06 septembre 2026

Cinq lectures chez Lenka Lente

Guillaume Belhomme a créé les éditions Lenka Lente en 2004. A partir de 2013, après avoir sorti quelques disques elles se consacrent à la publication de livres. La collection compte pas loin d'une centaine de publications qui vont de la poésie à la musique, en passant par des textes ésotériques. Cinq opuscules reflètent cet éclectisme : Jackie McLean, une monographie signée Belhomme, Thelonious Monk : le legs Lacy, un essai de Jacques Ponzio, Music Boxe, un recueil de collages de Belhomme, L'histoire du jazz n'est faite que de ça, des entretiens entre Sébastien Bertho et Mourad Benhammou, et les Conversation avec Edgar Varèse de Gunther Schuller.


Conversation avec Edgar Varèse
Gunther Schuller

Perspectives of New Music
, revue bisannuelle fondée en 1962 par les compositeurs américains Arthur Berger et Benjamin Boretz, publie en 1965 un entretien de Gunther Schuller avec Edgard Varèse. En mai 2026 Lenka Lente sort Conversation avec Edgard Varèse, une version bilingue de l'entretien. Dans un format carte postal, les trente-huit pages sont divisées en deux parties : la première pour l'entretien en anglais et la deuxième pour l'entretien en français. La traduction est signée Patricia Miquel.

Corniste, compositeur, chef d'orchestre, musicologue et enseignant, Schuller (1925 - 2015) fait partie du Third Stream aux côtés, entre autres, de George Russell, Jimmy Giuffre, John Lewis, Ran Blake... C'est Schuller qui définit ce mouvement en 1961 dans Third Stream Redefined, un article publié dans la Saturday Review of Literature, comme « un nouveau genre de musique situé à mi-chemin entre le jazz et la musique classique. » De son côté, Varèse (1883 - 1965) est généralement considéré comme l'un des pères de la musique contemporaine et de nombreux musiciens reconnaissent l'influence de ce compositeur hors norme, de John Cage à Iannis Xenakis, en passant par Pierre Boulez, Olivier Messiaen, Luigi Nono, Karlheinz Stockhausen... mais aussi Frank Zappa qui a écrit un article-hommage intitulé « Edgar Varèse - L'idole de ma jeunesse », John Zorn, dont les sept disques du projet Moonchild sont dédiés à Varèse, Antonin Artaud et Aleister Crowley, ou le groupe Chicago qui a chanté « A Hit By Varèse »...

Si Schuller pose des questions judicieuses, les réponses ne le sont pas moins et, fidèle à lui-même, Varèse va droit au but. Ses débuts musicaux donnent un éclairage direct sur la suite de son parcours : « je détestais le piano comme tous les autres instruments traditionnels et quand j'ai commencé à apprendre les gammes je me suis dit : « d'accord, elles sonnent toutes de la même façon. » (page 23). encouragé par Giovanni Bolzoni, il rejoint la Schola Cantorum pour y étudier avec Albert Roussel et Vincent d'Indy (« [...] musicalement parlant, il était d'un pédantisme achevé. Il pouvait proférer de ces stupidités... » page 23). Las, Varèse rejoint la classe de Charles-Marie Widor au Conservatoire de Paris, mais il en est mis à la porte après une dispute avec Gabriel Fauré, alors directeur de cette institution...

Le compositeur insiste également sur l'influence de Claude Debussy (« [...] pour son économie de moyens et sa clarté. » page 25), Richard Strauss, Ferruccio Busoni (notamment pour son Esquisse d'une nouvelle esthétique musicale), Alexandre Scriabine et Erik Satie, dont certains morceaux ont un « caractère de musique pré-électronique. » (page 25).

Marqué par ses études scientifiques à l'École Polytechnique de Zürich, quand il parle de son processus créatif, Varèse évoque les mathématiques, la chimie, l'optique, l'architecture (Rhapsodie romane en 1905. Page 28), la géologie (« le granit de Bourgogne ». page 27)... Il souligne d'ailleurs que « les compositeurs n'ont pas exercé autant d'influence sur moi que les objets de la nature et les phénomènes physiques .» (pages 27).

Installé aux États-Unis à partir de 1916, Varèse y compose la plupart de ses œuvres connues : Amériques, Offrandes, Hyperprism, Octandre, Intégrales, Arcana, et l'une de ses œuvres les plus célèbres, Ionisation (1931). Si après cette dernière il compose moins, c'est qu'à partir des années 30 Varèse se passionne pour les premiers instruments électroniques : Thérémine et Ondes Martenot, pour lesquels il compose Ecuatorial en 1934. Mais cette musique ne trouve « que des portes closes. » (page 31).

Varèse revient bien plus tard sur le devant de la scène avec deux pièces de musique électronique : Désert (1954), puis Poème électronique (1958), aidé par Le Corbusier et l'entreprise Philips car cette composition nécessite « 11 canaux, 425 haut-parleurs disposés selon l'acoustique et l'architecture du bâtiment. » (page 31).

La conclusion de l'entretien est un parfait résumé de la pensée musicale de Varèse : « Je me soucie moins de toucher le public que d'atteindre certains effets musicaux ou acoustiques, en d'autres termes, de perturber l'atmosphère - car, après tout, le son n'est qu'une perturbation atmosphérique ! » (Page 33).

Voici un petit manifeste musical d'une intelligence rare, à lire ou relire d'urgence !

