28 octobre 2026

Double plateau au Nouveau Comptoir…

Le 23 octobre 2026 le Nouveau Comptoir propose deux concerts de haut vol : le solo Speak de Benjamin Sanz puis Flocon Volcan, un projet de Camille Maussion en quintet.

 
Le Nouveau Comptoir

Formé en 2001 par Sophie Gastine et Pierre Fischer, Musiques au Comptoir a programmé des concerts de jazz, de musiques du monde et de musiques improvisées pendant vingt-quatre ans au Comptoir Halle Roublot à Fontenay-sous-Bois. Las de se battre pour des financements de plus en plus aléatoires, le couple jette l’éponge en juin 2025. Une nouvelle équipe décide de relever le défi et lance le Nouveau Comptoir autour de Géraldine Aliberti-Ivañez et Ludovic Laurent-Testoris de VIVANT!e, de Danièle Gambino, programmatrice et directrice artistique indépendante, et d’Emilie Joseph-Edouard Houdebine de Traffix Music. Romy Desprez, régisseur de la Halle Roublot, assure un trait d’union entre l’ancienne et la nouvelle équipe.

C’est avec la fête de la musique 2026 que commencent les premiers concerts du Nouveau Comptoir, avant de reprendre à partir de septembre avec le festival Jazz sur Seine – Shamane, Sanz, Maussion et Nit And Dogs –, des résidences – collectif Pégazz & l’Hélicon, Ève Risser –, mais aussi une ouverture vers d’autres musiques – L’Orchestre du Nouveau Monde.

Il ne reste plus qu'à souhaiter que ce lieu formidable puisse continuer à bercer les oreilles du public encore longtemps !
 

Speak
Benjamin Sanz

En 2012 Benjamin Sanz sort Mutation majeure, premier disque sous son nom, avec Rasul Siddik à la trompette, Boris Blanchet au saxophone ténor, Matthieu Jérôme au piano et Idriss Mlanao à la contrebasse. Ce n’est que huit ans plus tard que le batteur enregistre son deuxième album en leader, The Escape, suivi de Black Seeds en 2024, avec son quintet Directions constitué de Hermon Mehari à la trompette, Ricardo Izquierdo au saxophone ténor, Rob Clearfield au piano et Luca Fattorini à la contrebasse. Mais pour le concert au Nouveau Comptoir Sanz propose Speak, projet où il est seul, en combinaison de travail, face à sa batterie, ses accessoires et un pad de percussion.
 
Benjamin Sanz – Le Nouveau Comptoir – 23 octobre 2026 © PLM
 
« La zone » est construit autour de deux tableaux : le premier s’appuie sur des battements véloces réguliers sur les fûts, ponctuées de splash sur les cymbales et de tintinnabulements de la charleston. Les frappes serrées, puissantes et sèches de la batterie contrastent avec les stridences aériennes lancées par le pad. Le deuxième tableau, aux accents ethniques, est particulièrement entraînant avec une charleston inamovible et des alternances de heurts sourds sur les peaux et de motifs croisés. Sanz enchaîne le deuxième morceau, un rythme appris au Mali, mais qui rappelle aussi le gwo ka guadeloupéen. Le batteur précise d’ailleurs qu’il s’est inspiré d’échantillons enregistrés par Sonny Troupé au boula. Tandis que le pad diffuse un bourdonnement lointain, Sanz joue d’abord dans tous les sens sur des coupelles, collier de grelots… puis installe un riff dansant hypnotique, très Africain, qu’il émaille de roulements furieux, bruitages percussifs et autres fracas de cymbales. Le troisième morceau s’appuie sur un grondement en arrière-plan et le va-et-vient lancinant de deux archets frottés sur la bordure du fût d’une caisse claire, ponctués de craquements, déflagrations, crissements et pêches, dans une ambiance quasiment méditative. Le set se conclut sur un morceau de bravoure. Après un fourmillement de cliquetis parsemés de coups mats de la grosse caisse, le batteur stabilise la cadence et fait virevolter les roulements d’une peau à l’autre. Dans le deuxième mouvement Sanz joue sur un décalage des plans rythmiques et des phrases dansantes. Un riff de basse sert de carrure aux crépitements des cymbales, détonations de la grosse caisse, explosions des toms et fracas de la caisse claire. Avec l’aide du pad il intercale également trois lignes mélodiques aigrelettes et incongrues, qui ressemblent à des indicatifs de jeux vintage. Le bouquet final est foisonnant à souhait !

Dans chacun de ces feux d’artifice rythmiques, le plus souvent luxuriants, mais sans démonstration futile, Sanz réussit la gageure de raconter des histoires pour le moins cocasses !


Flocon Volcan
Camille Maussion


Entre le Nefertiti 4tet avec Delphine Deau au piano, Pedro Ivo Ferreira à la contrebasse et Pierre Demange à la batterie, Mamie Jotax, son duo avec la saxophoniste Carmen Lefrançois, Abysskiss, un quartet avec le guitariste Pierre Tereygeol, l’euphoniumiste Victor Auffray et le percussionnise Illya Amar, et les formations de Lisa Cat-Berro, Mohamed Abozekry et François Corneloup, Camille Maussion est présente sur de multiples fronts. Sans oublier une discographie en leader déjà bien remplie avec un dixième opus à venir le 29 janvier 2027 : Flocon Volcan.

Pour Flocon Volcan Maussion réunit la chanteuse Célia Forestier, le claviériste Clément Mérienne, le violoncelliste Clément Petit et le batteur Maxime Rouayroux. Le programme du concert au Nouveau Comptoir s’articule autour de huit compositions signées Maussion.
 
