24 novembre 2019

Gourmet aux Rendez-vous d’ailleurs…

Le jeudi 14 novembre 2019, après un démarrage au Périscope de Lyon, la tournée du quintet finlandais Gourmet s’arrête à Paris, le temps d’un concert aux Rendez-Vous D’Ailleurs, avant de repartir pour Reims, Amsterdam et Strasbourg.

109 Rue des Haies, dans le vingtième arrondissement, à quelques encablures du Père Lachaise, Les Rendez-Vous D’Ailleurs est une salle de spectacle d’une cinquantaine de place, avec une acoustique flatteuse et un bar fort sympathique…

Fondateur de l’agence Vapaat äänet, Charles Gil s’emploie à faire connaître des groupes finlandais en Europe et des formations françaises en Finlande : Sylvain Darrifourcq, présent dans la salle (il a prêté sa batterie...) revient d’une tournée en Finlande avec son projet In Love With… C’est donc Gil qui a coordonné le concert de Gourmet.

Créé en 1997 par le saxophoniste Mikko Innanen et le guitariste Esa Onttonen, Gourmet est un sextet formé autour de Ilmari Pohjola au trombone, Veli Kujala à l’accordéon, Petri Keskitalo au tuba et Mika Kallio à la batterie. Gourmet joue deux sets, reprend trois thèmes d’En garde, sorti le 27 avril 2018 chez Fiasko Records, et neuf compositions qui figureront sur le nouvel album qu’ils viennent d’enregistrer.


Les titres des morceaux en finnois, en anglais – « Love Gone Wrong », « Pink Carmel »… – ou en français – « Pas de pluie mardi », « Louis XIV »... –, les costumes de scène stricts et sombres et les annonces humoristiques, souvent décalées, ont un petit côté dada. La musique de Gourmet ne manque pas non plus d’humour. L’instrumentation relève du jazz, bien sûr, mais aussi de la fanfare et du musette.

Gourmet joue sur les contrastes et prend un malin plaisir à brouiller les pistes : des introductions majestueuses, comme des odes funèbres (« The Thrill of Love »), des marches tristes (« From Mékong to Mississippi »), des mélodies dramatiques (« Love Gone Wrong ») ou mélancoliques (« The Flowers of The Summer »)… laissent place à des développements énergiques dans des styles rock and roll (« What Can We Do When The Sky FallS Down ? »), tango (« Ratakatu 12 », Tin Pan Alley (« Voice of Velour »), ska (« The Flowers of The Summer « ), free (« Love Gone Wrong »), rock progressif (« Beer Floating »), Nouvelle-Orléans (« Long Way To Pyongyang »), bluesy (« It’s My Your Life »?)… La batterie, pêchue et régulière, joue des rythmes dansants pendant que le tuba, vif et rond, assure une pulsation entraînante et que l’accordéon, chantant, alterne variations mélodieuses et accompagnements harmoniques. De son côté, la guitare, au timbre tantôt métallique, tantôt acoustique, passe d’un riff à un ostinato et d’une ligne d’accords à des contrepoints, avec quelques chorus de guitar hero ou rockabilly. Le trombone soutient la carrure des morceaux en joignant sa voix velouté et puissante à celle de la guitare, de l’accordéon et du tuba. Sa sonorité profonde renforce  également le caractère solennel de certains thèmes. Quant aux saxophones, ils tiennent leur rang mélodique : le sopranino tourbillonne et explose dans des tourneries free virulentes, tandis que l’alto passe d’une liberté expressionniste à une nonchalance feinte qui n’est pas sans rappeler les intonations d’un Johnny Hodges.

Gourmet n’usurpe pas son nom : en vrais chefs, les musiciens concoctent des mets savoureux aux saveurs de folklores, d’orphéons, de danses de société et, bien entendu, de jazz… le tout dans une ambiance sérieusement drôle !


Le disque


En garde
Gourmet
Mikko Innanen (as, sos, bs, voc), Esa Onttonen (g, uk, voc), Ilmari Pohjola (tb), Veli Kujala (acc),
Petri Keskitalo (tu) et Mika Kallio (d), avec Nathalie Aubret (voc).
Fiasko Records - FRCD-83
Sortie le 27 avril 2018




Liste des morceaux

01. « Louis XIV », Innanen & Onttonen (5:04).
02. « Love Gone Wrong », Onttonen (6:45).
03. « Voice of Velour », Onttonen (2:35).
04. « What Can We Do When the Sky Falls Down? », Innanen (5:27).
05. « Flowers Are Pretty », Innanen (5:36).
06. « When We Leave, Where Will We Go? », Onttonen (3:04).
07. « Roy », Onttonen (2:21).
08. « Vorwärts gegen Faschismus », Innanen (4:20).
09. « Lasinen vuori », Innanen (3:56).
10. « Pas de pluie mardi », Innanen & Onttonen (3:31).
11. « My Little Llama Blue », Keskitalo (1:38).
12. « Pink Camel », Innanen & Onttonen (6:57).
13. « Muistoja Luxemburgista », Innanen (3:32).
14. « Järviradiota kuuntelen », Innanen (2:10).
15. « Lauluja tilaisuuksiin, osa 2: Juhlasoitto », Onttonen (3:18).

19 novembre 2019

Cérémonies antinomiques au Studio 104...


Le 9 novembre 2019, dans le cadre de Jazz sur le vif, Arnaud Merlin propose un double concert : Pour Barbara, l’hommage à la Dame en Noir de Guillaume de Chassy, en solo, et Rituels, un programme de l’Orchestre National de Jazz conçu autour des rites quotidiens… Le Studio 104 affiche complet pour l’occasion ! Preuve en est que le jazz a bien sa place sur les ondes et que nous ne remercierons jamais assez Merlin et ses collègues de « défendre becs et ongles les concerts de jazz à Radio France », comme le disent de Chassy et Frédéric Maurin.


