Théâtre Claude Debussy – Maisons-Alfort
Mardi 12 février 2019
Vive la France
Ou quand un Allemand, un Danois et un Français célèbrent la
chanson française… avec humour ! Personne n’en attendait moins de Das Kapital. Formé au début des années 2000 par le saxophoniste ténor Daniel Erdmann, le guitariste Hasse Poulsen et le batteur Edward Perraud, le trio compte neuf
disques à son actif : un coffret éponyme de quatre disques (Das Kapital
& Sons – 2005), All Gods Have Children
(Quark Records – 2006), Ballads &
Barricades (Quark Records – 2009), Wonderland
(Jazzwerkstatt – 2009), Conflicts &
Conclusions (Das Kapital Records – 2011), Loves Christmas (Das Kapital Records – 2012), Kind of Red (Label
Bleu – 2015), Eisler Explosion (Das
Kapital Records – 2015) et Vive la France
(Label Bleu – 2019). Le concert de Sons d’hiver à Maisons Alfort est l’occasion
de célébrer la sortie du dernier opus, le 25 janvier 2019…
Les notes du disque rappellent un bon mot de John Lennon – cité également par
Perraud pendant le concert – à qui l’on demandait ce qu’il pensait de la
musique pop française : « la même chose que la vin
anglais ! ». Das Kapital
enfonce le clou avec la conclusion de la Lettre
sur la musique française de Jean-Jacques
Rousseau, écrite en pleine querelle des bouffons, en 1753 : « […]
d’où je conclus que les Français n’ont point de musique et n’en peuvent avoir,
ou que, si jamais, ils en ont une, ce sera tant pis pour eux ». Le trio
iconoclaste s’amuse aussi du Vive la France
dans les illustrations de la pochette : sur la couverture, trois
cosmonautes plantent le drapeau français sur la lune et, à l’intérieur, une
photo satirique représente Erdmann déguisé en de Gaulle et Perraud en Napoléon,
qui entourent Poulsen en Louis XIV…
Le répertoire de Vive
la France se révèle un tantinet caustique en mélangeant des saucissons
classiques – la « Pavane pour une infante défunte » de Maurice Ravel, la
« Gymnopédie n° 1 » d’Erik
Satie, « La marche pour la cérémonie des Turcs » de Jean-Baptiste Lully et
« L’Arlésienne » de Georges
Bizet –, des morceaux insolites – « Le
vertigo, rondeau » de Joseph-Nicolas-Pancrace
Royer et « Les deux yeux bruns, doux flambeaux de ma vie » d’Antoine de Bertrand –, des rengaines de
variété – « Born To Be Alive » de Patrick Hernandez, « Comme d’habitude » de Jacques Revaux et Claude François, et « Ne me quitte pas », du plus belge
des artistes français, Jacques Brel
– et des chansons à texte familières – « Ma plus belle histoire
d’amour » de Barbara, « Le
temps ne fait rien à l’affaire » de Georges
Brassens et « La Mer » de Charles
Trenet. Pendant le concert, Das Kapital joue neuf des douze titres.
La soirée s’ouvre sur « La marche pour la cérémonie des
Turcs ». Le trio détourne cette composition un peu kitsch en lui ajoutant
un piment bruitiste free. Erdmann annonce ensuite le morceau d’« un musicien
philosophe » : né pour être vivant… Après un démarrage sur le
thème, le saxophone s’envole dans un tournoiement de bourdonnements aux accents
bluesy, exacerbés ensuite par la guitare électrique. Les boucles du ténor
servent de décor à « Comme d’habitude », exposé par Poulsen sur un
cliquetis percussifs. La guitare part dans un chorus aux sonorités acoustiques
vives et teintées de bop, tandis qu’Erdmann développe ses volutes dans une
veine plus free, puis, sur un rythme heurté, puissant et entraînant, Perraud
conclut cette ritournelle par un solo ébouriffant. Sur un balancement doux de
la guitare et de la batterie, le ténor expose la « Pavane pour une infante
défunte », que la guitare transforme en une ballade bien sentie, reprise dans
la même veine par le ténor. « L’histoire ne fait rien à l’affaire »
commence avec un mélange rythmique sourd, à base de pad, de grosse caisse et
autres peaux… Le refrain, joué à l’unisson par la guitare et le soprano, sert
de prétexte à un échange à bâton rompu captivant entre les trois musiciens, et prend
même bientôt des allures de course-poursuite, à grand renfort de chabada et de
walking. Une vibration de cymbales annonce « Ma plus belle histoire
d’amour », joué d’abord fidèlement par le ténor, sur un accompagnement aux
balais et des lignes d’accords élégants. Le trio dynamise ensuite le thème dans
un style tendu parsemé de dissonances. Après un « Vive la
transe » lancé par Perraud, Das Kapital se lance dans « Le
vertigo » de Royer : un morceau baroque, aux roulements appuyés, à la
mélodie entêtante et aux contrepoints vigoureux. C’est évidemment sur « Ne
me quitte pas » que se conclut le concert : riffs cristallins d’une
viole électrique (?), roulements profond de la batterie et vibrato fragile du
ténor pour exposer le refrain. Poulsen sort ensuite un archet pour développer
la mélodie dans une atmosphère médiéval, avant qu’Erdmann ne la traite dans un
free plutôt soft. En bis, Das Kapital met tout le monde d’accord avec « La
Mer » : bruitages maritimes de Perraud, accords nonchalants de
Poulsen et interprétation nostalgique d’Erdmann…
Vive la France est
un concert (et un disque) réjouissant dans lequel Das Kapital mélange musique
classique, free, musiques populaires, bop, blues… dans un cocktail jubilatoire de
dérisions et de sérieux !
