19 juillet 2015

Le bloc des notes : Antonio Sanchez, Nils Okland, Anoushka Shankar, Seu Jorge

 The Meridian Suite
Antonio Sanchez & Migration
CamJazz – CAMJ 7890-2
Sortie le 10 juillet 2015

Entre le Pat Metheny Unit Group (Kin), le trio d’Enrico Pieranunzi (Stories) et ses propres projets (Three Times Three), AntonioSanchez est sur tous les fronts ! Toujours chez CamJazz, le batteur publie The Meridian Suite en compagnie de son quartet Migration – Seamus Blake au saxophone ténor, John Escreet aux claviers et Matt Brewer à la basse – auquel s’ajoutent deux invités : la chanteuse Thana Alexa et le guitariste Adam Rogers.  

Sanchez a composé les cinq mouvements de The Meridian Suite sans se préoccuper des contraintes de temps, ni de styles, mais de manière à « refléter tout ce que je suis aujourd’hui, en tant que compositeur, artiste et être humain ». Les moreaux durent de quatre (« Magnetic Currents ») à vingt minutes (« Pathways Of The Mind »), se succèdent parfois sans transition (à partir de « Channels Of Energy »), enchaînent les décors (les interludes de « Grids And Patterns ») et mettent en musique des ambiances qui traduisent les différents langages qu’affectionne Sanchez : « Grids And Patterns » part d’un motif latin jazz, « Imaginary Lines » explore la chanson, « Channels Of Energy » s’aventure dans l’électro, quant à « Magnetic Currents » et « Patways Of The Mind », ils relèvent de l’avant-garde, un peu dans un esprit « shorterien ». Même si la batterie est puissante et touffue de bout en bout, The Meridian Suite s’attache avant tout au collectif, avec des unissons efficaces entre le saxophone ténor et la voix, des lignes de basse qui grondent, des montées en tension vigoureuses, des chorus nerveux, des échanges denses…

The Meridian Suite propose une musique à la fois exubérante et personnelle, le miroir d’une œuvre en pleine maturation.


Kjølvatn
Nils Økland Band
ECM – 377 0508
Sortie le 10 juillet 2015

Violiste, violoniste et spécialiste du violon Hardanger (violon norvégien avec des cordes doublées pour la résonnance), Nils Økland navigue entre la musique contemporaine, le folk et le jazz. Il rejoint ECM en 2009 pour enregistrer en solo Monograph. Suivront Hommage à Ole Bull (2011), en duo avec le pianiste Sigbjørn Apeland, dans une veine romantique, puis Lumen Drones (2015), un trio fusion, avec le guitariste Per Steinar Lie et le batteur Ørjan Haaland.

Pour Kjølvatn, Økland joue avec son quintet : Apeland à l’harmonium, Rolf-Erik Nylstrøm au saxophone, Mats Eilertsen à la contrebasse et Håkon Mørch Stene aux percussions. Toutes les compositions sont signées Økland. Le disque a été enregistré dans l’Hoff Church d’Østre Toten : l’église donne de l’ampleur et de la majesté à a prise de son.

Økland place Kjølvatn sous le signe de la méditation de groupe : mélopées langoureuses (« Mali »), mélodies étirées (« Undergrunn »), atmosphères éthérées (« Fivreld »), mouvements aériens (« Kjølvatn »), développements sombres (« Skugge ») et solennels (« Amstel »), déroulés majestueux (« Puis »)… Les tourneries aux accents celtes (« Drev »), médiévaux («  Drev ») ou extrême-orientaux (« Fivreld ») du violon et de la viole s’appuient sur une rythmique sourde, entretenue par les peaux qui grondent (« Start ») et la contrebasse qui vrombit (« Undergrunn »), mais aussi par le bourdon de l’harmonium (« Blå Harding ») et les effets mystérieux du saxophone (« Kjølvatn »).

Introspective, mystique et romantique, la musique d’Økland est une affaire sérieuse et Kjølvatn reflète à merveille la volonté de Manfred Eicher de vouloir ouvrir les frontières entre les musiques improvisées, la musique contemporaine et les musiques folkloriques.
  

Home
Anoushka Shankar
Deutsche Grammophon – 4794785
Sortie le 10 juillet 2015

Anoushka Shankar doit bien entendu une grande partie de sa maitrise des ragas à son père, Ravi Shankar, mais, depuis 1998 et son premier disque, Anoushka, la joueuse de sitar a su développer son propre univers qui mêle ragas et différents styles de musiques occidentales : fusion dans Rise (2005), electro dans Breathing Under Water (2007), flamenco dans Traveller (2011)… Avec Home, Shankar revient à la musique classique hindoustanie.

Home s’articule autour de deux ragas, puisés dans le répertoire de son père : « Guru », basé sur Raga Jogeshwari  (Deutsche Gramophon – 1980) et « Celebration », construit sur « Raga Manj Khamaj » (In Concert 1972 – Apple Records).

