23 décembre 2022

Pianomania marathon aux Bouffes du Nord...

Après une première édition particulièrement réussie en 2019, Pianomania est de retour du 18 au 22 novembre 2022. Dans la salle Pleyel, le théâtre Marigny, le théâtre de l'Athénée et le théâtre des Bouffes du Nord, l’affiche est toujours aussi éclectique, de Jamie Cullum à Yaron Herman, en passant par Paul Lay, Bojan Z, Eric Legnini, Gonzalo Rubalcaba… pour n’en citer que quelques-uns !

Le 20 novembre, Laurent de Wilde succède à Baptiste Trotignon pour la programmation du Jour et de la Nuit du Piano aux Bouffes du Nord. De onze heures à vingt-trois heures, treize pianistes se succèdent sur scène : la matinée voit défiler Edouard Ferlet, Leïla Olivesi, Benjamin Moussay et Cheick Tidiane Seck. A partir de quinze heures, c’est Giovanni Mirabassi, Christophe Chassol, Pierre de Bethmann, Mario Canonge, Clelya Abraham et Bernard Lubat qui se relaient. Le concert de vingt heures se déroule en deux parties : d’abord Grégory Privat, puis un duo entre Wilde et Alain Jean-Marie, qui remplace au pied levé Ray Lema, indisponible pour raison de santé. L’acoustique limpide de ce beau théâtre sert à merveille les deux Steinway & Sons D 274 fournis par Quintessence, et que Bastien Herbin ne cesse de bichonner, tout au long de la journée.

Laurent de Wilde - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM


Edouard Ferlet

C’est un plaisir de retrouver Ferlet au programme du Jour et de la Nuit du Piano. L’artiste propose Pianoïd, projet créé en 2015 aux Bouffes du Nord dans le cadre du festival Beyond My Piano. Pianoïd, c’est un piano Silent, un Disklavier, système de piano mécanique automatisé conçu par Yamaha en 1987, et un contrôleur MIDI pour que le musicien puisse orchestrer sa musique. Ferlet prépare également ses pianos à l’aide de réglettes, de pinces et de ficelles, qu’il glisse entre les cordes et dans la table d’harmonie pour en sortir des sons inouïs. En vrai synesthète, au gré des morceaux, Ferlet change la couleur de la guirlande de LED qui illumine le Disklavier…

Edouard Ferlet - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

Ferlet utilise principalement le Disklavier comme instrument rythmique avec des ostinatos, des courts motifs récurrents (« Sundog », hommage à Moondog), des boucles évolutives à la manière des minimalistes américains (« Rockomotive ») ou des leitmotiv énergiques auxquels répond le piano du tac au tac (« Chi »). Fidèle à lui-même, Ferlet soigne ses mélodies (« Skin »), garde un esprit ludique (« Chi »), reprend les rythmes du Disklavier aux mailloches dans son piano et installe des dialogues plein de verve avec son partenaire mécanique…

Pianoïd navigue entre jazz (« Skin »), blues (« Sundog »), musique électronique (« Prelude n°1 in A minor »), école répétitive (« Rockomotive »)… et, bien sûr, les contrepoints de Johann Sebastian Bach qui ne sont jamais très loin. Un set joueur et réjouissant !


Leïla Olivesi

Il est rare de pouvoir écouter Olivesi en solo ! La pianiste est plutôt connue avec son nonet (Astral, Suite Andamane), ses quintet (Frida, L’étrange fleur, Tiy) et son quartet (Utopia).

Leïla Olivesi - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

Grande admiratrice de Duke Ellington, Olivesi commence le concert par « Prelude To a Kiss », déjà au répertoire de Tiy. La pianiste dédie ce morceau à Peter Brook, décédé en juillet 2022, et à qui elle doit ses premières émotions théâtrales quand elle avait treize ans, lors d’une représentation de La tempête de William Shakespeare… aux Bouffes du Nord ! La mélodie tranquille, agrémentée d’ornementations et traits arpégés, laisse bientôt place à du stride, avec sa pompe et son swing. Tiré de son dernier disque, « Astral » est une ballade aux allures d’étude, dont le balancement n’est pas sans évoquer de loin en loin « African Flower », toujours d’Ellington. En hommage à la pianiste Geri Allen, Olivesi reprend « Drummer’s
Song », d’abord porté par des envolées vives appuyées sur un ostinato, puis développé dans une veine musique contemporaine. Pour rester dans le monde des femmes pianistes, elle continue avec « Scorpio », composition de Mary Lou Williams traitée en zig-zag, avec des changements rythmiques qui débouchent sur un accompagnement de boogie-woogie. « Missing CC », à la mémoire de Claude Carrière, autre grand « Ellingtomane », disparu en 2021, se partage entre stride, ambiance des îles et ode majestueuse. Olivesi termine son set avec « Con Alma », tiré d’Utopia, qui passe des vagues debussystes à des phrases méditatives, avant de se conclure par un swing entraînant.

La musique d’Olivesi panache avec élégance modernité mélodique et rythmique swing.


Benjamin Moussay

Aux claviers ou au piano, dans un environnement électrique ou acoustique, que ce soit du jazz contemporain ou du jazz rock progressif, avec ses trios ou dans les formations de Louis Sclavis, Bernard Struber, Sylvain Cathala, Airelle BessonMoussay nage comme un poisson dans tous les océans !

