16 décembre 2018

Double plateau à l’Ermitage


Grosse affiche au Studio de l’Ermitage le 6 décembre 2018 : Roberto Negro présente Kings And Bastards, sorti chez Cam Jazz en octobre 2018, et Emile Parisien Quartet propose Double Screening, paru chez ACT en décembre 2018.


Kings And Bastards
Roberto Negro

Passé par le Conservatoire à Rayonnement Régional de Chambéry et le Centre des Musiques Didier Lockwood, Negro participe à la création du Tricollectif en 2011 au sein duquel il monte la plupart de ses projets : du trio Dadada au duo Les Métanuits avec Parisien, en passant par le trio Garibaldi Plop, le quartet Kimono, le duo Danse de Salon avec Théo CeccaldiKings And Bastards est le premier disque de Negro en solo.


Construit comme une suite en treize mouvements, Kings And Bastards marie piano, piano préparé et effets électroniques. Une grosse minute de concentration et c’est parti pour une quarantaine de minutes non-stop. Des cliquetis cristallins d’une régularité implacable et des ostinatos sourd, interrompus à intervalle régulier par une pointeuse : vive Les Temps Modernes !... Entre machine à écrire et machine-outil, le piano préparé devient une percussion (John Cage n’écrit-il pas que « le piano préparé est en réalité un ensemble de percussions confié aux mains d'un seul interprète » ?) et le réalisme mécaniste du morceau évoque évidemment la musique concrète. Quelques bribes mélodiques acoustiques percent ça-et-là, au milieu de la grisaille du machinisme. Peu à peu, des accords de synthèse, des pédales aiguës, des ostinatos obsédants et un minimalisme futuriste renvoient l’auditeur à la science-fiction avec, toujours, un petit air qui s’immisce dans cette ambiance répétitive et sombre, mais qui est vite rattrapé par l’inexorable mécanique... Tandis que la main gauche joue un motif récurrent, Negro retire ses préparations. Le pianiste part ensuite dans des développements qui font la part belle aux dissonances, jeux rythmiques et dialogues de voix, dans une lignée contemporaine, séparés par la monotonie d’une pédale de près de trois minutes, pour terminer par une valse presque sentimentale.


Avec Kings And Bastards, Negro propose une musique expressive résolument singulière, à mi-chemin entre musique contemporaine et free, sans jamais oublier ces légères touches lyriques qui lui donnent un zeste d’humanité indispensable.


Double Screening
Emile Parisien Quartet

Peu après avoir débarqué à Paris, en 2000, Parisien monte un quartet avec Julien Touery au piano, Ivan Gélugne à la contrebasse et Sylvain Darrifourcq à la batterie. La formation sort trois disques chez Laborie Jazz : Au revoir porc-épic en 2006, Original pimpant en 2009 et Chien Guêpe en 2012. Après ce troisième disque, JulienLoutelier remplace Darrifourcq derrière les fûts. C’est avec ce deuxième quartet que Parisien rejoint Act pour Spezial Snack, paru en 2014, et Double Screening.

Enregistré par Philippe Teissier du Cros dans le célèbre Studio Gil Evans de la Maison de la Culture d’Amiens, Double Screening propose cinq morceaux, deux suites et trois intermèdes composés par les quatre musiciens. Le disque évoque la pratique du double écran qui consiste, par exemple, à se connecter simultanément à sa télévision pour regarder une série et à son téléphone, pour participer à une discussion en ligne sur ladite série. La plupart des titres des morceaux sont des clins d’œil à l’informatique, comme les trois « Spam », « Hashtag », « Deux point zéro », « Elégie pour une carte mère », « Malware Invasion »….

Le programme du concert s’appuie exclusivement sur le répertoire de Double Screening. Depuis le temps qu’ils jouent ensemble, les quatre musiciens ont développé une osmose quasi parfaite : une sonorité personnelle, avec, notamment, des unissons harmoniques ou rythmiques, des mélodies d’une grande cohérence et une mise en place aux petits oignons.



Les deux parties de « Double Screening », signées Loutelier, sont contrastées : à la gravité de la première, portée par la ligne profonde de la contrebasse, les accords contemporains du piano, la batterie toute en subtilité et les phrases sinueuses du soprano, succède un deuxième mouvement mécanique – qui n’est pas sans rappeler certains passages du set de Negro –, interrompu par de brèves mesures be-bop. Peu à peu le morceau s’emballe et Parisien se lance dans un chorus néo-bop, sur une walking et un chabada, entrecoupé de pêches et autres roulements. Touery poursuit dans la même veine, rapide et puissante, avec des citations détournées et une bonne dose d’humour.


La deuxième suite, « Hashtag », composée par Parisien, comprend quatre mouvements. Le thème aux accents mélancoliques évoque un peu la musique klezmer. Les accords du piano, le vrombissement de la contrebasse et le drumming serré de la batterie font monter la tension et poussent le soprano dans des retranchements free d’une intensité captivante. Un unisson global lance le piano dans des motifs aux nuances balkaniques, sur les contrepoints de la contrebasse et la batterie foisonnante. Parisien revient dans la partie avec un discours véloce, mais sans esbroufe, puis finit par plonger dans un torrent de notes, parsemé de stridences, comme autant de cris… Dans le troisième mouvement, les percussions bourdonnent, l’archet de la contrebasse gronde, le piano préparé crépite et le soprano joue une mélodie fragile avant de se mêler, lui aussi, aux jeux rythmiques avec ses clés. Pour le final, Parisien revient au thème avec un léger vibrato et des touches bluesy, tandis qu’une pédale de Gélugne, des accords dansants de Touery et un rythme entraînant de Loutelier emportent « Hashtag » vers des horizons joyeux.


