Le 23 octobre 2026 le Nouveau Comptoir propose deux concerts de
haut vol : le solo Speak de Benjamin Sanz puis Flocon
Volcan, un projet de
Camille Maussion en quintet.
Le
Nouveau Comptoir
Formé
en 2001 par Sophie Gastine et Pierre Fischer, Musiques
au Comptoir a programmé des concerts de jazz, de musiques du monde
et de musiques improvisées pendant vingt-quatre ans au Comptoir
Halle Roublot à Fontenay-sous-Bois. Las de se battre pour des
financements de plus en plus aléatoires, le couple jette l’éponge
en juin 2025. Une nouvelle équipe décide de relever le défi et
lance le Nouveau Comptoir autour de Géraldine Aliberti-Ivañez
et Ludovic Laurent-Testoris de VIVANT!e, de Danièle
Gambino, programmatrice et directrice artistique indépendante,
et d’Emilie Joseph-Edouard Houdebine de Traffix Music. Romy Desprez, régisseur de la Halle Roublot, assure un trait
d’union entre l’ancienne et la nouvelle équipe.
C’est
avec la fête de la musique 2026 que commencent les premiers concerts
du Nouveau Comptoir, avant de reprendre à partir de septembre avec
le festival Jazz sur Seine – Shamane, Sanz, Maussion et Nit And
Dogs –, des résidences – collectif Pégazz & l’Hélicon,
Ève Risser –, mais aussi une ouverture vers d’autres
musiques – L’Orchestre du Nouveau Monde.
Il ne reste plus qu'à souhaiter que ce lieu formidable puisse continuer à bercer les oreilles du public encore longtemps !
Speak
Benjamin
Sanz
En
2012 Benjamin Sanz sort Mutation majeure,
premier disque sous son nom, avec Rasul Siddik à la
trompette, Boris Blanchet au saxophone ténor, Matthieu
Jérôme au piano et Idriss Mlanao à la contrebasse. Ce
n’est que huit ans plus tard que le batteur enregistre son deuxième
album en leader, The Escape, suivi de Black Seeds en
2024, avec son quintet Directions constitué de Hermon Mehari
à la trompette, Ricardo Izquierdo au saxophone ténor, Rob
Clearfield au piano et Luca Fattorini à la contrebasse.
Mais pour le concert au Nouveau Comptoir Sanz propose Speak,
projet où il est seul, en combinaison de travail, face à sa
batterie, ses accessoires et un pad de percussion.
« La
zone » est construit autour de deux tableaux : le premier
s’appuie sur des battements véloces réguliers sur les fûts,
ponctuées de splash sur les cymbales et de tintinnabulements de la
charleston. Les frappes serrées, puissantes et sèches de la
batterie contrastent avec les stridences aériennes lancées par le
pad. Le deuxième tableau, aux accents ethniques, est
particulièrement entraînant avec une charleston inamovible et des
alternances de heurts sourds sur les peaux et de motifs croisés.
Sanz enchaîne le deuxième morceau, un rythme appris au Mali, mais
qui rappelle aussi le gwo ka guadeloupéen. Le batteur précise
d’ailleurs qu’il s’est inspiré d’échantillons enregistrés
par Sonny Troupé au boula. Tandis que le pad diffuse un
bourdonnement lointain, Sanz joue d’abord dans tous les sens sur
des coupelles, collier de grelots… puis installe un riff dansant
hypnotique, très Africain, qu’il émaille de roulements furieux,
bruitages percussifs et autres fracas de cymbales. Le troisième
morceau s’appuie sur un grondement en arrière-plan et le
va-et-vient lancinant de deux archets frottés sur la bordure du fût
d’une caisse claire, ponctués de craquements, déflagrations,
crissements et pêches, dans une ambiance quasiment méditative. Le
set se conclut sur un morceau de bravoure. Après un fourmillement de
cliquetis parsemés de coups mats de la grosse caisse, le batteur
stabilise la cadence et fait virevolter les roulements d’une peau à
l’autre. Dans le deuxième mouvement Sanz joue sur un décalage des
plans rythmiques et des phrases dansantes. Un riff de basse sert de
carrure aux crépitements des cymbales, détonations de la grosse
caisse, explosions des toms et fracas de la caisse claire. Avec
l’aide du pad il intercale également trois lignes mélodiques
aigrelettes et incongrues, qui ressemblent à des indicatifs de jeux
vintage. Le bouquet final est foisonnant à souhait !
