22 octobre 2023
21 octobre 2023
Conquête des sommets à l’Ermitage...
Il est bien connu que la scène du Studio de l’Ermitage est toujours ouverte aux musiques de tous horizons… Le 10 octobre n’est pas une exception à la règle : le premier set est assuré par la joueuse de kora et chanteuse Senny Camara en duo avec le violoniste Sylvain Rabourdin, et le deuxième laisse place à La Litanie des Cimes, le trio du violoniste Clément Janinet, avec la clarinettiste Elodie Pasquier et le violoncelliste Bruno Ducret.
Senny Camara & Sylvain Rabourdin
Comme Janinet, Camara fait partie d’Hélico, structure créée en 2004 pour faire découvrir les musiques et cultures du monde. L’artiste sénégalaise, passée par le conservatoire de Dakar et installée en France depuis 2000, a sorti un premier album digital en quintet, Boolo en 2020. Pour le concert au Studio de l’Ermitage, c’est en duo qu’elle se produit, avec Rabourdin, formé au conservatoire de Perpignan et violoniste tout-terrain, aussi à l’aise dans un environnement classique, que jazz, latino, folk, rock ou variété...
| Senny Camara © PLM |
Toutes les compositions sont signées Camara. La musicienne chante principalement en wolof, mais aussi en anglais et en français. Un mot sur la kora de Camara : la calebasse (ornée d’un cloutage qui représente l’Afrique) et sa peau de vache sont désormais électro-acoustiques et l’accordage des vingt et une cordes (habituellement) se fait à partir de leviers métalliques disposés le long du manche, qui permettent également de changer de tonalité. Une main – en fait, souvent le pouce – se charge de l’accompagnement rythmique dans le registre grave, tandis l’autre main tient le rôle mélodique dans le registre aigu. Côté son, la kora est une harpe-luth qui porte bien son nom.
La musique de Camara est caractéristique de la musique des griots d’Afrique de l’Ouest : des chants déclamatoires au lyrisme particulièrement expressif ; une voix au registre étendu, quasi expressionniste, avec des inflexions, des effets gutturaux, des cris, des modulations, des sauts d’intervalles, des vibratos, des murmures… et un timbre tantôt nasal, tantôt cristallin, mais toujours puissant ; un enchevêtrement hypnotique de boucles mélodiques avec des cellules répétitives, ostinatos et autres pédales qui tourbillonnent dans un festival polyrythmique (« Yené »). Les thèmes-riffs prennent souvent un tour mélancolique (la prière qui ouvre le concert), parfois empreints de spleen (« Yené »). Quant au violon, il virevolte autour des airs, reprend les ritournelles en contre-chant, renforce la carrure rythmique en pizzicato (« Boolo »), avec ça-et-là des riffs aux allures folk, et ses phrases fragiles à l’archet se mêlent subtilement aux mélopées nostalgiques. Kora et violon dialoguent en contrepoints ou échangent des questions-réponses à base de courts motifs mélodico-rythmiques.
Inscrite dans la tradition sérère, la musique de Camara, répétitive voire minimaliste et parsemée d’accents folk, porte une parole de paix, d’unité, de fraternité… poignante.
La Litanie des Cimes
Entre O.U.R.S., autour de la musique d’Ornette Coleman, le duo avec Adama Sidibé, Space Galvachers et la multitude de projets auxquels il participe, Janinet a quand même trouvé le temps de monter La Litanie des Cimes en 2019, avec Pasquier et Ducret. Le premier opus éponyme est sorti en 2021 chez Gigantonium et le deuxième, Woodlands, est publié sur le label BMC Records en septembre 2023.
Pour le concert du 10 octobre, le trio reprend cinq morceaux de leur premier album : « Blues », « Ciel », « Valse », « Gigue avec Steve » – « hommage à Steve Reich et à la musique du Morvan » – et « Seconde méditation » – en souvenir de John Coltrane. Un court intermède dans le style de « Ferns » et « With The Neck » – dédié à Bina Koumaré, maître du sokou – sont tirés de Woodlands. Quant à « Taureau », c’est un inédit. Ces huit compositions sont signées Janinet.
Si l’instrumentation du trio peut évoquer la musique classique, La Litanie des Cimes est plutôt placée sous le sceau de la musique contemporaine, à l’image du bourdon et des échanges en pointillés de « Ciel », des passages bruitistes et rythmiques que n’aurait sans doute pas désavoué Pierre Schaeffer (« Ferns ») ou des boucles minimalistes que Steve Reich ne manquerait pas d’apprécier (« Gigue avec Steve »). Le trio s’amuse à battre les cartes en jonglant avec les ambiances : bluesy (« Blues »), baroque (« Valse »), dansante avec des accents folk (« Gigue avec Steve »), bande originale d’un film d’horreur (« With The Neck »)… avec, évidemment, le free en filigrane, comme le développement de la clarinette dans « Taureau » qui n’est pas sans rappeler le « Lonely Woman » de Coleman.
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| Clément Janinet - Bruno Ducret - Elodie Pasquier © PLM |
Brillante s’il en est, la musique de La Litanie des Cimes n’en est pas moins ludique et émouvante… et guide avec brio les auditeurs vers des sommets !
14 octobre 2023
Quelques pépites de la mine Jazzdor...
Créée en 1986, Jazzdor multiplie les concerts, festivals (Strasbourg, Berlin et Budapest), résidences, actions pédagogiques... En 2014, la structure monte le label Jazzdor Series qui compte une vingtaine de disques à son actif. Voici cinq joyaux de la couronne sortis depuis novembre 2022...
Matthieu Mazué Trio – We Stay Still
Après des études à Dijon, Strasbourg et Berne, Matthieu Mazué s’est jeté dans le grand bain en Suisse, où il réside, avec un programme en solo, en duo avec le saxophoniste Diego Manuschevich, et en trio avec Xavier Rüegg à la contrebasse et Michael Cina à la batterie. Après Cortex, publié en 2021, We Stay Still sort en novembre 2022.
