11 janvier 2020

Volume VII – Liber Azoth – La Table de Mendeleïev


Célèbre pour le Château Chalon et la Transju’, l’Ain a pour chef-lieu Bourg en Bresse, elle-même connue pour son bleu et ses poulets... Mais c’est sans compter L’Arbre Canapas ! Créé en 2004, ce collectif de musiciens propose de multiples projets, d’une fanfare déjantée – L’éléfanfare – à un orchestre de musique contemporaine – L’effet de Foehn –, en passant par un sextet de clarinettes basses qui illustre l’œuvre d’André Breton – Nadja –, un groupe qui reprend les Who – TTTW –, un combo pédagogique – la Corde à Vent – et La Table de Mendeleïev.

La Table de Mendeleïev est un quartet monté il y a une dizaine d’années à l’initiative du trompettiste Guillaume Grenard, avec Fred Meyer à la guitare, Christophe Gauvert à la contrebasse et Thibaut Martin à la batterie. Le groupe, peut-être en hommage à Irène Joliot-Curie (c’est l’adresse du collectif...), a décidé de mettre en musique les cent dix huit éléments du tableau périodique ! Dans son volume VII, qui sort en décembre 2019 sur le label de L’Arbre Canapas, La Table de Mendeleïev invite l’accordéoniste Andrea Parkins pour s’attaquer à huit nouveaux éléments chimiques.

Un peu de science s’impose pour comprendre les enjeux de Liber Azoth, suite en trois mouvements aux titres en forme d’équation chimique… Le premier mouvement décrit le francium – il n’y en aurait qu’une trentaine de grammes sur terre… – et le dubnium, un élément hautement radioactif, mais absent du milieu naturel. Le deuxième mouvement est consacré au radium, découvert par les Curie et au cœur de la radiothérapie, au polonium (lui aussi découvert par les Curie... un élément particulièrement toxique et chaud : un demi gramme dégage cinq cent degrés Celsius !) et au radon, un gaz radioactif présent partout dans l’environnement… Enfin, le troisième mouvement dépeint le rutherfordium, aussi peu intéressant que le dubnium, l’astate – le plus rare des éléments présent dans la nature… avec une durée de demi-vie de quelques heures seulement –, le bismuth, connu comme substitut du plomb et autres propriétés médicales, et, de nouveau, le francium.

Quant à Liber Azoth, le nom de ce septième opus, il ne signifie pas une quelconque libération d’azote, mais fait plutôt référence à l’alchimie (Azoth serait « l’Âme du monde », selon certains traités...). La pochette du disque est d’ailleurs éloquente avec le ciel, la mer, la terre, le soleil (l’or) et la lune (l’argent), mais, surtout, son Lion Vert (symbolique du Vitriol, le dissolvant universel… pour certains), indissociable des Sept Esprits Métalliques, clé de voûte de la progression alchimique : fer – Mars ; cuivre – Vénus ; plomb – Saturne ; étain – Jupiter ; mercure – Mercure ; argent – Lune et or – Soleil… Terminons cette introduction ésotérique sommaire par les notes de la pochette, qui racontent la conspiration contre Paracelse, « grand sorcier de la Renaissance » et l’un des pères de la médecine biochimique… Comme quoi le jazz mène à tout !

C’est dans ce décor cabalistique que La Table de Mendeleïev construit sa musique ! Radioactivité oblige, le premier mouvement s’ouvre sur un amas de crissements, borborygmes et autres bouillonnements, qui évoquent une fonderie en pleine action. L’équipe ferraille à grand renfort d’ostinatos de l’accordéon, d’effets électro grouillants, de traits fulgurants de la guitare, de riffs ténébreux de la contrebasse et martèlements puissants de la batterie, tandis que la trompette va et vient entre le magma sonore en ébullition et un motif mélodique qui se détache au-dessus du tumulte. Le quintet alterne passages telluriques et moments apaisés, qui permettent notamment à la contrebasse de soliloquer avec délicatesse.

Dans le deuxième mouvement, après un démarrage étiré et énigmatique de l’accordéon, soutenu par des effets, qui sonnent un peu comme un orgue, et des nappes de sons synthétiques, la contrebasse joue une ligne douce et boisée qui contraste avec le foisonnement ambiant. Le développement s’appuie d’abord sur des contre-chants élégants, dans un climat mystérieux porté par les cliquetis de la batterie. Avant de conclure dans une ambiance sombre, les musiciens font monter la pression et bouillir le chaudron ! Les notes s’entrechoquent et des bruitages surgissent sans crier gare : les cinq musiciens y vont tous de leurs expérimentations.

Des ostinatos et des boucles décalées de l’accordéon, de la guitare et de la contrebasse, accompagnés par une batterie abrupte et puissante, lancent le troisième mouvement. Sur des riffs entêtants, la trompette s’envole dans un solo déchaîné et expressionniste. La ligne velouté de la contrebasse, puis les unissons de l’accordéon ramènent la trompette dans une atmosphère quasiment médiévale... Comme dans les deux premiers mouvements, des moments bruitistes touffus succèdent à des instants raffinés, une profusion sonore laisse place à des questions-réponses recherchées, une tournerie folklorique remplace des dialogues entraînants.

Liber Azoth est un creuset sonore dans lequel fusionnent des composants free, des ingrédients rock, des éléments de musique contemporaine, un zeste de folklore… Une musique explosive !

Le disque

Volume VII – Liber Azoth
La Table de Mendeleïev
Guillaume Grenard (tp), Fred Meyer (g), Christophe Gauvert (b) et Thibaut Martin (d), avec Andrea Parkins (acc , électro).
L’Arbre Canapas – can 2019-1
Sortie le 6 décembre 2019

Liste des morceaux

01. « Liber Azoth – Premier mouvement – Fr87 + 2Db105 + Db105Fr87 + Fr872/3 » (14:03).
02. « Liber Azoth – Deuxième mouvement – 3Ra88 + 2Po84 + Rn86 + x(Po84 + Ra88) » (13:58).
03. « Liber Azoth – Troisième mouvement – 4Rf104 + At85 + Fr87 + Bi83 » (14:16).

Toutes les compositions sont signées Grenard.

7 janvier 2020

Unlikely – Dock In Absolute


C’est en 2012 que le pianiste luxembourgeois Jean-Philippe Koch et le bassiste belge David Kintziger montent Dock In Absolute. Premier batteur du trio, Michel Meis est bientôt remplacé par Michel Mootz. Le premier disque éponyme du trio sort en 2017, suivi, en 2019, de Unlikely, toujours édité par Cam Jazz.

