13 mars 2026

Le jazz et le marché de la musique

Quelques publications du Centre National de la Musique, de la Fédération Internationale de l'Industrie Phonographique, du Syndicat National de l'Edition Phonographique, de TSF Jazz... donnent des aperçus sur le marché de la musique enregistrée, les habitudes d'écoute musicale, les succès musicaux de l'année, la musique en concert... Quid du jazz ?


La musique, une passion mondiale

En 2024 le marché de la musique enregistrée continue d'augmenter à un rythme soutenu, autour de 5%, avec, évidemment, un déséquilibre entre l'écoute en ligne qui croît de 10% et représente plus de deux tiers des ventes, et les ventes physiques qui reculent de 3 points.

Géographiquement, il y a de grands écarts entre le Moyen-Orient, l'Afrique et l'Amérique du sud où la croissance du marché tourne autour de 23%, tandis que l'Europe est à +8%, l'Océanie à +6%, l'Amérique du nord à +2% et l'Asie à +1%. A noter également que la France est le sixième marché mondial de la musique derrière les Etats-Unis, le Japon, la Grande-Bretagne, l'Allemagne et la Chine, mais devant la Corée du sud, le Canada, le Brésil, le Mexique et tous les autres...


Le marché de la musique enregistrée en 2024, quelques exceptions françaises

Sans surprise, le numérique domine largement le marché de la musique enregistrée, mais en France il ne représente « que » les deux tiers du marché total, contre les trois quart au niveau monde. Si la part de marché des écoutes en ligne par abonnement est la même en France que dans le monde (51%), en revanche les Français consomment beaucoup moins d'écoutes en ligne financées par la publicité (7% en France contre 18% dans le monde) et beaucoup plus de téléchargement (7% vs. 3%). Autre particularité française, les ventes physiques résistent mieux que dans les autres pays (19% vs. 16%). Quant aux revenus liées aux droits de diffusion et à la synchronisation (utilisation de la musique pour la télé, les films, les jeux etc.), ils représentent peu ou prou les même proportions du marché en France que dans le monde.

La croissance du marché français de la musique enregistrée (+7%) est en ligne avec celle de l'Europe (+8%) et le numérique (+9%) croît également de pair avec le reste du monde (+10%). Par contre les ventes de supports physiques en France continuent d'augmenter, certes faiblement (+1%), mais toujours plus que dans le monde (-3%). A noter que, en 2024, pour la première fois il s'est vendu davantage de vinyles que de CD et que l'écart se creuse, avec +5% de vinyles et -5% de CD vendus par rapport à 2023.

Comme partout, les abonnements pour l'écoute en ligne décollent (+11%), mais avec 26% d'abonnements la France est encore en-dessous des autres grands marchés, où 30% des internautes possèdent déjà un abonnement. Les moins de quarante-neuf ans captent 70% des abonnements alors qu'ils ne couvrent que 52% de la population totale.

Dernier point sur le marché français de la musique enregistrée, il représente un milliard d'euros, soit quinze fois moins que celui des boulangeries-pâtisseries : la zizique n'est pas encore prête à détrôner la baguette et le croissant...


L'écoute musicale en France, une drogue très forte

Les Français passent l'équivalent de 40 jours et nuits par an à écouter de la musique, soit environ 2 heures 40 par jour, le temps d'un trajet Paris - Saint-Malo en train. Et la tendance est nettement à la hausse : en 5 ans les Français ont écouté 5 heures de musique en plus par semaine... Quant aux jeunes, entre quinze et vingt-quatre ans, ce sont les plus accros avec plus de 24 heures d'écoute par semaine !

Avec 4 heures 18 minutes d'écoute quotidienne, la radio reste le média le plus populaire devant l'écoute en ligne par abonnement (3 heures 48 minutes), les réseaux sociaux (3 heures 18 minutes), les vidéos (2 heures 42 minutes) et l'écoute en ligne hors abonnement (2 heures).

Derrière les amateurs d'Electro qui écoutent 3 heures de musique par jour, viennent les aficionados de Dancehall / Zouk (2 heures 56 minutes) et les mordus de K-Pop (2 heures 51 minutes). Les fan de Jazz / Blues arrivent en quatrième position avec 2 heures 46 minutes d'écoute quotidienne ! Soit 2 minutes de plus que les passionnés de Metal / Hard rock et 10 minutes de plus que les féru de Rap / Hip-Hop. Quant aux admirateurs de Variété / Chanson françaises, ils ferment la marche avec deux heures d'écoute par jour...