Pour Barbara
Guillaume de Chassy

Entre le monde merveilleux de Broadway, les Chansons sous les bombes ou celles du siècle dernier, les chants de William Shakespeare ou ceux de Lili Marleen, Guillaume de Chassy aime les chansons à texte. Dans son dernier projet en date il décide de rendre hommage à une artiste qui l’a accompagné depuis sa jeunesse : Barbara. Pour Barbara sort en avril 2019 chez NoMad Music.



Pour le concert de Chassy reprend le répertoire du disque : « Dis ! Quand reviendras-tu ? » (disque éponyme de 1964), « Göttingen » (Le Mal de vivre – 1964), « Les Rapaces » (Ma plus belle histoire d’amour – 1967) et « L’Aigle Noir » (album éponyme 1970), « Nantes » (Dis ! Quand reviendras-tu ?), « Ma plus belle histoire d’amour » (disque éponyme), « Une petite cantate » (Le Mal de vivre), dédiée à Liliane Benelli, sa pianiste favorite, disparue à trente ans dans un accident de voiture et « Septembre (quel joli temps) » (Le Mal de vivre). S’ajoutent « Pour Barbara », composé par de Chassy et, en bis, « L’âme des poètes » de Charles Trenet, sortie en 1951, et hommage à son ami Max Jacob.


De Chassy traite les thèmes de Barbara avec beaucoup de sensibilité et de respect (« Les Rapaces » / « L’Aigle Noir »). L’osmose entre le pianiste et la musique de la chanteuse est palpable (« Nantes »). Le public ne s’y trompe pas et de Chassy le souligne également : « je vous trouve d’une concentration extrême et c’est très agréable pour moi ». Le déroulé des morceaux suit globalement la structure d’une chanson, même si, entre les couplets, les refrains ne sont qu’effleurés (« Göttingen »). Les phrasés, toujours raffinés (« Ma plus belle histoire d’amour »), servent à merveille le climat mélancolique de l’univers de Barbara (« Septembre »). Le touché à la fois ferme et délicat, les lignes rubato sur des tempos plutôt lents, les envolées lyriques (« Dis ! Quand reviendras-tu ? ») ou majestueuses (« Une petite cantate ») et la pulsation, romantique plutôt que syncopée, s’inscrivent davantage dans la lignée de Franz Schubert que de Thelonious Monk.

Une interprétation aussi personnelle d’une musique aussi intime dans un auditorium comble peut paraître impudique… mais les « écouteurs » sont indéniablement tombés sous le charme !


Rituels
Orchestre National de Jazz

Maurin a pris la tête de l’ONJ en janvier 2019 et rendra ses baguettes de chef d’orchestre en décembre 2022. Il place son mandat sous le signe de l’échange en invitant des compositeurs, des arrangeurs, des solistes… venus d’horizons différents. Pour le premier projet, Dancing In Your Head(s), La galaxie Ornette, Maurin a demandé à Fred Pallem d’arranger la musique. Pour le deuxième, Rituels, Maurin a imaginé un programme qu’il a « souhaité écrire à dix mains, avec quatre autres compositrices et compositeurs » : Ellinoa, Sylvaine Hélary, Leïla Martial et Grégoire Letouvet. A la musique, s’ajoutent des vidéos, réalisées par Mali Arun.

Créé au festival Jazzèbre le 18 octobre 2019, Rituels est donc repris à Paris le 9 novembre. Maurin associe l’orchestre « traditionnel » – Catherine Delaunay (clarinette et cor de basset), Julien Soro (saxophone alto et clarinette), Fabien Debellefontaine (saxophone ténor et flûte), Susana Santos Silva (trompette et bugle), Christiane Bopp (trombone), Didier Harvet (tuba et trombone basse), Stéphan Caracci (vibraphone et marimba), Bruno Ruder (piano) et Rafaël Koerner (Batterie) – à un quatuor à cordes – Elsa Moati (violon), Séverine Morfin (alto), Juliette Serrad (violoncelle) et Raphaël Schwab (contrebasse) – et à un quartet vocal – Ellinoa, Martial, Linda Oláh et Romain Dayez. Pour les absents, le concert sera diffusé dans le Jazz Club d’Yvan Amar, le 30 novembre 2019 à dix-neuf heures...

« La musique comme fondement des rituels humains »

« Le monde fleur », signé Hélary, se base sur un poème de Federico García Lorca adapté par Romain Maron. La clarinette a capella, les cordes et leurs dialogues étranges, le tic-tac lancinant, les voix et le piano distants… puis le trombone éclatant sur une rythmique puissante : si le morceau, entre musique contemporaine et jazz, évoque des fleurs, elles sont urticantes ou carnivores… L’ONJ enchaîne « Rituels ». Maurin s’est appuyé sur une danse traditionnelle des indiens Ayacucho du Pérou, dont les paroles sont également adaptées par Maron. Après une introduction bruitiste à base de pizzicato, souffles, grincements et voix lointaines, un riff et une clave lancent le bal dans une ambiance plutôt sombre et dramatique ! Finalement, la danse à le dessus avec des mouvements vigoureux, une pulsation entraînante, des effets expressifs, un foisonnement orchestral enjoué et des vocalises imposantes.

Composée par Letouvet, « La métamorphose » s’inspire du dieu créateur égyptien de Memphis, Ptah. Des crissements, des notes ténues et autres petites phrases discrètes accompagnent les voix qui déclament le texte, comme un récitatif. Les tambours entrent ensuite en jeu, pendant que la clarinette se lance dans un chorus aérien. L'atmosphère de marche solennelle est renforcée par la voix imposante de baryton de Dayez et l’orchestre, majestueux, soutenu par une rythmique musclée. Le morceau combine des éléments de musique ancienne avec des composants de musique contemporaine.

