16 janvier 2019

Euforia – Adrien Brandeis

Après être passé par les conservatoires de Cagnes sur mer, puis de Nice, où il a étudié avec Robert Persi et Pierre Bertrand, le pianiste Adrien Brandeis s’installe à Paris. Il monte un quintet avec Joachim Poutaraud aux saxophones alto et soprano, Guillaume Leclerc à la basse, Philippe Ciminato aux percussions et Ludovic Guivach à la batterie.

Euforia, premier opus du pianiste, sort en octobre 2017. Les huit thèmes sont signé Brandeis. Des mélodies attrayantes (« Tamaris ») plutôt courtes (« Quatro ») et entraînantes (« Euforia »), sur des tumbaos enjoués (« La Sonrisa »), des boléros tranquilles (« Tamaris ») ou des ambiances néo-bop (« Fausse bonne humeur »), permettent au quintet de se promener joyeusement dans l’univers des musiques latines. La sonorité boisée des congas et les percussions de Ciminato se mêlent au drumming léger et souple de Guivarch pour dérouler des polyrythmies dansantes (« Satao »). Entre riffs entraînants, lignes émaillées de shuffle et contrechants adroits, Leclerc maintient une carrure solide (« Light On »). Quand le quintet se rapproche du bop, la section rythmique se lance dans une walking et un chabada efficaces, puis la batterie prend des stop-chorus mainstream (« Fausse bonne humeur »). Poutaraud passe d’un solo chaloupé (« Euforia ») ou d’envolées perçantes (« La Sonrisa ») au saxophone alto à des développements faussement placides (« Tamaris ») et des propos aigus (« Satao ») au soprano. Brandeis maitrise son langage latino sur le bout des doigts : suite d’accords (« Chestnuts »), lignes arpégées (« Euforia »), jeu à l’octave (« Quatro »), mélodie de salsero (« La Sonrisa »), ostinatos excitants (« Satao »)… Le pianiste s’aventure également dans le trumpet style (« Fausse bonne humeur »), un néo-bop tendu (« Light On ») ou un morceau qui marie subtilement lyrisme et dissonance, un peu à la manière de Bill Evans (« Tamaris »).

Euforia porte bien son titre : la musique de Brandeis navigue dans les eaux sud-américaines sous un soleil bop, avec allégresse et insouciance. 

14 janvier 2019

Electro jazz rock à La Maroquinerie…


Le 20 décembre 2018, Festen et Guillaume Perret enflamment La Maroquinerie. Les premiers célèbrent Inside Stanley Kubrick, sorti le 28 septembre. Perret présente Elevation, répertoire tiré de sa bande originale pour 16 levers de soleil, le film de Pierre-Emmanuel Le Goff sur le voyage dans l’espace de Thomas Pesquet.

Depuis 2003, en plein Ménilmontant, la Maroquinerie accueille toute sorte de concerts de musique indépendante. La programmation est certes davantage orientée pop, rock, rap, électro… que jazz, mais Trombone Shorty ou Jamie Cullum y a joué, et c’est également là que Festen et Perret ont décidé de se produire. A en croire l’affluence, ils ont bien fait : les quelques cinq cent places (debout) sont prises d’assaut par un public plutôt jeune et branché.


Inside Stanley Kubrick
Festen

En 2007, les frères Fleau, Damien le saxophoniste et Maxime le batteur, créent Festen avec Jean Kaspa aux claviers et Oliver Degabriele à la basse. Après un album éponyme en 2010, le quartet sort Family Tree en 2013, Mad Systems en 2015 et B Sides en 2016. Quant à Inside Stanley Kubrick il sort en septembre 2018 chez Laborie Jazz.

Le concert s’articule autour de six morceaux tirés d’Inside Stanley Kubrick, « Shadow Boxing » repris de B-Sides et une interprétation de « Deborah’s Theme », composé par Ennio Morricone pour Il était une fois l’Amérique.