Michel Portal & Joachim Kühn Duo
Joachim Kühn et Michel Portal ont de nombreux points
communs : virtuoses de la musique classique, ils font tous les deux partie
des figures historiques du free jazz européen. Marc Sarrazy raconte l’épopée du pianiste dans Joachim Kühn, une histoire du jazz moderne (Syllepse – 2003) et Vincent Cotro consacre de nombreuses
pages au clarinettiste dans Chants
Libres - Le Free Jazz en France,
1960-1975 (Outre-Mesure – 1999).
En plus de soixante ans de carrière, les deux artistes n’ont
finalement pas eu l’occasion de croiser leurs notes si souvent. En 1987, le
trio Kühn, Jean-François Jenny-Clark
et Daniel Humair invite Portal pour
plusieurs concerts, notamment au festival D’jazz à Nevers. Ils enregistrent
l’année suivante, avec Marc Ducret à
la guitare, 9.11 PM Town Hall à New
York. A l’instigation d’Humair, les deux hommes se retrouvent en 1997 sur Quatre fois trois. Puis Kühn convie Portal
pour Universal Time en 2002. Leurs
dernières rencontres commencent en 2016 avec le quintet d’Emile Parisien, dans lequel Kühn est au piano. Ils jouent
d’ailleurs le 29 janvier 2017 à Sons d’hiver…
Avec les trois rappels le duo ne joue pas moins de onze
morceaux dans un esprit de musique de chambre improvisée. La connivence entre
les deux musiciens est palpable au niveau de leurs interactions, des mimiques
du clarinettiste et de la maîtrise sereine qui se dégage de leur jeu. A son
habitude Portal est facétieux : quand il prend son saxophone alto, il
précise qu’il n’en a pas joué depuis vingt-cinq ans (de fait, on l’entend
rarement sur cet instrument) ; au deuxième rappel, il constate
qu’« il n’y a plus de partition » ; lors du choix des morceaux,
le clarinettiste soupire devant leur difficulté ; quand il veut jouer son
hommage à Ornette Coleman, avec qui
Kühn est l’un des rares pianistes à avoir joué, il se rend compte qu’il a
oublié la partition pour le saxophone alto et l’interprète donc à la clarinette
basse…
Kühn et Portal sont sur les mêmes longueurs d’ondes
musicales : les questions-réponses tombent sous le sens, les contrechants
semblent évidents, les dialogues, souvent intimes, paraissent limpides… En
bref, les discussions entre Portal et Kühn sont d’une subtilité captivante. La
construction des morceaux, autour de plusieurs tableaux, peut rappeler celle
d’une sonate. Tendues, modernes, dissonantes… et pourvues d’une certaine forme
de lyrisme, les mélodies évoquent la musique classique du début vingtième
(« In Town »), avec quelques incursions dans la musique contemporaine
(« Tutti no hystérique ») et plusieurs thèmes véloces, au parfum bop.
La main gauche de Kühn fait souvent office de basse, avec des lignes robustes,
des accords puissants, des motifs en balancier… et même quand elle s’associe
aux envolées de la main droite, elle garde toujours un zeste de swing, voire
des accents bluesy (« Tutii no hystérique ») sur lesquels Portal
rebondit, zigzague, virevolte, papillonne… dans des tourbillons contemporains
ou free.
Précision des échanges, clarté des propos et perfection des
sons : pour paraphraser Platon, la musique du duo Portal – Kühn « donne
une âme à nos cœurs et des ailes à la pensée ».