Mazué et ses compères ont enregistré aux Studios La Buissonne sous la houlette de Gérard de Haro et Matteo Fontaine. Tous les morceaux sont signés Mazué. Des thèmes minimalistes (« White Fields »), souvent recherchés (« Sentiers »), combinent dissonances (« A Standing Black Shape ») et clusters (« Knocks »). Ils s’aventurent du côté de la musique contemporaine (« Au Plus Profond des Steppes »), en passant par des incursions dans le blues (« Dislocation »), le bop – walking et chabada à la clé (« Shells ») –, le funk (« Supply Chains ») et la ballade (« Prototype Monolithe »). Le trio gère efficacement la tension (« Knocks »). La musique circule avec fluidité (« Dislocation »), et les échanges tout en rebonds évoquent parfois la bande originale d’un dessin animé (« Supply Chains »). L’architecture des morceaux est travaillée (« White Fields ») : alternance de passages carrés et désarticulés (« Au Plus Profond des Steppes »), va-et-vient de développements heurtés contemporains et de swing (« Supply Chains »), déroulés tranquilles parsemés de surprises (« A Standing Black Shape »)… Si le trio s’appuie la plupart du temps sur des carrures solides (« Dislocation ») et linéaires (« Au Plus Profond des Steppes »), jouées en souplesse (« Sentiers ») et plutôt sobrement (« Prototype Monolithe »), ça-et-là les propos des musiciens sont également émaillés de ponctuations rythmiques (« Au Plus Profond des Steppes »), de motifs déstructurés (« Knocks ») et de roulements imposants (« A Standing Black Shape »).
La musique du Matthieu Mazué Trio est résolument moderne, mais sans négliger le passé : We Stay Still est faussement placide, un peu comme du poil-à-gratter enveloppé dans du coton…
Le disque
We Stay Still
Matthieu Mazué Trio
Matthieu Mazué (p), Xaver Rüegg (b) et Michael Cina (d)
Jazzdor Series 14
Sortie le 18 novembre 2022
Liste des morceaux
01. « White Fields » (06:42).
02. « Au Plus Profond des Steppes » (05:01).
03. « Supply Chains » (06:44).
04. « Sentiers » (02:53).
05. « Dislocation » (04:04).
06. « A Standing Black Shape » (12:16).
07. « Knocks » (07:01).
08. « Shells » (06:19).
09. « Prototype Monolithe » (05:02).
Tous les morceaux sont signés Mazué.
Olivier Lété – Ostrakinda
Après avoir enregistré Tuning en solo, en 2017, Olivier Lété publie son premier disque en trio, Ostrakinda, qui sort en mars 2023, avec Aymeric Avice à la trompette et au bugle, et Toma Gouband à la batterie. Sept compositions sont de la plume de Lété. « Le petit homme » est un morceau du trio, complété par Boris Darley, ingénieur du son qui a enregistré Ostrakinda en concerts. Quant à « Oreste », il n’est pas tiré de l’opéra de Georg Friedrich Haendel, mais inspiré d’un chant grec de l’antiquité… Tout comme Ostrakinda n’est pas jeu de mots basque (ostra signifie huître en basque), mais un jeu de hasard de la Grèce antique. Ces bases étant posées, passons à la musique !
Le bien-nommé « Au commencement » plante un décor mystérieux fait de souffles, vibrations, percussions lointaines, grondements et timbres sourds. La plupart des morceaux commencent par des introductions à base de pédale, boucle et bruitages (« Le petit homme »), jets de notes délirants (« Hey »), chorus mélodieux de la basse (« Historical »), vrombissements de moteur puis atmosphère extraterrestre (« A l'écho »)… Les thèmes qui suivent sont variés : d’une ode (« Un lavoir ») à une mélodie quasi-nostalgique (« Marcher »), en passant par un air « colemanien » (« Hey ») ou un motif alambiqué (« Historical »). Incantatoire (« Razzo »), contemporain free (« Le petit homme »), rock progressif (« A l'écho »)… les morceaux se déroulent dans des ambiances cinématographiques avec des successions de tableaux (« A l'écho ») ou des ambiances évolutives (« Le petit homme »). Toujours subtil (« Marcher »), même quand il est foisonnant (« Hey »), Cina fait retentir en boucle ses peaux comme une danse indienne (« Razzo »), sait se montrer discrètement présent (« Historical »), impulse un rythme rock léger (« A l'écho ») ou minimaliste (« Oreste »). Bassiste versatile, Lété se montre particulièrement musical (« Historical »), avec des phrases mélodieuses (« Razzo »), parfois véloces (« Hey »), et passe d’un accompagnement minimaliste (« Un lavoir ») à une ligne sourde et profonde (« A l'écho »). Avice, pour sa part, papillonne (« Marcher ») ou plane (« A l'écho ») au-dessus du balancement rythmique (« Marcher »), embrase les morceaux de sa puissance (« Razzo ») ou reste dans un registre économe « davisien » avec sa sourdine (« Le petit homme ») et déroule des phrases lointaines et teintées de mélancolie (« Oreste »).
Ostrakinda a un sacré caractère (et réciproquement) ! Free, rock progressif, musique contemporaine, World… Le trio fait feu de tout bois !
Le disque
Ostrakinda
Olivier Lété
Aymeric Avice (tp, bg), Olivier Lété (b) et Toma Gouband (d, perc)
Jazzdor Series 15
Sortie le 3 mars 2023
Liste des morceaux
01. « Au commencement » (03:00).
02. « Razzo » (05:45).
03. « Un lavoir » (03:06).
04. « Le petit homme », Lété, Gouband, Avice et Boris Darley (06:10).
05. « Hey » (02:50).
06. « Oreste », traditionnel Grèce antique (03:43).
07. « Historical » (03:15).
08. « A l'écho » (09:08).
09. « Marcher » (06:50).
Tous les morceaux sont signés Lété, sauf indication contraire.
Musina Ebobissé Quintet – Engrams
En 2018, le saxophoniste ténor Musina Ebobissé a la riche idée de monter un quintet avec des collègues du Jazz Insitut of Berlin : Olga Amelchenko au saxophone alto, Povel Widestrand au piano, Igor Spallati à la contrebasse et Moritz Baumgärtner à la batterie. Leur premier opus, Timeprints, est publié chez Double Moon Records en 2019. En 2020 le quintet retourne en studio avec, en invité, le guitariste Igor Osypov, lui-aussi étudiant au Jazz Institut of Berlin. Engrams sort en mars 2023. Ebobissé signe les huit morceaux au programme.