Martial signe « Femme délit » sur des arrangements de Letouvert. Le texte donne lieu à un jeu rythmique de chassés-croisés de voix, bientôt soutenu par un crépitement orchestral, empreint de gravité. Les échanges vocaux, le solo enlevé du saxophone ténor, le foisonnement du big band et la pulsation carrée emmènent le morceau dans un univers enjoué.

La « Naissance de la nuit » selon Ellinoa commence par des sifflements, bruissements des cordes, crissements des percussions, souffles des vents… dans une atmosphère nostalgique. Après des mouvements conjoints de l’orchestre et des voix, la nuit entre dans une phase contemporaine… puis, sous l’impulsion du vibraphone, de la section rythmique et du piano, particulièrement en verve, un jazz moderne et vif s’invite à la fête.


Maurin explique que le programme est conçu pour couvrir une journée, « comme Vingt-quatre heures chrono »  et « Aïon », la pièce qui clôture le concert, se situe « entre 3:45 et 6:00 du matin, à peu près... » ! Le piano reste à l’honneur : d’abord contemporain et minimaliste, avec les voix, le violoncelle et la clarinette en contrepoint, il s’empare ensuite d’un rôle de soliste de concerto, au discours intense. Avec les voix, aux accents dramatiques, le deuxième tableau ressemble presque à un requiem. Après un emballement porté par la batterie sèche et mate, le piano, toujours minimaliste, et la marimba, le final est tranquille et apaisé...

Maurin présente Rituel comme un oratorio, mais il y a aussi des côtés opéra-jazz-contemporain… Toujours est-il que le projet est enthousiasmant pour ses explorations sonores, ses couleurs rythmiques et sa modernité.

11 novembre 2019

Nouvelles d’outre-Manche...


Whirlwind Recordings, le label londonien fondé en 2010 par le bassiste Michael Jarnisch, continue d’enrichir son catalogue à un rythme soutenu. Voici quatre disques qui viennent s’ajouter aux quelques cent trente références déjà publiées : Worlds Collide de Jarnnisch, Still Point: Turning World du guitariste Joel Harrison, A Throw of Dice du guitariste Rez Abbasi et We Speak Luniwaz du claviériste Scott Kinsey.


Worlds Collide
Michael Janisch

Janisch ne se contente pas de son travail au sein de Whirlwind Recordings, mais compte également une discographie bien fournie. Depuis Traveling Song en compagnie du TransAtlantic Collective et Patrick Cornelius, publié en 2008, il a sorti deux autres disques en co-leader : Banned in London en 2013 avec Aruan Ortiz et, en 2014, First Meeting: Live In London, Volume 1, en quartet avec Lee Konitz, Dan Tepfer et Jeff Williams. En solo, le bassiste a produit Purpose Built (2010) et Paradigm Shift (2015). C’est en quintet que Janisch revient en studio pour enregistrer Worlds Collide qui sort en septembre 2019. Il s’entoure de « cadres maison », le saxophoniste alto John O’Gallagher, le trompettiste Jason Palmer et le guitariste Rez Abbasi, plus Clarence Penn à la batterie, et quelques invités prêtent main forte au combo : Andrew Bain aux percussions, George Crowley au saxophone ténor et John Escreet aux claviers. Le répertoire est constitué de six morceaux, tous de la plume du leader.

Un ostinato de la basse rejoint par les claviers et une pédale des soufflants introduisent « Another London ». La batterie installe un rythme rock chaloupé, pendant que la trompette et le saxophone croisent leurs voix et que la guitare intercale des phrases aux accents pop, sur fonds de nappes sonores synthétiques. Après un intermède ésotérique, O’Gallagher prend un chorus aux couleurs funky.

Toujours dynamique, « An Ode To A Norwegian Strobe » démarre sur un motif répétitif de la guitare, puis Penn déclenche les hostilités et provoque l’envol des soufflants, qui dialoguent à tombeau-ouvert ou se coupent la parole dans un foisonnement tonitruant sur les nappes de notes planantes du synthétiseur en arrière-plan.

« The JJ I Knew » marque une pause : rythmique assagie, bien que toujours aux aguets, chorus placide de Palmer et développement rapide, mais sobre d’Abbasi, suivi d’un solo tout en retenu de Penn.

Un unisson de la trompette et du saxophone alto exposent « Frocklebot », un thème à la Ornette Coleman, qui se déroule dans une ambiance entre free et contemporain, avec des conversations échevelées et tendues entre tous les musiciens du quintet, soutenus par un Janisch en verve et un Penn musical à souhait.

O’Gallagher introduit a capella « Pop », dédié à l’épouse de Janisch. Un ostinato lent de la contrebasse et de la guitare sur une batterie discrète sert de fondation aux contrepoints langoureux de l’alto et de la trompette. Dans le deuxième tableau, Abbasi change de riff, Janisch joue une ligne minimaliste et Penn reste discret, pendant qu’O’Gallagher et Palmer se répondent tranquillement. Le troisième tableau permet à O’Galalgher de s’évader dans des discours aux accents free et à Abbasi et Palmer de revenir davantage dans l’esprit initial du morceau, avec un bon swing. « Freak Out » clôt Worlds Collide dans un climat rock : mélodie-riff entraînante de la guitare, batterie puissante, unissons mélodieux de la trompette et du saxophone alto et basse sourde. Abbasi se lâche dans un solo véloce et imprégné de rock – la sonorité – et de bop – le phrasé. Palmer prend la suite dans une veine hard-bop sur une rythmique funky.

