17 octobre 2018

Sketches of Nowhere - Urbex


En trois ans à peine, Antoine Pierre a réussi à faire d’Urbex un groupe incontournable de la scène du jazz belge. Avec un premier disque éponyme publié début 2016, Urbex sort Sketches of Nowhere en avril 2018, toujours chez Igloo Records.

A la base, Urbex est un quintet constitué de Jean-Paul Estiévenart à la trompette, Bert Cools à la guitare, Bram De Looze aux claviers, Felix Zurstassen à la basse et Pierre à la batterie. Toine Thys et Steven Delannoye au saxophone ténor et Frédéric Malempré aux percussions complètent le quintet de manière quasi-permanente. Quant à Ben Van Gelder, au saxophone alto, et Magic Malik, à la flûte et au chant, ils sont invités sur quelques morceaux du disque.

Huit compositions sont de la plume de Pierre et les deux autres sont co-signés avec Cools et Van Gelder. Sketches of Nowhere s’ouvre et se referme sur deux morceaux un peu mystérieux qui traduisent bien l’ambiance des paysages urbains délaissés qu’affectionnent les urbexers : une machine à écrire et des voix étouffées en toile de fond pour « Dreams Of Sand And Snow », des motifs vaporeux, également des voix étouffées et des grésillements pour « Day 20 ». Dans la plupart des morceaux, des effets électro (« Entropy »), des jeux de réverbération (« Day 20 »), des prises de son lointaines (« Sketches of Nowhere »)… plantent une ambiance aérienne (« Tomorrow »). Les mélodies de Pierre sont modernes (« Entropy »), tantôt sous forme de riff (« Green Over Grey »), tantôt mélodieuses (« Entropy »). Sketches of Nowhere est mené tambour battant : pédales et ostinatos soutenus (« Close Enough »), frappes et roulements vigoureux (« Sketches of Nowhere »), cavalcade effrénée (« Green Over Grey »), mouvements heurtés (« Tomorrow »), martèlements imposants (« Green Over Grey »)… L’architecture des morceaux laisse de la liberté aux soufflants : une fois les nappes de sons électro installées et la rythmique en place, trompette, saxophones, guitare, piano et flûte peuvent croiser leurs voix dans des contrechants élégants (« Aux Contemplatifs ») et des entrechats subtils (« Sketches of Nowhere ») ou, au contraire, partir dans des discussions animées (« Green Over Grey »), des chase endiablés (« Tomorrow »), des discours enflammés (« Consequences »)… 

L’une des caractéristiques principale du son d’Urbex c’est la fusion entre une section rythmique puissante et sourde, des soufflants énergiques et acoustiques, et un décor électro éthéré. Sketches of Nowhere est – encore – une réussite.

14 octobre 2018

Moins qu’un chien – Charles Mingus


Beneath the Underdog sort aux Etats-Unis en 1971. Charles Mingus a écrit son autobiographie avec Nel King. Traduit en français par Jacques B. Hess, Moins qu’un chien est publié en 1982 chez Parenthèses, dans la collection Epistrophy. Une sixième édition voit le jour en septembre 2018, toujours chez Parenthèses, mais dans la collection Eupalinos.

Créée à la fin des années soixante-dix, les éditions Parenthèses commencent d’abord par éditer des livres d’architecture, puis, rapidement, le catalogue s’ouvre à l’urbanisme, la musique, l’art, la photographie, l’histoire, la société… Une ligne éditoriale autour de la découverte, ou « l’édition sans oublier de lever les yeux ».

Moins qu’un chien est une autobiographie particulière : Mingus ne déroule pas sa vie  chronologiquement comme l’ont fait Duke Ellington (Music Is My Mistress), Count Basie (Good Morning Blues), Art Pepper (Straight Life), Martial Solal (Ma vie sur un tabouret), Stéphane Grappelli (Mon violon pour tout bagage)… mais s’attache à décrire, dans des chapitres plutôt courts, certaines périodes marquantes de son existence, la plupart du temps liées à ses conquêtes féminines. Par ailleurs, Mingus se raconte à la troisième personne et parle de son « copain », dans un style d’écriture familier, souvent cru, parfois vulgaire.