Dans
chacun de ces feux d’artifice rythmiques, le plus souvent
luxuriants, mais sans démonstration futile, Sanz réussit la gageure
de raconter des histoires pour le moins cocasses !
Flocon
Volcan
Camille
Maussion
Entre
le Nefertiti 4tet avec Delphine Deau au piano, Pedro
Ivo Ferreira à la contrebasse et Pierre Demange à la
batterie, Mamie Jotax, son duo avec la saxophoniste Carmen
Lefrançois, Abysskiss, un quartet avec le guitariste Pierre
Tereygeol, l’euphoniumiste Victor Auffray et le
percussionnise Illya Amar, et les formations de Lisa
Cat-Berro, Mohamed Abozekry et François Corneloup,
Camille Maussion est présente sur de multiples fronts. Sans
oublier une discographie en leader déjà bien remplie avec un
dixième opus à venir le 29 janvier 2027 : Flocon Volcan.
Pour
Flocon Volcan Maussion réunit la chanteuse Célia
Forestier, le claviériste Clément Mérienne,
le violoncelliste Clément Petit et le batteur Maxime
Rouayroux. Le programme du concert au Nouveau
Comptoir s’articule autour de huit compositions signées Maussion.
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| Célia Forestier, Maxime Rouayroux, Clément Petit & Clément Mérienne Le Nouveau Comptoir – 23 octobre 2026 © PLM |
Après
un démarrage abrupt du saxophone soprano et du violoncelle à
l’unisson, « Tout va bien, c’est une coccinelle »
s’égaye dans une profusion de phrases staccato qui s’intercalent
dans des mouvements plus acrobatiques les uns que les autres. Au
milieu de ces pirouettes sonores saccadées, le soprano et la voix
lancent en chœur des petites lignes mélodiques véloces, soulignées
par le synthétiseur. Le chorus de Maussion alterne étirements et
courses rapides sur une rythmique heurtée et touffue et des accords
vaporeux. Soutenue par la voix de Forestier la musique se tend et le
soprano part dans des embardées débridées.
Le
quintet enchaîne sans transition avec « Jeannette mon amour »,
en hommage à la grand-mère de Maussion. La voix aérienne, les
courbes sinueuses du violoncelle à l’archet, les volutes du
soprano, les inflexions cristallines du synthé et la batterie en
suspension plantent un décor nostalgique. Le chorus de Petit se pare
de teintes extrême-orientales, avant que Rouayroux ne fasse crépiter
subtilement ses carillons, colliers de grelots, coupelles diverses,
puis tout son set, sur les textures futuristes de Mérienne. Avec la
reprise du thème par le soprano et le violoncelle, Forestier chante
un air en anglais aux intonations pop. Le morceau se conclut dans une
ambiance mystérieuse et minimaliste.
Pour
l’introduction « Du coin de l’œil », Maussion joue a
capela un série de boucles nerveuses, bientôt démultipliées par
le synthé comme un bourdonnement d’insectes. Comme dans « Tout
va bien, c’est une coccinelle », les voix de Maussion,
Forestier et Petit se croisent, se superposent, ricochent et se
répondent dans un mouvement haletant, porté par les frappes
puissantes de Rouayroux et les nappes de sons synthétiques de
Mérienne. Une authentique bande-son pour station spatiale en
déroute ! Le violoncelle, le synthé et la batterie partent
ensuite dans un trio musclé entre électro, noise et rock prog…
Maussion calme le jeu avec un passage mélodico-rythmique apaisé,
mis en relief par une sonorité veloutée, un léger vibrato et une
batterie tout en retenue. Mais quand Forestier, Petit et Mérienne
rejoignent leurs acolytes, la pression monte d’un cran et « Du
coin de l’œil » se densifie d’autant plus brutalement que
Maussion part en free, jusqu’à ce qu’une valse chaloupée vienne
s’immiscer au beau milieu de ce maelstrom sonore… « Du coin
de l’œil » est un véritable morceau-mozaïque.