« Guru » reprend la structure classique d’un raga : exposition du cadre mélodique sur un rythme lent (« Alaa »), montée en tension (« Jor ») jusqu’au point culminant (« Jhala »), puis développement avec les percussionnistes (« Gat in Rupaktal »). « Celebration » commence par une exposition courte (« Aochar ») et part directement dans des variations aux rythmes entraînants (« Dadra », « Teental »).

Sur un bourdon aigu, les glissandos, modulations, pédales, contrepoints et autres riffs se succèdent dans une ambiance indienne typique qui évoque, ça-et-là, la musique médiévale occidentale.

Dans une discothèque, Home trouve sans doute davantage sa place au rayon musiques du monde ou musique classique, qu’au rayon jazz, mais qu’importe : gardons les oreilles curieuses !


Músicas para Churrasco – Volume 2
Seu Jorge
Emarcy – 470
Sortie le 10 juillet 2015

Acteur, musicien, chanteur, compositeur de musiques pour la télévision et le cinéma… Seu Jorge compte une dizaine de disques sous son nom. Músicas para Churrasco – Volume 2 annonce la couleur dès son titre : Jorge propose une bande-son pour le barbecue hebdomadaire…

Les dix moreaux relèvent tous plus ou moins d’une samba-pop qui habille le rythme emblématique du Brésil de sonorités soul des années soixante-dix (« Faixa De Contorno »), funky vintage (« Papo Reto »), afro-beat en filigrane (« Felicidade »), slow désuet (« Babydoll »), disco des années quatre-vingt (« Everybody Let’s Go »)… soutenues par les chœurs des cuivres (« Na Verdade Não Tá »), une trompette bouchée à la Miles Davis (« Tá Em Tempo »), un vocodeur (« Ela É Bipolar »)…

Músicas para Churrasco – Volume 2 fera la joie des danseurs et autres inconditionnels de samba.



18 juillet 2015

Du nouveau chez Loustalot

Depuis Primavera (2006 – Elabeth), Yoann Loustalot sort quasiment un disque par an, en quintet, en quartet ou en trio, chez BruitChic ou Fresh Sound New Talent. Lucky Dog et Pièces en forme de flocons sont les deux derniers opus du trompettiste, publiés respectivement en 2014 et 2015. Enregistrés en public, le premier au Petit Faucheux à Tour et le second au Studio Barge à Vannes, les deux albums ont été matricés par Nicolas Baillard, ingénieur du son des Studios La Buissonne.


Lucky Dog


Lucky Dog est un quartet créé par Loustalot et le saxophoniste ténor Frédéric Borey en compagnie du contrebassiste Yoni Zelnik et du batteur Frédéric Pasqua. L’album éponyme propose dix morceaux dont six sont signés Loustalot et quatre Borey.

La configuration de Lucky Dog et la musique du quartet évoquent inévitablement le regretté Ornette Coleman : même foisonnement rythmique (« Yonisation »), avec une ligne de basse qui bourdonne (« Jacky’s Method ») et une batterie qui fourmille (« Pass’ Crap »), tandis que la trompette et le saxophone ténor exposent ensemble des thèmes dissonants (« Interférences »), avant de croiser leurs voix dans un mélange de contrepoints élégants (« The Real All of Me » ), questions – réponses soutenues (« Jacky’s Method »), unissons discordants (« Pass’ Crap »), dialogues raffinés (« Etrange ligne »)… sans rechercher à enfermer leurs histoires dans un carcan (« Yonisation »). Cela dit, Loustalot et ses compagnons ne poussent pas leurs développements aussi loin dans le free, ni avec la même dureté que Coleman. Lucky Dog met sa pâte avec des interactions qui rappellent la musique de chambre (« Peaceful Time »), parfois dans un esprit Third Stream (« Sinless »), des passages bop avec une walking et un chabada savoureux (« Involved »), le morceau-titre qui oscille entre une danse indienne et une comptine… Le quartet joue clairement la carte du groupe, plutôt que du soliste, avec un contraste entre une rythmique touffue et des soufflants aériens (« Etrange ligne »).

Loustalot, Borey, Zelnik et Pasqua démontrent qu’il est possible d’avoir de la personnalité dans la continuité : varié, mais homogène, énergique, mais maitrisé, Lucky Dog est une synthèse intelligente d’influences multiples.

Le disque

Lucky Dog
Yoann Loustalot (tp, bugle), Frédéric Borey (ts), Yoni Zelnik (b) et Frédéric Pasqua (d).
Fresh Sound New Talent – FSNT 443
Sortie en 2014

Liste des morceaux

01. « The Real All of Me », Loustalot (4:37).
02. « Pass’ Crap », Loustalot (4:46).
03. « Lucky Dog », Loustalot (7:57).
04. « Peaceful Time », Borey (3:19).
05. « Jacky’s Method », Loustalot (4:29).
06. « Yonisation », Loustalot (4:49).
07. « Interférences », Borey (6:21).
08. « Sinless », Borey (7:11).
09. « Involved », Borey (6:25).
10. « Etrange Ligne », Loustalot (6:32).


