31 janvier 2016

Cross Ways - Myriam Alter

Cross Ways
Myriam Alter
Luciano Biondini (acc), John Ruocco (cl), Michel Massot (tuba, tb), Michel Bisceglia (p), Nic Thys (b) et Lander Gyselinck (d).
Enja – ENJ-9626 2
Sortie le 7 décembre 2015

Myriam Alter a suivi un parcours pour le moins inhabituel : cours de piano classique, licence de psychologie, publiciste, directrice d’une école de danse… avant d’en venir au jazz. En 1994, elle enregistre Reminiscence, puis, en 1996, Silent Walk, deux disques pour lesquels Alter a composé tous les morceaux et dans lesquels elle joue du piano. En 1999 et en 2002, pour Alter Ego et If, elle cède le piano à Kenny Werner et fait interpréter ses compositions par un quintet. Même approche pour Where Is There (2007), mais si Joey Baron est toujours à la batterie, Werner, lui, a laissé la place à Salvatore Bonafede. Toujours chez Enja, Alter sort Cross Ways en décembre 2015.

Le clarinettiste John Ruocco (présent depuis If) est aux côtés de Luciano Biondini à l’accordéon, Michel Massot au tuba et au trombone, Michel Bisceglia au piano et aux arrangements, Nic Thys à la contrebasse et Landers Gyselinck à la batterie. Tous les morceaux ont été composés par Alter et elle joue en solo « No Room To Laugh », dédié à Mal Waldron.

Marquée par le tango (« No Man’s Land », « Dancing WIth Tango »), les musiques latino (« Weird Mood ») et le musette (« Don’t Worry »), les compositions d’Alter sont avant tout romantiques (« Again », « Inviting You »…), et son solo – une mélodie poétique sur des motifs de tango – reste dans une veine sentimentale. Les arrangements de Bisceglia, d’une élégance impeccable, reposent sur des contrepoints sophistiqués (« Back To Dance ») ou des échanges qui relèvent de la musique de chambre (« Inviting You »). Bisceglia et Biondini se partagent les parties lyriques, mais c’est à l’accordéon de faire danser les morceaux, sur des motifs de contrebasse minimalistes (sauf dans ses solos, de haute volée – « Above All ») et une batterie légère et souple. Quant à Ruocco, il emmène sa clarinette sur les sentiers du vingtième (« No Man’s Land »), avec des phrases profondes (« Again ») et un jeu raffiné (« Inviting you »).

Si l’univers musical d’Alter évoque bien sûr un Astor Piazzolla romantique, il peut également rappeler la bande originale d’un film romanesque. Cross Ways est assurément un disque classe !

So High - Anne Carleton

So High
Anne Carleton
Anne Carleton (voc), Akémi Fillon (vl), Jean-Marc Apap (alto), Antoine Di Pietro (alto), Miwa Rosso (cello), Laurent Guanzini (p) et Benoît Dunoyer de Segonzac (b), avec Edgar Morin (voc), Eric Moulineuf (voc), Prune L. et Ambre L. (voc), Ninon Walder (bandonéon).
JBMA / Rue Stendhal
Sortie le 9 octobre 2015

Peintre et chanteuse, Anne Carleton chante avec le Plein Jazz Big Band de Philippe Gibrat depuis 2007 et elle a publié Passage en 2003 et Dreams Are Forever en 2005. Son troisième disque, So High, sort en octobre 2015, produit par JBMA et distribué par Rue Stendhal.

Carleton est accompagné d’un septet, avec des cordes et sans batterie. Des récitatifs d’Edgar Morin sont inclus dans les chansons. Le programme se décline autour de douze morceaux : deux versions de « Wild Is The Wind », signé Dimitri Tiomkin et Ned Washington, « Norwegian Wood » de John Lennon et Paul McCartney, « Inchworm » de Frank Loesser, « Why Are You Gone » composé par Carine Bonnefoy, « Confusion » et « Le temps » de Jean-Philippe Viret, et cinq compositions de Carleton.

Des cordes à l’unisson, ou en arrière-plan, des arrangements « cinématographiques », un piano volontiers lyrique et une contrebasse solide soutiennent la voix diaphane et aérienne de Carleton, qui égrène des textes poétiques et recherchés.

Les amateurs de chansons à texte énigmatiques trouveront leur compte dans So High, sans doute davantage que les fanatiques de musiques improvisées et de jazz.


Expanded Places - Olivier Bogé

Expanded Places
Olivier Bogé
Olivier Bogé (voc, p, sax, g, kbd), Nicolas Moreaux (b) et Karl Jannuska (d), avec Manon Ponsot (cello) et Guillaume Bégni (cor).
Naïve – NJ 625471
Sortie le 9 octobre 2015

Après des études de piano classique et le choix délibéré de se consacrer au saxophone, Olivier Bogé et son sextet enregistrent Imaginary Traveler en 2012 chez Fresh Sound New Talent, avec, entre autres, Nicolas Moreaux à la contrebasse et Karl Jannuska à la batterie. L’année suivante, The World Begins Today sort chez Naïve. Bogé joue en compagnie de Tigran Hamasyan, Sam Minaie et Jeff Ballard. Dans Expanded Places, Bogé reforme un trio avec Moreaux et Jannuska, et invite également la violoncelliste Manon Ponsot et le corniste Guillaume Bégni sur quelques morceaux.

Bogé signe la totalité des neufs compositions du répertoire et cumule les instruments : piano et saxophone bien sûr, mais aussi guitares, Fender Rhodes et voix.

Bogé soigne ses mélodies (« Sound Of The Endless River », Icarus’s Dream ») et les met volontiers en scène dans un décor emphatique (« Whar People Say »), renforcé par la densité de Moreau et Jannuska (« Expanded Places »). Le multi-instrumentiste emploie largement le re-recording pour superposer sa voix, la guitare et le piano (« Red Petals Disorder ») ou jouer un duo piano – saxophone (« Apedjan »). Le lyrisme des chorus et les rythmes puissants et marqués apportent une touche folk pop à Expanded Places qui rappelle Brad Mehldau, EST, voire Tigran Hamasyan, d’autant que Bogé glisse des accents moyen-orientaux (« Beyond The Valley Of Fears » et « Apedjan », dédié à Hamasyan).

Expanded Places possède toutes les qualités pour séduire un public avide de jazz mélodieux, aux carrures robustes et ouvert sur les musiques populaires.

23 janvier 2016

L’incroyable Surnatural Orchestra

A l’occasion de la sortie de Ronde, le SurnaturalOrchestra se produit les 20 et 21 janvier 2016 au Plateau, dans le cadre de la Jazz Fabric, projet lancé par l’Orchestre National de Jazz et le Carreau duTemple.


