30 septembre 2019

Que d’émotions au Studio de l’Ermitage !

Le 8 septembre 2019, dans le cadre de Jazz à la Villette, le Studio de l’Ermitage propose trois concerts  d’artistes qui gravitent autour d’Emouvance, label fondé par le contrebassiste Claude Tchamitchian.

Cette soirée est un avant-goût du festival Les Emouvantes, organisé par Tchamitchian du 18 au 21 septembre aux Bernardines, à Marseille, Au programme du Studio de l’Ermitage, les duos Christophe Monniot et Didier Ithurssary, puis Hélène Labarrière et Sylvain Kassap, et le quintet Ways Out avec Daniel Erdmann, Régis Huby, Rémi Charmasson, Tchamitchian et Christophe Marguet.


Christophe Monniot et Didier Ithursarry


Le 7 décembre 2018, à La Dynamo, Monniot et Ithursarry présentaient Hymnes à l’amour, sorti un mois avant chez ONJ Records. Le saxophoniste et l’accordéoniste sont de retour avec leur répertoire, hommage à des gens vivants, car, comme le dit Monniot : « c’est très bien de faire des hommages à des gens, mais on s’est aperçu que les hommages qu’on fait à des personnes mortes, en fait, ne leur font ni chaud, ni froid… Donc on s’est dit qu’on allait faire des hommages à des gens vivants »,

Monniot et Ithursarry s’emparent d’un hymne médiéval pour alterner des solos esthètes, mis en relief par les phrases sombres et étirées de l’accordéon. Les dialogues de la « Biguine pour Sushi » (pour le violoncelliste Atsuchi Sakaï...), délicieusement dissonants, parsemés d’envolées du saxophone sopranino et de motifs mélodico-rythmiques du piano à bretelle, évoquent la musique de chambre du début vingtième. « Forza » a des allures de chant révolutionnaire : les deux musiciens croisent leurs notes dans des assauts vifs et malins, soutenus par des ostinatos, coups de talons sur la scène et autres jeux rythmiques sur les clés. Tirée des Pêcheurs de perles de Georges Bizet, « La romance de Nadir » échappe à la langueur grâce aux pépiements du saxophone sopranino, saupoudrés d’accents orientaux ou bluesy, L’accordéon donne toute l’ampleur de son lyrisme et de son swingue dans la « Passion » de Tony Murena. Cette jolie valse, énergique et poignante, confirme la belle connivence qui existe entre les deux musiciens. Ce premier set s’achève sur « Est », morceau dense, entre musique contemporaine et free, porté par les riffs massifs d’Ithursarry et les éclats de Monniot.


Ce concert confirme une fois encore que « la musique du duo pétille d’intelligence, de réparties et de tonus ».,,


Hélène Labarrière et Sylvain Kassap

La contrebassiste et le clarinettiste jouent ensemble périodiquement depuis le début des années quatre-vingt dix, en orchestre (Strophes – 1998) ou en duo (Piccolo – 2001). Ils reviennent avec un nouveau répertoire, qu’ils ont prévu d’enregistrer sous peu.


Kassap introduit « Une cure d’inefficacité » avec un jeu étendu à la clarinette basse : notes profondes, vocalises, harmoniques… La musique contemporaine n’est pas loin. Les phrases agiles et puissantes de la contrebasse répondent aux questions abruptes de la clarinette. Nos « libertaires », comme l’écrit Télérama, enchaînent sur « La coda du début », un dialogue échevelé dans lequel la contrebasse et la clarinette se rendent coup pour coup sur un rythme chaloupé. Hommage à un petit garçon nommé Ferdinand et à un immense contrebassiste, Jean-Jacques Avenel, la pièce suivante commence avec Kassap et deux clarinettes en bouche... sur un martèlement profond de la contrebasse. Le morceau prend une tournure ethnique avec l’archet et la clarinette en mode sanza. Tour à tour fragiles, aériens et free, les formules de Kassap se superposent aux roulements graves et mélodieux de Labarrière. Quant à la « Clairière », elle oppose une clarinette heurtée et en suspension, à une contrebasse toute en économie. Un exercice de souffle continu attend Kassap dans l’« Asphyxie Climatique »… La contrebasse jongle entre des grondements sourds et des passages en walking rapide, pendant que la clarinette virevolte, le tout entrecoupé de reprises du thème à l’unisson. Le duo enchaîne ensuite « You » et « Jaurès », la chanson de Jacques Brel. C’est dans une ambiance solennelle et raffinée (l’archet n’y ait pas pour rien), avec des touches de musique contemporaine, que Labarrière et Kassap lancent ce morceau  tendu : contre-chants débridés, incursions free et effets rythmiques donnent la réplique à des phrases écorchées aux nuances bluesy, à la Ornette Coleman.


