21 mars 2026

Le Studio de l'Ermitage complet pour Hugo Lippi

Mardi 10 mars 2026, le Studio de l'Ermitage accueille Hugo Lippi à l'occasion de la sortie de Olha Maria le 23 janvier 2026 chez For Musicians Only. Le public est venu en nombre pour célébrer ce sixième album du guitariste, accompagné pour l'occasion par le trio du disque, Gael Rakotondrabe au piano, Laurent Vernerey à la contrebasse et Denis Benarrosh à la batterie. Le guitariste Hugo Guezbar, invité sur « Alley Cats » et « Up And At It » dans Olha Maria, est également présent au concert. En revanche Fabien Mary remplace Stéphane Belmondo, qui joue sur « Hymne à l'amour » et « Little Sunflower » dans Olha Maria.

Olha Maria
est un hommage au label CTI Records créé en 1967 par Creed Taylor (déjà fondateur d'Impulse!), qui recrute le légendaire Rudy Van Gelder comme ingénieur du son et le célèbre photographe Pete Turner pour les pochettes. Au-delà du jazz mainstream avec des artistes tels que Wes Montgomery, Freddie Hubbard, Paul Desmond, Ron Carter, Herbie Hancock... CTI Records publie également des musiciens populaires à l'instar de George Benson, Bob James, Grover Washington Jr., Hank Crawford, Eric Gale...

Quant à For Musicians Only, c'est un label monté par Manou Pallueau au sein de Caramba Records, inspiré par l'iconique disque éponyme produit par Norman Granz pour Verve en 1957, avec Dizzy Gillespie, Sonny Stitt, Stan Getz, Herb Ellis, John Lewis, Ray Brown et Stan Levey !

Le concert s'articule autour de dix des onze morceau d'Olha Maria plus « Choros n°1 / Bossa Antigua » (tiré de Reflections In B, précédent album du guitariste, en solo, sorti en 2024) et, en rappel, « Everybody Wants To Rule The World ». 
 

Hugo Lippi - Studio de l'Ermitage - 10 mars 2026 © PLM


Lippi débute le concert a capela en brodant élégamment autour de l'« Hymne à l'amour », le tube d'Edith Piaf et Marguerite Monnot sorti en 1950, puis débouche sans transition sur « Still Crazy After All These Years », chanson de Paul Simon pour l'album éponyme publié en 1975. La rythmique décontractée souligne tranquillement les contre-chants du piano et de la guitare, qui glissent quelques accents bluesy. Pour « Do It Again », la composition de Donald Fagen et Walter Becker pour Can't Buy A Thrill, le premier album de Steely Dan en 1972, la batterie part dans des frappes binaires puissantes et la contrebasse gronde, tandis que piano et guitare poursuivent leur dialogue groovy. L'accompagnement du piano est savoureux : réparties malignes et phrases inspirées servies par un touché clair, précis et ferme. Les chorus enjoués de Rakotondrabe et Lippi, dont le timbre rappelle Montgomery, restent dans un esprit hard bop.
 
Gael Rakotondrabe, Denis Benarrosh & Laurent Vernerey - Studio de l'Ermitage - 10 mars 2026 © PLM
 
Après avoir présenté le quartet, Lippi rappelle que l'enregistrement de Olha Maria s'est déroulé dans le Studio CBE, rue Championnet, dans le dix-huitième arrondissement de Paris. Ce studio mythique monté par Georges Chatelain, Janine Bisson et Bernard Estady en 1966, a vu défiler entre autres Nino Ferrer, Johnny Hallyday, Paul Simon, Michel Sardou, Claude François, Françoise Hardy, Patricia Kaas...

