28 août 2026

Chants de guérison à l'Assemblière...

Ce n'est pas la première fois que Dauvergne & Ranvier marient à merveille vins et jazz : outre les Nocturnes de l'Assemblière, pendant lesquelles gastronomie et musique font bon ménage, ces « créateurs de vins chaleureux » accueillent pour la troisième année consécutive un concert du Jazz Avignon Musics (ex-Avignon Jazz Festival) dans le cadre du programme Hors les murs.
 
Après Raphaël Lemonnier et la Trova Project en 2024, puis Jacques Schwartz-Bart et sa Harlem Suite en 2025, c'est au tour d'Henri Texier et son Blue Roots Quintet d'enchanter le magnifique site de l'Assemblière, à Tavel. 
 
 
Dans son introduction, François Dauvergne, cofondateur avec Jean-François Ranvier de la maison D&R, éclaire le lien entre jazz et vin en proposant avec humour de remplacer musique et jazz par vin, assemblage ou cru dans deux citations prononcées par des « jazzmen humanistes ». Dans la première citation, Herbie Hancock souligne que « la musique, et notamment le jazz, a le pouvoir de rassembler les gens, de favoriser le dialogue et de susciter la joie et l'espoir », et dans la deuxième, Henri Texier émet un souhait : « puissent ces musiques vous apporter de l'apaisement et un peu de « légèreté profonde »». Et pour joindre le geste à la parole, les contre-étiquettes de la plupart des vins D&R suggèrent une alliance musiques et vins...

Le 17 juillet 2026, il est près de vingt-et-une heures trente et la chaleur est quelque peu tombée quand l'équipe d'Henri Texier prend place sur la terrasse de l'Assemblière, qui surplombe un public venu en nombre écouter Healing Songs.
 
Paru le 14 novembre 2025 à l'occasion des quatre-vingts ans du contrebassiste, Healing Songs sort chez Label Bleu, comme toujours depuis La Compañera, publié en 1983. Pour ce nouveau projet Henri Texier rassemble deux fidèles camarades, le saxophoniste et clarinettiste Sébastien Texier (Rempart d'argile - 2000) et le batteur Gautier Garrigue (Sand Woman - 2018), et deux nouveaux compagnons : le pianiste Emmanuel Borghi et le trompettiste Hermon Mehari. Ce quintet évoque inévitablement les formations Be / Hard-Bop des années 40 et 50. Henri Texier a également invité Manu Katché à la batterie sur trois morceaux du disque. L'excellent son d'Healing Songs et du concert à l'Assemblière porte la patte de Boris Darley.

Le titre Healing Songs rappelle la fascination d'Henri Texier pour les Indiens d'Amérique et s'inscrit dans la lignée des An Indian's Week (1993), Sky Dancers (2016), Dakota Mab (2016), Sand Woman (2018) et An Indian's Life (2023). Par les messages qu'il porte, Healing Songs n'est pas loin non plus du Music Is The Healing Force of The Universe qu'Albert Ayler a enregistré en 1969 pour Impulse!. Dans À cordes et à cris, un livre d'entretiens avec Franck Médioni sorti en janvier 2022, Henri Texier déclare d'ailleurs qu'« Albert ne pensait qu'à la spiritualité, la vibration, l'émotion et la beauté » (page 55). 

 
Healing Songs reprend neuf morceaux déjà enregistrés dans des albums précédents : huit sont signés Henri Texier et le neuvième est une composition de Sébastien Texier. Quant au menu du concert, il s'articule autour de huit thèmes tirés d'Healing Songs plus « Fertile Dance ».

Une introduction a capela de Texier, imposante et teintée d'accents ethniques, lance « Amazone Blues », extrait de l'album culte An Indian's Week, publié en 1993. Sur un leitmotiv entêtant, la trompette et le saxophone alto exposent le thème-riff à toute allure. Après un chorus mélodieux de la contrebasse, les développements s'inscrivent dans la plus pure lignée hard-bop : walking bass et chabada accompagnent les solos successifs du piano, du saxophone, de la trompette et de la batterie, tous plus vifs les uns que les autres.