Labarrière et Kassap proposent de magnifiques et passionnantes conversations à la croisée du jazz et de la musique contemporaine.


Ways Out


En 2009 Tchamitchian monte Ways Out avec Huby, Chamasson et Marguet. Leur album éponyme sort en 2012 chez Abalone, label créé par Huby. Avec l’arrivée d’Erdmann, le quartet devient quintet et prépare un nouvel opus.


La suite « Ways Out » donne le ton : le violon commence par dérouler une belle ligne
mélodieuse, très cinématographique, sur un ostinato de la guitare et un motif rythmique régulier, aux accents rock progressifs. En arrière-plan la contrebasse joue en toute liberté, tantôt à l’unisson, tantôt en contrepoint. Dans cette ambiance presque psychédélique, le saxophone ténor fait son entrée, en douceur, tandis que la section rythmique s’épaissit pour finir dans une atmosphère noisy. Le deuxième mouvement s’appuie sur un riff de contrebasse, une batterie foisonnante et un saxophone ténor volontiers shouter free, tout comme le violon d’ailleurs. La troisième partie démarre sur un bourdon et se poursuit avec un mouvement aérien, qui devient hypnotique quand la contrebasse joue une pédale et que la batterie plante un rythme mat et sourd, avant que le quintet ne fasse de nouveau monter la tension jusqu’à l’explosion finale.

La rythmique entraînante et binaire, le riff de la contrebasse les phrases acérées et les accords tranchés de la guitare, les touches bluesy,… donnent un vernis rock à l’ « Île de verre ». Quand le saxophone ténor se joint à la rythmique, la pression s’accentue, renforcée par un chorus puissant du violon. Après un solo mélodieux et dansant de la contrebasse, soutenue efficacement par la batterie, cette deuxième suite s’achève sur un mouvement d’ensemble crescendo.


Siège de l’Église apostolique arménienne et lieu où sont gardées les huiles essentielles utilisées pour les baptêmes, « Etchmiadzin » est également le titre de la troisième suite de la soirée, qui démarre comme une marche majestueuse, portée par un bourdon, les roulements de la batterie, la respiration du saxophone ténor… Le morceau s’emballe et le discours néo-bop du saxophone ténor, pimenté de funk et de free, se détache sur une rythmique touffue, jusqu’à la tournerie finale.


Conclusion du concert, « Les promesses du vent » porte bien son titre : le cliquetis du violon en pizzicato, les bruissements de la batterie, le souffle du saxophone ténor… évoquent Zéphyr ! Dans un premier temps, la guitare et le ténor dialoguent sur les frappes sourdes de la batterie, plutôt dans un esprit musique contemporaine, puis les échanges partent dans tous les sens… Après une accalmie, le quintet repart dans une veine dansante rock avec le thème exposé à l’unisson, un chorus élégant de la batterie et une montée en puissance vers un climat underground intense. 


Combinaisons subtiles de rock progressif, musique contemporaine et jazz, Ways Out cherche clairement à ouvrir des voies vers des horizons émotionnels inouïs... 

29 septembre 2019

Sur le quai en septembre…

Seul à la barre de Jazz à bâbord, il n’est malheureusement pas toujours possible d’embarquer tous les disques qui veulent lever l’ancre chaque mois ! Voici ceux qui sont sur le quai cet été…


Big Wheel
Thomas Grimmonprez Quartet
Manu Codjia (g), Benjamin Moussay (p), Jérôme Regard (b), Matyas Szandai (b) et Thomas Grimmonprez (d)
Outnote Records – OTN 629
Sortie le 28 août 2019 





Sweet Tension
Julien Tassin Trio
Julien Tassin (g), Nicolas Thys (b) et Dré Pallemaerts (d).
Igloo Records – IGL291
Sortie le 7 spetembre 2019








Troubadours
Sylvain Rifflet (ts, cl, bcl, harmonium, shruti-box), Verneri Pohjola (tp) et Benjamin Flament (perc).
Sortie le 20 septembre 2019