A une encablure du Square du Temple, le Carreau du Temple et son histoire mouvementée méritent un petit détour : des croisades à la culture, en passant par les chiffons ! Au XIIe siècle, l’enclos du Temple est donné aux Templiers qui le fortifient et en font leur siège occidental… Quand Philippe le Bel anéantit les Templiers, en 1312, c’est au tour de l’ordre de l’Hôpital – futur Ordre de Malte – de s’installer sur ce domaine de près de six hectares. Jusqu’à 1789, l’exemption de taxes et le droit d’asile, dont bénéficie ce « territoire », attireront près de quatre mille habitants. C’est également la dernière demeure de la famille royale, avant sa décapitation. Après la Révolution, la plupart des bâtiments sont rasés et la Ville de Paris demande à Jacques Molinos de construire un marché couvert. Le marché, dédié aux textiles en tous genres, est constitué de quatre carrés avec, en leur centre, le « carreau », réservé aux vêtements d’occasion. En 1860, Jules de Mérindol se voit confier la rénovation du marché du Carreau du Temple, qui prend sa forme actuelle, avec, notamment, une charpente métallique au lieu du bois. Cependant l’activité du marché périclite et si le Carreau du Temple évite de justesse la démolition dans les années soixante-dix, ce n’est que grâce aux efforts obstinés des riverains. En 2001, la Mairie de Paris décide de le restaurer et d’en faire un centre culturel et sportif. C’est l’architecte Jean-François Milou qui a rénové le Carreau du Temple avant sa réouverture au public, en avril 2014.

Ce lieu abrite une halle, deux studios, un gymnase, un bar – restaurant, et Le Plateau, qui est une salle de spectacle de deux cinquante places avec des sièges confortables, une vue dégagée et une acoustique tout à fait correcte. Le concert affiche complet et la cohue des spectateurs qui envahit le hall et la salle est accueillie par les musiciens : un « ukuléliste » parcourt les travées en murmurant « chut », un saxophoniste fait danser un couple au rythme d’un rock endiablé, un trio de soufflants joue sur les marche d’un escalier… Le Surnatural Orchestra chauffe son public dans une atmosphère festive !


Le concert est un véritable spectacle : les artistes portent tous un pull-over en laine blanche dont ils se débarrassent au cours du concert pour finir par le remettre à la fin ; les musiciens se déplacent sur scène et dans la salle au grès des solos et des chœurs, sur une chorégraphie très étudiée ; Hanno Baumfelder raconte des histoires abracadabrantes où il est question de forêts, de moutons, de ville… ; au beau milieu du concert, un guignol barbu en short de sport se lance dans un sketch bouffon ; deux éclairagistes parcourent la scène ou se perchent sur des échelles pour créer un véritable ballet de lumières ; le final s’achève par une sortie de l’orchestre en fanfare, autour d’un carton plein de Ronde, tiré comme un traineau, suivi du public hilare, qui termine par un bal dans le hall d’entrée du Plateau… Une suractivité bienfaitrice !

Comme sur disque, le Surnatural Orchestra évoque une fanfare – le nombre de cuivres et de vents et l’ambiance joyeuse des morceaux n’y sont pas pour rien. La construction et le déroulé des morceaux, très structurés, tiennent aussi de la musique classique et ne sont pas sans rappeler les derniers ONJ ou le X’Tet de Bruno Régnier. Autour de la batterie, véritable colonne vertébrale, puissante et régulière, et des percussions qui foisonnent, les sections interagissent dans un entrelacs de voix, enchevêtrements de contre-chants, successions d’unissons, superpositions d’ostinatos, effets électro du clavier et saxophone barytons… Les mélodies, soignées, volent rapidement en éclats dans des solos débridés ou des développements collectifs free.

Si Ronde est déjà hautement recommandable pour la qualité et la singularité de sa musique, un concert du Surnatural Orchestra est un must… et un remède définitif contre le vague à l’âme !

17 janvier 2016

Retour dans l’Igloo

Depuis 1978 Igloo Records œuvre pour la diffusion du jazz belge à travers le monde. Le label s’est également ouvert aux musiques du monde (Igloomondo), aux musiques électro (Iglectic) et à la chanson (Franc’Amour et Factice). Preuves de l’éclectisme et de la qualité des productions du label Bruxellois : Road Story et Motion, deux disques du pianiste Igor Gehenot, Bees and Bumblebees du Fiorini – Houben quartet, New Feel du LG Jazz Collective et Austerity… And What About Rage? du saxophoniste Manuel Hermia.


Road Story
Igor Gehenot
Igor Gehenot (p), Sam Gerstmans (b) et Teun Verbruggen (d)
Igloo – IGL 232
Sortie en mars 2012

En 2011, après être passé par l’académie Marcel Désiron, le Conservatoire de Maastricht et le Conservatoire de Bruxelles, Gehenot commence sa carrière... Il enregistre Road Story pour Igloo l’année suivante, en trio avec Sam Gerstmans à la contrebasse et Teun Verbruggen à la batterie. Gehenot est l’auteur des dix morceaux.

Les mélodies sont le plus souvent délicates, avec des ballades détendues ou des ambiances intimistes, servies par une section rythmique entraînante, qui glisse ça-et-là des accents pop. Le trio emballe volontiers les thèmes pour générer de la tension et s’aventure dans des passages funky ou hard-bop, avec walking et chabada. La contrebasse joue en souplesse, tandis que la batterie fourmille et que le piano chante.

Il y a bien sûr du Brad Mehldau dans Road Story, mais Gehenot a réussi à développer un vocabulaire et une syntaxe qui lui sont tout à fait personnels.


Bees and Bumblebees
Fiorini – Houben quartet
Gregory Houben (tp), Fabian Fiorini (p), Cédric Raymond (b) et Hans Van Oosterhout (d)
Igloo – IGL 249
Sortie en février 2014

« L’Happy-Culture », voilà comment le trompettiste Gregory Houben et le pianiste Fabian Fiorini décrivent leur démarche musicale. Enregistré en 2013, avec Cédric Raymond à la basse et Hans Van Oosterhout à la batterie, Bees and Bumblebees ne déroge pas à la règle et transpire l’humour et la bonne humeur.

Fiorini et Houben ont composé les dix thèmes, plutôt courts et vifs avec, parfois, des consonances sud-américaines. D’un jeu de questions – réponses entre le piano et la trompette à des unissons énergiques, en passant par des contrepoints recherchés, les constructions musicales sont élégantes. La régularité de la walking entrecoupée de shuffle de la basse et du chabada de la batterie assure une base rythmique solide et dansante.

Marqué par le be-bop, les musiques latines et la musique baroque, Fiorini – Houben quartet s’inscrit dans la lignée du West Coast Jazz, sur les traces de Bobby JasparBees and Bumblebees est une musique que l’on prend plaisir à butiner !


Motion
Igor Gehenot Trio
Igor Gehenot (p), Philippe Aerts (b) et Teun Verbruggen (d)
Igloo – IGL 253
Sortie en septembre 2014

En 2009, Gehenot monte son premier trio avec Gerstmans et le batteur Antoine Pierre. Dans le trio de Road Story, Verbruggen succède à Pierre et, en 2014, pour Motion, c’est Philippe Aerts qui remplace Gertsmans.

Gehenot signe neuf thèmes et reprend « In The Wee Small Hours of The Morning », chanson composée en 1955 par David Mann et Bob Hilliard pour l’album éponyme de Franck Sinatra.

