28 janvier 2024

No Dahïss – NoSax NoClar

Le clarinettiste Julien Stella et le saxophoniste – clarinettiste Bastien Weeger forment NoSax NoClar en 2018. Ils publient Kahmsïn en 2019 et Rëd Sisters en 2022. Toujours chez Yolk, le duo sort No Dahïss le 10 novembre 2023.

Cinq des treize morceaux au programme de No Dahïss sont signés Weeger, quant aux huit autres, ils ont été composés par Stella. Les pièces, plutôt courtes – elles durent en moyenne quatre minutes – ont des titres évocateurs qui rappellent que NoSax NoClar trouve son inspiration dans toutes les musiques, et la plupart invitent au voyage : du Sénégal (« Fajar », l’aube en wolof) aux Etats-Unis (« Mississippi »), en passant par la Bretagne (« Daouzek Eizh », douze / huit), l’Egypte (« Kahmsïn », vent chaud du désert), la Haute-Garonne (si « Cox » est bien le village éponyme)… Le duo invite également le trompettiste Paul Weeger sur « Kahmsïn ».

Instrumentation oblige, No Dahïss a d’autant plus un côté musique de chambre que les dialogues sont élégants (« Eli »), les mélodies soignées (« Fajar») et les développements teintés de minimalisme (« Barbary-Ann »). Folkloriques (« Cox ») ou Moyen-Orientaux (« Kahmsïn »), berceuses (« Bye Little Flea ») ou farandoles (« Azëë, Atëëq »), lyriques (« Soon ») ou sautillants (« Jour de fête »), NoSax NoClar varie ses propos. La construction des morceaux repose souvent sur une carrure assurée par la clarinette basse (« Soon »), pendant que le saxophone alterne passages rythmiques en contre-chants et développements mélodiques (« Jour de fête »). Les deux musiciens inventent des motifs rythmiques (« Azëë, Atëëq »), thèmes-riffs (« Mississippi »), ostinatos (« Jour de fête »), pédales (« Bye Litlle Flea »), lignes de basse (« Daouzek Eizh »), boucles évolutives (« Fajar »)… qui mettent plus de relief les uns que les autres (« Soon »). Le résultat donne une musique constamment entraînante (« Kahmsïn »). Stella et Weeger s’appuient également sur une maîtrise impressionnante des techniques étendues pour rendre leurs discours particulièrement expressifs : des claquements de clés (« Eli ») au jeu sans bec (Söüfi »), en passant par les effets de souffle et de voix (« No Dahïss »). Les interactions entre les deux artistes sont d’une précision redoutable, avec des contrepoints virtuoses (« Azëë Atëëq »), des phrases imbriquées au millimètre (« Bye Little Flea »), des décalages au cordeau (« Barbary-Ann »), des unissons géométriques (« Kahmsïn »), des croisements de voix adroits (« Daouzek Eizh »)...

No Dahïss est un carnet de notes passionnant, reflet des pérégrinations musicales de NoSax NoClar, un duo inouï à écouter absolument !

 

Le disque

No Dahïss
NoSax NoClar
Julien Stella (cl) et Bastien Weeger (sax, cl), avec Paul Weeger (tp).
Yolk Records – J2094
Sortie le 10 novembre 2023

Liste des morceaux

01. « Eli (Tribute To Ossipovitch) », Stella (04:04).
02. « Cox », Weeger (03:04).
03. « Jour de fête », Weeger (06:11).
04. « Barbary-Ann », Stella (03:25).
05. « Kahmsïn (Stromboli Version) », Stella (04:58).
06. « Bye Little Flea », Stella (03:46).
07. « No Dåhïss (Live At Jean-Lurçat Museum) », Stella (04:01).
08. « Fajar », Weeger (05:36).
09. « Daouzek Eizh », Stella (03:01).
10. « Mississippi », Weeger (03:18).
11. « Söüfi », Stella (04:34).
12. « Soon », Weeger (04:59).
13. « Azëë Atëëq », Stella (03:01).
 

