05 juin 2020

A la découverte de Guillaume Perret…


Une base de jazz, assaisonnée d’électro, pimentée de rock progressif et d’un brin d’ambient, la musique de Guillaume Perret relève autant de la tradition que de la science-fiction. Un son et un univers musical aussi personnels attisent la curiosité et l’envie de partir à la découverte de cet artiste inclassable…


La musique

J’ai toujours voulu un sax comme instrument principal et rien d’autre. Dès que j’ai pu en avoir un, à sept ans, je me suis immédiatement mis à en jouer comme si je savais comment faire… Ce qui n’était pas vraiment le cas !

A six ans, j’entre au Conservatoire à Rayonnement Régional d’Annecy, dans la section classique, mais avec un tempérament d’autodidacte, qui veut toujours tout faire à sa manière… Elève irrégulier, timide en cours, avec des mauvaises notes en théorie musicale – ce n’est que bien plus tard que je m’y suis mis, quand j’ai pu en saisir l’intérêt – je m’en suis sorti grâce aux dictées de notes et en vivant les examens comme des concerts !

Au conservatoire, dès le début, je guette l’orchestre d’harmonie qui joue de temps en temps un peu de Glenn Miller. Quand les premiers ateliers jazz et le big band junior ont été créés, je me suis mis au ténor : avoir le droit d’improviser a été une révélation !

J’ai réussi mes diplômes de conservatoire Jazz et Classique avec les félicitations, puis le Diplôme d’État de professeur de musique en candidat libre. A côté, je participe à une multitude de jam sessions et de concerts, soit dans un esprit « sérieux », quand je joue du jazz avec des aînés, soit avec mes amis et, dans ce cas, je joue beaucoup de percussions ou de flûtes, que je fabrique moi-même. J’apprends aussi des techniques d’autres pays et fais beaucoup de rue. Johann Sebastian Bach, Dexter Gordon, Frank Zappa, Hariprasad Chaurasia, King Crimson, toute la période de Jazz Ethiopien, John Surman… comptent parmi mes influences principales.

Vers dix-neuf ans, à Genève, une jam session m’a ouvert la scène musicale suisse. Cela m’a permis d’avoir beaucoup d’expériences de sideman et de jouer en priorité dans des projets qui m’ont donné la possibilité de me développer artistiquement : jazz, expérimental, urbain, DJs, Funk, Africain, Latin… Sans jamais avoir besoin de faire des animations ou des concerts alimentaires. En parallèle, j’ai également beaucoup appris en donnant des cours. C’est aussi à cette période que j’ai commencé à voyager pour aller jammer plus loin : Londres, New-York, Berlin… Et peu de temps après, j’ai reçu mes premières commandes pour des musiques de spectacles, théâtre, danse... Je suis resté en Suisse plusieurs années et fait des tournées sur tous les continents avec ces différents projets, mais rarement en France.

En 2009, une fois que j’ai trouvé mon son, j’arrive à Paris avec mes pédales d’effets et un kilo de compositions… mais je ne connais personne et personne ne me connait ! Je commence donc par jouer tous les soirs dans différentes jam sessions pour me connecter. Au début je travaille même le sax dans un parking souterrain… Petit à petit, je trouve un local, des musiciens qui me plaisent et monte mon premier projet en leader : The Electric Epic. Après quelques années de mise en place, à gérer tout moi-même, le projet décolle et je finis par recevoir beaucoup de propositions de la part de plusieurs producteurs. Les deux albums que je sors avec ce groupe sont bien accueillis, puis j’en enregistre un autre en solo, tout en continuant de composer ou jouer pour la danse et le cinéma…