Moderne et nerveuse, la musique de Worlds Collide puise ses sources dans le rock, le hard-bop et le free : le choc des mondes selon Janisch n’est pas un long fleuve tranquille !

Le disque

Worlds Collide
Michael Janisch
John O'Gallagher (as), Jason Palmer (tp), Rez Abbasi (g), Michael Janisch (b, perc) et Clarence Penn (d), avec John Escreet (kb), George Crowley (ts) et Andrew Bain (d, perc).
Whirlwind Recordding – WR4742
Sortie le 6 septembre 2019.

Liste des morceaux

01. « Another London » (07:02).
02. « An Ode to A Norwegian Strobe » (06:03).
03. « The JJ I Knew » (08:04).
04. « Frocklebot » (09:05).
05. « Intro to Pop » (01:14).
06. « Pop » (14:02).
07. « Freak Out » (07:25).

Tous les morceaux sont signés Janisch.



Still Point: Turning World
Joel Harrison

Avec plus de vingt disques sous son nom, Joel Harrison poursuit sa quête de métissages musicaux : après Spirit House, Leave The Doors Open et The Other River sortis respectivement en 2003, 2014 et 2017 chez Whirlwind Recordings, le guitariste américain publie Still Point: Turning World en septembre 2019.

Pour cette suite en huit mouvement, Harrison marie un trio de jazz – Ben Wendel au saxophone et basson, Stephan Crump à la basse et Dan Weiss à la batterie – avec le joueur de sarode Anupam Shobhakar, un quartet (trio pour l’occasion) de percussion contemporain – le Talujon Percussions Quartet, avec David Cossin, Matt Ward et Michael Lipsey – et deux percussionnistes invités – Selvaganesh et Nittin Mitta. Harrison annonce la tonalité de sa suite : « le concept de Still Point: Turning World est d’emmener l’auditeur dans un voyage émouvant ».

Cocktail de musique minimaliste et de musique du monde, « Raindrops in Uncommon Times » repose sur une mélodie chatoyante soulignée par la marimba. Le développement, d’abord introspectif, débouche sur un dialogue entre le sarode et une guitare aux accents rock, sur un couple basse – percussions énergique. Des vocalises rythmiques ouvrent « One Is Really Many », qui prend ensuite une tournure folklorique, avec un foisonnement de percussions et des boucles imbriquées, des accords lointains et un jeu aérien du saxophone. Le troisième mouvement de la suite, « Permanent Impermanence », met en avant un thème aguicheur, porté par les percussions, toujours touffues, brassé par un solo virtuose du sarode et un chorus mélodieux du saxophone. Dans une ambiance mixte funky et indienne, la guitare expose tranquillement « Wind Over Eagle Lake ». Le morceau est ensuite propulsé par une batterie puissante vers des rivages rock, avant que le saxophone prenne la parole dans une veine néo-bop. La « Ballad of Blue Mountain » est courte et mélancolique, avec des échanges énigmatiques entre la marimba, les percussions et le saxophone et la guitare. Elle débouche sur « Time Present Time Past » qui. mené sur une cadence chaloupée, joue à grand renfort de contre-chants sur les contrastes entre les rythmes occidentaux et indiens et les timbres des instruments. Des roulements et sonnailles dans l’esprit d’une ode annoncent « Creator / Destroyer ». Après des jeux rythmiques aux couleurs indiennes, saxophone, guitare et sarode dialoguent dans une atmosphère percussive nerveuse et des stop-chorus tendus de la batterie. Still Point: Turning World se conclut dans une ambiance plus paisible, avec une mélodie langoureuse, des cliquetis rythmiques, des questions-réponses entre tabla et kanjira et un solo véloce du sarode.

Still-Point: Turning World emprunte un chemin jazz-world sur lequel des mélodies gracieuses fusionnent avec des rythmes indiens pour des promenades hautes en couleur.


Le disque

Still Point: Turning World
Joel Harrison
Ben Wendel (sax, ba), Joel Harrison (g), Anupam Shobhakar (sarode), Hans Glawischnig (b), Stephan Crump (b) et Dan Weiss (d, perc), avec le Talujon Percussion Quartet, David Cossin, Matt Ward et Michael Lipsey, plus Selvaganesh (perc) et Nittin Mitta (perc).
Whirlwind Recordding – WR4745
Sortie le 27 septembre 2019.

Liste des morceaux

01. « Mvt.1 Raindrops in Uncommon Times » (09:50).
02. « Mvt. 2 One is Really Many » (06:58).
03. « Mvt. 3 Permanent Impermanence » (05:16).
04. « Mvt. 4 Wind Over Eagle Lake » (02:27).
05. « Mvt. 5 Ballad of Blue Mountain » (05:55).
06. « Mvt. 6 Time Present Time Past » (04:11).
07. « Mvt. 7 Creator:Destroyer » (12:47).
08. « Mvt. 8 Blue Mountain (A Slight Return) » (07:36).

Tous les morceaux sont signés Harrison.




A Throw of Dice
Rez Abbasi Silent Ensemble

Rez Abbasi revient sur disque avec une nouvelle formation, le Silent Ensemble, qui vient compléter le trio Junction (Behind The Vibration – 2016), le sextet Invocation (Things To Come – 2009, Suno Suno – 2012, Unfiltered Universe – 2017), le quartet RAAQ (Natural Selection – 2011, Intents & Purposes – 2015) et un trio avec John Hébert et Satoshi Takeishi (Continuous Beat – 2013).

En 2017, David Spelman – entre autres fondateur du New York Guitar Festival – demande à Abbasi de composer une bande originale pour accompagner en ciné-concert le filme muet A Throw of Dice. Sorti en 1929, A Throw of Dice est le troisième film d’une saga tirée de l’épopée indienne Mahabharata et réalisé par Franz Osten. l’un des premiers cinéastes à travailler pour Bombay Talkies. studios de cinéma indien précurseurs de Bollywood, fondés par Himanshu Rani...