Benjamin Moussay - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

Le Jour et la Nuit du Piano est l’occasion de partager quelques titres de Promontoire, premier enregistrement en solo de Moussay, sorti chez ECM en 2020. Dès l’entame de « 127 », la puissance du touché et la palette des nuances mettent en relief la magnifique sonorité du Steinway. Le discours recherché de « Promontoire », avec ses échanges astucieux entre main droite et main gauche, révèle un sens mélodique manifeste. Le caractère cinématographique de « Horses », accentué par des variations de volume sonore, fait ressortir la cohérence des développements. Plus introspectif et mélancolique, « Villefranque » évolue lentement, bercé par des phrases subtiles. Changement de décor avec « Don’t Look Down » : un motif ultra-rapide et un accompagnement minimaliste forment des boucles, dans une atmosphère de musique contemporaine percussive. « Haka », composé pour le spectacle La montagne du Collectif Bonheur Intérieur Brut, tourne autour d’une belle mélodie, qui ressemble également à une bande originale de film.


Beaucoup d’idées, d’intensité et d’émotions : un superbe duo entre Moussay et son piano !


Cheick Tidiane Seck

Avant d’être l’un des piliers de la scène world music (Mandingroove – 2003) et de réaliser des disques avec Hank Jones (Sarala – 1995) ou Dee Dee Bridgewater (Red Earth – 2007), Seck s’est formé à Bamako dans les années 70, a fait le métier à Abidjan jusqu’au milieu des années 80, puis s’est installé à Paris en 1985 pour jouer avec Salif Keita. Depuis, il se partage entre la France, le Mali et les Etats-Unis…

Cheick Tidiane Seck - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

Au répertoire de Seck, des morceaux de Kelena Fôly, qui sort le 18 novembre 2022 chez Komos Jazz. Dans « Kana Kassi », les longues lignes rapides, staccato et aigües rappellent la kora et les vocalises ont des accents bluesy. Seck a un jeu très rythmique avec des motifs de basse minimalistes et récurrents, sur lesquels se déroulent des mélodies touchantes, comme celle de « Lambé ». « Aimé Césaire », hommage au Poète de la Négritude, écrit pour les cent-vingt ans de l’abolition de l’esclavage, est aussi un jeu de mots espiègle avec « aimez ces airs »… Sur un thème lancinant aux teintes bluesy, Seck déclame « Le souffle des ancêtres », poème de Birago Diop (Leurres et lueurs) :

« Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres,
La voix du feu s'entend,
Entends la voix de l'eau.
Ecoute dans le vent
Le buisson en sanglot :
C'est le souffle des ancêtres… »


Dédié à Joe Zawinul, Hank Jones, Randy Weston, Ornette Coleman, Manu Dibango, Tony Allen… autant de musiciens qui ont compté dans sa vie, l’émouvant « Motherless Child » démarre par un blues typique. Seck achève son tour de chant avec un « Niger River » aux allures de berceuse.

Aux confins du jazz, de la tradition mandingue et du blues, la musique de Seck est à la fois énergique et mélodieuse, entraînante et captivante.


Giovanni Mirabassi

Mirabassi n’a pas vingt ans quand il accompagne Chet Baker ou Steve Grossman… et à peine vingt-deux quand il s’installe à Paris. Depuis, le pianiste transalpin multiplie les projets en trio, en solo ou en quartet, avec moult chanteuses et chanteurs, sur des thématiques qui vont des chants révolutionnaires à la musique classique, en passant par les chansons à texte, le Real Book ou ses propres compositions.

Giovanni Mirabassi - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

Lors du confinement, Mirabassi a voulu garder des liens avec son public et lui a proposé de lui faire parvenir des « pensées isolées » sous forme de textes, dessins, photos… sur lesquelles il a improvisé. De là est né Pensieri Isolati, projet qui a fait l’objet d’un spectacle audio-visuel,

avec une création du vidéaste Malo Lacroix, et d’un disque, sorti le 24 septembre 2021 chez Jazz Eleven. Mirabassi joue des pièces de Pensieri Isolati et « Le chant des partisans », morceau fétiche, notamment enregistré dans Avanti! (2000). Ses longues phrases rubato, délicates ou foisonnantes, superposées ou légèrement décalées, fleurent bon le romantisme. Quelques touches pop et un swing subtil rappellent que le jazz n’est jamais bien loin…

Des pensées isolées de Mirabassi se dégage le parfum mélancolique d’« un peu de beauté qu’il a trouvé autour de lui et qu’il souhaite partager avec d’autres… »


Christophe Chassol

Christophe Chassol - Pianomania
20 novembre 2022 © PLM
De formation plutôt classique – Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris et Berklee College of Music – Chassol a définitivement balayé les frontières musicales : classique, musique contemporaine, jazz, variété, cinéma, musiques du monde, télévision, publicité… rien qui ne fasse partie de son monde, comme il le démontre pendant sa chronique hebdomadaire sur France Musique.

