20 mars 2024

Conversation épistolaire – Patrick Chamoiseau & William Parker

En 2022, lors du festival Sons d’hiver, William Parker présente son projet Trail of Tears autour d’un épisode tragique de ’histoire : la déportation des Cherokees en 1838. Au même moment, Patrick Chamoiseau revient d’une expédition à la recherche de l’épave du navire négrier Leusden, qui a coulé en 1738 au large de la Guyane, avec six cent soixante quatre Africains prisonniers dans ses cales. Du 17 novembre 2021 au 6 octobre 2022, ces deux poètes – des notes ou des mots – ont échangé une correspondance, d’abord publiée sous forme de feuilleton sur le site du festival, puis regroupée par Alexandre Pierrepont dans Conversation épistolaire, sorti le 8 février 2024 chez Mazeto Square.

Avant d’aborder le contenu, parlons du contenant… Conversation épistolaire est une édition bilingue – Epistolary discussion. Les lettres de Chamoiseau ont été traduites par Ìyá Aláàșȩ et Nii Ayikwei Parkes et celles de Parker par Pierrepont. Imprimé au format B6+ (12,5 x 19,5 cm), le livre compte 142 pages, présentées sobrement, sans illustration. Chacun des deux épistoliers propose neuf lettres, mais Chamoiseau, avec vingt-huit feuillets, est plus disert que Parker et ses dix-huit feuilles. Côté style, les deux laissent libre court à leurs penchants poétiques, mais l’écriture de Parker est moins allégorique et fleurie que celle de Chamoiseau.

Les conversations des deux artistes évoquent leur vie quotidienne - et c'est aussi le charme d'une correspondance épistolaire - du temps qu’il fait à leurs problèmes de santé (Parker sera victime de plusieurs accidents cardio-vasculaires courant 2022), en passant par une tournée à Berlin, les lieux où ils vivent, la télévision, les repas de famille, le covid, les cours de musique au Bennington College... Et, au fil des lettres, les lecteurs croiseront pléthore de références, tels que Bob Kaufman, Edouard Glissant, Aimé Césaire, Jameel Moondoc, Billy Bang, Jacques Coursil, Guillaume Apollinaire, Louis Armstrong, Duke Ellington, Franck Sinatra, Alex Haley, Sammy Davis Jr, Dean Martin, Bing Crosby, Platon, Frank Lowe, Don Cherry, Alejandro Jodorowsky, Wadada Leo Smith, Oliver Lake, Marion Brown... Mais là n'est pas le centre des débats !

Dans sa première lettre (17 novembre 2021), Chamoiseau plante les bases de la relation avec Parker : « Nous sommes « frères-monde » ». Et tous les deux vivent en « état poétique qui est le propre des artistes [...] cette capacité à s’émerveiller de toutes choses ». Il raconte également la terrible histoire du Leusden. Visiblement ému par cette tragédie, Parker fait le parallèle avec le « cauchemar américain » et ses « réserves indigènes appelées HLM », pour conclure « croyez aux contes de fées, pas au capitalisme ! » (24 novembre 2021). L’esclavage – à tous les sens du terme – est évidemment au cœur des échanges entre les deux hommes. Comme quand, se référant à Edouard Glissant, Chamoiseau rappelle que « les paysages sont les seuls monuments » des esclaves. Quand elle débouche sur la situation du monde d’aujourd’hui, la discussion prend rapidement une tournure politique. Charmoiseau décrit une nouvelle forme d’aliénation : « nous sommes plongés dans une religion de marchés où la consommation, les capitaux et les marchandises ont désormais plus d’importance que le devenir humain », puis il fait le lien avec l’art qui peut être le salut de l’humanité, car « la créativité est essentielle pour un être humain » alors que la civilisation dans son état actuel l’entrave… (1 décembre 2021). Chamoiseau mentionne aussi le rôle vital du jeu car synonyme « de la joie, de l’allégresse, de l’enthousiasme, de la fuite, de l’inspiration, de la cassure et de la distorsion... ». C’est pour cela qu’il « aime bien aussi l’idée que l’on dise « jouer » de la musique » et il ferme la boucle avec la créativité en constatant que « créer, c’est fondamentalement jouer » (27 décembre 2021). Évoquant la mort de son frère en 1978 suite à l’abus de stupéfiants, Parker rappelle que la violence, la paupérisation, la guerre, la marginalisation… est partout (12 décembre 2021). Parker enfonce le clou en disant que « le super-capitaliste peut assumer désormais de proclamer qu’il aime faire de l’argent plus qu’il ne se soucie des gens » (1er mars 2022)... Mais, philosophe, il observe qu'« à ce jour, aucun mort n’est jamais revenu à la vie en en tuant un autre » (18 décembre 2021). Chamoiseau fait une constatation semblable à propos des Antilles : « nous sommes, comme partout ailleurs, frappés par le néolibéralisme qui, en plus de ses valeurs mortifères (consumérisme, compétition, profit à tous prix, croissance écocidaire) développe de très grandes précarités dans toutes les couches de la population ». (31 janvier 2022). Et, en plein covid, de faire cette remarque non dénuée d’ironie : « ici le virus envahit tout […] c’est un temps lent qui nous permet malgré tout d’échapper aux « temps morts » de la consommation capitaliste. Il y a du bien dans ce ralentissement » (20 janvier 2022)… 

Les deux artistes reviennent ensuite sur l’art car, comme l’énonce Parker, « l’une des principales leçons est de danser dans son imagination » et « je ne sais pas de quoi demain sera fait. […] Nous passons à la page suivante. Au moment où nous la tournons, elle est vierge » (9 septembre 2022). C’est pourquoi Chamoiseau ajoute que « la création artistique est très largement une affaire de courage face à l’inconnu » (6 octobre 2022). Et remplir ces pages vierges est un acte de création-construction de lendemains qui chantent. Enfin, les deux poètes donnent un rôle primordial à l’amour car « toute création est une manifestation de l’amour », comme nous le dit fort judicieusement Chamoiseau, qui conclut en beauté : « Pour que les peuples du monde vivent au mieux toutes les musiques sont nécessaires » (20 janvier 2022).

Il est toujours amusant de se plonger dans des interactions intimes et improvisées entre deux créateurs-poètes. Conversation épistolaire, avec ses messages humanistes, n'échappe pas à la règle.


Le livre


Conversation épistolaire
Patrick Chamoiseau et William Parker
12,5 x 19,5 cm – 142 pages
Mazeto Square
Sortie le 8 février 2024