Koch a composé huit des dix thèmes, « Drawing Light » est signé Kintziger et « Urban Heart » est un morceau collectif. Une batterie mate et trapue (« Borderline »), aux frappes sèches et rocks (« Look Back ») ; une basse sourde et vrombissante (« Rome’s Happiness »), qui slappe (« No Plan B »), mais sait aussi se montrer poétique (« Drawing Light ») ; un piano aux ostinatos enivrants (« Urban Heart »), aux mains parfaitement indépendantes (« Floating Memories ») et aux lignes mélodiques inspirées (« Ellipse ») : Dock In Absolute est un Power Trio qui mise sur l’énergie de groupe et qui a des points communs avec The Bad Plus, mais également E.S.T., voire Avishai Cohen. Les morceaux de DIA – le petit nom du trio – sont construits autour de préludes musclés (« Borderline ») et lyriques (« Floating Memories »), de thèmes-riffs tendus (« Urban Heart ») et de développements entraînants (« No Plan B »), nerveux (« Night Train To Lipetsk ») et plutôt courts (autour de quatre minutes en moyenne). La densité de la musique et la concision des motifs mélodiques évoquent des musiques de films (« Borderline »), avec un côté épique (« Tangle Borders »), accentué par la puissance du trio (« Floating Memories »).

Dock In Absolute propose une musique intense, au caractère dramatique affirmé et, avec ses ambiances qui mêlent jazz, pop et rock, il est très probable qu’Unlikely séduise moult auditeurs !

Le disque

Unlikely
Dock In Absolute
Jean-Philippe Koch (p), David Kintziger (b) et Michel Mootz (d).
Cam Jazz – CAMJ 7952-5
Sortie le 31 mai 2019

Liste des morceaux

01. « Urban Heart », Koch & Kintziger (4:07).
02. « Rome's Happiness... » (5:49).
03. « Borderline » (4:33).
04. « Floating Memories... » (6:53).
05. « Look Back » (4:33).
06. « No Plan B » (4:20).
07. « Ellipse » (3:33).
08. « Night Train To Lipetsk » (5:05).
09. « Drawing Light », Kintziger (3:03).
10. « Tangle Borders » (3:56).

Tous les morceaux sont signés Koch, sauf indication contraire.

5 janvier 2020

Spiritus – Ensemble 1529

Multi-instrumentiste éclectique, aussi bien influencé par le jazz et les musiques traditionnelles que la musique classique et la pop rock, Renaud-Gabriel Pion poursuit son œuvre musicale loin des modes. En 2016 il a monté l’Ensemble 1529 avec une instrumentation originale : aux anches et basharpa (vielle à clés suédoise) de Pion s’ajoutent les violoncelles d’Emilie Wallyn, Guillaume François et Jean-Paul Dessy, les tubas de Michel Massot, Bastien Stil et Didier Havet, la trompette de Mickaël Gasche, la guitare de Gabriel Gosse et la batterie d’Alexandre Berton. Bill Frisell joue également sur cinq titres.

L’Ensemble 1529 a enregistré Spiritus au Studio 104 de la Maison de la Radio et le disque sort le 27 septembre 2019 chez Signature, le label de Radio France. Les quatorze morceaux sont signés Pion et leurs titres se réfèrent à l’univers du musicien : l’Antiquité et la mythologie (« Aeon », le Dieu du temps ; « Agôn », les joutes oratoires en Grèce), David Bowie (« Lament »), Pina Bausch (« Tanzabend »), les troubadours (« Lutenist »), la peinture (« Caravagesque »), la musique (« Harmodal »), les Etats-Unis (« Equinunk », village de Pennsylvanie ») etc.

Dans des décors minimalistes (« 1529 »), austères (« Harmodal ») et rubatos (« Tanzabend »), des mélodies simples (« Equinunk ») évoquent des odes (« Tanzabend »), aux contours élégants (« Caravagesque») et aux accents médiévaux (« Quintes ») ou baroques (« Art In Vain »). Les développement évoluent lentement (« Agôn »), dans des ambiances intimistes (« Lutenist ») et zen (« Aeon »). Pion privilégie les mouvements d’ensemble (« Agôn »), proches de la musique répétitive (« Irisation »), avec des textures diaphanes (« Caravagesque »), des nappes de sons lointaines (« Equinunk »), des boucles qui évoluent progressivement (« Hymne »), de nombreux ostinatos (« Lament »), pédales (« Mardi gras ») et autres notes tenues (« Quintes »).

Jazz pour les instruments et plutôt contemporaine pour l’architecture des morceaux, la musique de Spiritus s’inscrit dans un style ambient acoustique, propice à la méditation introspective...

Le disque

Spiritus
Ensemble 1529
Renaud-Gabriel Pion (anches, basharpa), Emilie Wallyn, Guillaume François, Jean-Paul Dessy  (cello), Michel Massot, Bastien Stil, Didier Havet (tu), Mickaël Gasche (tp), Gabriel Gosse (g) et Alexandre Berton (d), avec Bill Frisell (g).
Signature – SIG11110
Sortie le 27 septembre 2019

Liste des morceaux

01. « 1529 » (4:22).
02. « Aeon » (6:29).
03. « Quintes » (4:07).
04. « Art in Vain » (4:59).
05. « Irisation » (4:15).
06. « Hymne » (4:15).
07. « Lament (For David Bowie) » (5:29).
08. « Lutenist » (6:01).
09. « Harmodal » (4:30).
10. « Equinunk » (4:29).
11. « Agôn » (4:54).
12. « Mardi gras » (4:57).
13. « Caravagesque » (5:08).
14. « Tanzabend (For Pina B.) » (7:02).

Tous les morceaux sont signés Pion.

 

31 décembre 2019

2020


Dichotomie au Studio de l’Ermitage

Dichotomie’s est sorti le 15 novembre 2019 chez Label Bleu. C’est au Studio de l’Ermitage, le 3 décembre, que Daniel Zimmermann célèbre ce troisième album sous son nom, après Bone Machine en 2013 et Montagnes russes en 2016.

Le quartet est évidemment le même que celui du disque : Benoît Delbecq au piano et autres claviers, Rémi Sciuto au saxophone basse (quel instrument : une bestiole de quelques huit kilos et près de trois mètres de tuyauterie !) et Franck Vaillant derrière les fûts et cymbales.