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? Pour moi, le jazz est un métissage musical ininterrompu, une piste ouverte à l’intégration de toutes sortes d’influences… Né d’un mélange, il n’a cessé de se régénérer après sa soi-disant mort, maintes fois annoncée. Dès ses origines, c’est une musique bâtarde : c’est ce qui en fait sa richesse et sa complexité́. Sous l’effet des mélanges, quasiment exponentiels, le jazz a généré beaucoup de styles différents, tout en gardant cette fraternité et ce respect des anciens qui le caractérisent. Comme moyen d’expression, le jazz permet aussi de pousser les instrumentistes à un haut niveau de performance, ce qui lui donne parfois une mauvaise image, de musique élitiste et compliquée… Pour moi, le jazz reste une musique sauvage, un tremplin pour l’improvisation et la prise de risques…

Pourquoi la passion du jazz ? Le jazz permet de comprendre les concepts de l’harmonie tonale et modale, outils indispensables pour s’adapter et improviser sur n’importe quel style de musique. Le jazz est une clé magique, qui ouvre toutes les portes musicales pour des rencontres et des échanges internationaux.

Comment découvrir le jazz ? C’est toujours passionnant de découvrir la vie des anciens par des livres, récits, films ou documentaires. Ils aident à palper l’énergie de cette époque et de la replacer dans un contexte qui lui donne tout son sens. Du coup, écouter John Coltrane dans les rues de New York à la tombée de la nuit prend une autre dimension ! Il faut réussir à sentir cette vibration...

Aborder le jazz par la base est une bonne chose, mais ce n’est pas la seule... Il faut aussi aller aux concerts : se prendre une bonne dose d’énergie live peut être redoutablement efficace, selon le groupe bien sûr ! [Sourire] C’est pour cela que je recommande mes projets ! [Rires] Ma démarche est d’accrocher le public dès la première note. Il est important pour moi qu’un maximum de spectateurs ressente des sensations fortes. Je donne donc des clés pour que la musique ne soit pas réservée aux spécialistes. Une fois que j’ai accroché la salle, je peux décoller et faire plein de trucs bizarres : le public me suit sans soucis et les connaisseurs y trouvent également leur compte. Je crois que beaucoup de trop jazzmen se soucient avant tout de leur performance instrumentale, comme si de proposer un show, serait ne pas être « pur »… D’où cet aspect élitiste. V’est bien dommage ! En tout cas, moi, en tant que public, je ne veux pas un bon concert, je veux du waouh !


Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais un singe,
Si j’étais une fleur, je serais une marguerite,
Si j’étais un fruit, je serais une banane,
Si j’étais une boisson, je serais un rhum vieux,
Si j’étais un plat, je serais une côte de bœuf avec un os à moelle au gros sel, une Côte-rôtie et une bonne salade verte…
Si j’étais une lettre, je serais G,
Si j’étais un mot, je serais Epic,
Si j’étais un chiffre, je serais 9,
Si j’étais une couleur, je serais rouge,
Si j’étais une note, je serais souvent sol et parfois mi…


Les bonheurs et regrets musicaux

Ma plus belle réussite musicale, c’est de pouvoir m’adapter à tout moment, à tout type de musique et à tout type de musicien, légende ou débutant, et d’arriver à faire sonner le tout comme si nous avions travaillé ensemble depuis longtemps. Je trouve toujours une voie et une manière de relier les choses entre elles : dans un premier temps je reste à l’écoute et j’absorbe comme une éponge toutes les propositions musicales, puis j’y réponds clairement, pour mettre le(s) musicien(s) en confiance, sans hésiter à proposer des envolées surprenantes, quand la connexion est faite. Cette possibilité de pouvoir dialoguer à tous moments de manière universelle est, pour moi, la plus grande des richesses. Pendant les tournées, je me joins à toutes sortes de groupes que je rencontre sur ma route ou j’invite des artistes à se joindre à moi, j’adore ça !

Côté regrets, c’est d’avoir été contraint de refuser le Book of Angels que me demandait John Zorn…


Sur l’île déserte…

Quels disques ? Upon Reflection de John Surman.

Quels livres ? Le petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry.

Quels films ? Brazil de Terry Gilliam.

Quelles peintures ? Un Paul Gauguin, période polynésienne, ça ira bien dans le décor et, comme ça, j’aurai une présence féminine ! [Rires]

Quels loisirs ? De la plongée en apnée et des cabanes dans les arbres…



Les projets

D’abord, la sortie de A Certain Trip le 5 juin 2020 : j’en suis content et ça va être fort à tourner car l’équipe est soudée !

