23 janvier 2019

ONJ Records… un label créatif !

Créé en partenariat avec L’Autre Distribution pendant le mandat d’Olivier Benoît, en 2014, le label ONJ Records publie les productions de l’Orchestre National de Jazz, mais aussi les projets des musiciens de l’orchestre, accompagnés par la Jazz Fabric pour leur diffusion et leur promotion.

Une ligne éditoriale orientée jazz contemporain ascendant free ou rock progressif et une identité visuelle sobre et élégante : pochette cartonnée en trois battants, photo ou dessin en pleine page, nom de la formation ou des musiciens et titre de l’album en haut à droite et le logo du label en haut à gauche… Pas de livret, sauf pour les disques de l’ONJ. A noter que l’ONJazz Records s’est mué en ONJ Records dès le troisième opus. Si les disques de l’ONJ sont identifiés par six numéros (424444, 434444…), en revanche ceux de la Jazz Fabric commencent par JF suivi de leur numéro d’ordre de publication. Le catalogue compte désormais quinze albums à découvrir absolument !


Petite Moutarde
Théo Ceccaldi
JF001
Post K
Jean Dousteyssier
JF002


Rebirth & Rebirth Reverse
Fabrice Martinez Chut !
JF003 et JF007
What If?
Hugues Mayot
JF004

Kankû
Alexandra Grimal
JF005
Palimpseste
Sylvain Daniel
JF006

Animal
Fidel Fourneyron
JF008




Aqisseq – Sophie Agnel, John Edward & Steve Noble


Aqisseq est un disque du trio de la pianiste Sophie Agnel, du contrebassiste John Edwards (Louis Moholo Moholo, Peter Brötzmann, Wadada Leo Smith, Evan Parker…) et du batteur Steve Noble (Derek Bailey, Smith, Matthew Shipp, Joe McPhee…). Enregistré en 2016 lors du Brighton Alternative Jazz Festival et du Konfrontationen Festival de Nickelsdorf, Aqisseq est le dernier né des disques produit par la Jazz Fabric sous le mandat d’Olivier Benoît et il sort le 7 décembre 2018 chez ONJ Records.

L’aqisseq est le nom inuit d’un lagopède qui vit dans les régions arctiques et c’est aussi le titre du troisième et dernier morceau du disque éponyme dont il est question... Cet oiseau est à l’origine du prénom Aqissiaq, titre du deuxième morceau d’Aqisseq. Quant au premier morceau de l’album, « Aqissit », c’est juste le pluriel d’aqisseq… Après ces précisions ornithologiques, étymologiques et orthographiques, place à la musique…

Le disque se présente sous forme de deux pièces d’environ dix-sept minutes et d’une coda de deux minutes. Habitués de l’univers de l’improvisation libre, les trois musiciens dialoguent sur un pied de parfaite égalité. Ils passent d’un monde bruitiste – les cliquetis cristallins du piano conversent avec les palpitations de la batterie et le bourdonnement de la contrebasse – à un monde entomologique fait de grincements, frottements et grésillements, avant de monter en intensité, porté par le grondement des fûts, les stridences de l’archet et l’ostinato hypnotique du piano… Le trio malaxe les timbres et tord les rythmes : une complainte de la contrebasse se mêle aux riffs et clusters du piano, qui répondent aux roulements secs de la batterie. Ces interactions rythmiques particulièrement expressives évoquent évidemment la musique contemporaine. Même esprit pour le deuxième mouvement, avec des sculptures sonores à base de jeu étendu : les glissandos, crissements, murmures, mais aussi les lignes tendues de la contrebasse, font échos aux frémissements, frottements et autres carillonnements de la batterie, sur des craquements, motifs répétitifs, bribes de thèmes et notes éparses du piano. Dans la coda, Edwards esquisse une mélodie lointaine et étouffée, tandis que Noble parsème ses crissements de splash et qu’Agnel lance des petites phrases bruitistes…

Aqisseq propose une musique d’avant-garde expérimentale exigeante, certes, mais captivante car étrangement familière.