Les mélodies d’Ebobissé tournent autour d’unissons tendus (« Dopamine »), puissants (« Class Struggle ») et vifs (« ZIF268 »), ou de thèmes nostalgiques (« Spleen »), sombres (« Zoonosis »), fragiles (« Voix de Givre ») et calmes (« Escapism »), le plus souvent saupoudrées de dissonances (« Opium Hill »). Le quintet élabore des développements sophistiqués (« Opium Hill ») sur la base de contre-chants (« Dopamine »), de dialogues croisés entre les deux saxophones et la section rythmiques « Spleen ») et d’envolées débridées (« ZIF268 »). Avec un esprit free en filigrane (« Zoonosis »), la guitare apporte une touche rock (« Class Struggle ») et donne au combo une allure de Power Sextet (« Class Struggle »). La section rythmique se montre tantôt légère (« Opium Hill »), voire minimaliste (« Dopamine »), ou, au contraire, imposante, compacte et dense (« Class Struggle »), avec une gestion adroite de la tension (« Escapism »).
Ebobissé s’inscrit parfaitement dans son temps : avec des compositions inventives, une sonorité de groupe personnelle et des interprétations au cordeau, Engrams peut laisser une empreinte cérébrale durable…
Le disque
Engrams
Musina Ebobissé Quintet
Musina Ebobissé (ts), Olga Amelchenko (as), Povel Widestrand (p), Igor Spallati (b) et Moritz Baumgärtner (d), avec Igor Osypov (g)
Jazzdor Series 16
Sortie le 31 mars 2023
Le disque
01. « Opium Hill » (05:20).
02. « Dopamine » (06:17).
03. « Spleen » (02:40).
04. « Class Struggle » (07:35).
05. « ZIF268 » (04:04).
06. « Zoonosis » (09:08).
07. « Voix de Givre » (01:24).
08. « Escapism » (04:17).
Tous les morceaux sont signés Ebobissé.
Aymeric Avice Pomme de Terre – Apocalypse selon Saint Niels
Pomme de Terre a été créé en 2021 par le trompettiste Aymeric Avice, le guitariste Julien Desprez et le batteur Etienne Ziemniak. Depuis, le trio s’est transformé en quartet avec le départ de Desprez et l’arrivée de deux guitaristes : Richard Comte et Niels Mestre. Apocalypse selon Saint Niels, sorti en mai 2023, a été enregistré lors du festival Jazzdor Strasbourg en novembre 2022.
Le nom du quartet (traduction du nom polonais du batteur), le titre du disque (clin d’œil au guitariste du groupe), le chat aux yeux vairons – vert et rouge – de la pochette du disque, l’instrumentation du groupe… tout laisse penser que la musique sera expérimentale ou ne sera pas… Le « Chapitre I » définit le terrain de jeu : une batterie violente, une trompette furieuse, des guitares nerveuses et des effets électro explosifs, avant un final plus ou moins apaisé. L’ambiance touffue du « Chapitre II », enchaîné sans pause après le I, comme tous les chapitres du disque, repose sur une pédale sourde, des accords stridents et des frappes lourdes. La trompette, elle, voltige au-dessus du magma sonore. Après la tempête, dans le « Chapitre III », le quartet engage un dialogue étrange – rock bruitiste – avec une rythmique mate et étouffée, des bribes de phrases jetées dans toutes les directions et les lignes heurtées de la trompette, bouchée ou distordue par des effets électro. Dans le « Chapitre IV » la batterie repart de plus belle, accompagnée des klaxons et sirènes de la trompettes, vrombissements et grondements furibonds des guitares, qui évoquent à merveille la place de la Bastille à l’heure de pointe… Quant à la trompette bouchée d’Avice, elle survole cet embouteillage sonore. Le « Chapitre V » illustre à la perfection le titre de l’album : pendant que Ziemniak martèle peaux et cymbales, Comte et Mestre alternent traits tranchants et accords saturés, soutenus par les motifs en ostinatos d’Avice, qui finissent par s’envoler au-dessus du maelström apocalyptique. La ligne aérienne de la trompette bouchée apporte un zeste de sérénité au « Chapitre VI ». D’autant plus que la batterie est moins brutale et les guitaristes, minimalistes. Mais la tension reste palpable, comme si la bête reprenait juste sa respiration… Le « Chapitre VII » fait office de transition : la batterie fourmille, les guitares bourdonnent et bruissent, la trompette éructe à grand renfort d’effets. Conclusion de l’Apocalypse selon Saint Niels, le « Chapitre VIII » commence sur des effets stridents, saturés et rugissants, portés par une batterie tumultueuse. Dans cette ambiance de fin du monde, d’abord insensibles au chaos, mais menaçantes, les notes tenues et phrases de la trompette font monter la pression. Puis, tel le jugement dernier, elles finissent par faire imploser ce bouillonnement sonore, qui s’achève sur un grondement lointain, une walking de guitare, et de courts motifs sibyllins...
Apocalypse selon Saint Niels a tout d’un requiem gothique, ascendant free rock noisy…
Le disque
Apocalypse selon Saint Niels
Aymeric Avice Pomme de Terre
Aymeric Avice (tp), Richard Comte (g), Niels Mestre (g) et Etienne Ziemniak (d)
Jazzdor Series 17
Sortie le 26 mai 2023
Liste des morceaux
01. « Chapitre I » (08:17).
02. « Chapitre II » (05:59).
03. « Chapitre III » (05:20).
04. « Chapitre IV » (05:47).
05. « Chapitre V » (05:19).
06. « Chapitre VI » (05:06).
07. « Chapitre VII » (02:58).
08. « Chapitre VIII » (11:27).
Tous les morceaux sont signés du quartet.
Stéphane Payen – Baldwin en transit
Projet monté en 2021 par le saxophoniste Stéphane Payen, Baldwin en transit réunit trois artistes afro-américains – Jamika Ajalon, Mike Ladd, Tamara Walcott – et un quatuor – Marc Ducret, Sylvaine Hélary, Payen, Dominique Pifarély – autour de la pensée de James Baldwin. Baldwin en transit, qui sort en septembre 2023, propose une suite en neuf parties et trois intermèdes, avec des textes écrits par les trois slammeurs sur la musique de Payen, plus « Artist Statement », un dialogue a capella entre les trois poètes, et « Rester étranger », un poème de Walcott, mis en musique par Pifarély.