Ça
Ferdinand Doumerc (s, fl, mélodica), Florian Demonsant (acc, org), 
Jean-Marc Serpin contrebasse
Pierre Pollet batterie
BMC – CD283
Sortie le 20 septembre 2019




Together We Stand
Abraham Inc.
Taron Benson (voc), Fat Tony (voc), Sarah MK (voc), Brandon Wright (ts), Jay Rodriguez (saxes, fl), Eddie Allen (tp), Andrae Murchison (tb), Sheryl Bailey (g), Allen Watsky (g), Jérôme Harris (b), et Michael Sarin (dm), avec David Krakauer (cl), Fred Wesley (tb) et Socalled (voc).
Label Bleu – LBLV6729
Sortie le 20 septembre 2019



Suite Andamane
Leïla Olivesi
Chloé Cailleton (voc), Baptiste Herbin (as, fl), Jean-Charles Richard (bs), Adrien Sanchez (ts), Quentin Ghomari (tp, bg), Glenn Ferris (tb), Manu Codjia (g), Leila Olivesi (p), Yoni Zelnik (b) et Donald Kontomanou (d).
Attention Fragile – AC5LSA387
Sortie le 20 septembre 2019





The Flood And The Fate Of The Fish
Rabih Abou-Khalil
Ricardo Ribeiro (voc), Rabih Abou-Khalil (oud), Gavino Murgia (ss, voc), Eri Takeya (vl), Luciano Biondini (acc) et Jarrod Cagwin (perc), avec  Kudsi Ergüner (ney).
Enja Records ‎– ENJ-9672 2
Sortie le 20 septembre 2019






Symphonic Tales
Samy Thiébault
Samy Thiébault (ts), Adrien Chicot (p), Sylvain Romano (b), Philippe Soirat (d) et Mossin Kawa (perc).
Gaya Records - GAYA046
Sortie le 20 septembre 2019







Les Quatre Vents
Christophe Leloil (tp, bg),  Perrine Mansuy (p), Pierre Fenichel (b) et Fred Pasqua (d),
Laborie Jazz – LJ56
Sortie le 27 septembre 2019







S3NS
Ibrahim Maalouf (tp) avec Yilian Cañizares (vl), Harold Lopez-Nussa (p), Irving Acao (ts), Alfredo Rodiguez (p) et Roberto Fonseca (p).
Mister Ibe
Sortie le 27 septembre

23 septembre 2019

Fragments Septet au Studio de l’Ermitage


Dans le cadre du festival Jazz à La Villette, le 4 septembre 2019, Yves Rousseau présente Fragments Septet au Studio de l’Ermitage.

Dernier né des projets du contrebassiste, Fragments trouve sa source dans les « années lycée, au milieu des 70’s lorsque les grands groupes pop/rock alors à leur apogée créatrice marquaient pour toujours l’histoire de la musique ». Pour interpréter ce répertoire original, Rousseau a monté un nouveau groupe avec Géraldine Laurent au saxophone alto, Thomas Savy à la clarinette basse, Jean-Louis Pommier au trombone, Csaba Palotaï à la guitare, Etienne Manchon aux claviers et Vincent Tortiller à la batterie.

A gauche, la section acoustique avec les trois soufflants ; à droite, la section électro-acoustique avec les claviers, guitare électrique et batterie ; au milieu, la contrebasse qui anime les débats… La séance nostalgie peut commencer !

« Reminiscence », dédié à Soft Machine, ouvre le bal. Une ambiance spatiale avec des bruitages et des grondements lointains laisse place aux soufflants, qui reprennent le thème a cappella. Les unissons des cuivres et bois sur les ostinatos du Nord Electro et de la contrebasse, soutenus par les bruissements de la batterie, évoquent aussi une musique de film. Puis la tension monte avec les frappes touffues de la batterie, les dialogues foisonnants et le clavier, qui ajoute du suspens.


Frank Zappa s’invite sur « Personal Computer » : après une introduction contemporaine, le foisonnement de la batterie, la ligne minimaliste profonde de la contrebasse et les accords clairsemés de la guitare soulignent les questions – réponses majestueuses des soufflants. Le tableau suivant s’apparente davantage à du rock progressif, avec les ostinatos du clavier, les riffs graves, les envolées de la clarinette basse sur une batterie puissante. Le final revient dans une atmosphère acoustique aux accents moyenâgeux.