C'est le trio guitare - piano - contrebasse qui interprète « Olha Maria », morceau qu'Antônio Carlos Jobim a enregistré en 1970 pour CTI Records dans Stone Flower, avec Hubert Laws à la flûte et qui sera mis en paroles l'année suivante par Chico Buarqe dans Construçao. Une ligne sobre de la contrebasse, parsemée de shuffle, souligne les lignes sinueuses de la guitare, à la sonorité acoustique, et les envolées lyriques du piano. Fabien Mary rejoint le quartet pour « Little Sunflower », thème d'Hubbard au programme de Backlash, publié chez Atlantic en 1967, avec, là encore, un flûtiste : James Spaulding. Le riff musclé de la contrebasse et les frappes vigoureuses de la batterie sur ses peaux produisent un rythme aux couleurs latino, un peu comme l'original, avec Ray Barretto aux percussions. Après l'exposé du thème à l'unisson dans la plus pure tradition hard bop et des échanges habiles entre les trois solistes, Mary part dans un chorus virtuose, mélange de tension et de détente. Rakotondrabe embraye avec la même énergie. Lippi s'efface devant ces solistes et se contente de leur donner la réplique.

Fabien Mary & Hugo Guezbar
Studio de l'Ermitage - 10 mars 2026 © PLM
Le guitariste joue a capela le « Choros n°1 », hommage à Heitor Villa-Lobos qui a composé le « Chôro tipico brasileiro » en 1920, avant les quatorze suivants... Sonorité acoustique, phrases véloces, complexité rythmique et discours raffiné sont au rendez-vous. Il enchaîne sur un tribut à Desmond, l'ironique « Bossa Antigua », morceau-titre d'un disque de 1964 avec Jim Hall, autre référence de Lippi. Des envolées agiles sont interrompues par des suites d'accords et l'ensemble du morceau balance de bout en bout.

Le quartet se retrouve pour « Babooshka », le hit de Never For Ever que Kate Bush a enregistré en 1980 dans les légendaires studios Abbey Road. Des effets éthérés de la guitare et une rythmique binaire déliée accompagnent le piano, tout en délicatesse. Les lignes subtiles de Lippi, mises en relief par les motifs intercalés de Rakotondrabe, swinguent avec décontraction, et le solo du pianiste est particulièrement inspiré. L'« Etude Op 8, N°2 », a cappricio con forza, fait partie des douze études de l'opus 8 qu'Alexandre Scriabine a composé en 1894 et 1895. Elle permet à Rakotondrabe de s'évader dans un style romantique mélodieux à souhait, avant de lancer le morceau dans une veine bop. La walking de Vernerey et les rim shots de Benarrosh soutiennent les développements néo-bop enjoués de la guitare et du piano. « Spolète », ville italienne en Ombrie et composition de Lippi, est une ballade gracieuse et chaloupée aux accents latins. Sur une rythmique inamovible, après un solo détendu de la guitare, le piano part dans le registre aigu pour un mouvement astucieux et bien cadencé. Guezbar rejoint le quartet pour « Up And At It ». Cette pièce de Montgomery est au répertoire de Down Here On The Ground, disque produit par Taylor pour CTI Records en 1968. La contrebasse vrombit, la batterie rugit et le piano fait claquer ses accords pour accompagner les deux guitares, qui exposent le thème à l'unisson avant de décoller à toute allure pour dérouler des solos qui rivalisent d'adresse. Avec son discours néo bop impétueux, le piano n'est pas en reste non plus.

Le bis est une ballade apaisée entre Lippi et Rakotondrabe sur « But Beautiful », chanson écrite en 1947 par Jimmy Van Heusen et Johnny Burke. Le duo met du swing dans ses dialogues et fait penser au Undercurrent de Bill Evans et Hall. En deuxième rappel, le quartet reprend un autre best-seller de la variété : « Everybody Wants To Rule The World » de Tears For Fears pour leur deuxième disque, The Big Chair, sorti en 1985.

Olha Maria est un disque mémoire authentique et le concert est généreux car Lippi joue ce qu'il aime et aime ce qu'il joue. Et ça s'entend !