Pièces en forme de flocons

Dans Pièces en forme de flocons, Loustalot revient à la formule d’Aérophone : le trio. Au bémol près qu’il s’agit d’un trio sans contrebasse, mais avec François Chesnel au piano et Antoine Paganotti à la batterie. Loustalot a composé la moitié des huit thèmes du disque, Chesnel en apporte trois et le trio reprend « Quelque chose » du trompettiste Pierre Millet, fondateur du quintet Renza Bô, dont Chesnel fait également partie.

Dans une veine free, il y a bien le trio de Jean-Luc Capozzo, Christine Wodraska et Gerry Hemingway, mais force est de reconnaître que le format trompette – piano – batterie ne court pas les rues. Raison suffisante pour écouter Loustalot et ses compères.

Pièces en forme de flocons porte bien son titre et l’illustration de la pochette (une libellule stylisée à partir d’une plume, de son ombre et de son reflet dans une flaque) : la musique est légère, douce et virevolte avec une élégance feutrée. L’absence de basse, associée aux échanges sophistiqués entre les musiciens, emmène la musique dans les territoires de la musique de chambre contemporaine (« Peace Peace »), avec une carrure rythmique ouverte. Paganotti fait bruisser ses fûts et cymbales (« Barrage »), fourmille subtilement (« Pièce en forme de flocon ») et joue toujours en douceur avec une sonorité très organique (« Petite liturgie »). Avec son approche minimaliste (« Barrage »), ses clusters (« Doloroso »), ses touches impressionnistes (« Pièce en forme de flocon »)…  le jeu de Chesnel est proche de la musique contemporaine (« Quelque chose »). Sonorité claire, souffle droit et phrasé limpide, dans un style presque « musique classique », Loustalot met sa trompette et ses sourdines, ou la sonorité ronde de son bugle (sur la moitié des morceaux), au service de cette musique raffinée : un chorus a capella brillant (« Barrage »), des lignes majestueuses (« Petite liturgie »), des variations discontinues (« Doloroso »), des dialogues ingénieux (« Pièce en forme de flocon »)…

Pas étonnant que les Pièces en forme de flocons plaisent à Aldo Romano, auteur des notes – flatteuses – de la pochette : la musique est réfléchie et sensuelle, introspective et tendue, moderne et authentique…  

Le disque

Pièces en forme de flocons
Yoann Loustalot (tp, bugle), François Chesnel (p) et Antoine Paganotti (d).
Bruit Chic – 006
Sortie en 2015

Liste des morceaux

01. « Chemin Céleste », Loustalot (7:01).
02. « Barrage », Chesnel (9:59).
03. « Pièce en forme de flocon », Loustalot (7:33).
04. « Towers », Chesnel (2:59).
05. « Quelque chose », Millet (7:03).
06. « Petite liturgie », Loustalot (5:06).
07. « Doloroso », Loustalot (4:26).
08. « Peace Peace », Chesnel (6:56).

09 juillet 2015

A la découverte de... Jean-Michel Pilc

Jean-Michel Pilc n’est plus à présenter et sa découverte est à l’image de WhatIs This Thing Called? : « Pilc ne perd pas son temps en verbiage inutile et ses [réponses], concis[es] et denses, vont droit au but ».

La musique

J’ai découvert la musique à sept ans, par mes oncles. J’ai choisi le piano naturellement et l’ai appris en autodidacte passionné. Tous les musiciens qui m’émeuvent, m’influencent…


Jean-Michel Pilc at the Piano © Steven Sussman

Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? Si vous demandez ce que c’est, vous ne le saurez jamais…

Pourquoi la passion du jazz ? Pour l’inconnu.

Où écouter du jazz ? Quand vous en avez envie.

Comment découvrir le jazz ? Tout écouter, des origines au présent.

Une anecdote autour du jazz ? Ma rencontre avec Martial Solal est un événement qui m’a marqué…

Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais un chat,
Si j’étais une fleur, je serais une marguerite,
Si j’étais un fruit, je serais une tomate,
Si j’étais une boisson, je serais du vin rouge,
Si j’étais un plat, je serais un steack,
Si j’étais une lettre, je serais Z,
Si j’étais un mot, je serais oui,
Si j’étais un chiffre, je serais Pi,
Si j’étais une couleur, je serais noir,
Si j’étais une note, je serais do bémol.

Les bonheurs et regrets musicaux

Ma plus belle réussite musicale est celle à venir ! Et je regrette de ne pas être batteur…



Sur l’île déserte…

Quels disques ? Aucun, car je ne peux pas choisir…

Quels livres ?  Tout Charles Baudelaire.

Quels films ? Tout Stanley Kubrick

Quelles peintures ? Rembrandt

Quels loisirs ? Courir.