27 janvier 2024

Fables – Watchdog

Formé en 2016, Watchdog réunit Anne Quillier aux claviers et Pierre Horckmans aux clarinettes. Le duo a sorti You’re Welcome en 2016, Can of Worms en 2017 et Les animaux qui n’existent pas en 2020. Watchdog publiera un quatrième opus, Fables, le 2 février 2024, toujours sur le label du collectif lyonnais Pince-oreilles, dont ils sont membres.

Au programme, sept compositions du duo aux titres souvent évocateurs : la vitalité en danois (sic ! « Livskraft »), la sagesse (« Vieille âme »), Wallace et Gromit (« L’invasion des lapins gloutons »), les systèmes planétaires extra-terrestres (« Tau ceti »), Gilles Deleuze (« Le rêve de l’autre »), Alice au pays des merveilles et la biologie évolutive (« La course de la reine Rouge ») et le paradoxe de l’humanité 😉 (« On chute en gardant les pieds sur terre »). La pochette rougeoyante du disque est signée du dessinateur, graphiste, auteur de bandes dessinées, Benjamin Flao, et représente une usine désaffectée en proie aux flammes, devant laquelle est couché un Watchdog énigmatique…

A l’image de « Livskraft », les mélodies sont empreintes de mélancolie, souvent émouvantes (« Le rêve de l’autre »), voire tristes (« On chute en gardant les pieds sur terre »). Les morceaux se déroulent tour à tour dans des ambiances circassiennes (« Livskraft ») ou de cabaret (« Vieille âme »), une atmosphère de jeux vidéos (« L’invasion des lapins gloutons ») ou latino (« Le rêve de l’autre »), des films de science-fiction (« La course de la reine rouge ») ou du rock alternatif (« On chute en gardant les pieds sur terre »). Le duo s’appuie sur les claviers pour mettre en relief les développements, en créant des décors de limonaire (« La course de la reine rouge » ), des arrières-plans foisonnants (« On chute en gardant les pieds sur terre »), des vagues sonores ( Livskraft »), des motifs minimalistes (« Livskraft »), des lignes de basse profondes (« L’invasion des lapins gloutons »)... Pour la partie rythmique, Quillier et Horckmans font largement appel aux techniques étendues (« La course de la reine rouge ») : claquements de langue, jeu avec les clés, souffle… mais aussi aux effets (« Livskraft »), riffs et ostinatos électro (« Le rêve de l’autre »). Quand Quillier se consacre à la mise en scène, Horckmans laisse sa clarinette voleter en contrepoints discrets (« L’invasion des lapins gloutons »), contre-chants élégants (« Tau ceti ») ou envolées free éloquentes (« Le rêve de l’autre »).

Watchdog livre un nouvel opus de haut vol. Dans Fables, Quillier et Horckmans réussissent à marier musiques populaires et jazz, le tout saupoudré d'effets électro, qui apportent une touche sonore unique et captivante.

Le disque

Fables

Watchdog

Anne Quillier (piano, Fender Rhodes, Moog) et Pierre Horckmans (cl, acl, bcl, électro).
Label Pince-Oreilles – 018/1
Sortie le 2 février 2024

Liste des morceaux

01. « Livskraft » (3:56).
02. « Vieille âme » (3:45).
03. « L’invasion des lapins gloutons » (5:46).
04. « Tau ceti » (2:59).
05. « Le rêve de l’autre » (5:08).
06. « La course de la reine rouge » (5:07).
07. « On chute en gardant les pieds sur terre » (3:44).

Toutes les compositions sont signées Quillier et Horckmans.

23 janvier 2024

Champ de béton – Aram

Aram sort son premier opus, Champ de béton, le 14 décembre 2023. Pour l’occasion, Simon Charrier et ses compères se sont produits au Taquin, à Toulouse. Outre Charrier, le quintet est constitué de Mélanie Buso aux flûtes, voix et machines, Paul Albenge à la guitare, Simon Lannoy au violoncelle et Corto Falempin-Creusot à la batterie.

