04 mars 2026

Hector:

Hector (en hommage à Hector Berlioz) est une structure crée par Sylvain Darrifourcq pour héberger un label et une maison d'édition. Si la devise du label est claire, « for music research » (pour la recherche musicale), la ligne éditoriale de la maison d'édition l'est tout autant, elle « est née du désir croisé d’Antoine Le Bousse et de Darrifourcq : faire dialoguer la création artistique et la réflexion critique sur le monde du travail dans les réseaux de la musique et de la culture ».

Les deux premières publications d'Hector sont consacrées à des entretiens. 20 000 mots reprend des échanges entre Le Bousse et Darrifourcq, puis Emile Parisien les rejoint pour Trio.

De format carré sur une base in-16 (quatorze sur quatorze centimètres), les livres tiennent dans la cédéthèque ! Ils comptent autour de cent cinquante pages, en noir et blanc, sans illustrations, sont imprimés par Books Factory et coûtent respectivement douze et quatorze euros. Voilà pour le contenant...
 

20 000 mots

Dans 20 000 mots, Le Bousse et Darrifourcq abordent de multiples sujets tels que le parcours du batteur, le jazz, la professionnalisation, l'Emile Parisien Quartet, l'approche musicale, la pluridisciplinarité, la productivité, la création musicale et la politique, les sciences, le covid...

Darrifourcq commence par son apprentissage musical : l'éveil à cinq ans dans la petite école de musique d'Orthez, la classe de jazz à l'adolescence, la batterie à seize ans, puis le conservatoire de Toulouse et l'entrée dans le monde professionnel. Cette présentation permet également d'aborder le sujet de la musique comme source d'émancipation, voire d'ascenseur social. En effet Darrifourcq est issu d'un milieu rural, non musical, où les principales valeurs sont le travail et la terre. D'où, sans doute, ses études assidues, complètes et monomaniaques pour s'assurer de réussir dans la voie qu'il s'est choisie. Et cela d'autant qu'il avoue être « fasciné par l'aspect technique et la virtuosité que requiert cette musique [le jazz] » (p.14).

Dès son plus jeune âge, Darrifourcq éprouve le besoin de « prendre des libertés avec la partition » (p.11). La découverte de Blues and Roots de Charles Mingus, du Live At The Village Vanguard de John Coltrane et un concert du trio de Brad Mehldau, avec Larry Grenadier et Jorge Rossi (p. 14) le convainquent que le jazz est la musique qui lui faut. Pourtant, en 2003, une représentation de Lulu d'Alban Berg au Théâtre du Capitole sera un choc esthétique fondateur : « ce moment a été pour moi un vrai vertige » (p.17). Sa découverte de la musique acousmatique le pousse aussi vers de nouveaux horizons : « je n'imaginais plus m'inscrire dans l'histoire du jazz, avec la rigidité de ses codes et le poids de ses légendes » (p.19). Le jazz lui rappelle trop le cadre de son milieu d'origine : « la valorisation de l'autorité des anciens, le travail rédempteur, la poétisation de la misère » (p.48).

En 2004, avant de bifurquer sur d'autres chemins, Darrifourcq crée avec Emile Parisien, l'EPQ - l'Emile Parisien Quartet. Aventure qui se termine mal en 2014 après leur quatrième opus, Spezial Snack, mais c'est une autre histoire dont nous reparlerons dans Trio.

Monté sur Paris, Darrifourcq fait des rencontres clés avec, parmi d'autres, Michel Portal, Marc Ducret, Antonin-Tri Hoang... Il forme également trois projets d'avant-garde : In Bed With (IBW) avec Julien Desprez et Kit Downes, In Love With en compagnie de Théo et Valentin Ceccaldi, et MilesDavisQuintet! aux côtés de Valentin Ceccaldi et Xavier Camarasa.

L'influence de la musique répétitive, en particulier Conlon Nancarrow et György Ligeti, finit par l'éloigner de la musique tonale et narrative. La littérature - Stendhal, William Faulkner - impacte également ses recherches musicales, tout comme les installations mécaniques sonores de Zimoun, les chorégraphie de Liz Santoro etc. Darrifourcq fait évoluer son set de batterie en incorporant des objets, des pédales etc. Son approche s'oriente vers la pluridisciplinarité, comme il l'explique en présentant son spectacle Fixin.