Animal – Fidel Fourneyron


Un Poco Loco, High Fidelity, ¿ Que Vola ?, l’Umlaut Big Band, Tribute to Lucienne Boyer et, bien sûr, l’ONJ : Fidel Fourneyron déborde de projets… Dans le cadre de la Jazz Fabric de l’ONJ, le tromboniste a monté le trio Animal qui sort son premier disque éponyme chez ONJ Records le 25 mai 2018.

En compagnie de Joachim Florent à la contrebasse et Sylvain Darrifourcq à la batterie, Fourneyron met en musique un bestiaire avec huit animaux éclectiques : « Singe », « Chat », « Fourmi », « Baleine », « Bison », « Coq », « Souris » et « Loup ». Le montage photographique qui illustre la pochette du disque en dit long : sous les regards d’une tribu de macaques perchés sur des murs, deux golfeurs jouent sur un terrain envahi par des crabes…

Le « Singe » bondit, porté par une rythmique qui passe de cliquetis heurtés à une ligne entraînante, sur laquelle le trombone virevolte, glissant ça-et-là quelques accents de blues. Fourneyron et sa sourdine s’immiscent dans le foisonnement véloce de Darrifourcq et Florent, puis le trio déroule « Chat » dans une ambiance joueuse. « Fourmi » évolue dans un climat africain : l’ostinato métallique étouffé style sanza, les mains sur les peaux comme un tam-tam et les bruitages cadencés du trombone. Une sirène grave, des boucles cristallines, des grincements aigus, une grosse caisse sourde, des notes tenues étirées, une alternance de sons lointains et de stridences… le chant de la « Baleine » est explicite ! Après quelques jeux rythmiques à base de motifs répétitifs et de cliquètements touffus, le trombone de Fourneyron renâcle puis « Bison » part dans une chevauchée entraînante... Des échanges en zigzags à trois, rapides et vifs, débouchent sur une running bass, un drumming luxuriant et un trombone qui pulse : c’est le « Coq » ! Nos trois mélodistes rythmiciens continuent sur leur lancée de questions-réponses malicieuses et la « Souris » gambade au grès des coups légers et variés de la batterie, des phrases animées de la contrebasse et des interventions enjouées du trombone. « Loup » se développe dans une atmosphère bluesy, avec une ligne de basse profonde, des frappes décalées sur une base régulière et un trombone mélodieux.

Fourneyron, Florent et Darrifourcq débordent de vitalité et rivalisent de répliques malicieuses : Animal est un disque d’une intelligence épatante !


Rebirth Reverse – Fabrice Martinez Chut !


Deux ans après l’électrique et décapant Rebirth, Fabrice Martinez et son quartet Chut ! sont de retour avec Rebirth Reverse, qui sort le 25 mai 2018 chez ONJ Records. Dans ce double vinyle, Chut ! met en regard Rebirth, enregistré aux Studios Ferber, et sa version exclusivement acoustique, enregistrée dans la chapelle Saint-Philippe à Meudon.

Créé en 2005 par Martinez, Chut ! rassemble Fred Escoffier au piano et aux claviers, Bruno Chevillon à la basse et à la contrebasse, et Eric Echampard à la batterie. Si « Devant la colline » et « Derrière la colline » ont été composés par Escoffier, les quatorze autres morceaux sont signés Martinez.