Chassol anime son concert un peu comme une chronique en joignant la parole au geste. Il explique ce qu’il joue – « Sol bémol… Fa dièse… » –, devise avec le public – « j’aime bien les grilles d’accords » –, chante les notes de ses lignes mélodiques ou siffle les trilles d’un merle. Le premier morceau s’apparente à une étude : sur une pédale en Sol bémol, Chassol s’amuse à descendre la gamme, introduit des boucles, esquisse un motif mélodique, puis prend un malin plaisir à introduire des ruptures rythmiques. « NOLA Chérie », musique du film éponyme que Chassol a publié en 2011, s’articule autour d’une suite d’accords à partir d’un La bémol, de multiples variations rythmiques et d’une ligne mélodique prétexte. Quant à « Big Sun », morceau-titre d’un disque sorti en 2015, il flirte avec la musique contemporaine, tout en gardant des progressions rythmiques et un phrasé plutôt jazz.

Ludiques, expressifs et surprenants, les solos de Chassol rivalisent d’ingéniosité.


Pierre de Bethmann

Pierre de Bethmann - Pianomania
20 novembre 2022 © PLM
A l’orée des années 90, après des études commerciales, Bethmann s’oriente vers le piano jazz et part étudier à la Berklee School of Music de Boston. De retour en Europe, il monte des groupes phares des années 1990 et 2000 – le trio Prysm, l’Ilium quintet, le Medium ensemble – et participe à de multiples formations.

Chez Hélène Dumez, à Marseille, quatorze artistes ont enregistré des albums en piano solo, tous édités sur le label maison, Paradis Improvisé. Même s’il trouve que le solo s’apparente à un « exercice d’équilibriste », Bethmann (comme Jean-Marie et Privat) a fait partie des heureux élus, et sorti Chaud-froid le 21 octobre 2022. Le morceau-titre, à la fois savant et pétillant, lorgne vers l’abstraction de la musique contemporaine. Avec ses phrases heurtées, ses dissonances, ses brisures rythmiques… « Temps dense » a des côtés monkiens. Cynthia Abraham rejoint le pianiste pour les deux derniers morceaux. Les vocalises claires et puissantes se mêlent aux lignes en pointillés du piano et donnent à « Knab » une allure de Lied, presque romantique. La mélodie de « Vanités » s’inscrit dans la lignée des airs du début vingtième, avec une montée en tension palpable dans le dialogue imposant entre la voix et le piano.

Cynthia Abraham - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

La musique de Bethmann est spirituelle à tous les sens du terme – fine, créative, éthérée – et Abraham y apporte une touche solaire !



Mario Canonge

Canonge commence par la musique latine, puis fonde le groupe de jazz-rock Ultramarine, avec Nguyen lê. Se partageant entre la musique caribéenne, la variété et le jazz, Canonge écume le monde. Depuis une dizaine d’années, en compagnie de son alter ego, le contrebassiste Michel Zenino, il est en résidence permanente au Baiser Salé, tous les mercredis.

Mario Canonge - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

Canonge reprend des morceaux de Mitan (2011) et de Zouk Out (2018). « A fleur de terre » tournoie, emportée par une mélodie dansante et un accompagnement rythmique entraînant. Même ambiance des îles pour « Half Way There », avec une densité rythmique qui ne se dément pas. Hommage à l’écrivain Léon-Gontran Damas, « Les trois fleuves » draine swing et nostalgie, avec vigueur ! Edouard Glissant, autre figure marquante de la littérature créole, se voit dédié « Poésie du chaos ». La jolie valse est pimentée de clins d’yeux be-bop, stride, blues… Canonge continue le bal avec « Entre la Pelée et l’Ararat », danse luxuriante et irrésistible qui clôture le set.



Canonge allie musicalité, pulsation et puissance : tous les ingrédients d’une musique excitante !


Clelya Abraham

Abraham débute par le violon, avant de passer au piano et de rejoindre le Centre des Musiques Didier Lockwood. Elle trouve sa voie aux côtés de Maë Defays, Teddy Sorres, Ora Project… et monte un quartet avec Tilo Bertholo à la batterie, Samuel F’Hima à la contrebasse et Antonin Fresson à la guitare, puis Abraham Réunion avec son frère Zacharie à la contrebasse, et sa sœur Cynthia au chant et à la flûte.

Clelya Abraham - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

Abraham joue des morceaux de La source, album enregistré avec son quartet et sorti en février 2022. Le morceau éponyme est une mélodie sobre, à la manière d’une comptine, sur

un rythme chaloupé. Comme il se doit, le thème-riff de « Padjanbel », un rythme guadeloupéen, est vif et touffu. Inspiré par Canonge, « Ritournelle » alterne passages dansants et traits mélodiques simples. Sur des accords rythmiques puissants, « Hurricane » se développe furieusement. Composé il y a deux semaines, le dénommé (par intérim) « Balance » ressemble à une ballade impressionniste. Une autre composition inédite – pour le prochain disque ? – revient à une ambiance dansante énergisante. Abraham conclut son set avec « M.A. Style » et ses accords trapus.

Dans une veine entraînante, Abraham s’approprie la tradition musicale créole en y mettant sa touche mélodique personnelle.


Bernard Lubat

Des conservatoires à Uzeste, des bals aux salles de concerts, de la variété à la musique contemporaine, de la poésie au cinéma, des percussions à l’accordéon… le voyage de Lubat est tout sauf une sinécure !