Célia Forestier, Maxime Rouayroux, Clément Petit & Clément Mérienne
Le Nouveau Comptoir – 23 octobre 2026 © PLM

Après un démarrage abrupt du saxophone soprano et du violoncelle à l’unisson, « Tout va bien, c’est une coccinelle » s’égaye dans une profusion de phrases staccato qui s’intercalent dans des mouvements plus acrobatiques les uns que les autres. Au milieu de ces pirouettes sonores saccadées, le soprano et la voix lancent en chœur des petites lignes mélodiques véloces, soulignées par le synthétiseur. Le chorus de Maussion alterne étirements et courses rapides sur une rythmique heurtée et touffue et des accords vaporeux. Soutenue par la voix de Forestier la musique se tend et le soprano part dans des embardées débridées.

Le quintet enchaîne sans transition avec « Jeannette mon amour », en hommage à la grand-mère de Maussion. La voix aérienne, les courbes sinueuses du violoncelle à l’archet, les volutes du soprano, les inflexions cristallines du synthé et la batterie en suspension plantent un décor nostalgique. Le chorus de Petit se pare de teintes extrême-orientales, avant que Rouayroux ne fasse crépiter subtilement ses carillons, colliers de grelots, coupelles diverses, puis tout son set, sur les textures futuristes de Mérienne. Avec la reprise du thème par le soprano et le violoncelle, Forestier chante un air en anglais aux intonations pop. Le morceau se conclut dans une ambiance mystérieuse et minimaliste.

Pour l’introduction « Du coin de l’œil », Maussion joue a capela un série de boucles nerveuses, bientôt démultipliées par le synthé comme un bourdonnement d’insectes. Comme dans « Tout va bien, c’est une coccinelle », les voix de Maussion, Forestier et Petit se croisent, se superposent, ricochent et se répondent dans un mouvement haletant, porté par les frappes puissantes de Rouayroux et les nappes de sons synthétiques de Mérienne. Une authentique bande-son pour station spatiale en déroute ! Le violoncelle, le synthé et la batterie partent ensuite dans un trio musclé entre électro, noise et rock prog… Maussion calme le jeu avec un passage mélodico-rythmique apaisé, mis en relief par une sonorité veloutée, un léger vibrato et une batterie tout en retenue. Mais quand Forestier, Petit et Mérienne rejoignent leurs acolytes, la pression monte d’un cran et « Du coin de l’œil » se densifie d’autant plus brutalement que Maussion part en free, jusqu’à ce qu’une valse chaloupée vienne s’immiscer au beau milieu de ce maelstrom sonore… « Du coin de l’œil » est un véritable morceau-mozaïque.
 
Maussion dédie « Île flottante » à « toutes les personnes chères à nos cœurs qui ne sont plus là ». Dès les premières notes du violoncelle à l’archet, du synthé et des vocalises qui jouent une pédale en alternance, sur laquelle le ténor vient poser son souffle, le ton est donné : grave et majestueux. La batterie reste en suspension et, sur fond d’orgue, le violoncelle déroule une mélodie triste, aux allures d’ode funèbre. Le ténor et la voix prennent la suite avec des contrepoints intenses sur une rythmique quasiment baroque. « Île flottante » évolue ensuite crescendo emporté par le flux monumental et émouvant du quintet.

Camille Maussion – Le Nouveau Comptoir – 23 octobre 2026 © PLM
 
Inspiré du travail de la peintre Fabienne Verdier, « Et si c’était la nuit » commence dans un mode bruiteur : pizzicato sombre du violoncelle entrecoupé de formules brèves, percussions éparses, souffles, craquements, frottements, crissements, notes ténues et tenues… Les courts motifs mélodiques et doux du ténor, les contre-chants du violoncelle, le clapotis des percussions, les vocalises alanguies et l’orgue dans le lointain donnent au morceau l’allure d’une farandole lente et mystérieuse.

Changement de décor avec « Red Balloon ». Sur un rythme entraînant presque punk, Forestier entame une chanson festive et déjantée, portée par la batterie puissante, l’ostinato du violoncelle et les bruitages du synthé. Cette atmosphère survoltée est interrompue brièvement par les ondulations poétiques du ténor, sur un chœur aérien de vocalises et de synthé, une batterie légère et un violoncelle dansant.

Avant de conclure le concert avec « Yootsie » (orthographe approximative…) et visiblement marquée par les événements récents, Maussion cite Gilles Deleuze : « Le pouvoir exige des corps tristes. Le pouvoir a besoin de tristesse parce qu'il peut la dominer. La joie, par conséquent, est résistance, parce qu'elle n'abandonne pas. » Après un démarrage langoureux, entre les sifflements de Forestier et Rouayroux, l’unisson de Maussion et Petit et les nappes sonores de Mérienne, le climat change brutalement : la batterie lance un rythme grondant et les voix partent en zigzags avant de s’assagir aussi vite, pour mieux repartir. Le morceau est une succession de moments solennels, avec le ténor et les vocalises qui tournoient sous les accords imposants du synthé, et d’échanges vifs et inspirés entre les cinq musiciens, qui maintiennent une haute tension constante.

En rappel Maussion et son équipe proposent « Océan ». Le thème méditatif que le ténor pousse petit à petit vers une transe free semble flotter sur un abysse de bruitages expressifs : les vocalises obscures de Forestier se réverbèrent dans le lointain, les cordes frappées ou frottées de Petit paraissent énigmatiques, Mérienne projette des sons sombres et profonds et les percussions de Rouayroux fusent dans toutes les directions. Le mouvement d’ensemble s’amplifie et pousse le ténor à se déchaîner...

A la fois limpide et recherchée, la musique de Maussion jaillit, impétueuse, audacieuse et protéiforme. Pour compléter les mots de Deleuze qui résument parfaitement Flocon Volcan : « La joie en tant que puissance de vie, nous emmène dans des endroits où la tristesse ne nous mènerait jamais. »
 


23 octobre 2026

Deux nouveautés chez PeeWee!

Le label PeeWee! continue d’enrichir son catalogue de disques avec deux albums de pianistes : A Jamaican in Paris de Monty Alexander et Still Within de Giorgi Mikadze, tous deux enregistrés dans le Studio Sextan par Vincent Mahey...