Charrier a composé les six morceaux de l’album, satires de « l’urbanisation sauvage face à la beauté d’une nature lacérée ». Le cliché de la photographe australienne Megan Kennedy qui illustre la pochette du disque va comme un gant à Champ de béton : une surface en béton dégradée par un fer corrodé…

Champ de béton traite les mélodies par des thèmes-riffs (« Donald »), des lignes légères (« Champ de béton – Part 2 »), des phrasés rock (« Paysage gris ») ou des airs élégamment tristes (« Paysage blanc ») qui frisent l’ode funèbre, avec un lyrisme quasiment baroque (« Paysage bleu »). Dans la plupart des morceaux, la tension s’installe progressivement (« Champ de béton – Part 1 »), souvent portée par un mouvement d’ensemble (« Paysage blanc »), avec des voix superposées, des notes tenues, des vocalises et des crépitements de batterie (« Champ de béton – Part 2 »). Aram fait la part belle au rythme, avec les ostinato d’Albenge et les frappes binaires (« Champ de béton – Part 1 ») ou les roulements profonds (« Paysage blanc ») de Falempin-Creusot, les pizzicato de Lannoy qui encadrent les développements (« Champ de béton – Part 1 »), et des boucles ou des dialogues entraînants de Buso et Charrier (« Paysage gris »). Le quintet travaille également beaucoup sa pâte sonore : la voix qui passent d’éructations brutales (« Donald ») à des vocalises aériennes, modifiées par des pédales de réverbération et d’échos (« Champ de béton – Part 1 »), des notes tenues mystérieuses (« Champ de béton – Part 2 ») qui se muent en arrière-plans luxuriants (« Champ de béton – Part 2 »), un bruitage lointain qui évoque un ruissellement, bientôt suivi de caquètements, grincements et autres crissements (« Paysage bleu »), une ligne de basse lancinante (« Paysage blanc »), une guitare saturée (« Donald ») qui s’envole comme un guitar hero (« Paysage gris »)...

Aram construit sa musique aussi bien à partir de matériaux tirés du jazz que du minimalisme, de la musique classique que du rock alternatif. Champ de béton n’a rien d’une étendue cimentée sinistre et froide, mais tout d’une création musicale imposante…

 

Le disque  

Champ de béton

Aram

Mélanie Buso (fl, afl, voc, electro), Simon Charrier (cl, bcl), Paul Albenge (g), Simon Lannoy (cello) et Corto Falempin-Creusot (d).
ARAM01CHB
Sortie le 14 décembre 2023

Liste des morceaux

01. « Champ de béton – Part 1 » (5:50).
02. « Champ de béton – Part 2 » (7:14).
03. « Paysage bleu » (7:35).
04. « Paysage gris » (5:41).
05. « Paysage blanc » (4:50).
06. « Donald » (5:03).

Tous les morceaux sont signés Charrier.

20 janvier 2024

Migration d’instruments au Comptoir

Depuis septembre 2023, l'équipe du Comptoir donne carte blanche à Joce Mienniel pour un rendez-vous mensuel : Joce Mienniel et les instruments migrateurs. Le flûtiste réunit des musiciens venus de tous les coins du monde pour des concerts uniques. Trois trios se sont déjà produits avec Mienniel sous la Halle Roublot : d'abord Senny Camara à la kora et Clément Petit au violoncelle, ensuite Amrat Hussain aux tablas et Mieko Miyazaki au koto, puis, en décembre, Atea avec Pierre Durand à la guitare et Didier Ithursarry à l'accordéon. Le 11 janvier 2024, Mienniel invite Aïda Nosrat au violon et au chant, Landy Andriamboavonjy à la harpe et au chant, et Abdallah Abozekry au saz.

 

Abdallah Abouzekry - Joce Mienniel © PLM

 

Comme d'habitude, le public est averti, l'ambiance bon enfant, le dîner délicieux et la maîtresse des lieux, Sophie Gastine, présente le concert du jour en précisant que la musique est complètement improvisée et que les musiciens se sont retrouvés pour répéter à quinze heures, avant de jouer devant le public à vingt-et-une heure… Au programme : cinq morceaux en quartet et quatre solos.