Le livre

Conversation avec Edgar Varèse
Gunther Schuller
36 pages
Sortie en mai 2026


L'histoire du jazz n'est faite que de ça
Entretiens avec Mourad Benhammou
Sébastien Bertho

Jeudi 12 octobre 2023 Lew Tabackin se produit à Paris, au 38Riv, en compagnie de Philippe Aerts et Mourad Benhammou. Sébastien Bertho, psychanalyste passionné de jazz et fondateur de la 52ème, association organisatrice de concerts de jazz à Nantes, assiste au concert, puis discute avec Benhammou. De fil en aiguille, ils ont l'idée d'écrire un livre basé sur des entretiens pour évoquer le parcours du batteur et « les talents oubliés de ceux que nous appellerons ici et là les « seconds couteaux». » (page 17).

Autodidacte, Benhammou commence sa carrière dans la région havraise. En 1992, il rejoint Paris et joue avec René Urtreger, François Chassagnite, Michel Grailler, Alain Jean-Marie, dans le Nine Spirit de Raphaël Imbert, David El-Malek et Baptiste Trotignon (Café des Arts - 1998), Xavier Richardeau (Hit and Run - 2002)... Au milieu des années 90, il travaille aussi avec Sunny Murray pour diversifier son jeu. En 2004, il forme The Jazzworkers Quintet avec Fabien Mary, David Sauzay, Pierre Christophe et Fabien Marcoz pour jouer du hard-bop. Benhammou est présent sur près d'une soixantaine de disques.

Au tournant du vingtième siècle, Mourad Benhammou fait quatre voyages aux États-Unis à la rencontre de l'histoire du jazz et plus particulièrement de trois batteurs rarement à l'honneur : Walter Perkins, qui devient un mentor, Louis Hayes et Grassella Oliphant. Si les deux premiers ont leurs rubriques dans l'incontournable Dictionnaire du jazz de Philippe Carles, André Clergeat et Jean-Louis Comolli, mais aussi dans l'indispensable Histoire de la batterie de jazz de Georges Paczynski, en revanche nulle trace du troisième dans aucun de ces ouvrages de référence. Les entretiens de Bertho et Benhammou leur rendent un hommage mérité.

Lenka Lente sort L'histoire du jazz n'est faite que de ça en avril 2026. Le livre, au format poche, compte près de cent cinquante pages et une douzaine de photographies. Après un avant-propos et une introduction, la première partie est consacrée à la vision musicale de Benhammou, les trois suivantes s'attachent aux trois batteurs que Benhammou a rencontré, et la dernière partie traite de musiciens avec qui Benhammou a joué. Le livre est complété par les discographies des trois batteurs, suivi d'un « index des seconds couteaux ».

Dans « Rencontrer les griots », la première partie du livre, Benhammou explique pourquoi il a décidé de faire plusieurs voyages aux États-unis pour rencontrer trois batteurs plus ou moins ignorés. Ce qu'il a avant tout souhaité, c'est s'imprégner du « son du jazz, le son de cette musique dans la batterie [...] en écoutant des drummers jouer. » (page 22). Et de citer Stan Levey, Lenny McBrowne, Charles Specs Wright, Roy Brooks, Mel Lewis, Frank Butler, Shelly Manne, Al Harewood... qu'il a découvert par engrenage : « mes musées, ce sont les disquaires, partout où je passe, je vais forcément chez les disquaires et je rebondis de disque en disque pour constituer cette culture et une connaissance passionnée de cette musique. » (page 23). Quand il évoque ces aînés, Benhammou parle souvent de « griots » car il vient « d'une tradition essentiellement orale » (page 23) et considère que « ce sont ceux qui détiennent un savoir, ce sont des transmetteurs de mémoire et de culture. » (page 23). Il conclut : « c'est donc comme ça que j'ai appris le jazz, moi. En Écoutant les griots jouer, sur disque notamment, et puis en allant leur parler, les écouter tout simplement. Me nourrir. » (page 24). D'ailleurs, lors de son premier voyage à New-York, en 1999, dès le premier concert au Village Vanguard, le trio de Tommy Flanagan, avec Peter Washington et Lewis Nash, Benhammou est impressionné par le jeu Nash, avec qui il partage le même enthousiasme pour Perkins. En dehors de Perkins, Hayes et Oliphant, Benhammou regrette de ne pas avoir pu converser avec Clifford Jarvis, Harewood, Ben Dixon, Alan Dawson, Jimmy Wormworth... autant de « seconds couteaux » de la batterie jazz injustement méconnus !

Dans chaque partie consacrée aux trois batteurs, le premier chapitre est un dialogue sur leurs caractéristiques, les échanges que Benhammou a eu avec eux, mais aussi des considérations sur le son, le rythme, la musique... Le deuxième chapitre est une biographie. « Walter Perkins - Baby Sweets » constitue la deuxième partie de L'histoire du jazz n'est faite que de ça. C'est parce que Benhammou trouve le Modern Jazz Two + 3 (Bob Cranshaw et Perkins plus Frank Strozier, Willie Thomas et Harold Mabern) « monstrueux » (page 31), mais aussi pour « le son ! Et la façon de qu'il a de pousser le tempo. [...] de dynamiser la musique, de la rendre vivante » qu'il a voulu rencontrer Perkins. La troisième partie, « Louis Hayes - Get The Baby Boy Out Of Detroit », s'attache davantage aux conditions de travail, aux enregistrements, aux instruments... à travers les expériences vécues par Hayes. « Grassella Oliphant - The Jazz Is You » constitue la quatrième partie. Benhammou a voulu approcher Oliphant car il est « tombé sur ses disque en sideman [...] Chez l'organiste Shirley Scott, par exemple, ou avec Tony Scott [...] » et que « son jeu [lui] parle immédiatement. » (Page 67). Et de rajouter que The Grass Roots et The Grass Is Greener, deux disques d'Oliphant en leader, « sont deux superbes albums qui m'ont tout de suite beaucoup plu et ont définitivement fini de me rendre ce Grassella Oliphant plus que sympathique. C'est de là qu'est partie mon envie de rencontrer ce batteur eu jeu plein de swing, d'énergie, de soul, avec ce côté crade que j'aime chez les mecs de cette époque. » (Page 68).