Maussion
dédie « Île flottante » à « toutes les personnes
chères à nos cœurs qui ne sont plus là ». Dès les
premières notes du violoncelle à l’archet, du synthé et des
vocalises qui jouent une pédale en alternance, sur laquelle le ténor
vient poser son souffle, le ton est donné : grave et
majestueux. La batterie reste en suspension et, sur fond d’orgue,
le violoncelle déroule une mélodie triste, aux allures d’ode
funèbre. Le ténor et la voix prennent la suite avec des
contrepoints intenses sur une rythmique quasiment baroque. « Île
flottante » évolue ensuite crescendo emporté par le flux
monumental et émouvant du quintet.
Inspiré
du travail de la peintre Fabienne Verdier, « Et si
c’était la nuit » commence dans un mode bruiteur :
pizzicato sombre du violoncelle entrecoupé de formules brèves,
percussions éparses, souffles, craquements, frottements,
crissements, notes ténues et tenues… Les courts motifs mélodiques
et doux du ténor, les contre-chants du violoncelle, le clapotis des
percussions, les vocalises alanguies et l’orgue dans le lointain
donnent au morceau l’allure d’une farandole lente et mystérieuse.
Changement
de décor avec « Red Balloon ». Sur un rythme entraînant
presque punk, Forestier entame une chanson festive et déjantée,
portée par la batterie puissante, l’ostinato du violoncelle et les
bruitages du synthé. Cette atmosphère survoltée est interrompue
brièvement par les ondulations poétiques du ténor, sur un chœur
aérien de vocalises et de synthé, une batterie légère et un
violoncelle dansant.
Avant
de conclure le concert avec « Yootsie » (orthographe
approximative…) et visiblement marquée par les événements
récents, Maussion cite Gilles Deleuze : « Le pouvoir
exige des corps tristes. Le pouvoir a besoin de tristesse parce qu'il
peut la dominer. La joie, par conséquent, est résistance, parce
qu'elle n'abandonne pas. » Après un démarrage langoureux,
entre les sifflements de Forestier et Rouayroux, l’unisson de
Maussion et Petit et les nappes sonores de Mérienne, le climat
change brutalement : la batterie lance un rythme grondant et les
voix partent en zigzags avant de s’assagir aussi vite, pour mieux
repartir. Le morceau est une succession de moments solennels, avec le
ténor et les vocalises qui tournoient sous les accords imposants du
synthé, et d’échanges vifs et inspirés entre les cinq musiciens,
qui maintiennent une haute tension constante.
En
rappel Maussion et son équipe proposent « Océan ». Le
thème méditatif que le ténor pousse petit à petit vers une transe
free semble flotter sur un abysse de bruitages expressifs : les
vocalises obscures de Forestier se réverbèrent dans le lointain,
les cordes frappées ou frottées de Petit paraissent énigmatiques,
Mérienne projette des sons sombres et profonds et les percussions de
Rouayroux fusent dans toutes les directions. Le mouvement d’ensemble
s’amplifie et pousse le ténor à se déchaîner...
A
la fois limpide et recherchée, la musique de Maussion jaillit,
impétueuse, audacieuse et protéiforme. Pour compléter les
mots de Deleuze qui résument parfaitement Flocon
Volcan : « La
joie en tant que puissance de vie, nous emmène dans des endroits où
la tristesse ne nous mènerait jamais. »