Zimmermann anime le concert avec son humour pince-sans-rire et décalé : « on va commencer ce concert sous le signe de l’amour… d’abord parce que c’est cool, ensuite parce que le morceau, c’est une parade nuptiale de crapaud buffle »… La « Toad Buffalo Courtship Dance » démarre dans une ambiance de marche funky, avec les cliquetis entraînants de la batterie, le riff sourd du saxophone et les accords minimalistes du piano. La mélodie nuptiale, les passages calmes (le crapaud se pavane…) et les nappes aériennes du synthétiseur sont particulièrement expressives, tout comme le chorus de Delbecq, aux consonnances contemporaines, et celui de Zimmermann, avec ses accents bluesy, portés par les lignes enlevées de Sciuto et le drumming foisonnant de Vaillant…


« On va en finir avec le thème des animaux sauvages, parce que ça ne sert à rien : ça ne rapporte pas d’argent… ou très peu… On va aller sur toute autre chose, à savoir la fin du monde… ». Sur un bourdonnement continu, « Le monde d’après » commence par une introduction nostalgique, au piano préparé qui sonne un peu comme une sanza, soutenue par un ostinato lancinant de quatre notes, repris par le saxophone. Le trombone joue un thème-riff aux accents africains, porté par la batterie luxuriante, puis se lance dans un chorus effréné. Quand le saxophone prend la relève, sur le grouillement de la batterie, du piano et du trombone, c’est plutôt le charivari de la Nouvelle-Orléans qui s’invite dans la partie.

Suit « un morceau pour s’allonger dans l’herbe et regarder les oiseaux dans le ciel » : sur les cymbales frémissantes de Vaillant et les accords subtils de Delbecq, Sciuto expose « Volatiles » avec nonchalance, comme un boléro, relayé par Zimmermann dans le même esprit. Sans les frappes exubérantes de la batterie, les chorus resteraient dans une ambiance d’autant plus oisive que le trombone a mis la sourdine.

« The Butter & the Money », « pour ceux qui n’arrivent pas à faire des choix et qui veulent tout ! », débute par les coups secs et mats de Vaillant et un riff en suspension de Sciuto. Zimmermann et Delbecq jouent à l’unisson ou en léger décalage des phrases débridées, tandis que la rythmique reste charnelle. Malgré les échanges dans tous les sens : barrissements, bruissements, cliquettements, accords plaqués… et le riff inébranlable du saxophone, le deuxième tableau est plutôt calme, presque en suspension. Mais Zimmermann repart ensuite sur les chapeaux de roue, expressionniste et dansant, porté par Vaillant, plus énergique que jamais, le riff vigoureux de Sciuto et les répliques ingénieuses de Delbecq. Le morceau décoiffe !

Il en va de même pour « My Little Suite New Zealand Bunker », inspiré par ces milliardaires qui se font construire des ranchs en Nouvelle Zélande pour s’y réfugier à l’heure de la fin du monde… Les mouvements rapides du trombone à la sourdine, doublé aux claviers, sur une section rythmique plus vive que jamais, évoquent la bande originale d’un dessin animé de Tex Avery. Des passages bouffons côtoient des passages rock’n roll... Ainsi s’achève un premier set haut en couleur !

Lapalissade oblige : la musique de Zimmermann est encore plus vivante en concert que sur disque…  Condensé d’ironie, d’humour et de gouaille, Dichotomie’s respire la joie de vivre et met du baume aux oreilles !


Le disque

Dichotomie’s
Daniel Zimmermann
Daniel Zimmermann (tb), Rémi Sciuto (bs), Benoît Delbecq (p, syn) et Franck Vaillant (d).
Label Bleu – LBLC6732
Sortie le 15 novembre 2019





Liste des morceaux

01. « The Butter & the Money » (07:28).
03. « Les Moutons de Panurge » (02:45).
04. « Vieux robot » (05:58).
05. « Eclipse » (06:33).
06. « Summer in Barrancoueu » (07:09).
07. « Volatiles » (05:57).
08. « Toad Buffalo Courtship Dance » (06:52).
09. « Le Monde d'après » (07:25).

Tous les morceaux sont signés Zimmermann.

30 décembre 2019

L'Ogre et Le Triton...

Le guitariste Pierrick Hardy profite de la sortie de L'Ogre Intact, le 28 novembre 2019 sur le label Emouvance, pour se produire au Triton, avec Catherine Delaunay à la clarinette et au cor de basset, Régis Huby au violon et Claude Tchamitchian à la contrebasse.

L'Acoustic Quartet joue le répertoire du disque, entièrement composé par Hardy. Les musiciens et l’instrumentation du quartet ne laissent planer aucun doute : la musique sera de chambre et subtile ou ne sera pas ! Les titres des morceaux, dédicaces et références confortent cette impression. « Avant dire », premier thème du concert (et du disque) rappelle le néologisme que Stéphane Mallarmé préfère à préface ; « Tamasuburō » est un hommage à l’onnagata Bandō Tamasuburō V (acteur contemporain majeur du théâtre kabuki) ; « Eléonore d’Aragon » est inspiré du buste éponyme du XVe, sculpté par Francesco Laurana ; « L’Ogre » est dédié à l’Orchestre de contrebasses ; « La Fresque » est une évocation de la peinture etc. Par ailleurs chaque morceau est construit comme une suite, avec des mouvements aux allures et ambiances variées. 



Avec ses unissons et contrepoints énergiques, « Avant dire » va comme un gant au quatuor : après l’introduction, sur un ostinato de la contrebasse, la guitare part dans un solo en zigzags avec, ça-et-là, des accents andalous, quelques notes de « Nuages », des traits véloces… Quand la clarinette et le violon s’en mêlent, le morceau devient majestueux et débouche directement sur « Tamasuburō ». L’élégance des voix qui se superposent, les dissonances aux contours adoucis, le chorus sombre et douloureux d’Huby, les ripostes solennelles de Delaunay et les motifs profonds d’Hardy et de Tchamitchian évoquent la musique du XXe, avec un petit quelque chose d’Olivier Messiaen en filigrane.

« Eléonore d’Aragon » a droit à un thème mélancolique (comme l’expression pensive du buste de Laurana…), brutalement perturbée par les fulgurances du violon et de la clarinette sur un continuum de Tchamitchian, à l’archet. Des dialogues se succèdent ensuite avec des phrases legato, des échanges heurtés et des contre-chants, soutenus par les pédales et lignes rythmiques souples de la contrebasse, en pizzicato ou à l‘archet.