Tout commence avec Ludwig van Beethoven et l’opéra Fidelio que Kubrick utilise dans Eyes Wide Shut (1999). La batterie touffue et puissante, la basse vrombissante, le clavier caverneux et le saxophone ténor lointain font monter la pression graduellement, dans une ambiance de rock progressif. Toujours dans l’emphase, Festen poursuit avec « Music For The funeral of Queen Mary », d’Henry Purcell, dans une version trapue plus proche de celle interprétée par Wendy Carlos avec son Moog pour Orange mécanique en 1972, que celle de Gustav Leonhardt et l’Orchestra Of The Age Of Enlightement… « Shadow Boxing » s’appuie sur une batterie foisonnante, une basse sourde et des contrechants entre le saxophone ténor et le piano électrique. Avec « Also Sprach Zarathustra », composition de Richard Strauss reprise par Kubrick pour 2001 l’Odyssée de l’espace en 1968, Festen joue le jeu du romantisme épique : sur une rythmique sombre et solennelle, le ténor étire la mélodie avec gravité. Pendant que le ténor tourne autour de « Deborah’s Theme », Kaspa, Degabriele et Freau impriment une cadence rock, avec des basses amplifiées. Dans « Spartacus », composé par Alex North en 1960 pour le film éponyme, un volume sonore énorme et un martèlement rythmique intense accompagnent le développement en suspension du saxophone ténor, qui parsème son discours d’accents orientaux. La sarabande de la onzième suite de Georg Friedrich Haendel, thème de Barry Lyndon (1975), met en relief le lyrisme tendu de rock de Festen. Le set s’achève sur « Overlook Hotel », évocation de Shinning (1980), qui mêle d’abord voix off et échanges minimalistes, avant de déboucher sur un rock costaud, accentué par les effets de shouter du ténor.

Le jazz rock de Festen déménage, invite à bouger, mélange violence et romantisme… un peu comme l’univers de Kubrick…




Elevation
Guillaume Perret

En 2012, Perret s’associe avec The Electric Epic, un power trio constitué de Jim Grandcamp à la guitare, Philippe Bussonnet à la basse et Yoann Serra à la batterie, et enregistre un album éponyme qui séduit John Zorn au point de le publier sur son label Tzadik. Guillaume Perret & The Electric Epic sortent ensuite Doors en 2013, puis Open Me en 2014. Ces disques jazz rock à forte tendance psychédélique, voire punk, marquent durablement la planète jazz pour leur originalité et leur intensité.

En 2016, changement de direction avec Free, album solo électro jazz rock dans lequel Perret se met en musique avec ses pédales, boîtiers, capteurs, pads et autre table de mixage… C’est sur le même principe que le saxophoniste compose la bande originale de 16 levers de soleil. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’il a décidé de former un quartet pour reprendre ce répertoire en concert, avant de l’enregistrer sur disque.

Perret a fait appel au claviériste Yessaï Karapetian (CNRR de Marseille, CNSMDP, Norayr Gapoyan…), au bassiste Julien Herné (CNRR de Nice et Toulon, Vincent Peirani, Pierrick Pedron, Axel Bauer, Nicolas Folmer, Ben L’oncle Soul, Corneille…) et au batteur Martin Wangermée (CNRR de Tourcoing, CDMDL, Sly Johnson, Mélissa Laveaux, Ouriel Ellert, Laurent Coulondre…).