Le ton est donné dès le premier mouvement : une voix déclame un texte engagé, sur un accompagnement proche de la musique contemporaine (« Part 1 »), avec des jeux de souffles, sirènes, stridences, notes tenus, ligne arpégées… Le XXe s’invite également au bal avec l’« Unisson 5 », pas si éloigné de l’esprit d’Olivier Messiaen, mais aussi avec des questions-réponses théâtrales (« Unisson 3 »), ou une guitare minimaliste qui répond au chœur des soufflants et du violon (« Unisson 1 »). Pendant que les poètes déclament leurs textes, en arrière-plan, le quatuor jongle avec des motifs sautillants et des contrepoints bondissants (« Part 2 »), superpose des crissements, des accords grinçants, des phrases courtes et vives, comme autant de caquetages d’oiseaux (« Part 5 »), plante un décor noisy avec une pédale jouée à l’unisson et des traits rock catapultés par la guitare (« Part 9 »), ou installe un cadre luxuriant à base d’accords saturés et de contre-chants (« Part 4 »). Le quartet utilise habilement toute la palette sonore à sa disposition, à l’instar de « Part 7 » : pizzicato du violon, contrepoints rythmiques du saxophone et de la flûte, courtes envolées de l’alto et du violon, susurrement des voix... tandis que la guitare maintient une carrure sobre. Les musiciens déroulent aussi des mélodies mystérieuses et lentes (« Part 3 ») ou solennelles, comme l’introduction a capella du saxophone (« Part 6 »). Si les scansions semblent le plus souvent flotter au-dessus de la mêlée musicale, dans « Part 5 », les répétitions des fins de phrases apportent au slam une dimension rythmique entraînante.
Voix, flûte, violon, saxophone alto et guitare électrique, l’instrumentation annonce la couleur ! Le slam de Baldwin en transit s’appuie sur un quatuor contemporain et Payen réussit parfaitement son hommage à l’écrivain-activiste.
Le disque
Baldwin en transit
Stéphane Payen
Jamika Ajalon (voc), Mike Ladd (voc), Tamara Walcott (voc), Dominique Pifarély (vl), Sylvaine Hélary (fl), Stéphane Payen (as) et Marc Ducret (g).
Jazzdor Series 18
Sortie le 15 septembre 2023
Liste des morceaux
01. « Part 1 », Payen, Ladd (08:23).
02. « Part 2 », Payen, Walcott, Ladd & Ajalon (03:26).
03. « Part 3 » Payen & Ladd (03:28).
04. « Unisson 5 » Payen (02:36).
05. « Part 4 » Payen & Ajalon (04:41).
06. « Unisson 1 » Payen (01:38).
07. « Part 5 » Payen & Ladd (03:35).
08. « Unisson 3 » Payen (01:06).
09. « Part 6 » Payen & Walcott (04:39).
10. « Part 7 » Payen, Walcott, Ladd & Ajalon (03:22).
11. « Part 8 » Payen, Walcott & Ajalon (05:10).
12. « Part 9 » Payen, Walcott & Ajalon (06:16).
13. « Artist Statement », Ajalon, Ladd & Walcott (05:11).
14. « Rester étranger », Piférely & Walcott (01:47).
01 octobre 2023
Jean-Michel Pilc en solo et en trio...
Depuis Funambule, sorti en 1989, avec – déjà – François Moutin à la contrebasse et Tony Rabeson à la batterie, Jean-Michel Pilc a enregistré pas loin d’une soixantaine d’albums, dont quasiment la moitié sous son nom. Pilc a rejoint Justin Time Records en 2021. Il y a déjà publié cinq disques, et deux opus supplémentaires sortent début 2023 : Symphony en solo et YOU Are The Song en trio avec Moutin et Ari Hoenig à la batterie.
Symphony
Pilc a attendu une vingtaine d’années avant de se lancer en solitaire et a visiblement pris goût à l’exercice puisqu’il a enregistré six disques en solo depuis Essential, sorti en 2011 : What Is This Thing Called (2015), Parallel (2018), Visions (2021), Children’s Scenes (2021), Gratitude Suite (2022) et, donc, Symphony, sorti en février 2023. Pilc signe les onze morceaux, dont « Waltz For Xose », dédié à Xose Miguélez, compère saxophoniste de Pilc et coproducteur de Symphony.
Pilc part volontiers de mélodies douces (« Leaving »), teintées de romantisme (« I'll Be Back »), aux accents « Schumanniens » (« The Encounter ») ou nostalgiques (« Understanding »). Du blues (« Understanding ») et des leitmotiv cinégéniques (« I'll Be Back ») côtoient des thèmes vifs (« Way To Go ») et fluides (« First Dance »), des motifs plus dissonants (« Just Get Up »), voire destructurés (« Waltz For Xose »). Les développements sont souvent trapus (« I'll Be Back »), avec une tension croissante (« The Encounter »), des montées en puissance vigoureuses (« Understanding ») et une emphase tout à fait « jarrettienne » (« Discovery »). L’artiste essaime également ses propos de phrases décomposées (« The Encounter »), passages en accords et crépitements cristallins (« Way To Go »), questions-réponses (« Waltz For Xose »), lignes bluesy (« Not Falling This Time ») ou quasi stride (« I'll Be Back »), jonglant entre vieux style et modernité (« Way To Go »), avec une dimension orchestrale très « ellingtonienne » (« First Dance »). Le pianiste saute d’un tempo medium-lent (« Just Get Up ») à une rythmique sautillante (« Not Falling This Time »), en passant par des accents caribéens (« Waltz For Xose »), des walking bass (« Way To Go ») ou un hymne (« I'll Be Back »)...
A l’instar de Martial Solal, Pilc joue la musique avec enthousiasme, créativité et humour : Symphony en est la preuve…
Symphony
Jean-Michel Pilc
Jean-Michel Pilc (p)
Justin Time Records – JTR 8632-2
Sortie le 23 février 2023
Jean-Michel Pilc
Jean-Michel Pilc (p)
Justin Time Records – JTR 8632-2
Sortie le 23 février 2023
Liste des morceaux
01. « Leaving » (03:55).
02. « Discovery » (04:36).
03. « The Encounter » (04:32).
04. « First Dance » (02:50).
05. « Just Get Up » (03:23).
06. « Way To Go » (06:37).
07. « Understanding » (05:46).
08. « Waltz For Xose » (03:56).
09. « Not Falling This Time » (07:51).
10. « I'll Be Back » (06:40).
Tous les morceaux sont signés Pilc.