Les pédales, ostinatos et autres riffs d’accords du piano, soutenus par une section rythmique puissante et énergique font pencher Motion vers l’esprit d’EST, mais toujours avec le bop en filigrane (walking, chabada et rim shot…). Road Story confirme les talents de fin mélodiste de Gehenot, mais aussi son attachement à un jazz qui balance...


New Feel
LG Jazz Collective
Jean-Paul Estievenart (tp, bg), Steven Delannoye (ts, ss), Laurent Barbier (as), Guillaume Vierset (g), Igor Gehenot (p), Felix Zurstrassen (b) et Antoine Pierre (d).
Igloo – IGL 258
Sortie en novembre 2014

En 2012, le guitariste GuillaumeVierset monte le LG Jazz Collective pour interpréter des compositions d’artistes liégeois dans le cadre du festival Jazz à Liège. Outre Vierset, le septuor est constitué de Jean-Paul Estievenart à la trompette ou au bugle, Steven Delannoye au saxophone ténor ou soprano, Laurent Barbier au saxophone alto, Felix Zurstrassen à la basse, plus deux connaissances : Gehenot au piano et Pierre à la batterie.

Dans New Feel. Le LG Jazz Collective interprète six compositions de Vierset, une de Pierre, « A » du batteur Lionel Beuvens, « Toscane » du guitariste Philip Catherine et « Carmignano » du pianiste Eric Legnini.

Des mélodies recherchées, des accompagnements relevés, des rythmes enjoués… les arrangements de Vierset sont tirés au cordeau. Les unissons encadrent les solos, soutenus par les lignes inventives du piano, les cliquetis foisonnants de la batterie et les chœurs discrets des soufflants. Avec ses accents groovy et sa section rythmique robuste, la musique de New Feel frétille.


Austerity… And What About Rage?
Manuel Hermia Trio
Manuel Hermia (ts, ss, bansuri), Manolo Cabras (b) et Joao Lobo (d).
Igloo – IGL 261
Sortie en mars 2015

Saxophoniste et spécialiste du bansuri, Manuel Hermia navigue entre musique du monde, « rock ethno coltranien » et jazz contemporain. Depuis 2010, Hermia, Manolo Cabras à la contrebasse et Joao Lobo à la batterie forment un trio free qui explore notamment le « rajazz » - subtile combinaison de râgas indiens et de jazz.

Austerity… And What About Rage? est un cri contre les politiques d’austérité et la dégradation du bien-être, comme Hermia l’écrit dans le livret : « en tant qu’être humain et citoyen, je me sens éminemment concerné par ce qui se déroule sous mes yeux, et si j’ai tenu à renouer ce lien entre jazz et politique c’est parce que l’attitude philosophique inhérente au free jazz nous invite à ne pas accepter les règles préétablies visant à conditionner tout un chacun à une forme d’acceptation soumise ». Les onze cris de révoltes sont l’œuvre de chacun des trois musiciens. L’ardente peinture de la couverture du disque, et le décor tachiste du livret sont signés Sandra Corbisier.

Hermia laisse beaucoup d’espace à la basse et à la batterie pour instaurer une véritable discussion entre les trois musiciens et, comme dans les râgas, chaque morceau évolue dans une ambiance bien à lui. Concision des phrases, liberté et puissance des motifs de basse, densité des rythmes, intensité des interactions et… des cris furieux paroxysmiques ! A côté des envolées free, le dernier morceau d’Austerity, « Revelations », dans lequel Hermia joue notamment du bansuri, propose une méditation apaisée très coltranienne.

Austerity… And What About Rage? reprend des ingrédients du free jazz des années soixante à soixante-dix, mais Hermia, Cabras et Lobo les mettent à leur sauce et concoctent un mets musical savoureux.



10 janvier 2016

Les notes de la marée de janvier



L’année commence sur les chapeaux de roue…


More Essentials – Daniel Schläppi

Le contrebassiste DanielSchläppi et le pianiste Marc Copland se sont rencontrés en 2010 et ils enregistrent Essentials en 2012. Les voilà de nouveau réunis pour More Essentials, qui sort le 12 janvier, toujours chez Catwalk, le label de Schläppi et de Tomas Sauter.

Au répertoire, cinq improvisations, « Essential 9 » à « Essential 13 », qui prolongent les huit du premier disque, « LST », signé Copland, une chanson de Joni Mitchell, « Rainy Night House », et, comme dans leur premier opus, des standards : « Blue In Green » de Bill Evans et Miles Davis, « Estate » de Bruno Martino et Bruno Brighetti, « All of Me » de Gerald Mark et Seymour Simons, « Gloria’s Step » de Scott LaFaro, « Song Fo My Father » d’Horace Silver, une reprise de « Yesterday » d‘Otto Harbach et Jerome Kern, et « My Little Suede Shoes » de Charlie Parker.

Dans les faits, le duo est plutôt un trio contrebasse – main gauche – main droite tant la musique circule de l’un à l’autre. Schläppi alterne des lignes de basse graves et charpentées, des walking entraînantes, des chorus mélodieux et puissants, des motifs slappés... Copland joue tour à tour dans une veine contemporaine, parsemée de touches lyriques et raffinées, ou mainstream, avec un swing vigoureux. « Musique de chambre contemporaine » : si More Essentials s’inscrit tout à fait dans la ligne éditoriale de Catwalk, la musique de Schläppi et Copland a quand même une forte ascendance jazz.


River Silver – Michel Benita

Michel Benita a déjà enregistré deux disques chez ECM aux côtés d’Andy Sheppard : Trio Libero en 2012 et Surrounded by Sea en 2014. C’est avec son quintet Ethics, formé en 2010, qu’il sort River Silver le 15 janvier.

Outre Benita et sa contrebasse, Ethics est constitué de Matthieu Michel au bugle, Mieko Miyazaki au koto, Eivind Aarset à la guitare et Philippe Garcia à la batterie. Benita a composé six morceaux, Miyazaki propose « Hacihi Gatsu » et Ethics reprend « Yeavering », de la joueuse de cornemuse anglaise Kathryn Tickell, et « Lykken », du compositeur et organiste norvégien Eyvind Alnæs. Un quintet multinational pour un répertoire international : la diversité semble être le maître mot de River Silver !

L’ambiance est méditative, voire planante, avec un couple synthétiseur – guitare aérien, des motifs suspendus, des mélodies éthérées et des rythmes lents et étirés. Les sonorités naturelles de la contrebasse et du koto contrastent avec celle du bugle, lointain et réverbéré, tandis que la batterie n’empiète jamais sur le discours du soliste. La musique de River Silver reste contrôlée de bout en bout, et la place centrale du bugle au milieu d’un décor minimaliste n’est pas sans rappeler Miles Davis ou… ECM !


Amorphae – Ben Monder

Membre du Paul Motian BandGarden of Eden (2006) – Ben Monder avait prévu d’enregistrer Amorphae en duo avec Motian, mais le batteur est décédé en novembre 2011, avant que le projet ne voie le jour. Le guitariste a décidé de relancer l’aventure.