Rousseau nous apprend que ce n’est que le troisième concert de cette nouvelle formation de pop-rock-jazz. Et pourtant la musique tourne comme si le septet avait toujours joué ensemble. « Abyssal Ecosystem » s’appuie sur une batterie imposante et véloce, une contrebasse trapue, renforcée par les motifs de la guitare et la pédale du clavier, pendant que cuivres et bois croisent élégamment leurs voix dans une tournerie entraînante et mélodieuse.

« Darkness Desire » lorgne lui aussi du côté du rock alternatif : section rythmique vigoureuse, effets électro de la guitare et du synthé, choeurs mystérieux et soignés du saxophone – clarinette – trombone... Comme les autres pièces, « Darkness Desire » s’articule autour de plusieurs mouvements qui se succèdent, d’échanges sinueux en dialogues écorchés, de mouvements aériens en conversations emportées.

Quand il présente son orchestre, Rousseau termine par « le club des moins de 30 ans… Les énervants… », autrement dit, les plus jeunes de la bande, Manchon et Tortiller, deux musiciens qui savent ce qu’ils veulent (comme le prouve l’étonnant Elastic Borders, premier opus du claviériste, sorti en février 2019 chez Troisième Face). La majestueuse introduction du trombone a capella pour « Oat Beggars » (littéralement, « les mendiants de l’avoine »...) annonce un morceau dramatique et dense, qui monte en tension dans une ambiance progressivement underground,


La belle mélodie de « Winding Pathway » rappelle la musique de chambre du vingtième. Après un passage entre ballade pop-folk et marche solennelle, la contrebasse se lance dans un solo particulièrement musical qui contraste avec le fonds sonore électro, Le morceau s’achève sur un mouvement au parfum bop, dans lequel le saxophone alto nage comme un poisson dans l’eau.

Le concert se conclut avec «  Efficient Nostalgia ». A la sonorité cristalline vintage du synthétiseur et l’ostinato de la guitare électrique, répondent les volutes de la clarinette basse, portées par un chœur brillant, avant que le septet ne s’envole vers des contrées rock.

Entre rock progressif, musique de chambre et jazz, les Fragments de Rousseau sont captivants,

8 septembre 2019

Tao - Afuriko


Créé en 2010 par la percussionniste Akiko Horii et le claviériste Jim Funnell, le duo AfuriKo porte un nom explicite : combinaison d’« Afurika » (Afrique en japonais) et « Ko » (enfant en japonais). Dès On The Far Side, sorti en 2014, la musique du duo puise son inspiration dans les musiques africaines et le jazz. Après ce premier opus, AfuriKo publie Style en 2016 et Tao en avril 2019.

Tao comporte huit morceaux signés AfuriKo et « Kassai », un tube japonais composé par Taiji Nakamura et Ou Yoshida et chanté par Naomi Chiaki. Des mélodies-riffs chaloupées (« A Step in the Storm » ), plutôt dynamiques (« Trace of Peach »), aux lignes simples (« Adzolowoe ») plantent des décors africains (« Sunnyside ») avec, parfois, quelques touches extrême-orientales (« In B Town »). La plupart des morceaux sont portés par le djembé et ses boucles entraînantes (« Rainbow Snake »), parsemées d’effets percussifs aux accents ethniques (« Up in the Air »). Des lignes de basse sourdes (« Oleleko »), des pédales et ostinatos entêtants (« Sunnyside ») et des motifs dansants (« A Step in the Storm » ) accentuent le caractère rythmique de la musique d’AfuriKo. Le clavier Nord Electro HP navigue entre piano (« Rainbow Snake »), sonorité  vintage (« Oleleko »), touché cristallin (« A Step in the Storm » ) ou nappes psychédéliques (« Kassai »).

A l’image de la pochette du disque, un yin et un yang aux couleurs chamarrées d’un papillon ou d’un boubou, Tao marie l’Afrique, l’Asie et l’Occident dans un joyeux melting pot de notes et de rythmes.

Le disque

Tao
Afuriko
Jim Funnell (p, kbd) et Akiko Horii (perc)
AFRK01
Sortie le 20 avril 2019

Liste des morceaux

01. « A Step in the Storm » (05:27). 
02. « Oleleko » (04:56).
03. « Rainbow Snake » (06:19).        
04. « Kassai » Taiji Nakamura et Ou Yoshida (03:55).        
05. « Up in the Air » (06:09).
06. « Adzolowoe » (05:13).
07. « Trace of Peach » (06:04           ).
08. « In B Town » (06:12).
09. « Sunnyside » (05:19).     