Par ailleurs, depuis quelques temps, je travaille sur une nouvelle formule magique, qui devrait me permettre de générer des collaborations nombreuses et variées dans d’autres cercles musicaux que celui du jazz… Mais je n’en dis pas plus pour le moment !

A part ça, je compose toujours des musiques pour les spectacles de différentes compagnies, et, notamment, depuis trois ans, pour celle de Carolyn Carlson, que j’aime beaucoup.



Trois vœux…

1. Pouvoir rester toujours curieux, alerte, créatif et productif… 


2. Pouvoir me détacher complètement de tout l’aspect communication et promotion…Même si j’adore mon agence de presse ! [Clin d’œil] 


3. Réussir à concevoir un jour une musique complètement épurée et d’une extrême puissance…

04 juin 2020

Le Maisons-Laffitte Jazz Festival n'est pas annulé !


Guitariste, compositeur, arrangeur, programmateur… et directeur artistique du Maisons-Laffitte Jazz Festival, Samuel Strouk possède plus de six cordes à son arc ! Il revient sur le maintien de l’édition 2020 du MLJF, qui se déroulera du 12 au 21 juin dans un format digital inédit !


Parlons d’abord de l’édition 2020 du Maisons-Laffitte Jazz Festival. Alors que la plupart des festivals ont décidé d’annuler leur édition 2020 en raison de la crise sanitaire, vous avez décidé de maintenir le festival, mais sous un format digital… Pouvez-vous expliquer comment va se dérouler cette édition pour le public ?

Cette édition se déroule en deux temps. Dans un premier temps, la production de contenus inédits : captation des concerts des sept artistes programmés et tournage d’interview exclusives ainsi que du making of du festival. Dans un deuxième temps aura lieu la diffusion des tous ces contenus, en ligne et gratuitement, sur le site web et sur les réseaux sociaux du festival. Du 12 au 21 juin un rendez-vous est donné quotidiennement à 18h pour suivre ces concerts en live-stream.

Et pour les musiciens ?

Les musiciens eux viennent sur le site du festival pour jouer leur répertoire en condition de concert, participent aux interviews et ensuite ils relayeront sur le web les contenus qui les concernent.

Ce format digital inédit a-t-il eu un impact sur la programmation du festival ?

Oui nous avons axé sur les artistes Français qui étaient programmés cette année, les musiciens étrangers ne pouvant plus se rendre en France.

Il y a une forme d’engagement social dans le fait de maintenir le festival : combien de personnes vont pouvoir travailler sur le festival ?

C’est près de 80 personnes qui travaillent sur l’évènement. L’idée de départ vient d’un élan de solidarité : pendant le confinement, j’ai souhaité faire tout ce qui était possible pour rediriger les financements du festival vers l’ensembles des professionnels qui devait y participer initialement, afin de maintenir à notre échelle une activité économique et participer à la relance de la filière.

Vos partenaires ont tout de suite adhéré à cette formule digitale ?

Oui pour la plupart, mais certains ont aussi été dans l’obligation de se retirer, étant eux-mêmes trop impactés par la crise en cours. 

Comment est né le Maisons-Laffitte Jazz Festival et pourquoi Maisons-Laffitte ?

Maisons-Laffitte Jazz Festival est né de « Jazz à Maisons-Laffitte ». L’ancienne formule de l’événement s’était essoufflée en 2013 et j’ai proposé de reprendre le flambeau. Depuis huit ans maintenant l’événement s’est considérablement transformé et étoffé. Maisons-Laffitte est une ville dynamique sur le plan culturelle, il y a un public qui attendait la manifestation et beaucoup d’amateurs de Jazz.

Qu’est-ce qui a guidé le format du festival : une dizaine de concerts sur une semaine juste avant l’été ?

