14 juillet 2020

Whirlwind Recordings (3/3)

Le confinement n’a pas empêché Whirlwind Recordings de sortir deux disques par mois… Ce troisième volet s’attache à sept disques publiés au premier semestre 2020 par les saxophonistes Rudresh Mahanthappa, Jure Pukl et Will Vinson, les guitaristes Matt Gold et Chris Montague, le trompettiste Kenny Warren et le quintet In Common.


Hero Trio

Rudresh Mahanthappa
Rudresh Mahanthappa (as), François Moutin (b) et Rudy Royston (d).
Whirlwind Recordings – WR4760
Sortie le 19 juin 2020

En près de vingt-cinq ans de carrière, Rudresh Mahanthappa a enregistré une quinzaine de disques en leader. Son seizième opus, Hero Trio, sort en juin 2020. Le saxophoniste s’entoure de François Moutin à la contrebasse, fidèle compagnon de route depuis 2002 (Black Water), et de Rudy Royston à la batterie, déjà présent sur Bird Calls (2015).

A l’inverse de la plupart de ses autres albums, dans Hero Trio Mahantappa ne joue pas ses compositions, mais revient à des standards ou des morceaux qui l’ont influencé. Charlie Parker – pour un altiste, Bird est plus ou moins inévitable – a droit à trois titres : « Red Cross » (la version de 1944 avec Tiny Grimes pour Savoy est sans doute la plus connue), « Barbados » (1948, avec Miles Davis, John Lewis, Curly Russell et Max Roach…) et « Dewey Square » (1947). John Coltrane est également présent, avec « 26-2 », enregistré en 1960. Le trio interprète aussi « Sadness » d’Ornette Coleman (Town Hall, 1962) et « The Windup » de Keith Jarrett (Belonging – 1974). Côté Real Book, Mahantappa a choisi « I Can’t Get Started » de Vernon Duke et Ira Gershwin (1936) et « I’ll Remember April » de Gene de Paul (1942). Enfin les trois musiciens reprennent deux tubes : « Overjoyed » de Stevie Wonder (1985) et « Ring of Fire », chanté par Johnny Cash (1963).

Comme il se doit, Mahanthappa traite « Red Cross » à toute vibure, mais le développement libre et nerveux du thème, et la rythmique sans piano, qui gronde furieusement, évoquent davantage Ornette Coleman que Bird. Dans « Overjoyed », Royston danse sur ses fûts et cymbales, pendant que Moutin alterne des motifs sombres et des phrases mélodieuses aiguës, et que Mahanthappa s’efforce de donner du relief à la ritournelle de Wonder. Rythmique funky et bouillonnement de notes accueillent « Barbados / 26-2 », puis, après un chorus sur le fil de Moutin, Mahanthappa se lâche, propulsé par un Royston déchaîné. C’est dans une ambiance orientale élégante que le saxophone expose « I Can’t Get Started », sur une pédale de la contrebasse et une batterie en suspension. Le morceau se déroule ensuite  toute tranquillité. Sur un riff entraînant, soutenu par le drumming intense de Royston, Moutin introduit « The Windup », aussitôt repris par Mahanthappa, toujours aussi agressif. Comme l’altiste, dans ses solos, le contrebassiste privilégie les registres médium et aigus de son instrument. Changement de décor avec « Ring of Fire » : un morceau nonchalant et dansant à souhait, sur un rythme de carnaval. Pendant que Moutin et Royston assurent un arrière-plan chaloupé, Mahanthappa s’envole dans un solo à la Sonny Rollins. Pour « I’ll Remember April », la contrebasse, sourde et grave, et la batterie, mate et puissante, lancent l’alto, qui, toujours dans un registre plutôt aigu et un son offensif, joue habilement autour du thème. Quand il interprète « Sadness », le trio se met dans les baskets de Coleman : contrebasse à l’archet, batterie aux mailloches et dissonances alanguies de l’alto. Mahanthappa retrouve son répertoire avec « Dewey Square » : des variations frétillantes de l’alto, poussées par une contrebasse robuste et une batterie drue.

Ceux qui cherchent un disque relaxant doivent changer de rayon : Hero Trio respire l’urgence de jouer !

Liste des morceaux

01. « Red Cross », Charlie Parker (06:29).
02. « Overjoyed », Stevie Wonder (06:42).
03. « Barbados / 26-2 », Charlie Parker & John Coltrane (06:40).
04. « I Can't Get Started », Ira Gershwin & Vernon Duke (05:30).
05. « The Windup », Keith Jarrett (04:42).
06. « Ring of Fire », June Carter Cash & Merle Kilgore (03:56).
07. « I'll Remember April », Gene de Paul (05:45).
08. « Sadness », Ornette Coleman (03:07).
09. « Dewey Square », Charlie Parker (02:42).


Imagined Sky
Matt Gold
Matt Gold (g, voc, kbd), Bryan Doherty (b) et Jeremy Cunningham (d), avec Macie Stewart, Sara Serpa (voc), Dan Pierson (synth), Myra Hinrichs (vl) et Matt Ulery (b).
Whirlwind Recordings – WR4759
Sortie le 29 mai 2020

Imagine Sky est le premier disque en leader du guitariste Matt Gold. Outre la section rythmique composée de Bryan Doherty à la basse et Jeremy Cunningham à la batterie, Gold invite sur quelques morceaux les chanteuses Macie Stewart et Sara Sherpa, le claviériste Dan Pierson, la violoniste Myra Hinrichs et le contrebassiste Matt Ulery.