Tous les morceaux sont signés Afuriko sauf indication contraire.

7 septembre 2019

Unis vers – Mathias Lévy


En 2013, le violoniste Mathias Lévy publie Playtime, premier disque du trio composé de Sébastien Giniaux à la guitare ou au violoncelle et Jean-Philippe Viret à la contrebasse. Les trois musiciens récidivent en 2017, avec Revisiting Grappelli. Lévy fait ensuite une digression hongroise en consacrant un album à Béla Bartók (Bartók Impressions – 2018), puis il revient à son trio et sort Unis vers en août 2019 chez Harmonia Mundi.

Les trois musiciens invitent également le violoncelliste Vincent Ségal et l’accordéoniste Vincent Peirani. L’instrumentation de l’ensemble est tout sauf banal et se rapproche d’un orchestre de chambre classique. Lévy joue un violon de 1924, fabriqué par le luthier Pierre Hel, don de Stéphane Grappelli au Musée national de la Musique en 1995. Huit des dix thèmes ont été composés par Lévy, Giniaux et Viret signent chacun un titre.

Après une « Introduction » qui tient de Bartók, « Ginti Tihai » nous emmène vers la musique indienne, avec un motif rythmique joué en contrechant, un thème élégant et un développement fluide, dans lequel toutes les voix se croisent. Un ostinato aux accents africains et un riff de l’accordéon accueillent « Sur le fil », morceau d’abord mystérieux, puis dansant, dans une ambiance moderne. « Home de l’être » passe d’un unisson aux consonances médiévales à des dialogues minimalistes dans une veine musique contemporaine. L’« Interlude » est une démonstration de virtuosité dans le style de la « Chaconne », et qui finit sur des embardées échevelées. Une sorte de canon rythmique précède le thème d’« Unis vers », exposé sur un pizzicato dansant. Les voix foisonnent, avec ça-et-là quelques espagnolades et autres accents manouches, mais les constructions restent toujours méticuleuses. Dans « Extatique », les questions – réponses mélodieuses entre le violon et l’accordéon, accompagnées par une pédale et des ostinatos de la contrebasse et du violoncelle, accentuent l’impression de musique de chambre. Hommage à Thelonious Monk, « Thelonious » est un interlude contemporain chambriste. Après une ambiance cinématographique basée sur une mélodie délicate et des échanges croisés, « Rêve d’éthiopiques » part dans un délire rythmique enlevé. Les accords de la guitare, les lignes sobres de la contrebasse et les tourneries médiévales du violon font effectivement penser à un « Kind of Folk ». Pour conclure, « Soleil dans les feuilles d’un arbre » évoque un madrigal médiéval.

Incontestablement original, « Unis vers » combine des éléments classiques, manouches, folk et autres, dans un jazz de chambre à la fois sophistiqué et abordable.

Le disque

Unis Vers
Mathias Lévy
Mathias Lévy (vl), Sébastien Giniaux (g, cello) et Jean-Philippe Viret (b), avec Vincent Ségal (cello) et Vincent Peirani (acc).
Harmonia Mundi – HMM902506
Sortie le 20 août 2019

Liste des morceaux

01.  « Intro » (0:49).
02. « Ginti Tihai » (4:42).
03. « Sur le fil » (5:07).
04. « Home de l'être », Viret (5:16).
05. « Interlude » (1:53).
06. « Unis vers » (4:17).
07. « Extatique » (4:02).
08. « Thelonious » (1:49).
09. « Rêve d'éthiopiques » (4:10).
10. « Kind of Folk » (4:57).
11. « Soleil dans les feuilles d'un arbre », Giniaux (3:33).

Tous les morceaux sont signés Lévy sauf indication contraire.