Dans « Flottements », tandis qu’Huby, Tchamitchian et Hardy plantent un décor ténébreux, Delaunay part d’une mélodie délicate et fait monter progressivement la tension dramatique du morceau, jusqu’à ce que des conversations croisées prennent le relais. Dans le dernier mouvement, les roulements discrets d’Hardy soutiennent un chorus écorché et parsemé de touches moyen-orientales de Tchamitchian.

Une introduction flamboyante ponctuée d’« espagnolades » accueille « La Violence du terrain ». Huby prend la suite d’Hardy et expose une mélodie raffinée, soulignée par les contre-chants astucieux de Delaunay. Des jeux rythmiques à base de pizzicato et de staccato se développent dans une ambiance au parfum arabo-andalous, avant que la guitare d’Hardy ne tournicote autour des walking de Tchamitchian et que Delaunay et Huby n’échangent des questions-réponses pétillantes.

Le titre éponyme du disque démarre sur une tournerie du violon, une pédale de la guitare et une introduction grandiose – grave, profonde et boisée – de la contrebasse qui débouche sur un riff. Delaunay donne à « L’Ogre » un tour entraînant, avec des côtés folkloriques, puis revient à des variations plus contemporaines. Huby reste dans cette veine avec des phrases tortueuses. Le quatuor au complet prend la suite, en déclinant les dissonances jusqu’à des interactions minimalistes.

Le concert se termine par « La Fresque », intense et sévère, marquée par des notes tenues, jeux de bourdonnements, duo de clarinettes, échanges croisés à quatre voix et chorus de guitare au parfum folk.

Si, comme le dit Voltaire, « l’oreille est le chemin du cœur », alors, avec ses constructions au cordeau et son émotion à fleur de cordes et de souffles, L’Ogre Intact a bel et bien trouvé la route des tympans !


Le disque


L'Ogre Intact
Acoustic Quartet
Catherine Delaunay (cl, cor de basset), Régis Huby (vl), Pierrick Hardy (g, cl) et Claude Tchamitchian (b).
Emouvance - emv1041
Sortie le 28 novembre 2019
 





Liste des morceaux

01. « Avant dire » & «  Tamasaburō » (10:29).
02. « Eléonore d’Aragon » (6:25).
03. « Flottements » (11:07).
04. « L’Ogre » (7:43).
05. « La Violence du terrain » (5:54).
06. « La Fresque » (10:01).

Tous les morceaux sont signés Hardy.

24 décembre 2019

Le Studio de l'Ermitage à l'heure cubaine...

Le 29 novembre 2019 Manuel Anoyvega Mora se produit au Studio de l'Ermitage pour célébrer la sortie de Cuba Cuba chez Universal Music. Il a fallu près de quarante ans de carrière avant que le pianiste cubain sorte son premier disque en leader, grâce à Fo Feo Productions, structure montée par Jean-Louis Perrier en 2005.

Formé d'abord à la musique classique à l'Ecole Nationale des Arts de La Havane, Anoyvega Mora a bifurqué vers le jazz, comme moult de ses confrères, de Chucho Valdés à Omar Sosa, en passant par Gonzalo RubalcabaRoberto FonsecaHarold Lopez Nussa... 

Anoyvega Mora se présente avec son quintet, constitué de Guillaume Naturel au saxophone ténor et à la flûte, Pierre Guillemant à la contrebasse, Abraham Mansfarroll à la batterie et Inor Solotongo aux percussions. Sont également invités à la soirée, la chanteuse Melissa, petite-fille de Tito Puentes, le trompettiste Alexis Emilio Gonzales et le saxophoniste ténor (et frère cadet de Anoyvega Mora) Nicolas Anoyvega Mora

Anoyvega Mora reprend le répertoire de Cuba Cuba, ajoute des morceaux de Puentes, accompagne Melissa dans « Le rendez-vous », chanson signée Martine Demary, et le quintet ou septet part aussi dans des descarga endiablées : deux heures de musique non-stop !

Histoire de chauffer le public – tout acquis à sa cause – Anoyvega Mora commence par « Veneracion », une rumba dansante à souhait. Une fois que Naturel a exposé le joli thème nostalgique au saxophone ténor, Mansfarroll et Solotongo se déchaînent et chantent en chœur avec Annoyvega Mora un riff vocal typique de la musique latino. Dans « Alizé », Naturel passe à la flûte et alterne unissons et contre-chants avec le piano sur les poly-rythmes foisonnants des percussions et de la batterie. Retour au calme avec « Preludiosa Matanzas », un court solo romantique d’Anoyvega, à peine perturbé par le tintinnabulement discret du chimes (construit avec des clés). Le combo enchaîne ensuite « Marinna », un boléro élégant, magnifié par un saxophone ténor nonchalant et un piano énergique. Danzón vigoureux, « Ilduara Carrandy » est dédié à la professeure d’Anoyvega Mora. Le pianiste part dans un développement salsa, puis s’accompagne de la voix. Le premier tribut à Puentes retrouve le chemin d’un latin-jazz lyrique, avec Gonzales et Anoyvega Mora frère en soutien. Après «  Le rendez-vous », davantage variété que jazz ou musique latino, le deuxième tribut à Puentes a tout d’une descarga, avec ses « chase » entre les soufflants (et un petit clin d’œil à « Caravan » en passant), un piano luxuriant, des chœurs en boucles et une section rythmique enjouée. « Cuba ! Cuba ! Perla preciosa » est une rumba enlevée qui donne l’occasion à Anoyvega Mora de faire chanter le public. Anoyvega Mora et Guillemant se partagent l’ouverture majestueuse de « Frescoson », mais c’est la flûte de Naturel qui ouvre le bal sur ce son qui balance terriblement. Un motif funky de la contrebasse introduit « Bianco Mango, Bianco Blanco » (?) avant que le morceau se transforme en une descarga trépidante. En bis, Annoyvega joue d’abord une ballade mélancolique, aux parfums de « Solplos de musa », et la soirée s’achève sur un « Mira como vengo yo Echando candela » enthousiaste, qui met définitivement le feu à l’auditoire !

Musique virtuose marquée par une joie de vivre et une sensualité contagieuses, l'hommage d'Anoyvega Mora à Cuba est à l'image de son île natale : chaleureux et chatoyant...


Le disque


Cuba Cuba
Manuel Anoyvega Mora
Guillaume Naturel (ts, fl), Manuel Anoyvega Mora (p), Pierre Guillemant (b), Abraham Mansfarroll (d) et Inor Solotongo (perc).
Universal Music - 
Sortie le 15 novembre 2019




Liste des morceaux

01. « Veneration » (7:15).
02. « Alizé » (5:04).
03. « Preludiosa mantanzas » (2:08).
04. « Marinna »(5:45).
05. « Ilduara carrandy » (4:58).
06. « Soplos de musas »(5:02).
07. « Cuba cuba! perla preciosa » (6:21).
08. « Frescoson » (6:58).