 

A Jamaican in Paris – Monty Alexander

Insatiable, malgré plus de soixante-quinze disques à son actif, Monty Alexander sort A Jamaican in Paris le 2 octobre 2026. Après D Day, publié le 6 juin 2024 à l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire, mais aussi celui du débarquement, c’est le deuxième album du pianiste sur le label PeeWee!.

Pour A Jamaican in Paris Alexander joue avec son trio habituel, Luke Sellick à la contrebasse et Jason Brown à la batterie, mais il a également convié un compagnon au long cours, Bobby Thomas Jr, aux percussions. Comme il le précise dans les notes de la pochette, Alexander a souhaité que le répertoire d’A Jamaican in Paris reflète ses origines jamaïcaines et son immense carrière dans « la musique classique américaine, plus communément appelée jazz. » Alexander propose cinq compositions personnelles plus « Mystical Blues », inspiré de « Natural Mystic », tiré d’Exodus, album de Bob Marley sorti en 1977. Autre reggae, « Marcus Garvey » est signé Winston Rodney et Phillip Fullwood, pour le disque éponyme de Burning Spear, publié en 1975. Deux tubes de RnB et soul figurent au programme : « You Make Me Feel Brand New » de Thom Bell et Linda Creed, chanté par The Stylistics en 1974 dans Let's Put It All Together, et « What’s Going On » de Marvin Gaye, Renaldo Benson et Al Cleveland pour l’album de Gaye, sorti en 1971. Alexander rend aussi hommage à la chanson populaire américaine avec « Come Fly With Me », écrite par Jimmy Van Heusen et Sammy Cahn en 1958 pour Frank Sinatra, à la musique traditionnelle des Caraïbes avec « Yellow Birds » du compositeur haïtien Michel Mauléart Monton (1855-1898) sur un poème d’Oswald Durand (1840-1906), et à la musique classique européenne avec « Sketches of Aranjuez », clin d’œil au Concierto d’Aranjuez composé par Joaquín Rodrigo en 1939 et au Sketches of Spain de Miles Davis et Gil Evans, publié en 1960.

Le reggae fait évidemment partie de la culture d’Alexander et son jeu rythmique s’accommode à merveille de thèmes comme « Marcus Garvey » ou « Look Up », voire le ska de « Skamento ». Son lyrisme (« Sketches of Aranjuez ») peut se faire romantique (« Hope ») ou mélodieux comme une chanson douce (« Yellow Birds »). Le phrasé plein de swing (« Just Wait ») d’Alexander met en relief les morceaux entraînants (« What’s Going On ») et mélodico-rythmiques (« Sextan Bucket »), mais aussi les ballades chaloupées (« You Make Me Feel Brand New ») ou légères façon Broadway (« Come Fly With Me »). Sans oublier le blues, que le pianiste maitrise parfaitement (« Mystical Blues »).

Constamment dansante (« Sketches of Aranjuez »), la section rythmique pulse du début – le groove de « Marcus Garvey » – à la fin – la tension de « Sextan Bucket ». Des poly-rythmes caribéens (« Skamento ») aux accélérations hard-bop (« Look Up ») en passant par une alternance excitante de congas et de walking - chabada (« Just Wait ») ou des interactions frétillantes (« What’s Going On »), Sellick, Brown et Thomas Jr sont en osmose avec la musique d’Alexander. A l’instar d’Ahmad Jamal et d’Oscar Peterson, Alexander possède un sens brillant de la mise en scène : un reggae (« Marcus Garvey ») ou un blues (« Mystical Blues ») débouchent tout naturellement sur du hard-bop, des ornementations habiles parsèment ses propos (« Sketches of Aranjuez »), de nombreuses citations émaillent ses discours (par exemple « La Marseillaise » dans « Marcus Garvey », « Lullaby of Birdland » dans « Mystical Blues », « Poinciana » dans « What’s Going On »…), une ambiance mélancolique devient tendue (« Hope »)… A toutes ces qualités musicales s’ajoute la sonorité acoustique ample et chaleureuse du Studio Sextan qui va comme un gant à la musique du quartet.

Alexander apporte une nouvelle pierre à son œuvre musicale, toujours aussi cohérente et personnelle : A Jamaican in Paris respire une joie de vivre et de jouer communicative !


Le disque

A Jamaican in Paris
Monty Alexander
Monty Alexander (p), Luke Sellick (b), Bobby Thomas Jr. (perc) et Jason Brown (d).
PeeWee! – PW1022
Sortie le 2 octobre 2026

Liste des morceaux

01. « Marcus Garvey », Winston Rodney & Phillip Fullwood (6:07).
02. « Look Up », Monty Alexander (6:12).
03. « Hope », Monty Alexander (7:29).
04. « Skamento », Monty Alexander (4:24).
05. « You Make Me Feel Brand New », Thom Bell & Linda Creed (4:17).
06. « Come Fly With Me », Jimmy Van Heusen & Sammy Cahn (3:57).
07. « Sketches of Aranjuez », Joaquín Rodrigo (6:21).
08. « Yellow Bird », Michel Mauléart Monton & Oswald Durand (5:04).
09. « Mystical Blues », Monty Alexander (5:58).
10. « What’s Going On », Marvin Gaye, Renaldo Benson & Al Cleveland (5:16).
11. « Just Wait », Monty Alexander (4:30).
12. « Sextan Bucket », Monty Alexander (4:30).


Still Within – Giorgi Mikadze

En octobre 2023 Giorgi Mikadze sort Face to Face chez PeeWee! C’est le premier volume consacré à des compositeurs géorgiens, mais également le premier enregistrement du pianiste en trio avec François Moutin à la contrebasse et Raphaël Pannier à la batterie.

