30 avril 2018

Charlier, Sourisse & Winsberg au Studio de l’Ermitage…


A l’occasion de la sortie de Tales From Michael, André Charlier, Benoît Sourisse et Louis Winsberg se produisent le 11 avril 2018 au Studio de l’Ermitage.

Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, Charlier et Sourisse forment un duo inséparable. Avec huit disques à leur actif, ils multiplient les expériences avec des musiciens venus d’horizons totalement différents : Jerry Bergonzi, Olivier Ker Ourio, Stéphane Guillaume, Kenny Garrett, Jean-Marie Ecay, Kurt Rosenwinkel, Pierre Perchaud, Alex Sipiagin, Claude Egéa, Jean-Michel Charbonnel… A côté de leur duo, Charlier et Sourisse codirigent également le Centre des Musiques Didier Lockwood depuis sa création, en 1999. De son côté, Winsberg s’est évidemment illustré avec Sixun, groupe emblématique formé en 1986, mais aussi, depuis le début des années 2000, avec son projet Jaleo. En dehors de Sixun, Winsberg a enregistré une dizaine de disques en leader, et, comme ses deux compères, il joue également dans des contextes variés : de Dee Dee Bridgewater à Maurane, en passant par Antonio « El Titi », Rocky Gresset, Sylvain Luc, Tony Rabeson, Jean-Jacques Avenel


Le trio rend hommage au saxophoniste Michael Brecker, emporté par une leucémie en 2007. Virtuose accompli, musicien de studio prolifique (il apparaîtrait sur plus de sept cent enregistrements…), précurseur du jazz-rock à la fin des années soixante avec Dreams, chantre du jazz-funk dans les années soixante-dix avec son frère, Randy, et The Brecker Brothers, star du jazz-fusion dans les années quatre-vingt avec le mythique Steps Ahead, qu’il avait créé avec Mat Manieri… Brecker finit par jouer sa musique dans les années quatre-vingt-dix : il enregistre son premier album sous son nom en 1987.


Pour Tales From Michael, Charlier, Sourisse et Winsberg pastichent le titre du quatrième disque de Brecker, Tales From The Hudson, publié en 1996. Le trio joue six compositions de Brecker et quatre compositions du claviériste Don Grolnick, partenaire de Brecker dans la plupart de ses groupes et lui aussi disparu trop tôt, enlevé par un lymphome en 1996 : « Minsk » (Grolnick), « Never Alone » et « Peep » sont tirés du troisième disque de Brecker, Now You See It… (Now You Don’t), sorti en 1990 ; « The Cost of Living » (Grolnick) est repris du premier disque de Brecker (1987) ; « Talking to Myself » (Grolnick) figure sur Don't Try This at Home, deuxième disque de Brecker (1988) ; « Madame Toulouse » est sur le cinquième disque de Brecker, Two Blocks from the Edge (1998) ; « Straphangin’ » provient de l’album éponyme des Brecker Brothers (1981) ; « Oops » et « Safari » sont au programme de Modern Times, de Steps Ahead (1984) ; « The Four Sleepers » (Grolnick) est une composition de Hearts And Numbers, disque de Grolnick sorti en 1985.

Pendant le concert, le trio reprend tous les dix titres de Tales From Michael à l’exception de « The Four Sleepers ». La musique de Charlier, Sourisse et Winsberg évolue dans les eaux du jazz-fusion. La sonorité de l’orgue – poche de celle d’un orgue Hammond – apporte des touches churchy (« Minsk ») et de la majesté (« Straphangin’ »), tandis que la main gauche assure des lignes ou des riffs de basse robustes (la walking de « Madame Toulouse », l’ostinato de « Safari »). La batterie allie vélocité (« Peep »), régularité (« Straphangin’ ») et subtilité (« Talking To Myself »), en évitant l’écueil d’un binaire souvent envahissant dans le jazz-rock. La guitare met en valeur les mélodies (« The Cost of Living »), souligne ses phrases au vocoder (« Oops »), prend des chorus de guitar hero (« Peep ») et part dans quelques développements par traits rapides à la Brecker (« Straphangin’ »). En concert comme sur disque, le trio prend son temps pour installer les climats (« Talking To Myself ») et développer ses idées (« Peep »). Portée par une rythmique énergique, la musique de Charlier, Sourisse et Winsberg est entraînante du début à la fin, à l’instar du passage de rock’n roll dans « Peep », et le blues n’est jamais très loin (« Minsk »)...


Equilibre des voix, clarté des timbres et prise de son dynamique : Charlier a enregistré et mixé Tales From Michael un peu dans l’esprit d’un live et le disque est un reflet fidèle de la musique du trio.

L’hommage à Brecker (et Grolnick) de Charlier, Sourisse et Winsberg fait mouche : Tales From Michael s’inscrit dans l’approche musicale de Brecker, mais avec un angle de vue moderne et original.