Rebirth s’appuie sur des mélodies intimistes (« Devant la colline »), plutôt tranquilles (« Prune Reverse »), majestueuses (« Aux cendres Reverse ») ou sombres (« Nino Reverse »), et plus rarement flamboyantes (« Roots Reverse »). Les développements flirtent avec la musique contemporaine (« Rebirth Reverse »), le minimalisme (« P and T Reverse »), mais ils s’inscrivent surtout dans la lignée d’un jazz moderne, tendu et interactif (« Smity Reverse »). Des cymbales subtiles (« Rebirth Reverse »), des peaux frémissantes (« Aux cendres Reverse »), des motifs sobres (« Devant la colline »), une énergie contrôlée (« Nino Reverse ») et un swing contagieux (« Roots Reverse ») : Echampard a laissé sa panoplie de cogneur au vestiaire ! Chevillon fait chanter sa contrebasse (« Smity Reverse »), déroule des riffs entraînants (« Nino Reverse »), des phrases mélodieuses (« Rebirth Reverse ») et des lignes dépouillées, mais vives (« Prune Reverse »). Entre crépitements avant-gardistes (« Rebirth Reverse »), dissonances contemporaines (« Devant la colline »), clins d’œil (citation latine dans « P and T Reverse »…), soutien rythmique vigoureux (« Prune Reverse »), ostinato trapu (« Nino Reverse »)… Escoffier est le véritable libéro de l’équipe. Martinez alterne interventions lointaines (« P and T Reverse »), discours chaloupés (« Roots Reverse »), réponses élégantes (« Prune Reverse »), passages fragiles (« Devant la colline »), envolées solennelles (« Aux cendres Reverse ») et se montre toujours d’une expressivité à fleur de piston (« Smity Reverse »).

Si Rebirth, le recto électrique, frôle le dance floor, Rebirth Reverse, le verso acoustique, suit le chemin d’un jazz de chambre contemporain...


Kankū – Alexandra Grimal


Commandée par la scène nationale d’Orléans à l’occasion du festival Jazz Or Jazz,  Kankū est une pièce de près d’une heure composée par Alexandra Grimal. Enregistré dans la salle Vitez du Théâtre d’Orléans en septembre 2017 et cinquième disque inscrit au catalogue d’ONJ Records,  Kankū sort le 8 décembre 2017.

Kankū est placé sous le signe de l’espace. A commencer par le titre du disque, Kankū, qui, comme l’explique Grimal lors d’un entretien accordé à Ô Jazz,  « se traduit littéralement par « contempler le ciel ». Ce kata (symbole du kyokushinkai [un style de karaté – NDLR]) commence en levant les mains ouvertes avec les pouces et les index qui se touchent. L’attention est alors dirigée vers le centre des mains, afin d’unifier l’esprit et le corps. Les pointes du kankū représentent les doigts et signifient la finalité. La partie épaisse représente l’espace entre les mains et signifie l’infini, la profondeur. Les cercles intérieurs et extérieurs signifient la continuité et le mouvement circulaire ». Quant au texte psalmodié par Grimal, il s’agit de la description d’une supernova par Wikipedia…

Pour accompagner son saxophone ténor, sa voix et ses appeaux, Grimal fait appel à deux compères de l’ONJ : Sylvain Daniel à la basse et Eric Echampard à la batterie. La pièce se présente comme une série de tableaux qui s’enchaînent.

Tout commence par des pépiements et des vocalises qui se répondent dans une ambiance épurée et forment une espèce de mélopée sombre. Quand le saxophone ténor, la basse et la batterie entrent en jeu, leurs motifs mats et leurs bribes de mélodie s’insèrent entre la voix et l’appeau, puis finissent par les submerger. La basse gronde, la batterie vrombit et le saxophone ténor rugit : une montée en puissance vers un free intense, porté par le son énorme et la formidable agilité de Grimal, les lignes denses et la sonorité sourde de Daniel, les frappes puissantes et précises d’Echampard. La voix diaphane et haut perchée et les vocalises aériennes contrastent avec les cliquetis de la batterie et les riffs de la basse. Habile metteuse en sons, Grimal alterne mouvements éthérés et passages foisonnants. Des échanges à qui mieux mieux, grognements de la basse, crépitements de la batterie, et murmures de la voix, dans une atmosphère de musique contemporaine, précèdent un unisson minimaliste de Grimal et Daniel, encadré par les bruitages percussifs d’Echampard.