02. « Discovery » (04:36).
03. « The Encounter » (04:32).
04. « First Dance » (02:50).
05. « Just Get Up » (03:23).
06. « Way To Go » (06:37).
07. « Understanding » (05:46).
08. « Waltz For Xose » (03:56).
09. « Not Falling This Time » (07:51).
10. « I'll Be Back » (06:40).
Tous les morceaux sont signés Pilc.
YOU Are The Song
Comme le prouve sa discographie – treize disques – Pilc affectionne le format en trio et ses aventures en compagnie de Moutin et d’Hoenig ne datent pas d’hier : Together: Live At Sweet Basil est publié en deux volumes en 2000 et 2001. En 2002, les trois musiciens sortent Welcome Home, puis Cardinal Points, en 2003, avec Sam Newsome au saxophone soprano et Abdou M’Boup aux percussions, et Threedom, en 2011. Au programme de YOU Are The Song, dans les bacs depuis mai 2023, trois compositions du trio et sept standards, dont certains sont des « classiques » du répertoire discographique de Pilc, à l’instar de « Straight No Chaser », « Alice In Wonderland » ou « My Romance ».
Le trio attaque « Impressions » dans un esprit vif et musclé, tout à fait en ligne avec celui de John Coltrane. Pilc zigzague nerveusement, Moutin cavale en toute liberté et Hoenig en met partout, avec cette énergie qui lui est coutumière. Le pianiste propose une interprétation très personnelle de « The Song is You », lente et mystérieuse, sur un ostinato sourd de la contrebasse et le bruissement de la batterie. Le développement s’appuie sur des échanges fluides et subtils entre les trois artistes. Les accents cristallins et nostalgiques du piano laissent place à un chorus mélodieux de la contrebasse, suivi d’un solo en suspension de la batterie. Le blues s’invite dans l’introduction de « Straight No Chaser ». Moutin et Hoenig installent une rythmique dansante, aux allures funky, sur laquelle Pilc s’amuse en alternant motifs arpégés, lignes modernes, jeu en accords… pour déboucher sur un passage contemporain, avec un piano heurté, une contrebasse grondante et une batterie crépitante… Autre thème de Thelonious Monk (coécrit avec Denzil Best), « Bemsha Swing » se prête parfaitement au jeu touffu des trois musiciens : décalages, questions-réponses, unissons, contrepoints, tours de passe-passe… Le morceau foisonne ! « You Are the Song » est une ballade lente et méditative composée par le trio, dans une veine cinématographique. Toujours signé Pilc – Moutin – Hoenig, « Searing Congress » commence un peu comme une comptine, puis décolle rapidement, avec un piano, une contrebasse et une batterie pétillants, qui croisent leurs notes dans tous les sens, enchaînent les passages entraînants en walking et chabada, toujours accompagnés par des traits d’humour (la citation du Boléro). Pilc continue sur un melting pot de citations jouées à toute allure, porté par une section rythmique robuste, avant de dérouler « Dear Old Stockholm ». « Thin Air » – autre composition du trio – est développée avec emphase, entre dialogue chaloupé main droite – main gauche, lignes arpégées, jeux dans les cordes, touches bluesy, envolées contemporaines et phrases mélodiques, le tout, soutenu par une rythmique subtile, qui mêle touches pop, accompagnement bop et jeu tendu. Pilc revient à une introduction heurtée pour « After You've Gone », ponctuée de touches bluesy et de rebondissements personnels. Quant à Moutin et Hoenig, ils passent d’une walking et d’un chabada joués en mode turbo à des chorus tendus. YOU Are The Song s’achève sur « Alice In Wonderland », d’abord mélodieux, avec ses contre-chants malins qui font passer le trio pour un quatuor, puis des développements qui prennent des allures de musique contemporaine, sur une rythmique jazz, avec une contrebasse minimaliste et une batterie dense. Le morceau est enchaîné avec « My Romance », joué paisiblement, entre les citations de Pilc, les motifs souples de Moutin et les balais tranquilles d’Hoenig.
YOU are the song est une partie de ping-pong musical particulièrement animée, et prenante de la première à la dernière mesure...
Le disque
YOU Are The Song
Pilc Moutin Hoenig
Jean-Michel Pilc (p), François Moutin (b) et Ari Hoenig (d).
Justin Time Records – JTR 281-2
Sortie le 12 mai 2023
Liste des morceaux
01. « Impressions », John Coltrane (4:24).
02. « The Song is You », Oscar Hammerstein & Jerome Kern (6:55).
03. « Straight No Chaser », Thelonious Monk (6:48).
04. « Bemsha Swing », Denzil Best & Thelonious Monk (3:30).
05. « You Are the Song », Pilc, Moutin & Hoenig (5:48).
06. « Searing Congress », Pilc, Moutin & Hoenig (3:47).
07. « Dear Old Stockholm », Traditionnel (4:23).
08. « Thin Air », Pilc, Moutin & Hoenig (3:05).
09. « After You've Gone », Henry Creamer & Turner Layton (4:50).
10. « Alice in Wonderland » Sammy Fain & Bob Hilliard, « My Romance », Richard Rogers & Lorenz Hart (9:51).
02. « The Song is You », Oscar Hammerstein & Jerome Kern (6:55).
03. « Straight No Chaser », Thelonious Monk (6:48).
04. « Bemsha Swing », Denzil Best & Thelonious Monk (3:30).
05. « You Are the Song », Pilc, Moutin & Hoenig (5:48).
06. « Searing Congress », Pilc, Moutin & Hoenig (3:47).
07. « Dear Old Stockholm », Traditionnel (4:23).
08. « Thin Air », Pilc, Moutin & Hoenig (3:05).
09. « After You've Gone », Henry Creamer & Turner Layton (4:50).
10. « Alice in Wonderland » Sammy Fain & Bob Hilliard, « My Romance », Richard Rogers & Lorenz Hart (9:51).
06 août 2023
Piano Music 2 – Alessandro Sgobbio
Alessandro Sgobbio s’est fait remarquer notamment avec Pericopes, duo monté en compagnie du saxophoniste Emiliano Vernizzi, qui a sorti trois disques : The Double Side en 2012, Frames en 2014 et What What en 2018. Dans Pericopes + 1, le duo intègre le batteur Nick Wight. Le trio publie trois enregistrements : These Human Beings (2015), Legacy (2018) et Up (2022). En 2022, Sgobbio s’est lancé en solo avec Piano Music, et son deuxième opus solitaire, Piano Music 2, sort le 23 septembre 2023 chez AMP Music & Records.