Les projets

Continuer à découvrir…

Trois vœux…

1. Rester jeune jusqu’à la fin

2. Toujours progresser.

3. Que ma famille soit heureuse.

07 juillet 2015

Le bloc des notes : Ahmad Jamal, Manu Carré

Live In Marciac
Ahmad Jamal
Jazz Village – JV 570078.79
Sortie le 30 juin 2015

Le 5 août 2014, Ahmad Jamal joue pour la deuxième année consécutive sous le chapiteau de  Jazz In Marciac. Quand Idris Muhammad prend sa retraite, en 2011, Jamal laisse également partir son bassiste depuis près de trente ans, James Cammack, et dissout ainsi un trio légendaire, formé dans les années quatre-vingt-dix. Seul le percussionniste Manolo Badrena est toujours de la partie. Il a été rejoint par le contrebassiste Reginald Veal et le batteur Herlin Riley.

Depuis que Jamal a rejoint le label Jazz Village, en 2012, il a sorti deux disques – Blue Moon et Saturday Morning – et Live In Marciac est le deuxième double album (DVD et disque) enregistré en concert, après Live At The Olympia, publié en 2014.

Sur les dix compositions du DVD, six sont signées Jamal : il reprend « Silver », son hommage à Horace Silver qui figure sur Saturday Morning, et deux morceaux déjà présents dans Blue Moon et Live At The Olympia (« Morning Mist » et « Autumn Rain »). S’ajoutent « Dynamo » (One – 1979) et deux originaux « The Shout » et « Sunday Afternoon ». A part « Strollin’ » de Silver (Horace-Scope – 1960), les trois autres standards sont des classiques du répertoire de Jamal : « The Gypsy » de Billy Reid (1945), « All Of You » de Cole Porter (1954) et « Blue Moon » de Richard Rodgers et Lorenz Hart (1934). 

Le disque est la bande-son du DVD sans « Morning Mist ». Dans l’ensemble, les images du DVD vont à l’essentiel avec des angles variés, un montage sobre et une prise de son de bonne qualité, bien au service de la musique.

Une fois n’est pas coutume, Jamal n’a pas de couvre-chef… Ce qui ne l’empêche pas de jouer sa musique, immédiatement reconnaissable : toucher puissant (« Strollin‘ ») et phrasé entraînant (« Silver »), mélodies jouées avec délicatesse puis restructurées (« Dynamo »), lignes saccadées entrecoupées de séries d’accords plaqués (« Blue Moon »), le tout dans une continuité rythmique inébranlable (« Sunday Afternoon »). Pour maintenir cette cohérence de tous les instants, Jamal dirige le quartet comme un ensemble de chambre, par gestes, regards et voix (« The Shout »). Outre les couleurs latines (« Blue Moon ») et une touche dansante (« Morning Mist »), la régularité des percussions de Badrena contribuent à maintenir un cap rythmique cohérent (« Silver »). La batterie de Riley est un mélange de foisonnement (« Sunday Afternoon ») et d’homogénéité (le chabada de « The Shout »), de vigueur (« Autuumn Rain ») et de finesse (« All Of You »). Quant à Veal, il a un son énorme (« Sunday Afternoon »), fait chanter sa contrebasse (« Dynamo »), avec une assise rythmique imposante (à l’image de la walking dans « The Shout »), et une maitrise impressionnante de son instrument (« Blue Moon »).

Dans la lignée de Blue Moon et Saturday MorningLive in Marciac est un album « jamalien » pur jus avec des mélodies entraînantes passées au broyeur rythmique et parfumées de blues funk, be-bop, latino… Jamal se démarque toujours de la production musicale contemporaine, comme pour mieux marquer de son empreinte « la musique classique américaine »…


Go !
Manu Carré Electric 5
ACM – MCe501/1
Sortie le 29 juin 2015
  
Après Réconciliabulle et Afrojazzimuts, Manu Carré, le plus axonais des saxophonistes mentonnais sort un troisième album : Go ! Le MCe5, ou Manu Carré Electric 5, est constitué d’Aurélien Miguel à la guitare, Florian Verdier aux claviers, Nico Luchi à la basse et Max Miguel à la batterie.

Les neuf compositions sont de la plume de Carré. Quant à l’allusion à Go, disque emblématique de Dexter Gordon, sorti en 1962 chez Blue Note, elle s’arrête au titre car Carré et ses compagnons se situent davantage dans une lignée jazz rock qu’hard bop.