Le disque

Tales From Michael
Charlier / Sourisse / Winsberg
Louis Winsberg (g), Benoît Sourisse (org, kbd) et André Charlier (d).
Gemini Records – GR1719
Sortie en mars 2018







Liste des morceaux

01.  « Talking to Myself », Grolnick (5:03).
02.  « Oops », Brecker & Manieri (8:15).
03.  « Peep » (7:45).
04.  « Never Alone » (5:55).
05.  « Straphangin’ » (7:59).
06.  « Safari » (6:39).
07.  « The Cost of Living », Grolnick (5:23).
08.  « Madame Toulouse » (4:28).
09.  « Minsk », Grolnick (8:01).
10.  « The Four Sleepers », Grolnick (3:04).

Tous les morceaux sont signés Brecker sauf indication contraire.

28 avril 2018

Roots Quartet à l’Espace Sorano


Après Edouard Ferlet, Ping Machine, Aurore Voilqué et Mahmoud Chouki, la saison jazz de l’Espace Sorano se poursuit le 7 avril avec le Roots Quartet.

Formé en 2012 par le guitariste Pierre Durand, le Roots Quartet est composé d’Hugues Mayot au saxophone ténor, Guido Zorn à la contrebasse et Joe Quitske à la batterie. Deuxième opus du guitariste, qui a publié en 2012 Chapter One: NOLA  Improvisations en solo, Chapter Two: ¡Libertad! est sorti en février 2017, chez Les disques de Lily.



Les sept morceaux du concert de l’Espace Sorano sont tirés du répertoire de Chapter Two: ¡Libertad!. Comme sur la pochette du disque, Durand a la tête recouverte de points blancs et ses compagnons arborent également des peintures de guerre sur leurs visages. Le concert démarre d’ailleurs avec « Tribute », un répons suivi d’une danse rythmique, dans une ambiance tout à fait amérindienne.


Roots Quartet s’appuie sur quatre musiciens en osmose et parfaitement complémentaires : puissance et musicalité pour Quitzke, carrure et gravité pour Zorn, lyrisme et réactivité pour Mayot, expressivité et vitalité pour Durand. La connivence entre les quatre musiciens est palpable : regards et clins d’yeux, rires et sourires, encouragements… le tout dans une atmosphère décontractée, à l’image de « l’épisode promotionnel » : Durand s’accompagne d’une ritournelle pop sympathique et fait l‘article pour ¡Libertad!


Un peu comme dans la musique d’Henri Texier, avec laquelle le Roots Quartet a plusieurs points communs, la plupart des morceaux sont à tiroirs. « Self Portrait », par exemple, est une suite en trois parties qui, comme l’explique Durand, commence par une évocation de Nick Drake (« L’attrape-rêve »), se poursuit avec un melting-pot de groove africains, caribéens et irlandais (« La danse du voyage »), pour finir par un passage dans l’esprit de la musique d’Olivier Messian, placé sous le signe de Charles Mingus (« Mingus ») ! Les autres pièces ne sont pas en reste : « What You Want & What You Choose » juxtapose un passage en contrepoints baroques et un jazz musclé ; « Tribute » passe des incantations des Indiens d’Amérique, aux boucles hypnotiques des sanzas africaines, puis à un blues pur jus ; dans « Le regard des autres », les échanges free-bop de la guitare et du saxophone ténor, soutenus par une running et un chabada ultra-rapides, laissent place à un échange contemporain entre les quatre musiciens ; quant à « ¡Libertad! », après un bourdon qui a tout de la prière bouddhiste, les Indiens s’invitent de nouveau dans la danse, puis le morceau part ensuite dans un patchwork de blues, funk, be-bop et des touches de free…


A l’évidence, les sources d’inspiration du Roots Quartet sont multiples et éclectiques : des Mariachis (« Llora, tu hijo ha muerto », un blues mexicain…) à Led Zeppelin (« White Dogs », en référence au « Black Dog » de l’album IV de 1971), en passant par le classique et les musiques du monde. Même quand il n‘est pas au centre du morceau, le blues reste une influence majeure. « White Dogs », composé en pensant à John Hollenbeck et l’ONJ de Daniel Yvinec (Shut Up and Dance – 2010) illustre parfaitement ce goût pour le blues : après avoir accordé sa guitare en open-tuning et cité pêle-mêle Count Basie, Archie Shepp et Grachan Moncur, Durand et ses compagnons partent dans un blues profond qui débouche sur un rock endiablé (Led Zep’ n’est pas loin)…

Avec son Roots Quartet, Durand réussit à construire sa musique : sur des fondations jazz et blues solides, des mélodies et harmonies venues des quatre coins du monde se marient dans un univers musical tout à fait personnel.



17 avril 2018

Palimpseste à La Marbrerie…


L’ONJ a mis en place l’ONJ Fabric pour soutenir et diffuser des projets développés par les musiciens de l’orchestre. Depuis 2017, l’ONJ s’est associé à Banlieues Bleues et s’est installé en résidence à La Dynamo. Le 3 avril 2018, dans le cadre du festival Banlieues Bleues, Sylvain Daniel présente Palimpseste qui est sorti chez ONJ Records en mars 2018.

La soirée se déroule à La Marbrerie, lieu dédié à des événements artistiques en tous genres, ouvert en 2016, à Montreuil. Situé dans un ancien atelier mis à nu, sous une belle charpente en bois brut, l’espace du concert se présente comme un dance floor, doté d’une scène. La salle tient davantage de la boîte de nuit que du club de jazz. Le public, particulièrement hétéroclite, va de dix-sept à soixante-dix-sept ans, manifeste sa joie bruyamment et ne demande qu’à se trémousser.


