14 mars 2020

Transcontinental Shajara

Au début des années 2010, le violoniste et chanteur Yann-Gaël Poncet monte le projet les Transcontinentaux (TNL’s) qui « se proposent d’aller à la rencontre musicale de l’autre, ouvrant un dialogue où on préserve et respecte ce qu’il est ».

Autour d’un noyau dur formé de Jean-Paul Hervé à la guitare et à la basse, Philippe Gilbert au saxophone et Olivier Genin à la batterie, Poncet invite d’autres artistes pour des échanges musicaux sur des thèmes variés. De 2011 à 2013, le premier programme, TNL Calypso, est consacré à la musique caribéenne. Gianti (voix et banjo), Rabat Holmes (voix et cajon), Ulysses Grant (voix et banjo), Claude Gomez (claviers) et deux saxophonistes du Conservatoire de Chambéry, Pierre-Marie Lapprand et Stanislas Oudin, sont de la partie. Entre 2014 et 2018, la deuxième création des Transcontinentaux, TNL Charango, se concentre sur les musiques de la minorité andine, avec la participation d’Oscar Miranda et de Sergent Garcia.

Pour TNL Shajara (2019 – 2021), Poncet fait appel au chanteur tunisien Mounir Troudi et au joueur de nay Mohamed Ben Salha. Dans TNL Shajara, l’arbre en arabe, Poncet renforce son message sur l’importance de « l’arbre, source de vie : symbole de lutte contre la désertification et du dialogue entre les hommes », en s’appuyant sur les photos et vidéos de Yann Arthus-Bertrand. Le disque sort le 7 février 2020 chez La compagnie du facteur soudain.

En quinze titres inédits, le sextet « essaie d’hurler le silence des arbres... ». Des sonorités éthérées (« Habib Errouh »), lointaines (« Houyam ») ou mystérieuses (« Shazarbre ») et des nappes de sons (« Al Foussoul Al Khamsa ») ou des effets électro stridents (« L’écorce de la peau ») plantent les décors de Transcontinental Shajara. La musique s’appuie sur une rythmique puissante (« La forêt brûle »), souvent foisonnante (« Fi Kol Khatwa ») et marquée par les poly-rythmes chers à l’Afrique du Nord (« L’oued »), mais toujours empreinte de rock (« Mesquina Shajara »), avec des lignes de basse lourdes (« Vent du sable ») et des riffs musclés (« Shazarbre »). Les ambiances évoquent évidemment la musique arabo-andalouse (« La forêt brûle »), en particulier quand le nay joue ses mélopées étirées (« Houyam ») ou que les modulations de la voix glissent de notes en notes (« L’horizon tremble ») dans des mouvements souvent solennels (« L’endroit d’où les rêves s’élancent »). Poncet et ses compères fusionnent allègrement jazz-rock et musique traditionnelle (« L’horizon tremble ») dans des atmosphères plutôt entraînantes (« Shazarbre ») et pimentées de touches folkloriques (« L’oued »). Troudi et Poncet alternent spoken words (« La forêt brûle »), chants aériens (« Mesquina Shajara »), vocalises sinueuses (« L’endroit d’où les rêves s’élancent ») et passages en voix de tête (« Fi Kol Khatwa »). Deux courts interludes mettent en scène des voix d’enfants sous forme de récitatif (« D’un autre effort ») et de contrepoints (« Ce qu’ils feraient ? ») et il va de soi que tous les textes de l’album relèvent de la poésie engagée.
Tels des troubadours du XXIe, avec leur jazz-rock ethnique, Poncet, Troudi et leurs compagnons portent haut et fort les couleurs de l’écologie. Les propos d’Aurélien Barrau dans Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité (pages 134 et 135) illustrent parfaitement le message de Transcontinental Shajara : « La forêt vaut en elle-même, par elle-même, pour elle-même. Elle n’est pas là pour recycler nos émissions de dioxyde de carbone. Elle n’est pas utile au monde, elle est le monde. »

Le disque

Transcontinental Shajara
Yann-Gaël Poncet (voc, vl), Philippe Gilbert (sax, effets), Jean-Paul Hervé (g, b) et Olivier Génin (d), avec Mounir Troudi (voc), Mohamed Ben Salha (nay) et Yann Arthus-Bertrand (photos).
Compagnie Le Facteur Soudain - CF SO10 / 2019/2
Sortie le 7 février 2020