Ces ambiances vaporeuses deviennent presque tristes quand les psalmodies se substituent au saxophone. Mais le trio rebondit toujours avec des dialogues tendus, un volume sonore graduel et une intensité dramatique croissante, vers un paroxysme free. Kankū a des points communs avec les voies tracées par des artistes comme Tony Malaby, Tim Berne, voire Chris Speed. Même si Grimal et ses compagnons ne rechignent pas à glisser ça-et-là quelques traits be-bop, avec ses décors bourdonnants, ses jeux rythmiques, ses effets bruitistes, ses contrechants dissonants… c’est évidemment davantage du côté d’un free contemporain que lorgne le trio. Le final en est la parfaite illustration. Des frappes espacées et brutales de la batterie, des réponses heurtées et abruptes de la basse  un discours haché et rapides du ténor, coupé par les cris vifs d’un appeau, débouchent sur jardin japonais sonore : une goutte d’eau, des bruits étouffés, une note de temps en temps… Puis le trio abandonne progressivement cette sobriété expressionniste pour plonger dans un ouragan rythmico-mélodique avec un ténor emporté !

Avec sa succession de scènes intimistes et démonstratives, unies par la voix et les appeaux, Kankū est comme un poème musical sur la fugacité des instants…


Petite Moutarde – Théo Ceccaldi


Le violoniste Théo Ceccaldi crée le quartet Petite Moutarde en 2014, dans le cadre de l’association Tricollectif. Le 25 septembre 2015 un disque éponyme est publié chez ONJ Records, premier album d’un label qui vient de voir le jour.

Ceccaldi s’entoure d’Alexandra Grimal (également collègue dans l’ONJ) aux saxophones, Ivan Gélugne à la contrebasse et Florian Satche à la batterie. Petite Moutarde est inspiré par Entr’acte, film de René Clair réalisé en 1924 sur un scénario de Francis Picabia et une musique d’Erik Satie. Petite Moutarde est un hommage à une chamelle de course : le ton dadaïste est donné ! Ceccaldi signe les huit morceaux du disque, tous nommés selon des épices : de « Petit citron vert » à « Petit gingembre », en passant par « Petit wasabi », « Petite harissa »…

Les huit morceaux se présentent comme autant de saynètes avec chacune leur caractère, un peu comme la juxtaposition des scènes qui composent Entr’acte : une cavalcade heurtée (« Petit citron vert » »), un déchaînement rythmique (« Petit wasabi »), une danse espiègle (« Petit piment d’Espelette »), une ode sombre (« Petit gingembre »), une discussion à bâton rompu (« Petit chipotle »)… L’humour est certes présent dans les titres des compositions, mais également explicite dans certains passages, « dromadaire » répété au vocodeur (« Petit citron vert »), ou généré par des contrastes amusants (« Petite harissa »). Le quartet n’a de cesse de jouer avec les textures : les aigus du sopranino se fondent à ceux du violon, les vocalises se marient aux lignes sombres de la contrebasse, les pizzicatos et les frisés se rejoignent, le rubato de l’alto fusionne avec le legato de la contrebasse, le ténor et le violon s’unissent… Ceccaldi met tout le monde au moulin à rôle égal. Le jeu luxuriant et polyrythmique de Satche assure une dynamique vigoureuse du début à la fin du disque (à l’instar du passage en chabada ultra-rapide dans « Petit citron vert »). Quelques soient les délires de ses comparses, Gélugne conserve une carrure robuste (« Petit chipotle »), ses ostinatos cadrent les discours (« Petit poivre de Sichuan ») et son archet se montre toujours expressif (« Petit wazabi »). Avec un sens de la répartie remarquable, Grimal alterne murmures (« Petit raifort »), envolées débridées (« Petit piment d’Espelette »), passages solennels (« Petit poivre de Sichuan »), volutes emportées (« Petite harissa ») et toutes sortes de dialogues et d’unissons épicés… Détaché, martelé, louré, staccato, ricoché, sautillé… toutes les techniques d’archet y passent ! Ceccaldi bondit d’un développement violent (« Petite harissa ») à un déroulé mystérieux (« Petit gingembre »), transforme un échange intime en un tumulte free (« Petit chipotle »), sautille joyeusement (« Petit citron vert ») et maintient une pression constante !