Depuis une quinzaine d’années Yves Marchand et RomainMeffre promènent leurs appareils photo aux quatre coins du monde à la recherche de ruines urbaines. En 2013 ils publient The Ruins of Detroit, consacré aux bâtiments du centre de la Motown. Emblème de la réussite américaine dans les années cinquante, la Motor City s’est effondrée en moins de quarante ans : sa population a été divisée par trois et son centre, déserté, est tombé en ruine. Il faut voir les photos de Marchand et Meffre pour y croire ! Elles laissent pantois sur les méfaits du capitalisme. Daniel construit son projet Palimpseste, voyage imaginaire dans les ruines de Detroit, autour des photos de Marchand et Meffre, comme une tentative de relecture des splendeurs passées à travers le prisme de la déchéance présente. Pour jouer sa musique, Daniel a formé un quartet avec Laurent Bardainne au saxophone ténor (Limousine, Rigolus, Supersonic…), Manuel Peskine aux claviers (Yom & the Wonder Rabbis…) et Mathieu Penot à la batterie (Yom & the Wonder Rabbis, David Lynx…). Yves Le Guen et Laurent Simoni ont concocté un montage vidéo à partir des images de Marchand et Meffre. Pendant le concert, le film défile en arrière-plan sur deux triptyques superposés et donne parfois l’impression que les musiciens jouent dans les lieux photographiés.


Le set démarre sur les chapeaux de roue dans un brouhaha sympathique. La musique de Palympseste emprunte au rock underground noisy, au funk, à la house, au jazz… La batterie, puissante, voire brutale, assène des rythmes véhéments. La basse gronde, vrombit et slappe. Les claviers disséminent des effets électro, des nappes d’accords lointaines ou autres touches bruitistes. Le saxophone ténor se laisse tenter par un lyrisme spatial ou, au contraire, par des hurlements free… Les décibels explosent sur les images de Detroit, ravagée comme au lendemain d’une catastrophe naturelle : une contrebasse éventrée dans un conservatoire délabré, des livres éparpillés dans une bibliothèque dévastée, un théâtre anéanti, une église détruite…


Palimpseste paraît à peine plus sage sur disque… Cela dit, les voix sont plus lisibles, notamment pour les chorus de basse (« Game On »), les bruitages électro et les phrases aériennes du saxophone (« School Song »). Les sonorités paraissent plus franches : la batterie, par exemple, sonne davantage comme une boîte à rythmes (« Psychofact »). L’ensemble est peut-être plus dansant (« Vanity Ballroom ») et moins noisy sur disque, même quand le Fender joue « sale » (« Jazz Investigation »). Comme pendant le concert, les ambiances funky (« Reminiscences »), accentuée par les slap de la basse (« School Song »), côtoient la house (« Psychofact »).


La violence destroy de la musique de Palimpseste et le réalisme brut des scènes de désolation photographiées par Marchand et Meffre entrent en résonnance, le spectacle vaut le détour.

Le disque

Palimpseste
Sylvain Daniel
Laurent Bardainne (ts), Manuel Peskine (p, fender), Sylvain Daniel (b) et Mathieu Penot (d).
ONJ Records – JF006
Sortie en mars 2018





Liste des morceaux
           
01.  « Intro » (0:33).               
02.  « Game On », Daniel, Bardaine & Vincent Taeger (7:35).                   
03.  « Hôtel Fantastic » (2:08).
04.  « Les Colchiques » (6:06).
05.  « Vanity Ballroom » (4:04).
06.  « Fisher Body Party » (7:14).
07.  « School Song », Daniel & Thomas de Pourquery (6:22).
08.  « Reminiscences » (5:45).
09.  « Jazz Investigation » (6:13).
10.  « Psychofact » (8:48).
11.  « Recueillement » (3:38).

Tous les morceaux sont signés Daniel, sauf indication contraire.

15 avril 2018

Nowhere au studio de l’Ermitage


Le 28 mars 2018 le bassiste Ouriel Ellert s’empare du studio de l’Ermitage pour un concert de son trio Nowhere. Il invite l’harmoniciste Olivier Ker Ourio et la chanteuse, flûtiste et percussionniste Cynthia Abraham, qui assure également la première partie du concert.


Cynthia Abraham

Formée au piano et à la flûte traversière, Abraham a passé son Diplôme d’Etudes Musicales et parachevé son apprentissage au Centre des Musiques Didier Lockwood. Présente aussi bien aux côtés de Doc Gyneco et Matt Pokora que Pierre de Bethmann, Mario Canonge et Christophe Wallemme, elle sort Petites voix en 2015. C’est son projet Seule en scène qu’elle présente au studio de l’Ermitage.