Gold propose neuf compositions originales et s’est inspiré de la huitième Danse slave de l’opus 46 d’Antonín Dvořák pour « Truehearted ».

Le guitariste passe d’une sonorité acoustique (« Petrichor ») a un son cristallin, vibrant et saturé (« Queen Anne »). Il affectionne les mélodies courtes (« Always Starting Over »), les thèmes-riffs (« Queen Anne ») et les ritournelles aux airs de comptines (« Between the Four Seas »). Ses développements tournent autour des thèmes, à la manière d’une chanson (« Dollarama »). Doherty joue le plus souvent à l’unisson de Gold, soit pour renforcer la ligne mélodique (« Always Starting Over »), soit pour souligner la trame harmonique (« Crimes »). Cunningham joue essentiellement binaire (« Augusta Fairgrounds »), avec une régularité digne d’une boîte à rythmes (« Crimes »). Le guitariste privilégie les ambiances d’ensemble plutôt que les exploits individuels : d’un rock progressif aérien (« Augusta Fairgrounds ») à un blues puissant (« Bottom of the Barrel »), en passant des chansons aux accents pop (« Queen Anne »), voire folk (« Truehearted », soutenue par les trémolos du violon), aux intonations éthérées (« Petrichor »), mais toujours avec l’ambient en filigrane (« Always Starting Over »).

Imagined Sky ravira les amateurs d’un jazz aux accents pop à tendance easy listening.

Liste des morceaux

01. « Augusta Fairgrounds » (04:22).
02. « Queen Anne » (05:41).
03. « Crimes » (06:01).
04. « Between the Four Seas » (01:36).
05. « Truehearted », Antonín Dvořák (02:49).
06. « Dollarama » (03:52).
07. « Always Starting Over » (07:14).
08. « Petrichor » (04:59).
09. « Bottom of the Barrel » (05:19).

Tous les morceaux sont signés Gold sauf indication contraire.


In Common 2
In Common: Walter Smith III & Matthew Stevens
Walter Smith III (ts), Matthew Stevens (g), Micah Thomas (p), Linda May Han Oh (b) et Nate Smith (d).
Whirlwind Recordings – WR4755
Sortie le 15 mai 2020

Si le saxophoniste ténor Walter Smith III et le guitariste Matthiew Stevens jouent ensemble depuis de nombreuses années, ils ont attendu 2017 pour enregistrer un premier disque en commun, le bien nommé In Common. C’est toujours en quintet que les deux musiciens se retrouvent pour ce deuxième projet : In Common 2…

Smith III et Stevens ont changé de rythmique : Micah Thomas est au piano, Linda May Han Oh à la contrebasse et Nate Smith à la batterie. En guise de clin d’œil, les deux leaders ont conservé la photo de la pochette du premier disque – le quintet dans une forêt, devant une épave de voiture – mais en remplaçant les têtes de la section rythmique… Au répertoire, cinq thèmes signés Smith III, deux morceaux de Stevens et « Roy Allan » en hommage au trompettiste Roy Hargrove, décédé brutalement le 2 nombre 2018.

In Common 2 s’ouvre sur le beau thème d’Hargrove exposé en contrepoints par le saxophone ténor et la guitare. Quand il ne s’agit pas de ballades aux allures de musique de film (« Provinces »), la plupart des airs s’apparente à des thèmes-riffs (« Clem ») énergiques (« General George Washington ») dans un style hard-bop (« Lotto ») ou funky (« Type Rider »). Les frappes foisonnantes (« Opera ») de Smith swinguent (« Cowboy ») subtilement (« Van Der Linde »). Plutôt sobre et retenue, à l’instar du chorus de « Clem », Man Ho maintient néanmoins une carrure solide (« Van Der Linde ») et ses riffs sont entraînants (« Cowboy »). Entre ses crépitements contemporains (« Lotto »), ses lignes rythmiques (« General George Washington »), ses suites d’accords (« Provinces ») et autres contre-chants bien placés (« Cowboy »), Thomas est un accompagnateur habile et un soliste inspiré (« Clem »). Les jolis contrepoints (« Roy Allan »), croisements de voix adroits (« Lotto »), unissons énergiques (« General George Washington »), chorus sinueux (« Provinces ») et questions-réponses dynamiques (« Type Rider ») montrent que Smith III et Stevens se sont trouvés.

In Common 2 s’inscrit dans une lignée néo-bop, vive, efficace et moderne.

Liste des morceaux

01. « Roy Allan », Roy Hargrove (01:06).
02. « Lotto » Stevens (04:27).
03. « Cowboy », Stevens (05:38).
04. « Clem », Smith III (05:16).
05. « Van Der Linde », Smith III (03:35).
06. « Provinces », Stevens (05:52).
07. « General George Washington », Smith III (04:04).
08. « Little Lamplight », Smith III (02:05).
09. « Opera », Stevens (03:42).
10. « Type Rider », Smith III (03:21).


Warmer Than Blood
Chris Montague
Chris Montague (g), Kit Downes (p) et Ruth Goller (b).
Whirlwind Recordings – WR4756
Sortie le 8 mai 2020

Le guitariste Chris Montague s’est fait un nom notamment aux côtés de Trish Clowes, Benny Greb, Jonathan Brigg… avant de cofonder Troyka. Pour Warmer Than Blood, premier disque sous son nom, Montague a fait appel au claviériste de Troyka, Kit Downes, et à la bassiste londonienne Ruth Goller. La peinture abstraite colorée sur la pochette du disque est signée Sarah Gillespie, chanteuse anglo-américaine que le trio accompagne habituellement.