Le 20 novembre 2026 Mikadze, accompagné de Larry Grenadier et Jeff Ballard, sort un deuxième volume chez PeeWee!, Still Within, toujours en hommage à des compositeurs géorgiens du XXe siècle : Gogi Tsabadze (1924-1986), Giya Kancheli (1935-2019), Revaz Laghidze (1921-1981), Sulkhan Tsintsadze (1925-1991) et Ioseb Kechakmadze (1939-2013). Au menu de Still Within, trois morceaux signés Mikadze, deux compositions de Tsabadze et de Tsintsadze, un de chacun des autres musiciens et un morceau traditionnel touche. « Concordance », l’élégante huile qui illustre la pochette de Still Within, est l’œuvre de la peintre géorgienne Vera Pagava (1907-1988), installée en France à partir de 1923.

Le jeu mélodico-rythmique de Mikadze est d’autant plus convaincant (« Pour Me Another ») que les lignes mobiles de Grenadier (« Sings Something ») et les frappes foisonnantes de Ballard (« Autumn Mist ») s’accordent parfaitement avec l’approche musicale du pianiste (« The Georgian Shepherd »). La plupart des thèmes sont rythmiques, dans des modes parfois cinégéniques (« Sings Something »), souvent heurtés (« Autumn Mist »), plutôt véloces (« Partsa ») et groovy (« Tushuri »). Le trio joue aussi des ballades lyriques (« Blue Eyed Eye »), mélancoliques (« Elene's Song ») voire romantiques (« From Hither to You », au piano a capela). Une ritournelle (« Reginella ») et une mélopée dansante aux allures de boléro (« Keep You Warm ») s’invitent également au menu. Les ambiances passent de néo-bop nerveux (« Autumn Mist ») à des musiques aux accents balkaniques (« Partsa »), orientaux (« Tushuri ») ou quasiment caribéens (« Pour Me Another »). Les envolées fougueuses (« Partsa »), les accords puissants (« Autumn Mist »), les staccatos vigoureux (« The Georgian Shepherd ») et les questions-réponses habiles entre la main droite et la main gauche de Mikadze (« Sings Something ») s’insèrent dans un dialogue permanent avec les allers-retours mélodieux de Grenadier (« Pour Me Another ») et les crépitements touffus de Ballard (« The Georgian Shepherd »).

Mikadze, Grenadier et Ballard forment un trio à haute tension ! L’écoute de Still Within fait dodeliner la tête à l’insu de notre plein gré... et ça fait du bien !

 

Le disque

Still Within
Giorgi Mikadze
Giorgi Mikadze (p), Larry Grenadier (b) et Jeff Ballard (d).
PeeWee! – PW1023
Sortie le 20 novembre 2026

Liste des morceaux

01. « Sings Something », Gogi Tsabadze (6:31).
02. « Pour Me Another », Giya Kancheli (5:07).
03. « Partsa », Giorgi Mikadze (4:16).
04. « Tushuri », traditionnel (4:11).
05. « Blue Eyed Eye », Revaz Laghidze (6:30).
06. « Reginella », Sulkhan Tsintsadze (5:49).
07. « From Hither to You », Ioseb Kechakmadze (2:24).
08. « The Georgian Shepherd », Giorgi Mikadze (4:53).
09. « Elene's Song », Giorgi Mikadze (5:51).
10. « Keep You Warm », Gogi Tsabadze (6:06).
11. « Autumn Mist », Sulkhan Tsintsadze (4:58).

 

06 octobre 2026

BenArt Ensemble featuring Baptiste Herbin

Après avoir créé la société de production Scène Libre il y a une quinzaine d’années, puis le label BenArt Records, Benoît Artiphel forme le BenArt Ensemble en 2023. Ce septet s’articule autour de Baptiste Herbin au saxophone alto, Amina Mezaache aux flûtes, Laurent Avenard-Kohler à la guitare, Alexis Bajot-Nercessian aux claviers, Artuphel à la basse, Nils Wekstein aux percussions et Antoine Banville à la batterie. Leur premier opus éponyme sort le 17 septembre 2026 et, pour l’occasion, le BenArt Ensemble a invité Céline Bonacina sur six morceaux.


Onze des treize morceaux au programme sont signés BenArt Ensemble et les deux restants sont des compositions d’Herbin. Les thèmes-riffs sont dansants (« Namou ») dans des ambiance soul (« Barsoom »), funky (« B-Galaxy »), voire reggae (« Yoyo »). Les musiques latino s’invitent également au bal (« Shaloupe »), des Caraïbes (« Shaanti ») au Brésil (« Samba Sem Saída ») en passant par Cuba (« Miss My Woods » avec ses airs de bolero), mais aussi un petit crochet par l’Afrique du nord (« Afrobate »). Dans ces environnements il n’est donc pas étonnant que la rythmique soit groovy (« Barsoom »), avec les poly-rythmes de la batterie, foisonnants (« Namou ») et puissants (« Afrobate »), renforcés par les percussions luxuriantes (« Nagg »), les leitmotiv de la clave (« Samba Sem Saída »), les riffs entraînants des claviers (« Yoyo »), les lignes chaloupées de la basse (« Shaloupe »)… Dans les développements, les superpositions de voix (« Miss My Woods ) alternent avec des unissons dansants (« Barsoom »), solistes et chœurs se répondent vigoureusement (« Shaloupe »), les dialogues se succèdent, tantôt élégants (« Namou »), tantôt vifs (« Shaloupe »), des nappes d’accords aériennes soulignent les phrases virevoltantes des musiciens (« B-Galaxy ») et les musiciens font monter la tension dans des mouvements d’ensemble intenses (« Nagg »). Quant aux chorus, ils rivalisent d’énergie : envolées de shouter (« Barsoom »), contrepoints robustes (« Shaloupe ») et circonvolutions sinueuses pleine de groove (« Nagg ») et de danse (« Yoyo ») pour l’alto ; lyrisme aux accents latinos (« Quantus »), phrases fiévreuses (« Afrobate ») et embardées latinos (« Shaloupes) pour la flûte ; mouvement groovy (« Namou ») et dansant (« Yoyo »), parfois dans un style rock hero (« Nagg »), avec des effets de saturation (« Shaanti ») pour les claviers ; digressions jazz rock (« Shaanti »), fulgurances funky (« Barsoom ») et groovy (« Shaloupe »), avec des effets wawa vintage (« Barsoom ») pour la guitare.