Coiffure à la Johnny Depp, tatouages dans le vent, clous d’oreille et bague branchés, jean destroy, harangues amicales… Perret se présente sous les feux de la rampe comme une rock star à la coule. Omniprésent avec ses accessoires et, bien sûr, ses saxophones soprano et ténor, Perret privilégie avant tout le son du groupe pour forger une pâte sonore originale. Ritournelles lointaines ou phrases aériennes, légères comme des comptines ou solennelles comme des hymnes, les mélodies sont bien tournées. Elles servent de base à des ambiances souvent planantes – l’espace n’est pas loin – et hypnotiques, renforcées par de multiples effets électro : réverbération, échos, distorsion, saturation, bruitages – le décollage d’une fusée, des voix off… – nappes de sons synthétiques etc. Ces textures artificielles contrastent avec la section rythmique, particulièrement musclée. Herné et Wangermée plaquent des rythmes de rock agressifs, avec des lignes de basse bourdonnantes, des riffs grondants et des motifs rugissants. Les formules dansantes, ostinatos et autres pédales de Karapetian accentuent encore le côté transe de la musique du quartet. Empreints de lyrisme, les développements de Perret naviguent entre jazz, rock, électro, avec des accents moyen-orientaux, quelques clins d’œil à John Coltrane, des embardées de shouter et de nombreuses sorties free. D’ailleurs, ce lyrisme free n’est pas sans rappeler Wayne Shorter. Quant à la puissance et le discours souvent entraînant de Perret, ils pourraient évoquer Sonny Rollins. Evidemment, après être passées au mixeur électro rock, ces influences illustres n’apparaissent qu’en filigrane !

Dans la lignée de Free, Elevation emmène le jazz sous les cieux d’une musique électronique aguicheuse ; Perret entraîne irrésistiblement dans sa ronde un public hétéroclite, qui ne demande qu’à envahir le dance floor !



7 janvier 2019

Kafé Groppi à l’Ermitage…


Le 12 décembre 2018, un parfum nostalgique cairote s’invite au Studio de l’Ermitage avec le concert du guitariste Khalil Chahine à l’occasion de la sortie de Kafé Groppi, évocation du café historique éponyme de la place Talaat Harb...

Chahine a sorti Kafé Groppi sur son label Turkhoise le 19 octobre. C’est son huitième opus après Mektoub (1989), Turkoise (1992), Hekma (1994), Opake (2016), Bakhtus (1999), Noun (2009) et Kairos (2013). Chahine s’est entouré de quelques compagnons de longue date : André Ceccarelli à la batterie, déjà aux côtés du guitariste sur Mektoub, Eric Séva aux saxophones et Kevin Reveyrand à la basse, présents sur Kairos. Le piano est confié à Christophe Cravero (qui joue également de l’alto). La salle est bondée et le public visiblement familier de la musique de Chahine. Le concert reprend dix des treize titres de Kafé Groppi, joués dans l’ordre du disque, plus « Errances », tiré de Turkoise, et, en bis, Chahine invite Thierry Eliez, présent dans la salle, à jouer « Les paradis artificiels », puisé dans Hekma.


Le concert démarre avec la courte ballade « Le jour – Partie II » qui permet à la guitare et au ténor de dialoguer sur un thème mélodieux. L’alto de Cravero apporte un parfum oriental à « Cinqué », soutenu par une batterie et une basse imperturbables. Au chorus chantant de Chahine, répond un solo tendu de Séva. Le quintet enchaîne ensuite « Avant l’abstract » et « Synoptik ». D’abord heurtée et vive, la section rythmique souligne les échanges en forme de questions – réponses de la guitare, du saxophone et du piano, puis le morceau s’apaise. C’est sur un motif entraînant, entre boléro et tango, renforcé par les phrases de l’alto, que la guitare et le ténor exposent « Kafé Groppi », un air nostalgique qui s’envole en volutes sinueuses, parsemées de touches arabo-andalouses. La ligne dansante de Reveyrand, les cliquetis de Ceccarelli et les accords enlevés de Cravero lancent « Eikos ». Chahine tourne autour de cette jolie mélodie, tandis que Cravero, puis Séva la font swinguer. Le duo guitare – alto dévoile « Ojos de cielo », un thème cinématographique basé sur des décalages et des contrepoints, porté par une basse et une batterie sobres, et pimenté d’accents manouches distillés par l’alto. Pour « Sous les cimes », le quintet s’appuie sur l’architecture classique thème – solos – thème, avec un chorus dynamique de la batterie, à grand renfort de cymbales. Un déroulé élégant de formules en contrechants, là encore, très bande originale de film, caractérise « Pauper », tonifié par le chorus de Cravero. Retour à la belle mélodie de « Le Jour – Partie I », développée avec grâce par la guitare, le soprano et le piano, qui entrecroisent leurs voix, avant de se lancer dans une partie dansante aux accents klezmers. Chahine passe à l’harmonica pour interpréter « Errances ». Chabada et walkking font leur apparition et piano et saxophone jouent le jeu d’un néo-bop enthousiaste. Après une esquisse de valse, « Les paradis artificiels » prennent eux aussi une tournure bop, stimulés par un soprano sous tension.