Savant dosage de musique contemporaine et de free, Petite moutarde monte aux oreilles toute en finesse et avec délectation…

16 janvier 2019

Euforia – Adrien Brandeis

Après être passé par les conservatoires de Cagnes sur mer, puis de Nice, où il a étudié avec Robert Persi et Pierre Bertrand, le pianiste Adrien Brandeis s’installe à Paris. Il monte un quintet avec Joachim Poutaraud aux saxophones alto et soprano, Guillaume Leclerc à la basse, Philippe Ciminato aux percussions et Ludovic Guivach à la batterie.

Euforia, premier opus du pianiste, sort en octobre 2017. Les huit thèmes sont signé Brandeis. Des mélodies attrayantes (« Tamaris ») plutôt courtes (« Quatro ») et entraînantes (« Euforia »), sur des tumbaos enjoués (« La Sonrisa »), des boléros tranquilles (« Tamaris ») ou des ambiances néo-bop (« Fausse bonne humeur »), permettent au quintet de se promener joyeusement dans l’univers des musiques latines. La sonorité boisée des congas et les percussions de Ciminato se mêlent au drumming léger et souple de Guivarch pour dérouler des polyrythmies dansantes (« Satao »). Entre riffs entraînants, lignes émaillées de shuffle et contrechants adroits, Leclerc maintient une carrure solide (« Light On »). Quand le quintet se rapproche du bop, la section rythmique se lance dans une walking et un chabada efficaces, puis la batterie prend des stop-chorus mainstream (« Fausse bonne humeur »). Poutaraud passe d’un solo chaloupé (« Euforia ») ou d’envolées perçantes (« La Sonrisa ») au saxophone alto à des développements faussement placides (« Tamaris ») et des propos aigus (« Satao ») au soprano. Brandeis maitrise son langage latino sur le bout des doigts : suite d’accords (« Chestnuts »), lignes arpégées (« Euforia »), jeu à l’octave (« Quatro »), mélodie de salsero (« La Sonrisa »), ostinatos excitants (« Satao »)… Le pianiste s’aventure également dans le trumpet style (« Fausse bonne humeur »), un néo-bop tendu (« Light On ») ou un morceau qui marie subtilement lyrisme et dissonance, un peu à la manière de Bill Evans (« Tamaris »).

Euforia porte bien son titre : la musique de Brandeis navigue dans les eaux sud-américaines sous un soleil bop, avec allégresse et insouciance. 

14 janvier 2019

Electro jazz rock à La Maroquinerie…


Le 20 décembre 2018, Festen et Guillaume Perret enflamment La Maroquinerie. Les premiers célèbrent Inside Stanley Kubrick, sorti le 28 septembre. Perret présente Elevation, répertoire tiré de sa bande originale pour 16 levers de soleil, le film de Pierre-Emmanuel Le Goff sur le voyage dans l’espace de Thomas Pesquet.

Depuis 2003, en plein Ménilmontant, la Maroquinerie accueille toute sorte de concerts de musique indépendante. La programmation est certes davantage orientée pop, rock, rap, électro… que jazz, mais Trombone Shorty ou Jamie Cullum y a joué, et c’est également là que Festen et Perret ont décidé de se produire. A en croire l’affluence, ils ont bien fait : les quelques cinq cent places (debout) sont prises d’assaut par un public plutôt jeune et branché.


Inside Stanley Kubrick
Festen

En 2007, les frères Fleau, Damien le saxophoniste et Maxime le batteur, créent Festen avec Jean Kaspa aux claviers et Oliver Degabriele à la basse. Après un album éponyme en 2010, le quartet sort Family Tree en 2013, Mad Systems en 2015 et B Sides en 2016. Quant à Inside Stanley Kubrick il sort en septembre 2018 chez Laborie Jazz.

Le concert s’articule autour de six morceaux tirés d’Inside Stanley Kubrick, « Shadow Boxing » repris de B-Sides et une interprétation de « Deborah’s Theme », composé par Ennio Morricone pour Il était une fois l’Amérique.