En dehors de « Triffids », un duo avec Motian, Monder joue « Tendrills » et « Dinausor Skies » en solo, « Tumid Cenobit » et « Hematophagy » en duo avec Andrew Cyrille, et « Zythum » et « Gamma Crucis » en trio, avec Cyrille et le claviériste Pete Rende. Le trio interprète également « Oh, What A Beautiful Morning » de Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II.

Les titres des morceaux sont éloquents : une plante vénéneuse imaginaire sortie d’un roman de John Wyndhams, des plantes adhérentes sans tige, des crustacés… mais aussi une bière d’orge, la troisième étoile de la Croix du sud… Monder n’a pas choisi le titre Amorphae – sans forme – au hasard !

Amorphae est placée sous le signe d’un électro sophistiqué, austère et solennel. Les accords allongés, les nappes distendues, les bourdonnements électriques, les effets dépouillés, le jeu sur les textures synthétiques… tout rappelle la science-fiction, mais aussi Terry Riley et, bien sûr, Jean-Michel Jarre.


The Bell – Ches Smith

Longtemps (et toujours) associé au groupe de pop progressive Xiu Xiu, le percussionniste Ches Smith évolue également dans la sphère Tzadik, aux côtés de Marc Ribot, Trevor Dunn, John Zorn… et Tim Berne, avec qui il a déjà enregistré trois disques chez ECM. The Bell, qui sort le 15 janvier, est le premier album sous son nom pour le label munichois.

Les huit morceaux, tous signés Smith, sont joués par le trio qu’il a monté en 2014 avec Craig Taborn et Matt Maneri, à l’occasion du New York Winter Jazzfest.

Dès le premier morceau éponyme, « The Bell », la musique flirte avec la musique contemporaine. Des ostinatos, des pédales, des interactions bruitistes et des motifs minimalistes alternent avec des phrases dissonantes. Les constructions, en contrepoint ou en parallèle, sont sophistiquées, soutenues par une batterie tendue. Le trio joue aussi sur le contraste des sonorités : un violon alto aigu et vibrant, un piano plutôt doux et une batterie organique – bois, métal et peaux. The Bell est un disque ambitieux, dans lequel Smith expose ses idées, sur des fondations contemporaines et une spontanéité héritée du jazz.


Beam Me Up – Shauli Einav

Après sept ans passés aux Etats-Unis et un diplôme de l’Eastman School of Music en poche,  Shauli Einav s’est installé à Paris en 2012. Le 19 janvier, le saxophoniste sort un quatrième disque, Beam Me Up, chez Berthold Records.
Einav joue avec en quartet, avec le pianiste Paul Lay et le contrebassiste Florent Nisse, déjà présents sur A Truth About Me (2013), et en compagnie du batteur Gautier Garrigue. Einav invite aussi le guitariste Pierre Durand pour un morceau : « 76 San Gabriel ». Les sept thèmes sont de la plume d’Einav et quatre d’entre eux sont inspirés des œuvres de Segueï Prokofiev.

Des mélodies dans l’esprit début du vingtième, mais aussi néo-bop dissonantes, soutenues par une rythmique dynamique et des chorus relevés : la musique du quartet est vivante. Einav adopte une structure thème – solo – thème et laisse de l’espace au piano ou au Fender de Lay. Le saxophoniste affiche une aisance à toute épreuve et sa sonorité moelleuse au soprano est particulièrement flatteuse, tandis que son ténor sonne presque comme un alto. Avec son jazz moderne et tendu, Beam Me Up s’inscrit dans l’air du temps.


Ronde – Surnatural Orchestra

Depuis près de quinze ans, le Surnatural Orchestra, collectif d’une petite vingtaine de musiciens férus de soundpainting, a déjà enregistré sept disques. Le 20 janvier, le Surnatural Orchestra sort Ronde chez Absilone, qu’il présente au Carreau du Temple les 20 et 21 janvier, dans le cadre de la Jazz Fabric.

Le Surnatural Orchestra c’est : Fanny Menegoz (flûtes, voix), Clea Torales (flûte), Adrien Amey (sax soprano, MS20), Baptiste Bouquin (saxes alto, soprano), Jeannot Salvatori (sax alto), Robin Fincker (sax ténor), Nicolas Stephan (sax ténor), Fabrice Theuillon (sax baryton, effets), Julien Rousseau (trompette), Antoine Berjeaut (trompette), Izidor Leitinger (trompette), François Roche-Juarez (trombone), Hanno Baumfelder (trombone), Judith Wekstein (trombone basse), Boris Boublil (claviers, piano), Laurent Géhant (sousaphone), Antonin Leymarie (batterie) et Sylvain Lemêtre (percussions).

Les sept morceaux sont signés des musiciens de l’orchestre, et Ferry Heijen – leader de la formation néerlandaise De Kift – a épaulé le Surnatural Orchestra.

Croisements de voix, contrepoints, sections à l’unisson… la musique se déchaîne dans un foisonnement parfaitement organisé. Comme dans un concerto, les solistes prennent la parole dans ce décor touffu et mettent une bonne dose d’effets dirty, bluesy ou rock, tendance Frank Zappa ou le Jaco Pastorius de Twins. Les rythmes – titre oblige – sont plutôt vifs, l’orchestre joue aussi avec le volume sonore et l’instrumentation, qui fait la part belle aux soufflants, rappelle évidemment celle des fanfares. Ronde est joyeux et sans soucis : les danses savantes du Surnatural Orchestra nous entraînent irrémédiablement.


Pocket Rhapsody – Frank Woeste

Youn Sun Nah, Médéric Collignon, Ibrahim Maalouf, Dave Douglas… la maitrise technique et musicale de Frank Woeste lui permet de jouer dans les contextes les plus variés qui soient. En 2004, Woeste enregistre en solo le premier disque sous son nom, Outward, suivi, l’année d’après par Mind At Play, en trio avec Mathias Allamane à la contrebasse et Matthieu Chazarenc à la batterie. C’est toujours avec le même trio que le pianiste sort Untold Stories en 2007. Pour W (2011), Jérôme Regard remplace Allamane à la contrebasse. Pocket Rhapsody est donc le cinquième disque de Woeste sous son nom. Il sort le 22 janvier sur le label ACT.

Le trio est désormais constitué de Ben Monder à la guitare et Justin Brown à la batterie. Sarah Nemtanu, au violon, et Grégoire Korniluk, au violoncelle, complètent la palette Le trio invitent également Nah le temps d’une chanson et Maalouf sur deux morceaux.

Les dix morceaux sont signés Woeste. Nah a écrit les paroles de la chanson « The Star Gazer », qu’elle interprète.

Que les morceaux flirtent avec du funk minimaliste, du rock progressif, de l’électro, de la musique de chambre romantique ou penchent vers la world, voire le cinéma, Woeste soigne son écriture et ses arrangements. Les mélodies sont élégantes, les contrepoints en pizzicato ou à l’archet apportent une touche raffinée, la trompette de Maalouf distille une ambiance méditative… ce qui n’empêche pas une assise rythmique solide et des développements entraînants.

Finalement Woeste a bien choisi son titre : Pocket Rhapsody colle plutôt bien à la définition que donne Jacques Siron de rapsodie : « œuvre de forme libre comprenant des épisodes contrastés, à caractère épique, coloré, virtuose… ».


