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28 novembre 2018

Un autre nord à l’Institut Finlandais


Situé en plein cœur de Paris dans un ancien cinéma rénové par Juhani Pallasmaa et inauguré en 1990, l’Institut Finlandais de Paris propose des expositions, des conférences, des spectacles, des concerts…

Le 14 novembre 2018 le trio du pianiste Aki Rissanen investit l’Institut Finlandais pour présenter Another North, paru en novembre 2017 chez Edition Records. Passé l’accueil sympathique, auquel s’ajoute un verre de bienvenue, nous voilà dans la grande salle lumineuse de l'Institut où se tient le concert. « Là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté » : grandes baies vitrées élégantes, hauteur sous plafond imposante, tableau monumental signé Renata Jakowleff, mobilier scandinave épuré, minimalisme raffiné de la rénovation réalisée par Joanna Laajisto et Pekka Littow en 2018... Si nous ajoutons l’absence de scène, de sonorisation et la proximité des instruments, toutes les conditions pour une écoute comme à la maison sont réunies !

Encore peu connu en France, Rissanen est pourtant passé par le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris après avoir suivi une formation classique en Finlande. Il a en outre glané des deuxièmes prix de soliste aux concours du festival de jazz de Montreux et à celui de Jazz à La Défense... Rissanen a ensuite étudié sept ans le jazz à la célèbre Sibelius Academy d’Helsinki. Le pianiste compte six disques sous son nom, dont deux avec son trio, chez Edition Records : Amorandom, publié en 2016, et Another North. Comme Rissanen, le contrebassiste Antti Lötjönen et le batteur Teppo Mäkynen sortent également de la Sibelius Academy, mais leur carrière est davantage centrée sur la scène finlandaise.


Johanna Råman, la nouvelle directrice de l’Institut Finlandais, présente le lieu et laisse Charles Gil, qui a organisé la tournée de Rissanen en Europe, annoncer le concert. Le trio enchaine d’abord deux morceaux tirés d’Amorandum, « Pulsar » et « For Jimmy Giuffre », puis joue l’« Etude 5: Arc-en-ciel Reimagined » de Györgi Ligeti et « Hubble Bubble », tous les deux au répertoire d’Another North. Suivent « Moro, lasso ! Al mio duolo », dix-septième madrigal du sixième livre de Carlo Gesualdo et « Blind Desert », lui aussi au programme d’Another North. En bis, le trio joue un air traditionnel (?) finlandais.

Dès les premières notes, la complicité des trois musiciens est palpable et c’est d’autant mieux que le développement des morceaux est complexe : des passages contemporains laissent place à des parties bop, avant de revenir à de la musique postmoderne ; une profusion de percussions sur un accompagnement minimaliste prolonge des phrases élégantes en notes à notes, elles-mêmes nées de mouvements arpégés sinueux ; une walking et un chabada alternent avec des crépitements contemporains ; de la musique répétitive se substitue à une ambiance quasiment latino… Mélange de fougue (« Etude 5: Arc-en-ciel Reimagined »)  et de subtilité  (« Moro, lasso ! Al mio duolo »), le drumming de Mäkynen est particulièrement agréable. Constamment aux aguets, il répond au quart de tour aux propositions de ses compères (« Blind Desert »). La belle sonorité boisée de la contrebasse met en relief les lignes précises et mélodieuses de Lötjönen, sur tout l’ambitus de l’instrument (« Hubble Bubble ») ou ses motifs sobres (« Etude 5: Arc-en-ciel Reimagined »), voire ses ostinatos entêtants (« Blind Desert »). Quant à Rissanen, il laisse beaucoup d’espace à ses compagnons (« Pulsar ») tout en démontrant une variété de jeu impressionnante : boucles répétitive et trumpet style (« For jimmy Giuffre »), cellules enchevêtrées (« Etude 5: Arc-en-ciel Reimagined »), malice be-bop (les citations du « Bud’s Bubblle » de Bud Powell qui servent de fil conducteur à « Hubble Bubble »), développement mélodique ingénieux (« Moro, lasso ! Al mio duolo »), voire lyrique (le bis), avec, toujours, en filigrane, un esprit musique contemporaine qui bouscule les codes (« Blind Desert »).




Visiblement heureux de jouer ensemble, le trio communique son plaisir à la salle. D’autant plus que Rissanen prend la peine d’annoncer les morceaux en français avec une bonne dose d’humour, jusqu’à lire le texte de « Moro, lasso ! Al mio duolo » :
« Je meurs, hélas ! dans mes tourments,
Qui pourra me rendre la vie ?
Ah ! Qu’ils me tuent, que nul ne me vienne en aide.
Ô douloureux sort :
Celle qui peut me donner vie, hélas ! me donne la mort ! »

Pétillante et inventive, la musique du trio de Rissanen mérite le détour et Another North est chaudement recommandé !