Les trois « Spam » intercalés entre les morceaux sont des pièces concises et malicieuses dans lesquelles les quatre compères se livrent à des joutes de sonorités – crissements, cloches, réverbération, splash… – et de rythmes – notes tenues, frappes mécaniques, dialogues percussifs… Des jeux rythmiques parsèment également « Deux point zéro », un morceau animé (lui aussi assez proche de l’esprit de Kings And Bastards) basé sur des échanges heurtés entre les sons étouffés du piano préparé, les lignes robustes de la contrebasse et le drumming vif et luxuriant de la batterie. Les petits motifs mélodiques du soprano débouchent sur une mélopée qui contraste avec la dominante rythmique du morceau.


Avec ses boucles, pédales et riffs entrelacés, la construction d’« Algo » s’apparente à la musique répétitive, tandis que les volutes sinueuses du soprano apportent une touche de fragilité, avant de se fondre dans la mêlée rythmique. Le be-bop refait son apparition dans l’espiègle « Malware Invasion » : walking et chabada ultra-rapides, piano néo-bop véloce, saxophone ténor impétueux, embardées free… Le quartet fait monter la pression ! Joué en bis, « Daddy Long Legs » s’aventure sur les terres de la musique contemporaine, avec un accompagnement minimaliste pour une conversation mystérieuse entre le piano et le soprano, tantôt à l’unisson, tantôt sous forme de questions-réponses.


Double Screening réussit le pari d’illustrer en musique un phénomène de société ! Originale, ludique, recherchée, expressive… la musique du quartet de Parisien n’a pas fini de marquer son époque.

9 décembre 2018

PJ5 au New Morning


Le 4 décembre 2018, le New Morning est plein : il accueille le PJ5 à l’occasion de la sortie de I Told The Little Bird chez Jazz& People, le label participatif créé par Vincent Bessières.

C’est en 2010 que le guitariste Paul Jarret monte le quintet PJ5 avec Maxence Ravelomanantsoa au saxophone ténor, Léo Pellet au trombone, Alexandre Perrot à la contrebasse et Ariel Tessier à la batterie. Leur premier disque autoproduit, Floor Dance, sort la même année. Suivront Word (2013 – Such Productions), Trees (2016 – Gaya Music) et I Told The Little Bird.

Bessières introduit le concert et, après avoir décrit les raisons d’être du label participatif Jazz & People, il explique la portée humaniste et écologique du disque de PJ5, préoccupé par la situation climatique de la planète... Pour le premier set du concert, PJ5 joue trois morceaux extraits du répertoire de I Told The Little Bird et « Anthem », un inédit.  


Un chant diaphane sur des nappes de sons électro éthérées sont diffusés en off pendant que le quintet s’installe. Après une série de sirènes ou de cris, le trombone expose la mélodie nostalgique de « Where Do Butterflies Sleep ? » sur les accords aériens de la guitare, la batterie majestueuse et une ligne de basse profonde. Le saxophone ténor entre en jeu et répond au trombone puis, avec une pédale sur la grosse caisse et des effets de réverbération, le morceau prend l’allure d’un hymne, qui se transforme soudainement en un rock progressif énergique. Cette juxtaposition d’accords vaporeux, d’airs solennels et de rythmes vigoureux et se retrouve également dans « Horizon », une ballade au parfum ambient. Une mélodie au synthétiseur accueille « Peaceful Struggle ». D’abord tranquille et planant, le morceau part rapidement dans un rock-free débridé, tiré par un Ravelomanantsoa déchaîné, poussé par la rythmique sourde et touffue de Perrot et Tessier, et soutenu par les riffs de Pellet et Jarret. Le premier set s’achève sur « Anthem », un thème minimaliste et méditatif, au déroulé imposant, à l’image de son titre.

Décors planants, lyrisme et rythmique puissante, PJ5 a trouvé sa marque de fabrique : une fusion de jazz scandinave, de rock psychédélique et de free… du Space Jazz Rock en quelque sorte !



4 décembre 2018

A la découverte de Nicolas Fabre


La sortie de l’album Through The Seasons, le 26 octobre 2018, donne l’occasion de découvrir le parcours et quelques passions du pianiste Nicolas Fabre


La musique

Je ne crois pas avoir vraiment choisi le piano… Pourtant, d’après ma mère, enfant, j’avais une préférence pour cet instrument. Quand j’avais huit ans, mes parents nous ont inscrits, ma sœur et moi, au conservatoire, dans la classe de piano. Pendant dix ans, j’ai suivi une formation classique au conservatoire du Mans.

Avec mes parents, mon frère et ma sœur, nous écoutions toutes sortes de musiques, mais j’ai réellement commencé à m’intéresser au jazz autour de quinze ans, en écoutant Miles Davis. C’est également à cette époque que j’ai vu Chick Corea en concert à Vannes : ça a été un autre déclencheur. Avec mon frère et un ami batteur nous avons monté notre premier groupe. Nous interprétions des compositions instrumentales. Au début, c’était plutôt pop rock, mais nous écoutions du jazz rock, Miles, Weather Report, Corea... sans oublier Frank Zappa, le rock progressif... Nous découvrions tout ça !... Peu de temps après, ce fût Keith Jarrett et le Köln Concert, autre grande révélation ! Puis Bill Evans, John Coltrane, Thelonious Monk... D’ailleurs, en ce qui concerne les pianistes-compositeurs, Jarrett, Corea et Evans sont sans doute mes trois influences majeures : ce sont les premiers que j’ai écoutés, et ils restent parmi mes préférés !...