Si le profil des fan de Jazz / Blues est proche de celui des amoureux de Musique Classique, en revanche il est quasiment à l'opposé des férus de Rap / Hip-Hop. Dans les douze derniers mois, 58% des Jazzophiles ont écouté de la musique via des supports physiques, contre 38% pour les Rapophiles. Ces derniers passent la plupart du temps par les plateformes d'écoute en ligne (91%) alors que les Jazzophiles n'y ont recours qu'à hauteur de 64% (ce qui est déjà énorme !). Dans le même ordre d'idée, les fan de Jazz / Blues n'utilisent presque pas les réseaux sociaux, jeux et vidéos (38%) alors que 68% des férus de Rap / Hip-Hop s'y sont connectés (mais loin des 78% déclarés par les mordus de K-Pop). Pourtant, Jazzophiles et Rapophiles se retrouvent dans leur consommation musicale radiophonique : 85% ont allumé leur poste lors des douze derniers mois.

Quand on demande quels sont les cinq genres musicaux que vous avez écoutez pendant les douze derniers mois, le Rap / Hip-Hop est cité en premier par 9% des auditeurs et atteint 28% sur les cinq genres écoutés. De son côté le Jazz / Blues est cité en premier par 4% des auditeurs et fait partie des cinq musiques écoutées pour 21% d'entre eux. Ce n'est pas si mal ! Ces deux genres sont très loin derrière la Variété / Chanson française : 27% d'écoute en première intention et 67% en tenant compte des cinq musiques écoutées lors des douze derniers mois !

Le portrait type du fan de Jazz / Blues est une femme ou un homme de plus de 60 ans, retraité(e) ou cadre dans une profession intellectuelle supérieure. De son côté, le féru de Rap / Hip-Hop est aussi, indifféremment, un homme ou une femme, mais de moins de 34 ans et qui travaille comme employé.


Les succès musicaux de 2024 en France... Mais où est le jazz ?

Si tout le monde ou presque se réjouit de voir que dans le top 20 des albums les plus vendus en France en 2024, dix-huit sont des produits locaux. Inutile de préciser qu'il n'y en a aucun de jazz... et que les deux vedettes internationales n'appartiennent pas encore à ce genre musical, puisqu'il s'agit de Billie Eilish et Taylor Swift.

Le Rap / Hip-Hop / R&B monopolise 53% des albums du top 200, mais 33% de la totalité des ventes , tandis que les albums Pop / Rock / Chansons comptent pour 42% du top 200, mais le genre représente 47% du total des albums vendus. En passant, le Jazz ne place aucun album dans le top 200... Les années passent et se ressemblent comme deux gouttes d'eau !

Celle qui n'a rien, mais le top 10 du jazz, c'est Nina Simone ! Elle place trois albums en première, troisième et cinquième places... Quand un poète-chanteur s'associe avec un pianiste de jazz, c'est limite jazz, mais ça cartonne : Pianos Voix d'Arthur Teboul et Baptiste Trotignon est en deuxième position du top 10. Suivent ensuite les habitués des classements commerciaux : Norah Jones et les inusables Stan Getz et João Gilberto. Ibrahim Maalouf, également membre du cercle fermé des dix-sept musiciens français qui s'exportent le mieux, et Melody Gardot tiennent leur rang (respectivement huitième et neuvième). Deux surprises de taille pour les Jazzophiles : Harlequin de Lady Gaga et Bewitched: The Goddess Edition de Laufey sont classés septième et dixième albums du top 10 du jazz ! Quand on vous disait qu'Eilish et Taylor n'avaient pas dit leur dernier mot avec la syncope.

Dans le reste du top 50 du jazz, il y a finalement peu de changements d'une année à l'autre. On prend les mêmes et on recommence... Pour plaire au public, il faut des chansons : trois quart des albums mettent en avant des chanteurs ou chanteuses (à égalité). Le jazz grand public est une musique du passée : 50% des disques ont été enregistrés par des artistes décédés. Le jazz n'est pas français : seul un albums sur cinq du top 50 est produit en France. En dehors de Teboul et Trotignon, les autres musiciens français perdent tous des places : Gabi Hartman (disque éponyme) dégringole de la 3ème à la 46ème marche, André Manoukian (Anouch) sort du top 50, Ballaké Sissoko, Vincent Segal, Emile Parisien et Vincent Peirani (Les égarés) chutent de la 13ème à la 39ème position, Sébastien Collinet passe du 24ème au 32ème rang (Pianophonie), Thomas Dutronc descend de la 32ème à la 45ème place (Frenchy)... Même Maalouf perd quatre places dans le classement et n'a plus que trois projets dans le top 50 au lieu des huit de 2023. Mais le pire, c'est qu'à part Pianos Voix et Trumpets of Michel-Ange, il n'y a aucune nouveauté française dans le top 50 du jazz ! Sauf à considérer que les productions du groupe Delgres (Promis le ciel) et de la chanteuse Hindi Zahra (Handmade) sont du jazz...