« Afrunk » plante le décor : riff funky exposé par le saxophone ténor, repris en chœur avec  le clavier, avant l’entrée en piste de la ligne sourde de la basse accompagnée des frappes binaires de la batterie. Carré construit ses morceaux un peu comme des chansons, avec une introduction, souvent un riff (« Scoubidou »), qui débouche sur le thème, lui-aussi plutôt basé sur une phrase courte et répétée (« Niou »), suivi de couplets qui brisent le rythme (« Afrunk »), avant de repartir sur le refrain (« Go »). Max Miguel s’inscrit typiquement dans la lignée des batteurs jazz-rock avec un drumming mat (« 2pressions »), puissant (« Spiralifère ») et touffu (« Go »). Luchi passe de motifs sourds (« Afrunk »), parsemés de schuffle (« Spiralifère »), à une ligne slappée (« 2pressions ») ou feutrée et fluide (« Scoubidou »). Les claviers de Verdier jouent un peu le rôle de décorateur : nappes de son en arrière-plan (« Afrunk »), imitation de cordes avec effets stéréo (« Go », « Soleil de septembre »), unisson avec le ténor pour énoncer les thèmes (« Afrunk »), jeu cristallin comme une comptine (« Clémence »),  pédale (« Mona ») et ostinato (« Clémence »), accords soutenus (« Scoubidou ») et chorus relevés au Rhodes (« Spiralifère »). Aurélien Miguel apporte les couleurs rock et funky que seule une guitare électrique peut rendre : chorus de guitar hero (« Scoubidou »), envolées wawa (« Go »), passages planants (« Niou ») ou saturés (« 2pressions »)… Quant à Barré, il prend soin de maintenir une dynamique de groupe : s’il expose la plupart des thèmes (« Afrunk »), il les joue souvent avec la guitare ou le clavier, prend des solos dansants (« Niou »), glisse des effets funky de shouter (« 2pressions »), propose des variations dissonantes (« Soleil de septembre ») ou groovy (« Scoubidou ») sans jamais accaparer la vedette.

Avec ses ambiances funky, son groove, ses rémanences vintage, Go ! est un disque rempli d’énergie et entraînant à souhait.
   

25 juin 2015

Le bloc des notes : Jean-Paul Daroux, Terence Blanchard, Robert Glasper, James Taylor

Déambulations
Jean-Paul Daroux Quartet
ACM Jazz label –JPDP001/2/1

Jean-Paul Daroux commence par le rock, avant de bifurquer vers le jazz au début des années deux mille avec Drop of swing et le Septet en l’air. En 2010 le pianiste enregistre Prelude For A New World, en quartet avec Louis Petrucciani et Karim Belkhodja à la contrebasse, et François Schiavone à la batterie. C’est toujours en quartet que Daroux sort Déambulations en juin 2015 chez ACM, avec Samy Thiébault au saxophone ténor et à la flûte, Benjamin Moine à la contrebasse et Gilles Le Rest à la batterie.

Les dix compositions de Déambulations sont signées Daroux. Dans une veine debussyste (« Sur les traces du promeneur solitaires »), avec des touches orientales («Vent d’est dans les vignes », « Déambulations nocturnes »), des couleurs latines (« Carnaval au père Lachaise ») des nuances cinématographiques (« La véritable histoire d’Ernesto Guevara »), une teinte hard-bop (« La transe de la chenille velue »)… la mélodie est un élément central de Déambulations. Côté rythmes, caraïbes (« What After Teh Sea »), valse (« Sur les traces du promeneur silencieux »), walking et chabada (« La transe de la chenille velue »), ballades (« The eternal question »), binaire (« Deep Diving »), afro-beat (« La transe de la chenille velue »)… s’invitent à la fête.

Moine s’adapte subtilement à ses compères : motifs souples parsemés de shuffle (« La véritable histoire d’Ernesto Guevara »), walking solides (« Sur les traces du promeneur silencieux »), minimalisme de circonstance (« Un doux parfum d’écume »), traits à l’archet pour accentuer le mystère (« Déambulations nocturnes »)… Avec ses interventions touffues (« Vent d’est dans les vignes »), son chabada et ses rim shot vigoureux (« La transe de la chenille velues »), ses mailloches emphatiques (« Déambulations nocturnes »), son jeu de cymbales foisonnant (« Sur les traces du promeneur silencieux »), ses percussions ingénieuses (le carillon tubulaire dans « Deep Diving »)… Le Rest a la batterie joyeuse. Clairs et précis, les traits sinueux (« Vent d’est dans les vignes ») et rubatos (« La véritable histoire d’Ernesto Guevara »), la sonorité veloutée (« Sur les traces du promeneur silencieux ») et l’assurance nonchalante (« La transe de la chenille velues ») de Thiébault rappellent Dexter Gordon ou, quand il interrompt ses phrases véloces par des boucles syncopées, Sonny Rollins (« Carnaval au père Lachaise »). La flûte apporte de la douceur (« Un doux parfum d’écume ») et renforce l’inflexion caribéenne (« What After The Sea »). Incontestablement lyrique (« Sur les traces du promeneur silencieux »), le pianiste mêle à son langage hérité du bop des accents latinos (« La véritable histoire d’Ernesto Guevara ») et moyen-orientaux (« Déambulations nocturnes »).Daroux oppose habilement les lignes mélodiques de la main droite et les riffs arpégés (« Deep Diving »), contrepoints élégants (« La transe de la chenille velues »), motifs d’accords (« Vent d’est dans les vignes »), ostinatos (« What After The Sea »)… de la main gauche.

Dans ses Déambulations, Daroux se promène au milieu de paysages raffinés que la Méditerranée et les Caraïbes viennent ensoleiller.