Entourée de percussions diverses, d’une flûte traversière, de pédales loop et de deux micros, Abraham peut commencer son set. Elle commence par chanter des motifs rythmiques qui tournent en boucle pendant qu’elle chante (« Les petites voix »), puis, au grès des morceaux, Abraham double sa voix – notamment dans le medley de chansons de Camille, dont elle s’est inspirée pour son spectacle – ajoute des chœurs (« O Pato », traditionnel brésilien), des riffs de percussions (« Aliette », comptine créole), des phrases de flûte traversière (« Aliette ») et des effets d’human beat box (« La demeure d’un ciel » de Camille)… Un beau timbre soprano (« En rond ») et une mise en place solide permettent à Abraham d’être particulièrement à son aise dans le répertoire brésilien (« Encontros e Despedidas » de Milton Nascimento).

Seule en scène s’apparente à un « one woman show » entre variété et chansons à textes.


Nowhere

Ellert forme Nowhere en 2013, avec Anthony Jambon à la guitare et MartinWangermée à la batterie. Le premier disque du trio, On My Way, sort le 2 juin 2017 chez Klarthe Records. Pour le concert au studio de l’Ermitage, Nowhere invite Abraham et Ker Ourio.



Le programme de la soirée reprend six morceaux d’On My Way et cinq autres compositions de Nowhere. A l’instar du disque, le trio affectionne les climats dansants (« Let’s Dance »), dans un style rock à tendance funky (« Désert »), progressif (« Relaxin’ ») ou africain (« Wilekaya », « Stronger With You »), toujours mélodieux (« Seven Nights ») et groovy (« Feelings »). Wangermée possède un jeu de batterie musclé (« Let’s Dance ») et varié (« Feelings »), Jambon jongle entre des traits de guitar hero (« Low ») et des accords frottés (« Martiel »), tandis qu’Ellert passe d’un riff sourd (« Relaxin’ ») à un chorus chantant (« The Endless Expectations »). Les vocalises d’Abraham viennent doubler la guitare ou la basse (« Wilekaya »). Le lyrisme de Ker Ourio trouve naturellement sa place dans ces ambiances entraînantes (« Stronger With You ») et mélodieuses (« Low »).



Avec ses rythmes puissants et ses mélodies bien tournées, le chemin tracé par Nowhere ne mène pas nulle part, mais s’oriente résolument vers un jazz fusion efficace.



8 avril 2018

Cecil Taylor, un Conquistador s’en est allé…



Né le 25 mars 1929, Taylor s’est éteint le 5 avril 2018. Après une formation musicale des plus sérieuses – leçons de piano à partir de six ans, puis le New York College of Music et le New England Conservatory – Taylor travaille quelques temps dans les formations de Johnny Hodges et Hot Lips Page. Il monte son premier groupe au milieu des années cinquante, avec Steve Lacy, Buell Neidlinger et Dennis Charles. En 1956, le quartet joue au Five Spot et, l’année suivante, au Festival de Newport. Les concerts se font ensuite plus rares, malgré quelques enregistrements pour Candid. C’est en 1962, que commence la longue association de Taylor avec les regrettés Jimmy Lions (1931 – 1986) et Sunny Murray (1936 – 2017). Ils passent six mois en Europe, où Albert Ayler joue avec eux. En 1964, Bill Dixon crée la Jazz Composer's Guild Association, à laquelle se joint Taylor. A partir des années soixante-dix, il entame une carrière d’enseignant à l’Université du Wisconsin, à l’Antioch College et au Glassboro State College. En 1973, la bourse du Guggenheim lui permet d’envisager l’avenir d’autant plus sereinement qu’en 1979, Taylor est invité à jouer à la Maison Blanche par Jimmy Carter. Par la suite, outre son Unit, créé au début des années soixante-dix, ses solos et des rencontres éclectiques (Mary Lou Williams, Max Roach, Friedrich Gulda…), Taylor compose pour la danse (Diane McIntyre, Mikhaïl Barychnikov…) et écrit des poèmes qu’il incorpore dans ses performances.

Pianiste jusqu’au-boutiste, Taylor n’a jamais fait aucun compromis avec son art. De ses origines afro-amérindiennes et de sa formation musicale européenne, le pianiste a bâti un univers musical personnel extra ordinaire, dans lequel mélodie, rythme et harmonie n’ont d’autre but que de sculpter la matière sonore, avec pour seule contrainte une exigence et une perfection musicale sans concession : « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Comme le souligne Lyons à Valérie Wilmer (citée par Kitty Grime dans Jazz At Ronnie’s Scott’s) : « jouer avec Cecil m’a amener à penser différemment sur le pourquoi du comment. Il n’est pas question de cycles de quintes, mais de son. J’étais engagé dans une voie du style bop, mais je sentais que ce n’était mon truc. Je suis passé chez Cecil et vécu une expérience tout à fait différente. La musique de Cecil est d’avant-garde. Et je ne pense pas qu’elle puisse être appréciée de prime abord. Peut-être qu’un enfant le pourrait, mais les gens sont habitués à écouter certaines choses d’une certaine manière, donc ils n’en prennent sans doute pas la juste mesure ». Et John Chilton (Jazz – 1979) d’en rajouter : « Taylor a été appelé l’architecte des sons à venir. Son souhait, c’est que les auditeurs réalisent que « le point de convergence, c’est le développement de nos facultés de réaction face au son » ».