Le pianiste est l’auteur des neuf titres aux évocations géographiques : une rue de Venise, la capitale légendaire des Toltèques, la Norvège, le douzième arrondissement de Paris, l‘Allemagne… Mais aussi des hommages personnels : « Keys and Returns », dédié à la journaliste palestino-américaine Shireen Abu Akleh assassinée en mai 2022, et « Asker », en souvenir du pianiste et compositeur Misha Alperin.
Les mélodies de Piano Music 2 s’appuient sur des esquisses intimistes (« Fondamenta De La Tana »), souvent méditatives (« Asker (Trees) »), avec des parfums mélancoliques (« Tula »). Les développements restent minimalistes (« The River »), reposent sur des boucles (« Îlot Chalon ») et autres phrases en suspension (« Asker (Light) »). Les effets électro-acoustiques, à l’unisson (« Einhausung »), aériens (« Tula »), en décors lointains (« Modular Circles ») sont toujours très cinégéniques (« Asker (Trees) »), avec des ambiances de science-fiction (« Keys And Returns »).
En solo au piano, juste accompagné d’effets électro-acoustiques subtils, Sgobbio a placé Piano Music 2 sous le signe de l’introspection…
Le disque
Piano Music 2
Alessandro Sgobbio
Alessandro Sgobbio (p, electro)
AMP Music & Records – AT0150
Sortie le 23 septembre 2023
Liste des morceaux
01. « Keys And Returns » (3:59).
02. « Modular Circles » (07:21).
03. « The River » (6:00).
04. « Fondamenta De La Tana » (1:58).
05. « Tula » (3:20).
06. « Asker (Light) » (5:20).
07. « Îlot Chalon » (1:28).
08. « Asker (Trees) » (3:51).
09. « Einhausung » (1:08).
Tous les morceaux sont signés Sgobbio.
31 juillet 2023
A Bouquet (for Lady Day) – Mark Lewandowski
Pour son premier enregistrement, en 2017, Mark Lewandowski rend un savoureux hommage à Fats Waller, en compagnie de Liam Noble au piano et Paul Clarvis à la batterie. Après un album bouillonnant, avec ses propres compositions – Under One Sky, sorti en 2021, avec Addison Frei au piano et Kush Abadey à la batterie – le contrebassiste propose un nouveau tribut : A Bouquet (for Lady Day), évidemment dédié à Billie Holiday. Le disque sort le 14 juillet chez Ubuntu Music, avec Noble au piano et la chanteuse Heidi Vogel, invitée sur deux des onze morceaux.
A la suite d’une courte introduction crépitante – « Day Breaks » – le duo interprète « More Than You Know », ballade composée en 1929 par Vincent Youmans, Billy Rose et Edward Eliscu pour la comédie musicale Great Day. Holiday l’enregistre en 1939, accompagnée par l’orchestre de Teddy Wilson. Noble et Lewandowski jouent la carte de l’intimité, en alternant unissons et contrepoints élégants, avec un balancement rythmique plein d’allant. « This Year’s Kisses », signé Irving Berlin, est tiré du film On The Avenue, sorti en 1937. C’est encore avec Teddy Wilson que Lady Day l’a sorti sur disque la première fois, en 1937. Lewandowski et Noble dialoguent avec vivacité, soutenus par une walking dynamique. Ecrite en 1934 par Gordon Jenkins et Johhny Mercer, « P.S. I Love You » n’a été enregistrée qu’en 1954 par Holiday et son sextet. Lewandowski expose et développe le thème avec beaucoup de verve, pendant que Noble trace des contre-chants plus subtils les uns que les autres. En 1935, Holiday chante « What a Little Moonlight Can Do », qu’Harry M. Wood a composé un an avant, comme bande originale de Road House, interprétée par Violet Loraine. Le duo reprend cette chanson sur un mode moderne, entre phrases tendues, questions-réponses abruptes et rythmique heurtée. C’est en 1936 que paraît « Billie’s Blues », écrite par la dame aux gardénias. Après un démarrage rock’n roll, Noble part dans des envolées contemporaines en jouant sur des décalages de mains, porté par une basse sourde, entre walking et motifs en shuffle. Le morceau s’achève dans une ambiance résolument bluesy. Sur une ligne de basse continue et des accords qui swinguent, la voix rauque et les inflexions blues de Vogel servent avec bonheur « Lady Sings The Blues », chanson coécrite par Holiday et Herbie Nichols, et titre de l’album éponyme de 1956. La ballade « Some Other Spring », composée en 1939 par Arthur Herzog Jr. et Irene Kitchings, est prise au pied de la lettre par le duo et se déroule en toute tranquillité. Deuxième intermède, « The Still of The Night », s’apparente à une improvisation mélancolique avec Lewandowski à l’archet. Un unisson entraînant lance « Who Want Love? », air de 1937, signé Franz Waxman et Gus Kahn. Les échanges sont placés sous le signe du swing, avec des lignes de walking bondissantes et un jeu de piano puissant. Pour conclure le disque, une composition coécrite par Holiday et Mal Waldron – son pianiste attitré de 1957 à 1959 – « Left Alone », qui n’a jamais été enregistré par Lady Day. Vogel, Nobel et Lewandowski en proposent une version sobre et teintée de mélancolie.
Avec A Bouquet (for Lady Day) Lewandowski continue de tracer son sillon autour d’une musique soignée, vivante et personnelle.
Le disque
A Bouquet (for Lady Day)
Mark Lewandowski
Liam Noble (p) et Mark Lewandowski (b), avec Heidi Vogel (voc)
Ubuntu Music – UBU0146
Sortie le 14 juillet 2023
Liste des morceaux
01. « Day Breaks », Lewandowski & Noble (00:53).
02. « More Than You Know », Vincent Youmans, Billy Rose & Edward Eliscu (05:17).
03. « This Year's Kisses », Irving Berlin (04:14).
04. « P.S I Love You », Gordon Jenkins & Johnny Mercer (06:07).
05. « What a Little Moonlight Can Do », Harry M. Woods (04:08).
06. « Billie's Blues », Billie Holiday (04:45).
07. « Lady Sings The Blues », Herbie Nichols & Billie Holiday (03:21).