Breathless
Terence Blanchard
Blue Note

Depuis ses débuts discographiques, en 1984, Terence Blanchard a sorti pas loin d’une trentaine de disques pour divers labels, dont Columbia. En 2003, le trompettiste rejoint Blue Note pour l’album Bounce, qui sera suivi de Flow (2005), A Tale of God's Will (A Requiem for Katrina) (2007), Choices (2009) et Magnetic (2013).

Pour Breathless, Blanchard s’appuie sur l’E-Collective, un quartet électrique qu’il a monté avec le claviériste Fabian Almazan (le seul déjà présent sur Magnetic), le guitariste Charles Altura, le bassiste Donald Ramsey et le batteur Oscar Seaton. Blanchard invite également PJ Morton pour chanter trois morceaux et son fils, T. Oliver Blanchard Jr., alias JRei Oliver, pour des exercices de spoken word.

Blanchard a composé huit des treize morceaux, Almazan et Oliver en signent deux et la formation reprend également « Compared To What » de Gene McDaniels, popularisé par la version de Les McCann et Eddie Harris au Festival de Montreux en 1969, le tube country « I Ain’t Got Nothin’ But Time » d’Hank Wiliams et « Midnight » du groupe de rock britannique Coldplay.

Rythmique grondante (« Talk To Me »), funky (« Compared To What »), binaire efficace (« Soldiers »), riffs de basse sourds (« Confident Selflessness »), décors synthétiques (« Cosmic Warrior »), guitare wawa (« Soldiers »), effets électriques en tous genres avec échos (« Everglades », « Midnight ») et réverbération (« See Me As I Am ») à souhait, fins fondues (« Breathless »), chansons R&B (« Shutting Down », « I Ain’t Got Nothin’ But Time »), écrin classieux pour les mots d’Oliver (« Samadhi »)… En dehors de « Tom & Jerry », dans lequel la guitare et le piano se livrent une course-poursuite presque mainstream, Blanchard et E-Collective s’aventurent résolument sur le terrain de la variété jazzy.

Breathless s’inscrit dans la continuité du jazz rock, pas si loin de certaines expérimentations de Miles Davis, une fusion entre funk, R&B et jazz.
  

Covered
Robert Glasper
Blue Note

En 2003, Robert Glasper enregistre son premier disque en leader, Mood, pour Fresh Sound New Talent Mood, mais dès 2005 le pianiste rejoint Blue Note (Canvas). Suivront In My Element (2007), Double-Booked (2009) et deux disques à succès, Black Radio (2012 et 2013). Après cette escapade RnB, Glasper revient au trio acoustique. Pour Covered, le pianiste a fait appel à ses compagnons de Canvas et In My Element : Vicente Archer à la contrebasse et Damion Reid à la batterie.

Covered a été enregistré en public aux Capitol Studios. « In Case You Forgot » est l’unique composition originale de Covered. Six morceaux du répertoire sont empruntés à Radiohead (« Reckoner »), Joni Mitchell (« Barangrill »), aux musiciens de RnB et Soul Musiq Soulchild (« So Beautiful »), Jhené Aiko (« The Worst »), John Legend (« Good Morning ») et Bilal (« Levels ») et au rappeur Kendrick Lamar (« I’m Dying of Thirst »). Glasper reprend également un thème co-signé avec Macy Gray et Jean Grae (« I Don’t Even Care ») et « Get Over », avec Harry Belafonte. « Stella By Starlight » est le seul standard de Covered.

Comme il l’annonce en introduction, Glasper souhaite jouer des chansons qu’il aime. Des belles mélodies (« So Beautful »), qu’il embarque dans des développements soit plutôt free (« I Don’t Even Care ») ou déstructurés (« Stella By Starlight ») à la Keith Jarrett, soit lyriques (« The Worst »), avec une montée en tension progressive dans un esprit voisin de celui de Brad Mehldau (« Barangrill », « Good Morning »). Le jeu de Glasper est à la fois musical et rythmique, un peu à la Thelonious Monk (« In Case You Forget »), servi par un touché net et délicat (« Got Over ») et une mise en place à l’équerre (« So Beautiful »). Archer s’appuie sur des lignes minimalistes (« I Don’t Even Care »), des riffs souples (« Good Morning ») et des motifs aérés (« Reckoner »), mis en relief par sa sonorité imposante. Quant à Reid, son drumming est luxuriant (les cliquetis de « I Don’t Even Care »), puissant (« Levels ») et groovy (« So Beautiful »).

Glasper ne joue pas la carte de l’enregistrement en public à cent pour cent comme en témoignent les fins fondues (« In Case You Forgot », « Good Morning », « Stella By Starlight », « Got Over »), le gommage de la plupart des applaudissements, voire la coupe shuntée au milieu de « Reckoner ».

Avec Covered, le trio de Glasper s’inscrit dans un jazz mainstream agrémenté de formules modernes et appliqué à des tubes d’aujourd’hui.


Before This World
James Taylor
Concord

Le nom de James Taylor est associé au folk et au rock, mais pour former son Band of Legends, le chanteur, guitariste et harmoniciste s’est entouré de musiciens de jazz : Larry Goldings au piano, Jimmy Johnson à la basse, Steve Gadd à la batterie. S’ajoutent à ce trio, le guitariste rock Michael Landau et le percussionniste Luis Conte.