Bernard Lubat - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

« Autumn Leaves » est une véritable partie de rugby : placages brutaux d’accords, mêlée violente de clusters, courses-poursuites haletantes d’arpèges, séquences bondissantes de croches, percussions explosives de notes… jusqu’à aplatir le thème dans l’en-but, tout en douceur ! Après un coup félon sur le piano, le deuxième thème commence par un mouvement mélodieux sur une pédale, bifurque vers la musique contemporaine, avant de revenir à une walking rapide et des phrases galopantes, parsemées d’accents bluesy. Lubat enchaîne d’ailleurs sur un blues, passe à du slam – « Question… Ecoute… Je sais plus où ça commence… La musique… » – puis s’en va…

Toujours imposante, la musique de Lubat ne peut laisser indifférente…


Grégory Privat

Privat se partage d’abord entre ses études d’ingénieur et le piano, mais c’est finalement la musique qui l’emporte ! Après avoir joué avec le groupe TrioKa et rencontré des musiciens tels que Sonny Troupé, Guillaume Perret, Jaccques Schwarz-Bart… les albums se succèdent : Ki Koté (2011), puis Tales of Cyparis (2013), Luminescence (2015), Family Tree (2016) et Soley (2019).

Grégory Privat - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

En janvier 2022, Privat sort Yonn, en solo, et il joue cinq des onze morceaux du disque. Mélodie aux contours sentimentaux, « Respire » se déroule par vagues de boucles sur un ostinato et des envolées virevoltantes. « L’horloge créole » diffuse une nostalgie quasiment

romantique. La berceuse « Pas pléré » se balance doucement au gré d’un phrasé précis et tout en nuances. Entraînant, « Song For Jojo » est davantage marqué par la musique créole. Privat fait monter la tension avec une main droite démonstrative et une main gauche minimaliste et vigoureuse. Le thème-riff du « Chapelier » est astucieusement imbriqué dans le développement du morceau et, pour finir, le pianiste le fait chanter par le public, puis s’amuse : il accompagne rythmiquement le chœur, esquisse des pas de danse, grogne de plaisir, court jouer sur le deuxième Steinway…

Des mélodies raffinées et des développements exubérants, servis par un touché net et ferme : Privat propose une musique alléchante !


Laurent de Wilde et Alain Jean-Marie

Pour conclure le Jour et la Nuit du Piano, Wilde et Jean-Marie dialoguent sur deux Steinway placés tête-bêche. Quand une légende du piano, qui joue depuis plus de soixante ans dans tous les styles et toutes les configurations, rencontre un musicien, philosophe, écrivain, animateur radio et fou de sons, le résultat ne peut qu’être détonnant !

Alain Jean-Marie et Laurent de Wilde - Pianomania - 20 novembre 2022 © PLM

Pour se chauffer, le duo commence par le standard « On a Green Dolphin Street », interprété dans une veine be-bop, avec un piano mélodique et l’autre rythmique. Même approche dans « Blues on The Corner », thème de McCoy Tyner : pendant qu’un piano maintient la carrure, avec un passage en walking, l’autre développe ses idées, toujours dans un esprit bop. Wilde dédie le « Pannonica », de Thelonious Monk, à sa fille, présente dans la salle et elle-même
prénommée Pannonica… La mise en place s’affermit et les interactions se font plus subtiles, avec des accords ou motifs pour souligner les phrases du compères. La « Fleurette africaine » de Duke Ellington donne l’occasion à Wilde de jouer du balafon ! Enfin, plutôt de sonner comme ce vénérable ancêtre du jazz, comme le décrit, grosso modo, André Schaeffner... grâce à de la Patafix ! Jean-Marie badine avec le thème, sans oublier quelques notes bleues, supporté par un riff entraînant de Wilde. Sur le standard « Autumn in New-York », les deux pianos distillent un swing contagieux, toujours dans une lignée plutôt bop. « I Miss You Dad », signé Wilde, se développe paisiblement à partir d’une mélodie tranquille et les deux pianos se soutiennent mutuellement avec à-propos. Retour à Monk : après l’exposition touffue d’« Epistrophy », le morceau swingue avec force, porté par une walking bop ou une pompe stride. Le rappel laisse place à de belles variations, denses, touffues et teintées de blues.

Quand bien même nous risquons une « Intoxication pianomentaire », comme nous prévient Wilde, impossible de bouder son plaisir !


Rien à rajouter : le Jour et la Nuit du piano est une splendide initiative... Salutaire !

26 novembre 2022

La bibliothèque Andrée Chedid monte le son…

Du 3 novembre au 3 décembre les bibliothèques de Paris organisent le festival Monte le son, qui, en 2022, est consacré au jazz. La programmation est riche et variée : des conférences (Joëlle Léandre sur la place des femmes dans le jazz, Franck Bergerot sur Mary Lou Williams, Toshiko Akiyoshi et Carla Bley, Lionel Eskenazi sur Charles Mingus…), des ateliers animés par David Patrois, des expositions photos (Fabrice Journo) et, bien sûr, des concerts avec, entre autres, Madeleine et Salomon, Claudia Solal et Benjamin Moussay, le trio ETE (Andy Emler, Claude Tchamitchian, Eric Echampard)…

Le 19 novembre, la bibliothèque Andrée Chedid accueille le Sébastien Paindestre Trio. Depuis près de quinze an, Paindestre joue avec ses deux compères, Jean-Claude Oleksiak à la contrebasse et Antoine Paganotti à la batterie, un répertoire qui va des standards à des tubes pop, en passant par des compositions originales. Le trio a enregistré quatre disques : Ecoutez-moi (2005), Parcours (2008), Live @ Duc des Lombards (2010) et Paris (2016).