Darrifourcq décrit son approche, « un travail de recherche musicale pur » (p.69), dans laquelle le collectif prime sur l'individualité car « c'est davantage la construction mythologique autour du génie musical individuel qui me paraît empêcher l'épanouissement de l'imagination » (p.64) et peut-être de pouvoir se poser des questions telles que : « peut-on voir le son et entendre la lumière ? » (p.67). C'est aussi pour cela, la recherche, qu'il constate que « le cheminement vers un objectif pas toujours très clair procure aux artistes un immense plaisir » (p.68). L'artiste est en quête d'épure puisqu'au final « il reste une onde avec des fréquences, des battements, un certain nombre de vibrations... Du rythme, du temps ! » (p. 69).

Au cours de leurs discussions Le Bousse et Darrifourcq se penchent sur l'organisation du monde musical en France et les conditions d'existence des musiciens, avec les cours, le statut d'intermittent, les disques, la critique, la communication, le marketing... et le système D, indispensable dans un milieu non rentable, donc dépendant des aides exrieures. Réflexions qui débouchent logiquement sur la création artistique et son rôle politique, « être artiste et être citoyen ce sont deux choses différentes que le hasard ou le désir peuvent faire se rencontrer » (p.58), et cette remarque pragmatique de Darrifourcq : « l'art ne peut pas changer le monde, il faut rester mesuré » (p.64).

Période oblige, les deux protagonistes évoquent la crise sanitaire. Darrifourcq insiste sur la chance d'avoir pu bénéficier de l'aide du service public: « je me suis senti soutenu au-delà de ce que j'imaginais possible dans une situation aussi inédite ! » (p.104). Pendant cette « situation extraordinaire » il a particulièrement apprécié « [ce] monde et [ce] quotidien débarrassés de toute obligation de production ! » (p.97). En revanche, Darrifourcq a pris conscience de « toute l'inutilité de ce métier [d'artiste] dans un contexte d'urgence » (p.99) et que « cette situation a conforté mon intuition que l'art n'est pas autre chose qu'un type de consommation propre à une certaine catégorie sociale » (p.101). Et de conclure : « je crois que dans un contexte de crise globale comme celui dans lequel nous vivons désormais, je me sentirais plus utile à créer du savoir plutôt que de l'art, qui me semble un objet bien dérisoire dans un tel contexte » (p.121). C'est sans doute pourquoi Darrifourcq a également profité du covid pour se plonger dans l'étude des sciences, de la pensée bayésienne et des questions existentielles qui en découlent. Ce qui a confirmé que spectateurs, chercheurs et artistes peuvent se rapprocher : « tout est possible, tout peut s'envisager comme objet artistique ou comme prétexte à faire de l'art, et je trouve ça formidable » (p.143).

Le traitement chronologique, plutôt que thématique, des nombreux sujets discutés dans 20 000 mots rend la lecture peut-être un peu plus tortueuse, mais comme les questions adressées sont plus intéressantes les unes que les autres, sa lecture est hautement recommandable.

Le livre

20 000 mots
Entretiens avec Sylvain Darrifourcq
Antoine Le Bousse
151 pages
Hector
Sortie en 2023
Disponible en anglais
 
 

Trio

A partir de 2004, Emile Parisien, Julien Touéry, Ivan Gélugne et Sylvain Darrifourcq jouent ensemble dans l'Emile Parisien Quartet (EPQ), mais en décembre 2014, après leur quatrième disque, Spezial Snack, suite à un « désaccord sur tout » (p.19) Darrifourcq quitte le quartet pour voguer vers de nouveaux horizons. Cette rupture brutale a donné l'idée à Antoine Le Bousse de réunir plus de dix ans après Parisien et Darrifourcq pour un entretien croisé.

Dans la première partie - « Ça commence comme ça » - Parisien, Darrifourcq et Le Bousse reviennent sur l'EPQ : « nous étions une famille, une fratrie. Les cinq premières années ont été folles, magiques » (p.22). Pourtant, dès le départ le nom du groupe pose problème : il répond aux codes du jazz, mais nomme un leader alors que ce n'est pas l'esprit initial du quartet. Quand Touéry et Gélugne s'accommodent des différences de traitement entre Parisien et le reste du quartet, Darrifourcq, lui, le vit mal. Par exemple, en 2014, le festival de Coutances, Jazz sous les pommiers, propose une carte blanche à Parisien qui joue avec Daniel Humair (Sweet & Sour), Jean-Paul Celea (Yes Ornette!) et Vincent Peirani (Belle Epoque), mais le festival refuse de programmer l'EPQ...

L'EPQ enregistre d'abord trois albums chez Laborie Jazz : Au revoir porc-épic (2006), Original Pimpant (2009), leur disque préféré, et Chien guêpe (2012). Pour Spezial Snack (2014), l'EPQ passe chez ACT, dont le positionnement plus commercial ne convient pas à Darrifourcq, mais Parisien a déjà enregistré avec Yaron Herman et Peirani pour ce label, qu'il apprécie. Lors de l'enregistrement de Spezial Snack « le groupe fonctionnait mal, et la distance qui se creusait ente Sylvain et nous devenait difficile à supporter » (p.29), avec « la difficulté de composer collectivement une œuvre aboutie » (p.35). Donc « le disque est plus un patchwork de modes de jeux disjoints, sans direction claire, qu'un ensemble cohérent » (p.29).