19 février 2020

Music Is Our Mistress - GRand Imperial Orchestra


En 2009, les saxophonistes Gérald Chevillon et Damien Sabatier, le contrebassiste Joachim Florent et le batteur Antonin Leymarie montent l’Impérial Quartet, suivi, en 2010, de l’Impérial Orphéon, avec Rémy Poulakis à l’accordéon. C’est finalement en 2013 que les cinq musiciens fondent le collectif Compagnie Impérial.

Les deux formations initiales ont donné naissance à d’autres projets tels que D&G, duo entre Chevillon et Sabatier, Impérial Pulsar, sextet composé de l’Impérial Quartet plus un duo de percussionnistes maliens formé d’Ibrahima Diabaté et d’Oumarou Bambara, et, en 2018, le GRand Impérial Orchestra – GRIO – qui sort son premier opus – Music Is Our Mistress – le 17 janvier 2020, sur le label du collectif.

Outre les quatre mousquetaires de l’Impérial Quartet, le GRIO s’appuie également sur Simon Girard au trombone, Fred Roudet et Aymeric Avice à la trompette et au bugle, et Aki Rissanen au piano. Florent signe des morceaux qui évoquent Johannesburg (« Hillbrow » est un quartier de la ville sud-africaine, souvent comparé à Harlem), l’artiste Frida Kahlo (« Frida Kahlo Love Song ») et la Camorra (« Gomorra Pulse »), plus « Linda Linda » (penchons pour « jolie » en espagnol... avec un jeu de mots sur Banda-Linda ?). Leymarie propose une chanson des cricket (« A cançao do grilo ») et un thème sur l’âme (« Anima » en italien, à moins évidemment que ce ne soit du portugais ou de l’espagnol…). Quant à Sabatier, il arrange deux chants traditionnels d’un peuple de la République Centrafricaine, les Banda-Linda.

Si le griot est une sorte de barde intimement lié à la tradition musicale africaine, GRIO n’a pas de « t » et cela fait toute la différence : ceux qui s’attendent à du jazz ethnique seront surpris… Certes GRIO fait appel à la polyrythmie en utilisant des cellules répétitives superposées, comme c’est souvent le cas dans les chants africains, mais la musique de GRIO se rapproche davantage du courant minimaliste et la texture sonore de « Gomorra Pulse » évoquera plutôt Terry Riley et consort que les musiques Gbaya du catalogue d’Ocora… Cela dit, Steve Reich a étudié les percussions africaines, La Monte Young a appris le chant hindou, Riley a fait un voyage initiatique en Inde, en Afrique et en Asie centrale… Evidemment, Music Is Our Mistress est aussi une référence directe à Music Is My Mistress, l’autobiographie de Duke Ellington. Et, en effet, la musique de l’orchestre est clairement expressive, voire expressionniste, à l’instar des barrissements du trombone dans « Hillbrow » ou du foisonnement des voix dans « Tchébou ganza tché gaté ». En ce sens, elle rappelle ça-et-là le style jungle du Duke, d’autant que la rythmique n’hésite pas à glisser des passages en walking et chabada (« Hillbrow ») ou carrément swing (« Gomorra Pulse ») et que, un peu comme chez Ellington, chaque tableau est un décor sur mesure pour les solistes. L’instrumentation de GRIO s’apparente également à celle d’une fanfare, section rythmique en moins, et les chœurs tonitruants (« Cult of Twins »), les voix des soufflants en contrepoints (« Gomorra Pulse »), les rythmes chaloupés (« Linda Linda »)… ne sont pas sans rappeler l’esprit des brass band. Mais la fanfare vire rapidement au free déchiré d’Albert Ayler (« A cançao do grilo ») ou aux hymnes dissonant d’ Ornette Coleman (« Anima »), et, en ce sens, elle est plus dans l’esprit du Willem Breuker Kollektief que d’un marching band néo-orléanais ! Même la musique de chambre du XXe s’invite au programme, dans le deuxième mouvement de « A cançao do grilo », quand Rissanen joue élégamment avec les silences avant que son ode ne soit soutenue majestueusement par les chœurs solennels des cuivres, les cymbales frémissantes et la contrebasse à l’archet.

Pour qui veut passer un bon moment, s’amuser et aller de surprises en surprises, Musique Is Our Mistress est tout indiqué : GRIO réussit le tour de force de distraire sérieusement !
  
Music Is Our Mistress
Grand Imperial Orchestra
Gérald Chevillon, Damien Sabatier (sax), Simon Girard (tb), Fred Roudet, Aymeric Avice (tp, bugle), Aki Rissanen (p), Joachim Florent (b) et Antonin Leymarie (d).
Compagnie Impérial
Sortie le 17 janvier 2020

Liste des morceaux

01. « Cult of Twins », trad. Banda-Linda & Sabatier (3:01).
02. « Hillbrow », Florent (6:31).
03. « A cançao do grilo », Leymarie (6:31).
04. « Frida Kahlo Song of Love », Florent (6:28).
05. « Gomorra Pulse », Florent (10:04).
06. « Anima », Leymarie (8:11).
07. « Linda Linda », Florent (5:38).
08. « Tchébou ganza tché gaté / Le sommeil droit »,  trad. Banda-Linda & Sabatier (7:21).