Le livre tourne autour de trois thèmes : des anecdotes sur sa vie, la plus petite partie de l’autobiographie, le sexe, sujet central de Moins qu’un chien, et la musique, qui n’apparaît que ça-et-là.
Le livre commence sur un accident que Mingus a eu a deux ans – il s’est fracassé le crâne contre une commode – et qui a déjà failli lui coûter la vie... Sa mère meurt quand il est encore bébé et il est élevé par un père sévère, une belle-mère, avec qui il ne s’entend pas particulièrement bien, et deux sœurs qu’il semble apprécier, Vivian, la pianiste, et Grace, la violoniste. Il passe sa jeunesse à Watts, quartier pauvre du sud de Los Angeles, connu pour les émeutes raciales de 1965 et 1992. Le racisme est d’ailleurs au cœur de son éducation : son père, clair de peau, prétend que la famille descend d’Abraham Lincoln et d’un chef indien, et ne veut pas que ses enfants fréquentent les noirs… Ce qui est évidemment impossible à Watts ! Rejeté par les blancs et les noirs – « […} il était couleur de chiasse, café au lait, inauthentique. Un minable. » (page 52) – le jeune Mingus se rapproche des minorités hispaniques et asiatiques. Il conclura d’ailleurs que s’il pouvait refaire ma vie : « je ferais partie des hommes sans race de ce monde » (page 258). Mingus ne décrit que quelques événements marquants de sa jeunesse, comme le tremblement de terre de Long Beach, en 1933, la mort de Monsieur Johnson, pompiste écrasé par une voiture, les démonstrations de de judo de ses amis japonais… Après le lycée, il fait des petits métiers et, à dix-sept ans, il est cireur de chaussures. Petit à petit Mingus s’éloigne de ses parents : il a de plus en plus de mal avec sa belle-mère, qu’il appelle « la sorcière » et il a beaucoup souffert du manque d’amour de son père qui, entre temps, a abandonné le foyer pour s’installer avec une autre femme. Mingus ne s’attarde pas non plus sur sa vie d’adulte, en dehors des virées  nocturnes avec le Syndicat des musiciens de Watts, de son internement à l’hôpital psychiatrique Bellevue et de la sérénité retrouvée dans un club de Manhattan – « un havre musical ». Mingus ne se dévoile donc jamais complètement et décrit sa vie quotidienne en passant.


En revanche, des culottes des fillettes dans la cours de récréation aux partouzes avec « Donnalee », Moins qu’un chien relate en détail la vie sexuelle de Mingus. Tout commence avec les amourettes de gosse, puis la rencontre de Lee-Marie, violoncelliste au Los Angeles Junior Philarmonic Orchestra, premier amour de jeunesse, et l’une des femmes clés de la vie de Mingus : les parents de Lee-Marie empêchent les deux enfants de se voir, mais des années plus tard, le couple finit par s’enfuir au Mexique pour se marier. Rattrapé par la famille, Mingus prend une balle et ils sont séparés de force. Ils finiront par se retrouver et vivre ensemble. Mingus se rappelle également parfaitement des cours d’éducation sexuelle de Pop Collette, père du clarinettiste Buddy Collette, et décrit en long, en large et en travers ses expériences avec Manuela, Rita, Cindy, Nesa, des prostituées mexicaines… Il raconte aussi avec moult précisions son mariage avec Barbara, la fille du directeur du stade où il fait de la musculation, son premier enfant, la séparation, les retrouvailles, le deuxième enfant, puis la rupture… Avec Donna, rencontrée à San Francisco, le couple, mixte, fait face au racisme et, plus ou moins encouragé par son cousin Billy Bones, Mingus devient maquereau. Il récupère Lee-Marie, puis, avec Donna, ils partent s’installer à New-York. Mingus finit par se lasser de cette vie à trois et retourne à San Francisco pendant quelques temps. Mais c’est à Manhattan qu’il rencontre Judy, sa dernière épouse avec qui il aura deux enfants.