Liste des morceaux

01. « La forêt brûle », Poncet & Troudi (4:45).
02. « Vent de sable », Gilbert, Poncet & Troudi (5:39).
03. « L’oued », Poncet & Troudi (4:59).
04. « Shazarbre », Gilber & Poncet (4:46).
05. « Fil Kol Khawa », Naceur Benaoun & Poncet (5:11).
06. « Habib Errouh »,Troudi & Ben Salha (3:07).
07. « Je suis la pluie », Poncet & Troudi (6:33).
08. « D’un autre effort », Poncet (0:15).
09. « Mesquina Shajara », Poncet & Troudi (3:56).
10. « L’endroit d’où les rêves s’élancent », Poncet (3:08).
11. « Ce qu’ils feraient ? », Poncet (0:27).
12. « L’écorce de la peau », Gilbert, Poncet & Troudi (4:45).
13. « Houyam », Troudi & Ben Salha (4:48).
14. « L’horizon tremble », Gilbert, Poncet & Troudi (4:15).
15. « Al Foussoul al Khamsa », Al Hallaj & Poncet (5:42).

08 mars 2020

Transition – Lands

Après Et Alors !?, disque en trio enregistré en 2007 sur le Petit Label, et Lumière sur la nuit, album en quartet publié en 2016 par Chanteloup Musique, le troisième opus du clarinettiste Marc Boutillot, Transition, sort le 21 février 2020, toujours chez Chanteloup Musique.

Pour ce nouveau projet musical, Boutillot s’appuie toujours sur le contrebassiste Philippe Monge (Rémy Gauche, Vincent Touchard…) et fait appel au claviériste Dexter Goldberg (Ricky Ford, Sangoma Everett, Benny Golson…) ainsi qu’au batteur Jean-Baptiste Perraudin (Olivier Calmel, Nico Morelli, Pascal Frémeaux…).

Hormis « Blackbird », le tube de John Lenon et Paul Mc Cartney, le quartet joue cinq titres de Boutillot et deux compositions cosignées avec Monge. Avec une alternance de spoken words et de chant éthéré, « Common Ground » navigue dans les eaux pop rock, tout comme « Blackbird » et son ambiance ténue. Les autres morceaux s’inscrivent davantage dans une lignée funky : ostinato (« L’envol ») et riffs entêtants (« Transition ») des claviers, aux sonorités vintage (« Nouveau départ ») ; lignes sourdes (« Paysage électrique »), motifs entraînants (« L’éveil des ombres ») et boucles dansantes (« Transition ») de la contrebasse ; pêches et roulements foisonnants (« I Am Your Son »), poly-rythmes sur une base binaire (« Paysage électrique ») et régularité dynamique sans faille (« Nouveau départ ») de la batterie ; swing vigoureux (« L’envol »), chorus virevoltant (« Blackbird ») et effets électro aux couleurs funk (« Transition ») des clarinettes.

Lands est un quartet punchy ! Dans Transition, Boutillot et ses compères s’aventurent sur les territoires d’un jazz-funk qui ne renie pas l’héritage bop.

Le disque

Transition
Lands
Marc Boutillot (Cl, bCl), Philippe Monge (voc, fl, b), Dexter Goldberg (kbd) et Jean-Baptiste Perraudin (d).
Chanteloup Musique
Sortie le 27 mars 2020

Liste des morceaux

01. « L’envol » (8:02).
02. « Paysage électrique » (9:41).
03. « Common Ground », Monge & Boutillot (6:47).
04. « I Am Your Son », Monge & Boutillot (5:09).
05. « Blackbird », John Lenon & Paul Mc Cartney (4:41).
06. « Transition » (8:28).
07. « L’éveil des ombres » (8:10).
08. « Nouveau départ » (8:56).

Tous les morceaux sont signés Boutillot, sauf indication contraire.

04 mars 2020

A la découverte de Yann-Gaël Poncet

Du conte pour enfants, La Fabrique des Nuages, aux Transcontinentaux, en passant par ses Chansons by YGP et le Jazz Quartet « S », le violoniste et vocaliste Yann-Gaël Poncet a choisi de mettre sa musique au service de ses causes : l’innovation musicale, la diversité des cultures, le respect de la planète et la langue française… Partons à la découverte de ce troubadour des temps modernes !