Au programme de Warmer Than Blood, dédié à la grand-mère du guitariste, Moira Montague, huit compositions de Montague. Les trois musiciens évoluent dans des ambiances oniriques (« Irish Handcuffs ») avec un côté science-fiction (« FTM » ), renforcée par les effets électro (« C Squad »). Les mélodies, plutôt douces (« Warmer Than Blood ») avec, parfois un léger parfum pop (« Rendered »), évoquent des berceuses (« Not my Usual Type »), des comptines (« C Squad »), des odes (« Moira ») et poussent à l’introspection (« FTM »). Sur cette base, Montague, Downes et Goller interagissent souvent comme un trio de musique contemporaine (« Irish Handcuffs ») sous une influence minimaliste (« FTM ») et leurs échanges, tout en subtilité, sont captivants (« The Internet »).

La musique de Montague, Drownes et Ruller est expérimentale, mais avec Warmer Than Blood ils prouvent qu’ils ont trouvé leur voie.

Liste des morceaux

01. « Irish Handcuffs (Introduction) » (02:27).
02. « Irish Handcuffs » (05:21).
03. « Warmer Than Blood » (06:59).
04. « FTM » (06:52).
05. « C Squad » (03:34).
06. « Not my Usual Type » (04:27).
07. « The Internet » (06:02).
08. « Moira » (03:19).
09. « Rendered » (03:59).

Tous les morceaux sont signés Montague sauf indication contraire.


In The Heat
Kenny Warren Trio
Kenny Warren (tp), Matthias Pichler (b) et Nathan Ellman-Bell (d).
Whirlwind Recordings – WR4757
Sortie le 10 avril 2020

Kenny Warren compte une bonne trentaine de disques à son actif et In the Heat, qui sort en avril 2010, et le deuxième chez Whirlwind Recordings, après Thank You for Coming to Life, publié en 2017. Le trompettiste se produit en trio, avec Matthias Pichler à la contrebasse et Nathan Ellman-Bell à la batterie. Les sept titres de In The Heat ont été composés par Warren. Mention spéciale pour la pochette ornée en pleine page de gros plans sur des rochers, d’un bel effet.

Formule instrumentale oblige, le trio interagit constamment, avec beaucoup d’à-propos, humour et brillant. Ellman-Bell enchaîne cliquetis aériens (« My Moments Subtle »), crépitements souples (« Pen in Hand »), bruissements touffus (« Brain Phone Wired ») et rythmes dansants (« One Room in My Mind ), avec une clairvoyance jamais prise à défaut. La sonorité grave et profonde de Pichler donne du poids à ses propos : carrure robuste (« Pen in Hand »), riffs entraînants (« My Moments Subtle »), lignes vives (« The Air Conditioning ») et acérées (« House Plants »), mais aussi des traits sombres à l’archet, avec quelques touches funky (« Finally a Breeze »). Quant à Warren, il s’amuse beaucoup et recourt souvent aux techniques étendues avec (« House Plants » ) ou sans sourdine (« Finally a Breeze »). Des cris, plaintes et autres gémissements expressifs (« My Moments Subtle ») laissent place à des discours free (« Brain Phone Wired ») ou sinueux et vifs (« The Air Conditioning »).

In The Heat est une conversation entre amis, parfois calme, souvent animée, mais toujours intéressante.

Liste des morceaux 

01. « My Moments Subtle » (02:39).
02. « Pen in Hand » (04:44).
03. « Brain Phone Wired » (14:34).
04. « House Plants » (05:59).
05. « Finally a Breeze » (07:23).
06. « The Air Conditioning » (05:00).
07. « One Room in My Mind » (03:11).

Tous les morceaux sont signés Warren sauf indication contraire.


Broken Circles
Jure Pukl
Jure Pukl (ts, ss), Charles Altura (g), Joel Ross (vib), Matt Brewer (b) et Kweku Sumbry (d).
Whirlwind Recordings – WR4751
Sortie le 21 février 2020

Broken Circles est le troisième disque que Jure Pukl enregistre pour Whirlwind Recordings, après Hybrid (2017) et Doubtless (2018). A la section rythmique, composée du contrebassiste Matt Brewer – déjà présent sur Hybrid – et du batteur Kweku Sumbry, s’ajoutent le vibraphone de Joel Ross et la guitare de Charles Altura.

Le quintet joue dix thèmes du saxophoniste, dont « Triumph of Society », co-écrit avec son épouse, Melissa Aldana, plus « Gloomy Sunday », célèbre mélodie composée en 1933 par le pianiste hongrois Rezsö Seress.