Tous les morceaux sont signés Anoyvega Mora.

21 décembre 2019

Le Jour et la Nuit du Piano aux Bouffes du Nord

Du 14 au 20 novembre 2019 a lieu la première édition de Pianomania. Comme son nom l’indique, ce festival créé par Jean-Philippe Allard (Polydor, Universal, Impulse!…) et Reno di Matteo (Antéprima Productions) est dédié au piano jazz, mais pas que... 

Au menu, des têtes d’affiche – Herbie Hancock, Chilly Gonzales, Christophe Chassol, Kenny Barron et Jason Moran – à la salle Pleyel et à la Seine Musicale, de multiples concerts au Baiser Salé, Sunset – Sunside, Duc des Lombards et Pop-Up!, et un événement inédit : le Jour et la Nuit du Piano. La direction artistique de ce véritable marathon du piano – près de douze heures de musique – a été confiée à Baptiste Trotignon et les concerts se déroulent au théâtre des Bouffes du Nord.

Construit en 1876 par l’architecte Emile Leménil à la demande de Jules Chéret, le théâtre des Bouffes du Nord est tour à tour un café-concert, le « Théâtre Molière », un music-hall, une « salle de spectacles à succès », le « Théâtre des Carrefours »… puis finit par fermer ses portes en 1952. En 1969, Narcisse Zecchinel, un entrepreneur du bâtiment italien, rachète le théâtre et le sauve de la démolition. Il faut attendre 1974 pour que les Bouffes du Nord reprennent du service, sous l’impulsion de Peter Brook et Micheline Rozan. Depuis, pièces de théâtre, opéras et concerts se disputent cette salle de plus de cinq cents places à l’acoustique exceptionnelle et classée monument historique en 1993. 

Monsieur Loyal du spectacle, Trotignon a divisé le programme du Jour et de la Nuit du Piano en trois parties : Armel Dupas, Thomas Enhco, Sophia Domancich et Pierre Christophe de onze heures à treize heures trente, Edouard Ferlet, Alain Jean-Marie, Franco D’Andrea, Bojan Z, Fred Nardin et Juliette de quinze heures à dix-neuf heures, puis Philippe Cassard, Trotignon et des invités surprises – Avishai Cohen (le trompettiste), Minino Garay et Melody Gardot – de vingt-heures trente à vingt-trois heures.


Baptiste Trotignon - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Tout au long du marathon, les musiciens alternent entre les deux Steinway modèle D, placés tête-bêche sur la scène : près de trois mètres de long et une demi-tonne de bois et de fer prêts à en découdre avec les douze pianistes !




Armel Dupas

Après le Conservatoire de Nantes et le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, Dupas joue, entre autres, avec Georges Paczynski, Fiona Monbet, Sandra Nkaké, Henri Texier, David Linx… compose abondamment pour le cinéma (Arnaud Desplechin, Christophe Honoré, Michel Gondry...), monte WaterBabies avec Corentin Rio (Inner Island – 2013), un quartet avec Chloé Cailleton, Lisa Cat-Berro et Mathieu Penot (Upriver – 2015), un trio à tendance jazz rock progressif avec Penot et Kenny Ruby (A Night Walk – 2017) et des projets en solo (Broderies et Laugère Song(s) – 2019 )… 


Armel Dupas - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Malgré le froid de canard, Dupas arrive pieds nus et entame le concert avec « Laugère Song », tiré du disque éponyme. Cette musique, jouée à l’origine pour des particuliers chez eux, est évidemment intimiste : des ostinatos et autres boucles soulignent de longues phrases legato, entre romantisme et musique classique du XXe. Les lignes sinueuses et élégantes évoquent également le cinéma, comme dans la « Petite improvisation moscovite », ville où Dupas est installé en ce moment. Après avoir remercié la concentration du public qui est palpable et, comme l’indique le pianiste, est un élément clé dans l’exercice du solo, il change de piano pour « The Happiest Moments of My Life », également au menu de Laugère Song(s). Après un passage avec Claude Debussy en filigrane, le morceau monte en tension sur un riff tendu. Dupas conclut avec « Free Man In Paris », la chanson de Joni Mitchell, interprétée avec des accents pop et une densité très « jarrettienne ». 


Sur les traces de Keith Jarrett, Brad Mehldau… la musique de Dupas s’inscrit dans une veine lyrique moderne, vive et subtile. 



Thomas Enhco

Formé au Centre des Musiques Didier Lockwood et par Gisèle Magnan, Enhco enregistre son premier disque, Esquisse, à quinze ans : sa carrière est lancée. Après un séjour au Japon en 2008 et à New-York en 2012, le pianiste enchaîne les disques et les tournées aussi bien dans des contextes jazz que classiques, en passant de George Gershwin à Maurice Ravel ou Philip Glass, du Triple Concerto en do majeur, opus 56, de Ludwig van Beethoven ou d’Eros Piano de John Adams à son propre concerto pour piano et orchestre. 


Thomas Enhco - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Enhco entame le set par un hommage à Didier Lockwood – son beau-père, disparu le 18 février 2018 – qui lui disait « arrête de jouer ce que tu sais, joue pour les anges ». Un touché puissant et un développement touffu caractérisent « Joue pour les anges », morceau très impressionniste. Après une introduction heurtée, « jarrettienne » s’il en est, « All The Things You Are » décolle, sur un balancement rythmique vigoureux et des variations qui naviguent entre tradition et modernité. La ballade nostalgique « Looking Back » pourrait être une bande originale de Michael Nyman. Enhco s’amuse ensuite sur le Clavier bien tempéré, pris à toute allure et exploité avec caractère. Trotignon le rejoint pour un duo intense et entraînant sur « Owl And Tiger », une composition signée Enhco.


Enhco monte des pièces musicales séduisantes, avec une assurance mélodique et rythmique remarquable. 



Sophia Domancich

Des bancs du CNSMDP et des grands orchestres – Big Band Lumière de Laurent Cugny, Quoi de neuf docteur ? de Serge Adam, l’ONJ de Didier Levallet… – à Equipe Out et autres formations avec des musiciens issus de l’école de Canterbury, en passant par le quintet Pentacle, le trio DAG… et de multiples collaborations avec l’avant-garde américaine, Domancich est une pianiste incontournable du monde des musiques improvisées depuis près de quarante ans.