Le format du festival est en constante évolution. L’année dernière, quand nous avons accueillis Richard Bona, nous avons inauguré une nouvelle scène en extérieure dans le parc du château de Maisons-Laffitte. Cela a été un très grand succès. Cette année, en 2020, huit concerts supplémentaires devaient avoir lieu dans ce nouveau lieu. Il est possible que d’ici quelques années le nombre de concert présentés par édition continue de croitre.

En dehors des concerts, le Maisons-Laffitte Jazz Festival propose-t-il des événements off, conférences et autres master-class ?

Pour l’édition Digitale 2020 nous n’avons pas eu d’autres possibilités que de nous consacrer exclusivement aux concerts et interviews. Mais dans les éditions régulières nous avons un volet off assez développé avec une action culturelle prononcée. Nous proposons chaque année des concerts gratuits pour les scolaires et les personnes âgées, des concerts off gratuits en ville et sur les sites du festival, notamment pour la fête de la musique. A cela s’ajoute des apéro Jazz tous les soir de concerts, moment prisé des mansonniens ou tout le monde peut venir gratuitement écouter un groupe de jazz des Yvelines en mangeant sur place ou en prenant un verre. Nous proposons également chaque année une projection thématique avec le Cinéma L’Atalante de Maisons-Laffitte durant laquelle il arrive que des musiciens ouvre la soirée par un concert gratuit. Enfin nous sommes partenaire du conservatoire de Maisons-Laffitte et suivons le concert de la classe de Jazz. Dans le passé, nous avons également proposé des masterclass avec des musiciens américains. 


Le Maisons-Laffitte Jazz Festival fête ses quinze ans : quelle est la recette de sa longévité ?

De la motivation, de l’engagement et de la bonne humeur !

Comment se finance le Maisons-Laffitte Jazz Festival ?

Maisons-Laffitte Jazz Festival peut compter sur des partenaires historiques comme La Ville de Maisons-Laffitte, qui a d’ailleurs jouer un rôle prépondérant dans l’édition digitale de cette année : il n’était pas facile de prendre la décision de nous ouvrir les salles de concerts au moment où nous étions tous dans la crainte de nouvelles contaminations. La Région Ile-de- France est également un partenaire historique et important. Nous sommes aussi soutenus par les sociétés professionnelles comme La Sacem, La Spediam, l’Adami et le FCM. Enfin nous pouvons compter sur des partenariats et mécènes locaux pérennes.

Quels ont été les moments forts de ces quinze premières années ?

Ce serait long à citer pour être exhaustif. A titre personnel, j’ai un souvenir très particulier du concert de Pedrito Martinez, le 13 juin 2018, qui a littéralement enflammé le public : tout le monde s’est levé pour danser, ce qui assez rare dans un festival de jazz... Ce jour-là, mon deuxième enfant est né le matin même et j’ai quitté la maternité juste à temps pour accueillir le groupe et organiser cette soirée mémorable !

Même s’il y a quelques constantes – de la chanson, du jazz manouche – la programmation du festival est éclectique, avec des musiciens français et étranger : comment qualifierez-vous la ligne éditorial du festival ?

Nous avons à cœur de défendre les répertoires nouveaux et innovants tout en mettant en valeur des artistes en développement aux cotés de têtes d’affiches internationales. Nous avons aussi comme priorité de mettre en avant la scène Française, riche d’artistes exceptionnels et extrêmement talentueux. Le Jazz français s’est distingué depuis longtemps sur la scène internationale, il est de notre ressort, en tant qu’organisateurs, de promouvoir ce capital culturel commun.

Vincent Peirani, Anne Paceo, Emile Parisien, Samy Thiébault, Biréli Lagrène, André Ceccarelli… font partie des « habitués » du festival. Comment sélectionnez-vous les artistes ?

Principalement en fonction de leur actualité, et en essayant de proposer un voyage esthétique au public. Beaucoup de festivaliers ont été conquis par nos propositions depuis huit ans et prennent des pass tous concerts. Notre souhait est qu’ils soient surpris et étonnés à chaque concert.