« Jouer avec les griots » clôture L'histoire du jazz n'est faite que de ça. Bertho et Benhammou reviennent sur Alain Jean-Marie, Cedar Walton, Lew Tabackin, James Spaulding et Junior Mance qui ont laissé une empreinte durable sur le batteur, mais aussi Barry Harris, pianiste aigri bien que « maître incontesté de l'harmonie en jazz. » (Page 96).

Laissons à Benhammou le soin de conclure sur le rôle de passeur des griots : « on s'appuie forcément sur des choses existantes. [...] C'est tout l'art d'intégrer, de digérer, de s'approprier. L'histoire du jazz n'est faite que de ça. » (Page 101).

Le livre

L'histoire du jazz n'est faite que de ça
Sébastien Bertho
150 pages
Sortie en avril 2026


Music Boxe
Guillaume Belhomme

A la tête des éditions Lenka Lente depuis plus de vingt ans, Guillaume Belhomme est également musicien (le groupe pop-rock Gypsophile), journaliste (Le son du grisli, Les Inrockuptibles, Improjazz...), écrivain (Sonic Youth, Jackie McLean, Pop fin de siècle, Eric Dolphy, Jazz en 150 figures...) et artiste !

Music Boxe, sorti en août 2025 dans la collection Sitôt épuisé, est un petit recueil en couleur au format A6. Chacun des cinquante exemplaires est numéroté.

Kurt Schwitters n'apparaît pas pour rien dans Music Boxe : les vingt pages proposent des collages dans un esprit dada qui mettent en scène des boxeurs et des musiciens. C'est ainsi qu'au fil des saynètes, plus loufoques les unes que les autres et dépourvues de texte, le visiteur croise Bill Evans, des musiciens gnaouas, un joueur de balafon, George Foreman, Morton Feldman, Sonny Liston, un orchestre symphonique, Sugar Ray Robinson... et bien d'autres !

Œuvre d'art improbable, Music Boxe rappelle avec humour que la musique peut tous nous mettre ko !

Le livre

Music Boxe
Guillaume Belhomme
20 pages
Sortie en août 2025


Thelonious Monk : le legs Lacy
Jacques Ponzio

Tout amateur de Thelonious Monk connaît Jacques Ponzio : son Blue Monk, (Actes Sud) coécrit avec François Postif en 1995, reste un ouvrage de référence sur le génial pianiste. Monkomaniaque patenté, Ponzo a également publié Monk encore (Lenka Lente - 2019), Monk ABC ( Lenka Lente - 2023) et Monk sur Seine ( Lenka Lente - 2024). Et voilà qu'il récidive avec Thelonious Monk : le legs Lacy, sorti chez Lenka Lente en octobre 2025

Au format livre de poche, Les quelques cent trente pages en noir et blanc de Thelonious Monk : le legs Lacy sont agrémentées de nombreuses photos, pochettes de disques, affiches, programmes de concerts, notes et partitions manuscrites... L'ouvrage comprend trois parties, « Steve Lacy dans la lumière de Monk », « Mystère Brauner » et « Je me souviens de Steve Lacy » par Dominic Cravic, plus des annexes sous forme d'album photos.

« Steve Lacy dans la lumière de Monk »

Dans cet essai, Ponzio retrace l'impact et les relations de Monk et Lacy tant sur la plan musical, que psychologique.

Passé sans transition du Dixieland de Cecil Scott à l'avant-garde de Cecil Taylor, aucun musicien n'a sans doute été aussi fasciné par la musique de Monk que Lacy. Ponzio passe en revue toutes les phases monkiennes de Lacy. Lacy a dix-neuf ans quand a lieu son premier contact avec Monk : lors de l'enregistrement de « Bemsha Swing » avec le quartet de Taylor... Ce n'est que deux ans plus tard qu'il voit Monk en concert. Sur Soprano Prestige, son premier album en leader sorti en 1957, Lacy enregistre « Work ». Il enchaîne en 1958 avec Reflections, premier disque consacré entièrement à des compositions de Monk, avec Mal Waldron, Buell Neidlinger et Elvin Jones.

Lacy joue ensuite avec Gil Evans puis Jimmy Giuffre. Le 31 mai 1960 les quartet de Giuffre et de Monk se produisent simultanément au Jazz Club des Nations Unies, et, dans la foulée, Monk débauche Lacy pour des concerts à la Jazz Gallery entre juin et octobre 1960. Ponzio nous apprend que, pendant la même période, le quintet joue également à l'Apollo, au Festival de Jazz Randall's Island, Quaker City Jazz Festival de Philadelphie et au Plazza Theatre de Brooklyn. En 1963 Lacy est rappelé pour un concert de Monk au Town Hall avec un orchestre de onze musiciens et des arrangements de Hall Overton. Expérience qui se reproduit l'année suivante, mais au Carnegie Hall. Autrement dit, la collaboration de Monk et Lacy aura été courte, mais intense.