La musique

Je ne sais absolument pas pourquoi j’ai choisi le violon ! C’est sans doute une obsession d’enfance… En tous cas la légende familiale veut que j’ai réclamé un violon à deux ans et demi... dans une famille où personne ne joue de musique ! Et j’ai la chance d’avoir une voix… différente : très aiguë et cristalline. Elle s’est vite imposée comme un moyen d’expression remarquable.

J’ai appris le violon classique au conservatoire jusqu’à seize ans, puis j’ai arrêté, à la grande déception du directeur qui pensait faire de moi un concertiste... Certainement à cause de ma répulsion pour le solfège qui m’ennuyait à mourir ! Mais aussi parce que, sans doute fort naïvement, la musique me semblait être l’ultime moyen – ou peut-être le seul à l’époque – pour s’exprimer, bousculer les idées, révéler des messages... en combinant émotion et raison. Je brûlais intérieurement ! J’ai donc continué mon chemin en autodidacte… Et rapidement, attiré par l’ailleurs, j’ai pris la route pour l’Inde, où j’ai étudié la musique carnatique, puis les Etats Unis, l’Amérique Latine etc.


Yann-Gaël Poncet (c) YGP
J’ai toujours composé et improvisé au violon, et peu à peu les mots ont pris leur place au milieu de tout ça, comme une réponse à tout ce que je ne pouvais supporter. J’ai découvert le jazz avec Kind of Blue et, d’une certaine manière, je m’y suis trouvé chez moi !… Au passage, en 2007, quand je suis monté sur les planches de Jazz à Vienne aux côtés de Laurent Cugny et David Lynx, le directeur de mon ancien conservatoire m’a envoyé ce texto très touchant : « je suis fier de toi, tu fais maintenant parti des grands »… Pourtant, comme me l’a dit un jour Cugny, qui m’a fait travailler une dizaine d’années, je ne suis « qu’à moitié de la maison »… Je ne suis pas un gardien du temple ! Pour moi, le jazz c’est la liberté, le rébellion… Une musique sans frontière et sans tabou… Une colère sophistiquée ! Mais il ne faut jamais oublier d’où l’on vient, car je pense qu’un propos artistique tire aussi sa force de la conscience profonde qu’un artiste peut avoir de ses origines. D’ailleurs, pour ma part, j’ai puisé mon inspiration chez Jacques Brel, Maurice Ravel, Miles Davis, Franz Schubert, John Scofield, Bill Frisell, Dmitri Chostakovitch, Charles Mingus, Thelonious Monk, Keith Jarrett, Jean-Luc Ponty, Dominique Pifarély, Eivind Aarset...


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? L’expression de soi en sons... Une immense connivence… L’improvisation...

Pourquoi la passion du jazz ? C’est une révolution permanente !

Où écouter du jazz ? En concert… En concert… Et encore en concert !

Comment découvrir le jazz ? Faire écouter plusieurs fois « Gone, Just Like a Train »… Une méthode plusieurs fois éprouvées ! 

Une anecdote autour du jazz ? Davis qui dit : « pourquoi jouer autant de notes quand il suffit de jouer les bonnes ? ».


Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais un cheval ou une corneille noire
Si j’étais une fleur, je serais une pensée,
Si j’étais un fruit, je serais une noix,
Si j’étais une boisson, je serais un vin rouge de Bourgogne ou d’Arbois,
Si j’étais un plat, je serais une salade verte agrémentée de noix, de pommes et d’une belle sauce moutarde,
Si j’étais une lettre, je serais un YPar habitude !
Si j’étais un mot, je serais réconciliation,
Si j’étais un chiffre, je serais 17,
Si j’étais une couleur, je serais orange,
Si j’étais une note, je serais la quarte… 


Les bonheurs et regrets musicaux

Après un concert de mon quartet « S » – avec Vincent Lafont aux claviers, Jean-Paul Hervé à la guitare et Philippe Pipon Garcia à la batterie un jeune homme est venu me trouver pour me dire plusieurs choses très touchantes et il a fini par : « je repars sans colère »… Cette expérience pourrait résumer mon approche : une démonstration par la sensibilité... La libération des émotions, des idées, des liens…