Tout commence avec Ludwig van Beethoven et l’opéra Fidelio que Kubrick utilise dans Eyes Wide Shut (1999). La batterie touffue et puissante, la basse vrombissante, le clavier caverneux et le saxophone ténor lointain font monter la pression graduellement, dans une ambiance de rock progressif. Toujours dans l’emphase, Festen poursuit avec « Music For The funeral of Queen Mary », d’Henry Purcell, dans une version trapue plus proche de celle interprétée par Wendy Carlos avec son Moog pour Orange mécanique en 1972, que celle de Gustav Leonhardt et l’Orchestra Of The Age Of Enlightement… « Shadow Boxing » s’appuie sur une batterie foisonnante, une basse sourde et des contrechants entre le saxophone ténor et le piano électrique. Avec « Also Sprach Zarathustra », composition de Richard Strauss reprise par Kubrick pour 2001 l’Odyssée de l’espace en 1968, Festen joue le jeu du romantisme épique : sur une rythmique sombre et solennelle, le ténor étire la mélodie avec gravité. Pendant que le ténor tourne autour de « Deborah’s Theme », Kaspa, Degabriele et Freau impriment une cadence rock, avec des basses amplifiées. Dans « Spartacus », composé par Alex North en 1960 pour le film éponyme, un volume sonore énorme et un martèlement rythmique intense accompagnent le développement en suspension du saxophone ténor, qui parsème son discours d’accents orientaux. La sarabande de la onzième suite de Georg Friedrich Haendel, thème de Barry Lyndon (1975), met en relief le lyrisme tendu de rock de Festen. Le set s’achève sur « Overlook Hotel », évocation de Shinning (1980), qui mêle d’abord voix off et échanges minimalistes, avant de déboucher sur un rock costaud, accentué par les effets de shouter du ténor.

Le jazz rock de Festen déménage, invite à bouger, mélange violence et romantisme… un peu comme l’univers de Kubrick…




Elevation
Guillaume Perret

En 2012, Perret s’associe avec The Electric Epic, un power trio constitué de Jim Grandcamp à la guitare, Philippe Bussonnet à la basse et Yoann Serra à la batterie, et enregistre un album éponyme qui séduit John Zorn au point de le publier sur son label Tzadik. Guillaume Perret & The Electric Epic sortent ensuite Doors en 2013, puis Open Me en 2014. Ces disques jazz rock à forte tendance psychédélique, voire punk, marquent durablement la planète jazz pour leur originalité et leur intensité.

En 2016, changement de direction avec Free, album solo électro jazz rock dans lequel Perret se met en musique avec ses pédales, boîtiers, capteurs, pads et autre table de mixage… C’est sur le même principe que le saxophoniste compose la bande originale de 16 levers de soleil. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’il a décidé de former un quartet pour reprendre ce répertoire en concert, avant de l’enregistrer sur disque.

Perret a fait appel au claviériste Yessaï Karapetian (CNRR de Marseille, CNSMDP, Norayr Gapoyan…), au bassiste Julien Herné (CNRR de Nice et Toulon, Vincent Peirani, Pierrick Pedron, Axel Bauer, Nicolas Folmer, Ben L’oncle Soul, Corneille…) et au batteur Martin Wangermée (CNRR de Tourcoing, CDMDL, Sly Johnson, Mélissa Laveaux, Ouriel Ellert, Laurent Coulondre…).