Ponzio montre l'importance de Monk sur Lacy en parcourant la discographie du saxophoniste. Entre 1957 et 1969, Lacy publie pas moins de six disques et vingt-quatre morceaux différents de Monk. Puis Lacy s'éloigne de la musique de Monk et, entre 1969 et 1979, n'enregistre plus aucune composition de Monk à l'exception d'« Evidence » en 1975, avec le Globe Unity Orchestra d'Alexander von Schlippenbach... En 1979, c'est Eronel, avec sept titres de Monk joué en solo pour « lui adresser des souhaits de bonne santé. [...] Le disque devait être comme une sorte de carte de vœux. » (page 53). A partir de 1982, après le décès de Monk, le 17 février, Lacy sort Regeneration... Suivront, jusqu'en 2003 (Lacy est décédé le 4 juin 2004), vingt-quatre albums consacrés entièrement ou partiellement à la musique de Monk.

Dans une « Apostille : Monk à la lumière de Lacy », Ponzio décrit l'impact psychologique de Monk sur Lacy en se basant sur les notes que Lacy a prises avec tous les conseils, formules et autres commentaires que Monk lui a adressé, mais aussi à travers des extraits d'entretiens, des manuscrits, des partitions... Et de conclure : « Si Monk a créé Lacy à son image, celui-ci le lui a bien rendu... » (Page 63).

« Mystère Brauner »

Ponzio mène une enquête amusante sur deux œuvres qui illustrent deux disques de Lacy : en 1987, la pochette d'Only Monk reprend une peinture de 1950 du peintre roumain Victor Brauner qui s'intitule « Thelonious Monk Chevalier du Hot » et pour More Monk, sorti en 1991, il s'agit d'une autre toile de Brauner, mais peinte en 1948 : « Thelonious Monk ».

Ponzio enquête sur deux questions : pourquoi Lacy a choisi ces deux tableaux et comment Brauner pouvait-il connaître Monk dès 1948 alors que le pianiste était encore quasiment inconnu ?

La première semble relativement facile à résoudre : Lacy a choisi ces tableaux après avoir rencontré le galeriste Samy Kinge, par l'entremise de George Wein, producteur, organisateur de concerts et... collectionneur.

La deuxième question est plus ardue... Ponzio nous apprend que Brauner (1903 - 1966), peintre surréaliste, a fait plusieurs séjours à Paris en 1926 et en 1930 pour finir par s'y installer en 1938, avant d'émigrer en Suisse en 1948. Parmi ses amis, Roberto Matta et Ossip Zadkine ont fait des voyages aux États-Unis à la fin de la guerre et peuvent y avoir entendu Monk ? Mais la piste la plus solide pourrait être un autre peintre de la même bande : Claude Tarnaud. Passionné de jazz et expatrié en Suisse depuis 1946, c'est lui qui a conseillé à Brauner de venir s'y installer... La boucle est peut-être bouclée ?

« Je me souviens de Steve Lacy »
Dominic Cravic

Musicien éclectique, Cravic s'est fait un nom avec son groupe Les primitifs du futur qui a joué avec Lee Konitz, Michel Grailler, Tal Farlow, Larry Coryell, Dominique Pifarély... et Lacy.

De ses rencontres avec Lacy, Cravic relate des anecdotes de concerts, de duos, de séances d'enregistrements, de disques... et rend hommage au saxophoniste et à « sa musique solaire et lunaire à la fois. » (page 91).

Écrit dans un style simple non dénué d'humour, Thelonious Monk : le legs Lacy se lit vite et bien, que l'on connaisse Monk ou pas.

Le livre

Thelonious Monk : le legs Lacy
Jacques Ponzio
130 pages
Sortie en octobre 2025


Jackie McLean
Guillaume Belhomme

En 2014, Belhomme publie la première monographie en Français du saxophoniste alto Jackie McLean et Lenka Lente a réédité l'ouvrage en juin 2020.

Dans un format légèrement plus grand qu'un poche, Jackie McLean compte cent vingt pages illustrées en noir et blanc, avec des montages photographiques conçus essentiellement à base de pochettes de disques. Le livre est organisé en quarante-deux chapitres d'une à trois pages. Une discographie sélective, une bibliographie, une filmographie et des sources internet complètent judicieusement la biographie. Écrit dans un style direct sans fioriture, Jackie McLean se lit facilement.

Chaque chapitre raconte une étape et / ou une anecdote de la vie de McLean et suit l'ordre chronologique, du 17 mai 1931 au 31 mars 2006. La plupart des titres des chapitres reprennent des noms de morceaux (« Don't Explain », « Parker's Mood », « Lights Out », « Smile »...) et des titres d'albums (Dig de Miles Davis, Hard Bop d'Art Blakey, The World Is Falling Down d'Abbey Lincoln, Jackie's Bag...). Quelques intitulés font référence à des événements : « Hard Times Are Coming » pour la période 1957 - 1967 pendant laquelle l'héroïne a pris le dessus sur la musique, The Connection pour la pièce de théâtre de Jack Gelber et le film de Shirley Clarke, « René » dédié au fils de McLean...