Côté musique, à huit ans, Mingus commence le trombone. Sa sœur, Vivian, lui enseigne quelques rudiments, mais devant ses faibles progrès, son père le fait passer au violoncelle, que Mingus adore. Un professeur ambulant, Monsieur Arson, lui apprend à en jouer, mais sans lui enseigner le solfège. A onze ans, il joue d’oreille dans le Los Angeles Junior Philarmonic Orchestra (où il tombe amoureux de Lee-Marie). Comme il n’est pas assez bon lecteur, il est renvoyé de l’orchestre symphonique de la Jordan High School : Mingus a quinze ans, il est dépité et abandonne le violoncelle. La chance vient du clarinettiste William Marcel « Buddy » Collette qui l’embauche, à condition qu’il passe à la contrebasse : « tu es noir. Quel que soit ton talent, tu ne perceras jamais dans le classique. Si tu veux jouer, joue d’un instrument de Noir. Tu ne feras jamais claquer un violoncelle, Charlie, alors apprend la basse et joue « slap » ! » (page 54). L’omniprésence du racisme dans sa vie lui fera d’ailleurs conclure avec ressentiment que « le jazz est la tradition du Noir américain, sa musique. Les Blancs n’ont pas le droit d’en jouer, c’est la musique des hommes de couleur » (page 257). A dix-sept ans, Mingus apprend en accompagnant les groupes qu’il entend à la radio et en prenant les conseils de Joe Comfort. Il entre dans l’orchestre du lycée, puis dans l’orchestre swing du syndicat. En parallèle, il prend des cours de contrebasse avec Red Callander et des cours de composition avec Lloyd Reese. Lee Young, le frère de Lester, lui fait rencontrer Art Tatum, qui cherche un contrebassiste pour monter un duo – qui ne se produira jamais – et il répète pendant plusieurs semaines avec le pianiste. Mingus enregistre aussi quelques disques avec l’orchestre d’Harold Fenton. Grâce à Collette, Il a l’occasion de jouer avec Charlie Parker, Lucky Thompson, Miles Davis, Dodo Marmarosa, Stan Levy et Collette. Sa carrière professionnelle commence réellement quand son ami Britt Woodman le fait entrer dans l’orchestre de Lionel Hampton, pour lequel il arrange de nombreux morceaux. « Mingus Fingers » est sa première composition enregistrée par un orchestre célèbre et pour une maison de disque connue, Decca. Entre une réception à New-York avec d’éminents jazzmen de l’époque – Thelonious Monk, Bird, Dizzy Gillespie, Coleman Hawkins, Alan Eager, Tatum… –, Billie Holiday qui chante « Eclipse », les discussions métaphysiques avec Parker et Lennie Tristano… Mingus s’attarde sur son amitié avec Fats Navarro et leurs échanges sur Dieu, le racisme, la religion et la mort : Navarro a la tuberculose et sait qu’il va mourir, ce qui se produit en 1950, alors qu’il n’avait que vingt-sept ans…


Dans les derniers chapitres de Moins qu’un chien, Mingus se livre davantage sur sa vie musicale. Il se rappelle de ses tournées dans le sud des Etats-Unis (sans doute avec le vibraphoniste Red Norvo et le guitariste Tal Farlow), avec les affres de la ségrégation, puis la séance télé à laquelle il ne peut pas participer parce qu’il est noir et qui met fin à sa participation au trio. Engagé par Duke Ellington, il se bat avec Juan Tizol à la suite d’une remarque raciste et se fait renvoyer de l’orchestre. Mingus évoque également sa rencontre avec Nat Hentoff, « un homme d’une grande sensibilité qui vous fait venir à son émission radio pour une interview et qui se révèlera être un des très rares blancs avec qui vous pourrez parler dans votre vie » (page 235). Ils correspondent, se voient régulièrement et c’est à Hentoff que, après avoir écouté des quatuors de Béla Bartók interprété par le Juilliard String Quartet, Mingus écrit : « il faudra que j’abandonne le jazz – c’est un mot qui recouvre trop de duperie » (page 247).

Mais c’est un entretien avec un journaliste londonien – Bob Priestley ? – qui donne véritablement un éclairage sur sa vision de la musique. Tout commence par son admiration pour Parker : « Jusqu’à nouvel ordre, j’estime que depuis la mort de Bird, personne n’a rien donné d’important, à l’exception de ses contemporains, qui sont passés inaperçus à l’époque – Monk, Max, Rollins, Bud et d’autres, moi-même, peut-être. Bird jouait alors ce qu’on appelle de l’avant-garde aujourd’hui. Il superposait des septièmes majeures aux septièmes mineures, il improvisait en quarte par rapport à la tonalité, que sais-je encore, et les gens disaient qu’il canardait »  (page 256). Et bien qu’il soit l’un des précurseurs du free jazz, Mingus se montre sceptique sur cette nouvelle direction du jazz : « il n’y a rien de nouveau dans ces histoires de forme libre – suppression de la barre de mesure et tout ça. Je l’ai fait, et Duke avant moi, et Jelly Roll avant Duke » (page 256). L’artiste explique également quelques un de ses concepts : la « perception rotatoire », pour une approche du rythme comme « un cercle entourant chaque temps – chacun peut alors jouer ses notes n’importe où à l‘intérieur de ce cercle et cela lui donne l’impression de disposer d’un plus grand espace », alors que dans le swing traditionnel, la note tombe au centre du temps ; les « extensions formelles et les accords prolongés », inspirés des musiques arabes et espagnoles, car « on peut faire encore beaucoup de choses avec les points d’orgue, en gardant longtemps des pédales sous les accords qui changent, ce qui permet de varier les tonalités et d’obtenir toute sortes d’effets » (page 257). En revanche, à part une évocation rapide d’Eric Dolphy, Mingus ne parle à aucun moment des musiciens qui l’ont accompagné dans ses aventures musicales, tels que Jackie McLean, Booker Ervin, Jimmy Knepper, Horace Parlan, Pepper Adams, Jacki Byard, Mal Waldron ou l’incontournable Dannie Richmond… Il n’évoque pas non plus les frères Ertegun et Atlantic, qui jouèrent pourtant un rôle clé dans sa carrière musicale.