Le Silent Ensemble est constitué du saxophoniste et flûtiste Pawan Benjamin, la violoncelliste et bassiste Jennifer Vincent, le percussionniste Rohan Khrishnamurthy et le batteur Jake Goldbas. A Throw of Dice sort en octobre 2019 et s’articule autour de dix neuf courtes pièces (d’une minute trente à six minutes) qui illustrent les séquences du film.

De par leur nature cinématographique, les morceaux comportent souvent plusieurs tableaux (« Mystery Rising », « Love Prevails ») ou se basent sur des motifs répétés (« Moving Forward ») et des phrases concises (« Falsehood » ). Abbasi est indéniablement doué pour composer des thèmes mélodieux, tour à tour élégants («Love Prevails », « Changing Worlds »), mélancoliques (« Bissful Moments », « Morning of The Weddings »), fragiles (« Seven Days Until), « Bissful Moment », « Morning of The Wedding ») aériens (« Facing Trught »)… Il marie les sonorités des instruments pour créer des climats méditatifs avec le bansuri (« Mystery Rising »), sombres avec le violoncelle (« Duplicity »), dramatiques avec des unissons flûte, guitare et violoncelle (« Changing Worlds »), lourds avec les percussions (« Chase for Liberation ») ou enjoués avec des questions-réponses énergiques (« Wedding Preparation »). Le traitement des rythmes, souvent composés, s’inspire de la musique indienne (« Hopeful Impression ») : ostinatos (« Boy Changes Fate »), pédales (« Jugglers »), foisonnements (« Snake Bite »), cliquetis (« True Home »), riffs (« Moving forward »)… avec un savant dosage de légèreté et de profondeur (« Mystery Rising »).

Sans les images, A Throw of Dice s’écoute comme une suite de préludes, avec son lot trouvailles astucieuses qui mériteraient d’être davantage développées.

Le disque

A Throw of Dice
Rez Abbasi Silent Ensemble
Pawan Benjamin (ts, ss, fl, basuri), Rez Abbasi (g), Jennifer Vincent (b, cello), Rohan Khrishnamurthy (perc) et Jake Goldbas (d).
Whirlwind Recordding – WR4741
Sortie le 18 octobre 2019.

Liste des morceaux

01. « Mystery Rising » (06:02).
02. « True Home » (02:01).
03. « Hopeful Impressions » (01:29).
04. « Love Prevails » (03:23).
05. « Facing Truth » (03:53).
06. « Amulet and Dagger » (02:21).
07. « Blissful Moments » (04:31).
08. « Seven Days Until News » (03:03).
09. « Duplicity » (05:22).
10. « Jugglers » (01:48).
11. « Snake Bite » (03:17).
12. « Moving Forward » (02:03).
13. « Wedding Preparation » (06:08).
14. « Morning Of The Wedding » (03:20).
15. « Gambling Debt » (01:46).
16. « Boy Changes Fate » (01:38).
17. « Falsehood » (01:33).
18. « Changing Worlds » (03:31).
19. « Chase For Liberation » (03:05).

Tous les morceaux sont signés Abbasi.




We Speak Luniwaz
Scott Kinsey

Le claviériste Scott Kinsey, collaborateur et ami de Joe Zawinul, mais aussi directeur du Zawinul Legacy Band, s’attaque au répertoire du maestro avec l’album à l’anagramme évocateur : We Speak Luniwaz. Kinsey constitue un quartet avec des musiciens du Zawinul Legacy Band, Katise Buckingham aux soufflants, Hadrien Feraud à la basse et Gergö Borlai à la batterie. Il fait également appel à de nombreux invités, pour la plupart liés de près ou de loin à l’univers de Zawinul, à l’instar de Robert Thomas Jr., percussionniste de Weather Report ou Jimmy Haslip, bassiste de Yellowjackets...

Au programme, un florilège de sept morceaux joués par Zawinul, dont six titres tirés du répertoire de Weather Report : « Cucumber Slumber » (Mysterious Traveler – 1974), couplé avec « World Citizen », une composition de Buckingham, « Between the Thinghs » (Tale Spinnin – 1975), «  Black Market » (Black Market 1976), « Fast City » (Night Passage – 1980) et « Where the Moon Goes » (Procession – 1983), tous signés Zawinul, plus « Port of Entry », un thème de Wayne Shorter (Night Passage – 1980). Deux autres compositions de Zawinul viennent compléter le tableau : « The Harvest », au menu de Di.a.lects, disque sous son nom sorti en 1986, et « Victims of the Groove », une reprise de Lost Tribes, un disque du Zawinul Syndicate (1992). S’ajoutent également « Running The Dara Down » et « We Speak Luniwaz », composés par Kinsey et ses compères.