En 2007, Celui qui dit qui est m’a balayé de la scène de la chanson car l’album a été jugé trop clivant... J’y abordais notamment des sujets sur le climat et l’instrumentalisation des religions... Je n’ai pas compris qu’on ne me comprenne pas ! En fin de compte les événements de 2011 ont mis tout le monde d’accord… J’aurais dû m’accrocher davantage. Finalement j’ai rebondi à l’étranger, avec les Transcontinentaux. Mais la première partie n’est pas terminée pour autant…


Sur l’île déserte…

Quels disques ? Le Concerto pour violon n° 1 de Chostakovitch par David Oistrakh, Kind of Blue de Davis (for ever…), Gone, Just Like a Train de Frisell, le Concerto pour la main gauche en ré majeur de Ravel par Hélène Grimaud et Still Live de Jarrett.

Quels livres ? La Vie secrète des arbres de Peter Wohllebenn, La nouvelle grille dHenri Laborit, Quand les animaux et les végétaux nous inspirent d’Emmanuelle Pouydebat, La Maison et le Monde de Rabindranath Tagor, L’Idiot de Fiodor Dostoïesvski et des recueils de contes…

Quels films ? Aie ! Je ne sais pas !...

Quelles peintures ? Les Quais de Paris à Rouen d’Albert Marquet, presque tout de José de Ribera, Au fond du Ravin de Paul Cezanne, Cheval turc dans une écurie de Théodore Géricault, Eugène Delacroix

Quels loisirs ? Un violon pour jouer, un cheval pour galoper dans la forêt (car il faudra me trouver une île avec de la forêt…) et un maillot de bain pour nager...





Les projets

L’art n’est qu’une façon d’être et de changer le monde. C’est la face irrépressible de la conscience qui fait surface, en désordre, brutalement... et auquel l’artiste donne une forme... Nous, les humains, nous sommes totalement fous, nous le savons mais… Peut-être suis-je ridicule, ou dingue, ou les deux, mais je dors déjà trop mal pour ne rien faire ! Alors j’essaie de faire, à ma mesure, par tous les moyens qui sont les miens...

Je veux donc développer toujours plus le Grand Shajara… Un projet composé du TNL Shajara, du Tronc Sonné – une installation sonore –, de La Fabrique de Nuages, un spectacle de sensibilisation à la question environnemental pour les enfants, et des Causeries, à l’adresse des Lycéens... Tout cela pour rencontrer et sensibiliser toujours plus de jeunes et participer, à ma mesure, au nécessaire changement de notre rapport à l’environnement.

Il y a aussi mon quartet S qui travaille sur la lenteur et l’expressivité... Deux qualités dont nous avons tellement besoin à grande échelle… Nous sortirons un album dans l’année qui vient.

Et à terme, j’aimerais également revenir sur mon répertoire à texte…


Trois vœux…

1. Je rêve d’un nouvel état de conscience pour les générations à venir. Puisque nos enfants sont plus âgés que nous, génétiquement, je souhaite qu’ils deviennent autre chose que des brutes en costard.

2. Que les pingouins envahissent les continents et vomissent des tonnes de plastique sur les pompes cirées de nos dirigeants !

3. Que les femmes prennent le pouvoir. Je ne dis pas que ce serait mieux… mais nous savons déjà où vont les sociétés dirigées par les hommes.


19 février 2020

Music Is Our Mistress - GRand Imperial Orchestra


En 2009, les saxophonistes Gérald Chevillon et Damien Sabatier, le contrebassiste Joachim Florent et le batteur Antonin Leymarie montent l’Impérial Quartet, suivi, en 2010, de l’Impérial Orphéon, avec Rémy Poulakis à l’accordéon. C’est finalement en 2013 que les cinq musiciens fondent le collectif Compagnie Impérial.

Les deux formations initiales ont donné naissance à d’autres projets tels que D&G, duo entre Chevillon et Sabatier, Impérial Pulsar, sextet composé de l’Impérial Quartet plus un duo de percussionnistes maliens formé d’Ibrahima Diabaté et d’Oumarou Bambara, et, en 2018, le GRand Impérial Orchestra – GRIO – qui sort son premier opus – Music Is Our Mistress – le 17 janvier 2020, sur le label du collectif.

