13 avril 2020

Jazz before Jazz 2 – Live At Opera Underground - Mario Stantchev et Lionel Martin

En mars 2016, Mario Stantchev et Lionel Martin sortaient le remarquable Jazz Before Jazz, consacré à la musique du pianiste et compositeur américain Louis Moreau Gottschalk (1829 – 1869), l’un des précurseurs du ragtime. Au fil des années et des concerts le duo a raffermi ses liens avec le répertoire de Gottschalk et s’est décidé à publier un enregistrement sur le vif, réalisé à Lyon dans le cadre de la programmation de l’Opera Underground, le 17 mai 2019. Le disque sort en vinyl chez Ouch ! Records et en digital et en cd chez Cristal Records. A noter le graphisme coloré de Valentine Dupont, un masque bariolé stylisé, qui orne la pochette, comme sur la plupart des disques du duo.

Stantchev et Martin reprennent neuf morceaux de Gottschalk qui figurent sur le premier opus de Jazz Before Jazz. Comme souvent, les versions enregistrées en concert sont plus longues que les prises en studios, pour le plus grand plaisir des oreilles ! Les mélodies de Gottschalk ont beaucoup de charme (« Souvenir de la Havane ») et fleurent bon le parfum des Caraïbes (« Bamboula ») ou de l’Amérique du sud (« Manchega »). Stantachev et Martin rajoutent des couleurs bluesy (« Le bananier »). La plupart des morceaux swinguent (« Marche des Gibaros ») et dansent (« La Savane ») avec énergie (« Le bananier »). Les deux musiciens fonctionnent par questions – réponses (« Manchega »), échanges rythmiques tendus (« La Savane »), dialogues lyriques (« Romance cubaine »), contre-chants brillants (« Bamboula »)… Stantchev glisse des passage de ragtime (« Marche des Gibaros », « Souvenir de La Havane »), maintient une pulsation enlevée avec des pompes (« Le bananier »), des lignes en walking (« La Savane »), des ostinatos (« Bamboula ») et des motifs touffus (« Riot »). Ses chorus empruntent aussi bien à la tradition du Vieux Carré (« Marche des Gibaros ») qu’à la musique du début du vingtième (« Riot »). Martin part volontiers dans des escapades free (« Manchega ») souvent aériennes, avec des phrases sinueuses au soprano (« Saouvenir de La Havane »). Son « Invocation », véritable cri du corps, ne peut pas laisser de marbre ! Tout comme le monologue incandescent en souffle continu dans la « Romance cubaine ».

Jazz before Jazz 2 – Live At Opera Underground confirme la modernité de l’œuvre de Gottschalk et le plaisir d’écouter Stantchev et Martin sculpter cette matière sonore avec une pertinence rare.


Le disque

Jazz Before Jazz 2 – Live At Opera Underground
Lionel Martin & Mario Stantchev
Mario Stantchev (p) et Lionel Martin (ss, ts).
Cristal Records
Sortie le 27 mars 2020

Liste des morceaux

01. « Marche des Gibaros » [Souvenir de Porto Rico] (7:00).
02. « Manchega » (5:32).
03. « Invocation » (1:55).
04. « La savane » [Ballade créole] (7:58).
05. « Souvenir de La Havane » (4:32).
06. « Souvenir de La Havane, Part 2 – Riot » (3:30).
07. « Bamboula, Pt. 2 » [Romance cubaine] (9:11).
08. « Le bananier » (6:50).
09. « Bamboula » [Danse nègre] (3:37).

Tous les morceaux sont signés Gottschalk.

Música Sin Fin - Mario Stantchev

Premier disque entièrement en solo de Mario Stantchev, Música Sin Fin sort en avril 2019 chez Cristal Records. Le répertoire compte douze courtes pièces, toutes écrites par le plus bulgare des pianistes lyonnais (et réciproquement). Dans son panthéon, Stantchev invite Olivier Messiaen, Giuseppe Verdi (et la diva Alice Gulipian), Gabriel Fauré, Claude Debussy… mais peut-être aussi Eugène Ionesco (« Joke (La Leçon) »), Jeanne Moreau (« La Tricoteuse »), Georges Moustaki (« L’Ambassadeur ») et Krzysztof Komeda (« Le Départ ») ?