C’est pendant mes études scientifiques que j’ai commencé le piano jazz Je me suis d’abord intéressé aux standards, au bop... J’ai suivi les ateliers jazz à la fac et suis entré dans le big band universitaire. A l’époque j’avais un groupe de jazz fusion. Ensuite, je suis monté à Paris pour suivre des cours à l’école Arpej. Je me suis perfectionné en piano jazz avec Olivier Hutman, étudié l’harmonie, l’arrangement…  et j’ai commencé à faire des jam sessions, jouer en quartet, en trio, avec des vocalistes... En parallèle, au Mans, avec mon frère nous avons créé Mentat Routage, un groupe de jazz rock expérimental basé sur l’impro, le free, etc. C’est aussi à ce moment que j’ai pris des cours d’écriture classique et commencé à enseigner en école de musique. Peu après j’ai participé au groupe de jazz électrique Pagaille, avec, entre autres, le batteur Sonny Troupé et le chanteur slameur Thomas Roche, avec qui j’ai beaucoup joué depuis. J’ai fait aussi pas mal de be-bop, en trio, notamment avec le batteur Philippe Combelle.

En 2012, j’ai formé un premier trio pour jouer mes compositions, avec Richard Apté et Max Hartock Puis, en 2016, j’ai créé un nouveau groupe, en compagnie de Bertrand Beruard et Nicolas Favrel, avec lequel je viens de sortir Through The Seasons.



Quelques clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? La recherche d’une expression musicale personnelle, originale, à la fois individuelle et collective, dans un esprit de liberté, de partage et d’ouverture sur le monde…

Pourquoi la passion du jazz ?  Les jazz sont des musiques qui mettent en jeu l’instant présent, grâce à l’improvisation.

Comment découvrir le jazz ?  Allez voir des concerts ! Venez voir les musiciens jouer en live !


Sur l’île déserte…

Quels disques ? Difficile de choisir… Mais assurément un Miles, un Coltrane, un Monk, un Evans, un Jarrett…

Quels livres ? La Trilogie new-yorkaise de Paul Auster, Kafka sur le Rivage de Haruki Murakami...

Quels films ? Blade Runner de Ridley Scott, In The Mood For Love ou The Grandmaster de Wong Kar-Wai, Il était une fois la révolution de Sergio Leone, Interstellar de Christopher Nolan… Mais aussi un Jim Jarmusch, un Steven Spielberg et un Woody Allen.

Quelles peintures ?  Quelques toiles de Pablo Picasso et de Salvador Dali

Quels loisirs ? Marcher, nager et découvrir…


Les projets

Dans l’immédiat, l’objectif est de trouver des partenaires pour promouvoir l’album Through The Seasons : distributeur, label... et faire tourner le trio dans les salles et festivals !

2 décembre 2018

Omri Mor en trio au Café de la Danse…


Depuis quelques années, sur les traces d’Avishai Cohen (le contrebassiste), une vague de musiciens israéliens déferle sur la scène du jazz. Et, parmi ces musiciens, nombreux sont les pianistes : Yonathan Avishai, Jeremy Hababou, Yaron Herman, Omer Klein, Gadi Lehavi, Shai Maestro… et Omri Mor. Ce dernier se produit le 29 novembre 2018 en trio au Café de la Danse, dans le cadre du festival Jazz’n’Klezmer et pour la sortie de It’s About Time, paru chez Naïve en mars 2018.

It’s About Time! propose sept morceaux de Mor, « Marrakech » d’Hamid Zachir et « You and The Night and The Music » d’Arthur Schwartz et Howard Dietz. Dans le disque, Cohen tient la contrebasse, sauf sur deux titres, confiés à la basse de Michel Alibo, Karim Ziad est à la batterie sur quatre morceaux et Donald Kontomanou sur un, quant à M’aalem Abdelkbir Merchan, il chante « Marrakech ».


Le soir du concert, Mor est accompagné de Ziad et Romain Labaye à la basse. Après un parcours autodidacte, Labaye rejoint le Conservatoire National de Musique et de Danse de Paris puis intègre les groupes de Céline BonacinaNguyên LêScott Henderson… De son côté, Mor étudie le piano classique, suit en parallèle des cours de jazz et s’intéresse simultanément à la musique arabo-andalouse, dont le Chaâbi algérien. Aujourd’hui, il joue aussi bien dans le trio de Cohen (le contrebassiste), qu’avec des orchestres symphoniques, des groupes de rock et des formations Chaâbi ou Gnaoua. De Cheb Mami à Joe Zawinul, en passant par Lê, Ifrikya, le Festival Gnaoua d’Essaouira… Ziad n’est plus à présenter !

Comme sur It’s About Time!, le trio démarre le concert avec « Ramel Maya ». Après une introduction de Mor, mélodieuse et parsemée d’arabesques, la rythmique s’emballe et le morceau part dans des variations chaloupées. Même énergie entraînante dans « Atlas », avec une batterie heurtée et musclée, une basse souple et un piano virtuose. « Jerusalem », qui ne figure pas au répertoire d’It’s about Time!, commence comme une comptine et tourne à la ballade orientale. Toujours puissante, la batterie foisonne dans « Sica », tandis que la basse s’unie au piano pour exposer le thème et souligner le développement de Mor, fusion d’influences classiques et moyen-orientales. Le pianiste se montre particulièrement lyrique dans « Dawn », soutenu par une basse chantante. Dans « Marrakech », le trio renoue avec une pièce typiquement orientale, rythmique, dynamique et touffue. En bis, la batterie vrombit, la basse gronde et le piano enchaîne traits véloces et volutes dissonantes.

La musique de Mor s’inscrit dans la lignée d’un jazz aux couleurs moyen-orientales : It’s About Time! est brillant et festif !



1 décembre 2018

Les lions sont lâchés au CWB...


Le 27 novembre 2018 L’Ochestre du Lion envahit le Centre Wallonie Bruxelles non seulement pour fêter la sortie de Connexions Urbaines chez Igloo Records, en mars 2018, mais aussi pour continuer de célébrer les quarante ans du label bruxellois.