BenArt Ensemble propose une fusion impétueuse de jazz et de funk, épicée de musiques sud-américaines : un cocktail flamboyant et excitant !

Le disque

BenArt Ensemble
Featuring Baptiste Herbin
Amina Mezaache (fl), Baptiste Herbin (as), Laurent Avenard-Kohler (g), Alexis Bajot-Nercessian (kbd), Benoît Artuphel (b), Nils Wekstein (percu) et Antoine Banville (d), avec Céline Bonacina (bs).
BenArt Records
Sortie le 17 septembre 2026

Liste des morceaux

01. « Barsoom » (7:03).
02. « Miss My Woods », Herbin (5:52).
03. « Quantus » (3:44).
04. « B-Galaxy » (4:41).
05. « Shaloupe Intro » (0:55).
06. « Shaloupe » (5:09).
07. « Coda Shaloupe » (2:31).
08. « Nagg » (7:22).
09. « Samba Sem Saída » (3:27).
10. « Namou » (5:45).
11. « Shaanti » (3:51).
12. « Yoyo », Herbin (8:30).
13. « Afrobate » (6:16).

Tous les morceaux sont signés BenArt Ensemble sauf indication contraire.


A la découverte d’Hasse Poulsen

Hasse Poulsen © PLM
Basé à Paris depuis une trentaine d’années Hasse Poulsen balade sa guitare par monts et par vaux de Das Kapital à Klakki en passant par Sound of Choice et moult autres coopérations avec Hélène Labarrière, Fabien Duscombs, Thomas Fryland, Henrik Simonsen… pour n’en citer que quelques unes. La sortie de Too Old To Die Young le 14 octobre 2026 est une excellente occasion pour partir à la découverte de ce musicien-expérimentateur...


La musique

J’ai découvert le jazz quand j’étais enfant : mon oncle jouait de la guitare et me donnait des vinyles de Fats Waller, Jelly Roll Morton ou des Hot Five de Louis Armstrong. J'avais joué du violon pendant cinq ans, mais ça ne m'intéressait pas du tout ! À treize ans je me suis acheté une guitare et à partir de ce jour-là je me suis mis à jouer tout le temps… J’ai eu beaucoup de professeurs : Tom Bailey pour la chanson, Christian Sievert pour le flamenco, Karsten Houmark pour le jazz contemporain… Ensuite j’ai étudié un an au Berklee College of Music, puis passé le diplôme du Conservatoire National des Musiques Improvisées Rythmiques à Copenhague et travaillé deux ans la composition avec Bent Sørensen. À vingt-cinq ans, je ne voulais plus qu'on me dise ce que je devais faire… Par la suite la découvertes des musiques d’Arnold Schoenberg et de Derek Bailey m'a libéré de l’emprise de cinq guitaristes incroyables : John Abercrombie, Pat Metheny, Mike Stern, avec qui j'ai pris une leçon, Bill Frisell et John Scofield…

Cela dit j’ai été influencé par tellement de musiciens ! Les cinq grands que je viens de citer, bien sûr, mais aussi Joe Pass, Ed Bickert, Fred Frith, AMM, Bob Dylan, les Beatles, Paul Simon, Paquito d'Rivera, György Ligeti, Conlon Nancarrow, Per Nørgård, Pelle Gudmundsen-Holmgreen. John Coltrane, Miles Davis, Duke Ellington, Archie Shepp (Horace Parlan était mon prof au conservatoire...), Big Bill Broonzy, Cornelis Vreeswik, Jacques Brel, Roof & Four Walls, Louis Sclavis, bien sûr, Joëlle Léandre, Butch Lacy et peut-être près de dix mille autres !


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? Le mot jazz peut être vu sur deux niveaux : d'abord c'est un style de musique avec des éléments identifiable (improvisation, instrumentation etc.), mais c’est aussi une culture : un espace où chaque musicien peut suivre et développer ses propres techniques, esthétiques et intuitions, un espace où l'on existe seulement quand on développe son propre langage. Quand on dit « je joue du jazz », on joue du jazz !

Pourquoi la passion du jazz ? Ça m'a touché... Non : le Jazz m'a frappé !

Où écouter du jazz ?  
Debout, assis, couché.
Concentré.
En rêvant...

Hasse Poulsen © PLM
 
Comment découvrir le jazz ? Il faut suivre les recommandations des amoureux du jazz.

Une anecdote autour du jazz ? Seulement une ? Ce n’est pas sérieux !
 
Bon, alors lors d'un concert d’Art Blakey et des Jazz Messengers en 1984, Blakey a répété plusieurs fois : « support the industry: buy a record every month! »
 
Autre anecdote : lors d'un concert en duo de Joe Pass et Niels-Henning Ørsted-Pedersen, Niels-Henning commence à jouer des accords sur sa contrebasse et là – j'était assis tout devant – j'entends Joe murmurer :  « Now we both need a bass player »…


Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais un canard,
Si j’étais une fleur, je serais une anémone,
Si j’étais un fruit, je serais mûr,
Si j’étais une boisson, je serais forte,
Si j’étais un plat, je serais gratuit,
Si j’étais une lettre, je serais sans destinataire précis,
Si j’étais un mot, je serais un alphabet,
Si j’étais un chiffre, je serais 12,
Si j’étais une couleur, je serais gris,
Si j’étais une note, je serais très longue...