La star du jazz reste évidemment Nina Simone qui compte toujours six albums dans le top 50. Valeurs montantes (!), Chet Baker et Louis Armstrong sont crédités quatre fois, contre deux en 2023. Melody Gardot et Ray Charles restent stables avec trois crédits chacun, rejoints par Franck Sinatra. Quant à Stan Getz, il monte à deux albums dans le top 50...

Le top 50 du jazz ne se renouvelle décidément pas et la tendance s'inverse : entre 2023 et 2024, Pat Metheny (Dream Box), Erik Truffaz (Rollin'), John Coltrane (Blue Train), Brad Mehldau (Your Mother Should Know), Antonio Carlos Jobim (Desafinado), Kyle Eastwood (Eastwood Symphonic), Samara Joy (Linger A While) et Stacey Kent (Summer Me Winter Me) ont disparu du classement et, en dehors des rares artistes déjà mentionnés, Quincy Jones, Norah Jones et Youn Sun Nah sont les seules nouvelles entrées. Les musiciens de jazz qui sortent du classement sont donc remplacés par des albums d'artistes déjà présents dans le top 50...


Et la musique vivante dans tout ça ?
 
En France, les recettes des quelques soixante-dix mille spectacles de scène payants représentent 1,6 milliards d'euros, soit 60% de mieux que les ventes de musique enregistrée, mais il est vrai que ces statistiques incluent les théâtres et cabarets. Il y a grosso modo trente-huit millions d'entrées (pour rappel la France compte soixante-neuf millions d'habitants) et le prix moyen d'un billet tourne autour de quarante-cinq euros.

Pas loin de trois mille quatre cent lieux de diffusion et plus de mille trois cent festivals
ont été déclarés en 2024. Si l'humour représente 29% de l'offre, il n'attire que 13% des spectateurs et rapporte 9% des recettes... Là où la Variété / Pop ne propose que 9% des spectacles, mais attire 19% du public et représente 24% des revenus. Le prix des billets fait la différence : 30 euros en moyenne pour l'Humour contre 58 euros pour la Variété / Pop !

Le cas du Jazz est intéressant. Une offre pléthorique par rapport à la demande et aux gains : deuxième pourvoyeur de représentations (12%) après l'Humour, il n'attire que 5% des spectateurs, au septième rang des neufs catégories de spectacles, et représente à peine 3% des recettes (huitième sur neuf...). De fait, le prix moyen des billets n'est « que » de 29 euros...

De leur côté, les festivals affichent près de huit mille représentations payantes, pour neuf millions d'entrées, des recettes de 300 millions d'euros et un prix moyen du billet autour de 40 euros. Comme 87% des festivals ont lieu entre mai et août, il n'est pas étonnant que les régions du sud de la France trustent ce canal de diffusion : Provence-Alpes-Côte d'Azur, Occitanie, Nouvelle-Aquitaine et Auvergne-Rhône-Alpes regroupent la moitié des festivals de l'hexagone. Il est quand même satisfaisant de constater que le taux de remplissage médian atteint 83%.

Sans grande surprise les fan de Jazz affectionnent la musique vivante : 97% d'entre eux ont assisté à au moins un concert au cours des douze derniers mois et plus de la moitié à un festival, mais cela ne représente qu'un peu moins de 5% des festivaliers...

Comme pour l'écoute de la musique enregistrée, le portait-robot du festivalier fan de jazz est une femme ou un homme de plus de 60 ans, retraité(e) ou intellectuel de classe socio-professionnelle supérieure... Il peut venir de n'importe quelle région, sauf du Nord Est. Il est quand même plutôt francilien(ne) ou d'une agglomérations de plus de vingt mille habitants et le rôle de la musique est plus ou moins important dans sa vie. Il découvre les nouveautés d'abord par la radio, mais aussi par le bouche à oreilles et la presse généraliste. Il n'écoute pas beaucoup en ligne et encore moins par le biais des réseaux sociaux et autres vidéos courtes. Il reste aussi davantage attaché aux supports physiques que la moyenne. En toute logique, le profil du fan de Jazz qui fréquente les festivals est similaire à celui de l'auditeur de musique enregistrée et reste à l'opposé de celui du Rap / Hip-Hop...

Le numérique, bientôt relayé par l'intelligence artificielle, continue d'accélérer la transformation de la musique en aliment, dont le marché est piloté par le marketing et la promotion, deux ingrédients peu compatible avec un certain jazz...


Sources

  • Global Music Report 2025 - IFPI
  • La production musicale française en 2054 - SNEP
  • La diffusion live en 2024 - CNM
  • Bilan anticipé des festivals en 2025 - CNM
  • Baromètre des usages de la musique en France 2023 - CNM
  • Les Français et le jazz - Harris Interactive & TSFJazz