Malgré les vicissitudes de l’industrie du disque, Jazz Village reste un label dynamique qui continue de sortir à un rythme régulier des disques d’un éclectisme de bon aloi : ceux de d’Ahmad Jamal ou de Rabih Abou-Khalil, aussi bien que de l’Orchestre National de Jazz ou d’Omar Sosa. L’occasion de passer en revue quatre nouveautés sorties depuis février.
Heavens – Amadeus & The Duke – Raphaël Imbert
Après avoir appris en autodidacte le saxophone,Raphaël Imbert intègre le Conservatoire de Marseille, dont il sort avec un premier prix. En 1996, il fonde l’Hemlé Orchestra et l’Atsas-Imbert avec Emile Atsas, Vincent Lafont et Jean-Luc Difraya. Au début des années 2000, Imbert fait des recherches sur la musique sacrée dans le jazz. Dès lors il compose et travaille abondamment avec des ensembles de musique de chambre, des orchestres (Nine Spirit) et différentes formations : le sextet Newtopia Project, Brotherhood Consort, Sixtine Group…
Cinq ans après le succès de Bach – Coltrane, Imbert sort Heavens – Amadeus & The Duke. Comme l’indique son nom, cette fois, le projet d’Imbert tourne autour de la musique de Wolfgang Amadeus Mozartet de Duke Ellington, avec huit thèmes tirés d’Ellington, six de Mozart et quatre d’Imbert. Pour Ellington, le saxophoniste a puisé dans les trois Concert of Sacred Music, mais aussi dans les suites Such Sweet Thunder (inspirée par William Shakespeare), Deep South Suite etBlack And Tan Fantasy. Il reprend également un morceau de The Duke Plays Ellington et du duo avec Louis Armstrong. Côté Mozart, Imbert pioche dans les quatuors, le Quintette Stadler, les lieder et les motets.
Pour traiter ce répertoire, Imbert s’est entouré de membres du Collectif Nine Spirit : Marion Rampal au chant, Thomas Weirich à la guitare et aux platines, Simon Sieger au piano, à l’orgue ou au trombone, André Rossi au piano ou à l’orgue, Pierre Fénichel à la contrebasse, Jean-Luc Difraya à la batterie et au chant, Florent Héauà la clarinette et Vussa Vequi à a batterie. La couleur musique de chambre est assurée par le Quatuor Manfred : Marie Béreau et Luigi Vecchioni aux violons, Emmanuel Haratyk à l’alto et Christian Wolffau violoncelle.
Rapprocher Mozart et Ellington a du sens : ce sont deux créateurs incontournables dans l’histoire de la musique ; ils appartiennent chacun aux périodes dites « classiques » de leur musique respective ; si l’orchestre est certainement leur terrain de jeu de prédilection, ils n’en restent pas moins des figures majeures de « la musique de chambre » ; prolifiques, ils ont composé une multitude de « standards » tous plus joués les uns que les autres ; ce sont également deux compositeurs mondains qui ont connu le succès de leur vivant…
Pas question pour Imbert et ses compères de mélanger les deux mondes : Amadeus reste Mozart et The Duke, Ellington ! Le nonette et le quatuor évitent l’écueil du crossover de mauvais goût et de la guimauve, trop souvent l’apanage des accompagnements écrits pour les cordes. Les interprétations du « Quintette avec clarinette, K. 581 : Allegretto con variazioni », « A Cenar Teco », « Das Lied der Trennung, K. 519 »… sont fidèles aux originaux. Quand la section rythmique et les solistes de Nine Spirit entrent en jeu, c’est toujours avec une extrême subtilité, comme, par exemple, la mélodie superposée sur la fugue dans « Zwei geharnischte Männer ». Même approche avec Ellington : l’interprétation swing très Cotton Club (« Dancers In Love ») ou le style jungle (« Such Sweet Thunder »), se mêle à des échanges contemporains ; quasiment parti d’un ragtime, « Happy Go Lucky Local / The Beautiful American » fait un crochet du côté du be-bop, avant de terminer free ! Imbert se sert habilement des contrastes de sonorités entre la section rythmique, les cordes, le saxophone et la voix : avec ses effets dirty et ses vocalises, la version de « Black And tain Fantasy » est particulièrement expressive ; la majesté du quatuor sert à merveille « Les Dissonances, K. 465 » de Mozart ou « Praise God » d’Ellington ; le saxophone saute d’une ambiance orientale (« Ethiopi-K23 ») à un contrepoint raffinés (« My Love ») ou à des lignes élégantes (« Ave verum corpus, K. 618 ») en duo avec la voix… Chaque morceau apporte son lot de trouvailles !