Des mélodies modernes (« Sustained Optimism ») qui rappellent les thèmes-riffs du hard-bop (« Triumph of Society ») ou les dissonances du free (« Sky is the Limit »), suivis de développements dynamiques (« Half Past Five ») : Broken Circles flirte avec le néo-bop. La rythmique est luxuriante. Sumbry, volontiers extraverti, jongle avec ses baguettes sur les fûts et les cymbales dans une foison de frappes (« Broken Circles ») plus denses les unes que les autres (« Sustained Optimism »), sans jamais se départir d’une certaine sensualité (« Sky is the Limit »). Brewer est un contrebassiste solide (« Broken Circles »), avec une walking vigoureuse (« Triumph of Society »), des riffs puissants (« Half Past Five ») et un jeu souple (« Bass Intro »). Le vibraphone de Ross apporte une couleur douce (« Compassion »), mais renforce également la pulsation (« Sky is the Limit ») et il profite des qualités mélodico-rythmiques de son instrument pour dialoguer intensément avec Pukl et Altura (« Triumph of Society »). Très à l’aise dans cet environnement, Altura peut aussi bien s’élancer dans des phrases virtuoses (« Sustained Optimism ») qui évoquent Kurt Rosenwinkel (« Sky is the Limit »), que jouer avec décontraction (« Broken Circles »), se mettre au service des solistes (« Gloomy Sunday ») ou dérouler des phrases élégantes (« Kids »). Au ténor, Pukl reste dans une veine néo-bop (« Broken Circles »), dynamique (« Triumph of Society »), mélodieux (« Separation ») et avec son zeste d’humour (la citation de « Quand trois poules s’en vont au champs » dans « Kids »). Il utilise le timbre profond de la clarinette basse pour mettre en relief un discours nostalgique (« Gloomy Sunday ») et celui du saxophone soprano pour s’envoler dans une ballade free (« Empty Words »).

Broken Circles s’appuie sur des instrumentistes hors pair et la musique de Jukl et de ses acolytes est intéressante.

Liste des morceaux

01. « Sustained Optimism » (07:18).
02. « Broken Circles » (04:38).
03. « Separation » (06:22).
04. « Compassion » (05:22).
05. « Triumph of Society », Melissa Aldana & Pukl (08:41).
06. « Gloomy Sunday », Rezsö Seress (06:22).
07. « Empty Words » (02:35).
08. « Bass Intro » (01:49).
09. « Half Past Five » (04:48).
10. « Kids » (04:53).
11. « Sky is the Limit » (06:16).

Tous les morceaux sont signés Pukl sauf indication contraire.


Four Forty One
Will Vinson
Will Vinson (as), Sullivan Fortner, Tigran Hamasyan, Gerald Clayton, Fred Hersch, Gonzalo Rubalcaba (p), Matt Brewer, Matt Penman, Rick Rosato, Larry Grenadier (b) et Obed Calvaire, Billy Hart, Eric Harland, Clarence Penn, Jochen Rueckert (d).
Whirlwind Recordings – WR4752
Sortie le 31 janvier 2020

Pour Four Forty One, son premier disque chez Whirlwind Recordings, et son septième en tant que leader), le saxophoniste Will Vinson a réalisé un rêve : jouer en compagnie de cinq pianistes parmi ses préférés, en duo et accompagné par leur rythmique du moment.

C’est en duo avec Sullivan Fortner que Vinson ouvre et conclut Four Forty One, sur « Boogaloo », un de ses morceaux, et « Milestones », de John Lewis. Avec Matt Brewer, Obed Calvaire et Fortner, Vinson joue « Love Letters » de Victor Young et Edward Heyman. Le piano plein de swing et d’énergie de Fortner, avec ses passages stride (« Milestones ») et bluesy (« Boogaloo »), entre modernité et tradition, répond à merveille au discours inventif et joyeux de Vinson (« Milestones »). Des contrepoints sophistiqués introduisent « Love Letters » et Fortner développe élégamment le thème, avec un joli dialogue main droite – main gauche, sur une rythmique légère, jusqu’au chorus de l’alto, qui emballe le morceau, poussé par Calvaire et Brewer, auteur d’un solo mélodieux.

Tigran Hamasyan et Vinson jouent d’abord « Banal Street », du saxophoniste, puis, avec Matt Penman et Billy Hart, le quartet s’attaque à « Oasis » de Keith Jarrett. Dans « Banal Street », Hamasyan souligne avec un swing contagieux les phrases sinueuses véloces de Vinson et son solo impressionniste est parsemé de passages vifs. Ballade élégante soutenue par une rythmique subtile et jouée en finesse par le saxophoniste, « Oasis » permet à Hamasyan de laisser libre court à sa mélancolie, accentuée par des touches moyen-orientales.

En compagnie de Gerald Clayton, Brewer et Clarence Penn, Vinson interprète deux de ses compositions, « I Am James Bond » et « Cherry Time », la première en duo avec le pianiste et la seconde en quartet. Clayton et Vinson partent d’abord sur des échanges tranquilles, puis le pianiste installe une walking qui souligne efficacement le discours de l’alto. Brewer et Penn mettent de la puissance dans « Cheryl Time », tandis que, toujours alerte et swinguant, Clayton sème des accents bluesy ça-et-là, repris à la volée par Vinson.

« Work » de Thelonious Monk est repris en duo avec Fred Hersch, avant que Rick Rosato et Jochen Rueckert ne rejoignent les deux hommes pour « KW », signé Bryn Roberts. Pour « Work », après un unisson bop, le jeu de Hersch, moderne, plein d’humour et constamment sur le qui-vive, rebondit sur les idées de Vinson. Le pianiste combine habilement phrasés jazz et intonations classiques. Les shuffle de Rosato et les balais de Rueckert créent un décor à la fois grave et doux, parfait pour « KW », joli morceau intimiste et raffiné. Les volutes de Vinson font décoller le morceau, porté par un chabada léger et des motifs dansants de la contrebasse.