Les bonheurs et regrets musicaux

Ma plus belle réussite musicale est de toujours découvrir de nouveaux univers sonores. Quant à mon plus grand regret, c’est de ne pas pouvoir écouter des enregistrements avec Johann Sebastian Bach aux claviers et ne pas pouvoir dire à John Coltrane à quel point il a enrichi ma vie...


Sur l’île déserte…

Quels disques ? Tous.

Quels livres ? Le Loup-Garou d'Aksel Sandemose.

Quels films ? All That Jazz, Singing In The Rain, Mephisto, Cabaret, Picassos äventyr et A Clockwork Orange.

Quelles peintures ? Non, mais !


Les projets

Écrire de la musique inouïe et la jouer avec des super musiciens… Et faire comprendre aux « dirichiants » politiques ce qu'est l'art et la culture ! Mais aussi de créer un marché pour la musique, maintenant que le streaming l'a rendu gratuite…


Trois vœux…

Paix

Passion

Tolérance



04 octobre 2026

Les Allumées du jazz font un tour au Studio Sextan

Le 20 septembre 2026 le Studio Sextan à Malakoff accueille Les Allumés du jazz font détours pour toute une après-midi de concerts, débats, conférences, projections et rencontres.

Les Allumés font détours s’inscrit dans la continuité des Ronds-points, Salons et autres Allumés du solo. Le 19 septembre ils investissent Trois Palis, le 4 octobre ils seront aux Halles des Blancs Manteaux à Paris, le 17 octobre au Lieu Tranquille à Noisy-le-Sec et, le 20 septembre, c’est donc La Fonderie qui les reçoit. Les Allumés du jazz organise l’événement au Studio Sextan avec les labels PeeWee!, Nato et RogueArt.

Au programme : Le son décisif, une conférence avec Daniel Deshays, Vincent Mahey et Pierre Tenne, le trio Aymeric Avice, Benjamin Duboc et Ramón López, le duo Sophia Domancich et Simon Goubert, une conférence sur l’intelligence artificielle par Patrick Albert et, pour terminer, le duo Keyvan Chemirani et Hamed Zoheir.
 

 

Le son décisif
Daniel Deshays, Vincent Mahey et Pierre Tenne

Tenne anime le débat autour de l’enregistrement, la prise de son, la réalisation sonore… Juste retour des choses puisque la manifestation se déroule dans un studio ! Professeur des universités et essayiste, Deshays a beaucoup travaillé pour le théâtre et le cinéma, sans oublier les enregistrements de disques, bien entendu, notamment pour Nato. Quant à Mahey, il a commencé par la sonorisation de concerts avant de créer le Studio Sextan et le label PeeWee!.

Comment nommez-vous votre métier ?

« Innommable » déclare immédiatement Deshays ! Parce que la nature de ce métier dépend du champs d’action : musique, cinéma, théâtre ou autre. C’est pour cela que c’est plutôt une « fonction » qu’un métier à proprement parler. Mahey abonde également dans ce sens : « il y a beaucoup de métiers dans le son… » Les deux protagonistes se penchent ensuite sur l’enregistrement. Pour Deshays, « l’enregistrement c’est rendre officiel le disque ». Ils s’accordent sur le fait qu’enregistrer c’est organiser des sources sonores dans un espace choisi, ou pas, et dans une évolution temporelle, car, comme le constate Mahey, « le son, ça bouge et c’est insaisissable ». Pourtant « on parle de prise de son, restitution, fabriquer une image sonore... » comme s’il s’agissait d’un matériau tangible. Sans oublier que l’enregistrement vise à fixer une partie du réel et que c’est là toute la difficulté. Qui plus est dans les musiques créatives où il y a une obsession du réel, de la restitution la plus fidèle possible d’une atmosphère sonore, « une quête éperdue » selon Mahey. 
 
Vincent Mahey, Pierre Tenne & Daniel Deshays – Studio Sextan - 20 septembre 2026 © PLM
 
« Accorder l’espace »

Le rapport entre espace et son passionne Mahey et Deshays car, comme le souligne ce dernier, « le jeu de la mésentente entre les sources et les lieux, est un jeu extraordinaire » et, somme toute, « enregistrer, c’est aussi mettre en scène ».

Mahey parle d’« accorder l’espace », qui revient à attraper le son de l’instrument dans l’endroit où il se trouve de manière la plus homogène possible. Dans le cadre d’un concert, il explique que sa fonction est « de prendre le son et de le projeter simultanément », autrement dit, de perturber une image sonore naturelle en y ajoutant d’autres masses sonores qui doivent se mélanger harmonieusement. Ce qui est particulièrement vrai pour les musiques acoustiques parce qu’il y a toujours ce besoin de véracité, de respecter les dynamiques et les timbres. Et de citer l’exemple des concerts de John Coltrane dans des grandes salles où le spectateur n’entendait pas une note de contrebasse, sans être gêné le moins du monde. Ce qui ne serait plus envisageable aujourd’hui. Étant donné que la sonorité varie d’une salle à l’autre – Pleyel n’est pas le Café de la danse – « accorder l’espace » c’est prendre les sensations de la salle pour la rendre harmonieuse. Il faut, par exemple, commencer par repérer les modes propres qui sont liés à la géométrie de la salle et qui peuvent sur-amplifier les basses fréquences. Mahey constate d’ailleurs que faire le son d’un studio est très long, voire sans fin ! Et de constater que « la salle est un musicien supplémentaire »… qu’il faut accorder !

Pour Deshays, tout démarre avec les sources sonores, « Bach et Strauss ne s’enregistrent pas de la même manière », et les lieux sont choisis en fonction des œuvres musicales à enregistrer. Ce qu’il illustre en évoquant un enregistrement pour Nato de Jac Berrocal… dans une porcherie ! Deshays remarque ensuite que c’est différent au cinéma car les lieux changent tout le temps, sans être nécessairement les mieux adaptés pour le son. Il cite l’exemple de l’enregistrement d’une chorale lors du tournage de Comme une image (2004) d’Agnès Jaoui : le meilleur endroit pour la sonorité de la chorale ne convenait pas à la réalisatrice pour sa scène, donc il a dû utiliser le playback !

