28 octobre 2026

Double plateau au Nouveau Comptoir…

Le 23 octobre 2026 le Nouveau Comptoir propose deux concerts de haut vol : le solo Speak de Benjamin Sanz puis Flocon Volcan, un projet de Camille Maussion en quintet.

 
Le Nouveau Comptoir

Formé en 2001 par Sophie Gastine et Pierre Fischer, Musiques au Comptoir a programmé des concerts de jazz, de musiques du monde et de musiques improvisées pendant vingt-quatre ans au Comptoir Halle Roublot à Fontenay-sous-Bois. Las de se battre pour des financements de plus en plus aléatoires, le couple jette l’éponge en juin 2025. Une nouvelle équipe décide de relever le défi et lance le Nouveau Comptoir autour de Géraldine Aliberti-Ivañez et Ludovic Laurent-Testoris de VIVANT!e, de Danièle Gambino, programmatrice et directrice artistique indépendante, et d’Emilie Joseph-Edouard Houdebine de Traffix Music. Romy Desprez, régisseur de la Halle Roublot, assure un trait d’union entre l’ancienne et la nouvelle équipe.

C’est avec la fête de la musique 2026 que commencent les premiers concerts du Nouveau Comptoir, avant de reprendre à partir de septembre avec le festival Jazz sur Seine – Shamane, Sanz, Maussion et Nit And Dogs –, des résidences – collectif Pégazz & l’Hélicon, Ève Risser –, mais aussi une ouverture vers d’autres musiques – L’Orchestre du Nouveau Monde.

Il ne reste plus qu'à souhaiter que ce lieu formidable puisse continuer à bercer les oreilles du public encore longtemps !
 

Speak
Benjamin Sanz

En 2012 Benjamin Sanz sort Mutation majeure, premier disque sous son nom, avec Rasul Siddik à la trompette, Boris Blanchet au saxophone ténor, Matthieu Jérôme au piano et Idriss Mlanao à la contrebasse. Ce n’est que huit ans plus tard que le batteur enregistre son deuxième album en leader, The Escape, suivi de Black Seeds en 2024, avec son quintet Directions constitué de Hermon Mehari à la trompette, Ricardo Izquierdo au saxophone ténor, Rob Clearfield au piano et Luca Fattorini à la contrebasse. Mais pour le concert au Nouveau Comptoir Sanz propose Speak, projet où il est seul, en combinaison de travail, face à sa batterie, ses accessoires et un pad de percussion.
 
Benjamin Sanz – Le Nouveau Comptoir – 23 octobre 2026 © PLM
 
« La zone » est construit autour de deux tableaux : le premier s’appuie sur des battements véloces réguliers sur les fûts, ponctuées de splash sur les cymbales et de tintinnabulements de la charleston. Les frappes serrées, puissantes et sèches de la batterie contrastent avec les stridences aériennes lancées par le pad. Le deuxième tableau, aux accents ethniques, est particulièrement entraînant avec une charleston inamovible et des alternances de heurts sourds sur les peaux et de motifs croisés. Sanz enchaîne le deuxième morceau, un rythme appris au Mali, mais qui rappelle aussi le gwo ka guadeloupéen. Le batteur précise d’ailleurs qu’il s’est inspiré d’échantillons enregistrés par Sonny Troupé au boula. Tandis que le pad diffuse un bourdonnement lointain, Sanz joue d’abord dans tous les sens sur des coupelles, collier de grelots… puis installe un riff dansant hypnotique, très Africain, qu’il émaille de roulements furieux, bruitages percussifs et autres fracas de cymbales. Le troisième morceau s’appuie sur un grondement en arrière-plan et le va-et-vient lancinant de deux archets frottés sur la bordure du fût d’une caisse claire, ponctués de craquements, déflagrations, crissements et pêches, dans une ambiance quasiment méditative. Le set se conclut sur un morceau de bravoure. Après un fourmillement de cliquetis parsemés de coups mats de la grosse caisse, le batteur stabilise la cadence et fait virevolter les roulements d’une peau à l’autre. Dans le deuxième mouvement Sanz joue sur un décalage des plans rythmiques et des phrases dansantes. Un riff de basse sert de carrure aux crépitements des cymbales, détonations de la grosse caisse, explosions des toms et fracas de la caisse claire. Avec l’aide du pad il intercale également trois lignes mélodiques aigrelettes et incongrues, qui ressemblent à des indicatifs de jeux vintage. Le bouquet final est foisonnant à souhait !