A la découverte de Marie Carrié


La chanteuse Marie Carrié sort The Nearness of You le 4 octobre 2019 sur le label Black & Blue et se produit au Sunset le 8 octobre. L’occasion de partir à la découverte d’une montalbanaise d’origine antillaise passée du paramédical au musical…


La musique

J'ai commencé par faire dix ans de piano classique et je devais avoir une vingtaine d’année quand j’ai découvert le jazz : dans une médiathèque, j’ai emprunté un peu par hasard un disque de Carmen McRae. J'ai ensuite écouté pas mal de ses disques, dont Carmen Sings Monk, son hommage à Thelonious Monk. C’est comme ça que je suis allée suivre l'atelier jazz de Do Harson, pianiste arrangeur du sud-ouest, qui m'a amené à écouter Chet Baker. Dans un premier temps, j'ai appris plutôt seule en écoutant de nombreux disques de chanteuses et d'instrumentistes et en copiant tout d'abord les chanteuses qui m'inspiraient. Ensuite, j'ai pris quelques leçons de techniques vocales avec Monique Thomas, Sonia Nedelec, Fonegna Copie… Autour de la trentaine, j'ai intégré la Bill Evans Academy à Paris, dans la classe de Sara Lazarus, qui a formé bon nombre de chanteuses de jazz actuelles. J’ai également suivi des cours de pédagogie auprès d’Emmanuelle Trinquesse. Ce qui m’a permis de découvrir encore beaucoup de chose sur ma voix et de prendre davantage confiance en moi… Rien de tel que la pédagogie positive ! 

Même si j'ai commencé par des cours de piano classique, j'ai toujours chanté, et cela, dès mon plus jeune âge. Quand je suis arrivée à Bordeaux pour faire mes études d'ergothérapeute, j'ai été séparée de mon piano et, petit à petit, la voix est devenue mon instrument principal. Aujourd’hui, je ne le troquerais pour rien au monde !

En dehors de McRae et Baker, Sarah Vaughan, Shirley Horn et Tuck & Patti – le duo voix – guitare est une formule que je pratique beaucoup – m’ont influencé dès le début. Ella Fitzgerald, Betty Carter, Billie Holiday et Etta Jones sont venues après. Parmi les chanteuses actuelles, j'aime aussi beaucoup une chanteuse qui s'appelle Fay Claassen, mais également Tina May, Diana Krall


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? Le jazz c'est la liberté, l'écoute, le partage et l'authenticité.

Pourquoi la passion du jazz ? Ce que j'aime dans le jazz c'est la possibilité de faire du chemin vers soi, d’essayer de sonner le plus authentique possible. On intègre un tas d'informations en fonction de ce qui nous touche, et, bien des années après, on en découvre un peu plus sur soi… Mais ce que je n'aime pas dans tout ça, c'est que ça prend un temps fou !

Comment découvrir le jazz ?  Le soir avec un bon verre de vin !

Une anecdote autour du jazz ?  Que George Shearing prenne Monk pour un accordeur de piano !



Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais un chat. J'adore les chats ! J'en ai quatre et une vie de chat me semble pas mal du tout : tu dors, tu manges, tu te fais caresser quand tu le souhaites et tu mords quand tu n'es pas content !
Si j’étais une fleur, je serais une amaryllis.
Si j’étais un fruit, je serais le fruit de la passion : il n’est pas très beau et nous le mangeons quand il est tout fripé, et c'est là qu'il est bon…
Si j’étais une boisson, je serais un bon verre de vin rouge.
Si j’étais un plat, je serais… Pas facile : je suis gourmande et j'adore cuisiner ! Un gratin dauphinois très aillé avec une épaule d'agneau ou un rougail saucisse
Si j’étais une lettre, je serais M.
Si j’étais un chiffre, je serais le 8 car je suis née le 28/08/78…
Si j’étais une couleur, je serais le bleu.
Si j’étais une note, je serais… Je ne peux pas répondre !


Les bonheurs et regrets musicaux

Je suis simplement heureuse de vivre de la musique aujourd'hui et d'avoir fait The Nearness of You avec des musiciens fabuleux : Alex Golino au saxophone ténor, Yann Penichou à la guitare, Nicholas Thomas au vibraphone, Fabien Marcoz à la contrebasse et Mourad Benhammou à la batterie.

Ce n'est pas toujours facile d'être sur scène sans stress et de se sentir libre. Je dirais donc que la réussite, ce sont ces moments de liberté et de partage réussis, pendant lesquels nous ne nous posons aucune question…


Sur l’île déserte…

Quels disques ? Red Garland's Piano avec Paul Chambers et Art Taylor, Kelly Blue de Wynton Kelly, Interplay et Intermodulation de Bill Evans, Midnight Blue de Kenny Burrell, Chet Baker Sings, Bittersweet de McRae et After Hours de Sarah Vaughan.

Quels livres ? 4321 de Paul Auster : je l'ai, mais ne l'ai pas encore commencé… Et il est très long, donc il m'occupera un moment !

Quels films ? L’intégrale de Woody Allen.