Outre les quatre mousquetaires de l’Impérial Quartet, le GRIO s’appuie également sur Simon Girard au trombone, Fred Roudet et Aymeric Avice à la trompette et au bugle, et Aki Rissanen au piano. Florent signe des morceaux qui évoquent Johannesburg (« Hillbrow » est un quartier de la ville sud-africaine, souvent comparé à Harlem), l’artiste Frida Kahlo (« Frida Kahlo Love Song ») et la Camorra (« Gomorra Pulse »), plus « Linda Linda » (penchons pour « jolie » en espagnol... avec un jeu de mots sur Banda-Linda ?). Leymarie propose une chanson des cricket (« A cançao do grilo ») et un thème sur l’âme (« Anima » en italien, à moins évidemment que ce ne soit du portugais ou de l’espagnol…). Quant à Sabatier, il arrange deux chants traditionnels d’un peuple de la République Centrafricaine, les Banda-Linda.

Si le griot est une sorte de barde intimement lié à la tradition musicale africaine, GRIO n’a pas de « t » et cela fait toute la différence : ceux qui s’attendent à du jazz ethnique seront surpris… Certes GRIO fait appel à la polyrythmie en utilisant des cellules répétitives superposées, comme c’est souvent le cas dans les chants africains, mais la musique de GRIO se rapproche davantage du courant minimaliste et la texture sonore de « Gomorra Pulse » évoquera plutôt Terry Riley et consort que les musiques Gbaya du catalogue d’Ocora… Cela dit, Steve Reich a étudié les percussions africaines, La Monte Young a appris le chant hindou, Riley a fait un voyage initiatique en Inde, en Afrique et en Asie centrale… Evidemment, Music Is Our Mistress est aussi une référence directe à Music Is My Mistress, l’autobiographie de Duke Ellington. Et, en effet, la musique de l’orchestre est clairement expressive, voire expressionniste, à l’instar des barrissements du trombone dans « Hillbrow » ou du foisonnement des voix dans « Tchébou ganza tché gaté ». En ce sens, elle rappelle ça-et-là le style jungle du Duke, d’autant que la rythmique n’hésite pas à glisser des passages en walking et chabada (« Hillbrow ») ou carrément swing (« Gomorra Pulse ») et que, un peu comme chez Ellington, chaque tableau est un décor sur mesure pour les solistes. L’instrumentation de GRIO s’apparente également à celle d’une fanfare, section rythmique en moins, et les chœurs tonitruants (« Cult of Twins »), les voix des soufflants en contrepoints (« Gomorra Pulse »), les rythmes chaloupés (« Linda Linda »)… ne sont pas sans rappeler l’esprit des brass band. Mais la fanfare vire rapidement au free déchiré d’Albert Ayler (« A cançao do grilo ») ou aux hymnes dissonant d’ Ornette Coleman (« Anima »), et, en ce sens, elle est plus dans l’esprit du Willem Breuker Kollektief que d’un marching band néo-orléanais ! Même la musique de chambre du XXe s’invite au programme, dans le deuxième mouvement de « A cançao do grilo », quand Rissanen joue élégamment avec les silences avant que son ode ne soit soutenue majestueusement par les chœurs solennels des cuivres, les cymbales frémissantes et la contrebasse à l’archet.

Pour qui veut passer un bon moment, s’amuser et aller de surprises en surprises, Musique Is Our Mistress est tout indiqué : GRIO réussit le tour de force de distraire sérieusement !
  
Music Is Our Mistress
Grand Imperial Orchestra
Gérald Chevillon, Damien Sabatier (sax), Simon Girard (tb), Fred Roudet, Aymeric Avice (tp, bugle), Aki Rissanen (p), Joachim Florent (b) et Antonin Leymarie (d).
Compagnie Impérial
Sortie le 17 janvier 2020

Liste des morceaux

01. « Cult of Twins », trad. Banda-Linda & Sabatier (3:01).
02. « Hillbrow », Florent (6:31).
03. « A cançao do grilo », Leymarie (6:31).
04. « Frida Kahlo Song of Love », Florent (6:28).
05. « Gomorra Pulse », Florent (10:04).
06. « Anima », Leymarie (8:11).
07. « Linda Linda », Florent (5:38).
08. « Tchébou ganza tché gaté / Le sommeil droit »,  trad. Banda-Linda & Sabatier (7:21).