Vinson joue deux de ses thèmes avec Gonzalo Rubalcaba, d’abord « The Way To You » en duo, puis « That Happened », avec Larry Grenadier et Eric Harland. « The Way To You » est une ballade tranquille, dans laquelle Vinson et Rubalcaba conversent avec nonchalance. Avec l’ostinato du piano et l’énergie de la section rythmique, « That Happened » démarre rapidement sur un thème dansant. Grenadier se montre toujours aussi mélodieux et Harland, dynamique. Vinson et Rubalcaba en profitent pour prendre la poudre d’escampette dans des chorus virevoltants et un final flamboyant !

Comparer les différentes formations fait de Four Forty One un disque d’autant plus intéressant que la musique, bien dans son temps, pétille !

Liste des morceaux

01. « Boogaloo », Vinson (04:02).
02. « Love Letters », Edward Heyman & Victor Young (07:53).
03. « Banal Street », Vinson (05:29).
04. « Oasis », Keith Jarrett (08:53).
05. « I am James Bond », Vinson (08:30).
06. « Cherry Time », Vinson (07:26).
07. « Work », Thelonious Monk (05:33).
08. « KW », Bryn Roberts (07:05).
09. « The Way to You », Vinson (04:43).
10. « That Happened », Vinson (10:17).
11. « Milestones », John Lewis (04:50).


09 juillet 2020

Whirlwind Recordings (2/3)


Voici six albums publiés en 2019 par Whirlwind Recordings avec les formations du contrebassiste Harish Raghavan, des saxophonistes Tory Freestone, Seamus Blake et Quinsin Nachoff, du batteur Jeff Williams et du quartet Partisans.


Harish Raghavan
Immanuel Wilkins (as), Joel Ross (vib), Micah Thomas (p), Harish Raghavan (b), Kweku Sumbry (d).
Whirlwind Recordings – WR4749
Sortie le 8 novembre 2019

Harish Raghavan a choisi Whirlwind Recordings pour publier son premier disque : Calls For Action. Le contrebassiste a écrit les quinze morceaux de l’album et s’est entouré d’Immanuel Wilkins au saxophone alto, Joel Ross au vibraphone, Micah Thomas au piano et Kweku Sumbry à la batterie.

Dès les premières mesures de l’« Intro » Raghavan dévoile une belle sonorité grave, profonde, épaisse et un sens musical indiscutable. Musicalité qui se retrouve dans les thèmes, plutôt vifs (« Seaminer »), modernes (« 4560 Round Trip ») et nerveux (« Seven »). Mêmes quand ils ressemblent à des ritournelles (« Sangeet »), ils ne restent pas tranquilles bien longtemps (« Calls For Action ») ou se déroulent avec majesté (« Lunatico »). Cette tension est entretenue par la contrebasse et ses motifs grondants (« Newe »), pédales sourdes (« Los Angeles »), lignes profondes (« Shift »), walking entraînante (« Calls For Action »)… Sans oublier que Sumbry est un batteur pour le moins puissant (« Newe ») aux frappes qui crépitent (« Seven ») avec fureur sur les peaux (« I’ll Go and Come Back ») et frénésie sur les cymbales (« The Meters »), à l’instar du chorus de « 4560 Round Trip ». La sonorité cristalline du vibraphone pourrait presque détonner dans cette atmosphère surchauffée (« Calls For Action »), mais Ross souligne les thèmes à l’unisson (« Lunatico »), se joint au piano pour soutenir les solistes (« Calls For Action »), dialogue avec ses compères (« Seven »), arbitre les débats (« Newe »), en bref, donne de l’éclat aux échanges. Un peu comme Ross, Thomas alterne passages rythmiques (« 4560 Round Trip ») et mélodiques (« Los Angeles »), croise sa voix avec celles de ses compagnons (« Sangeet »), joue des contrepoints malins (« The Meters ») et part dans des développements véloces (« Seaminer ») aux parfums free (« Seven »). Wilkins n’est pas en reste : son saxophone alto est à la fête pour magnifier les mélodies (« I’ll Go and Come Back »), discuter habilement avec ses acolytes (le vibraphone dans « Junior »), renforcer les effets de boucles (« 4560 Round Trip »), mais aussi virevolter autour de la rythmique (« Seaminer ») et prendre des solos résolument modernes (« Shift »).

Le premier disque de Raghavan est une réussite : Calls For Action est dynamique et stimulant, avec son lot d’innovations !

Liste des morceaux

01. « Intro » (01:21).    
02. « Newe » (03:42).  
03. « Los Angeles » (05:33).
04. « Sangeet » (04:50).
05. « I'll Go and Come Back » (03:33).
06. « Caged » (00:51).
07. « Seaminer » (09:56).
08. « The Meters » (04:06).   
09. « 4560 Round Trip » (03:49).
10. « Shift » (08:34).
11. « Lunatico » (05:16).
12. « Junior » (05:18).
13. « Calls For Action » (04:46).
14. « Seven » (06:09).
15. « AS » (02:46).

Tous les morceaux sont signés Raghavan.


Tori Freestone Trio
Tori Freestone (ts, vl, voc), Dave Manington (b) et Tim Giles (d).
Whirlwind Recordings – WR4739
Sortie le 31 mai 2019

Voilà maintenant près d’une dizaine d’années que Tori Freestone tourne avec son trio, constitué de Dave Manington à la contrebasse et Tim Giles à la batterie. Après In The Chop House (2014) et El Barranco (2016), les trois musiciens proposent El Mar de Nubes, qui sort en mai 2019, toujours chez Whirlwind Recordings.