L’interprétation et la décision : le son décisif

Mahey note que l’ingénieur du son a le choix des équilibres et que, dans ce sens, il est un interprète même si « le besoin du réel poursuit le preneur du son. » Sans oublier que l’équilibre sonore dépend de la musique qui est jouée, de l’instrument et du musicien. Pour étayer son propos, il revient sur l’arbre Decca placé au niveau du chef d’orchestre pour que l’auditeur entende l’orchestre symphonique tel que l’entend le chef d’orchestre jusqu’à l’essor du multi-piste dans les années quatre-vingt qui permet d’enregistrer chaque instrument, avec des exemples extrêmes comme Steely Dan ou le « son » de Steve Gadd que lui demandaient des batteurs et à qui Mahey répondait : « désolé, je n’ai pas pris le switch Gadd aujourd’hui... » Par ailleurs il rappelle que chaque situation est nouvelle et qu’on ne peut rien prédire, même dans un studio, car le son est une matière vivante.

De son côté Deshays se demande si l’ingénieur du son « fabrique une écoute ou une image musicale soi-disant réelle » parce que de toute manière l’écoute est discontinue, intermittente, elle passe d’un instrument à l’autre, car « l’écoute est affective » : « si mon beau-frère joue de la flûte dans l’orchestre, je l’écoute et j’oublie tout le reste... ». Du coup, enregistrer ce serait redonner à l’auditeur la faculté de pouvoir écouter le disque comme il écouterait la musique en direct. Ce qui est illusoire, comme d’essayer de reconstituer le blanc et le jaune à partir d’une omelette… Deshays précise qu’il parle de « l’écoute désirante » et non pas de « l’écoute d’alerte », qui est instinctive. Mahey fait remarquer que si l’écoute est effectivement marqué par l’affect, le traitement du son, lui, ne doit pas l’être, mais que « c’est le ressort émotionnel qui doit faire avancer et guider. » En fin de compte, comme le dit Deshays, « la monophonie, finalement, c’était bon pour tout le monde ! »

Liberté d’écoute - Le son, véhicule de la relation

Le titre d’un livre de Deshays paru aux éditions MF en 2023 lance le dernier sujet du débat. Deshays observe que « faire silence c’est être à l’écoute de l’autre », premier pas vers une relation car « la parole ne peut naître que s’il y a écoute » et de l’échange de paroles va naître une relation. Il signale également que, même s’il est invisible, « le son est un geste » qui n’est pas reçu de la même façon par chacun et qui peut déterminer la nature d’une relation. Deshays rappelle qu’à la fin du premier trimestre intra-utérin l’ouïe apparaît et que, jusqu’à la naissance, il n’y a pas la vue – la vue ne fait que confirmer ce que l’on a entendu – et que notre bibliothèque sonore se construit par mémoire, en fonction de l’affect lié à la réception du geste sonore. C’est en quoi « le phénomène sonore est un phénomène relationnel. » Enfin, si l’œil a plus de terminaisons nerveuses et l’emporte tout le temps sur l’oreille, en revanche l’oreille travaille en vitesse et en précision. D’ailleurs « on écoute tout le temps le presque rien parce que c’est là que se situe le sensible ». C’est pour cela que ce n’est que « quand le parquet commence à craquer que l’on flippe… »

Après l’écoute, la parole est au public

Sur la vitesse et la précision de l’oreille, Claude Barthélémy abonde dans le sens de Deshays en faisant remarquer qu’un léger décalage dans le son s’entend immédiatement, alors que ce n’est pas le cas pour l’image. Le guitariste revient ensuite sur la qualité des enregistrements après nettoyage des Hot Five et Hot Seven de Louis Armstrong, puis d’Ella And Basie, arrangé par Quincy Jones. Ce qui remémore à Mahey une comparaison entre Porgy And Bess, d’Ella Fitzgerald et Armstrong, enregistré en 1958 avec un arbre Decca et deux micros de proximité, et Both Side Now de Joni Mitchell et Vince Mendoza, enregistré en 2000 avec 96 micros : si le son du premier est techniquement largement inférieur au deuxième, pourtant, le choc émotionnel est à l’inverse. Comme quoi la qualité technique ne change rien à l’émotion...

Pour Jean Rochard, la seule chose qui compte réellement dans un enregistrement, c’est comment interpréter au mieux ce que désire faire un musicien. Par exemple, Terry Bozzio n’était jamais content du son des enregistrements jusqu’à ce que les micros soient placés derrière lui ! Mahey cite la même anecdote à propos de Simon Goubert. Dans la continuité, Deshays mentionne que « la musique est un récit », que les musiciens se font des images sonores de leur récit et veulent que l’ingénieur du son reflète cette image. En définitive chaque musicien est bien en droit de demander ce qu’il veut ! Par opposition Deshays observe qu’au théâtre, par définition, il n’y a qu’un plan sonore. Pourtant l’ingénieur du son pourrait créer des gros plans en jouant sur le son, mais les metteurs en scène le demandent rarement, Carmelo Bene étant une exception qui confirme la règle.

En citant Rudy Van Gelder, Goubert pose la question de la signature sonore des ingénieurs du son. Mahey note que la pâte de l’ingénieur du son est davantage présente pour un disque que pour un concert, mais que dans tous les cas l’ingénieur du son est partie prenante du groupe. Rochard confirme l’importance du rôle de l’ingénieur du son en prenant comme exemple The John Coltrane Quartet Plays, enregistré en 1965 en studio pour Bob Thiele, dans lequel il y a une intimité qui ne se retrouve jamais sur scène et qui porte l’empreinte de Van Gelder. Mahey fait remarquer que, quoi qu’il en soit, un musicien ne joue pas en concert comme en studio. Pour sa part, il pense que l’ingénieur du son doit créer un contexte qui mette les musiciens en situation de jouer selon leurs désirs, sans être interventionniste au moment de l’enregistrement.