Tout commence par un « Epilogue » mystérieux qui oppose subtilement des accords, graves et puissants, à un thème-riff de cinq notes, dans les aigus... Des mélodies finement ciselées (« L’Ambassadeur »), attachantes (« La Tricoteuse »), lyriques (« Elégie »), solennelles (« Música Sin Fin ») : les pièces s’inscrivent dans la continuité de la musique classique du vingtième sans pour autant oublier les blue notes (« Short Story V »). Stantchev s’accompagne d’ostinatos (« Rockefeller : une belle âme (kaori) »), de lignes sobres (« L’Ambassadeur »), de motifs chaloupés (« La Tricoteuse ») et autres pédales (« Música Sin Fin »)... Pour pimenter son discours, le pianiste varie les rythmes (le passage latino dans « Le Départ », la valse du « Requiem ») et les intensités sonores (« Short Story V »). Sinueux et sophistiqués, les développements évoquent bien sûr l’impressionnisme (« En écoutant la Traviata (Alice) »), mais aussi la chanson (« Elégie »), le cinéma (« Música Sin Fin »), voire Erik Satie et son humour (« Joke (la leçon) » avec la citation de « Frères Jacques »).

Musica sin fin est un récital subtil et rythmé à mettre dans toutes les oreilles !

Le disque

Música Sin Fin
Mario Stantchev
Mario Stantchev (p)
Cristal Records
Sortie le 19 avril 2019

Liste des morceaux

01. « Epilogue » (2:32).
02. « Rockefeller : une belle âme (Kaori) » (2:26).
03. « Joke (la leçon) » (1:26).
04. « Messiaen In The Sky » (3:06).
05. « L’Ambassadeur » (2:49).
06. « Le Départ » (3:15.
07. « La Tricoteuse » (4:04).
08. « En écoutant la « Traviata » (Alice) » (2:46).
09. « Short Story V » (2:26).
10. « Élégie » (2:12).
11. « Requiem » (3:36).
12. « Música Sin Fin » (4:46).

Tous les morceaux sont signés Stantchev.

Be Jazz For Jazz – Madness Tenors

En 2014 Lionel Martin rencontre le saxophoniste George Garzone au festival bulgare de Stara Zagora. Décision est prise de monter un quintet sur le modèle du célèbrissime Tenor Madness qui réunit, en 1956, Sonny Rollins, John Cotrane, Red Garland, Paul Chambers et Philly Joe Jones.

En février 2017, avec Mario Stantchev au piano, Benoît Keller à la contrebasse et Ramón López à la batterie, Martin et Garzone sortent Be Jazz For Jazz – anagramme de Jazz Before Jazz – chez Cristal Records. Au programme, trois morceaux de Martin (« Awo », « Plus Plus » et « Sadness »), deux de Garzone (« Fox in the Wood » et « Hey Open Up »), un de Stantchev (« Nobody’s Perfect ») et deux cosignés des deux compères de toujours, Martin et Stantchev (« A Bacchus » et « On the Phone »).

Vu le quintet, la musique ne peut qu’être virulente... Les ténors et le soprano guerroient à coups de phrases violentes, le piano se rue dans les mêlées avec vigueur, la contrebasse arbitre les joutes avec puissance et la batterie met de l’huile sur le feu à grand renfort de frappes touffues ! Du free ethnique poly-rythmique et foisonnant d’« Awo » à la ballade intimiste et tendue, « On The Phone », les cinq musiciens en décousent : un « Plus Plus », d'abord d'une nervosité rollinsienne, sur un rythme des îles ponctué de « Salt Peanuts », puis libre à souhait ; l'orientalisant « Nobody’s Perfect » s'enfonce bientôt dans une jungle sauvage ; mystérieux et emphatique, « Sadness » se déroule en contrepoints étirés ; « Fox in The Wood » et ses hurlements rappellent un hymne aylérien ; chauffé à blanc, l’orchestre développe « Hey Open Up » à un rythme effréné ; avec ses walking et chabada, « A Bacchus » revient à un hard-bop musclé.

Be Jazz For Jazz est tout sauf sage, mais plus on est de fous, plus on s’amuse !...

Le disque

Be Jazz For Jazz
Madness Tenors
Lionel Martin (ss, ts), George Garzone (ts), Mario Stantchev (p), Benoit Keller (b) et Ramón López (d).
Cristal Records
Sortie le 27 février 2017

Liste des morceaux

01. « Awo », Martin (9:02).
02. « Plus Plus », Martin (3:41).
03. « Nobody’s Perfect », Stantchev (5:42).
04. « Sadness », Martin (5:30).
05. « Fox in the Wood », Garzone (7:45).
06. « Hey Open Up », Garzone (3:17).
07. « A Bacchus », Stantchev & Martin (5:44).
08. « On the Phone », Stantchev & Martin (5:41).

01 avril 2020

A la découverte de Gabriel Midon

Après Gabriel Midon 4tet, en 2017, et King of Panda, en 2018, le contrebassiste Gabriel Midon s’apprête de sortir Imaginary Stories en mai 2020. L’occasion de partir à la découverte de ce musicien, entendu, entre autres, aux côtés de Faïz Lamouri, Anurag Naidu, Jozef Dumoulin, Sam Tessier...