Coiffure à la Johnny Depp, tatouages dans le vent, clous d’oreille et bague branchés, jean destroy, harangues amicales… Perret se présente sous les feux de la rampe comme une rock star à la coule. Omniprésent avec ses accessoires et, bien sûr, ses saxophones soprano et ténor, Perret privilégie avant tout le son du groupe pour forger une pâte sonore originale. Ritournelles lointaines ou phrases aériennes, légères comme des comptines ou solennelles comme des hymnes, les mélodies sont bien tournées. Elles servent de base à des ambiances souvent planantes – l’espace n’est pas loin – et hypnotiques, renforcées par de multiples effets électro : réverbération, échos, distorsion, saturation, bruitages – le décollage d’une fusée, des voix off… – nappes de sons synthétiques etc. Ces textures artificielles contrastent avec la section rythmique, particulièrement musclée. Herné et Wangermée plaquent des rythmes de rock agressifs, avec des lignes de basse bourdonnantes, des riffs grondants et des motifs rugissants. Les formules dansantes, ostinatos et autres pédales de Karapetian accentuent encore le côté transe de la musique du quartet. Empreints de lyrisme, les développements de Perret naviguent entre jazz, rock, électro, avec des accents moyen-orientaux, quelques clins d’œil à John Coltrane, des embardées de shouter et de nombreuses sorties free. D’ailleurs, ce lyrisme free n’est pas sans rappeler Wayne Shorter. Quant à la puissance et le discours souvent entraînant de Perret, ils pourraient évoquer Sonny Rollins. Evidemment, après être passées au mixeur électro rock, ces influences illustres n’apparaissent qu’en filigrane !

Dans la lignée de Free, Elevation emmène le jazz sous les cieux d’une musique électronique aguicheuse ; Perret entraîne irrésistiblement dans sa ronde un public hétéroclite, qui ne demande qu’à envahir le dance floor !



7 janvier 2019

Kafé Groppi à l’Ermitage…


Le 12 décembre 2018, un parfum nostalgique cairote s’invite au Studio de l’Ermitage avec le concert du guitariste Khalil Chahine à l’occasion de la sortie de Kafé Groppi, évocation du café historique éponyme de la place Talaat Harb...

Chahine a sorti Kafé Groppi sur son label Turkhoise le 19 octobre. C’est son huitième opus après Mektoub (1989), Turkoise (1992), Hekma (1994), Opake (2016), Bakhtus (1999), Noun (2009) et Kairos (2013). Chahine s’est entouré de quelques compagnons de longue date : André Ceccarelli à la batterie, déjà aux côtés du guitariste sur Mektoub, Eric Séva aux saxophones et Kevin Reveyrand à la basse, présents sur Kairos. Le piano est confié à Christophe Cravero (qui joue également de l’alto). La salle est bondée et le public visiblement familier de la musique de Chahine. Le concert reprend dix des treize titres de Kafé Groppi, joués dans l’ordre du disque, plus « Errances », tiré de Turkoise, et, en bis, Chahine invite Thierry Eliez, présent dans la salle, à jouer « Les paradis artificiels », puisé dans Hekma.


Le concert démarre avec la courte ballade « Le jour – Partie II » qui permet à la guitare et au ténor de dialoguer sur un thème mélodieux. L’alto de Cravero apporte un parfum oriental à « Cinqué », soutenu par une batterie et une basse imperturbables. Au chorus chantant de Chahine, répond un solo tendu de Séva. Le quintet enchaîne ensuite « Avant l’abstract » et « Synoptik ». D’abord heurtée et vive, la section rythmique souligne les échanges en forme de questions – réponses de la guitare, du saxophone et du piano, puis le morceau s’apaise. C’est sur un motif entraînant, entre boléro et tango, renforcé par les phrases de l’alto, que la guitare et le ténor exposent « Kafé Groppi », un air nostalgique qui s’envole en volutes sinueuses, parsemées de touches arabo-andalouses. La ligne dansante de Reveyrand, les cliquetis de Ceccarelli et les accords enlevés de Cravero lancent « Eikos ». Chahine tourne autour de cette jolie mélodie, tandis que Cravero, puis Séva la font swinguer. Le duo guitare – alto dévoile « Ojos de cielo », un thème cinématographique basé sur des décalages et des contrepoints, porté par une basse et une batterie sobres, et pimenté d’accents manouches distillés par l’alto. Pour « Sous les cimes », le quintet s’appuie sur l’architecture classique thème – solos – thème, avec un chorus dynamique de la batterie, à grand renfort de cymbales. Un déroulé élégant de formules en contrechants, là encore, très bande originale de film, caractérise « Pauper », tonifié par le chorus de Cravero. Retour à la belle mélodie de « Le Jour – Partie I », développée avec grâce par la guitare, le soprano et le piano, qui entrecroisent leurs voix, avant de se lancer dans une partie dansante aux accents klezmers. Chahine passe à l’harmonica pour interpréter « Errances ». Chabada et walkking font leur apparition et piano et saxophone jouent le jeu d’un néo-bop enthousiaste. Après une esquisse de valse, « Les paradis artificiels » prennent eux aussi une tournure bop, stimulés par un soprano sous tension.