Situés au milieu de la rue Quincampoix, les mille mètres carrés du CWB sont entièrement dédiés à la culture, avec une salle d’exposition, un cinéma et un théâtre. Le soir du concert, les cent soixante-cinq places sont quasiment toutes prises d’assaut par un public bigarré.

En 1980, le directeur du Conservatoire Royal de Liège, Henri Pousseur, encourage élèves et professeurs à prolonger leurs expériences musicales au Cirque Divers et au Lion S’Envoile… 1985 voit la naissance du Collectif du Lion et de son Orchestre, d’abord sous la direction de Garrett List. Dans le cadre du festival pluridisciplinaire Connexions Urbaines, L’Orchestre du Lion crée Sous Les Pavés en 2012 et Odyssée 14 en 2014. Hommage au festival éponyme, Connexions Urbaines reprend des morceaux et chansons extraits de différents spectacles réalisés par des groupes issus du collectif : Rêve d’éléphant Orchestra, SilverRat Band, Glassnotes, Tous Dehors, Trio Grande… L’illustration de la pochette signée Lucas Racasse, un chef d’orchestre à tête de lion au milieu d’une rue citadine floutée par la vitesse, illustre comme un gant le disque de ce collectif sur-vitaminé.

Plutôt inhabituelle, l’instrumentation de L’Orchestre du Lion se passe de claviers et contrebasse, mais peut compter sur trois batteries et percussions – Michel Debrulle, Etienne Plumer et Stephan Pougin –, de sousaphone, euphonium, tuba et trombone – Adrien Lambinet, Véronique Laurent et Michel Massot –, des guitares et de la basse de Nicolas Dechêne, de la trompette de Jean-Paul Estiévenart (remplacé pour le concert par Antoine Dawans), des saxophones, violon, clarinettes, cornemuse, harmonica… de Clément Dechambre, Laurent Dehors et Véronique Delmelle, des flûtes de Pierre Bernard et des voix de Thierry Devillers, David Hernandez, François Laurent et Adrien Sezuba.


Au CWB, L’Orchestre du Lion rejoue le programme de Connexions Urbaines, plus quelques titres puisés dans le répertoire des musiciens du big band. Dès « Agitprop » (Odyssée 14 – Rêve d’Eléphant Orchestra) le ton est donné : percussions polyrythmiques puissantes, déclamation en duo, chœur énergique des soufflants, avec des passages dans un esprit baroque, guitare électrique saturée et clarinette free… « Kakouline », composition de Massot, reste dans une ambiance dansante, avec un côté ethnique, renforcé par la guimbarde, les lignes sombres des cuivres et des percussions, et la flûte qui virevolte. Après une mélodie mélancolique portée par un rythme profond, Sezuba mélange rap et spoken words dans « L’étrange étranger », chanson courte et intense, qui n’est pas sans rappeler le poème « Etranges étrangers » de Jacques Prévert. Devillers rend ensuite hommage à Serge Gainsbourg avec « Intoxicated Man », présenté sur un mode humoristique : « Mesdames, Messieurs, je voudrais vous parler de l’un des stades suprême de l’humanité, j’ai nommé l’éthylisme… ». Il lit ensuite un quatrain d’Omar Khayyam :

« Veux-tu en égoïste ainsi vivre sans cesse,
Méditer l'être ou le néant ? Vaine sagesse !
Bois du vin : il vaut mieux consacrer cette vie
Porteuse de chagrin au sommeil, à l’ivresse. »

Devillers chante dans une veine proche de l’originale, y compris le phrasé et le ton, mais en moins jazz et plus rock. « Mon éléphant » commence par une belle mélodie déroulée en suspension au-dessus des percussions touffues, puis s’envole dans un délire carnavalesque… Un hymne solennel à la Henry Purcell introduit « Here I Am », un rap dramatique sur les affres d’un migrant, entrecoupé d’un refrain en italien, d’un solo inspiré de Dechambre au saxophone alto et d’un chorus poignant de Delmelle au sopranino. « Anus Mundi », surnom d’Auschwitz et symbole de la fin du monde pour Devillers, tourne au rock psychédélique ascendant Canterburry. Après des bruitages spatiaux, « Trafic en galaxie » part dans une ronde entraînante jouée à la cornemuse et à la flûte, pendant que l’orchestre délire. Composée en souvenir du procès de Constantin Brâncuși aux Etats-Unis, « Can Your Bird Sing? » fleure bon le blues, que Dehors exacerbe avec un solo bien senti au saxophone ténor, tandis que Hernandez parsème son chant de traits de gospel. Laurent est à l’honneur sur « Reprend », une bande son cinématographique touffue sur laquelle il déclame un texte poétique autour du printemps. « Mmm » s’appuie sur un thème mélodieux, une rythmique mate et des développements denses, dont un chorus expressif de Dewans. Retour à la cornemuse pour « A la campagne », avec une tournerie folk traversée de traits free déjantés, voire « rock campagnard » quand la guitare s’en mêle. Le concert s’achève sur « The Wind and The Rain », l’air final de La nuit des rois de William Shakespeare, qui, après une entrée en matière farfelue, laisse la part belle aux trois chanteurs. En bis, l’harmonica de Dehors lance L’Orchestre du Lion dans une farandole, entre country et NOLA, qui finit dans les travées du théâtre…

Le surréalisme, le jazz, Dada, le rock underground, le rap… L’Orchestre du Lion est un peu tout cela, avec une grosse dose d’humour et un sens de la fête communicatif !


29 novembre 2018

Hard Swing Mango au Sunset…


Le 21 novembre 2018, le Sunset propose un concert de Hard Swing Mango pour la sortie de leur premier disque, Rhapsodie, enregistré dans les studios de l’Alhambra et paru chez Cristal Records le 26 octobre 2018.