Le disque et son morceau éponyme puisent leur inspiration dans la mer de nuages de Tenerife. Aux quatre compositions de la saxophoniste, s’ajoutent deux morceaux signés Manington, « Beatrice » de Sam Rivers et la chanson traditionnelle américaine « Shenandoah », interprétée d’abord dans une version jazz, puis reprise dans une ambiance folk, avec Freestone au violon et au chant.

Freestone a donc adopté une formule chère à Rivers bien sûr, mais aussi à Sonny Rollins : le trio sans piano. Les musiciens prennent leur temps pour développer leurs idées : les morceaux durent autour de sept à huit minutes. La saxophoniste et ses collègues s’amusent sur des thèmes-riffs (« Los indianos », « Hasta la vista »), des mélodies dansantes (« La Nochevieja »), parfois parfumée d’accents klezmer (« Hiding Jekyll »), sans oublier l’élégante « Beatrice » et la majestueuse « Shenandoah ». Comme ses illustres prédécesseurs, Freestone combine des lignes mélodieuses avec des embardées fougueuses (« El mar de nubes »). Sa belle sonorité ronde et velouté (« Los indianos ») sert aussi bien les jolies ballades (« Shenandoah ») que les développements endiablés (« Beatrice »). Sa mise en place précise donne à son phrasé une agilité réjouissante (« Hasta la vista »). Porté par un son boisé et profond, Manington déroule des walking imperturbables (« Hasta la vista ») ou des motifs minimalistes (« Shenandoah »), et assure toujours une carrure solide (« El mar de nubes »). Ses chorus sont plus chantants les uns (« El Camino ») que les autres (« La Nochevieja »). Giles est énergique (« Hiding Jekyll ») sans jamais étouffer ses acolytes. Son chabada  enlevé (« Beatrice »), ses frappes musclées, parfaitement maîtrisées (« Hasta La Vista ») et nuancées (« Shenandoah ») ainsi que ses solos dansants (« Los indianos ») contribuent grandement à la dynamique du trio. Mais le plus intéressant dans ce trio, ce sont les interactions. La connivence entre les musiciens est claire : questions-réponses subtiles (« El mar de nubes »), conversations débridées (« Hiding Jekyll »), dialogues pleins d’humour (« La nochevieja »), échanges profonds (« El camino ») et bon équilibre des chorus.

Si la cohésion fait la force, Freestone, Manington et Giles l’ont indiscutablement trouvée… Le free hard-bop de El Mar de Nubes est un plaisir du début à la fin !

Liste des morceaux

01. « El Mar de Nubes » (08:11).    
02. « Hiding Jekyll » (08:21).
03. « Shenandoah », Traditionnel (08:48).
04. « Hasta La Vista », Manington (07:07).
05. « El Camino », Manington (07:48).
06. « Beatrice », Sam Rivers (08:00).
07. « Los Indianos » (08:01).
08. « La Nochevieja » (07:18).
09. « Shenandoah », Traditionnel (06:26).

Tous les morceaux sont signés Freestone sauf indication contraire.


Partisans
Phil Robson (g), Julian Siegel (ts, ss, bcl), Thaddeus Kelly (b) et Gene Calderazzo (d).
Whirlwind Recordings – WR4738
Sortie le 17 mai 2019

Partisans est un quartet fondé en 1996 par le guitariste Phil Robson et le saxophoniste Julian Siegel, avec Thaddeus Kelly à la basse et Gene Calderazzo à la batterie. Après cinq albums en studio, Partisans sort son premier opus enregistré lors de deux concerts au London’s Vortex Club, en septembre 2018.

Nit De Nit propose cinq compositions de Robson, trois signées Siegel, dont une relecture de « Klact-Oveeseds-Tene » de Charlie Parker, et « John I'm Only Dancing » de David Bowie.

Dès « Klact-Oveeseds-Tene Intro Max », Partisans annonce la couleur : démarrage sur les chapeaux de roue avec des questions-réponses nerveuses du saxophone et de la guitare, suivi d’abord d’un chorus énervé de Siegel, puis d’un solo tout aussi tendu de Robson avec une sonorité rock, le tout sur une basse mélodieuse et sourde, et une batterie athlétique qui en met partout. Kelly introduit « That's Not His Bag » avec un sens mélodique évident, avant que Siegel et Robson ne développent ce thème dansant, à coup de contrepoints tourbillonnants, tandis que Calderazzo continue son festival de frappes puissantes et entraînantes. Les roulements de la batterie accueillent « Nit De Nit », thème aux accents bop, exposé à l’unisson par le ténor et la guitare, sur une ligne de basse subtile. Le duo rythmique emballe ensuite le morceau avec une walking et un chabada véloces, sur laquelle la guitare s’envole dans un discours staccato be-bop, bientôt récupéré par le ténor, dans une veine similaire. « John I'm Only Dancing » s’ouvre sur une ligne de basse mystérieuse et de brefs accords wawa à la guitare, ponctués de quelques splash de la batterie. Solennel, le ténor entre dans la danse, puis la rythmique plante un décor rock, dans lequel la guitare et ses envolées nagent comme un poisson dans l’eau. Siegel malaxe le thème, puis cède la place à Kelly pour une conclusion feutrée. Robson introduit son morceau, « 3.15 (On the Dot) » et expose le thème, aérien et délicat, à l’unisson avec Siegel, passé à la clarinette basse, accompagnés des motifs sinueux de Kelly et de la batterie frémissante. Après ce morceau vaporeux, Partisans joue « The Overthink », composition qui oppose un rock alternatif puissant – batterie binaire, vrombissements de la basse et saturations de la guitare – à du be-bop, avec la walking, le chabada et les phrases virtuoses. Dans « Eg » la guitare s’engage dans une discussion animée avec le soprano, sur une rythmique qui finit par s’enflammer. Les frappes mates et puissantes de Calderazzo, la pédale de Robson et les grondements de Kelly lancent « Pork Scratching ». Dans cette ambiance funky, le ténor expose une mélodie d’autant plus énigmatique qu’elle est bientôt accompagnée de bruitages électro. Autre morceau signé Robson, « Last Chance » débute dans une atmosphère éthérée avec un duo délicat entre la guitare et la clarinette, mais un riff de la basse, puis les roulements brutaux de la batterie et les boucles saturées de la guitare emportent de nouveau le quartet sur des rivages rocks alternatifs, avant une conclusion tranquille et moderne de la clarinette basse.