Le choix des thèmes, l’esprit musique de chambre, la texture des sonorités et l’ingéniosité des arrangements font de Heavens – Amadeus & The Duke un disque brillant.
Le disque
Heavens – Amadeus & The Duke
Raphael Imbert Project
Raphaël Imbert (sax, b cl, p), Marion Rampal (voc), Thomas Weirich (g, platines), Simon Sieger (tb, p, org), André Rossi (p, org), Pierre Fénichel (b), Jean-Luc Difraya (d, voc) , Florent Héau (cl) et Vussa Vequi (d), avec le Quatuor Manfred : Marie Béreau (vl), Luigi Vecchioni (vl), Emmanuel Haratyk (a vl) et Christian Wolff (vcl).
Jazz Village – JV 570011
Sortie en février 2013.
Liste des morceaux
01. « Dancers In Love », Ellington (3:08).
02. « Such Sweet Thunder », Ellington 3:12).
03. « Quintette avec clarinette, K. 581: Allegretto con variazioni », Mozart (5:48).
04. « Das Lied der Trennung, K. 519 », Mozart (4:57).
05. « Ethiopi-K23 », Imbert (3:38).
06. « My Love », Ellington (2:42).
07. « Les Dissonances, K. 465 », Mozart (1:39).
08. « Introduction / Heaven », Imbert et Ellington (4:27).
09. « Zwei geharnischte Männer », Mozart (2:36).
10. « Black And Tan Fantasy », Ellington (4:24).
11. « A Cenar Teco », Mozart (4:31).
12. « Praise God », Ellington (3:21).
13. « Man Came To Jesus », Imbert (3:40).
14. « Happy Go Lucky Local / The Beautiful American », Ellington (4:59).
15. « New World A-Comin' », Ellington (1:37).
16. « Come Sunday », Ellington (4:30).
17. « Die Himmlischen », Imbert (4:08).
18. « Ave verum corpus, K. 618 », Mozart (4:48).
19. « My Love », Ellington (musical saw version) (Bonus Track) (2:29).
This Just In – Gilad Hekselman
Arrivé aux Etats-Unis en 2004,Gilad Hekselman est devenu rapidement le partenaire privilégié de nombreux musiciens de la scène new-yorkaise, de Chris Potter àAvishai Cohen en passant parJohn Scofield, Tigran Hamasyan ou Esperanza Spalding. En 2006, il sortSplitLife, en trio avec Joe Martin et Ari Hoenig, puis, en 2008, Words Unspoken, avec Martin, Marcus Gilmore et Joel Frahm. Hekselman rejoint Harmonia Mundi en 2011, pour Hearts Wide Open, enregistré avec Martin, Gilmore et Mark Turner. C’est avec le même quartet que le guitariste publie This Just In, en avril 2013
This Just In comprend huit morceaux séparés par cinq courtes transitions – les « Newsflawsh » - qui ressemblent à des jingle. Aux compositions de Hekselman s’ajoutent « Nothing Personal » du pianisteDon Grolnick et « Eye In The Sky », le tube de l’album éponyme du groupe de rock progressif The Alan Parsons Project.
Dans les deux premiers morceaux, la sonorité et le phrasé de Hekselman rappellent d’autant plus Kurt Rosenwickel que le guitariste a choisi Turner pour lui donner la réplique... Mais, dès « The Ghost Of The North », la personnalité du trio de Helkselman s’affirme avec une mélodie lente jouée sur des effets mystérieux et une batterie aux aguets. Les morceaux rapides commencent souvent par des unissons nerveux (« This Just In », « Nothing Personal »), la structure des morceaux privilégie davantage les interventions des solistes plutôt que la traditionnelle structure, thème – solos – thème, comme les interactions tournantes du trio dans « Above », le jeu de questions – réponses entre Turner et Hekselman dans « Nothing Personal », le guitariste développe les morceaux avec fluidité (« March Of The Sad », « Dreamers »)… Martin et Gilmore constituent une section rythmique à la fois enjouée (« March Of the Sad ») et légère (« Dreamers »). Les lignes modernes de la basse (« Above ») et la musicalité de la batterie (« Nothing Personal »), même dans les passages touffus (« Eye In The Sky »), assurent une pulsation constante (« This Just In »). Turner joue sur « This Just In », « Nothing Personal » et « This Just Out ». Le jeu de Turner va comme un gant à la musique d’Hekselman : une mise en place nette et précise, un souffle ferme, une sonorité métallique et un sens du discours très sûr.
Bien ancré dans le jazz actuel, Hekselman propose une musique dissonante et tendue, à la fois entraînante et libre, et This Just Inprouve que le guitariste a encore bien des choses à raconter !