 

Aïda Nosrat - Landy Andriamboavonjy © PLM
 
 
La soirée commence par « Stéréométrie », une composition de Mienniel qui sert de fil rouge à tous les concerts des instruments migrateurs. Après une introduction de la flûte parsemées d'accents moyen-orientaux, le quartet s'empare du thème-riff, qui s'intercale entre les chorus a capella de chaque artiste, manière de les présenter au public : des vagues de notes déferlent de la harpe d'Andriamboavonjy, les modulations puissantes de Nosrat évoquent l'Orient, tout comme les glissandos et autres quarts de ton d’Abozekry. Juste accompagnée par un ostinato du saz, Nosrat expose « Dance of Soul », un air traditionnel perse. Après une première partie solennelle, la chanson prend une tournure joyeuse et entraînante, soutenue par les riffs de la harpe, les battements du saz, les frappes de mains et les jeux rythmiques ou les volutes en contrepoints de la flûte. C’est Abozekry qui prend le premier solo a capela. « Sept et neuf » est un morceau basé sur ces rythmes impairs, qui démarre avec une pédale grave, en alternance avec des variations virtuoses. « Sept et neuf » part ensuite dans une ambiance folk véloce et enjouée. Le poème de Saadi que chante Nosrat s’appuie sur des vocalises redoutables, des trémolos, glissatos et sauts d’intervalles impressionnants, toujours dans une veine orientale. « Julia », la berceuse que le quartet interprète a été composée par Andriamboavonjy en hommage à sa grand-mère Malgache, qui chantait des mélopées à ses dix enfants pendant l’insurrection de 1947... Portée par les motifs de la harpe, les aller-retours rythmiques du saz, les boucles du violon, les vocalises en contre-chant et les envolées de la flûte, la ritournelle se développe dans un esprit « jazz du monde ». Pour son solo, Mienniel combine habilement des séquences mélodico-rythmiques grâce à des boucleurs – loopers, pour les initiés. Les développements naviguent entre jazz, world music, voire rock progressif, et restent tendus du début à la fin. Pour sa part, Andriamboavonjy rappelle qu’elle est aussi une chanteuse lyrique et sa belle voix de soprano s’élève au-dessus d’un bourdon murmuré par le public. Le dernier morceau du concert n’a pas encore de titre, et pour cause, Abozekry vient de l’écrire ! Composé dans le maqâm Rast, sans doute le mode le plus populaire dans la musique arabe, il évolue entre six et huit temps et a été inspiré par le désert… Pourquoi ne pas le nommer « Siwa » comme la splendide oasis éponyme située à l’extrême ouest égyptien ? Après l’introduction en solo – pédale de basse et broderies entre majeur et mineur, saupoudrées de quarts de tons – le thème-riff lancé par le saz est particulièrement dansant. Il forme un écrin parfait pour les vocalises aux intonations arabo-andalouses de Nosrat ou celles, teintées d’expressionnisme, d’Andriamboavonjy. En bis, le quartet joue « Azib », un morceau inédit de Mienniel. Le flûtiste se lance dans un préambule pendant que la harpe et le saz s’accordent – ce qui ne semble pas être une mince affaire ! Finalement, il s’arrête, hilare, pour présenter le morceau... Ecrit il y a une dizaine d’année à Figuig, ville-palmeraie mystérieuse du Maroc, « Azib » fait référence aux tribus nomades du sud marocain... et au seul cauchemar que Mienniel n’ait jamais fait dans sa vie ! Le violon et la flûte exposent à l’unisson une mélodie élégante. Pendant que le saz maintient une carrure dansante, la harpe et le violon égrènent leur ostinato et la flûte virevolte, avant que les vocalises ne se mêlent à la partie pour un final tout en douceur et subtilité.
 

Abdallah Abozekry, Aïda Nosrat, Joce Mienniel et Landy Andriamboavonjy © PLM


Ouverture d’esprit, écoute de l’autre et intelligence musicale : Joce Mienniel et les instruments migrateurs portent un message salutaire par les temps qui courent...