Deux disques emblématiques, parmi tant d’autres, illustrent à merveille la démarche du musicien : Indent et Cecil Taylor.


Indent


Premier disque de Taylor en solo, Indent est enregistré en concert, le 11 mars 1973, dans le théâtre de l’Antioch College (où Taylor est professeur), à Yellow Springs, dans l’Ohio. Sorti d’abord chez Unit Core Records, label créé au début des années soixante-dix par Taylor, Indent est repris par Arista et Freedom en 1977, et distribué en France par Vogue.

Le répertoire est constitué d’un morceau – « Indent » – en trois parties : un « First Layer » de 13:41, un « Second Layer » de 13:45 et le « Third Layer » de 17:51. Taylor martèle des accords brutaux, des lignes staccatos violentes, des clusters puissants, des crépitements furieux, des bribes de mélodies… dans une débauche d’énergie rythmique qui tient autant de la musique contemporaine que d’une déconstruction enfantine, maîtrisée de bout en bout. Quarante minutes d’un ouragan tellurique de notes !


Cecil Taylor


Après son premier voyage en Europe, en 1962, Taylor reviendra souvent jouer sur le Vieux Continent qu’il aime beaucoup (entretien avec Alfred B. Spellman): « la chose idéale serait d’avoir le genre de situation qu’il y a en Europe. Dans certaines petites villes, vous avez des petites salles de concert ou des auditoriums qui sont parfaits sur le plan acoustique. Vous avez des instruments, je veux parler de pianos, qui sont excellents. Vous avez un public qui vient vous écouter, préparé à être dérangé. Et c’est même pour ça que vous payez. Que voudriez-vous de plus que ça ? »

A l’automne 1966, après avoir enregistré Unit Structures pour Blue Note, Taylor est en Europe pour une tournée, avec Lions au saxophone alto, Alan Silva à la contrebasse et Andrew Cyrille à la batterie. Le Cecil Taylor Unit joue le 30 novembre au Studio 105 (appelée Salle 105 à l‘époque…) de la Maison de l’ORTF, à Paris. Fondateur de Freedom Records, la célèbre division jazz de Black Lion Records, le producteur Alan Bates produit un double-disque, qui ne sort qu’en 1973 sur le label japonais BYG sous le titre Student Studies. En 1980, Freedom reprend le morceau titre dans l’album Great Paris Concert « 1 ». Mais ce n’est qu’en 1983 que Black Lion Records publie l’intégralité du disque en France – distribution Carrère – sous le titre Cecil Taylor. Le graphisme et la célèbre photo du disque sont confiés à l’artiste japonais Katsuji Abe.

Au programme du disque, « Student Studies » (26:56), « Amplitude » (19:41) et « Niggle Feuigle » (12:07). Que les étudiants s’accrochent : leurs études sont une véritable course-poursuite frénétique ! Le piano et le saxophone foncent dans un même élan endiablé, en se coupant la parole à qui mieux mieux, tandis que la contrebasse vrombit et que la batterie en met partout. Le quartet finit en apothéose rythmique, tel un gamelan apocalyptique… Avec ses jeux de percussion – sifflets, clochettes, timbales… – et ses effets de technique étendue – roulements, grondements, couinements… –, « Amplitude » préfigure les expériences de l’Art Ensemble of Chicago. L’expressivité, voire l’expressionnisme, sonore est au centre du morceau. Quant à « Niggle Feuigle », il s’inscrit dans un free, aujourd’hui plus « classique », avec une explosion des structures, des échanges rythmiques débridés et un saxophone déchaîné qui se fond dans la sculpture sonore… Presqu’une heure d’une ébullition sonore bienfaisante tant pour l’esprit que pour les sens….


Sources :
  • All Music
  • Discogs
  • Le Nouveau Dictionnaire du Jazz – Robert Laffont
  • Alun Morgan – Notes de la pochette de Cecil Taylor (Black Lions Records – 1983)

7 avril 2018

2e biennale de jazz du CDBM


Les 16 et 17 mars 2018, à l’initiative de son directeur, Michel Lefeivre, le Centre des bords de Marne organise la deuxième édition de sa biennale de jazz. Compositeur associé au CDBM depuis 2010, Jean-Marie Machado en assure la programmation.

Entre la soirée du vendredi et le samedi à partir de quatorze heures, onze concerts se succèdent dans le Petit Théâtre, la salle de cinéma, le Grand Théâtre et le Hall. Le vendredi, les Rugissants, tentet du pianiste Grégoire Letouvet, Richard Galliano en solo et The Ellipse, orchestre de quinze musiciens dirigé par Régis Huby, ouvrent la biennale. Le samedi, Ozma propose un ciné-concert autour du Monde perdu d’Harry O Hoyt, suivent le quintet de Pol Belardi, le duo de Léo et Jules Jassef, et le sextet de Renan Richard. La soirée débute avec le solo de Stracho Temelkovski, le quartet de Lionel Suarez prend la suite, avant celui d’Henri Texier. La biennale s’achève avec le big band du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris, emmené par Pierre Bertrand.