Hard Swing Mango est un trio découvert lors du festival Jazz à Vienne en 2017, avec Julien Queriaud (école de musique Syrinx, conservatoire de Poitiers, Cyril Atef, Jean-Luc Capozzo, Afro Diamond…) au piano, Xavier Garnier (Syrinx, Le Lobe de Claire Bergerault…) à la contrebasse et Arnaud Perrin (Junk Fizz…) à la batterie.


Le programme du premier set du concert reprend « Traveller », « Breaking Stars », « D’un seul coup », « Ascencion » et « Rhapsodie », tirés du répertoire du disque, auxquels le trio rajoute deux reprises : « Creep » de Radiohead et « Roxane » de The Police.


Mélodieux (« Ascencion »), lyriques (« Traveller »), avec des accents orientaux (« Rhapsodie »)… le trio soigne ses thèmes. Les développements s’inscrivent dans une lignée plutôt post bop (« Breaking Stars ») avec quelques emprunts à la musique contemporaine (« Creep ») et une gestion de la tension – détente particulièrement habile (« Ascension ») : aux alternances de passages vifs et calmes (« Traveller ») viennent s’ajouter des variations d’intensité sonore (« D’un seul coup »). De son côté, la rythmique garde toute sa liberté par rapport au sacro-saint walking – chabada. Hard Swing Mango n’usurpe d’ailleurs pas son nom et chacun participe au dynamisme rythmique du trio (« D’un seul coup », « Rhapsodie ») avec une énergie qui se rapproche parfois du rock (« Roxane »). Perrin ne lâche jamais ses comparses et son jeu volontiers luxuriant (« D’un seul coup »), nerveux (« Rhapsodie ») avec des frappes rapides et serrées (« Ascencion ») maintient la pression. La sonorité grave et claire de Garnier, ses lignes fluides (« Traveller »), riffs profonds (« Creep »), roulements puissants (« Rhapsodie ») et autres ostinatos (« D’un seul coup ») sont également garants de la pulsation. Outre ses dispositions mélodiques (« Breaking Stars »), Queriaud utilise astucieusement la dissociation de ses mains pour être à la fois à l’unisson de la contrebasse (« D’unseul coup ») ou jouer un motif répétitif (« Rhapsodie »), et faire danser les thèmes (« Ascencion »).


Hard Swing Mango imbrique étroitement rythmes et mélodies. Ce qui donne à  la musique de Rhapsodie une ardeur et une densité convaincantes.



28 novembre 2018

A la découverte de Julien Daian


Jazz, variété, musiques du monde, électro, publicité, cinéma… le saxophoniste, compositeur et directeur musical Julien Daian n’arrête pas ! Partons à la découverte du fondateur du label éclectique French Paradox.


La musique

Je cherchais à palier une puissante timidité et, dans une optique de séduction, j’ai choisi le saxophone… J’ai d’abord commencé en autodidacte avant de rejoindre le conservatoire. Quant au jazz, je l’ai découvert par hasard au coin d’une rue ! Puis j’ai été influencé par Jackie MacLean, Charlie Parker, Dexter Gordon, Maceo Parker et tous les autres…


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ?  C’est cool…

Pourquoi la passion du jazz ? Il est cool !

Où écouter du jazz ?  A la cool.

Comment découvrir le jazz ?  Soyez cool.

Une anecdote autour du jazz ?  Duke Ellington est né à la Maison Blanche…


Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais un manchot,
Si j’étais une fleur, je serais une marguerite,
Si j’étais un fruit, je serais un ananas,
Si j’étais une boisson, je serais un bon rouge
Si j’étais un plat, je serais une poutine,
Si j’étais une lettre, je serais J,
Si j’étais un mot, je serais Jazz,
Si j’étais un chiffre, je serais 9,
Si j’étais une couleur, je serais saumon,
Si j’étais une note, je serais Mi.


Les bonheurs et regrets musicaux

 Ma plus belle réussite musicale est mon premier album… et je n’ai aucun regret !


Sur l’île déserte…

Quels disques ?  Life On Planet Groove de Parker et Quadrangle de McLean.

Quels livres ? Souvenir d’un Européen de Stefan Zweig.

Quels films ? Over The Top de Sylvester Stallone.

Quelles peintures ? Gustav Klimt.

Quels loisirs ? La chasse aux pingouins.


Les projets

 Mon prochain album et mon label French Paradox.


Trois vœux… 

1. Une bonne anche.
2. Santé.
3. Argent.

Un autre nord à l’Institut Finlandais


Situé en plein cœur de Paris dans un ancien cinéma rénové par Juhani Pallasmaa et inauguré en 1990, l’Institut Finlandais de Paris propose des expositions, des conférences, des spectacles, des concerts…

Le 14 novembre 2018 le trio du pianiste Aki Rissanen investit l’Institut Finlandais pour présenter Another North, paru en novembre 2017 chez Edition Records. Passé l’accueil sympathique, auquel s’ajoute un verre de bienvenue, nous voilà dans la grande salle lumineuse de l'Institut où se tient le concert. « Là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté » : grandes baies vitrées élégantes, hauteur sous plafond imposante, tableau monumental signé Renata Jakowleff, mobilier scandinave épuré, minimalisme raffiné de la rénovation réalisée par Joanna Laajisto et Pekka Littow en 2018... Si nous ajoutons l’absence de scène, de sonorisation et la proximité des instruments, toutes les conditions pour une écoute comme à la maison sont réunies !