La musique

J’ai étudié le piano classique au conservatoire de Strasbourg, mais un soir, je suis tombé par hasard sur Jazz 6, l'émission de Philippe Adler. Un concert y était diffusé et j'ai été choqué au plus profond de moi même : je ne comprenais ni le rythme, ni la mélodie, j'étais perdu... Et je me souviens encore très bien de cette sensation ! Je jouait déjà quelques accords de blues au piano, mais ce que j'écoutais là n'avait aucun sens… Je me suis dis qu'il fallait que je comprenne comment fonctionnait cette musique étrange ! Plus tard, j'ai découvert qu'il s'agissait du quartet de Charlie Haden... C’est comme ça que j’ai commencé le piano jazz au conservatoire. En parallèle j’apprenais aussi le saxophone alto et la basse électrique… Puis je suis passé au saxophone soprano et au trombone, le temps d’une saison, pour finir par la contrebasse, que j’ai apprise au Centre des Musiques Didier Lockwood !… Le choix de l’instrument a été très compliqué !



De manière générale, j’ai d’abord été influencé par Thelonious Monk, John Coltrane et Chick Corea. Puis sont venus Brad Mehldau, Hermeto Pascoal et Django Bates. Côté contrebassistes, Larry Grenadier et Joe Sanders sont mes principales références.


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? Cette capacité à réinventer une musique au moyen de l'improvisation, en fonction du contexte de vie dans lequel nous évoluons... Et aussi un vaste monde à explorer !

Pourquoi la passion du jazz ? Grâce à l'improvisation, le jazz permet aux musiciens de toucher à quelque chose d'intime et de sincère. Quand nous improvisons ensemble sans se connaître, avec une grande connivence, un lien se crée entre nous, peut-être éphémère, mais très fort.

Où écouter du jazz ? En soirée, seul, ou avec quelques amis, mais en étant attentif et sans rien faire d'autre !

Comment découvrir le jazz ? Si vous êtes un curieux avide et compulsif : fouinez, fouillez, autant que possible ! Sinon, commencez avec les grands chanteurs, puis Miles Davis, Bill Evans, Charlie Parker, Monk (toujours !)...

Une anecdote autour du jazz ? Miles qui détestait la façon dont Monk accompagnait...


Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais une pieuvre,
Si j’étais une fleur, je serais une orchidée,
Si j’étais un fruit, je serais un fruit à pain,
Si j’étais une boisson, je serais un grand Petrus,
Si j’étais un plat, je serais un plateau de fruits de mer version XXL,
Si j’étais une lettre, je serais B,
Si j’étais un mot, je serais nyctalope,
Si j’étais un chiffre, je serais 12,
Si j’étais une couleur, je serais fuchsia,
Si j’étais une note, je serais Db.


Les bonheurs et regrets musicaux

La réussite, je l'assimile aux moments musicaux que je partage et à leur intensité. Récemment, j'ai le souvenir d'un concert au 38 Riv' avec Edouard Monnin au piano et Thomas Delor à la batterie : nous avons joué un set avec une telle connectivité... Nous étions littéralement en transe, c'était fantastique !

Je pense que je me suis efforcé d’oublier les regrets... Pour, justement, ne rien regretter ! (Rires).


Sur l’île déserte…

Quels disques ? L'album de 1982, Hermeto Pascoal & Grupo, que je viens de redécouvrir... Winter Truce (and Homes Blaze) de Bates, un Live at The Village Vanguard de Mehldau

Quels livres ? Celui que je lis en ce moment : Entrer dans une pensée de François Jullien et une nouvelle de Stefan Zweig.

Quels films ? Cohérence de James Ward Byrkit et un film de Martin Scorsese.

Quelles peintures ? František Kupka, Fernand Léger et Edward Hopper.

Quels loisirs ? Un jeu d'échec, une corde à sauter et une canne à pêche !


Les projets

Aujourd'hui je prépare la sortie de mon album Imaginary Stories, prévue au mois de mai. Quant à demain, j’ai un projet de disque en trio saxophone – contrebasse – batterie. Et je profite de ces temps de confinement pour en finaliser le répertoire...




Trois vœux…

1. Que tout le monde agisse avec bon sens ! Un sens commun universel à tous... Loin du narcissisme, de la peur, de la jalousie et de tous les autres maux de ce siècle !

2. Que le jazz continue d'exister à jamais…

3. Jouer dans le monde entier la musque que j'aime avec les musiciens que je préfère !