Vous êtes vous-même musicien : qu’est-ce qui vous a amené à la musique, à la guitare et au jazz ?

La musique elle-même ! C’est l’émotion provoquée par l’écoute de certains musiciens et/ou compositeurs qui m’a convaincu de me diriger vers la musique. J’ai eu la chance de grandir dans une famille très sensible à la musique et, tout petit déjà, j’aimais écouter et voir des musiciens jouer. J’ai commencé par le piano avant de me diriger vers la guitare pour faire du rock étant adolescent. Très rapidement, j’ai été conquis par Django Reinhardt et Wes Mongomery, le Jazz et les musiques traditionnelles, avec tout ce qu’elles comportent de liberté, ne m’ont plus jamais quitté...


Pourquoi être passer du côté de l’organisation d’un festival ?

J’ai toujours organisé des événements. Plus jeune j’organisais beaucoup de soirées électro. Le plaisir de réunir des personnes autour d’un événement festif et chaleureux fait partie de ma personnalité. Une des plus belles récompenses quand vous proposez un événement, c’est de réussir à créer une ambiance particulière entre les personnes, de voir un public heureux, dans une forme de communion bienveillante.   

Il y aurait plus de cinq cents festivals de jazz en France. Que pensez-vous de cette profusion et comment trouver son public devant une offre aussi pléthorique ?

C’est génial ! Cela signifie que les Français aiment ça et qu’il y a une forte demande. La musique est un art de l’instant, du live. Tous ces festivals donnent la possibilité au public et aux artistes de créer à chaque fois des moments d’intensité liés aux performances « live ».

Comment expliqueriez-vous qu’une musique aussi confidentielle que le jazz puisse attirer autant de festivaliers ?

Le Jazz est un courant majeur de la musique de ces cent dernières années. Du Jazz est né toute la musique afro américaine, qui est elle-même la source de nombreuses expériences, jusqu’au Hip Hop. Par ailleurs, le Jazz a toujours mis en avant la forme du concert, du live. Le Jazz est une musique qui permet une réinvention du même répertoire à chaque concert. Ce n’est pas étonnant que le public ne s’y trompe pas ! Après, si l’on compare la fréquentation des festivals de Jazz à celle des festivals de musique actuelle, les proportions ne sont pas du tout les mêmes. Je n’ai pas connaissance d’un festival de jazz qui rassemble des dizaines de milliers de personnes quotidiennement comme peut le faire Rock en Seine par exemple…

En tant que programmateur du festival, comment voyez-vous l’évolution du jazz depuis ces quinze dernières années ?
Le sentiment que j’ai est que le Jazz poursuit sa transformation continuelle. Il y a de plus en plus de musiciens improvisateurs et de Jazzmen très talentueux dans tous les pays. C’est très impressionnant ! Et beaucoup de jeunes également. 

Et le futur de cette musique ?

Personne ne peut le prévoir !

A une époque où la musique dématérialisée a pris le pas sur le disque, pensez-vous que les festivals dématérialisés, comme l’édition 2020 du Maisons-Laffitte Jazz Festival, sont appelés à se développer ?

Sûrement ! Avec l’avènement de l’ère technologique que nous connaissons, comment pourrait-il en être autrement ? D’autant que les événements numériques peuvent prendre des formes insoupçonnées. Très récemment, Travis Scott a fait un show très impressionnant dans Fornite. C’est le point de départ d’une multitude de possibilités : un concert virtuel, en ligne dans un jeu vidéo, diffusé a tous les gamers du monde entier simultanément ! C’est quand même dingue… Cela dit, ce type d’événement ne remplacera jamais les performances qui présentent des musiciens devant un public. La musique est un ensemble de vibrations de l’air qui se déploie devant vous et, à mon sens, la sensation directe de ces vibrations est irremplaçable.  

De nombreux musiciens confinés ont joué pour leur public en live, mais devant leur ordinateur… Pensez-vous que la crise sanitaire qui secoue le monde en ce moment peut / va faire changer la manière d’écouter la musique durablement ?