Sophia Domancich - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Des cellules minimalistes énergiques, parsemées d’esquisses mélodiques et entrecoupées de motifs rythmiques, brossent un paysage contemporain tendu. Domancich se rapproche petit à petit de « Lonely Woman » (elle est d’ailleurs la seule pianiste de jazz au programme…), qu’elle interprète avec un intensité dramatique et une élégance rares. Le deuxième morceau continue dans une veine contemporaine avec des lignes mélodico-rythmiques modernes, interrompues par des éclats sonores violents. En conclusion la pianiste joue une comptine, qui pourrait sortir de l’école d’Arcueil, mais qu’elle pimente d’ingrédients rythmiques, bien hérités du jazz… 


Derrière son lyrisme complexe, rythmé et touchant, Domancich réussit à faire entendre le piano plutôt que du piano. Et ce n’est pas donné à tout le monde ! 



Pierre Christophe

Après le Conservatoire de Marseille et la Manhattan School of Music, Christophe étudie avec Jacki Byard, à qui il consacrera trois disques au début des années 2000. En dehors de son quartet, Gérard Badini, Michel Pastre, Jérôme Etcheberry, Stan Laferriere… s’appuient régulièrement sur ses qualités de swingman.

Pierre Christophe - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Christophe a choisi sept standards : « I Cover The Waterfront » (Johnny Green et Edward Heyman – 1933), « The Duke » (Dave Brubeck – 1955), « Ask Me Now » (Thelonious Monk – 1951), « Moon Song » (Arthur Johnston et Sam Coslow – 1932), « A Flower Is A Lovesome Thing » (Billy Strayhorn – 1965), « That Old Feeling » (Sammy Fain et Lew Brown – 1937) et « Memories of You » (Eubie Blake et Andy Razaf – 1930). Il les interprète dans un style mainstream, qu’il maîtrise à la perfection : pompes (« The Duke »), montées arpégées véloces (« A Flower Is A Lovesome Thing »), lignes de walking (« That old Feeling »), mélodie legato (« I Cover The Waterfront »), swing (« Ask Me Now »)...


Avec Christophe, Pianomania remonte dans l’histoire du jazz à l’époque des pianistes stride et de la Swing Era. 




Edouard Ferlet

C’est au Berklee College of Music, à Boston, que Ferlet se forme au jazz. De retour en France, le pianiste compose pour la télévision, monte plusieurs groupes, enregistre ses premiers albums en leader (Escale – 1996, Zazimut – 1999)… En 2001 il cofonde le Trio Viret avec Jean-Philippe Viret à la contrebasse et Antoine Banville à la batterie, remplacé en 2008 par Fabrice Moreau. En parallèle Ferlet arrange pour Julia Migenes, Lambert Wilson… continue d’enregistrer en solo (Par tous les temps – 2004, Think Bach – 2012 & 2017), crée sa société de production, Mélisse, en 2005… 


Edouard Ferlet - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Le programme de la séance est construit autour de morceaux tirés de Think Bach Op. 2. « Mind The Gap », interprétation libre du « Prélude en ut dièse majeur » (BWV 872) de Johann Sebastian Bach, démarre par un jeu contemporain et, après l’exposé du thème, part dans un développement harmonieux, sur une ligne de basse sobre. Changement de décor pour « Et si », derrière lequel se cache l’adagio (ma non tanto) de la « Sonate pour violon et clavecin n°3 en mi majeur » (BWV 1016) : à grand renfort de jeux rythmiques parsemés d’accents moyen-orientaux et d’envolées pop, Ferlet s’approprie vraiment la musique de Bach. Sur l’amusant « Crazy B », c’est la variation n°1 des « Variations Goldberg » (BWV 988) que le pianiste passe à la moulinette de ses arpèges puissants, accords fortissimo et autres brisures rythmiques. Pour terminer, après la majestueuse introduction de « Miss Magdalena », alias le « Prélude en ut majeur » (BWV 846) du Clavier bien tempéré, Ferlet propose un cocktail de cliquetis, de lyrisme et de baroque… tout en sifflant à l’unisson.


Ferlet ne se contente pas de jazzifier Bach, mais traite les thèmes du « Cinquième évangéliste » (Albert Einstein dixit) comme des standards sur lesquels il joue au chat et à la souris avec une délectation communicative...



Alain Jean-Marie

Des bals de la Guadeloupe dans les années soixante, avec l’orchestre de Robert Mavounzy, à Pensativa, sorti en 2019, avec Darryl Hall et Lukmil Perez, voilà presque soixante ans que Jean-Marie écume les scènes du jazz… Depuis qu’il s’est installé à Paris – en 1973 – Jean-Marie a accompagné le gotha des artistes, d’Art Farmer à Benny Golson et passant par Chet Baker, Sonny Stitt, Lee Konitz, Johnny Griffin, Dee Dee Bridgewater, Abbey Lincoln… Le pianiste joue aussi bien dans des contextes jazz qu’antillais et ses Biguines Reflections ont désormais fait le tour du monde.


Alain Jean-Marie - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Ballade dans un esprit be-bop, soutenue par une walking entraînante, « Some Other Spring » (1939) de Billie Holiday ouvre le bal. Jean-Marie poursuit avec « A Fine Romance » (1936) de Jerome Kern et Dorothy Fields : des phrases délicates soutenues pas une rythmique chaloupée, qui doit autant au bop qu’aux îles. Des lignes en zig-zag, un jeu saccadé et des rythmes ondoyants illuminent  « Love Me or Leave Me » (1928), signé Walter Donaldson et Gus Kahn. Pour « Straight Ahead », une ballade de Mal Waldron (1961), chantée par Abbey Lincoln, Jean-Marie joue sur des questions-réponses et des discontinuités dans un esprit « monkien ». Un quatre mains pétillant de swing, avec Jean-Marie et Trotignon, développe « The Man I Love », le tube de George et Ira Gershwin (1924).



Alain Jean-Marie & Baptiste Trotignon - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Marquée par le be-bop et les Antilles, la musique de Jean-Marie est un long fleuve pas si tranquille que ça... 




Franco D’Andrea

Au sortir de l’adolescence, D’Andrea décide de troquer sa trompette et son saxophone soprano pour le piano et commence sa carrière professionnelle au début des années soixante. Il alterne ses formations, dont le Modern Art Trio avec Bruno Tommaso et Nunzio Rotonde, les groupes des musiciens américains de passage, à l’instar de Konitz, Phil Woods, Dave Liebman, Griffin, Pepper Adams… et l’enseignement.