Dans chacun de ces feux d’artifice rythmiques, le plus souvent luxuriants, mais sans démonstration futile, Sanz réussit la gageure de raconter des histoires pour le moins cocasses !


Flocon Volcan
Camille Maussion


Entre le Nefertiti 4tet avec Delphine Deau au piano, Pedro Ivo Ferreira à la contrebasse et Pierre Demange à la batterie, Mamie Jotax, son duo avec la saxophoniste Carmen Lefrançois, Abysskiss, un quartet avec le guitariste Pierre Tereygeol, l’euphoniumiste Victor Auffray et le percussionnise Illya Amar, et les formations de Lisa Cat-Berro, Mohamed Abozekry et François Corneloup, Camille Maussion est présente sur de multiples fronts. Sans oublier une discographie en leader déjà bien remplie avec un dixième opus à venir le 29 janvier 2027 : Flocon Volcan.

Pour Flocon Volcan Maussion réunit la chanteuse Célia Forestier, le claviériste Clément Mérienne, le violoncelliste Clément Petit et le batteur Maxime Rouayroux. Le programme du concert au Nouveau Comptoir s’articule autour de huit compositions signées Maussion.
 
Célia Forestier, Maxime Rouayroux, Clément Petit & Clément Mérienne
Le Nouveau Comptoir – 23 octobre 2026 © PLM

Après un démarrage abrupt du saxophone soprano et du violoncelle à l’unisson, « Tout va bien, c’est une coccinelle » s’égaye dans une profusion de phrases staccato qui s’intercalent dans des mouvements plus acrobatiques les uns que les autres. Au milieu de ces pirouettes sonores saccadées, le soprano et la voix lancent en chœur des petites lignes mélodiques véloces, soulignées par le synthétiseur. Le chorus de Maussion alterne étirements et courses rapides sur une rythmique heurtée et touffue et des accords vaporeux. Soutenue par la voix de Forestier la musique se tend et le soprano part dans des embardées débridées.

Le quintet enchaîne sans transition avec « Jeannette mon amour », en hommage à la grand-mère de Maussion. La voix aérienne, les courbes sinueuses du violoncelle à l’archet, les volutes du soprano, les inflexions cristallines du synthé et la batterie en suspension plantent un décor nostalgique. Le chorus de Petit se pare de teintes extrême-orientales, avant que Rouayroux ne fasse crépiter subtilement ses carillons, colliers de grelots, coupelles diverses, puis tout son set, sur les textures futuristes de Mérienne. Avec la reprise du thème par le soprano et le violoncelle, Forestier chante un air en anglais aux intonations pop. Le morceau se conclut dans une ambiance mystérieuse et minimaliste.

Pour l’introduction « Du coin de l’œil », Maussion joue a capela un série de boucles nerveuses, bientôt démultipliées par le synthé comme un bourdonnement d’insectes. Comme dans « Tout va bien, c’est une coccinelle », les voix de Maussion, Forestier et Petit se croisent, se superposent, ricochent et se répondent dans un mouvement haletant, porté par les frappes puissantes de Rouayroux et les nappes de sons synthétiques de Mérienne. Une authentique bande-son pour station spatiale en déroute ! Le violoncelle, le synthé et la batterie partent ensuite dans un trio musclé entre électro, noise et rock prog… Maussion calme le jeu avec un passage mélodico-rythmique apaisé, mis en relief par une sonorité veloutée, un léger vibrato et une batterie tout en retenue. Mais quand Forestier, Petit et Mérienne rejoignent leurs acolytes, la pression monte d’un cran et « Du coin de l’œil » se densifie d’autant plus brutalement que Maussion part en free, jusqu’à ce qu’une valse chaloupée vienne s’immiscer au beau milieu de ce maelstrom sonore… « Du coin de l’œil » est un véritable morceau-mozaïque.
 