Finalement, bien qu’il soit « l’un de ces parias exploités qui créent la musique de jazz » (page 264), le résumé qu’il retrace de sa carrière laisse poindre un léger espoir d’optimisme : « j’avais au moins enregistré une quinzaine d’albums sous mon nom et une centaine d’autres disques, je m’étais produit dans un grand nombre de clubs et de concerts, d’innombrables référendums avaient amené mon nom parmi les toutes premières places, j’avais écrit pas mal de bonne musique et j’avais travaillé avec des hommes que j’aimais bien » (page 240).

Moins qu’un chien est placé sous le signe du sexe, du racisme et de la musique : une autobiographie tendue, faites de cris révoltés, violents et auto destructeurs, alimentés par un désespoir cynique, que le bon génie musical n’a jamais réussi à calmer !

Le livre

Moins qu’un chien
Charles Mingus
Collection Eupalinos – Editions Parenthèses
Sortie en septembre 2018

29 septembre 2018

Inner core - Irene Aranda


Depuis Ininterfrequency 23 7, sorti en 2008, la pianiste espagnole Irene Aranda continue d’explorer l’avant-garde sans relâche, comme en témoignent Yetzer (2012), Jazz At La Montaña Rusa (2015), Tribus et Phonophobia (tous les deux publiés en 2016). Elle s’embarque dans sa nouvelle aventure avec le contrebassiste Johannes Nästesjö et la percussionniste Núria Andorrà.

Référence à la graine terrestre, cet alliage de fer et de nickel qui forme le cœur brûlant de la planète et que la sismologue danoise Inge Lehmann a découvert en 1936, Inner Core est constitué de six pièces aux titres évocateurs, comme le morceau éponyme, bien sûr, mais aussi « Planck Mass » (unité de mesure utilisée pour les particules), « Nucleation » (germination des atomes ou des ions), « Allotropism » (faculté de démultiplication de certains éléments chimiques), « Zeldovich Factor » (transfert d’énergie entre électrons et photons)… Bienvenue dans la physique musicale !

Dans « Planck Mass », les particules sonores s’entrechoquent pendant plus d’un quart d’heure, d’abord dans un brouhaha touffu de clusters, chocs, slap, pédales, splash, martèlements… un magma sonore suggestif et tendu, proche de la musique concrète, puis dans des vrombissements, grincements, vibrations… minimalistes à peine audibles. « Incoming Matter » est un court interlude dans lequel les phrases heurtées du piano percutent les traits d’archet de la contrebasse. Les grattements, frottements, tintinnabulements et autres crissements de « Nucleation » ressemblent à une installation sonore mécaniste. « Inner Core » continue dans la même voie : une sculpture tumultueuse, digne d’un atelier de chaudronnier. Par touches légères, l’archet, les cymbales, les clochettes et les cordes du piano installent l’ambiance spatiale d’« Allotropism », qui se déroule ensuite dans une abstraction expressive, toujours à la limite du perceptible. Le disque se conclut par « Zeldovich Factor », un crescendo rythmique sur fond de roulements serrés de la batterie, de grondements de la contrebasse et d’accords profonds du piano, à peine interrompus par quelques esquisses de motifs mélodique et qui se termine en apothéose.

Avec Inner Core, Aranda, Nästesjö et Andorrà plongent les auditeurs dans leur « géophysique musicale » à grand renfort d’expérimentations sonores et rythmiques dans un esprit musique contemporaine.

28 septembre 2018

CrossBorder Blues - Kennedy Milteau Segal


Le 2 février 2017, Le chanteur, guitariste, banjoïste… Harrison Kennedy (Chairmen of the Board, Stevie Wonder, Tom Jones…), le violoncelliste Vincent Segal (Lionel Suarez, Julien Lourau, Ibrahim Maalouf, Oxmo Puccino, Sting, Ballaké Sissoko…) et l’harmoniciste Jean-Jacques Milteau. (Eddy Mitchell, Michel Jonasz, les Enfoirés, Manu Galvin…) s’associent pour la première fois à l’occasion du festival Sons d’hiver. Ils sortent CrossBorder Blues chez Naïve en septembre 2018 .