Probablement, surtout si les moyens de captation et de restitution de l’image et du son s’améliorent ! Mais de la même façon que pour les événements numériques, il restera toujours une chose inimitable, une chose que l’on ne saura restituer sans être l’un en face de l’autre...
 
Le mot de la fin ?

Vive la musique et vive le live en vrai ! Vivement que nous soyons tous en mesure de nous retrouver à nouveau dans une salle de concert bondée, où le sol tremble sous les pas des danseurs, où les personnes crient de plaisir et de joie en écoutant les musiciens qu’ils aiment !

03 juin 2020

A la découverte de Mirtha Pozzi…


Installée en France depuis de nombreuses années, la plus française des percussionnistes et compositrices uruguayennes, Mirtha Pozzi écume les scènes de l’avant-garde musicale et des spectacles pluridisciplinaires. La sortie de Tzimx, disque en solo paru chez Nowland / TAC le 28 avril 2020, donne l’occasion de découvrir une artiste dévouée corps et âme aux rythmes et aux sons …



La musique

Raconter mon parcours musical risque d'être un peu long si je ne veux pas laisser de côté certains moments marquants... Mais « c'est un long et sinueux chemin », comme dit le titre de la chanson des Beatles...

J’ai passé mon enfance à Montevideo et suivi l'enseignement à l'Escuela Ecuador :  chant, danse, dessin, poésie… Les études de piano classique, le candombe [1], des centaines de joueurs de tamboriles [2] – les défilés et autres tournées dans les scènes de rue des quartiers au moment du carnaval… Toutes ces expériences ont été très formatrices et ont laissé des traces. Plus tard, au Chili, j’ai pris des cours de guitare et pratiqué la chanson folklorique. A Viña del Mar j'écoutais aussi beaucoup de musique afro-cubaine et de la pop. C’est à cette époque que la décision de jouer des percussions s’est clairement imposée à moi.

Fascinée par les comparsas [3] de tambours uruguayens, le candombe ainsi que par l'écoute de toutes ces musiques où la percussion est très présente, j'ai décidé de m'acheter un bongó. À Montevideo, j’avais vu quelques années plus tôt les percussionnistes qui accordaient les tambours dans la rue en approchant les peaux de petits feux. Ils tapaient avec leurs doigts pour savoir à quel moment il fallait les retirer. J'ai mis mon bongo au soleil de Viña del Mar pour tendre les peaux. Après un moment, j’ai entendu une sorte de détonation : les lattes en bois de mon bongo avaient explosé !


Mirtha Pozzi (c) DIGIS Muse

C’est aussi au Chili que j’ai eu mon premier contact avec le Jazz quand, à Santiago du Chili – ça fait pas mal de temps ! – Patricio Villarroel m’a confié sa collection de 33 tours avant de partir s'installer en France. C’était une énorme pile de disques : John Coltrane, Charles Mingus, Charlie Parker, Thelonious Monk, Dizzy Gillespie, Bill Evans, Albert Ayler... Les grands !

Par la suite, quand je suis arrivée en France, je me suis orientée vers des études de percussion dans ses formes les plus variées : percussions traditionnelles avec pas mal de joueurs de tambours et percussion contemporaine au Conservatoire Expérimental de Pantin. C’était un enseignement d’avant-garde… sans examens, sans solfège avant l’instrument, mais avec des ateliers de réalisations, de travail corporel, d’improvisation, d’écriture ! Le rêve quoi... Ça n'a pas duré longtemps...

En parallèle, je suis les ateliers de Jazz de Patricio Villarroel et pratique les congas dans des groupes de Jazz sur des standards tirés de la bible, le Real Book, ou sur des thèmes originaux. Toutes ces expériences se canalisent et je commence à réaliser mes propres projets : je compose d’abord pour mes élèves des différents conservatoires, qui jouent mes pièces pédagogiques en concerts, puis conçois des spectacles jeune et tout public autour de la percussion et de la voix, parfois avec des comédiens.