Encore peu connu en France, Rissanen est pourtant passé par le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris après avoir suivi une formation classique en Finlande. Il a en outre glané des deuxièmes prix de soliste aux concours du festival de jazz de Montreux et à celui de Jazz à La Défense... Rissanen a ensuite étudié sept ans le jazz à la célèbre Sibelius Academy d’Helsinki. Le pianiste compte six disques sous son nom, dont deux avec son trio, chez Edition Records : Amorandom, publié en 2016, et Another North. Comme Rissanen, le contrebassiste Antti Lötjönen et le batteur Teppo Mäkynen sortent également de la Sibelius Academy, mais leur carrière est davantage centrée sur la scène finlandaise.


Johanna Råman, la nouvelle directrice de l’Institut Finlandais, présente le lieu et laisse Charles Gil, qui a organisé la tournée de Rissanen en Europe, annoncer le concert. Le trio enchaine d’abord deux morceaux tirés d’Amorandum, « Pulsar » et « For Jimmy Giuffre », puis joue l’« Etude 5: Arc-en-ciel Reimagined » de Györgi Ligeti et « Hubble Bubble », tous les deux au répertoire d’Another North. Suivent « Moro, lasso ! Al mio duolo », dix-septième madrigal du sixième livre de Carlo Gesualdo et « Blind Desert », lui aussi au programme d’Another North. En bis, le trio joue un air traditionnel (?) finlandais.

Dès les premières notes, la complicité des trois musiciens est palpable et c’est d’autant mieux que le développement des morceaux est complexe : des passages contemporains laissent place à des parties bop, avant de revenir à de la musique postmoderne ; une profusion de percussions sur un accompagnement minimaliste prolonge des phrases élégantes en notes à notes, elles-mêmes nées de mouvements arpégés sinueux ; une walking et un chabada alternent avec des crépitements contemporains ; de la musique répétitive se substitue à une ambiance quasiment latino… Mélange de fougue (« Etude 5: Arc-en-ciel Reimagined »)  et de subtilité  (« Moro, lasso ! Al mio duolo »), le drumming de Mäkynen est particulièrement agréable. Constamment aux aguets, il répond au quart de tour aux propositions de ses compères (« Blind Desert »). La belle sonorité boisée de la contrebasse met en relief les lignes précises et mélodieuses de Lötjönen, sur tout l’ambitus de l’instrument (« Hubble Bubble ») ou ses motifs sobres (« Etude 5: Arc-en-ciel Reimagined »), voire ses ostinatos entêtants (« Blind Desert »). Quant à Rissanen, il laisse beaucoup d’espace à ses compagnons (« Pulsar ») tout en démontrant une variété de jeu impressionnante : boucles répétitive et trumpet style (« For jimmy Giuffre »), cellules enchevêtrées (« Etude 5: Arc-en-ciel Reimagined »), malice be-bop (les citations du « Bud’s Bubblle » de Bud Powell qui servent de fil conducteur à « Hubble Bubble »), développement mélodique ingénieux (« Moro, lasso ! Al mio duolo »), voire lyrique (le bis), avec, toujours, en filigrane, un esprit musique contemporaine qui bouscule les codes (« Blind Desert »).




Visiblement heureux de jouer ensemble, le trio communique son plaisir à la salle. D’autant plus que Rissanen prend la peine d’annoncer les morceaux en français avec une bonne dose d’humour, jusqu’à lire le texte de « Moro, lasso ! Al mio duolo » :
« Je meurs, hélas ! dans mes tourments,
Qui pourra me rendre la vie ?
Ah ! Qu’ils me tuent, que nul ne me vienne en aide.
Ô douloureux sort :
Celle qui peut me donner vie, hélas ! me donne la mort ! »

Pétillante et inventive, la musique du trio de Rissanen mérite le détour et Another North est chaudement recommandé !

25 novembre 2018

Bonnes vibrations à Malakoff et Sceaux…


En 2017, les Gémeaux, à Sceaux, et le Théâtre 71, à Malakoff, ont uni leurs efforts pour créer le festival Jazz Vibrations. Du 6 novembre au 17 novembre, six formations se succèdent sur les scènes des deux théâtres : Julien Lourau & The Groove Retrievers, Xavier Desandre Navarre, Fred Pallem & Le Sacre duTympan, Nox.3 & Linda Oláh, le Umlaut Big Band et Michel Barbaud Septet.


Julien Lourau & The Groove Retrievers
Les Gémeaux – Mardi 6 novembre

Clin d’œil à son mémorable Groove Gang des années quatre-vingts dix, Lourau a formé The Groove Retrievers en 2016. L’orchestre compte dix musiciens venus de tous horizons : Antoine Berjeaut (Surnatural Orchestra, la Société des Arpenteurs, Wasteland…) à la trompette, Céline Bonacina (Megapulse Orchestra, Didier Levallet, Nguyen Lê, Dominique Fillon…) au saxophone Baryton, Jasser Haj Youssef (Didier Lockwood, Khalil Chahine, Geoffroy De Masure, Youssou N’Dour…) au violon, Mathilda Haynes (O’Magreena, Kiala and the Afroblaster, Winston McAnuff & Fixi…) à la guitare, Robert Mitchell (Tomorrow’s Warriors, Courtney Pine, Panacea, Stéphane Payen… ) au piano, Felipe Cabrera (Gonzalo Rubalcaba, Roberto Fonseca, Harold Lopez-Nussa, Cuban Descargas… ) à la basse, Sebastian Quezada (Rumbabierta, Maxime Le Forestier, Salif Keita, Patrice Caratini,  ) et Javier Campos Martinez (Rumbabierta, Minino Garay, Sangoma Everett, La Llave,  ) aux percussions, et Jon Scott (Kairos 4Tet, George Crowley, Mulatu Astatke, Dice Factory…) à la batterie. The Groove Retrievers invite également la chanteuse haïtienne Mélissa Laveaux sur quelques titres.