Au menu : sept blues composés par le trio ; « What’s Going On », tube de 1971 d’un ancien « patron » de Kennedy, Marvin Gaye ; « Georgia On My Mind », signée Stuart Gorrell et Hoagy Carmichael, qui l’a enregistrée en 1930, mais qui a été immortalisée par Ray Charles ; « T-Bone Shuffle », qu’Aaron « T-Bone » Walker a écrit en 1947 ; « Imagine », la chanson de John Lennon et Yoko Ono, de l’album éponyme de 1971 ; et « The Thrill Is Gone », un morceau écrit en 1951 par Roy Hawkins et Rick Darnell, et popularisé par B.B. King.

Disons-le d’emblée, le blues n’a pas de secret pour ce trio ! Pourtant, si le banjo, la guitare, l’harmonica et la voix ont toujours fait partie de la bande-son du Mississippi, le violoncelle, lui, est plutôt inhabituel ! Mais c’est sans compter la maestria et le feeling de Segal : il bondit d’un ostinato entraînant en pizzicato (« What’s Going On ») ou, plus nostalgiques, à l’archet (« That’s Just Stupid »), à une tournerie folk (« Blues Solution »), en passant par d’irrésistibles walking agrémentées de shuffle (« Georgia On My Mind »), d’une pédale rock’n roll dansante à souhait (« T-Bone Shuffle ») ou de motifs solennels (« Back Alley Moan »)… 

Milteau est évidemment dans son élément, avec des réponses toujours à propos (« What’s Going On »), des lignes en contrepoints qui magnifient le chant (« No Monopoly On Hurt »), d’autant plus qu’avec les pédales, l’harmonica sonne parfois quasiment comme une trompette (« That’s Just Stupid »), des phrases vives et heurtées (« Judgment Day »), avec une bonne pulsation (« Prisoners In The Open Air »), et des chorus qui transpirent le vague à l’âme (« The Thrill Is Gone »). 

Une voix plutôt haute, un timbre proche et intimiste (« What’s Going On »), des intonations profondes (« Back Alley Moan »), une articulation souple et syncopée (« That’s Just Stupid »), une liberté de phrasé (« Judgment Day »), des effets expressifs – vocalises (« What’s Going On »), prêches (« Here Comes Sunday Morning »), notes trainées (« Georgia On My Mind »), accents grasseyants (« The Thrill Is Gone »), vibratos (« Georgia On My Mind »), cris de shouter (« T-Bone Shuffle »)… – et une gravité de ton (« Back Alley Moan ») : Kennedy a le blues dans la peau.

Authentique et acoustique, CrossBorder Blues fleure bon le terroir et ses affres, avec une sincérité émouvante.

25 septembre 2018

Ezra Collective - Juan Pablo: The Philosopher


Ezra Collective est un quintet londonien créé autour de Dylan Jones à la trompette, James Mollison au saxophone ténor, Joe Armon Jones aux claviers, TJ Koleoso à la basse et son frère Femi Koleoso à la batterie. Quand Chapter 7 sort, en 2016, l’approche du collectif est comparée à celle de Christian Scott ou Shabaka Hutchings. Un an plus tard, le quintet revient sur disque avec Juan Pablo: The Philosopher.


Pour ce nouvel album, enregistré dans les célèbres studios d’Abbey Road, Ezra invite également la saxophoniste Nubya Garcia et le tubiste Theon Cross. Sept morceaux sont signés Ezra et le collectif interprète « Space Is The Place » de Sun Ra.

Un motif de reggae sur un brouhaha sert d’introduction à « Juan Pablo », qui s’aventure dans les terres afrobeat : le thème-riff, exposé d’abord aux claviers, est repris en chœur par les saxophones et trompette, soutenu par des boucles rythmiques serrées, rapides et régulières. Une polyrythmie vrombissante, d’une efficacité redoutable anime la plupart des morceaux de Juan Pablo: The Philospher, tandis que les chorus des solistes restent davantage ancrés dans le jazz (Jones dans « Juna Pablo » ou Mollison et Armon-Jones dans « The Philosopher »). A l’instar du court préambule a capella de la trompette (« Dylan’s Dilemma ») qui précède « People In Trouble », Ezra utilise ce procédé pour « Juan Pablo » et « Space Is The Place » (« James Speaks To The Galaxy », joué par le saxophone ténor). Dans « People In Trouble », le piano et les vents prennent leur temps pour dévoiler leurs idées sur des motifs mats, denses et sourds. Le contraste des sonorités et des discours n’est pas sans rappeler certains aspects du Wadada Leo Smith’s Organic. La reprise de « Space Is The Place » met en avant la mélodie, développée par Mollison, toujours porté par une rythmique touffue, entraînante et d’une régularité infaillible. Quant à « Mace Windu Riddim », également sorti en single, il explose dans des roulements brutaux et véloces, un piano électrique impétueux et les riffs fougueux des soufflants.