Sébastien Paindestre (c) PLM

La petite salle d'animation de la bibliothèque affiche complet. Le piano d’étude Yamaha, le clavier Nord, la contrebasse et la batterie Remo n’attendent plus que les musiciens… Paindestre présente le concert comme un voyage musical des Etats-Unis à l’Europe en passant par le Brésil, entre standards, reprises de chansons pop et compositions originales.

Jean-Claude Oleksiak (c) PLM

Le trio commence par « Bud Powell », signé Chick Corea, un morceau construit dans l’esprit be-bop : thème – chorus – thème, walking, chabada et vélocité contrôlée ! Toujours aux USA, George Cables est un pianiste sous-estimé, malgré ses enregistrements pour SteepleChase, ses duos avec Art Pepper et autres disques avec Bobby Hutcherson, Archie Shepp, Joe Henderson… Il est l’auteur de plusieurs morceaux devenus classiques, à l’instar de « Naima’s Love Song ». Après une entame abrupte, Paindestre développe la jolie mélodie avec élégance, sur une rythmique tendue, dans une ambiance néo-bop. Après un vol au-dessus de l’Atlantique, voilà le trio en Angleterre, chez les Beatles, avec « Mother Nature’s Son » de Paul McCartney. La version qu’en donnent les trois musiciens repose sur une carrure de basse solide, une batterie syncopée et des claviers groovy. « Crystal Corea », composition de Paindestre dédiée au pianiste, décédé en février 2021, revient dans une dynamique be-bop, fluide et énergique. Radiohead – groupe fétiche de Paindestre, célébré notamment avec son Amnesiac Quartet – fournit « Everything in Its Right Place », traité en douceur sur une rythmique entraînante, et qui débouche sur un riff funky inspiré d’« In a Silent Way ». Paindestre et Oleksiak exposent à l’unisson « Luiza ». La belle mélodie nostalgique d’Antonio Carlos Jobim est mise en relief par un chorus particulièrement musical de la contrebasse, une batterie toute en finesse et un piano aux lignes staccato, qui clôture le thème sur une citation du « clavier bien tempéré ». « En rouge » est le morceau titre du disque éponyme d’Atlantico (2015), le quartet de Paindestre avec Dave Schroeder au saxophone, Martin Wind à la contrebasse et Billy Drummond à la batterie. Un thème-riff, une contrebasse puissante et une batterie foisonnante : le morceau est dense, avec une connivence évidente entre les trois musiciens et un solo de batterie imposant. Hommage aux attentats du 13 novembre 2015, « Gaza – Paris – Jérusalem » change d’ambiance en cours de route : d’abord emphatique et touchant, ensuite oriental et festif, puis chaotique et trapu, avant un retour à la mélancolie… La « Scottish Folk Song » de Walt Weiskopf s’apparente à une ritournelle, soutenue par une rythmique solide. « Pyramid Song », encore de Radiohead, conclut le concert sur une touche mélodieuse, portée par les traits vigoureux de la contrebasse et de la batterie.

Antoine Paganotti (c) PLM

Belle initiative de la part des Bibliothèques de Paris que ce festival, qui permet d’écouter d’aussi beaux concerts que celui du Sébastien Paindestre Trio !

16 novembre 2022

Exude - Francesca Han & Ralph Alessi

Le 6 octobre 2022
Francesca Han et Ralph Alessi sortent Exude, enregistré à La Buissonne pour le label Hanji. En 2011, la pianiste avait déjà enregistré Illusion avec le trompettiste, mais en quartet, avec Drew Gress ou Corcoran Holt à la contrebasse, et Justin Brown à la batterie.
 
Le duo propose six compositions de Han, trois d’Alessi, un chant traditionnel coréen, « Arirang » et le « Pannonica » de Thelonious Monk. La couverture bleue épurée de l’album est une œuvre du peintre argentin Lucio Fontana, père du mouvement spatialiste.
 
Une mélodie douce jouée à la trompette bouchée sur les lignes délicates du piano se mue en phrases légato aux nuances romantiques (« Apollo – Tokyo »). Les lignes sobres et veloutés de la trompette répondent aux phrases raffinées du piano (« Sage Advice »). Les traits bluesy de la sourdine wah-wah croisent les arabesques du piano dans un chant émouvant (« Arirang »). Une sonate au balancement subtil est à peine perturbée par quelques envolées de la trompette (« Camargue »). Des contre-chants sophistiqués et tranquilles accentuent l’intimité du tête-à-tête (« Humdrum »). Des boucles gracieuses et des dialogues mélodieux rivalisent d’élégance (« They Agree »). Une causerie aux accents contemporains débouche sur un unison mélancolique (« Throwing Like A Girl »). Un air nostalgique de la trompette wah-wah et un ostinato du piano plantent un décor cinégénique (« Diagonal Lady »). A capella, le piano développe un thème impressionniste dans l’esprit du début vingtième (« Présent »). Les volutes de la trompette et les motifs profonds du piano rendent un hommage poignant à Masabumi Kikuchi (« Chrysanthemum (for Kikuchi) »). « Pannonica » se pare d’échanges spirituels et de contrepoints distingués…

Ecoute, interaction et harmonie caractérisent la musique de Han et Alessi... Exude transpire la quiétude et la sagesse !