Le disque
This Just In
Gilad Hekselman
Gilad Hekselman (g), Joe Martin (b) et Marcus Gilmore (d), avec Mark Turner (ts).
Jazz Village – JV 570013
Sortie en avril 2013.
Liste des morceaux
01. « Above » (7:38).
02. « Newsflash # 1 » (0:22).
03. « This Just In » (8:15).
04. « Newsflash # 2 » (0:51).
05. « The Ghost Of The North » (4:18).
06. « Newsflash # 3 » (0:35).
07. « March Of The Sad » (7:04).
08. « Newsflash # 4 » (0:15).
09. « Nothing Personal », Don Grolnick (7:56).
10. « Eye In The Sky », Alan Parsons & Eric Woolfson (5:06).
11. « Newsflash # 5 » (0:44).
12. « Dreamers » (5:49).
13. « This Just Out » (1:52).
Tous les morceaux sont signés Hakselman, sauf indication contraire.
Panamerican – Stéphane Huchard
Stéphane Huchard apprend d’abord la batterie avec le trio familial – son père est accordéoniste et son frère, pianiste – puis dans des groupes de rock. A quinze ans, il rejoint l’école Dante Agostini où il reste cinq ans. Par la suite il joue dans des contextes très variés, de l’Orchestre National de Jazz à Sanseverino, en passant par Andy Emler,Sylvain Luc, le Big Band Lumière de Laurent Cugny ou Romane. En 1999, Huchard sort Tribal traquenard, son premier disque en leader. Deux ans plus tard, c’est toujours chez Blue Note qu’il publieToutakoosticks. En 2005, pour Bouchabouches, le batteur passe chez Nocturne, mais c’est Such qui produit African Tribute To Art Blakey(2008).
En 2012, Huchard a enregistré Panamerican pour Jazz Village, avec un sextet de haut vol : Jim Bear aux claviers, Chris Cheek aux saxophones, Nir Felder à la guitare, Matt Penman à la contrebasse etMinino Garay aux percussions.
Huchard signe les neuf morceaux de Panamerican. Les titres de certaines compositions invitent à la danse : « Bancal Cha-Cha », « Boogaloo King », « Groovy Side » ou « Melodic City ». D’autres sont des hommages : « Happy New York », « Just An Herbie Vore » pourHancock, « El Minino » pour Garay, voire « Boogaloo King » en référence au Big Boogaloo d’Eric Legnini, qui a réalisé et mixéPanamerican.
Inutile de dire que Panamerican est placé sous le signe du groove. Avec sa frappe sèche, courte, rapide et souvent doublée, Huchard maintient son sextet constamment sous tension. Dès que le rythme s’emballe, le batteur fait balancer la musique (« Boogaloo King », « Happy New York »). Dans les ballades, il est volontiers lyrique (« El Minino ») et son chorus final (« Dream Solo ») est un exemple de musicalité sur les peaux. Le reste de la section rythmique est aussi efficace : riffs groovy et lignes sourdes de Penman, motifs entraînants de Garay et accords cadencés de Bear. Loin de prendre la vedette, Huchard laisse de l’espace à Cheek et Felder, voire Bear – chorus bien sentis au piano dans « El Minino » et au Fender Rhodes dans « Melodic City » ou « Happy New york ». Felder passe d’un solo dans un style fusion (« Groovy Side ») à une ligne souple (« Bancal Cha-Cha ») ou un chorus très acoustique et fluide (« Find A New World »). Quant à Cheek, il se montre tour à tour faussement nonchalant (« Sleepless », « just An Herbie Vore »), post-bop ascendant funky (« Bancal Cha-Cha »), nostalgique (au soprano dans « El Minino »), post-bop avec des touches orientales (« Happy NewYork »)…
Panamerican ne s’embarrasse pas de fioritures et swingue du début à la fin sur des rythmes vifs et des développements dansants et séduisants.
Le disque
Panamerican
Stéphane Huchard
Jim Beard (p, kbd), Chris Cheek (ts, ss), Nir Felder (g), Matt Penman (b), Minino Garay (perc) et Stéphane Huchard (d).
Jazz Village – JV 570019
Sortie en avril 2013.
Liste des morceaux
01. « Sleepless » (5:01).
02. « Groovy Side » (3:34).
03. « Just An Herbie Vore » (5:24).
04. « Boogaloo King » (3:55).
05. « Bancal Cha-Cha » (4:19).
06. « El Minino » (6:18).
07. « Find A New World » (5:04).
08. « Melodic City » (5:27).
09. « Happy New York » ( 4:15).
10. « Dream Solo » (1:50).
Tous les morceaux sont signés Huchard, sauf indication contraire.