Juan Pablo: The Philospher est un album concis et fulgurant : Ezra Collective réussit son pari de fusionner jazz, afrobeat et funk dans une musique volcanique !

17 septembre 2018

The Swaggerer - Thomas Delor


En 2010 Thomas Delor abandonne les mathématiques pour se consacrer à la musique… Le batteur, de formation autodidacte, se produit entre autre aux côtés de Philip Catherine, Christophe Wallemme, Philippe Petit, Pierre Marcus… En dehors de son solo et du Chamber Metropolitan Trio (avec Matthieu Roffé et Damien Varaillon), il a monté le Thomas Delor Trio en compagnie de Simon Martineau à la guitare et Georges Correia à la contrebasse.

Le trio sort son premier opus, The Swaggerer, chez Fresh Sound New Talent en juillet 2018. Au programme, cinq compositions du batteur, deux adaptations de thèmes classiques – « Moonlight » de Ludwig van Beethoven et « From The New World » d’Antonín Dvořák – et deux standards : « Blue In Green » de Miles Davis (et Bill Evans), et « Rhythm-a-ning » de Thelonious Monk.

Le disque démarre avec un « Prélude en Si Majeur », solo de batterie à base de frappes ténues et de sons étouffés, qui débouche sur « Hidden Meaning », thème minimaliste que la guitare expose sur un ostinato de la contrebasse et les cliquetis de la batterie. Martineau déroule ensuite un solo mélodieux sur les motifs sobres de Correia et un Delor foisonnant, à l’instar de son chorus, alliage de puissance et de musicalité. L’interprétation de la sonate au clair de lune est majestueuse, avec la mélodie jouée sur les peaux et les cymbales, la ligne de basse économe et le discours de la guitare tout en sobriété. « The Swaggerer » porte bien son titre : c’est un morceau à tiroirs qui alterne blues épais, walking et chabada énergiques, cavalcade hard-bop et rock massif ! Les musiciens s’écoutent bien et interagissent sur un pied d’égalité. Mélodieux et raffiné, « L.N.A. » évoque un hymne solennel. Un trilogue habile introduit La symphonie du nouveau monde, puis Martineau joue le thème sur une rythmique tendue, qui entraîne bientôt le morceau dans une ambiance rock, avec une guitare saturée, une contrebasse sourde et une batterie binaire. Le trio reste fidèle à « Rhythm-a-ning », interprété en souplesse, sur une walking – chabada entrecoupée de jeux rythmiques. « Blue In Green » est évoqué en filigrane et les trois musiciens, graves et subtils, tournent autour du thème. « Tu l’as vu, Monk ? », clin d’œil plein de malice à « Melodious Tonk », reprend les canons du be-bop : exposé rapide de la mélodie, walking et chabada véloces, chorus endiablés…

Le Thomas Delor Trio s’inscrit dans une lignée néo-bop moderne et The Swaggerer déploie une énergie communicative…

16 septembre 2018

Caribbean Stories - Samy Thiébault


Né en Côte d’Ivoire, passé par le conservatoire de Bordeaux, puis le CNSMDP, sept albums en leader et fondateur de Gaya Music Production, le parcours de Samy Thiébault est exemplaire ! Fasciné par les musiques des Caraïbes, le saxophoniste sort ses Caribbean Stories en septembre 2018.

Thiébault est accompagné d’Hugo Lippi (Fabien Mary Quartet, Florent Nicolescu, Alain Jean-Marie…) aux guitares, Felipe Cabrera (Gonzalo Rubalcaba, Eddy Palmieri, Omar Sosa, Harold Lopez Nussa…) à la contrebasse, Inor Sotolongo (Sosa, Roberto Fonseca, Michel Camilo, Patrice Caratini…) aux percussions et Arnaud Dolmen (Mario Canonge, Jacques Schwarz-Bart, Hervé Samb, Gégory Privat…) à la batterie. Le trombone de Fidel Fourneyron (ONJ, Umlaut Big Band, Wite Desert Orchestra, Animal…) et la guitare de Ralph Lavital (Sonny Troupé, Cyrille Aimée, Anthony Jambon…) viennent renforcer le quintet sur quelques titres. Le répertoire marie cinq compositions de Thiébault, un air traditionnel vénézuélien (« Pajarillo verde »), une adaptation du « Limonero » de Marta Topferova, « Let Freedom Reign » du musicien rasta Count Ossie, « Presagio » de l’artiste vénézuélien Enrique Hidalgo et « Aïda », de la musicienne cubaine Marta Valdes.

