponses savoureuses de la voix et du saxophone alto égaient « La Cigale et la Fourmi », empruntée en 1941 à Jean de La Fontaine... « L'Âme des poètes » est un hommage à Max Jacob composé en 1951 pour le film Bouquet de joie de Maurice Cam. L'introduction de Chassy, particulièrement mélodieuse, est emportée dans une valse raffinée, bientôt « bopisée » par Laurent. Un saxophone alto expressif et entraînant, un plastique bruissant et un scat dynamique annoncent « Le Soleil et la Lune » (1939), portée par un piano syncopé. Chassy et Laurent se retrouvent pour « Coin de rue » (1954). Nouvelle ballade aux teintes romantiques, parsemée de contrepoints, de courtes embardées et d'entrelacs de boucles, véritable duo de jazz chambriste moderne. Autre chanson sur des paroles de Blanche et cocréée avec Jean Solar en 1942, « Sur le fil » est de nouveau un duo piano - voix, entraînant à plaisir. Chassy et Minvielle enchaînent avec « Une noix » (1948), air mélancolique chanté avec douceur et intensité. Le concert s'achève sur « L'Héritage infernal » (1943). Après un préambule expressionniste avec une pédale du piano, des phrases fantomatiques du saxophone alto et des effets de voix - borborygmes caverneux, éructations, voix de tête, cris etc. - le trio se lance dans cette chanson comique avec entrain. 
 
André Minvielle - Le Triton - 19 décembre 2025 © PLM

Pour les deux premiers rappels, Chassy, Laurent et Minvielle reprennent des morceaux tiré de La vie d'ici bas, album du « vocalchimiste » sorti en 2007. « De dame et d'homme » s'appuie sur « La Valse Dombelle », valse nostalgique composée par Marc Perrone à la fin des années quatre-vingt dix, et sublimée par l'éloquence du chant, l'accompagnement tout en sensibilité du piano et le chorus inspiré du saxophone alto. Pour « La vie d'ici bas », Minvielle s'est basé sur « Indifférence », standard incontournable de valse musette, composé en 1942 par Tony Murena et Joseph Colombo. Laurent joue d'abord dans l'esprit d'un accordéon, tandis que le piano assure une carrure solide. La chanson dévie ensuite vers un chant béarnais imposant et un solo fiévreux du saxophone alto. Pour le troisième bis, Chassy, Laurent et Minvielle rejouent le final de « L'Âme des poètes », une belle conclusion pour un beau concert.

Chassy, Laurent et Minvielle reprennent des chansons de Trénet, pour la plupart des tubes, et réussissent le pari de leur donner une nouvelle vie flamboyante.


Samedi 20 décembre

Daniel Humair Quartet

Quand Daniel Humair rappelle l'un de ses trios légendaires, avec Marc Ducret à la guitare et Bruno Chevillon à la contrebasse, la musique ne peut être qu'explosive, même vingt-cinq ans après ! Les trois artistes avaient enregistré une première fois en 1998 Quatre fois trois, puis, en 2001, Liberté surveillée, avec Ellery Eskelin en invité. 

Cette fois c'est Samuel Blaser, compatriote tromboniste désormais coutumier des ensembles d'Humair, qui se joint au trio.

Le programme du concert reprend des classiques du répertoire d'Humair dont « Give Me Eleven », « Drama Drome » ou « For Flying Out Proud », signé Franco Ambrosetti, mais aussi le traditionnel « Saint James Infirmary » (clin d'œil à « Les oignons » de Sydney Bechet, interprété dans Quatre fois trois ?) ou « It's About Time », tiré d'In A Silent Way de Miles Davis. Les morceaux sont le plus souvent enchaînés sans transition (les reconnaître est d'autant plus difficile...) et durent le temps qu'il faut au quartet pour épuiser ses idées, « comme au bon vieux temps du free » ! L'ambiance glisse d'un morceau de musique contemporaine, avec des échanges bruitistes et autres cliquetis croisés, à un blues de derrière les fagots, en passant par des envolées free débridées et des walking et chabada dans l'esprit bop. 

 

Samuel Blaser - Le Triton - 20 décembre 2025 © PLM

 

Blaser est un tromboniste tout terrain ! Une maîtrise incomparable de son instrument et son aisance pour modeler sa sonorité, avec ou sans sourdine, lui permettent de s'adapter à toutes les situations, du dixieland à l'avant-garde la plus forcenée. Ses lignes mélodieuses, ses envolées et ses contre-chants s'imbriquent d'autant mieux dans le paysage sonore que les interactions avec la guitare sont sensationnelles.  

Marc Ducret - Le Triton - 20 décembre 2025 © PLM

 

D'ailleurs, le jeu à la fois torturé et charnel de Ducret va comme un gant à la musique d'Humair. A son habitude, il malaxe le son de sa Vendramini en jouant avec la table, avec un bottleneck et diverses pédales. Le guitariste saute de bruitages en brisures, interrompt à l'impromptu ses lignes fluides virtuoses, lance des phrases heurtées parsemées d'effets sonores et lache ça-et-là quelques fulgurances de guitar hero. 

Bruno Chevillon - Le Triton - 20 décembre 2025 © PLM



La contrebasse de Chevillon est au four et au moulin ! Ses walking ultra-véloces (ou pas), ses riffs trapus, ses contrepoints et unissons ingénieux assurent une carrure robuste, servie par une sonorité boisée ample. Quant à ses chorus, plus mélodieux les uns que les autres, ils naviguent sur toute l'étendue de la tessiture avec précision et concision. 

Daniel Humair - Le Triton - 20 décembre 2025 © PLM


Si c'est en battant qu'on devient batteur, alors Humair l'est avec b majuscule ! Tantôt à pousser, tantôt à tracter, sa batterie maintient une pression de tous les instants. Constamment à l'écoute de ses compères, Humair construit ou déconstruit, relance ou bifurque, dans un tumulte de frisés, roulés, moulins, rimshot, splash... Les chabada décollent, les blues s'enflamment, les tempos s'accélèrent et les ballades tournent à la cavalcade. Clairement davantage baguettes que balais, Humair frappe plus qu'il ne caresse sa batterie, qui propulse la musique comme un moteur à réaction !

Comme il fallait s'y attendre, Humair, Blaser, Chevillon et Ducret ont dynamité armures et mesures et proposé un feu d'artifice musical... parfait pour le dernier concert de l'année au Triton !


Un grand merci à Marion Piras et Jean-Pierre Vivante !