Le vocoder (« When The Moon Goes »), les sons wawa (« Cuculber Slumber »), les timbres créés aux claviers Nord (« Victims of The Groove »), les roulements saccadés (« Between The Things »), les lignes de basse sourdes (« Fast City »), les riffs en choeur (« Black Market »)… We Speak Luniwaz assume une sonorité vintage qui plonge l’auditeur dans les années soixante-dix / quatre-vingt. Avec ses mélodies-riffs endiablées (« Victims of The Groove »), ses tourneries entraînantes («Between The Things »), ses répétitions aux accents africains (« Black Market »), un passage de rap («Cucumber Slumber / World Citizen ») et ses motifs courts et vifs (« Fast City »), les thèmes s’inscrivent typiquement dans l’univers de la fusion. La rythmique funky à souhait fleure bon le parfum des seventies : les phrases vrombissantes de Ferraud (« Running The Dara Down ») et ses chorus virtuoses à la Jaco Pastorius (« Port of Entry »), les frappes mates, sèches et virevoltantes de Borlai (« The Harvest ») et les percussions foisonnantes de Thomas Jr. (« Between the Things ») mettent incontestablement les développements sous pression (« We Speak Luniwaz »). Que ce soit à la flûte (« Victims of The Groove ») ou au saxophone soprano (« Between The Things »), les envolées fougueuses de Buckingham apportent un grain de folie, alors qu’au ténor, parfois réverbéré (« Running The Dara Down »), il joue le plus souvent les chœurs funky en compagnie des claviers (« Port of Entry »). A l’instar de Zawinul dans Weather Report, Kinsey privilégie le son et la dynamique de groupe (« The Harvest »). Il soutient le groove à grand renfort d’effets (« We Speak Luniwaz ») , de jeu à l’unisson (« Fast City ») et de relances dansantes (« Between The Things »).

Force est de constater que l’écoute de We Speak Luniwaz est un excellent moyen d’appréhender le langage de Zawinul : Kinsey se réapproprie sa musique avec beaucoup de discernement, tout en restant dans l’esprit du « grand sorcier des claviers » (Sylvain Siclier)...

Le disque

We Speak Luniwaz
Scott Kinsey
Katise Buckingham (ts, ss, fl, rhymes), Scott Kinsey (kbd, p, vocoder), Hadrien Feraud - electric bass (b) et Gergö Borlai (d), avec Bobby Thomas Jr (perc), Arto Tunçboyaciyan (perc), Steve Tavaglione (sax), Jimmy Haslip (b), Michael Baker (d), Danny Carey (d), Cyril Atef (d), Brad Dutz (perc) et Naina Kundu (voc).
Whirlwind Recordding – WR4743
Sortie le 25 octobre 2019

Liste des morceaux

01. « The Harvest » (06:35).
02. « Victims of the Groove 07:26).
03. « Cucumber Slumber / World Citizen Medley », Zawinul, Alphonso Johnson & Buckingham (06:06).
04. « We Speak Luniwaz » , Kinsey, Steve Tavaglione & Cyril Aetf (04:01).
05. « Black Market » (07:37).
06. « Fast City » (05:54).
07. « Running the Dara Down », Kinsey, Buckingham, Ferraud & Borlai (07:23).
08. « Port of Entry », Shorter (07:21).
09. « Between the Thighs » (06:49).
10. « Where the Moon Goes », Zawinul & Nan Byrne (07:33).

Tous les morceaux sont signés Zawinul, sauf indication contraire.

2 novembre 2019

Trois cristaux d’automne…

Fondée en 1996 par Eric Debègue à La Rochelle, Cristal Records compte désormais plus de trois cent références, trois autres labels – 10h10 orienté musique du monde, BOriginal dédié au cinéma et Le label dans la forêt, pour les enfants – et s’est doté d’un studio d’enregistrement, les Studios Alhambra, installé dans un ancien cinéma à Rochefort sur mer.

Indépendant et ouvert sur tous les jazz, le label continue inlassablement son œuvre de diffusion, comme en témoignent trois sorties d’automne.


Organic Machines
Pol Belardi’s Force

David Fettmann (as), Jérôme Klein (p), Pol Belardi (b) et Niels Engel (d).
Cristal Records – CR 296
Sortie le 18/10/2019

Recherchée, sans être absconse, et bien emmenée, la musique d’Organic Machines s’inscrit dans la modernité et séduit par la cohérence de son propos. Lire la suite.




Fly Fly
Céline Bonacina

Céline Bonacina (bs, ss, kayamb, voc), Chris Jennings (b) et Jean-Luc Di Fraya (d, perc, voc), avec Pierre Durand (g).
Cristal Records – CR 289
Sortie le 18/10/2019

Fly Fly est un disque généreux qui n’usurpe pas son nom et propose un beau voyage dans des univers mélodieux et colorés. Lire la suite.



Don’t Mention It
Thomas Mayeras

Thomas Mayeras (p), Nicola Sabato (b) et Germain Cornet (d).
Cristal Records – CR 280
Sortie le 06/12/2019

Marqué par le bop, be et hard, Don’t Mention It s’inscrit dans une lignée mainstream avec, ça-et-là, un zeste d’influence des caraïbes et du Brésil. Lire la suite.

Organic Machines - Pol Belardi’s Force



Monté en 2011 par le contrebassiste luxembourgeois Pol Belardi, 45, rebaptisé Pol Belardi’s Force en 2015, est un quartet qui, outre Belardi, rassemble David Fettmann au saxophone alto, Jérôme Klein au piano et Niels Engel à la batterie. Organic Machines est le quatrième album de la formation et sort chez Cristal Records en octobre 2019. Belardi signe treize morceaux et Klein, le quatorzième.