De belles mélodies, des développements raffinés, des rythmes chaloupés… Kafé Groppi propose un jazz mainstream sans complexe et séduisant.



5 janvier 2019

Soirée norvégienne au Théâtre 71…


Pour l’ultime concert de l’Orchestre National de Jazz sous sa direction artistique, Olivier Benoît se produit au Théâtre 71 de Malakoff le 8 décembre 2018. Il y propose Europa Oslo, le dernier volet de son projet Europa, avec des poèmes écrits par l’écrivain norvégien Hans Petter Blad.


Les cinq années de Benoît passées à la tête de l’ONJ auront été riches en événements. Outre les quatre programmes d’Europa autour de Paris, Berlin, Rome et Oslo, il a également développé des résidences au Carreau du Temple et à La Dynamo, mais aussi créé le label ONJ Records, qui a permis aux membres de l’orchestre de publier leurs propres projets. Le label compte désormais une quinzaine d’albums, tous plus alléchants les uns que les autres !


Outre Benoît à la guitare, l’orchestre réunit Maria Laura Baccarini au chant, Jean Dousteyssier aux clarinettes, Robin Fincker au saxophone ténor (en remplacement d’Hugues Mayot), Christophe Monniot aux saxophones alto et soprano (à la place d’Alexandra Grimal), Fabrice Martinez à la trompette, Fidel Fourneyron au trombone, Théo Ceccaldi au violon, Sophie Agnel au piano, Paul Brousseau aux claviers, Sylvain Daniel à la basse électrique et Éric Echampard à la batterie. Le concert est accompagné d’un ballet de figures géométriques projetées par le vidéaste Romain Al’l sur un écran transparent, devant l’orchestre. L’ONJ joue le répertoire d’Oslo dans l’ordre du disque en enchaînant certains morceaux. En bis, l’orchestre reprend « Revolution », tiré de Berlin, et qui tombe à pic en ce quatrième samedi de manifestations du mouvement des gilets jaunes.


Europa Oslo est évidemment marqué par le rock progressif (« Sense That You Breathe »), mais Benoît y ajoute également des ingrédients baroques (« De har ingenting å gjøre »), minimalistes (« Révolution »), répétitifs (« A Sculpture Out Of Tune  »), contemporains (« Intimacy »), mais aussi pop-folk (« Pleasure Unknown »). Sophistiquées et généralement empreintes d’une majesté quasi romantique (« An Immoveable Feast »), les mélodies servent de socle à des développements d’ensemble intenses, à l’unisson (« Ear Against The Wall »), sous forme concertante (le saxophone dans « A Sculpture Out Of Tune  », la trompette dans « De har ingenting å gjøre »…) ou basés sur des jeux de contrepoints (« Pleasure Unknown »). Dans la plupart des morceaux (et c’est encore plus marquant pendant le concert que dans le disque), après un démarrage plutôt raffiné, la tension monte progressivement (« Ostracism ») et finit par exploser (« Revolution »), portée par une section rythmique brutale (« Intimacy »). La succession d’ambiances, souvent grandioses, qui suivent un fil conducteur global cohérent fait aussi penser à un opéra jazz-rock.

La dextérité musicale de l’orchestre, la précision et la variété de l’écriture de Benoît, la richesse de la palette instrumentale de l’ONJ et la couleur rock d’Europa Oslo aboutissent à une œuvre captivante : un bel au revoir !