Circles – Anne Paceo

Après deux disques en trio – Triphase en 2008 et Empreintes en 2010 – et Yokaï en quintet (2012), Anne Paceo enrichit sa discographie personnelle avec Circles, qui sort le 22 janvier, toujours chez Laborie Jazz.

Pour ce nouvel opus, Paceo joue en quartet, avec Emile Parisien au saxophone soprano, Leila Martial à la voix et Tony Paeleman aux claviers. Adrien Daoud participe à quelques titres, au saxophone ténor ou aux claviers. Paceo a composé les douze thèmes de Circles et leurs noms évoquent voyages et découvertes : « Toundra », « Myanmar Folk Song », « Polar Night », « Tzigane », « Moons »…

Circles suit les traces de Yokaï avec une forte composante de musique du monde – soprano moyen-oriental, vocalises africaines, mélopées asiatiques, comptine occidentale… – et une rythmique puissante et régulière qui pousse les musiciens vers l’avant. Avec sa sonorité velouté et ses développements lumineux, le saxophone soprano de Parisien met beaucoup de relief dans le discours du quartet. Evolution par rapport à Yokaï : dans Circles, la voix tient une place centrale (scat, chanson pop, rap, vocalises…). Avec Circles, Paceo poursuit un voyage musical très personnel, subtil dosage de world, folk, pop et rock, sur fonds de jazz mainstream.


Orchestique – Possible(s) Quartet

Depuis 2012, le Possible(s) Quartet régale les oreilles des auditeurs de France et de Navarre. Le Possible(s) Quartet ce sont les trompettes et bugles de Rémi Gaudillat et Fred Roudet, le trombone de Loïc Bachevillier et les clarinettes de Laurent Vichard. En 2013, le Possible(s) Quartet sort Le Chant des Possibles chez Instant Music Records et récidive le 23 janvier, avec Orchestique.

D’après le Littré (le mot n’est pas dans le Petit Larousse…), dans la Grèce Antique, l’orchestique est liée à la gymnastique, mais aussi à la danse et à la pantomime… Le Possible(s) Quartet annonce la couleur ! Les dix morceaux sont signés Gaudillat, Vichard ou Bachevillier.

La fanfare de chambre de Gaudillat confirme que quatre peuvent sonner comme douze ! Les interactions constantes et les constructions sophistiquées maintiennent en haleine du début à la fin. En l’absence de contrebasse et de batterie, les soufflants intercalent des pédales et des riffs qui remplacent la section rythmique, et assurent une pulsation énergique. Les lignes en contre-chants évoquent souvent la musique médiévale, voire baroque. Dans la continuité du Chant des Possibles, Orchestique propose une musique inventive chargée d’émotions vivifiantes.


Tilt – Joce Mienniel

Musique classique (Cabaret de Jean-François Zigel, Art Sonic), chanson française (Bombay Offshore), électro (Voltage Control Orchestra), musique du monde (Babel), jazz (ONJ, Danzas, Paris Short Stories)… Joce Mienniel n’a que faire des frontières. Il a également créé le label Drugstore Malone, sur lequel sort Tilt, le 29 janvier.

Mienniel joue de la flûte et du Korg MS20 en compagnie de Guillaume Magne à la guitare, Vincent Lafont au Fender Rhodes et Sébastien Brun à la batterie et autres traitements électroniques. Mieniel a conçu Tilt comme une suite avec son ouverture, ses trois parties qui contiennent trois mouvements chacune et son épilogue.  

La plupart des morceaux se déroulent dans un cadre dramatique marqué par des rythmes puissants et lourds, des lignes d’accords étirées et des effets électro. La flûte joue des mélodies plutôt minimalistes, qu’elle amène progressivement vers une tension intense, soutenue par un trio rythmique et harmonique touffu. Le contraste entre la sonorité acoustique de la flûte et les textures électro génère des ambiances majestueuses, quasi cinématographiques, qui rappellent parfois la musique d’Ennio Morriconne (le carillon…). Dans Tilt, Mienniel s’aventure sur les terres d’un rock électro progressif volontiers théâtral et toujours captivant.

05 janvier 2016

A la découverte de… Lydie Dupuy

Avec Terri Lyne Carrington, Cindy Blackman, Anne Paceo, Julie Saury… Lydie Dupuy fait partie du cercle plutôt fermé des batteuses de jazz. Outre le collectif Jazzmine, créé en 2011, la stéphanoise fait également partie du groupe de rock punk celtique Toxic Frogs, joue dans GAFF, un groupe de chansons françaises, et monte des spectacles pour jeune public – Goutte à goutte, Lilipuce, Nanan !... Partons à la découverte de cette musicienne…


La musique

J’ai commencé par faire passer la musique dans mon corps : dès l’âge de 4 ans, j’ai pris des leçons de danse moderne et jazz... Ensuite, de neuf à seize ans, j’ai suivi des cours de clavier numérique, puis de piano. C’est autour de quatorze ans que j’ai découvert mes premiers morceaux de jazz. Pendant mes années de lycée, j’ai assisté à plusieurs concerts qui m’ont fait découvrir davantage cette musique que je ne connaissais que trop peu, mais j’avais toujours été très attirée par tout ce qui était rythmique – la danse, les percussions… Après être entrée dans la classe de piano du département jazz du conservatoire de Saint-Etienne, je suis rapidement passée aux percussions et, à seize ans, j’ai fini par convaincre mes parents qu’une batterie ne serait pas si insupportable à la maison….


Les influences

Ces dix dernières années, j’ai fait la connaissance de plusieurs batteurs, dont le newyorkais Leon Parker. Mais j’apprends aussi beaucoup avec les musiciens que je rencontre dans les jam sessions et autres ateliers de travail. En fait, tous les musiciens que je prends le temps d’écouter m’apportent de quoi nourrir ma musique, sans exception.


Lydie Dupuy (c) Niko Rodamel & Lynn' Art


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? Une musique qui peut vous faire danser avec le sourire, autant qu’elle peut vous faire pleurer... C’est une musique qui vous livre des émotions à l’état brut.

Pourquoi la passion du jazz ? Les univers harmoniques et rythmiques sont tellement vastes, que chaque écoute est un voyage autour du monde…

Où écouter du jazz ? Où tu veux et quand tu veux ! Fais comme tu le sens… Laisse-toi porter !

Comment découvrir le jazz ? Il faut assister à un maximum de concerts et accepter que, comme dans tous les styles de musique, certains ne nous plaisent pas.

Une anecdote autour du jazz ? Je me souviens de l’énergie immense que Michel Petrucciani pouvait mettre dans sa musique : lors de ses concerts, il continuait de jouer malgré les nombreuses fractures qu’il se faisait aux doigts. C’est alors que j’ai pris conscience que, même dans la douleur, quand la musique est sincère, sa force ne cesse de nous nourrir…


Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais sauvage et libre comme n’importe quel animal sauvage et libre…

Si j’étais une fleur, je serais un coquelicot, pour son côté à la fois fragile – la délicatesse de ses pétales – et robuste – il pousse même le long des voies de chemin de fer et des routes –, mais aussi pour sa couleur flamboyante !