De belles mélodies, des développements raffinés, des rythmes chaloupés… Kafé Groppi propose un jazz mainstream sans complexe et séduisant.



5 janvier 2019

Soirée norvégienne au Théâtre 71…


Pour l’ultime concert de l’Orchestre National de Jazz sous sa direction artistique, Olivier Benoît se produit au Théâtre 71 de Malakoff le 8 décembre 2018. Il y propose Europa Oslo, le dernier volet de son projet Europa, avec des poèmes écrits par l’écrivain norvégien Hans Petter Blad.


Les cinq années de Benoît passées à la tête de l’ONJ auront été riches en événements. Outre les quatre programmes d’Europa autour de Paris, Berlin, Rome et Oslo, il a également développé des résidences au Carreau du Temple et à La Dynamo, mais aussi créé le label ONJ Records, qui a permis aux membres de l’orchestre de publier leurs propres projets. Le label compte désormais une quinzaine d’albums, tous plus alléchants les uns que les autres !


Outre Benoît à la guitare, l’orchestre réunit Maria Laura Baccarini au chant, Jean Dousteyssier aux clarinettes, Robin Fincker au saxophone ténor (en remplacement d’Hugues Mayot), Christophe Monniot aux saxophones alto et soprano (à la place d’Alexandra Grimal), Fabrice Martinez à la trompette, Fidel Fourneyron au trombone, Théo Ceccaldi au violon, Sophie Agnel au piano, Paul Brousseau aux claviers, Sylvain Daniel à la basse électrique et Éric Echampard à la batterie. Le concert est accompagné d’un ballet de figures géométriques projetées par le vidéaste Romain Al’l sur un écran transparent, devant l’orchestre. L’ONJ joue le répertoire d’Oslo dans l’ordre du disque en enchaînant certains morceaux. En bis, l’orchestre reprend « Revolution », tiré de Berlin, et qui tombe à pic en ce quatrième samedi de manifestations du mouvement des gilets jaunes.


Europa Oslo est évidemment marqué par le rock progressif (« Sense That You Breathe »), mais Benoît y ajoute également des ingrédients baroques (« De har ingenting å gjøre »), minimalistes (« Révolution »), répétitifs (« A Sculpture Out Of Tune  »), contemporains (« Intimacy »), mais aussi pop-folk (« Pleasure Unknown »). Sophistiquées et généralement empreintes d’une majesté quasi romantique (« An Immoveable Feast »), les mélodies servent de socle à des développements d’ensemble intenses, à l’unisson (« Ear Against The Wall »), sous forme concertante (le saxophone dans « A Sculpture Out Of Tune  », la trompette dans « De har ingenting å gjøre »…) ou basés sur des jeux de contrepoints (« Pleasure Unknown »). Dans la plupart des morceaux (et c’est encore plus marquant pendant le concert que dans le disque), après un démarrage plutôt raffiné, la tension monte progressivement (« Ostracism ») et finit par exploser (« Revolution »), portée par une section rythmique brutale (« Intimacy »). La succession d’ambiances, souvent grandioses, qui suivent un fil conducteur global cohérent fait aussi penser à un opéra jazz-rock.

La dextérité musicale de l’orchestre, la précision et la variété de l’écriture de Benoît, la richesse de la palette instrumentale de l’ONJ et la couleur rock d’Europa Oslo aboutissent à une œuvre captivante : un bel au revoir !