Quelles peintures ?  Salvador Dalí.

Quels loisirs ? Lecture, transcription de chorus, jardinage sans eau… 


Les projets

Un premier projet important : mon bébé, car, au moment où je vous parle, je suis enceinte de sept mois ! Je veux donc arriver à combiner ma vie de de femme, de mère et de chanteuse... L'idée est évidemment de jouer le plus possible avec le sextet de The Nearness of You.

Quant aux projets pour demain, je ferais certainement un disque en hommage à McRae. J’aimerais aussi enregistrer un album autour de la musique brésilienne en compagnie du batteur Luiz Augusto Cavani, du contrebassiste Gerson Saeki, de Pennichou et pourquoi pas Thomas au vibraphone ! Ils ne sont pas encore au courant, mais j'ai eu l'occasion de jouer avec eux à Clamart. Cavani et Saeki se connaissent bien et jouent ensemble depuis des années. Pour ce type de musique, cette rythmique est une tuerie !


Trois vœux…
1. La paix dans le monde.

2. Actuellement enceinte, je souhaite que mon petit garçon aille bien et que l'accouchement se passe bien également. Donner la vie est une drôle d'aventure...

3. De nombreux clubs de jazz partout !

2 septembre 2019

Bulle – Théo Girard


En 2016, le contrebassiste Théo Girard – Bratsch, Denis Colin, Masha Gharibian, Le Bruit du [sign], G!rafe – monte un trio avec Antoine Berjeaut à la trompette et Sebastian Rocheford à la batterie. Leur premier opus, 30YearsFrom, parait en 2017, suivi d’Interlude, en 2018. Avec le saxophoniste Basile Naudet, le trio devient un quartet qui sort Bulle en août 2019, toujours sur le label La Compagnie du Discobole, fondé par Girard en 2010.

Bulle est dédié au batteur Eric Groleau, disparu le 25 décembre 2018. Toutes les compositions sont signées Girard. Avec sa mélodie-riff exposée par la trompette et le saxophone à l’unisson et ses contrepoints ingénieux, « Champagne » pétille, emporté par le motif dansant de la batterie et la ligne minimaliste profonde de la contrebasse. Un leitmotiv rythmique solennel soutient « Des souvenirs de vous » – écrit pour Le bruit des ombres, une pièce de Déborah Benveniste – tandis que les soufflants échangent des dialogues animés sur fonds d’accents hispanisants. Des ostinatos rapides, une batterie solide, des phrases heurtées et touffues, qui partent dans tous les sens, décrivent une promenade échevelée dans « Rototown », ville chimérique « accessible que par une route en spirale ». « Fire Alert » est dense, comme un morceau d’Henri Texier : pédale de la contrebasse, foisonnement de batterie et duo trompette – saxophone qui alterne unissons et contrechants débridés. Les « Grandes dames » s’avancent élégamment, soutenues par une rythmique sobre et des croisements de voix subtils. Un esprit rock se glisse dans « Roller Coaster », avec des phrases entraînantes de Girard sur des passages en chabadas véloces de Rocheford, qui contrastent avec les discours faussement tranquilles de Berjeaut et Naudet. « Endless Groove » démarre également dans une veine rock-progressif : stimulés par les frappes dynamiques de Rocheford et le riff puissant de Girard, les questions – réponses de Berjeaut et Naudet dynamitent le morceau. Une tournerie à l’unisson lance la dernière piste, « Microsillon »… La trompette s’envole, toujours acoquinée avec le saxophone à l’affût du moindre de ses mouvements, pendant que la contrebasse et la batterie impriment un mouvement excitant.

Girard et ses compères font mouche : Bulle captive, l’auditeur s’ « échappe du moment présent » pour un fabuleux voyage imaginaire…

Le disque

Bulle
Théo Girard
Basile Naudet (as), Antoine Berjeaut (tp), Théo Girard (b) et Sebastian Rochford (d).
La Compagnie du Discobole – SD032019
Sortie le 23 août 2019

Liste des morceaux

01. « Champagne » (04:00). 
02. « Des souvenirs de vous » (04:36).         
03. « Rototown » (04:29).
04. « Fire Alert » (05:26).     
05. « Grandes dames » (07:14).       
06. « Roller Coaster » (05:57).         
07. « Endless groove » (04:10).        
08. « Microsillon » (03:35).

Tous les morceaux sont signés Girard sauf indication contraire.