Franco D'Andrea - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

D’Andrea joue quatre morceaux dynamiques dans lesquels les idées fusent : lignes sinueuses ponctuées d’accords plaqués, de clusters, d’ostinatos… Mais aussi des passages stride et des traits bluesy qui viennent s’immiscer au milieu des phrases malicieuses du pianiste. D’Andrea s’appuie sur des articulations main gauche – main droite astucieuses qui rappellent le jeu de Thelonious Monk.


A l’instar de Martial Solal en France, D’Andrea crée un univers musical personnel, entre tradition jazz et musique classique moderne, d’une ingéniosité virtuose et parfaitement libre ! 



Bojan Z

Zulfikarpašić a commencé son apprentissage avec le folklore yougoslave, la musique classique et la pop. Après des cours en Yougoslavie puis à New-York, avec Clare Fischer, il poursuit au CIM, à Paris. Dans les années quatre-vingt dix, le pianiste prend son envol aux côtés de Michel Portal, Henri Texier, Nguyên Lê, Noël Akchoté, Julien LourauBojan Z Quartet (1993), Yopla ! (1995), Koreni (1999), Solobsession (2001), Transpacifik (2003), Xenophonia (2006), Humus (2009), Live, Bozilo (2009), Soul Shelter (2012), Tsscht (2013), Duo (2014) et Housewarming (2016) sont autant de jalons dans une carrière passionnante et sans concession. 


Bojan Z - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Même s’il n’est pas sur son Fazioli habituel, à la sonorité légèrement plus nette et brillante que le Steinway, le jeu de Bojan Z reste caractéristique : un jeu physique, des mélodies enchanteresses, des harmonies et des rythmes aux parfums des Balkans. « Zoli morceau » commence comme un piano mécanique, puis le thème se développe petit à petit au milieu du crépitements des notes. Plutôt nostalgique, « Nedyako’s Eleven » (Soul Shelter) se déroule d’abord dans un climat intimiste avant de s’emballer. « Rhythmonesia » (?) passe d’une ode dissonante à une ambiance luxuriante. Bojan Z tient l’auditeur en haleine en insérant le motif mélodique au milieu de ses envolées touffues. Dans « Tender », les mains alternent unissons et contrepoints dans des climats qui vont de la musique contemporaine, voire minimaliste, à un jazz coupé de folk. Bojan Z retrouve Trotignon (ils ont déjà joué en duo en 2012 à l’occasion de Jazz à La Villette) pour « Seeds » (tiré de Duo avec Lourau), une conversation pimentée.


La musique de Bojan Z est attachante. Chaque morceau raconte une histoire à la manière d’une rhapsodie, dans des formes complexes qui habillent un contenu familier...



Fred Nardin

Diplômes du Conservatoire de Chalon-sur-Saône et du CNSMDP en poche, Nardin cofonde The Amazing Keystone Big Band en 2010, joue dans pléthore de formations (Sophie Alour Trio, Switch Trio, Jean-Philippe Scali Quintet…), enseigne le jazz dans diverses écoles (Conservatoire de Chalon-sur-Saône, Centre des Musiques Didier Lockwood...) et a monté un trio avec Leon Parker et Or Bareket


Fred Nardin - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

La « New Waltz » démarre sur un ostinato rapide et une ligne minimaliste, puis prend une tournure romantique. Après une introduction heurtée, parsemées d’accents pop, à la Jarrett, le blues s’invite dans un « Don ‘t Forget The Blues » entraînant. Le thème debussyste qui suit, composition terminée le jour-même et sans titre, nous apprend Nardin, se développe en phrases sinueuses legato. Le pianiste traite « Angelina », de McCoy Tyner, avec énergie et intensité, en alternant envolées véloces et suite d’accords latino. C’est plutôt le trumpet-style et les pompes que convoque d’abord Nardin pour « James », un morceau signé Duke Pearson. Puis il enchaîne sur des lignes hard-bop véloces.


Dans la lignée de ces pianistes contemporains qui marient avec habileté l’énergie syncopée du jazz et le lyrisme élaboré du classique, Nardin propose une musique pleine de contrastes et de vigueur. 



Juliette

« Je n’ai pas encore décidé si je faisais cerise sur le gâteau ou arrête dans le poisson » : ainsi se présente Juliette, seule pianiste-chanteuse (et réciproquement) de la journée. Son set est émaillé de plaisanteries et d’une bonne humeur contagieuse.


Juliette - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

En guise d’introduction Juliette chante « A carreaux », un auto-portrait vu par le prisme de ses lunettes : 

« Parmi mes signes distinctifs 
Ronde du cul, 
frisée du tif 
Il en est un qu'on n'peut rater 
J'ai des lunettes sur le nez... » 
Une voix puissante, un timbre limpide et un phrasé clair mettent en relief le mélange d’humour et de sérieux qui caractérise « Météo marine ». Son accompagnement au piano est adroit, bien qu’elle s’en défende : « Je ne suis pas une vraie pianiste, j’ai de la chance… En vérité j’appuie à peu près n’importe où et la plupart du temps c’est joli... ». « Bijoux de famille » est une chanson paillarde amusante. Pour sa « Petite messe solennelle », Juliette a repris le titre et la basse continue de celle de Gioachino Rossini, mais toute ressemblance s’arrête là car c’est une ode au vin ! Avant de revenir à la gouaille de titi parisienne qui habite « J’aime pas la chanson », elle joue une ligne arpégée qui sort du clavier du piano... raccourci dans les aigus car, nous dit-elle, « c’est les pianos américains… C’est les défauts de l’ultra libéralisme… Comme personne ne se sert des aigus ils se sont dit : on va les enlever... »… Elle conclut son tour de chant sur « Padam, Padam », entonné en puissance. En bis, Juliette déclare : « je n’aime pas la chanson, mais je fais de la chanson parce que ça rapporte beaucoup d’argent… et française, parce que je ne parle que le français... » et se lance dans une chanson-gag, « El tango », caricature de « L’homme à la moto » d’Edith Piaf... 

Bien ancrée dans la tradition des chanteuses à texte, Juliette égaie les Bouffes du Nord qui retrouvent l'atmosphère d'un cabaret-concert enjoué...



