18 mars 2026

Tales of Nar - Keyvan Chemirani

Aussi actif sur la scène des musiques du monde (Ballaké Sissoko, Juan Carmona, Françoise Atlan, Ross Daly...) et de la musique classique (Dominique Vellard, Jean Rondeau, Benoît Haller...) que du jazz (Yves Rousseau, Louis Sclavis, Jean-Marie Machado, Omar Sosa, Sylvain Luc, Joce Mienniel...), Keyvan Chemirani mène également une carrière de leader bien fournie : Tales of Nar, dixième albums sous son nom, sort le 6 février 2026 chez PeeWee!

En 2022 Chemirani monte The Modal Experience Ensemble. Pour Tales of Nar, ce groupe à géométrie variable est constitué de Bijan Chemiranison frère, percussionniste et partenaire de toujours,  la violoniste japonaise Yvlin (rencontrée dans le Deutsche Oper Berlin, lors de la représentation de Negar, un opéra de Chemirani) et Benjamin Moussay aux claviers (ils ont joué ensemble dans le cadre du Trio Atlas de Louis Sclavis).

Nar signifie New Ancient Rhythms, allusion à New Ancient Strings, un disque de Toumani Diabaté et Ballaké Sissoko sorti en 1999... Au programme de Tales of Nar, cinq compositions de Keyvan Chemirani, quatre signées Bijan Chemirani, « La Cena Grande » de Moussay et « 117 » d'Yvlin, Moussay et Bijan Chemirani.

Tales of Nar commence par un hommage à l'abbaye de Royaumont où Chemirani a l'habitude d'être invité en résidence. Ce premier morceau, construit en deux tableaux, donne le ton : la musique sera rythmique, moderne, mais ancrée dans la tradition... L'introduction solennelle du piano peut rappeler l'esprit de la musique classique du début XXe. Avec les percussions frémissantes et souples, la pédale du violon et les notes éparses du piano, le déroulé est intense. Le deuxième tableau démarre sur un motif moyen-oriental puissant joué à l'unisson par le violon et le piano qui débouchent sur des modulations élégantes du violon accompagnées des doux roulements du zarb et du daf.

« Dar-é-Marmouz » compte également deux parties. C'est le lauto et le piano dans les cordes qui ouvrent le morceau. Sur un riff immuable, le violon et le santur lancent un thème-riff mélodieux aux couleurs orientales. La montée en puissance se fait par un mouvement d'ensemble autour du thème-riff. La porte mystérieuse (« Dar-é-Marmouz ») mérite bien la majesté de cette première partie... Dans la deuxième partie, les phrases aux consonances moyen-orientales pleine de swing du piano répondent aux motifs du lauto et des percussions, avec des interventions aériennes du violon.

Place au dîner avec « La Cena Grande » ! Après un démarrage harmonieux et subtil à souhait de Moussay, Yvlin prend la suite dans une veine rubato avec une léger vibrato et une bonne dose de lyrisme. Cette entame très cinégénique laisse place à une suite de triolets du violon repris par le piano sous forme de riff qui lance les percussions, luxuriantes et légères. Les voix et les rythmes s'entrecroisent pour une conclusion théâtrale.

Le duo de percussions de « Nour In The Place » alterne roulements secs et sourds et frappes à la résonance mate dans une explosion de rythmes qui fusent dans tous sens !

Une ambiance foisonnante énigmatique et des motifs rythmiques réguliers ouvrent « Bâ man o bâ to », avant que le violon n'expose une superbe mélodie nostalgique aux teintes moyenâgeuses. Sur un décor rythmique chatoyant et dansant, le violon et le piano dialoguent avec beaucoup de verve !

L'évocation de la ville italienne « Todi » commence par un piano contemporain expressif. Puis, sur un ostinato, la main droite trace des petites lignes reprises à l'unisson par le violon, toujours soutenues par des percussions pétillantes. Les cellules rythmiques s'entrelacent pendant que le violon et le piano passent de phrases sinueuses à des vagues de boucles, des questions-réponses et des unissons dans une ambiance sophistiquée.

Sur un riff régulier du lauto « 118 » fourmille du début à la fin avec une architecture complexe : des plans superposés, des boucles enchevêtrées, des riffs imbriqués les uns dans les autres, des vocalises rythmiques... Il y en a partout, et « 118 » reste entraînant à plaisir !

Un riff de piano et une mélodie legato du violon présentent « La robe de la mariée ». Violon, piano et percussions discutent finement. Yvlin fait monter la pression jusqu'à l'envol des percussions et du piano, avant un final dans une atmosphère contemporaine.

Pour le pessimiste (ou réaliste ?) « Le soleil se couche (sur cette civilisation) », les percussions sont graves, le thème est sombre et le développement imposant avec des échanges croisés de toute beauté entre le quartet.

Avec son introduction lente au piano, à laquelle répondent avec pudeur les percussions, le lauto et le pizzicato du violon, puis son déroulé profond basé sur une fusion des voix en suspension, « 117 » est spectaculaire !

En guise de conclusion, la comptine « Jasmine Lullaby » se mue en farandole, portée par un mouvement d'ensemble mélodieux, sautillant et doux, avec des touches folk et de l'humour...

La musique des frères Chemirani, d'Yvlin et de Moussay est juste belle et Tales of Nar est juste indispensable.

Le disque

Tales of Nar
Keyvan Chemirani
Yvlin (vl), Benjamin Moussay (p, kbd), Bijan Chemirani (perc) et Keyvan Chemirani (perc, santur).
PeeWee! - PW1020
Sortie le 6 février 2026

Liste des morceaux

01. « Royaumont », Keyvan Chemirani (7:10).
02. « Dar-é-Marmouz », Bijan Chemirani (7:27).
03. « La Cena Grande », Benjamin Moussay (7:24).
04. « Nour in the place », Keyvan & Bijan Chemirani (2:47).
05. « Bâ man o bâ to », Bijan & Myriam Chemirani (4:29).
06. « Todi », Keyvan Chemirani (5:58).
07. « 118 », Bijan Chemirani (6:25).
08. « La robe de la mariée », Keyvan Chemirani (3:43).
09. « Le soleil se couche (sur cette civilisation) », Keyvan Chemirani (4:07).
10. « 117 », Yvlin, Benjamin Moussay & Bijan Chemirani (2:29).
11. « Jasmine Lullaby », Bijan Chemirani (4:36).