Before This World, dix-septième disque de Taylor depuis l’album éponyme de 1968, marque le retour du chanteur à la composition après un intermède de treize ans (October Road – 2002) : neuf des dix chansons sont de sa plume. Taylor reprend également le traditionnel « Wild Mountain Thyme ». A titre anecdotique, Yo-Yo Ma prête son violoncelle dans « You And I Again » et Sting double Taylor à l’unisson dans « Before This World ».

Folk (« Montana »), pop (« Today Today Today »), country (« Watchin’ Over Me ») smooth rock (« Stretch of The Highway »)… Before This World fleure bon le parfum des années soixante-dix, mais risque fort de désorienter les amateurs d’Albert Ayler, John Coltrane, AACM et autres Charlie Parker

16 juin 2015

8 détours

Prolifique pour le théâtre et le cinéma, Sylvain Kassap s’illustre également dans les milieux de la musique contemporaine et des musiques improvisées. Depuis Musique pour la Tortue Magique, en 1983, Kassap a sorti une quinzaine de disques sous son nom. 8 détours a été enregistré sur la scène de l’incontournable Petit Faucheux et sort sur le label Mr. Morezon.

Kassap réunit le pianiste Julien Touéry et le batteur Fabien Duscombs pour jouer huit morceaux, autant de détours improvisés collectivement.

8 détours s’ouvre sur le méditatif « Arc noir » avec des boucles de la clarinette qui évoquent ça-et-là l’Afrique du Nord. Ce recueillement trouve un prolongement dans l’introduction de « Trivium » et ses vocalises nasales, très lamaserie népalaise… mais ce calme annonce la tempête car le trio s’envole soudain dans un free furieux où les clusters violents du piano, les roulements et autres pêches imposants de la batterie et les délires impulsifs de la clarinette imposent une tension brutale qui met à mal l’art de la parole ! « Heyokas » ramène l’auditeur à une atmosphère plus paisible, marquée par les clowns sacrés des indiens Lakotas (les Heyokas…), dans laquelle les percussions, les cordes frottées du piano et le souffle de la clarinette bruissent, avant de s’amplifier progressivement. Le « Cromlech » et ses alignements circulaires de menhirs mystérieux inspirent au trio une mélodie majestueuse de la clarinette, sur un grondement du piano et des mailloches emphatiques, qui débouche petit à petit sur une ambiance touffue, entre Duscombs qui en met partout, Touéry qui martèle ses riffs et Kassap qui s’évade dans les aigus après avoir joué avec les intervalles. L’ode au vent d’ouest, « Zéphyr », commence par un échange entre le crépitement des percussions et les volutes veloutés de clarinette basse, puis la musique s’emballe, poussée par une pédale obstinée du piano. Les « Orages » qui suivent portent bien leur nom : le foisonnement rythmique du piano et les coups de tonnerre de la batterie contrastent avec les éclairs suraigus de la clarinette. Une esquisse de mélodie annonce que les orages sont passés et laisse place à une ambiance africaine… « Les points hauts » est un intermède sous forme de complainte délicate. 8 détours s’achève sur un morceau au tempo irrespirable et à l’énergie dévastatrice : « A la moelle !!! » !

Dans 8 détours, Kassap, Touéry et Duscombs concoctent un free furibond, à peine adouci par quelques pincées de musique du monde …

Le disque

8 détours
Kassap – Touéry – Duscombs
Sylvain Kassap (cl), Julien Touéry (p) et Fabien Duscombs (d).
Mr. Morezon – 011
Sortie en 2015

Liste des morceaux

01.  « Arc noir » (3:48).
02.  « Trivium » (8:53).
03.  « Heyokas » (6:58).
04.  « Cromlech » (6:44).
05.  « Zephyr » (4:06).
06.  « Orages » (4:13).
07.  « Points hauts » (1:55).
08.  « A la moelle !!! » (3:54).


Toutes les compositions ont été improvisées par le trio.

Le bloc des notes : Kurt Elling, Charlie Haden

Passion World
Kurt Elling
Concord

Vingt ans se sont écoulés depuis Close You Eyes et Passion World est le douzième disque de Kurt Elling sous son nom. A l’exception du pianiste Laurence Hobgood, remplacé par Gary Versace, le chanteur s’appuie sur la rythmique de 1619 Broadway (2012) : John McLean à la guitare, Clark Sommers à la contrebasse et Kendrick Scott à la batterie. Le quintet fait également appel à une pléthore d’invités dont les trompettistes Till Brönner et Arturo Sandoval, la chanteuse Sara Gazarek, les saxophonistes Tommy Smith et Karolina Strassmayer… voire des orchestres : le Scottish National Jazz Orchestra, le WDR Funkhausorchester et le WDR Big Band.