Le disque
 
Exude
Francesca Han & Ralph Alessi
Francesca Han (p) et Ralph Alessi (tp)
Hanji – HJCD001
Sortie le 6 octobre 2022
 
Liste des morceaux
 
01. « Apollo – Tokyo », Han (04:07).
02. « Sage Advice », Alessi (03:49).
03. « Arirang », Traditionnel (06:12).
04. « Camargue », Han (03:48).
05. « Humdrum », Alessi (04:51).
06. « They Agree », Han (03:42).
07. « Throwing Like A Girl », Alessi (03:58).
08. « Diagonal Lady », Han (04:17).
09. « Présent », Han (02:51).
10. « Chrysanthemum (for Kikuchi) », Han (05:22).
11. « Pannonica », Monk (04:16).

13 novembre 2022

Miniatures du dedans – Hirsute

En dehors des différents projets du collectif Pince-oreilles et autres,
Anne Quillier se partage entre Suricate, en solo, Watchdog, un duo en compagnie du clarinettiste Pierre Horckmans, Blast, un trio avec Horckmans et Guillaume Bertrand à la batterie, et son quintet Hirsute, dans lequel le contrebassiste Michel Molines et le saxophoniste baryton Damien Sabatier se joignent aux musiciens de Blast.

Miniatures du dedans, premier opus d’Hirsute, sort le 13 mai 2022 sur le label de Pince-oreilles. Les onze morceaux sont signés Quillier. La pochette, un peu dans l’esprit onirique d’un Douanier Rousseau légèrement psychédélique, est une création de l’artiste Lola Roubert.

Unissons mélodieux (« Miniatures du dedans »), broderies dans une veine classique (« Irruption volcanique »), mélodies-riffs aux allures de comptines (« L’homme et l’arbre »), lignes mélancoliques (« Longue route »), minimalistes (« Mouche borgne »), contemporaines (« Des souris dans le ventre »), proche des airs du vingtième (« Serrures »), quasi-klezmer (« Objets muets ») ou rock prog (« Pyramide de plasma ») : Quillier élabore des thèmes sophistiqués (« Le serviteur ivre ») qui swinguent constamment (« Un mot venu du dehors »). Les développements du quintet, qui évoquent la musique de chambre (« Des souris dans le ventre ») avec des contre-chants délicats (« Serrures » ), des contrepoints relevés (« Longue route ») et une construction en plusieurs mouvements (« L’homme et l’arbre »), s’appuient sur des pédales (« Un mot venu du dehors »), walking (« Serrures »), poly-rythmes chaloupés (« Longue route »), motifs en chœur (« Pyramide de plasma »), couleurs moyen-orientales (« Le serviteur ivre ») ou sud-américaines (« Miniatures du dedans »), frappes serrées et puissantes (« Pyramide de plasma »), carrures robustes (« Miniatures du dedans »)… Les croisements de voix sont touffus (« Mouche borgne »), voire débridés (« Pyramide de plasma »), avec, parfois, un côté fanfare circassienne (« Longue route »). Le piano gère la tension (« Miniatures du dedans ») à coup de phrases legatos (« Serrures »), d’ostinatos (« Irruption volcanique »), et autres soutiens harmoniques entraînants (« Miniatures du dedans »). Quant à la rythmique, elle maintient une pression constante (« Irruption volcanique ») et volontiers dansante (« Le serviteur ivre »). Cet alliage d’architecture raffinée, d’ambiance de danse et de variété de timbres donne un caractère tout à fait personnel à la musique d’Hirsute.

Captivantes, recherchées et énergiques, les Miniatures du dedans sont une superbe réussite !

Le disque

Miniatures du dedans
Hirsute
Pierre Horckmans (cl), Damien Sabatier (bs), Anne Quillier (p), Michel Molines (b) et Guillaume Bertrand (d).
Label Pince-oreille
Sortie le 13 mai 2022

Liste des morceaux

01. « Un mot venu du dehors » (05:29).
02. « Le serviteur ivre » (06:27).
03. « Irruption volcanique » (04:45).
04. « L'homme et l'arbre » (03:42).
05. « Mouche borgne » (04:33).
06. « Des souris dans le ventre » (05:10).
07. « Serrures » (04:39).
08. « Longue route » (05:14).
09. « Miniatures du dedans » (05:15).
10. « Objets muets » (03:23).
11. « Pyramide de plasma » (02:59).

Tous les morceaux sont signés Quillier.

08 novembre 2022

Le désert rouge embrase L’Ermitage…

Le 20 octobre 2022, Eve Risser et son Red Desert Orchestra fêtent à l’Ermitage la sortie d’Eurythmia chez Clean Feed Records. Le studio affiche archi-complet ! Au programme : Julia Robert, sa viole d’amour et ses chants Mapuches en première partie, Eurythmia en deuxième partie, et, en conclusion-surprise, Wassa Kouyaté du Kaladjula Band.

Eve Risser (c) PLM

Chanteuse, altiste et violiste, membre du trio Saltarello, du quartet Impact, du duo Exit, de l’orchestre ONCEIM... Julia Robert a également composé le solo Alètheia (« l’être vrai » en mapudungun), inspiré de chansons de la communauté Mapuche. « La canción de la fuerza » repose sur des vocalises puissantes, souvent écorchées, soutenues par les brefs traits mélodiques et bruitages joués à la viole d’amour. Lhymne à la terre, chanté en espagnol et porté par un ostinato, revient en territoire mélodique. Quant au dernier morceau, très rythmique, il s’apparente à une danse rituelle. L’univers musical d’Alètheia trouve ses origines dans une World Music nuancée de Free et de musique contemporaine.