Une batterie mate, une basse sourde, une pédale insistante du piano et un alto sec : le démarrage d’« Organic Machines » sonne moderne. Le solo mélodieux de Klein contraste avec la rythmique compacte et brute, mais l’ensemble reste équilibré. Exposé au piano sur un mode mécanique, le thème de « Melancholic Mechanical Mind » ressemble à une mélodie de carillon, développé par Fettman, puis suivi d’une transition électro planante, avant de repartir dans une ambiance aux consonances pop. « Riding The Tiger » n’est pas de tout repos, bousculé par un saxophone nerveux et une rythmique touffue. Des questions-réponses un peu dans l’esprit de Wayne Shorter, des contrepoints qui succèdent à des phrases planantes et un accompagnement sobre de la paire contrebasse – batterie caractérisent « Miniature #1 – Chrome Reflections ». Le style new-yorkais – en bref, des développements raffinés et dissonants sur une rythmique complexe – marque « Gentle Giants » de son sceau. Après un début chambriste sur fond de splash de la batterie et de phrases concises de la contrebasse, « Heartbeat Pulse Sync » s’oriente vers un morceau au parfum pop. Une atmosphère funk enjouée – Klein commence au synthétiseur, Belardi se promène gaiement et Engles fait gronder sa batterie - anime « The Ancestors Are Watching ». Passés ces éclats, la « Miniature #2 – Slow Motion Clockwork » ramène un peu de calme et de mystère… Mais pas pour longtemps car, après une introduction minimaliste, Fettmann et Klein finissent par se déchaîner dans « January 5th », poussés par Belardi et Engel. La « Recalibration » marque un retour au modernisme new-yorkais. Des mouvements fluides, avec toujours une tension en filigrane, des échanges planants, portés par une rythmique puissante, et une montée en pression progressive : « Alone » ne manque pas de caractère ! La troisième miniature, « Miniature #3 – Useless Devices », est une répétition en duo d’arpèges lents qui montent en suspension, vaporeux et mystérieux. C’est une introduction à « Drive », dans lequel le synthé plaque une nappe de son, sur une pédale entêtante de Belardi et une batterie foisonnante, pendant que Fettmann joue calmement avec des effets de distorsion... un morceau futuriste intense. « Constructed Emotion » conclut l’album avec un préambule en trio, marqué par la musique répétitive, suivi d’un développement dans la veine d’un jazz contemporain élaboré, avec les volutes ingénieuses du saxophone sur des rythmes massifs.

Recherchée, sans être absconse, et bien emmenée, la musique d’Organic Machines s’inscrit dans la modernité et séduit par la cohérence de son propos.

Le disque

Organic Machines
Pol Belardi’s Force

David Fettmann (as), Jérôme Klein (p), Pol Belardi (b) et Niels Engel (d).
Cristal Records – CR 296
Sortie le 18/10/2019

Liste des morceaux

01. « Organic Machines » (05:22).
02. « Melancholic Mechanical Mind » (06:20).
03. « Riding the Tiger » (05:20).
04. « Miniature #1 – Chrome Reflections » (03:33).
05. « Gentle Giants » (02:55).
06. « Heartbeat Pulse/Sync » (07:37).
07. « The Ancestors Are Watching » (05:27).
08. « Miniature #2 – Slow Motion Clockwork » (03:54).
09. « January 5th », Klein (04:54).
10. « Recalibration » (03:10).
11. « Alone » (06:08).
12. « Miniature #3 – Useless Devices » (03:19).
13. « Drive » (04:52).
14. « Constructed Emotion » (06:00).

Tous les morceaux sont signés Belardi, sauf indication contraire.


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Fly Fly - Céline Bonacina


Depuis Vue d’en haut, sorti en 2005, Céline Bonacina enregistre régulièrement de nouveaux jalons : Way of Life en 2010 et Open Heart en 2013 chez ACT, Crystal Rain en 2016 et, en octobre 2019, Fly Fly, publié par Cristal Records. Déjà présent sur Crystal Rain le contrebassiste Chris Jennings récidive, et le duo est rejoint par le percussionniste Jean-Luc Di Fraya. Quant au guitariste Pierre Durand, il est également de la partie sur la moitié des morceaux. Fly Fly a été enregistré à l’Alhambra, studio créé par Cristal Records à Rochefort sur mer, et c’est N’guyén Lê qui l’a mixé. Huit morceaux sont de la plume de Bonacina et cinq de Jennings.

« Still Running » qui ouvre l’album commence par une mélodie-riff aux accents du monde, renforcés par des chœurs aux consonances africaines et le fourmillement des percussions. Les motifs profonds de la contrebasse soulignent un solo tendu du soprano. Thème dansant nostalgique marqué par le rock’n roll, « Care Her Gone » est porté par les lignes souples de Jennings, la batterie entraînante de Di Fraya et le baryton virevoltant de Bonacina, qui alterne des phrases dans un esprit ballade et rock. Jennings passe à l’archet pour l’introduction du mélancolique et méditatif « Ivre Sagesse ». Le morceau décolle ensuite dans un style des îles avec une rythmique chaloupée, et dynamisé par les solo de Bonacina puis de Di Fraya, encouragé par des vocalises en arrière-plan. « Du haut de là » reste dans une ambiance introspective et mystérieuse, dans laquelle la sonorité grave et ouatée du baryton fait des merveilles. Les notes aqueuses et autres nappes de sons lointaines de Durand, les cymbales diaphanes, le discours sobre de la contrebasse et le thème chantant, exposé avec une pointe de réverbération par le baryton, vont comme un gant à la caresse de l’ange, « An Angel’s Caress ». Deuxième volet de la suite de l’ange, « An Angel’s Whisper » s’élance dans des cieux mélodieux, là où tout n’est que « luxe, calme et volupté ».,, Un joli chorus aux accents indiens de la contrebasse annonce « Tack Sa Mycket » et, sur les accords vaporeux de la guitare, un motif puissant de la contrebasse et une batterie foisonnante, le soprano prend rapidement son envol, bientôt suivi par la guitare. Un ostinato de Durand, un riff de Jennings et une batterie touffue lancent « High Vibration », avant que le baryton ne parte dans un développement dynamique, suivi à l’unisson par la voix de Di Fraya. Durand prend ensuite un solo digne d’un guitar hero, sur une contrebasse imperturbable et un batteur emphatique. « Vide Fertile » est un intermède À base d’effets de souffles, gémissements, crissements, coups mats, rim shot… « Borderline » démarre sur une introduction groovy, poursuivie par la guitare dans une veine bluesy, tandis que la rythmique maintient une pulsation intense. Le baryton enchaîne dans le même esprit, avec beaucoup d’a-propos et Di Fraya conclut sur un solo imposant. Changement d’ambiance avec « Fly Fly To The Sky » : d’abord tranquille en trio dans un style intimiste, le morceau explose sous l’impulsion du baryton qui fait une escapade free dans un pullulement sonore. Retour à un climat entre funk et rock avec « Friends & Neighbours Too » : guitare entraînante, baryton dansant et rythmique carrée. Fly Fly s’achève sur « Cameos Carvings » , avec un ostinato de basse en arrière-plan et un soprano lointain qui égrène une mélodie harmonieuse. Le développement évoque ça-et-là la musique de chambre du vingtième : solo dansant et boisé de Jennings, croisements subtils de percussions de Di Fraya et lignes élégantes de Bonacina.