Après le départ de Darrifourcq, c'est d'abord Mario Costa qui reprend la batterie, remplacé ensuite par Julien Loutelier. Parisien évoque son duo avec Peirani, davantage grand public et dans lequel l'accordéoniste est la star, et l'EPQ qu'il a parfois du mal à imposer. A titre d'illustration, il raconte que pour contrecarrer ECM qui avait voulu le débaucher, ACT lui a donné toute liberté, ce qui a permis à l'EPQ de sortir Double Screening (2019) et Let Them Cook (2024)...

La deuxième partie - « Une supériorité manifeste » - reprend une partie de la carrière de Parisien et expose quelques réflexions sur le jazz. En 1994, Parisien rejoint la classe de jazz du collège de Marciac en cinquième et il y reste trois ans. Il intègre ensuite le conservatoire de Toulouse, puis devient musicien professionnel, avec le succès que l'on sait.

Côté musique, pour Parisien, un solo est un « parcours émotionnel » (p.53), là où pour Darrifourcq « [se] libérer de l'émotion est devenu une quête » (p.54). Ce qui sera un autre point de divergence entre le batteur et l'EPQ. Tout comme le rôle du soliste dans le jazz, central dans le jazz américain et beaucoup moins dans le jazz européen. Là où Parisien et Le Bousse constatent que le jazz est en mouvement perpétuel, notamment dans ses rapports avec les autres musiques, Darrifourcq relativise : « le problème c'est d'appeler « jazz » toutes les musiques dès qu'elles se réfèrent à des valeurs de liberté, d'improvisation. C'est le moyen qu'emploie de le jazz d'assurer sa survie » (p.65).

« Un genre de pantalon japonais », la troisième partie, fait le parallèle entre les approches musicales de Darrifourcq et Parisien, et leurs projets respectifs. Le saxophoniste reste attaché aux formations classiques du jazz, du duo au sextet, en incorporant des instruments harmoniques pour « épaissir le son » (p.77) comme, par exemple, le piano et la guitare dans Sfumato. Le batteur, au contraire, élimine les instruments harmoniques et se concentre sur les solos et les trios. Parisien continue sur sa lancée de fusion de jazz et d'autres musiques, à l'instar du quartet avec Peirani, Ballaké Sissoko et Vincent Segal, alors que Darrifourcq cherche à « ouvrir d'autres portes » (p.83) qui l'éloignent du jazz, mais surtout « d'un type d'émotions [qu'il] pourrait qualifier de premières (tristesse, joie, peur, etc.) pour [se] rapprocher de sensations psychoacoustiques, d'une excitation du système cognitif, comme la capacité mémorielle, la capacité de concentration, la sensation de vertige temporel ou visuel » (p.90). Pour ce faire, il recherche « une mécanisation systématique du geste sonore » (p.90), incompatible avec la musique de Parisien.

La dernière partie, « un mantra de surfeur zen », est principalement consacrée au métier de musicien. Darrifourcq et Parisien font le même constat : la crise sanitaire a été une aubaine ! Elle a notamment permis de faire une pause dans l'obligation de production dictée par le système. Les trois interlocuteurs listent les risques psycho-sociaux liés au métier de musiciens, du sur-ménage à la concurrence, en passant par les réseaux sociaux, l'isolement, la productivité, les critiques, l'estime de soi, avec le danger de « ne pas faire de distinction entre ce qu'on produit et ce qu'on est » (p.108), les contraintes commerciales et administratives, l'équilibre vie privée - vie professionnelle etc. Et, bien sûr, la précarité car « artiste, c'est le métier de la précarité par excellence » (p.105). Darrifourcq et Parisien échangent aussi sur l'environnement économique des musiciens en France.

En guise de post-scriptum Le Bousse conclut avec Darrifourcq et Parisien sur l'artiste citoyen et son rôle dans la société.

En plus de livrer des analyses actuelles, pertinentes et claires sur la musique et le métier de musicien, Trio permet aussi une explication salutaire entre deux musiciens d'exception qui, même s'ils ont chacun choisi une voie différente, ont beaucoup de points communs dans leurs réflexions.

Le livre

Trio
Entretiens avec Emile Parisien et Sylvain Darrifourcq
Antoine Le Bousse
151pages
Hector
Sortie en 2025