Red Desert Orchestra & Guests (c) PLM

Créé le 22 février 2019 dans le cadre de Sons d’hiver, Eurythmia met en musique le Red Desert Orchestra et un trio rythmique burkinabé. Les douze musiciens débordent de la scène de l’Ermitage ! Aux côtés d’Eve Risser, Sakina Abdou au saxophone ténor, Antonin-Tri Hoang au saxophone alto, clarinettes et clavier, Grégoire Tirtiaux au saxophone baryton, Nils Ostendorf à la trompette et clavier, Matthias Müller au trombone, Tatiana Paris à la guitare, Fanny Lasfargues à la guitare basse, Mélissa Hié et Ophélia Hié au balafon, Oumarou Bambara au djembé et n’goni, et Emmanuel Scarpa à la batterie. L’orchestre reprend cinq pièces tirées du disque. Avec son décor de soupirs, grondements, bourdonnements, frottements… digne d’un désert à la tombée de la nuit, « Harmattan », porte bien son titre ! Et le chorus nerveux du saxophone baryton a capela, qui égrène un chapelet de boucles en souffle continu, doublé d’effets vocaux, tournoie comme le vent du désert… Au Mali, « Le petit soir » est ce moment « entre chou et loup », lapsus de Risser qui provoque l’hilarité du public. Pour figurer cet instant crépusculaire, Tirtiaux déroule majestueusement une mélopée sur un tapis sonore grandiose. Très en verve, Risser disserte avec beaucoup d’humour sur l’épisode animalier du concert : « Gämse » – le chamois en allemand – lui rappelle les chameaux et les dromadaires… Piano préparé, batterie, balafons et djembé s’en donnent à cœur joie, superposent leurs ostinatos et rythmes dansants, pendant que Müller dialogue avec le reste du combo. Après les bovidés, les équidés : « So » signifie cheval en bambara. Trois djembés massifs, une batterie dense et une basse sourde imposent une ambiance touffue et d’autant plus entraînante que le chœur des soufflants n’est pas sans rappeler une descarga. Changement de climat avec « Désert rouge » qui commence par un lent mouvement solennel, écrin magistral pour les phrases sinueuses d’Hoang. Mais le naturel revient au galop : le Red Desert Orchestra repart dans un feu d’artifice rythmique. Tirtiaux abandonne même son baryton pour des karkabats et l’orchestre se lance dans un enchevêtrement de boucles évolutives, dans l’esprit de la musique minimaliste, juste troublé par les lignes aériennes de la trompette bouchée d’Ostendorf. Après avoir dédié le concert à Céline Grangey, ingénieure du son du big band, remercié les collaborateurs du projet et présenté les musiciens, Risser lance « Soyayya ». L’« amour », en haoussa, est un véritable brouet de bruitages, digne de la musique concrète ! Sur les riffs des balafons, de la batterie et de la basse, les solistes brodent leurs thèmes, à l’instar de Risser et son piano préparé, de Paris et ses effets électrisants, de Bambara et son djembé démonstratif ou d’Abdou et ses envolées free mystiques.

Wassa Kouyaté (c) PLM
Pour terminer le concert, Wassa Kouyaté monte sur scène avec sa magnifique kora. Membre du Kaladjula Band, un orchestre de sept musiciennes maliennes avec qui le Red Desert Orchestra a monté le projet Kogoba Basigui. Kouyaté chante d’abord « Futa » à la
mémoire de Bénin Coulibaly, consœur décédée en 2021. Après une introduction mélodique élégante à la kora, Kouyaté installe un riff hypnotique, sur lequel elle chante des airs intenses et mélodieux. Accompagnée de la basse de Lasfargues et du djembé de Bambara, elle enchaîne sur un hommage au Mali, puis, avec tout l’orchestre, un morceau groovy, aux saveurs afro-beat, qui conclut la soirée sur une touche dansante !

Avec Eurythmia, mariage heureux d’un jazz contemporain audacieux et de rythmes burkinabés. le Red Desert Orchestra a incontestablement trouvé son « beau mouvement »...



22 octobre 2022

La Dynamo aux anges…

Au beau milieu du quartier des Quatre-Chemins, à Pantin, en 2006 le Festival Banlieues Bleues crée la Dynamo. Ce lieu culturel, constitué d’une salle de concert et de trois studios de répétition, accueille des artistes en résidence et propose une programmation musicale éclectique tout au long de l’année. Le 11 octobre 2022, Sylvain Rifflet y présente son dernier projet en date : Aux anges.

Depuis Alphabet, publié en 2012, Rifflet poursuit son aventure avec Philippe Gordiani à la guitare et Benjamin Flament aux percussions. Jocelyn Mienniel accompagne encore le trio lors du deuxième opus, Mechanics, paru en 2015, mais pour Troubadours, édité en 2019, Rifflet change de couleurs : la trompette de Verneri Pohjola et l’harmonium de Sandrine Marchetti se substituent à la flûte et à la batterie. Dans Aux anges, son « disque le plus personnel », le saxophoniste retrouve Pohjola, Gordiani et Flament. L’album sort en février 2022 sur le label Magriff, qu’il a créé en compagnie de la danseuse et actrice Anne Marion-Gallois.