La musique de Caribbean Stories pétille ! Belle mélodie aux accents nostalgiques, « Santeria » décolle portée par une batterie et des percussions rapides, vives et entraînantes, tandis que saxophone ténor et guitare superposent subtilement leurs voix. Une élégance très « Getzienne », marquée par un semblant de nonchalance, des lignes sinueuses et une mise en place précise, anime « Poesia sin fin ». Sur un riff délicat de la guitare et de la contrebasse, le ténor expose «  Les mangeurs d’étoiles » en contre-chant, avant de se lancer dans un développement légato véloce. La rythmique souple et les contrepoints ingénieux du trombone et du saxophone magnifient « Calypsotopia ». La Perle du Nord est évoquée sous la forme d’une balade mélancolique : « Tanger la negra ». Entre meringue et salsa, avec une clave dynamique, « Puerto Rican Folk Song » invite à la danse, encouragé par les « Ah ! Ouai ! » du chœur… Une mélodie caverneuse, une rythmique minimaliste et un déroulé placide plantent le décor de « Let Freedom Reign ». Dans une ambiance dansante, exacerbée par la pulsation énergique de la section rythmique, les lignes ondulées du ténor emmènent le « Presagio » sur un chemin animé !  Prise sur un tempo rapide, la jolie valse « Pajarillo verde » permet à Lippi et Thiébault de laisser aller leur inspiration. L’album se conclut sur « Aïda », un bolero décontracté dans lequel Thiébault et Lippi se renvoient la balle.

Avec ses Caribbean Stories, Thiébault propose aux auditeurs une croisière caribéenne grisante, aux rythmes des îles…

Boggamasta - Flat Earth Society & David Bové


Voilà trente ans que les soufflants déjantés et la rythmique fantasque de Flat Earth Society écument les scènes du monde avec ou sans invités venus d’horizons hétéroclites. Peter Vermeersch et ses plus ou moins quinze musiciens comptent une quinzaine de disques à leur actif… dont 13 (2013) et Terms of Embarrassment (2016) chez Igloo Records. Le dernier né, Boggamasta, est sorti en octobre 2017, suivi d’une version « dubisée » par Vermeersch et publiée en mai 2018.

Le guitariste et chanteur David Bovée, ami de FES depuis le début des années 2000, est l’invité d’honneur de Boggamasta. Vermeersch et Bovée se partagent d’ailleurs les dix titres. Boggamasta commence avec (« The Rule of The Mule »), qui imite un réveil plutôt burlesque : stridences de la guitare, auxquelles répond un chœur énergique sur des bruits de natures, le chant du coq, un discours déformé et lointain… Ensuite, la musique décolle et, en dehors de « Coisi Miniti », une ronde folk aux parfums de balade western, tous les morceaux sont survoltés. Dans Boggamasta, la guitare complète la palette sonore du Flat Earth Society : envolées de guitar hero (« Sing Hallelujah »), phrases planantes (« Slave »),  traits rocks (« Boggamasta »)… La voix, passée au vocodeur, accompagne quasiment tous les morceaux et renforce le côté underground (« The Prince of All »), avec un petit côté vintage (« From Darkness To Light »), sans oublier l’humour (« Confiscated Song »). Quant à la rythmique, elle navigue entre rock underground (« Sing Hallelujah ») ou noisy (« The Prince of All »), soul (« boggamasta »), dance floor (« Da Beava »), groove (« Slave »), mais toujours placée sous le signe du funk (« Confiscated Song »). Fidèle à sa réputation, l’orchestre joue frénétique (« From Darkness To Light »), grouille dans un esprit swing foutraque (« Sing Hallelujah »), s’ébat sur des arrangements à la Henry Mancini (« Da Beava »), foisonne dans une ambiance cirque (« The Prince of All »), bouffonne dans une atmosphère tibétaine (« Slave »)… enfin, il s’amuse quoi !

Flat Eearth Society envoie valdinguer les sons et les rythmes dans tous les sens : jazz, rock, funk, soul… Un véritable orchestre Dada !

15 septembre 2018

Méloditions - Badault & Lareine


En 2000, le chanteur Eric Lareine et le pianiste Denis Badault s’associent pour un concert d’improvisations baptisé le Duo Reflex. Leur premier opus, L’Evidence des contrastes, voit le jour en 2014. Le 19 février 2015, La Cave Poésie René Gouzenne, à Toulouse, accueille le concert de création de Méloditions, qui sort sur disque en septembre 2017.