08. « Some Other Spring », Arthur Herzog Jr. & Irene Kitchings (06:06).
09. « The Still of The Night », Lewandowski, Noble & Irving Berlin (00:52).
10. « Who Wants Love? », Franz Waxman & Gus Kahn (05:17).
11. « Left Alone », Billie Holiday & Mal Waldron (05:07).
08 mai 2023
Ahmad Jamal, le flamboyant…
Né le 2 juillet 1930 à Pittsburgh, l’artiste Ahmad Jamal, né Frederick Russell Jones et converti à l’Islam en 1952, s’est éteint le 16 avril 2023 à Sheffield.
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| Ahmad Jamal © BH |
Ahmad Jamal at the Pershing: But Not For Me
Le répertoire d’Ahmad Jamal at The Pershing: But Not For Me comprend huit standards. Ce
premier opus sera complété en 1961 par At the Pershing, Vol. 2, avec onze morceaux supplémentaires, tirés des mêmes concerts. « But Not For Me » pose les bases de la dynamique du trio : une batterie régulière et solide, une contrebasse entraînante et décontractée, et un piano mélodico-rythmique qui joue avec le silence. Pris à toute vitesse, « The Surrey with the Fringe on Top » s’appuie sur un chabada et une walking véloces, tandis que le piano prend son temps, alternant pédales, silences et traits vifs. Jamal prend « Monlight in Vermont » à contre-pied, avec des motifs dans tous les sens, ballade, valse et blues, sur l’ostinato de la contrebasse et le roulement réguliers des balais. Avec « Music, Music, Music », retour à un swing communicatif, porté par une walking et un chabada enthousiastes, pendant que Jamal alterne clusters modernes, jeu en accords aux accents latins, cellules crépitantes dans les aigus et, toujours, ce traitement particulier des silences, comme source de tension. Jamal expose « There Is No Greater Love » avec élégance sur une contrebasse souple, qui parsème son discours de shuffle, et une batterie qui garde un tempo inamovible aux balais. Le jeu staccato du piano, qui brode autour du thème, met du relief à cet air signé Isham Jones et Marty Symes. Morceau de bravoure de l’album, « Poinciana » dure huit minutes, là où les autres tournent plutôt autour des trois minutes. Un rythme sourd latino et des ostinatos soutiennent le piano qui déroule majestueusement le thème, puis s’interrompt brutalement pour placer des motifs rythmiques répétitifs, ponctués par les splash de la charleston. Cette version mythique de la chanson de Nat Simon et Buddy Bernier a des côtés incantatoires. « Woody N’ You » repose sur une paire rythmique be-bop robuste et imperturbable. Avec un sens dramatique affirmé, Jamal lance une idée, saisie au bond par le duo rythmique, puis joue avec un silence, part dans une autre direction, s’arrête, revient à sa première idée, le tout avec un naturel confondant ! Le disque se clôture avec la ballade « What’s New ». Admirable de souplesse et de musicalité, Crosby complète à merveille Fournier, qui maintient une carrure à toute épreuve, et Jamal de se promener tranquillement, en orientant le jeu de la section rythmique, tel un chef d’orchestre.
premier opus sera complété en 1961 par At the Pershing, Vol. 2, avec onze morceaux supplémentaires, tirés des mêmes concerts. « But Not For Me » pose les bases de la dynamique du trio : une batterie régulière et solide, une contrebasse entraînante et décontractée, et un piano mélodico-rythmique qui joue avec le silence. Pris à toute vitesse, « The Surrey with the Fringe on Top » s’appuie sur un chabada et une walking véloces, tandis que le piano prend son temps, alternant pédales, silences et traits vifs. Jamal prend « Monlight in Vermont » à contre-pied, avec des motifs dans tous les sens, ballade, valse et blues, sur l’ostinato de la contrebasse et le roulement réguliers des balais. Avec « Music, Music, Music », retour à un swing communicatif, porté par une walking et un chabada enthousiastes, pendant que Jamal alterne clusters modernes, jeu en accords aux accents latins, cellules crépitantes dans les aigus et, toujours, ce traitement particulier des silences, comme source de tension. Jamal expose « There Is No Greater Love » avec élégance sur une contrebasse souple, qui parsème son discours de shuffle, et une batterie qui garde un tempo inamovible aux balais. Le jeu staccato du piano, qui brode autour du thème, met du relief à cet air signé Isham Jones et Marty Symes. Morceau de bravoure de l’album, « Poinciana » dure huit minutes, là où les autres tournent plutôt autour des trois minutes. Un rythme sourd latino et des ostinatos soutiennent le piano qui déroule majestueusement le thème, puis s’interrompt brutalement pour placer des motifs rythmiques répétitifs, ponctués par les splash de la charleston. Cette version mythique de la chanson de Nat Simon et Buddy Bernier a des côtés incantatoires. « Woody N’ You » repose sur une paire rythmique be-bop robuste et imperturbable. Avec un sens dramatique affirmé, Jamal lance une idée, saisie au bond par le duo rythmique, puis joue avec un silence, part dans une autre direction, s’arrête, revient à sa première idée, le tout avec un naturel confondant ! Le disque se clôture avec la ballade « What’s New ». Admirable de souplesse et de musicalité, Crosby complète à merveille Fournier, qui maintient une carrure à toute épreuve, et Jamal de se promener tranquillement, en orientant le jeu de la section rythmique, tel un chef d’orchestre.
Ce disque (suivi de deux autres albums du même acabit), dont la portée a dépassé le cadre du jazz, permet à Jamal d’ouvrir son propre club en 1959 : The Alhambra, à Chicago. Pendant les deux ans d’existence du club, Jamal enregistre At The Penthouse (Chess – 1959) en trio accompagné d’un orchestre, Listen to The Ahmad Jamal Quintet (Jamal – Kennedy – Crawford – Crosby – Fournier) et cinq disques en trio. En 1962 et 1963, Jamal fait une pause (hormis Macanudo, pour piano et orchestre). Il reprend des chemins discographique inégaux, d’abord avec un nouveau trio constitué de Jamil Nasser à la contrebasse et Chuck Lampkins à la batterie, puis, après quatre albums, Fournier est de retour aux baguettes pour Extensions et Rhapsody (Impulse – 1965). Mais, c’est avec Nasser et Frank Gant à la batterie que Jamal repart pour de nouvelles aventures. Entre 1966 et 1968, Jamal grave six albums disparates, qui débouchent sur une année de repos, en 1969, avant un nouveau chef-d’œuvre : The Awakening.