McLean est le fils de John Lenwood McLean, guitariste qui a notamment joué avec Tiny Bradshaw et Teddy Hill, mais qui est décédé en 1939. Jackie n'a que huit ans. Sa mère, Alpha Omega McLean est enseignante, admire Billie Holiday et se remarie avec Jimmy Briggs, disquaire féru de jazz. Pour ses quatorze ans son grand-père lui offre un saxophone soprano, mais McLean ne rêve que de saxophone ténor car ses idoles sont Lester Young, Ben Webster, Dexter Gordon et Coleman Hawkins. L'année suivante sa mère lui offre un saxophone... alto ! L'écoute d'un chorus de Charlie Parker dans le Trummy Young's All Stars est un déclic : « Bird jouait ce que je voulais entendre. Jusque-là je n'avais aimé aucun alto... » (page 14). Pour son apprentissage, McLean rejoint d'abord la New York School of Music, puis la Benjamin Franklin High School avec Sonny Rollins, et la Theodore Roosevelt High School avec Andy Kirk Jr. En 1948 il se lie d'amitié avec Richie Powell et prend des cours avec Bud Powell, qui le présente à Parker. McLean sombre dans l'héroïne : « je me sentais à l'écart du groupe [...] Dans la minute où j'ai pris de l'héroïne, j'ai eu l'impression de faire partie du club. » (page 21).

McLean enregistre pour la première fois en 1949 avec le groupe de Rhythm and Blues de Charlie Singleton. Il remplace également au pied levé Parker au Chateau Garden et il font le bœuf ensemble. Entre 1951 (Dig) et 1955 (Miles Davis et Milt Jackson), McLean est embauché plusieurs fois par Davis, avec une interruption en 1953 car ses parents l'envoie étudier au North Carolina Agricultural and Technical College pour essayer de le sevrer... De retour à New York en 1954, McLean se marie à Clarice Simmons, dit Dollie. Il joue également dans les formations de Paul Bley et George Wallington.

McLean a du mal à se remettre du décès de Parker, le 12 mars 1955... En octobre 1955 il enregistre son premier album en leader pour Ad Lib avec Donald Byrd, Mal Waldron, Doug Watkins et Ronald Tucker. Dans les notes du disque, Charlie Mack écrit : « Il y a quelque chose de déloyal dans le fait de mesurer la valeur d'un musicien de jazz à l'aune de celle de Charlie Parker. » (page 32). Toujours sous l'influence du jeu de Bird, McLean publie Lights Out! pour Prestige avec Byrd et Watkins, Elmo Hope au piano et Art Taylor à la batterie.

En 1956, grâce à Waldron, McLean est convoqué par Charles Mingus pour l'enregistrement de Pithecanthropus Erectus. Ils partent en tournée, mais elle finit en bagarre à Cleveland, à cause de la drogue, dixit Mingus. Les commentaires du contrebassiste ont pourtant été clé dans l'émancipation de McLean : « Pourquoi tu continues à jouer ces trucs à la Bird ? Est-ce que Jackie McLean n'est pas là quelque part ? » (page 36). Dès lors, McLean est lancé : il remplace Hank Mobley dans les Jazz Messengers, monte ses propres formations et enregistre abondamment : 4, 5 & 6, Jackie's Pal, McLean's Scene, Jackie McLean & Co, Makin' The Changes, A Long Drink of The Blues, Alto Madness et Stange Blues.

Toujours accro à l'héroïne, McLean est arrêté plusieurs fois en possession de drogue et se voit retirer sa carte de cabaret : de 1957 à 1967, il n'a plus le droit de se produire en concert. À défaut, en 1959, Mingus le rappelle pour Blues & Roots, puis Blue Note lui propose d'enregistrer des albums : New Soil, Swing, Swang, Swingin' et Jackie's Bag sont ses premiers disques pour le label. McLean s'est enfin trouvé : « Je crois que j'ai mon propre style maintenant, ma propre sonorité et ma propre approche. » (Page 43).

En 1961 McLean joue dans The Connection au Leaving Theatre et dans le film de Clarke. Il voyage à Londres pour y interpréter la pièce, qui est mal reçue, et au lieu de rentrer à New-York, il rejoint Paris où il joue, entre autres, avec Jean-François Jenny-Clark et Aldo Romano, qui interpréteront The Connection en France.

A partir du début des années soixante l'influence du free se fait sentir : « il est évident qu'Ornette a influencé tout le jazz à venir des années 1960. Moi y compris, bien sûr. » (page 53). Dans Let Freedom Ring, enregistré en 1962, McLean remercie ses influences, leaders et mentors dans les notes de la pochette : « ce nouveau souffle m'a fait retrouver l'inspiration. Que la quête commence. Que sonne la liberté. » (page 56). C'est aussi McLean qui « découvre » Tony Williams, alors que le batteur n'a que dix-sept ans et joue avec le saxophoniste au Connolly's Stardust de Boston. Williams suit McLean et s'installe chez lui à New-York. Après Vertigo enregistré en 1963 avec Byrd, Herbie Hancock, Butch Warrren et Williams, mais uniquement publié par Blue Note en 1980, Hancock et Williams rejoignent Davis... S'ensuit pour McLean diverses collaborations avec Graham Moncur III et Bobby Hutcherson. En 1964, à la suite d'une tournée au Japon, McLean est de nouveau arrêté par la police et, sur ce, il décide d'abandonner l'héroïne.

Au départ de Moncur III, Charles Tolliver rejoint McLean, mais le trompettiste va trop loin dans le free pour le saxophoniste : « je me refuse à « sortir » trop longtemps avant d'y « revenir » enfin. » (page 66). A cette époque McLean s'engage pendant cinq ans dans un programme pour les jeunes des quartiers pauvres de New York, mais aussi pour la cause de Stokely Carmichael. Il continue d'enregistrer abondamment, pour Lee Morgan mais aussi sous son nom : Jacknife, Consequence, Dr. Jackie, Right Now! en hommage à Eric Dolphy, New and Old Gospel avec Coleman à la trompette, 'Bout Soul avec la poétesse Barbara Simmons, Demmon's Dance, It's About Time... L'association McLean - Blue Note prend fin en 1968.