Le concert reprend le répertoire du disque éponyme sorti en novembre 2017. Dans une ambiance caribéenne dansante, les thèmes aguicheurs – « Tu Mi Turbi », « Mah-Ore » – sont développés dans des solos tournoyants de Lourau (« Gafieira Universal »), Bonacina (« Mah-Ore ») et Berjeaut (« La Congo »). Haj Youssef apporte une certaine douceur et des couleurs moyen-orientales ou tziganes (« Tu Mi Turbi »). La voix médium aux accents rauques de Laveaux, son phrasé qui mâche les mots, les paroles en créole ou en anglais et une mise en place chaloupée (« Postman »), donnent un charme particulier à ses chansons folks haïtiennes. The Groove Retrievers ne porte pas son nom pour rien : le rythme est la composante centrale de la musique de l’orchestre et Lourau compte sur six musiciens pour dynamiter le tempo ! Entre la batterie de Scott et les percussions de Quezada et Campos Martinez, une polyrythmie luxuriante accompagne chaque morceau (« Baltimore »), tandis que la carrure est assurée par les lignes grondantes (« La Congo ») de Cabrera, couplée aux riffs d’Haynes (« Baltimore »). Quant à Mitchel, il complète l’ensemble avec ses accords latinos (« La gitana me ha dejado ») et autres ostinatos puissants (« Samuel »). Sans oublier le chœur des vents, qui se joint volontiers au foisonnement ambiant pour pousser les solistes (« Eddie Wildfire »).



Entre le funk, la soul, l’électro, la clave… Lourau aime depuis toujours les ambiances qui déménagent, sans pour autant sacrifier la créativité des musiciens sur l’autel de la facilité. The Groove Retrievers ne contreviennent pas à la règle et leur musique, enthousiaste, a de quoi transformer une salle de concert en dance floor !




Beat Body & Soul – Xavier Desandre Navarre
Théâtre 71 – Jeudi 8 novembre

De l’ensemble Lumière de Laurent Cugny à l’Orchestre National de Jazz de Denis Badault, en passant par les groupes de Michel Portal, Tana Maria, Franck Tortiller, Manu Dibango, Niels Lan Doky, Yves Rousseau… mais aussi en étudiant sur le terrain les rythmes iraniens et brésiliens, Desandre Navarre a multiplié les expériences.

En 2012 il crée Beat Body & Soul, un spectacle en solo. Aucune batterie sur scène, mais un ordinateur, des pédales et, surtout, un fourmillement de percussions : bongos, congas, tambourins, cymbales, berimbau, casserole, sifflets, steel tongue drum, sanzas, tube wah wah, flûte en bambou et une multitude d’accessoires…


Les cinq morceaux du concert prouvent, s’il en est besoin, que les percussions peuvent développer une multitude d’ambiances toutes plus différentes les unes que les autres.  Le set démarre sur une mélodie rythmique douce et hypnotique, jouée sur un tambour à lamelles en acier, qui évoque ça-et-là un gamelan. Desandre Navarre ajoute ensuite une basse continue sourde qui contraste avec la sonorité cristalline du métal. Puis, petit à petit, le percussionniste superpose des motifs en contrepoints à base de clochettes, sifflets, vocalises… A cette musique à la fois entraînante et méditative, succède une polyrythmie virtuose sur une base de tambourin frotté aux balais. Après avoir joué avec une casserole remplie d’eau, Desandre Navarre égrène des riffs sur une sanza, puis termine sur les peaux de ses tambours. C’est plutôt vers la musique contemporaine et les percussions de Strasbourg que penche le début du morceau suivant, mais avec le thème-riff que joue le musicien dans une flûte à bec en bambou, il prend la route des musiques du monde. Pour l’hommage à Caetano Veloso et Gilberto Gil, Desandre Navarre passe au berimbau et, entre glissandos et effets bluesy, il chante à mi-chemin entre un air mélodique et des spoken words. Le dernier morceau reboucle avec le premier : sur un décor sombre de roulements profonds et de grondements sourds, des mélodies étouffées et vibrantes replongent l’auditeur dans un climat de recueillement, renforcé par l’accélération rythmique. Le bis est court car, si Desandre Navarre arrive à faire jouer au public un rythme avec les mains, en revanche il n’arrive pas à l’entraîner dans ses jeux de beatbox.

Beat Body & Soul est un solo mélodieux et varié : du début à la fin, l’auditeur reste toujours à l’affût de savoir quelle direction va prendre Desandre Navarre avec tout son attirail de percussions…


L’Odyssée – Fred Pallem & Le Sacre du Tympan
Les Gémeaux – Vendredi 9 novembre

En 1998, Pallem monte un orchestre à géométrie variable au nom humoristique évocateur : Le Sacre du Tympan. Il sort un premier disque éponyme chez Le Chant du Monde en 2002. Suivent : Le Retour ! chez Label Bleu (2005), La Grande Ouverture pour Atmosphériques (2008), SoundTrax chez Music Unit (2011), puis François de Roubaix (2015), Soul cinéma (2017), Cartoons (2017) et L’Odyssée (2018) sur le label Train Fantôme.



Dans le cadre de Jazz Vibrations, Pallem joue le programme de L’Odyssée, sorti en mai. Pendant le concert, les œuvres psychédéliques, géométriques et colorées d’Elzo Durt, illustrateur de la pochette du disque, sont projetées en arrière-plan. Pour l’occasion, Le Sacre du Tympan est composé de Christine Roch (saxophone ténor et clarinette basse), Rémi Sciuto (flûte et saxophone baryton), Sylvain Bardiau (trompette et bugle), Robinson Khoury (trombone), Guillaume Magne (guitare), Sébastien Palis (orgue et clavinet), Pallem (basse) et Vincent Taeger (batterie). L’octuor est accompagné par un quatuor à cordes : Anne Le Pape et Aurélie Branger au violon, Séverine Morfin au violon alto et Michèle Pierre au violoncelle.