Ma démarche musicale est influencée par beaucoup de compositeurs, instrumentistes, professeurs... Un peu en vrac : John Cage, Edgard Varèse, Mino Cinelu, Jerry Gonzalez, Los Papines (voix et percussions, afro-cubains), Belá Bartók, Patato Valdés, Naná Vasconcelos, Patricio Villarroel, Jean-Pierre Drouet, Luc Ferrari, François Tusques, Daniel Humair, Georges Van Gucht des Percussions de Strasbourg...

J'ai monté Alguamana, groupe de Latin Jazz (cuivres, basse et percussions), puis j’ai enregistré mon premier CD : Acadacoual. Dans les textes de cet album je joue sur le sens et le non-sens, les onomatopées… avec L'Ensemble Transes Européennes – dix musiciens de Jazz et deux chanteurs – et le chœur La Contemporaine. Après cette expérience, je travaille sur un autre aspect de la relation musique/langage, avec la création du concert-spectacle La Serpiente Inmortal... et autres mythes précolombiens. Accompagné d’un sextet – voix, saxs /flûte, accordéon, contrebasse et deux percussions – le spectacle mêle musique, danse et trapèze, et a été publié sur un album du même nom.

Passionnée par le lettrisme, je me plonge dans des textes de Bernard Réquichot et présente Intime Résonance, une œuvre pour danse, électro-acoustique et percussion, Kriti Ka Troumf en trio et K.K.O. Pikoté en solo.

Par ailleurs j’ai enregistré en duo avec Pablo Cueco, Percussions du Monde, Improvisations Préméditées, avec la participation de cinq musiciens électro qui transforment en direct nos percussions, WIWEX, un double duo avec deux jazzmen de Minneapolis, un CD en trio avec François Tusques...

Sinon, plusieurs de mes pièces ont été éditées : en parlé-rythmé pour ensemble vocal par les Éditions A Cœur Joie, pour percussions par les Éditions Alfonce Production et tout dernièrement un livre Onomatotek qui présente dix polyrythmies en onomatopées par les Éditions Henri Lemoine.

J'arrive au présent de ce parcours : l’enregistrement de mon album en solo Tzimx Percussions / Multiples pour percussions, poésie sonore et sons électro-acoustiques, où composition et improvisation se répondent et se nourrissent.


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? La source d'une grande variété d'expressions musicales métissées et libres.

Pourquoi la passion du jazz ? J'aime son histoire, l'expression et l’intensité du jeu des musiciens improvisateurs, les innombrables chemins qu’il ouvre dans les arts...

Où écouter du jazz ? Dans les concerts, un peu partout en France, mais également dans les salles, les festivals, les innombrables caves, sur le vif à domicile... ou dans tous les lieux alternatifs, qui se sont multipliés avec les restrictions budgétaires pour la culture et la création imposées par les gouvernements successifs. N’oublions pas non plus la radio, avec les quelques programmes de jazz qui restent à Radio France et sur les radios associatives. Enfin, il faut aussi écouter des enregistrements, bien sûr !

Comment découvrir le jazz ? Aller aux concerts, écouter les chants afro-américains des origines, s’intéresser à la vie des musiciens nord-américains, regarder des images d'archives de l'INA, s'abonner au Journal des Allumés du Jazz – gratuit ! – qui présente les nouveautés proposées par les labels indépendants, une énorme variété d'albums à découvrir ! Et, d'une manière générale et utopique, encourager les gens à pratiquer d'un instrument de musique...

Une anecdote autour du jazz ? Peu après mon arrivée en France, j’ai assisté à l’un de mes premiers concerts de jazz, c’était Carla Bley à Châteauvallon, et il s’est terminé dans une drôle d’ambiance : des gens dans le public ont balancé des tomates sur scène... Elles étaient sans doute moins chères que maintenant !