Entre temps, sur les recommandations d'Archie Shepp, McLean devient professeur à l'Université d'État de New York et l'Université de Hartford, dont il prendra la direction du département d'études afro-américaines et y enseignera le jazz. Il recherche et enseigne également à l'Hartt School of Jazz qui deviendra The Jackie McLean Institute of Jazz. Il publie également Daily Warm-Up Exercises for Saxophone avec deux de ses étudiants, Richard Boulger et Eric Matthews. En 1970, McLean et Dollie fondent l'Artists Collective, une association culturelle qui existe encore. Ses activités pédagogiques l'accaparent et, entre 1969 et 1971, McLean ne donne que trois concerts. C'est à ce moment qu'il se convertit à l'Islam et prend le nom d'Omar Ahmed Abdul Kareem, puis s'implique dans un programme de réadaptation des toxicomanes par la musique.

Côté disque, en 1972 il signe chez SteepleChase et son premier opus pour le label est tiré d'un concert au Danemark : Live at Montmartre avec Kenny Drew, Bo Stief et Alex Riel. Suivront Altissimo, Ode to Super, A Ghetto Lullaby, The Meeting, The Source, Antiquity... A partir des années quatre-vingt McLean commence également à jouer avec son fils René, lui aussi saxophoniste, et ils enregistrent ensemble Dynasty (1988), Rites of Passage (1991) et Fire & Love (1997).

Dans les années quatre-vingt dix, devenu une légende, McLean tourne sans cesse aux États-Unis, au Japon et en Europe, et joue avec Lincoln, Davis, Dizzy Gillespie, Rollins... En 1999, McLean enregistre Nature Boy, son dernier disque en studio, mais continue de tourner et d'enseigner jusqu'à son décès en 2006 : « Bird, Pres, Hawk, sont morts en grands saxophonistes. Quand je mourrai, j'aimerais que les gens se souviennent de mes autres réalisations. » (page 107).

Que l'on soit mélomane ou pas, Jackie McLean mérite le détour pour découvrir les vicissitudes de la carrière d'un musicien de jazz aux États-Unis des années cinquante aux années deux mille.

Le livres

Jackie McLean
Guillaume Belhomme
120 pages
Sortie en juin 2020

30 août 2026

Mémoires Rebelles

En 2023, Après la lecture de Wattstax : 20 août 1972, une fierté noire, publié par Guy Darol en 2020, Jean-Mathias Petri crée le collectif Mémoires Rebelles. Le flûtiste souhaite rendre hommage à ce festival qui s'est déroulé à Los Angeles pour célébrer « la fierté noire retrouvée après des décennies d'oppression raciale ».

Outre Pétri, la formation est constituée de la chanteuse Louise Robard (Cut The Alligator, BirdBøx...), deux musiciennes de l'Acoustic LadyLand, la guitariste Charlotte Le Calvez et la contrebassiste Eva Monfort, et le batteur Marc Dupont (Bab El West, Oxoloco...).

Mémoires Rebelles sort le 5 juin 2026. Le sous-titre de l'album est explicite : « protest songs afro-americans ». Les dix morceaux au programme sont donc tous des chants engagés. Cinq pièces sont signées du poète, romancier et musicien Gil Scott-Heron : « Lady Day And John Coltrane » du disque éponyme de 1971 ; « Winter In America » est aussi le titre d'un album de 1974 réalisé avec Brian Jackson ; « The Klan » figure sur Real Eyes (1980) ; « Did You Hear What They Said? » fait partie de The Revolution Will Not Be Televised, sorti en 1974 ; « Home Is Where The Hatred Is » est au menu de Pieces Of A Man (1971). Le quintet interprète également « Watcha See Is Watcha Get » de Tony Hester pour The Dramatics (1971), « People Make The World Go Round » coécrit par Linda Creed et Thom Bell en 1972 pour The Stylistics, « Four Women » que Nina Simone a enregistré en 1966 dans Wild Is The Wind, « Endangered Species » de Diane Reeves (Art & Survival - 1994) et un classique de Charles Mingus, « Fables Of Faubus », au répertoire de Mingus Ah Um (1959).

Mémoires Rebelles joue le jeu de la soul à fond : voix profonde et puissante (« Lady Day And John Coltrane »), rythmique groovy (« Watcha See Is Watcha Get »), chœurs rétros (« Winter In America ») et sonorités vintage (« The Klan »). Les ambiances naviguent entre soul (« Four Women »), funk (« Endangered Species »), folk soul (« Home Is Where The Hatred Is » avec sa guitare sui sonne come un banjo), slow (« Did You Hear What They Said? ») et Rhythm and Blues (« The Klan » et la guitare wawa).