Partisans déménage : Nit De Nit ne laisse que peu de répit aux auditeurs, emportés dans une furia de rythmes et de notes !

Liste des morceaux

01. « Klact-Oveeseds-Tene Intro Max », Charlie Parker, Siegel (08:18). 
02. « That's Not His Bag », Robson (06:14).
03. « Nit De Nit », Robson (05:57).
04. « John I'm Only Dancing », David Bowie (09:02).
05. « 3.15 (On the Dot) », Robson (04:59).
06. « The Overthink », Siegel (06:15).
07. « Eg », Robson (09:39).
08. « Pork Scratching », Siegel (06:04).
09. « Last Chance », Robson (10:40).


Jeff Williams
Carmen Staaf (p), Michael Formanek (b) et Jeff Williams (d)
Whirlwind Recordings – WR4737
Sortie le 26 avril 2019

Troisième disque de Jeff Williams pour Whirlwind Recordings, Bloom sort en avril 2019. Le batteur avait réuni un quintet pour Outler (2016), puis un sextet pour Lifelike (2017). Dans Bloom, Williams adopte la formule du trio, avec Carmen Staaf au piano et Michael Formanek à la contrebasse.

Le répertoire de Bloom s’articule autour de quatre compositions de Williams, trois de Staaf, deux de Formanek, « Scattershot », co-signés par les trois musiciens, et « Air Dancing » de Buster Williams.

Le trio de Williams interagit avec finesse (« Scattershot ») dans des ambiances néo-bop (« Another Time »), monkiennes (« Scrunge - Search Me »), bluesy (« New York Landing »), graves (« Chant »)… Les thèmes ne recherchent pas la joliesse, mais sont avant tout des socles qui permettent au trio d’exprimer ses idées. Staaf déroule délicatement ses lignes (« She Can’t Be A Spy »), avec une sonorité presque cristalline (« Chant »), mais se montre également dansante, avec des touches latinos (« Scrunge - Search Me »), voire saccadées (« A Word Edgewise »). Avec sa sonorité charnue et intense, Formanek fait chanter sa contrebasse (« Ballad of the Weak »), lance des walking irrésistibles (« New York Landing ») et ses variations sont mélodieuses (« Northwest »). Williams ne s’en laisse pas conter et maintient une pulsation solide (« Short Tune »,), même dans les morceaux plus calmes (« Air Dancing »), foisonne avec agilité (« Ballad of the Weak »), glisse des chabada entre ses lignes (« A Word Edgewise »), exécute des stop-chorus énergiques (« She Can’t Be A Spy »)…

Avec Bloom, Staaf, Formanek et Williams proposent une musique sophistiquée, sans être complexe pour autant. 

Liste des morceaux

01. « Scattershot », Williams, Staaf & Formanek (03:03).
02. « Another Time », Williams (05:32).  
03. « Short Tune », Staaf (05:20).
04. « Scrunge - Search Me », Williams (06:23).
05. « Ballad of the Weak », Formanek (06:03).
06. « New York Landing », Staaf (05:21).
07. « She Can't Be A Spy », Williams (05:37).   
08. « Air Dancing », Buster Williams (06:32).
09. « A Word Edgewise », Formanek (05:17).
10. « Northwest », Williams (07:08).
11. « Chant », Staaf (03:54).

  
Seamus Blake
Seamus Blake (sax, voc), Tony Tixier (p), Florent Nisse (b) et Gautier Garrigue (d).
Whirlwind Recordings – WR4735
Sortie le 15 mars 2019

Cela fait plus de vingt-cinq ans que Seamus Blake sillonne le globe avec son saxophone. Il compte près de quatre-vingt-dix disques à son actif, dont seize en tant que leader. En 2017 il crée The French Connection, un quartet avec Tony Tixier au piano, Florent Nisse à la contrebasse et Gautier Garrigue à la batterie.

Guardians of The Heart Machine sort en mars 2019 chez Whirlwind Recordings et propose sept compositions originales de Blake, une de Tixier et « I’m Okay », du compositeur argentin Eddie del Barrio.