Philippe Cassard 

Après la chanson, place à la musique classique, avec Cassard ! A la suite d’un parcours typique de concertiste – CNSMDP, travail avec les plus grands, dont Nikita Magaloff, collection de premier prix etc. – Cassard est invité par le gotha des orchestres européens sous la direction des chefs les plus prestigieux, s’illustre dans l’interprétation de l’intégrale de l’œuvre pour piano de Debussy, joue avec maints orchestres de chambre, forme un duo célébrissime avec Nathalie Dessay, publie un essai de référence sur Franz Schubert, fonde et dirige plusieurs festivals, enregistre une trentaine de disques, anime quatre-cent trente Notes du Traducteur sur France Musique… 


Philippe Cassard - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Particulièrement sympathique et visiblement passionné, Cassard présente chaque morceau avec moult détails et anecdotes plus intéressantes les unes que les autres. Il commence par les « Valses nobles et sentimentales » que Maurice Ravel a composées en 1911 en hommage à Schubert. Rythmées et dynamiques, ces valses évoquent plutôt une fanfare, « très pétaradante, très grinçante... », comme le souligne le pianiste. A l’opposée, la « Gymnopédie n°1 » d’Erik Satie, sortie en 1888 et inspirée par Salambô de Gustave Flaubert, est une valse très lente – «  Lent et douloureux », dit la partition – qui s’apparente presque à une ode funèbre. Joyeuse, légère et enlevée, la « Valse en ut » de Francis Poulenc a été écrite le 14 juillet 1919 pour l’Album des Six. Suivent cinq pièces de Debussy. Dans « Les fées sont d’exquises danseuses » (1912), Debussy laisse libre-court à son impressionnisme, avec des vagues arpégées et des lignes délicates, tandis que « La soirée dans Grenade » (Estampes – 1903) est un peu mystérieuse et parsemée d’ « espagnolades ». Comme son titre le laisse indiquer, « La plus que lente » (1903) est une valse majestueuse aux contours raffinés. Tiré de la Suite Bergamasque (écrite entre 1890 et 1905), « Passepied » est une danse énergique à quatre temps, entraînante, mais éloignée de la danse bretonne du même nom… Composée en 1904 après sa rencontre avec Emma Bardac, qui deviendra sa femme, « L’Isle Joyeuse » est un morceau flamboyant !


Un jeu expressif, un sens subtil des nuances et une sonorité brillante mettent en valeur des morceaux savamment construits et d’une modernité mélodique incontestable.



Baptiste Trotignon

Sorti du conservatoire de Nantes, Trotignon intègre, lui-aussi, le CNSMDP. En 1998, il monte un premier trio avec Clovis Nicolas et Tony Rabeson, publie Fluide (2000), puis Sightseeing (2001). En 2003, il sort son premier disque en solo (Solo), qui sera suivi de Solo II en 2005. A côté de ses nombreuses collaborations, Trotignon co-fonde un quartet avec David El-Malek, enregistre à New-York, crée un concerto pour piano pour Nicholas Angelich, joue en trio avec Thomas Bramerie et Jeff Ballard (Hit – 2013), en duo avec Garay (Chimichurri – 2017)...


Baptiste Trotignon - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Là où Dupas était pieds nus, Trotignon est en chaussettes… et tenue de scène zen. La première partie est essentiellement consacrée au répertoire de You’ve Changed, sorti le 8 novembre 2019 (Okeh), plus quelques reprises. La deuxième partie est dédiée aux duos avec les invités.


Pour commencer, Trotignon enchaîne « Crying Man » et « Adios », tirés de You’ve Changed, et « Awake » (Song, Song, Song – 2012) : minimalisme et lyrisme se côtoient, sur un accompagnement le plus souvent basé sur des ostinatos. Des traits « jarrettiens », une citation brève de la musique des Feux de la rampe, des passages rythmiques puissants, une comptine … viennent s’immiscer dans les différents tableaux. « Jenny Wren », une chanson de Paul McCartney que Trotignon a enregistrée avec Garay (Chimichurri), reste tranquille et mélodieuse, avec quelques accents pop ça-et-là. « Colchiques dans les prés » (You’ve Changed), composée en 1942 / 1943 par Jacqueline Debatte et Francine Cockenpot, est presque devenue un standard de jazz français depuis que Georges Avanitas (1969), Cortex (1975), Eddy Louiss (1996), Jean-Michel Pilc (2002)… l’ont mise à leur répertoire ! Trotignon brode sur le thème pendant que la main gauche répète un riff. Avec le motif répétitif de la main gauche qui met en avant la trame mélodique, « Welcome Back » (You’ve Changed) ressemble à une chanson et penche résolument vers la pop. « La Danza » (You’ve Changed) porte bien son nom : percussions dans les cordes et sur le piano, thème bluesy, ostinato sur trois notes, puis démarrage foisonnant sur une rythmique puissante. Pour conclure cette première partie, Trotignon s’attaque à la « Sarabande » de la Partita en do mineur (BWV 826) qu’il traite avec finesse et termine sur le Clavier bien tempéré


Avishai Cohen - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Avishai Cohen
rejoint Trotignon et ils interprètent « You’ve Changed », ballade élégante, magnifiée par la trompette majestueuse et brillante de Cohen. Dans « Well, You Needn’t » de Monk, les deux hommes ont des dialogues astucieux, entre course-poursuite et échanges rythmiques. Deuxième invité, Minino Garay fait d’abord le show depuis les travées, en se plaignant de l’absence de percussion dans le programme… Puis il va sur la scène avec son cajon et les deux musiciens se lancent dans un morceau véloce, touffu et vif. C’est ensuite au tour de Melody Gardot de venir chanter, accompagnée par Trotignon. Tirée à quatre épingle, la star attaque « Cry Me A River », le saucisson d’Arthur Hamilton (1953). Gardot a tout d’une crooner : timbre chaud, légèrement rauque, phrasé impeccable, intonation nette et placement sans aspérité, le tout accompagné délicatement par Trotignon. « Mon fantôme », chanson en français de Gardot, qu’elle a enregistrée avec Trotignon pour Song, Song, Song, penche davantage vers la variété que le jazz, malgré le passage en scat, sobre, de la chanteuse. En bis, le duo interprète « Baby I’m Fool », tirée de My One and Only Thrill (2008), ballade intimiste et tranquille de Gardot.



Baptiste Trotignon & Minino Garay - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Belle initiative que ce Pianomania, d’autant plus que les écuries d’Universal et d’Antéprima Productions regorgent de musiciens passionnants ! Et Le Jour et la Nuit du Piano aura été une bien belle fête avec de nombreux moments musicaux savoureux… A l'année prochaine !



Melody Gardot - Pianomania - Novembre 2019 © PLM