Dans le sillon de la mélodie française, Badault et Lareine mettent en musique des poèmes – Guillaume Apollinaire, Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud, Paul Verlaine… –  sur des airs écrits essentiellement par des compositeurs français du début du vingtième – Gabriel Fauré, Arthur Honegger, Maurice Ravel, Francis Poulenc... Le duo reprend également « L’invitation au voyage » et « Ô triste, triste était mon âme » de l’un des maîtres du genre au vingtième : Léo Ferré. D’un autre amateur de cet exercice, Georges Brassens, Badault et Lareine interprètent « Dans l’eau de la clairefontaine » et « Marquise », sur un texte de Corneille. Avec « La noyée », les deux musiciens rendent également hommage à un autre poète-chanteur (et réciproquement), Serge Gainsbourg. Méloditions est constitué de dix-sept chansons, d’une moyenne de trois minutes…

Dès « Après un rêve », un poème de Romain Bussine sur Fauré, le duo annonce la couleur : le jeu en accords et la sonorité claire et nette du piano de Badault portent la voix grave et veloutée de Lareine. Lareine privilégie le parler-chanter (« L’adieu »), qui évoque parfois Gainsbourg (« La noyée »), avec des esquisses de valse (« L’invitation au voyage »), des courbes mélodieuses (« Dans l’eau de la clairefontaine »), des onomatopées potaches (« Honolulu »), des envolées quasi-lyriques doublées au piano (« Le papillon et la fleur »)… mais il reste toujours dans une veine plutôt intimiste (« Soleil couchant »). Comme il se doit dans ce genre musical, le piano est au service du chant : balancements subtils (« L’invitation au voyage »), réponses pertinentes (« La noyée »), unissons (« Ophélia »), motifs astucieux (« Le ciel est par-dessus les toits »)… le tout servi par un touché précis (« Ô triste, triste était mon âme »), de belles articulations (« Les berceaux ») et un accompagnement d’une acuité évidente (« Le papillon et la fleur »). « Dans l’eau de la clairefontaine », Badault se laisse aller à des développements plus syncopés, tandis que « Le martin-pêcheur » flirte avec la musique contemporaine et que l’introduction de « Soleil couchant », dense et profonde, n’est pas sans rappeler Keith Jarrett.

« L’entreprise de Méloditions » de Lareine et Badault poursuit l’aventure du lied à la française, tout en esprit et élégance.





10 septembre 2018

Fälk


Quintet membre du Collectif Koa, Fälk sort son premier opus éponyme en juin 2018. Autour du guitariste Gilles Yvanez, également compositeur du groupe, Mickaël Pernet au saxophone ténor, Rémi Ploton aux synthétiseurs, Romain Delorme à la basse et Maxime Rouayroux à la batterie.

Fälk propose sept morceaux et la direction de la musique du quintet n’est pas sans rappeler celle du Gratitude Trio, lui aussi sociétaire du Collectif Koa.

Ballade prise sur un tempo slow, « Love Cliché » évoque un hymne, avec une section rythmique régulière, une pédale du synthétiseur, un chœur lointain et une guitare dans les aigus. « Chinese Thing » déroule lentement sa mélodie jazz pop aux accents extrême-orientaux. Le synthétiseur installe une nappe vaporeuse sur laquelle le ténor égrène la petite mélodie de « Grammar », avant que le rythme ne s’accélère et que le clavier se lance dans un solo cristallin. Une basse minimaliste et des effets de sonar accompagnent la guitare qui expose une ritournelle dépouillée, « Silence », que Ploton développe ensuite au piano. Dans « Iamani », des traits de guitar hero s’intercalent au milieu d’un chorus aérien, porté par une rythmique et des claviers aux touches pop. « To Be Continued » mise sur le minimalisme et une atmosphère langoureuse. Le ténor accentue la majesté de « Läk » en étirant la mélodie sur les accords éthérés du synthétiseur et une rythmique emphatique. Le quintet termine part « Hymnopédie », un morceau aux consonances pop asiatique, parsemé d’effets électroniques sur une basse et une batterie mates, sèches et sourdes.

Planante et lyrique, Fälk puise avant tout son inspiration dans les musiques synthétiques (Brian Eno et l’ambient ne sont pas loin) et une pop sophistiquée venue du nord…

Le disque

Fälk
Mickaël Pernet (ts), Gilles Yvanez (g), Rémi Ploton (synthé), Romain Delorme (b) et Maxime Rouayroux (d).
Sortie le 9 juin 2018

Liste des morceaux

01.  « Love Cliché » (3:53). 
02. « Chinese Thing » (4:09). 
03. « Grammar » (7:25).
04. « Silence » (4:32).
05. « Iamami » (5:45).
06. « To Be Continued » (6:26).
07. « Läk » (6:11).
08. « Hymnopédie » (7:34).

Toutes les compositions sont signées Yvanez.