Si j’étais un fruit, je serais une figue, car, fraîche ou sèche, elle fait beaucoup d’heureux !

Si j’étais une boisson, je serais de l’eau de source, parce qu’elle voyage dans des coins de terre absolument magnifiques…

Si j’étais un plat, je serais celui que l’on cuisine au nez, car, comme le jazz, c’est dans la justesse du ressenti qu’il sera le meilleur.

Si j’étais une lettre, je serais Y, parce qu’elle est toujours joyeuse, avec ses bras levés.

Si j’étais un mot, je serais sweet, car il est à la fois doux, sucré et pur.

Si j’étais un chiffre, je serais 8, pour son trait infini…

Si j’étais une couleur, je serais rouge, parce que c’est chaud, rayonnant, charmant…

Si j’étais une note, je serais Mi, parce qu’elle est facile à siffler !


Les bonheurs et regrets musicaux

Mon plus grand bonheur c’est Nanan !, parce que ce quintet-là est vraiment trop nanan !!!  

Mon quoi ?!?!





Sur l’île déserte…

Quels disques ? N’importe quel album de Bob Marley, Solo Live de Petrucciani, Mezmerize de System of a Down…

Quels livres ?  Pieds nus, traverser mon cœur de Michèle Guigon, Journal d’un corps  de Daniel Pennac, La Zone du Dehors d’Alain Damasio

Quels films ? La Belle Verte de Coline Serreau.

Quelles peintures ? JC Sheitan… Un peintre à sa manière, car ses œuvres ne quittent pas ma peau !

Quels loisirs ? Une bonne paire de baskets pour marcher...


Les projets

Jouer sur un maximum de scènes et donner autant de plaisir que possible à tous les publics !


Trois vœux…

1.    Que la musique ne cesse de faire partie de notre quotidien : c’est un besoin vital pour chaque terrien !

2.    Que chaque adulte n’oublie pas qu’il a été enfant, avec ses émerveillements, sa curiosité, sa joie de vivre et de découvrir le monde… Et qu’il garde en lui cette jeunesse d’esprit…


3.    À l’image du jazz, je souhaite un monde libre où la liberté d’expression, de création et de choix de vie ne soit pas qu’une utopie.

29 décembre 2015

West Coast Jazz – Alain Tercinet

West Coast Jazz
Alain Tercinet
Editions Parenthèses – Collection Eupalinos
Sortie en octobre 2015


Rédacteur et maquettiste chez Jazz Hot de 1970 à 1980, collaborateur de Jazzman entre 1992 et 2009, Alain Tercinet est également l’auteur de notices dans le Dictionnaire du jazz, mais aussi de plusieurs livres sur le jazz : Be-bop en 1991, Parker’s Mood en 1997, et West Coast Jazz, sorti en 1986 chez Parenthèses.

Les éditions Parenthèses rééditent West Coast Jazz en octobre 2015, dans la collection Eupalinos. Tercinet a modifié quelques commentaires et rajouté un chapitre dans lequel il aborde l’évolution du jazz West Coast de 1986 à nos jours. En trois cent quatre-vingts deux pages, quatre parties et vingt-cinq chapitres, Tercinet dresse un état des lieux complet de cette branche californienne du jazz, communément appelée West Coast Jazz. Deux annexes viennent compléter l’analyse : la première aborde les liens entre le cinéma et le jazz, tandis que la deuxième souligne le rôle du West Coast Jazz dans la genèse de la Bossa Nova, notamment avec Jazz Samba, le disque de Stan Getz et Charlie Byrd, sorti en 1962. Enfin, l’ensemble est complété par une bibliographie et une discographie abondantes, ainsi que l’index des titres des morceaux et des noms cités.

Dès l’avant-propos, Tercinet prévient que le West Coast Jazz n’est « certainement pas » « une forme de jazz inventée par les Californiens », mais bien une étiquette collée sur le jazz qui se joue à Los Angeles et San Francisco à partir des années cinquante. Tercinet ne se risque donc pas à définir de manière péremptoire le West Coast Jazz car il constate qu’« à partir du moment où le jazz a perdu son statut de musique folklorique […] le jazz n’a plus pu être envisagé de façon monolithique », ce qui s’applique également au jazz joué en Californie.


« Les grands ancêtres »

Dans la première partie Tercinet part à la recherche des premiers musiciens qui ont introduit le jazz en Californie et contribué à forger son style.

Force est de constaté que la Californie n’est pas un berceau du jazz. A partir de 1908, quelques orchestres de danse, dont celui du batteur Ben Pollack, ajoutent des ingrédients jazz dans leur musique. Des musiciens de passage font découvrir le jazz aux Californiens : Lionel Hampton, Don Byas, Herschel Evans

Mais il faut attendre la fin des années trente pour que le premier groupe de jazz connu formé en Californie voit le jour : installé en Californie depuis 1937 pour jouer dans la revue Shuffle, Nat King Cole monte un trio avec Wesley Price à la contrebasse et Oscar Moore à la guitare.

A partir de Pearl Harbor – le 7 décembre 1941 – la Californie connaît un boom économique qui attire des émigrants et la musique en profite… En 1942, un disquaire, Glenn Wallichs, un producteur de film, Buddy DeSylva, et le parolier Johnny Mercer fondent Capitol, premier label digne de ce nom créé sur la Côte Ouest.

A la fin de la guerre, avec le retour des GIs, les spectacles de divertissement, revues, films… sont en plein essor et attirent tous les orchestres du pays. En 1944, Norman Granz organise une soirée jazz pour venir en aide à des émigrés mexicains arrêtés eu cours d’une émeute et condamnés pour meurtre. Les prémices du  JATP sont là…

La même année, Howard McGhee, Teddy Edwards et Roy Porter montent le premier groupe be-bop de l’ouest, Billy Berg engage Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Al Haig, Milt Jackson, Ray Brown et Stan Levey pour une série de concerts à guichet fermé, Central Avenue est l’équivalent californien de la 52e rue de New York, UCLA organise le premier festival de jazz de la Côte Ouest (1945)… Le jazz bat son plein.

En parallèle, l’orchestre de Woody Herman devient un symbole de la Côte Ouest et fournit nombre de musiciens qui seront clés dans le développement du West Coast Jazz. Les plus connus sont sans doute les Four Brothers : Stan Getz, Zoot Sims, Al Cohn et Serge Chaloff. Ils marient be-bop et swing, dans les traces de Lester Young.

Tercinet souligne également le rôle de Miles Davis, qui, après avoir quitté Parker en 1948, joue au Royal Roost avec son nonette, sur des arrangements signés Gil Evans, Gerry Mulligan et John Lewis. Entre 1949 et 1950, Davis enregistre pour Capitol des sessions qui seront regroupées en 1954 sur un disque fondateur pour le West Coast Jazz : Birth Of The Cool.

La première partie s’achève sur Stan Kenton et sa vision du Progressive Jazz qui aura une influence déterminante sur l’évolution du jazz californien.