Fly Fly est un disque généreux qui n’usurpe pas son nom et propose un beau voyage dans des univers mélodieux et colorés.

Le disque

Fly Fly
Céline Bonacina

Céline Bonacina (bs, ss, kayamb, voc), Chris Jennings (b) et Jean-Luc Di Fraya (d, perc, voc), avec Pierre Durand (g).
Cristal Records – CR 289
Sortie le 18 octobre 2019

Liste des morceaux

01. « Still Running » (03:43).
02. « Care Her Gone », Jennings (04:57).
03. « Ivre sagesse » (04:39).
04. « Du haut de là » (05:33).
05. « An Angel’s Caress » (03:23).
06. « An Angel’s Whisper » (03:32).
07. « Tack Sa Mycket », Jennings (05:52).
08. « High Vibration » (05:25).
09. « Vide fertile » (01:25).
10. « Borderline » (06:07).
11. « Fly Fly to the Sky », Jennings (04:23).
12. « Friends & Neighbours Too », Jennings (03:32).
13. « Cameos Carvings », Jennings (04:48).

Tous les morceaux sont signés Bonacina, sauf indication contraire.

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Don’t Mention It - Thomas Mayeras


Le pianiste rochelais Thomas Mayeras s’est distingué à l’occasion de divers festivals (Jazz entre les deux Tours, Jazz à Porquerolles, Jazz à Vienne, Jazz en Baie...) et autres tremplins (Jazz au Phare, Cénac Jazz 360, Pour le Jazz), puis il a publié un premier disque en 2013 : Minor’s Serenade.

Son nouvel opus, Don’t Mention It, sort en décembre 2019 chez Cristal Records. Mayeras est entouré de Nicola Sabato à la contrebasse et Germain Cornet à la batterie. Au répertoire, neuf thèmes du pianiste et une reprise de « La Mer » de Charles Trenet et Léo Chauliac.

Don’t Mention it commence par le morceau éponyme, qui annonce la couleur de l’album : walking, shuffle, chabada et piano hard-bop, avec une nonchalance bluesy pleine d’entrain, un peu à la Bobby Timmons de Born To Be Blue!. Place ensuite à une calypso chaloupée, « Bonaire », et ses stop-chorus de batterie entraînants. Avec « Midnight Song », porté par les riffs de la contrebasse et les balais soyeux de la batterie, le piano joue une ballade aux accents nostalgiques. Retour au bop avec « Devil’s Scare », clin d’œil au « Dewey Square » de Charlie Parker, joué par Mayeras dans un style proche de Bud Powell, entrecoupé d’un chorus relevé de Sabato, suivi de questions-réponses habiles avec le piano et, bien sûr, soutenu par un chabada et une walking vitaminés. Valse-bop, « Late Summer Waltz » permet à Cornet de placer son feu d’artifice de roulements sur un ostinato à l’unisson du piano et de la contrebasse. « La Mer » est d’abord déroulée avec légèreté remplie de swing, avant de partir dans un développent bop vif : la tempête après le calme ! Dédié au batteur Charles « Lolo » Bellonzi, « Lolo’ Drivin’ » renoue avec un hard-bop énergique avec sa structure thème – solos – thème et le soutien d’une walking vigoureuse et d’un chabada serré, étayé de rim shot. La « Morning Ballade » est un moment de tranquillité, servi par les phrases mélodieuses du piano, les lignes musicales de la contrebasse et la batterie vaporeuse. Changement d’ambiance avec « Kontarena », une bossa nova enjouée et dansante qui penche davantage vers la « Blue Bossa » de Joe Henderson que vers Rio de Janeiro. Le disque se conclut sur un hommage à Sonny Clark : « Dial « T » For Tommy » est inspiré du « Dial « S » For Sonny », et Mayeras l’interprète effectivement dans la veine du pianiste new-yorkais, trop tôt disparu...

Marqué par le bop, be et hard, Don’t Mention It s’inscrit dans une lignée mainstream avec, ça-et-là, un zeste d’influence des caraïbes et du Brésil.

Le disque

Don’t Mention It
Thomas Mayeras

Thomas Mayeras (p), Nicola Sabato (b) et Germain Cornet (d).
Cristal Records – CR 280
Sortie le 6 décembre 2019

Liste des morceaux

01. « Don’t Mention It » (06:26).
02. « Bonaire » (04:54).
03. « Midnight Song » (07:38).
04. « Devil’s Scare » (04:05).
05. « Late Summer Waltz » (04:56).
06. « La Mer », Trenet (05:58).
07. « Lolo’s Drivin’ », Mayeras & Cornet (05:29).
08. « Morning Ballade » (06:37).
09. « Kontarena » (05:44).
10. « Dial “T” for Tommy » (03:51).

Tous les morceaux sont signés Mayeras, sauf indication contraire.

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