Passion World porte bien son titre car Elling interprète douze chansons (quatorze en téléchargement) puisées aux quatre coins du monde : « Another Life » de Pat Metheny, (Speaking of Now – 2002) repris sous le titre « The Verse » et développé en « After The Door », côtoie le célébrissime boléro « Si te contara » de Felix Reina et la samba « Você Já Foi à Bahia » de Dorival Caymmi, Björk (« Who Is It? », Medúlla – 2004 ) croise Johannes Brahms (« Nicht Wandle, Mein Licht »), « Where The Streets Have No Name » de U2 (The Joshua Tree – 1987) rejoint « Loch Tay Boat Song » (un air traditionnel irlandais…), Arturo Sandoval (« Bonita Cuba ») rencontre Brian Byrne et James Joyce (« Where Love Is »), la France se distingue avec « The Tangled Road », inspiré par le « Billie » de  Richard Galliano  (From Billie Holiday To Edith Piaf – 2009), et… « La vie en rose », qu’on ne présente plus !

Du début à la fin, la section rythmique maintient une carrure solide (« After The Door ») et entraînante (« Si te contara »), au service du soliste. Versace fait preuve, à l’occasion, de quelques envolées relevées (« Nicht Wandle, Mein Licht »). Avec ses phrases en suspension, Smith est bien dans l’ambiance (« Loch Tay Boat Song »), tout comme Gazarek et sa voix chaude et décontractée (« Você Já Foi à Bahia ») ou Strassmayer, qui prend un chorus vif et bien emmené (« La vie en rose »). Le timbre chaleureux, légèrement nasal, le phrasé souple, la mise en place irréprochable, les dissonances et la voix de tête maîtrisées (le développement de « La vie en rose »), Elling est incontestablement un virtuose, capable de tous les effets – vibratos, glissandos, trémolos, vocalises…

Avec ses ambiances apaisées, ses arrangements soignés, le professionnalisme et le savoir-faire d’Elling, Passion World est un disque de compromis qui satisfera tous les amateurs de crooners.


Tokyo Adagio
Charlie Haden – Gonzalo Rubalcaba
Impulse!

Gonzalo Rubalcaba et Charlie Haden se rencontrent à Cuba à la fin des années quatre-vingt et enregistrent The Montreal Tapes, en trio avec Paul Motian (1989). Rubalcaba et Haden se retrouvent en 2000 pour un album qui fait un tabac (et un Grammy), Nocturne, suivi en 2004 de Land of The Sun, deuxième tabac (et nouveau Grammy…). L’année suivante les deux musiciens donnent une série de concerts au Blue Note de Tokyo, mais ce n’est qu’en 2015, près d’un an après la disparition d’Haden (le 11 juillet 2014), que sort le disque Tokyo Adagio chez Impulse!.

Dans Nocturne et Land of The Sun, Rubalcaba et Haden sont accompagnés d’Ignacio Berroa à la batterie et des invités de renom se succèdent, à l’instar de Joe Lovano, David Sanchez, Pat Metheny, Miguel Zenon, Lionel Loueke… Pour Tokyo Adagio, Haden revient à un format qu’il affectionne : le duo, soit avec des guitaristes, soit avec des pianistes, comme Keith Jarrett (Jasmine et Last Dance), Hank Jones (Come Sunday), John Taylor (Nightfall), Kenny Barron (Night and The City)…

Côté répertoire, Rubalcaba et Haden restent globalement dans la lignée des deux précédents opus : de Nocturne ils reprennent « En la orilla del mundo » de Martin Rojas et « Transparence » de Rubalcaba et, de Land of the Sun, le boléro d’Agustín Lara « Solamente una vez ». S’ajoutent le standard « My Love and I » de Johnny Mercer et David Raksin, qu’Haden a joué avec Taylor dans Nightfall (2003), « When Will The Blues Leave? » du compagnon Ornette Coleman (Something Else!!!! – 1958) et « Sandino », composé par Haden pour le Liberation Music Orchestra (Dream Keeper – 1990).

Comme son titre l’indique, Tokyo Adagio est un moment de calme, que quelques bruits de verres et de couverts perturbent à peine... Rubalcaba laisse libre court à son lyrisme (« En la orilla del mundo ») teinté de touches classiques (« My Love and I ») et de couleurs cubaines discrètes (« Solamente una vez »). Avec une mise en place précise, le pianiste s’y connaît également en swing, comme le montrent le solo de « When Will The Blues Leave? », dans un registre medium grave, et les phrases arpégées entrecoupées d’espagnolades de « Sandino ». Une sonorité profonde et grave (« Transparence »), des lignes minimalistes (« En la orilla del mundo ») ou des motifs rythmés (« Sandino »), et des chorus mélodieux qui parcourent la tessiture de la contrebasse (« My Love and I »), le jeu d’Haden est en phase avec celui de Rubalcaba. Sa walking parsemée de schuffle et son chorus a capella dans le même tempo sont particulièrement entraînants (« When Will The Blues Leave? »).

Haden et Rubalcaba placent leur duo sous le signe d’un lyrisme intimiste raffiné, sobrement marqué par la musique latine, mais qui n’exclut pas des escapades pleines de swing.