«  Les pères fondateurs »

La deuxième partie se concentre sur les musiciens qui sont véritablement à la base du West Coast Jazz.

Tercinet commence par LE disque qui « donne naissance » au jazz californien : Modern Sounds. Le 8 octobre 1951, Gene Norman enregistre un groupe de musiciens, pour la plupart venus de l’orchestre de Kenton, dirigé par le trompettiste Shorty Rogers. L’octet est constitué de Rogers, Art Pepper, Jimmy Giuffre, John Graas (cornet), Gene Englund (tuba), Hampton Hawes (rencontré au Lighthouse), Don Bagley (contrebasse) et Shelly Manne (batterie). Shorty Rogers and His Giants sortent Modern Sounds en 1952.

Après avoir ouvert le Lighthouse Cafe à Hermosa Beach, John Levine – homme d’affaire et joueur invétéré – et Howard Rumsey – contrebassiste – décident de monter un orchestre pour animer le club : le Lighthouse All-Stars voit le jour en 1952, avec Rogers, Pepper, Manne... Le Lighthouse Cafe et son orchestre deviennent rapidement un véritable laboratoire pour la musique West Coast.

Laboratoire qui trouve son prolongement discographique chez Contemporary, label fondé en 1941 par Lester Koenig, et qui enregistre le premier concert sur le vif de l’histoire du disque, avec le brouhaha du club et les bruits de verre, au… Lighthouse.

Gerry Mulligan est un autre acteur indissociable de la scène californienne : arrivé en 1952 à Los Angeles, il crée un quartet qui joue au Haig’s, avec Chet Baker, Bob Whitlock à la contrebasse et Chico Hamilton à la batterie. Sa musique, sans piano, se base essentiellement sur des mélodies recherchées et des contrepoints sophistiqués, que d’aucuns qualifièrent de « Bopsieland ». Pour enregistrer le quartet de Mulligan, Richard Bock et le batteur Roy Harte créent Pacific Jazz – autre label mythique de la Californie.

Côté pères fondateurs, Rogers, Rumsey et Mulligan doivent incontestablement accueillir un quatrième mousquetaire : Dave Brubeck. D’abord cowboy dans le ranch familial, Brubeck s’oriente ensuite vers la musique, étudie avec Darius Milhaud et, dès 1948, monte un octet d’avant-garde, qui mêle polytonalité, polyrythmie et contrepoints. En 1950, Brubeck joue en trio avec Ron Crotty et Cal Tjader, puis, en 1951, il se fixe au Blackhawk, à San Francisco, et s’associe à Paul Desmond. Les enregistrements avec Crotty et Lloyd Davis pour George Wein, au Storyville de Boston, marquent la consécration de Brubeck.


« La West Coast telle qu’en elle-même »

Dans la troisième partie, Tercinet décrit l’environnement du West Coast Jazz dans les années cinquante et quelques spécificités qui le caractérisent.

Si les années 50 et la Beat Generation sont un âge d’or pour le jazz, la peinture, la littérature, le cinéma… c’est aussi pendant cette décennie que la popularité du jazz diminue au profit du rock. Evolution renforcée par la diffusion du disque microsillon et des enregistrements sur bandes magnétiques. C’est aussi à cette époque que de nombreux musiciens de jazz rejoignent les studios.

Sur le plan des spécificités du West Coast Jazz, Tercinet constate que c’est un jazz essentiellement blanc. Il cite Will McFarland qui décrit le Cool Jazz : « un jazz serein, contrôlé, dans lequel l’accent était mis au moins autant sur l’écriture que sur l’expression soliste ». Les jazzmen de la Côte Ouest puisent amplement chez les compositeurs  européens – Claude Debussy, Igor Stravinsky, Antonín Dvořák, Erik Satie, Milhaud, Maurice Ravel, Kurt Weill… – et de nouveaux instruments solistes font leur apparition : cor, flûte hautbois, violoncelle, clarinette basse… Mais, comme le souligne André Previn, « la différence essentielle entre la musique classique et le jazz réside en ce que, dans la première, la musique est toujours plus importante que son exécution […], alors que la façon dont est joué le jazz importe plus que ce qui est joué ». Tercinet conclut sa troisième partie sur trois musiciens qui entrouvrent les portes du free en proposant des essais d’improvisations totalement libres : Lennie Tristano, Jimmy Giuffre et Shelly Manne.


« Que le spectacle commence »

La quatrième et dernière partie rentre dans le cœur du West Coast Jazz.

Animateur clé de la scène californienne, Rogers commence par monter un nonette pour enregistrer chez RCA-Victor. Il coopère ensuite avec Previn, puis, en 1953, il enregistre avec un orchestre de seize musiciens, la plupart de chez Kenton. En 1963, Gospel Mission est son dernier enregistrement, avant que Rogers ne quitte la scène du jazz pendant plus de vingt ans pour se consacrer aux studios.

Quant au Lighthouse All-Stars de Rumsey, il reste actif tout au long des années cinquante et enregistre un dernier disque en 1960. Levine disparaît en 1970. Son fils prend la relève et Rumsey l’aide jusqu’en 1972. Rumsey s’installe ensuite à Redonda Beach où il organise Concerts At The Sea, avant de se retirer, en 1985.

Manne a également beaucoup œuvré pour la reconnaissance du jazz californien. En 1955 Shelly Manne & His Men est l’un des groupes phares de la Côte Ouest. Au même moment, sur la Côte Est, Art Blakey monte les Jazz Messengers. Les deux formations incarnent deux approches totalement différentes du jazz, comme le révèle les versions de « Whisper Not », enregistrée par Blakey au Club Saint-Germain et par Manne au Blackhawk. Manne connaît aussi le succès avec The Poll Winners, un trio avec Barney Kessel et Ray Brown.

Shorty Rogers and His Giants, le Howard Rumsey All-Stars et Shelly Manne and His Men sont les représentants les plus symboliques du jazz de la Côte Ouest, mais de nombreux autres musiciens trouvent leur voie dans le West Coast Jazz, à l‘instar de Dave Pell qui s’aventure davantage vers une musique commerciale, Marty Paich qui recherche des passerelles avec la musique classique, Chico Hamilton qui s’oriente vers un jazz de chambre élégant, ou Lennie Niehaus qui se tourne vers les musiques de films.

Quant aux grands orchestres, les plus connus se maintiennent – Kenton, Pete Rugolo, Russ Garcia, Herman, Bill Holman… – mais n’occupent plus le devant de la scène.

Tercinet se penche ensuite sur deux symboles du West Coast Jazz : Pepper et Baker. Les deux hommes n’enregistrent que deux disques ensemble, en 1956 (The Route et Playboys), mais leurs destins ont de nombreux points communs.

A partir de 1952, après avoir joué dans l’orchestre de Mulligan, Baker s’associe avec Russ Freeman. Même s’il avait de nombreux détracteurs, dès le départ, Parker, Lewis, Kenny Dorham, Oscar Pettiford… l’ont soutenu. Au milieu de ses déboires avec la drogue, Baker alterne les séjours en Europe et à New-York, et, après une dizaine d’années d’absence, revient sur scène en 1973. Son succès vient indiscutablement de son engagement dans la musique : « je joue chaque set comme si c’était le dernier ».