Des thèmes entraînants (« Guardians of The Heart Machine ») aux ambiances bop (« Betty in Rio »), bluesy (« Blues for the Real Human Beings »), funky (« Sneaky D ») jouxtent des mélodies tranquilles (« Vaporbabe »), nonchalantes (« I'm Okay»), voire langoureuses (« Wandering Aengus ») ou carrément pop (« The Blasted Heath »). La section rythmique sert essentiellement de faire-valoir à Blake. Le saxophoniste peut compter sur la vivacité subtile de Garrigue (à l’instar de son solo dans « Betty in Rio »), les lignes mélodieuses et souples de Nisse (comme dans le chorus de « Wandering Aengus ») et le lyrisme dansant de Tixier (« Guardians of The Heart Machine »). Sonorité aigüe du saxophone (« Blues for the Real Human Beings »), registre medium-haut pour la plupart des discours (« Betty in Rio »), phrases nerveuses et denses (« Sneaky D »), boucles véloces (« Lanota »), mise en place irréprochable (« Vaporbabe »)… le jeu de Blake a des points communs avec celui de John Coltrane (sauf dans « The Blasted Heath », chanson pop improbable qui clôture l’album…).

Virtuose et tendue, la musique de Blake est résolument moderne et Guardians of The Heart Machine s’inscrit parfaitement dans l’ère du temps.

Liste des morceaux

01. « Guardians of The Heart Machine » (08:17).
02. « Vaporbabe » (07:09).
03. « Sneaky D » (06:54).
04. « I'm Okay», Eddie del Barrio (07:40).
05. « Lanota » (05:21).
06. « Wandering Aengus » (07:53).
07. « Betty in Rio » (04:50).
08. « Blues for the Real Human Beings » Tony Tixier (04:19          ).
09. « The Blasted Heath » (04:37).

Tous les morceaux sont signés Blake sauf indication contraire.


Quinsin Nachoff’s Flux
David Binney (as), Quinsin Nachoff (ts, ss), Matt Mitchell (p, kbd), Kenny Wollesen (d, perc) et Nate Wood (d), avec Jason Barnsley (org), Mark Duggan (vib, marimba, percu), Carl Maraghi (bs, bcl), Dan Urness, Matt Holman (tp), Ryan Keberle (tb), Alan Ferber (tb, btb), Orlando Hernández (claquettes) et David Travers-Smith (synth).
Whirlwind Recordings – WR4733
Sortie le 8 février 2019

Flux est l’un des nombreux projets de Quinsin Nachoff. Monté en 2017, le quintet réunit David Binney au saxophone alto, Matt Mitchell aux claviers, Kenny Wollesen et Nate Wood à la batterie. Pour leur deuxième opus, Path Of Totality, qui sort en février 2019 chez Whirlwind Recordings, Flux invite une pléthore de musiciens…

Path Of Totality est un double-album, avec trois compositions dans chaque disque, toutes signées Nachoff. La durée des morceaux va de six à dix-neuf minutes, soit une heure vingt de musique. Path of Totality n’est pas construit autour de fils conducteurs mélodiques, mais plutôt autour d’une matière sonore cohérente. Le disque peut s’écouter comme une suite, avec des mouvements qui ne suivent d’ailleurs pas forcément le découpage des morceaux, car les pièces les plus longues sont elles aussi formées de différents tableaux.

Nachoff s’appuie sur une section rythmique robuste, tour à tour rock (« Path of Totality »), bouillonnante (« Bounce »), frémissante (« Toy Piano Meditation »), emphatique (« Toy Piano Meditation »), bruitiste (« March Macabre »), minimaliste (« Splatter »), luxuriante et débridée (« Orbital Resonances »)… mais toujours charnelle (« Bounce ») et chaloupée, comme ce foisonnement free sur une charleston régulière dans « Toy Piano Meditation ». Le piano soutient les batteurs avec des ostinatos (« Path of Totality »), des unissons à l’octave (« Bounce ») et des motifs puissants à la main gauche (« Bounce »). Influencés par la musique contemporaine (« Orbital Resonances ») et minimaliste (« Splatter »), les solos de Mitchell crépitent de mille feux (« Toy Piano Meditation »). Pour étoffer sa palette sonore, Nachoff intègre des nappes d’accords synthétiques (« Bounce »), complète la rythmique avec la sonorité cristalline d’un vibraphone (« Toy Piano Meditation ») ou boisée d’un marimba (« Toy Piano Meditation »), joue avec le roulement sec des claquettes (« March Macabre »), rajoute un chœur de soufflants imposant (« March Macabre ») ou un bourdon, à l’orgue d’église (« Bounce »). Mitchell se glisse également derrière des claviers électriques, jongle dans les cordes (« March Macabre »), interprète une introduction baroque au clavecin (« Splatter »)… Quant aux deux saxophonistes, ils entrelacent leurs voix (« Path of Totality »), déboulent à toute allure (« Bounce ») et tourbillonnent avec frénésie (« Splatter »). Toujours énergique et pertinent, Binney bondit d’une phrase à l’autre avec vélocité (« Path of Totality ») et beaucoup d’intensité (« March Macabre »). Il en va d’ailleurs de même pour Nachoff (au soprano dans « March Macabre »), peut-être un peu plus aérien (« Path of Totality ») et sinueux (« Toy Piano Meditation ») que son compère. En tous cas, leurs contrepoints exaltés (« Orbital Resonances ») confirment qu’ils sont au diapason !

Nachoff explique qu’il a été inspiré par l’éclipse solaire du 21 août 2017... Les mânes astraux l’ont fort bien guidé : disque ambitieux, d’un free à la fois expressionniste et contemporain, Path Of Totality est une réussite totale !


Liste des morceaux

Disque 1

01. « Path of Totality » (06:32).      
02. « Bounce » (19:15).
03. « Toy Piano Meditation » (19:25).

Disque 2

04. « March Macabre » (13:59).
05. « Splatter » (13:23).
06. « Orbital Resonances » (08:06).

Tous les morceaux sont signés Nachoff.