Vendredi 16 mars
Richard Galliano solo

Compagnon de route de Claude Nougaro pendant une dizaine d’années, adoubé par Astor Piazzolla, inventeur du New Musette, aussi à l’aise avec Johann Sebastian Bach que Duke Ellington et fort d’une cinquantaine de disques sous son nom, Galliano n’est plus à présenter…

Pour le concert de la biennale, Galliano se présente seul avec son Victoria et un accordina. Généreux, le musicien joue quatorze morceaux d’origines diverses, dont deux en rappels.


La soirée commence par une danse d’Enrique Granados, entre mélancolie et exaltation, portée par des ostinatos et des motifs mélodiques sur toute la tessiture de l’accordéon. Galliano enchaîne avec « Des voiliers », composé en 1980 pour l’album Assez ! de Nougaro. Il dédie se morceau aux victimes des attentats terroristes. Les tableaux se succèdent, comme autant de scènes cinématographiques : une introduction vive, un thème légèrement nostalgique, un tango jazz, un final cérémonieux… L’accordéoniste alterne les dialogues entre main droite et main gauche et des lignes solennelles qui sonnent comme un orgue. « Fou rire », tiré de New York Tango (1996), est une valse musette qui virevolte et swingue sur un tempo vif et un rythme entraînant. Galliano connaît son instrument sur le bout des doigts : sa virtuosité très naturelle reste constamment au service de l’expression sans chercher la moindre démonstration. Les soufflets imitent le vent, des accords lents et dissonants distillent un chant de marins et, sur un riff de tango, « Habanerando » se développe avec majesté. Le morceau, écrit pour bandonéon et orchestre à cordes, figure sur Passatori (1999). L’interprétation dynamique et entraînante de « Eu Nao Existo Sem Voce », que Galliano joue habituellement avec Paolo Fresu, contraste avec la version originale de cette bossa nova, composée par Tom Jobim et Vinicius de Moraes, enregistrée par Elizete Cardoso en 1958. Une valse mélancolique, l’« Allée des brouillards » de Montmartre, enchaînée à un « Tango pour Claude » (ou « Vie violence ») crépusculaire évoquent Nougaro. Au public qui lui réclame « La danse du sabre » d’Aram Khachaturian, Galliano répond par une boutade de Nougaro : « ce n’est pas à la carte, c’est au menu »… Il troque donc son accordéon – treize kilos, soit quarante violons… s’amuse-t-il – pour son accordina et joue « Soleil de Paris », un air touchant, composé sur un poème de Jacques Prévert et chantée par Magali Noël dans le disque Soleil blanc (1996). Un intermède mélodique plus tard, Galliano enflamme « Odeon », le tango brésilien célébrissime d’Ernesto Nazareth. Sur une demande d’un auditeur, le musicien se lance dans « Chat Pître », en précisant que ce morceau a connu un destin particulier : écrit sur un texte de Valentine Petit pour Les bons petits diables, un spectacle de Roland Petit, « Chat Pître » a servi ensuite d’indicatif pour l’émission culinaire de Jean-Luc Petitrenaud, avant d’illustrer une publicité de Gervais… Dansantes et légères, les lignes de l’accordéon s’aventurent en terres slaves avec un crochet plein d’humour par Les temps modernes… Galliano demande ensuite à Rafael Mejias de le rejoindre. « Le Paganini des maracas », comme l’appelle l’accordéoniste, est membre de son Tangaria Quartet et son dialogue avec l’accordéon, sur « Indifférence », apporte une touche rythmique vive et dansante. Après une introduction majestueuse, patchwork d’airs de Bach joué avec une sonorité d’orgue, Galliano part en puissance et lyrisme dans l’incontournable « Libertango », de Piazzola. Pour le premier rappel, c’est « La Javanaise » que le public est appelé à chanter, en douceur… et le set s’achève sur « La valse à Margaux », entraînante à souhait.

Galliano réconcilie les musiques populaires du monde et les musiques savantes avec un savoir-faire indéniable : le jazz et la java font bon ménage et entraînent l’auditeur dans leurs farandoles endiablées !


The Ellipse, music for large ensemble

Huby crée The Ellipse en décembre 2017 au Théâtre 71 de Malakoff. L’orchestre est constitué de musiciens du quatuor Ixi – Guillaume Roy au violon alto et Atsushi Sakaï au violoncelle – d’Equal Crossing – Marc Ducret à la guitare électrique, Bruno Angelini aux claviers et Michele Rabbia aux percussions – et d’artistes qui évoluent dans les sphères d’Abalone (le label fondé par Huby), des projets d’Yves Rousseau et de l’Acoustic Lousadzak : Jean-Marc Larché au saxophone soprano, Catherine Delaunay à la clarinette, Pierre-François Roussillon à la clarinette basse (et également directeur du Théâtre 71), Pierrick Hardy à la guitare acoustique et Claude Tchamitchian à la contrebasse. Matthias Mahler au trombone, Joce Mienniel à la flûte, Illya Amar au vibraphone et Guillaume Séguron à la contrebasse complètent le groupe. C’est évidemment à Sylvain Thévenard, ingénieur du son d’Abalone, qu’est confiée la régie.