Le timbre chaud (« Endangered Species »), le phrasé entraînant (« Lady Day And John Coltrane ») et les intonations convaincantes (« Did You Hear What They Said? ») de Robard servent particulièrement bien le répertoire de Mémoires Rebelles. La guitare de Le Calvez souligne habilement les chants avec des motifs minimalistes (« Lady Day And John Coltrane »), des accords égrenés (« Did You Hear What They Said? »), des pédales lancinantes (« People Make The World Go Round ») et des contre-chants délicats (« Winter In America »). La section rythmique est également parfaitement à l'aise dans cet environnement dansant. Les leitmotiv sourds (« Watcha See Is Watcha Get »), les ostinatos imposants (« People Make The World Go Round »), les lignes sautillantes (« The Klan ») et les riffs excitants (« Home Is Where The Hatred Is ») de Monfort s'allient aux frappes mates et sèches (« Lady Day And John Coltrane »), au jeu syncopé (« The Klan »), aux battements massifs et réguliers (« Endangered Species ») et à la pulsation irrésistible (« Watcha See Is Watcha Get ») de Dupont pour planter un cadre rythmique robuste. Des chorus impétueux qui mêlent souffle et voix, pas si éloignés de l'esprit de Rashaan Roland Kirk (« Lady Day And John Coltrane »), à un « Fables Of Faubus » trapu, interprété à la flûte octobasse a capela, à peine ponctué de coups sporadiques sur les peaux, en passant par une introduction majestueuse aux accents ethniques (« Did You Hear What They Said? »), Petri et ses flûtes apportent une touche jazzy à Mémoires Rebelles (« People Make The World Go Round »). Ses contrepoints fluides (« Winter In America »), comme, d'ailleurs, ceux du trombone de Monfort (« People Make The World Go Round »), et ses motifs subtils (« Endangered Species ») assurent un arrière-plan équilibré (« Home Is Where The Hatred Is »).

Mémoires Rebelles ravira non seulement tous les soul fan, mais aussi tous les jazz fan qui ne veulent pas bouder leur plaisir !

Le disque

Mémoires Rebelles
Louise Robard (voc), Jean-Mathias Petri (fl), Charlotte Le Calvez (g), Eva Montfort (tb, b) et Marc Dupont (d).
Empreinte - EM-MR-07
Sortie le 5 juin 2026

Liste des morceaux

01. « Watcha See Is Watcha Get », Tony Hester (4:59).
02. « Lady Day And John Coltrane », Gil Scott-Heron (7:07).
03. « People Make The World Go Round », Linda Creed & Thomas Bell (4:27).
04. « Winter In America », Gil Scott-Heron (8:29).
05. « The Klan », Gil Scott-Heron (4:44).
06. « Four Women », Nina Simone (4:51).
07. « Endangered Species », Dianne Reeves (3:38).
08. « Did You Hear What They Said? », Gil Scott-Heron (7:38).
09. « Home Is Where The Hatred Is », Gil Scott-Heron (5:39).
10. « Fables Of Faubus », Charles Mingus (4:02).


28 août 2026

Chants de guérison à l'Assemblière...

Ce n'est pas la première fois que Dauvergne & Ranvier marient à merveille vins et jazz : outre les Nocturnes de l'Assemblière, pendant lesquelles gastronomie et musique font bon ménage, ces « créateurs de vins chaleureux » accueillent pour la troisième année consécutive un concert du Jazz Avignon Musics (ex-Avignon Jazz Festival) dans le cadre du programme Hors les murs.
 
Après Raphaël Lemonnier et la Trova Project en 2024, puis Jacques Schwartz-Bart et sa Harlem Suite en 2025, c'est au tour d'Henri Texier et son Blue Roots Quintet d'enchanter le magnifique site de l'Assemblière, à Tavel. 
 
 
Dans son introduction, François Dauvergne, cofondateur avec Jean-François Ranvier de la maison D&R, éclaire le lien entre jazz et vin en proposant avec humour de remplacer musique et jazz par vin, assemblage ou cru dans deux citations prononcées par des « jazzmen humanistes ». Dans la première citation, Herbie Hancock souligne que « la musique, et notamment le jazz, a le pouvoir de rassembler les gens, de favoriser le dialogue et de susciter la joie et l'espoir », et dans la deuxième, Henri Texier émet un souhait : « puissent ces musiques vous apporter de l'apaisement et un peu de « légèreté profonde »». Et pour joindre le geste à la parole, les contre-étiquettes de la plupart des vins D&R suggèrent une alliance musiques et vins...

Le 17 juillet 2026, il est près de vingt-et-une heures trente et la chaleur est quelque peu tombée quand l'équipe d'Henri Texier prend place sur la terrasse de l'Assemblière, qui surplombe un public venu en nombre écouter Healing Songs.
 
Paru le 14 novembre 2025 à l'occasion des quatre-vingts ans du contrebassiste, Healing Songs sort chez Label Bleu, comme toujours depuis La Compañera, publié en 1983. Pour ce nouveau projet Henri Texier rassemble deux fidèles camarades, le saxophoniste et clarinettiste Sébastien Texier (Rempart d'argile - 2000) et le batteur Gautier Garrigue (Sand Woman - 2018), et deux nouveaux compagnons : le pianiste Emmanuel Borghi et le trompettiste Hermon Mehari. Ce quintet évoque inévitablement les formations Be / Hard-Bop des années 40 et 50. Henri Texier a également invité Manu Katché à la batterie sur trois morceaux du disque. L'excellent son d'Healing Songs et du concert à l'Assemblière porte la patte de Boris Darley.

Le titre Healing Songs rappelle la fascination d'Henri Texier pour les Indiens d'Amérique et s'inscrit dans la lignée des An Indian's Week (1993), Sky Dancers (2016), Dakota Mab (2016), Sand Woman (2018) et An Indian's Life (2023). Par les messages qu'il porte, Healing Songs n'est pas loin non plus du Music Is The Healing Force of The Universe qu'Albert Ayler a enregistré en 1969 pour Impulse!. Dans À cordes et à cris, un livre d'entretiens avec Franck Médioni sorti en janvier 2022, Henri Texier déclare d'ailleurs qu'« Albert ne pensait qu'à la spiritualité, la vibration, l'émotion et la beauté » (page 55). 