Le portrait chinois

Si j'étais un animal, je serais une hirondelle pour sa mobilité et son chant,
Si j'étais une fleur, je serais un arum, pour son élégance,
Si j’étais un fruit, je serais une mangue, pour son goût, sa couleur, son parfum... et parce qu'elle m'évoque la vie des indiens dans des hamacs, en Amérique Latine, avant l'arrivée de Cristobal...
Si j’étais une boisson, je serais un rhum cubain, avec du citron vert… Je suis tout de suite près de la mer...
Si j’étais un plat, je serais une tortilla de papas, une omelette aux pommes de terre... Ah ! la pomme de terre sous toutes ses formes...
Si j’étais une lettre, je serais X, pour sa sonorité et sa forme,
Si j’étais un mot, je serais luz, la lumière, pour son contenu symbolique,
Si j’étais un chiffre, je serais 111, on dirait une sculpture...
Si j’étais une couleur, je serais fuchsia, parce que c'est un mélange de couleurs : violet, rouge, mauve ...
Si j’étais une note, je serais Si... Elle nous amène au Do,
J'ajoute : si j’étais une pierre, je serais une azurite brute, pour sa couleur verte / bleue intense, sa texture et ses propriétés pour le corps et l'esprit…



Les bonheurs et regrets musicaux

A ce jour, ma plus belle réussite musicale est mon dernier album en solo, Tzimx Percussions / Multiples. Ce travail m'a permis d'exprimer et de transmettre mon attirance pour la diversité des timbres, des textures et des matières, mais aussi de jouer avec les instruments en les « déguisant » et les travestissant, jusqu’à les rendre inidentifiables. J'intègre dans la pochette quatre dessins que j'ai réalisés en m'inspirant de la suite en quatre mouvements « Insinuoso ».

Au titre des regrets, j’aurais aimé avoir appris à jouer du violoncelle et de la basse électrique.





Sur l'île déserte...

Quels disques ?
Au réveil, pour bien commencer la journée et avoir « la pêche »… Nucular d’Ursus Minor, avec Tony Hymas, Jef Lee Johnson, François Corneloup, Stockey Williams et la participation de Brother Ali.
A l'heure de la sieste, en même temps que les chants des oiseaux... Kind of blue de Miles Davis
Au coucher de soleil, pour être caressée par les sons de la flûte indienne… Fabulous Flute de Pandit Hariprasad Chaurasia.
En regardant les étoiles… La nuit transfigurée d’Arnold Schoenberg et l’adagio de la symphonie numéro dix de Gustav Mahler.

Quels livres ? Archi-Made de François Dufrêne, Race et Histoire de Claude Lévi-Strauss et l’Anthologie de la poésie française du XXe Siècle de Michel Décaudin.

Quels films ? Les ailes du désir de Wim Wenders, Frida Kahlo, nature vivante de Paul Leduc et Le labyrinthe des passions de Pedro Almodóvar.

Quelles peintures ? Lettre d'insultes de Bernard Réquichot, Éclatements de Henri Michaux et Château Noir de Henri Cueco, d'après Paul Cézanne.

Quels loisirs ? Marcher au bord de l'eau…


Les projets

D’abord, l'enregistrement d'un album voix – percussions autour des poèmes de Benjamin Péret, en duo avec Pablo Cueco. Puis la création de Miroir Fumant, un spectacle s'inspirant de Texcatlipoca, une divinité du panthéon mexicain, multiforme et omniprésente. Le spectacle mêle arts plastiques en direct, danse, duo de clarinettes basses, duo de percussion et électro-acoustique. J’ai aussi en chantier d'autres pièces en parlé-rythmé, en vue d’éditer un recueil.



Trois vœux...

1.   Un vrai changement de société.

2.   Du respect pour la nature.

3.   Moins d'armes, plus de culture.






[1] Rythme afro-uruguayen. Expression culturelle des esclaves noirs amenés à Montevideo. Il devient un des éléments principaux de la musique populaire uruguayenne. CD de référence : Uruguay : Tambores del Candombe (Buda Musique)
[2]  Tambours utilisés dans le candombe : il existe actuellement trois types de tambours : chico (aigu), repique (moyen) et piano (grave).
[3] Ensembles constitués de musiciens jouant des tambours, de danseurs et de personnages traditionnels qui animent en particulier les carnavals