Border-Free – Chucho Valdés
Fils du pianiste Bebo Valdés et de la pianiste et chanteusePilar Rodríguez, Chucho Valdés apprend évidemment le piano dès son plus jeune âge… Il poursuit au Conservatoire Municipal de Musique de La Havane. A quinze ans il monte son premier trio de jazz avecEmilio del Monte et Luis Rodríguez, puis il joue dans des hôtels, intègre l’orchestre de son père, fait partie de l’Orchestre Cubain de Musique Moderne sous la direction d’Armando Romeu et Rafael Somavilla et crée plusieurs groupes. En 1973, Valdés monte le groupe qui fera sa renommée : Irakere. Dans les années deux mille, il revient à des formats plus restreints, quartet ou quintet. En 2009, Valdés crée son label, Comanche (tout un symbole), qui sort Chucho’s Steps et, fin 2012,Border-Free.
En 2012, Valdés a formé un quintet avec deux figures clés de la scène cubaine : Dreiser Durruthy Bombalé aux bátas et le percussionnisteYarodly Bareu Robles. A leurs côtés, deux musiciens de la nouvelle vague cubaine : le contrebassiste Angel Gastón Joya Perellada et le batteur Rodney Barreto Illarza. Pour étoffer son combo, Valdés a également invité le trompettiste Reinaldo Melián Alvarez et le saxophoniste Brandford Marsalis, sur trois morceaux.
Côté répertoire, en dehors de « Tabú », un standard cubain composé par Margarita Lecuona et interprété Cuarteto Machin en 1934, les sept autres morceaux sont de Valdés. Comme souvent, il en profite pour rendre hommage à des êtres qui lui sont chers : « Bebo » pour son père, « Pilar » pour sa mère ou « Caridad Amaro » pour sa grand-mère, morceau qu’il avait déjà joué en 2001 pour le film Calle 54.
Les morceaux – autour de dix minutes – commencent le plus souvent par une introduction a capella de Valdés, ensuite le groupe part sur le thème, puis les solistes interviennent chacun à leur tour, avant une conclusion dont le format varie en fonction de l’ambiance : solo de congas dans « Congadanza », coda du piano dans « Afro-Comanche »…
Bombalé, Robles et Illarza constituent une véritable « machine de percussions latines » : superpositions rythmiques remarquables, régularité impeccable, son chaleureux, jeu démonstratif sans être étouffant, aisance polyrythmique infaillible… Perellada est un contrebassiste réellement impressionnant : la mise en place parfaite de ses lignes et riffs irréguliers apportent beaucoup de relief à tous les morceaux ; son solo véloce dans « Afro-Comanche » joue sur tout le registre de la contrebasse avec un à propos confondant et, dans « Pilar », il prend un chorus particulièrement émouvant ; quant à sa musicalité à l’archet, dans « Pilar », elle force le respect… Avec sa sonorité puissante et son phrasé be-bop latin jazz, Alvarez ajoute une touche éclatante, tandis que Marsalis se prête au jeu de la musique cubaine en jouant les chœurs et en prenant des chorus denses qui penchent davantage vers le post-bop que la salsa. Même s’il fait avant tout partie de la grande famille des pianistes de latin jazz, Valdés est capable de tout jouer, ou presque ! Dans ses solos, il incorpore toujours des phrases tirées de divers horizons : des musiques traditionnelles cubaines, bien sûr, mais aussi de la musique romantique (« Caridad Amaro »), du hard-bop (« Afro-Comanche »), de Johann Sebastian Bach et Miles Davis (« Pilar »), de la musique contemporaine et orientale (« Abdel »)…
De « Congadanza » à « Abdel », Border-Free revendique ses racines cubaines et les rythmes latinos inondent l’album de leur polyrythmies chatoyantes. Conga, boléro, son… musique classique européenne et jazz se mêlent dans un festival de notes joyeux et dansant !
Le disque
Border-Free
Chucho Valdés
Reinaldo Melián Alvarez (tp), Dreiser Durruthy Bombalé (bátas, voc), Chucho Valdés (p), Angel Gastón Joya Perellada (b, voc), Yarodly Bareu Robles (perc, voc) et Rodney Barreto Illarza (d, voc), avec Brandford Marsalis (ts, ss).
Jazz Village
Sortie en mai 2013.
Liste des morceaux
01. « Congadanza » (9:13).
02. « Caridad Amaro » (6:28).
03. « Tabú », Margarita Lecuona (9:50).
04. « Bebo » (7:49).
05. « Afro-Comanche » (11:55).
06 « Pilar » (10:08).
07. « Santa Cruz » (6:24).
08. « Abdel » (9:04).
Tous les morceaux sont signés Valdés, sauf indication contraire.