The Ellipse se présente comme une suite en trois mouvements. Huby décrit son œuvre comme des parcours qui se croisent dans le passé, le présent et « les lieux visés ». La suite commence avec une ambiance de gamelan, accentuée par l’ostinato du marimba et une construction rythmique subtile. Les sections démarrent ensuite en parallèle et déroulent leurs boucles sur différents plans, comme de la musique répétitive, avant d’aboutir à un foisonnement complexe de voix qui laisse bientôt la place à un duo entre la flûte et le piano, dans une veine musique du vingtième – avec un côté Sergueï Prokofiev. Cette alternance de mouvements d’ensemble et de dialogues en petit comité se retrouve tout au long de la pièce : la guitare électrique et le saxophone soprano, le trio des cordes, la guitare acoustique et le marimba, ou encore les monologues des clarinettes, du trombone et de la batterie sur des effets électroniques… D’ailleurs, avec son instrumentation de big band éclectique et non conventionnelle – trio de cordes, deux contrebasses, deux guitares, aucune trompette, ni saxophone alto et ténor… – The Ellipse joue subtilement avec les textures sonores. Le thème principal qui apparaît ça-et-là, mais surtout dans le troisième mouvement, est une jolie ritournelle aux accents folkloriques. Si les développements lorgnent souvent du côté de la musique contemporaine, avec une touche de lyrisme, le rock progressif n’est jamais très loin non plus… Les deux contrebasses maintiennent une carrure solide et la batterie assure une pulsation robuste : dans le deuxième et (ou) le début du troisième mouvement, la section rythmique vrombit et plante un décor puissant et dense qui rappelle le duo Pheeroan AkLaffJohn Lindberg du Spirtual Dimensions de Wadada Leo Smith.

Touffue, ingénieuse et bigarrée, The Ellipse pourrait être illustrée par Le Combat de Carnaval et Carême de Pieter Brueghel l’Ancien : il se passe toujours quelque chose dans un coin…



Samedi 17 mars
Stracho Temelkovski solo

D’origine macédonienne, Temelkovksi est un multi-instrumentiste formé à l’école de la scène. Il joue de la basse, de la guitare, de la viole et des percussions… en même temps ! Les instruments sont placés autour de lui : une grosse caisse et une cymbale devant, la basse ou la guitare sur les genoux et la viole sur un stand, à ses côtés. La technique du tapping lui permet de jouer de la basse et de la viole ensemble.


Temelkovski interprète trois morceaux de son cru, inspirés par la musique des Balkans, avec des mélodies orientalisante et des rythmes composés. Scat et « human beatbox » permettent au musicien d’installer des motifs entêtants, appuyés par des lignes de basse sourdes, qui contrastent avec les phrases mélodiques staccato de la viole. Temelkovski conclut son set par un « Tango des Balkans », signé Antonio Placer et qui s’inscrit dans la continuité des autres pièces.

La musique évolue dans l’esprit des musiques du monde, assaisonnée d’une performance multi-instrumentiste spectaculaire, certes, mais sans doute un peu frustrante : en trio avec un contrebassiste et un percussionniste, il est sûr que Temelkovski aurait davantage d’espace pour improviser à la viole ou à la guitare.


Lionel Suarez quarteto Gardel

Passé par le conservatoire de Marseille, Suarez se produit dans des contextes particulièrement éclectiques : il accompagne aussi bien des vedettes de variété – Nougaro, Zebda, Bernard Lavilliers, Véronique Sanson… –  que Jean Rochefort au théâtre, Roberto Alagna pour une reprise de chansons siciliennes ou le chanteur occitan Claudi Marti… Suarez forme également un duo avec André Minvielle, participe à La tectonique des nuages de Laurent Cugny… et, en 2013, enregistre un premier disque sous son nom, Cocanha !, en trio avec Kevin Seddiki aux guitares et Pierre-François Dufour au violoncelle et à la batterie.

C’est en 2009, à l’occasion d’une carte blanche au festival Jazz sur son 31, que Suarez crée le Quarteto Gardel avec Airelle Besson à la trompette, Vincent Ségal au violoncelle et Minino Garay aux percussions. Le quartet sort un disque éponyme chez Bretelles Prod le 30 mars 2018.


La musique de Suarez est évidemment inspirée par celle de Carlos Gardel, mais pendant le concert (et dans le disque) le quartet ne joue que deux chansons du Roi du Tango : « Silencio » et « Sus ojos se cerraron ». S’ajoutent « Caminito » de Juan de Dios Filiberto, autre star du tango argentin, « Désert », une composition signée Besson et « Chorinho para Toninho » de Suarez. « Air Elle » de Ségal, « Cambiada » du compositeur de tangos contemporain Gerardo Di Giusto, « Speaking Tango » de Nury Taborda, Garay et Suarez et « Feuillet d’album » d’Emmanuel Chabrier complètent la liste des morceaux du disque. Tandis que, pendant la soirée, le quartet interprète trois autres morceaux, non identifiés.