Maussion dédie « Île flottante » à « toutes les personnes chères à nos cœurs qui ne sont plus là ». Dès les premières notes du violoncelle à l’archet, du synthé et des vocalises qui jouent une pédale en alternance, sur laquelle le ténor vient poser son souffle, le ton est donné : grave et majestueux. La batterie reste en suspension et, sur fond d’orgue, le violoncelle déroule une mélodie triste, aux allures d’ode funèbre. Le ténor et la voix prennent la suite avec des contrepoints intenses sur une rythmique quasiment baroque. « Île flottante » évolue ensuite crescendo emporté par le flux monumental et émouvant du quintet.

Camille Maussion – Le Nouveau Comptoir – 23 octobre 2026 © PLM
 
Inspiré du travail de la peintre Fabienne Verdier, « Et si c’était la nuit » commence dans un mode bruiteur : pizzicato sombre du violoncelle entrecoupé de formules brèves, percussions éparses, souffles, craquements, frottements, crissements, notes ténues et tenues… Les courts motifs mélodiques et doux du ténor, les contre-chants du violoncelle, le clapotis des percussions, les vocalises alanguies et l’orgue dans le lointain donnent au morceau l’allure d’une farandole lente et mystérieuse.

Changement de décor avec « Red Balloon ». Sur un rythme entraînant presque punk, Forestier entame une chanson festive et déjantée, portée par la batterie puissante, l’ostinato du violoncelle et les bruitages du synthé. Cette atmosphère survoltée est interrompue brièvement par les ondulations poétiques du ténor, sur un chœur aérien de vocalises et de synthé, une batterie légère et un violoncelle dansant.

Avant de conclure le concert avec « Yootsie » (orthographe approximative…) et visiblement marquée par les événements récents, Maussion cite Gilles Deleuze : « Le pouvoir exige des corps tristes. Le pouvoir a besoin de tristesse parce qu'il peut la dominer. La joie, par conséquent, est résistance, parce qu'elle n'abandonne pas. » Après un démarrage langoureux, entre les sifflements de Forestier et Rouayroux, l’unisson de Maussion et Petit et les nappes sonores de Mérienne, le climat change brutalement : la batterie lance un rythme grondant et les voix partent en zigzags avant de s’assagir aussi vite, pour mieux repartir. Le morceau est une succession de moments solennels, avec le ténor et les vocalises qui tournoient sous les accords imposants du synthé, et d’échanges vifs et inspirés entre les cinq musiciens, qui maintiennent une haute tension constante.

En rappel Maussion et son équipe proposent « Océan ». Le thème méditatif que le ténor pousse petit à petit vers une transe free semble flotter sur un abysse de bruitages expressifs : les vocalises obscures de Forestier se réverbèrent dans le lointain, les cordes frappées ou frottées de Petit paraissent énigmatiques, Mérienne projette des sons sombres et profonds et les percussions de Rouayroux fusent dans toutes les directions. Le mouvement d’ensemble s’amplifie et pousse le ténor à se déchaîner...

A la fois limpide et recherchée, la musique de Maussion jaillit, impétueuse, audacieuse et protéiforme. Pour compléter les mots de Deleuze qui résument parfaitement Flocon Volcan : « La joie en tant que puissance de vie, nous emmène dans des endroits où la tristesse ne nous mènerait jamais. »