Finalement Deshays et Mahey reconnaissent qu’en terme de sons il y a toujours des inconnues et que « la seule chose dont on est sûr, c’est qu’on ne sait pas », avant de conclure avec Samuel Beckett : « rate, rater encore, rater mieux ».


Lanterne musicale
Aymeric Avice - Benjamin Duboc - Ramón López

Michel Dorbon – Studio Sextan - 20 septembre 2026 © PLM
Michel Dorbon présente le premier concert de la soirée, organisé par RogueArt, label qu’il a créé en 2005. Si le contrebassiste Benjamin Duboc et le batteur Ramón López ont déjà joué ensemble, notamment avec au sein du quartet The Turbine, en compagnie d’Harrison Bankhead et Hamid Drake, le trio avec le trompettiste Aymeric Avice «  est une première mondiale », comme le souligne Dorbon.
 
Le trio improvise deux morceaux d’environ vingt minutes chacun, dans un esprit free jazz. Comme souvent dans ce type d’exercice, les morceaux reposent sur plusieurs tableaux qui se développent en fonction des propositions qu’apportent les musiciens. Dans le premier morceau, Avice, Duboc et López commencent par un entrelacs de sauts d’intervalles et de bribes de phrases de la trompette, de crissements d’archet et de motifs en pizzicato de la contrebasse et de cliquetis et foisonnements heurtés de la batterie. Le trilogue se poursuit avec des alternances de mouvements véloces ponctués d’ornementations, d’ostinatos lancinants et de luxuriances rythmiques. Puis la trompette bouchée s’immisce subtilement au milieu d’un duo contrebasse – batterie qui a tout d’un « free ethnique ». Quand Duboc fait gronder sa contrebasse à l’archet, que López fait trembler ses tambours et qu’Avice ajoute des effets de voix dans sa trompette, la musique résonne comme une prière bouddhiste. La dernière partie est tendue, portée par les poly-rythmes de la batterie, les ostinatos et pédales de la contrebasse et les arabesques de la trompette.

Aymeric Avice, Benjamin Duboc & Ramón López
Studio Sextan - 20 septembre 2026 © PLM


Le deuxième morceau démarre en mode bruitiste : Duboc place une baguette sous ses cordes et les cogne avec son archet pour en tirer un son mat, tandis qu’Avice joue avec son souffle, amplifié par des pédales. Le duo part dans des aigus lointains qui évoquent le chant des baleines. Sur ce décor abyssal, López fait crépiter sa batterie. Porté par les effets électro des pédales d’Avice, le morceau vole en éclat avec des sirènes stridentes, de multiples bruitages, des envolées ardentes, des frappes et roulements éclatants, des riffs solides… Après un passage acoustique tout en courbes et un duo explosif de la contrebasse et de la batterie, le trio repart dans une expérimentation électro à base de nappes de sons aériennes, réverbérations et autres échos de la trompette qui interragit avec les lignes brisées de la batterie et les motifs intenses de la contrebasse.

Servie par un son naturel et équilibré, la musique du trio fait penser à une planche de Mad, où il se passe des choses dans tous les coins !









Lanterne musicale
Sophia Domancich et Simon Goubert jouent la musique de Jacques Thollot

Jean Rochard – Studio Sextan - 20 septembre 2026 © PLM
C’est au tour de Jean Rochard de présenter le concert proposé par le label Nato, qu’il a créé en 1980. Comme le rappelle Rochard, Jacques Thollot est passé du groupe d’Henri Renaud, au début des années soixante, au free, avant de développer son propre style à partir d’un disque étonnant publié en 1971 : Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer, titre extrait d’un poème d’Henri Michaud. Sophia Domancich et Simon Goubert, qui ont participé à Thollot in extenso, disque-hommage partiellement enregistré quand le musicien était encore en vie, mais sorti qu’en 2017, sont donc particulièrement bien placés pour jouer la musique de Thollot.

Sophia Domancich & Simon Goubert
Studio Sextan - 20 septembre 2026 © PLM
Domancich et Goubert débutent par
« Go Mind », tiré du disque Thollot in extenso. Après une mélodie classique-contemporaine émaillée de dissonances délicates et soutenue par les frémissements de la batterie, le développement reste dans une ambiance lyrique contemporaine, linéaire et gracieuse, portée par le frétillement des balais. La « Valse » qui suit est au programme de Résurgence, album de Thollot sorti en 1977. Les roulements vigoureux sur les cymbales et les contrepoints minimalistes du piano s’étirent dans un mouvement lancinant, très cinégénique. La valse, d’abord mélancolique et cristalline, finit par exploser dans un crépitement rythmique et une déconstruction mécanique qui se conlut dans un feu d’artifice entre free et rock progressif. Le morceau dédié à Thollot est un chorus ébouriffant de Goubert – splash monumentaux, roulements furieux, frappes véloces et fougueuses, charleston nerveuse… – sur un ostinato hypnotique et imperturbable de Domancich, une sorte de musique répétitive passée à la moulinette de la batterie. Le duo termine son set avec « Cinq Hops », toujours tiré de Thollot in extenso. Les voix croisées du piano stimulées par le tintement des cymbales aboutissent à un thème-riff grave aiguillonné par une batterie binaire dans une ambiance rock alternatif. Les déflagrations de la batterie répondent ensuite aux formules intenses du piano et le solo de Goubert est une leçon magistrale de musicalité et de gestion de la texture sonore. Le dernier mouvement est un échange contemporain entre un piano saccadé et une batterie bruitiste, sur une boucle lancinante d’un synthétiseur.

Thollot a produit une œuvre innovante et personnelle, son interprétation par Domancich et Goubert la rend fascinante. Vite un disque !