Le Sacre du Tympan interprète cinq des sept compositions de L’Odyssée, « Les scélérates » et la « Suite italienne », tirées de SoundTrax, « Pierre de Roubaix », de l’album éponyme et, en bis, le thème de Taxi Driver, signé Bernard Herrmann.



La passion de Pallem pour le cinéma et les bandes originales de film n’est pas une nouveauté et la musique du concert en apporte une confirmation supplémentaire. Sur la batterie de Taeger, puissante (« Death And Life Of A Suburban Guy »), sourde (« Les scélérates »), parfois binaire (« Suite italienne ») et le plus souvent régulière (« L’intrus »), la basse de Pallem gronde (« Astringent Mouse Trap »), vrombit (« Haemophilus Aphrophilus ») et maintient une carrure solide. Les claviers de Palis apportent des touches vintage (« Astringent Mouse Trap ») et ses riffs rappellent parfois les séries des années quatre-vingt (« Death And Life Of A Suburban Guy »). Les effets wah-wah de Magne renforcent encore ces évocations nostalgiques (« L’Odyssée »), tandis que son chorus déchaîné dans « Astringent Mouse Trap » nous entraîne vers le rock alternatif. Roch, Sciuto et Bardiau alternent des chœurs à l’unisson (« Suite italienne »), des chorus vifs (« L’Odyssée ») ou un foisonnement de voix (« Haemophilus Aphrophilus »). Chaque morceau est construit comme un mouvement d’ensemble qui se développe progressivement (« François de Roubaix » sous influence de la musique répétitive), avec un sens dramatique évident (« Taxi Driver », « Haemophilus Aphrophilus »), une gestion de la tension soignée (« Suite italienne ») et une expressivité descriptive (« L’intrus »). Le quatuor à cordes accentue ces caractéristiques (les très Morriconiennes « Scélérates ») et renforce encore un peu plus le côté cinématographique de la musique du Sacre du Tympan (« Taxi Driver », « L’intrus »…).

Funk, rock, psychédélique, contemporaine… la musique de Pallem déborde de vitalité et possède ce côté farfelu qui la rend singulière.



  
Umlaut Big Band
Théâtre 71 – Jeudi 15 novembre

Le collectif Umlaut est né à Stockholm en 2004. Aujourd’hui installé à Berlin et à Paris, il réunit une douzaine de musiciens autour d’une vingtaine de projets, un festival et un label fort d’une cinquantaine de titres…

A l’initiative du collectif, Pierre-Antoine Badaroux monte le Umlaut Big Band en 2011 avec treize musiciens rencontrés pour la plupart sur les bancs du Conservatoire National Supérieur de Paris ou dans des projets communs. Dès le départ, le but de l’orchestre est de relire le répertoire du « Vieux Jazz », à partir de transcriptions et de réarrangements d’œuvres enregistrées des années vingt aux années quarante. En 2013, le Umlaut Big Band enregistre Nelson’s Jacket, un hommage à Gene Gifford, John Nesbitt, Will Hudson, Mary Lou Williams et Bennie Carter, cinq arrangeurs clés de l’ère swing. Badaroux poursuit son travail d’historien avec Euro Swing, sorti en 2015 et consacré aux musiciens de jazz européens entre 1926 et 1940. Cet opus est suivi, l’année d’après, par un deuxième volume centré sur les œuvres écrites en Europe de 1925 à 1940, par des musiciens américains.

The King of Bungle Bar, publié en septembre 2018, revisite l’œuvre de Don Redman. Le disque, enregistré sur le vif au Lavoir Moderne Parisien, s’articule autour de vingt-six morceaux, pour la plupart signés Redman. Chef d’orchestre, compositeur, multi-instrumentiste, chanteur… Redman (1900 – 1964), « the little giant of jazz » (pour sa petite taille, mais son immense talent), a donné ses lettres de noblesse à l’arrangement dans le jazz. Dans le compte-rendu du concert de Redman à la salle Pleyel le 25 décembre 1946, Boris Vian écrit : « Don Redman est un peu devin, voire météorologiste, et son cœur généreux lui a dicté sa conduite : ils sont venus pour nous réchauffer. Ils n’y ont pas manqué […] ». De Fletcher Henderson à Count Basie, en passant par Louis Armstrong, Cab Calloway, Paul Whiteman, Jimmie Lunceford… Redman a travaillé avec le gotha du jazz de l’ère swing.



Lors du concert au Théâtre 71, le Umlaut Big Band puise dans les morceaux de The King of Bungle Bar. Le titre du disque, qui pourrait se traduire par « le roi de la barre brisée », traduit bien la construction des morceaux avec les différentes sections qui se superposent, se croisent, se chevauchent, se répondent… sans trop se soucier des barres de mesure, dans des tourbillons de notes parfaitement maîtrisés et cadrés par une rythmique qui suit implacablement les quatre temps. Des breaks (« The Whiteman Stomp ») et des splash (« T.N.T. ») ponctuent les phrases de l’orchestre, tandis que les solistes envoient quelques phrases virevoltantes au-dessus de la mêlée des soufflants (« Have It Ready »).  Les questions-réponses fusent (« Blue Black Bottom Stomp ») avant que les notes ne rebondissent d’un instrument à l’autre (« Sugar Foot Stomp »). Le piano stride attise le feu (« Feeling The Way I Do ») et tout le big band est dans la danse (« The Henderson Stomp »)… 

Les syncopes sautillent, les pieds frétillent, les notes scintillent, les oreilles pétillent… Avec l’Umlaut Big Band, c’est comme si nous y étions ! Bienvenue au royaume du swing !