Tracé similaire pour Pepper : il commence par enregistrer pour quasiment tous les labels californiens, signe avec Koenig chez Contemporary et, en 1961, il fait une pause de sept ans… Même don de soi chez Pepper, que chez Baker : « c’est moi-même que je mettais en musique et je savais bien le faire et les gens aimaient, étaient touchés ».

Tercinet consacre aussi un chapitre aux chanteurs. A commencer par June Christy qui rejoint Kenton en 1946, chante en 1950 avec Shorty Rogers and His Giants et incarne la chanteuse West Coast par excellence. Mentions spéciales également pour Lucy Ann Polk et Pell, Peggy Lee et Jimmie Rowles, Jerri Southern… et les actrices chanteuses Julie London ou, bien sûr, Marilyn Monroe. Jusqu’à Ella Fitzgerald, venue sur la Côte Ouest pour enregistrer l’intégral des Songbooks de Cole Porter, Rodgers & Hart, Irving Berlin, Ira & George Gershwin… Sans oublier Franck Sinatra, qui enregistre fréquemment sur la West Coast pendant les années 50, et Mel Tormé qui, avec Paich, lorgne résolument vers le jazz, scat et swing à l’appui.

La Côte Ouest a également attiré un certains nombres de musiciens étrangers au West Coast Jazz, le temps d’une tournée ou d’un enregistrement. Si les concerts de Parker en 1945 sont restés célèbres, en 1952 Bird est revenu à Los Angeles où il a joué avec Baker, puis, en 1954, pour être accompagné par l’orchestre de Kenton. Benny Carter, pour sa part, s’est installé dans la cité des anges dès 1942. Parmi les autres visiteurs célèbres : Sony Rollns a enregistré Way Out West avec Brown et Manne ; Clifford Brown et Max Roach ont monté leur célèbre quintet alors que ce dernier jouait au Lighthouse ; enfin, Ornette Coleman signe son premier contrat discographique avec Koenig et enregistre ses deux premiers disques pour Contemporary en 1958 – Something Else – et 1959 – Tomorrow Is The Question.

En dehors de la côte ouest, beaucoup de musiciens ont également choisi la voix « cool ». Certains incorporent des éléments de musique classique et d’avant-garde dans leurs œuvres : Hal McKusick, George Russel, George Handy, Gil Evans… D’autres cherchent à intégrer des constructions complexes dans le jazz : ce sera le Troisième Courant, avec Gunther Schuller, Lewis… Quant au style de jeu cool qui s’est développé en Californie, il séduit des musiciens de la Côte Est tels que Sims, Tony Fruscella, Helen Merill

Dans le reste du monde, à l’époque, le West Coast Jazz n’a pas fait pas beaucoup d’émules et c’est le bop qui garde la vedette. Cela dit, Bobby Jaspar est l’un des précurseurs du Jazz Cool en Europe. Henri Renaud, Jimmy Gourley, Barney Wilen et Jean-Claude Fohrenbach (qui est l’un des premiers à reprendre des chansons populaires dans son répertoire) le diffuseront en France. A noter, les recherches d’André Hodeir et de son Jazz Groupe De Paris qui s’orientent vers le Third Stream. L’Italie est marquée par les séjours successifs de Baker. Mais c’est surtout en Suède, sous l’impulsion de Lars Gullin, et en Allemagne, avec Hans Koller, que le Jazz Cool a un impact significatif. Quant à la Grande Bretagne, elle reste isolée car, jusqu’en 1961, la NFJO interdit aux musiciens étrangers de s’y produire. Ce qui n’empêchera pas Ronnie Scott et Vic Lewis de s’inspirer du West Coast Jazz.

Le début des années soixante est marqué par la montée en puissance du folk et de rock. Le Jazz West Coast fait une pause. Certains musiciens de la Côte Ouest s’aventurent vers un jazz soul commercial – The Crusaders, Les McCann, Ramsey Lewis… Mais la plupart des musiciens travaillent pour les studios d’Hollywood.

Quelques irréductibles continuent de jouer leur musique contre vents et marées : Giuffre reste à l’écart de tous les courants ; Manne qui ouvre le Shelly’s Manne – Hole de 1960 à 1974 ; Pepper sort Living Legend en 1975 et sa popularité ne fera que croitre, jusqu’à sa mort, en 1982 ; suite à une agression qui lui a démoli la mâchoire, Baker réapprend à jouer de la trompette, revient sur le devant de la scène en 1973 et, s’il vit la plupart du temps en Europe, il enregistre abondamment jusqu’à sa mort, en 1988 ; certains groupes tirent leur épingle du jeu, comme Supersax, créé en 1971…

En 1972, alors que le West Jazz Coast est en panne, un ancien vendeur de voitures, Car Jefferson, fonde le label Concord… pour enregistrer du jazz !

Au milieu de cette traversée du désert, des grands orchestres voient le jour, sous la houlette de Clare Fisher, Gerald Wilson, Toshiko Akiyoshi et Lew Tabackin… Un chef d’orchestre apporte du nouveau : Don Ellis, qui intègre des éléments de musique contemporaine, de rock, de musique du monde et de free, mais il disparaît prématurément, en 1978.

Dans son dernier chapitre, Tercinet fait le point sur le rebond du West Coast Jazz à partir des années quatre-vingt.

En 1983, après près de vingt ans d’absence, Rogers et Bud Shank reviennent au jazz et enregistrent un disque au titre éloquent : Yesterday, Today and Forever. L’année suivante, Shank se tourne vers le free jazz. Holman, Tormé et Paich… reprennent également du service. Le fondateur du label Fresh Sound, Jordi Pujol, donne l’occasion, entre autres, à Pell et Niehaus d’enregistrer. En 1990, le Lightouse All-Stars est recréé et, en 1991, Ken Poston organise le festival Return To Balboa autour du West Coast Jazz.

Malheureusement, à partir du milieu des années quatre-vingts dix, la plupart des acteurs historiques du West Coast Jazz ont disparu : en 1994 Rogers décède d’un mélanome, en 2009, c'est au tour de Shank de rejoindre les anges, suivi, en 2015, de Rumsey…

Et de conclure avec Shank et Tercinet : « « il a existé quelques éléments extrêmement bénéfiques ; par exemple, les techniques appliquées par Gerry Mulligan et Shorty aux petits « grands orchestres », tout comme la somme d’études, de recherches, de connaissances que les personnes impliquées ont mise dans la musique ; également l’exploration de sonorités jamais exploitées jusqu’alors et l’utilisation d’instruments nouveaux. Objet d’une sur-médiatisation, le jazz West Coast n’était qu’une période de transition ». A l’image de toutes les étapes de l’histoire du jazz, en définitive. Ni plus, ni moins ».


Avec son approche factuelle, son style concis et son accumulation de références, la démarche de Tercinet s’apparente davantage à celle d’un encyclopédiste que celle d’un historien ou d’un musicologue. West Coast Jazz est assurément l’ouvrage de référence à lire pour tout connaître des acteurs du jazz californien.