Comme le matériau de base reste le tango, la musique du Quarteto Gardel est avant tout mélodico-rythmique : des thèmes soignés (« Désert »), au parfum nostalgique (« Sus ojos se cerraron »), voire mélancolique (« Silencio »), portés par des rythmes syncopés (« Cambiada ») entraînants (« Chorinho para Toninho »). La connivence entre les quatre musiciens est visible et ils ont trouvé un bel équilibre. Ségal et Garay s’amusent  constamment : ils se chamaillent sur les origines de Gardel (né à Toulouse ou en Uruguay ?), se répondent rythmiquement du tac au tac, dansent ensemble, essaient de faire taper le public en rythme… Côté rôles, la trompette de Besson, toute en douceur et velours, sert à merveille le répertoire du quartet, d’autant que son jeu limpide et ses développements sinueux évoquent quasiment la musique classique. L’accordéon tient son rôle d’instrument harmonique pour souligner les phrases de la trompette et navigue entre la section rythmique et des solos mélodieux. Ségal joue souvent en pizzicato des riffs dansants et autres ostinatos excitants pour répondre aux percussions, mais également des lignes majestueuses à l’archet. Quant à Garay, son foisonnement percussif, léger et pétillant, est tout à fait dans l’esprit de la musique sud-américaine.

Le disque est fidèle au concert et réciproquement. Elégante et vive, la musique du Quarteto Gardel nous emmène dans l’univers sensuel du Rio de la Plata…


Le disque

Quarteto Gardel
Lionel Suarez (acc), Airelle Besson (tp), Vincent Segal (cello) et Minino Garay (perc)
Bretelles Prod – BP06190101
Sortie en mars 2018






Liste des morceaux

01. « Silencio », Gardel & Horacio Pettorossi (7:47).
02. « Chorinho Para Toninho », Suarez (3:18).
03. « Caminito », Juan Filiberto (6:21).
04. « Air Elle », Ségal (2:56).
05. « Désert », Besson (8:07).
06. « Cambiada », Gerardo Di Giusto (3:21).
07. « Sus Ojos Se Cerraron », Gardel (5:04).
08. « Speaking Tango », Garay, Suarez & Nury Taborda (3:42).
09. « Feuillet D'album », Emmanuel Chabrier (2:13).


Henri Texier Hope Quartet

Depuis les années quatre-vingt-dix, avec des musiciens qui évoluent dans son univers, Texier multiplie les formations et leurs noms : Azur Quintet (1993 – 1998), Strada Sextet (2004 – 2007), Red Route Quartet (2009), Nord-Sud Quintet (2011), Sky Dancers (2016), Sand Woman (2017)…

En 2013, le contrebassiste sort Live At « L’Improviste » avec le Hope Quartet, constitué de Sébastien Texier au saxophone alto et aux clarinettes, François Corneloup au saxophone baryton et Louis Moutin à la batterie.

C’est avec cette formation que Texier se produit au CDBM, mais Gautier GarrigueSand Woman – remplace Moutin derrière les fûts et les cymbales. Le répertoire de la soirée reprend des morceaux interprétés récemment dans Sand Woman, Live at « l’Improviste » et Sky Dancers.


Une introduction particulièrement émouvante (« Quand tout s’arrête »), des walking impétueuses (« Mic Mac »), des chorus qui grondent (dans le très Colemanien « Sacrifice »), un sens du blues affûté (« Hungry Man »), Texier a joué comme d’habitude : à fond ! Mais c’est également la marque de fabrique de tous ses groupes... Toujours à l’écoute, Corneloup expose les thèmes à l’unisson, dialogue (« Quand tout s’arrête ») ou assure les chœurs avec Texier-fils (« Sand Woman »), prend des chorus chargé de swing (« Mic Mac »), joue a capella avec beaucoup de sentiment (« Sacrifice ») et le son grave et rond de son saxophone baryton diversifie la palette du quartet. Sébastien Texier est parfaitement à l’aise dans l’univers musical de son père. Il passe d’un discours néo-bop puissant (« Mic Mac ») à un free débridé (l’introduction de « Sacrifice », jouée par Corneloup sur disque), glisse des citations de Charlie Parker, avec une sonorité au saxophone alto qui rappelle Art Pepper (« Mic Mac »),  une clarinette lumineuse et aérienne (« Sand Woman »)… Succéder à Jacques Mahieux, Tony Rabeson, Christophe Marguet, Louis Moutin... n’est pas une mince affaire, mais Garrigue tire merveilleusement son épingle du jeu : un drumming à la fois touffu (« Mic Mac ») et régulier (chabada dans « Sand Woman »), capable d’un morceau de bravoure (« Sacrifice »), tout en sachant rester subtil et proche des peaux (« Quand tout s’arrête »).

Des thèmes-riffs intenses, des rythmes charnels, des développements néo-bop-free et un son organique, il n’y a pas d’erreur possible : nous avons bien à faire à Texier… Et c’est tant mieux !


La soirée s’achève avec le Big Band du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris qui interprète quelques morceaux dans le hall du CDBM tandis que le public se disperse… Bertrand dirige l’orchestre sur « Caravan », « Night in Tunisia »… morceaux qu’il a arrangés pour une tournée. Le Big Band swingue joyeusement et les jeunes solistes montrent un savoir-faire indéniable : c’est un plaisir de se dire que la relève est assurée et c’est une belle conclusion pour cette biennale….