Verneri Pohjola, Philippe Gordiani, Benjamin Flament & Sylvain Rifflet - 11 octobre 2022 (c) PLM

Le public a boudé la ligue de champions, l’ancienne fabrique de sacs en toile de jute affiche quasiment complet et c’est tant mieux ! Au programme de la soirée, onze morceaux signés Rifflet : huit des dix d’Aux anges – « The Vicking’s Waltz », « Abbey », « Mésanges », « Déjà vu ? », «  Duo 2 », «  Ryuichi, Fennesz, Alva et les autres », « Ackward Commute » et « Baldwin » –, deux reprises de Troubadours – « Le murmure » et « Alberico (da Romano) » – et « To Z », tiré d’Alphabet. A chaque projet, son costume de scène : le sarong succède au manteau scorpion de Mechanics et au pardessus de ménestrel de Troubadours...

Aux anges -  11 octobre 2022 (c) PLM 

L’hommage à Moondog, « The Vicking Waltz », commence par une comptine qui sort d’une petite boîte à musique à rouleau actionnée par Rifflet. La ritournelle, l’ostinato du métallophone de Flament et les motifs minimalistes de la guitare de Gordiani accompagnent les longues phrases feutrées de la trompette de Pohjola, avant que le quartet ne se retrouve pour un mouvement majestueux. Tout au long du concert, Rifflet, Pohjola et Gordiani utilisent moult pédales pour modifier leur sonorité (la trompette sonne presque comme une flûte dans « Baldwin »), jouer des effets (la guitare grésille, fuse et vrombit dans «  Ryuichi, Fennesz, Alva et les autres ») ou faire du re-recording (le ténor converse avec lui-même dans « To Z »). Porté par une rythmique puissante, des accords épais et un élégant dialogue aérien, « Abbey » se pare d’une teinte rock progressif. Ce morceau dédié à Abbey Lincoln est également l’occasion d’un clin d’œil au disque You Gotta Pay The Band
Sylvain Rifflet - 11 octobre 2022 (c) PLM
, sorti en 1991, avec, en invité, Stan Getz – autre référence de Rifflet. Même esprit pour le démarrage de « To Z », renforcé par le solo aux couleurs punk de Gordiani. Cet air, inspiré par le film éponyme de Costa-Gavras, voit ensuite Rifflet aux prises avec lui-même a capella, avant que le groupe ne s’envole pour un voyage free… Si « Le murmure » commence comme un gamelan, suivi d’une belle mélodie sinueuse, il ne tarde pas à s’amplifier avec des percussions intenses, une guitare agressive, des soufflants en contre-chants tendus et une accélération finale imposante. L’ostinato de la guitare, les ponctuations du métallophone et les lignes legato du saxophone donnent à « Mésanges » un caractère subtil et léger, comme une étude et ses variations. Le thème-riff rapide de « Déjà vu ? » exposé à l’unisson par la trompette et le saxophone, a des allures hard-bop, mais la rythmique binaire, touffue et sourde tient davantage du rock. Le morceau est mené tambour battant ! Dans « Duo 2 », le shruti-box – instrument indien à anches libres et à soufflet dont le son rappelle l’harmonium – installe un bourdon, la guitare plaque ses accords, la clarinette pose un ostinato, les percussions enlacent des boucles et la trompette brode dans le lointain, bientôt rejointe par le saxophone ténor, qui enchaîne les ondulations véloces en souffle continu… Une ambiance de musique de chambre quasi-médiévale. «  Ryuichi, Fennesz, Alva et les autres » renvoie évidemment à Ryûichi Sakamoto, Christian Fennesz, Alva Noto et autres compositeurs de musique électronique. D’où cette atmosphère de jeu vidéo, soulignée par les bruitages de Gordiani, mais qui débouche sur un mouvement ample et solennel, juste troublé par les phrases décalées de Pohjola. Lors d’un séjour à New York, Rifflet voulait se rendre en métro de Brooklyn au Queens et Jon Irabagon lui fit remarquer que le trajet était un tantinet compliqué ! Avec ses trucages sonores, ses échanges heurtés, ses croisements de voix, sa rythmique mate et sourde... « Ackward Commute » reflète ces pérégrinations souterraines ! Rifflet évoque également le célèbre écrivain américain James Baldwin avec un morceau éponyme foisonnant, dans lequel le bourdon sert de décor, la guitare joue un riff incantatoire, les percussions écument les poly-rythmes, la trompette et le saxophone ténor alternent unissons, contrepoints et envolées rapides ! Le concert se conclut sur « Alberico (da Romano) », aventurier et ménestrel italien du douzième siècle… et beau générique de fin, mélancolique et profond.


Aux anges confirme que Rifflet a réussi à créer un univers musical tout à fait personnel, bâti autour de mélodies séduisantes, de développements entre tradition et free saupoudrés de zestes de world, d’une rythmique aux penchants rocks et d’articulations héritées de la musique de chambre. De quoi être heureux…


09 octobre 2022

Le 24 septembre, Pharoah Sanders s'en est allé...

Pharoah Sanders (c) PLM

Photo prise le 17 février 2012 à la Maison des Arts de Créteil, pendant le festival Sons d'hiver, lors d'un concert en compagnie du São Paulo – Chicago Underground, avec Rob Mazurek au cornet, Matthew Lux à la basse,  Chad Taylor à la batterie, Mauricio Takara aux percussions et Guilherme Granado aux claviers.