 
Healing Songs reprend neuf morceaux déjà enregistrés dans des albums précédents : huit sont signés Henri Texier et le neuvième est une composition de Sébastien Texier. Quant au menu du concert, il s'articule autour de huit thèmes tirés d'Healing Songs plus « Fertile Dance ».

Une introduction a capela de Texier, imposante et teintée d'accents ethniques, lance « Amazone Blues », extrait de l'album culte An Indian's Week, publié en 1993. Sur un leitmotiv entêtant, la trompette et le saxophone alto exposent le thème-riff à toute allure. Après un chorus mélodieux de la contrebasse, les développements s'inscrivent dans la plus pure lignée hard-bop : walking bass et chabada accompagnent les solos successifs du piano, du saxophone, de la trompette et de la batterie, tous plus vifs les uns que les autres.

« Grève révolte » est au menu du disque Rempart d'argile, paru en 2000 pour illustrer le film éponyme de Jean-Louis Bertuccelli, sorti en 1970. D'abord nostalgique, avec un déroulé ample et poignant de la clarinette basse, des lignes bluesy du piano, puis des tambours éloquents, « Grève révolte » est dynamisé par les phrases bop, le phrasé chirurgical et la mise en place impeccable de la trompette, portée par un chabada touffu, une walking ferme et des accords subtils. Le solo bondissant de la contrebasse reste dans cet esprit énergique.

« Dédié aux personnes qui n'ont ni l'énergie, ni le pouvoir, ni la possibilité de se révolter », « Decent Revolt » fait partie de (V)ivre, sorti en 2013. Un unisson majestueux, comme un hymne, précède les volutes sinueuses de Mehari, les propos tout en douceur de Borghi, les arabesques mélodieuses de Sébastien Texier, le discours mélancolique d'Henri Texier et les tintinnabulements cristallins de Garrigue.

La danse paysanne « Fertile Dance » a été composée pour Mosaïc Man en 1998 et réinterprétée dans Heteroklite Lockdown en 2022. La batterie foisonnante et le riff massif de la contrebasse soutiennent la trompette, le saxophone et le Fender Rhodes, qui jouent à l'unisson un thème-riff vigoureux. Les accents bluesy du clavier et la rythmique robuste aiguillonnent les soufflants : la trompette serpente avec dextérité, tandis que le saxophone ondule avec célérité. Henri Texier et Garrigue dialoguent ensuite avec humour, alternant passages bluesy, marqués par les shuffle de la contrebasse et les cliquetis de la batterie, et jeux sonores comiques à base de techniques étendues.

Sur « Vent poussière », une composition ténébreuse de Sébastien Texier pour Rempart d'argile, les cigales s'invitent à la soirée... Ce morceau sort des sentiers bop et blues pour emprunter un chemin proche de la musique contemporaine avec des échanges sophistiqués entre une batterie luxuriante, une contrebasse délicate, un piano lyrique, une clarinette aérienne et une trompette impétueuse. « Chebika Courage » fait référence au village du sud tunisien où s'est passé le fait historique à la base de Rempart d'argile. Un riff dense et groovy, joué à l'unisson, ponctue les formules frétillantes des solistes. La tirade de la trompette, d'une limpidité évidente, se pare d'intonations africaines. Le saxophone met sa superbe sonorité satinée au service d'un propos dans le style hard-bop. Quant au Fender, son solo dispense un groove excitant.  Puis, après un mouvement intense de la contrebasse, la batterie se lance dans une démonstration de puissance et vélocité, sans jamais perdre le sens du suspens.

C'est Canto Negro, sorti en 2011, qui fournit le dernier morceau du concert : « Samba Loca ». Le thème-riff est interprété en mode fanfare avec de multiples croisements de voix sur une rythmique vrombissante. Les accords latinos du piano, le grondement de la contrebasse et les roulements de tambours plongent quasiment le public dans une batucada !

Le premier rappel, bien nommé « Quand tout s'arrête », provient du premier disque enregistré par Henri Texier en 1976, Amir, également repris dans Sand Woman en 2018. Le splendide préambule d'Henri Texier utilise toute la palette de la contrebasse : lignes arpégées, glissando, modulations, motifs mélodico-rythmiques, intonations orientales... Sur un riff presque sorti des Balkans, un air solennel, que le Liberation Music Orchestra ne renierait pas, retentit dans les jardins de l'Assemblière et débouche sur un blues musclé, attisé par le Fender plein de swing, la rythmique trapue et les contre-chants compacts de la clarinette.

« Sarajevo Blues », l'un des morceaux de l'album collectif Sarajevo Suite, réalisé en 1994 par Jean-Jacques Birgé et Corinne Léonet pour venir en aide aux Bosniaques victimes de la guerre, clôt le concert. Comme l'indique son titre, le blues est de nouveau au rendez-vous, avec sa rythmique euphorisante, son clavier tonique, ses chœurs stimulants et ses solos entraînants.

A quelques exceptions près, les albums d'Henri Texier s'inscrivent dans une même continuité, avec une grande cohérence musicale faite d'un assemblage de tradition jazz et de musiques du monde entier. Healing Songs ne déroge pas à la règle et tous les ingrédients de la musique « texierienne » sont bien présents, pour le plus grand plaisir des sens !