« Grève révolte » est au menu du disque Rempart d'argile, paru en 2000 pour illustrer le film éponyme de Jean-Louis Bertuccelli, sorti en 1970. D'abord nostalgique, avec un déroulé ample et poignant de la clarinette basse, des lignes bluesy du piano, puis des tambours éloquents, « Grève révolte » est dynamisé par les phrases bop, le phrasé chirurgical et la mise en place impeccable de la trompette, portée par un chabada touffu, une walking ferme et des accords subtils. Le solo bondissant de la contrebasse reste dans cet esprit énergique.

« Dédié aux personnes qui n'ont ni l'énergie, ni le pouvoir, ni la possibilité de se révolter », « Decent Revolt » fait partie de (V)ivre, sorti en 2013. Un unisson majestueux, comme un hymne, précède les volutes sinueuses de Mehari, les propos tout en douceur de Borghi, les arabesques mélodieuses de Sébastien Texier, le discours mélancolique d'Henri Texier et les tintinnabulements cristallins de Garrigue.

La danse paysanne « Fertile Dance » a été composée pour Mosaïc Man en 1998 et réinterprétée dans Heteroklite Lockdown en 2022. La batterie foisonnante et le riff massif de la contrebasse soutiennent la trompette, le saxophone et le Fender Rhodes, qui jouent à l'unisson un thème-riff vigoureux. Les accents bluesy du clavier et la rythmique robuste aiguillonnent les soufflants : la trompette serpente avec dextérité, tandis que le saxophone ondule avec célérité. Henri Texier et Garrigue dialoguent ensuite avec humour, alternant passages bluesy, marqués par les shuffle de la contrebasse et les cliquetis de la batterie, et jeux sonores comiques à base de techniques étendues.

Sur « Vent poussière », une composition ténébreuse de Sébastien Texier pour Rempart d'argile, les cigales s'invitent à la soirée... Ce morceau sort des sentiers bop et blues pour emprunter un chemin proche de la musique contemporaine avec des échanges sophistiqués entre une batterie luxuriante, une contrebasse délicate, un piano lyrique, une clarinette aérienne et une trompette impétueuse. « Chebika Courage » fait référence au village du sud tunisien où s'est passé le fait historique à la base de Rempart d'argile. Un riff dense et groovy, joué à l'unisson, ponctue les formules frétillantes des solistes. La tirade de la trompette, d'une limpidité évidente, se pare d'intonations africaines. Le saxophone met sa superbe sonorité satinée au service d'un propos dans le style hard-bop. Quant au Fender, son solo dispense un groove excitant.  Puis, après un mouvement intense de la contrebasse, la batterie se lance dans une démonstration de puissance et vélocité, sans jamais perdre le sens du suspens.

C'est Canto Negro, sorti en 2011, qui fournit le dernier morceau du concert : « Samba Loca ». Le thème-riff est interprété en mode fanfare avec de multiples croisements de voix sur une rythmique vrombissante. Les accords latinos du piano, le grondement de la contrebasse et les roulements de tambours plongent quasiment le public dans une batucada !

Le premier rappel, bien nommé « Quand tout s'arrête », provient du premier disque enregistré par Henri Texier en 1976, Amir, également repris dans Sand Woman en 2018. Le splendide préambule d'Henri Texier utilise toute la palette de la contrebasse : lignes arpégées, glissando, modulations, motifs mélodico-rythmiques, intonations orientales... Sur un riff presque sorti des Balkans, un air solennel, que le Liberation Music Orchestra ne renierait pas, retentit dans les jardins de l'Assemblière et débouche sur un blues musclé, attisé par le Fender plein de swing, la rythmique trapue et les contre-chants compacts de la clarinette.

« Sarajevo Blues », l'un des morceaux de l'album collectif Sarajevo Suite, réalisé en 1994 par Jean-Jacques Birgé et Corinne Léonet pour venir en aide aux Bosniaques victimes de la guerre, clôt le concert. Comme l'indique son titre, le blues est de nouveau au rendez-vous, avec sa rythmique euphorisante, son clavier tonique, ses chœurs stimulants et ses solos entraînants.

A quelques exceptions près, les albums d'Henri Texier s'inscrivent dans une même continuité, avec une grande cohérence musicale faite d'un assemblage de tradition jazz et de musiques du monde entier. Healing Songs ne déroge pas à la règle et tous les ingrédients de la musique « texierienne » sont bien présents, pour le plus grand plaisir des sens !