The Awakening
Sorti en 1970 chez Impulse!, The Awakening propose sept compositions, dont deux signées Jamal : « The Awakening » et « Patterns ». Le disque démarre sur le morceau-titre, un thème-riff dansant souligné à l’unisson par une contrebasse ronde et une batterie discrètement foisonnante. Le développement est typiquement « jamalien » avec des zigzags mélodico-rythmiques. Avec ses lignes arpégées, ses phrases rubato et ses échanges vigoureux entre main droite et main gauche, Jamal lorgne plutôt du côté des romantiques pour « I Love Music », composé par Emil Boyd et Hale Smith, et interprété pour la plus grande partie en solo. « Pattern » est encore un thème-riff entraînant qui s’appuie sur les ostinatos puissants de la contrebasse et une batterie à la fois touffue et régulière. Jamal déroule avec élégance « Dolphin Dance », ballade écrite par son collègue Herbie Hancock. Pour « You’re My Everything », seul standard historique de l’album, Nasser et Jamal dialoguent librement tandis que Gant reste sobre et imperturbable. « Stolen Moment » d’Oliver Nelson, est d’abord interprété majestueusement, avec un jeu en accords grondant, puis il débouche sur une ambiance bop, avec walking et chabada. Autre thème-riff, « Wave », d’Antônio Carlos Jobim, est d’abord exposé par le piano, puis repris par la contrebasse sur une batterie frissonnante. Une fois la rythmique établie, Jamal jongle entre des passages cadencés, en consonance avec la contrebasse et la batterie, des lignes mélodiques et des séries d’accords, le tout, ponctué de silences. Disque emblématique de la musique de Jamal, The Awakening a remporté tous les suffrages.
De 1971 à 1989, Jamal enregistre pas moins de dix-huit disques, dans des configurations à géométrie variable, du trio avec Nasser et Gant à un quartet avec le vibraphoniste Gary Burton (Live in Concert ‘81), en passant par des orchestres divers et variés dans lesquels il joue également des claviers, une musique aux contours R&B, comme dans Genetic Walk (20th Century Fox – 1975), Intervals (20th Century Fox – 1979) et Night Song (Motown – 1980), ou acoustique, à l’instar de Goodbye Mr. Evans (Black Lion – 1984) avec Sabu Adeyola à la contrebasse, Payton Crosley à la batterie et Seldon Newton aux percussions. Le Live At The Montreal Jazz Festival (Atlantic – 1985) marque l’arrivée de James Cammack à la contrebasse et Herlin Riley à la batterie. A partir de 1990, Jamal signe avec le label Birdology (Dreyfus Jazz), chez qui il reste jusqu’en 2010.
Jamal revient sur le devant de la scène grâce à des concerts et des enregistrements mémorables, à commencer par le Live in Paris ‘92, en compagnie de Cammack et David Bowler à la batterie. Suivent cinq albums acoustiques, avec deux paires contrebasse – batterie principales : John Heard et Yaron Israel ou Ephriam Wolfolk et Art Dixon. En 1994, Jamal publie le seul disque en solo qu’il n’ait jamais enregistré (à l’exception de Ballades, enregistré en 2016, mais avec Cammack sur trois des dix morceaux), et qui reste une rareté : Ahmad Jamal At Home.
Ahmad Jamal At Home
Au tournant des années quatre-vingt dix, Jamal enregistre donc une série de quatre improvisations en solo sous le titre « Pots en verre ». Il commence par auto-produire le disque, puis reprend ces improvisations dans l’album Ahmad Jamal With The Assai Quartet (Roesch – 1997), et le thème principal dans Marseille (Jazz Village – 2017). La première improvisation est calme et grave, construite sur une ritournelle entre mélodie et rythme jouée à la main gauche, dans un style entre « vieux jazz » et Maurice Ravel. Dans le deuxième mouvement, bâti autour du même motif en filigrane, Jamal introduit brièvement des éléments de stride, mais reste dans une veine vingtiémiste. La troisième digression s’inscrit dans la lignée de Scott Joplin, avec des accents bluesy et une mélancolie à fleur de doigts. La quatrième improvisation reste dans une veine similaire, avec quelques envolées plus romantiques. Les seize minutes quarante d’Ahmad Jamal At Home illustrent à merveille le fait que Jamal n’apprécie pas réellement le mot ‘jazz’ et préfère dire qu’il « joue de la musique classique américaine ».
A partir de The Essence – Part 1 & Part 2, en 1994, Jamal s’appuie sur une section rythmique stabilisée autour de Cammack à la contrebasse et d’Idris Muhammad à la batterie. Manolo Badrena aux percussions, Kennedy au violon, George Coleman au saxophone ténor, Othello Molineaux au steel drum… sont souvent invités à rejoindre à la fête. Pendant une quinzaine d’années, jusqu’en 2009, le trio Jamal – Cammack – Muhammad et leurs invités tournent dans le monde entier, et sortent environ un disque par an. La forme de sa musique se cristallise, à l’instar d’Ahmad Jamal à Paris, enregistré Salle Pleyel à Paris, le 26 octobre 1996.
Ahmad Jamal à Paris
Pour cette tournée, Jamal est entouré de Calvin Keys à la guitare, Jeff Chambers à la basse, Yoron Israel à la batterie et Manolo Badrena aux percussions. Le violoniste Joe Kennedy Jr et le saxophoniste ténor George Coleman sont également invités sur quelques morceaux. Cinq morceaux se partagent les soixante minutes de musique. Dès « Bellows », la pâte Jamal se fait sentir : phrases ciselées, intermèdes rythmiques, lignes arpégées, phrases tarabiscotées… qui se développent sur une fondation rythmique grondante. Jamal laisse de l’espace pour que Keys, et Badrena puissent s’exprimer. Après une introduction de facture classique, Jamal accompagne le violon de Kennedy sur « Patches », toujours entre ligne mélodique et cellules rythmiques. Le sextet déroule le thème de Carlos Watt tranquillement. Le traitement d’« Autumn Leaves » reste toujours bluffant : la rythmique gronde, foisonnante et puissante, Jamal s’amuse avec cet air, tantôt au diapason de la rythmique, tantôt martyrisant le thème, puis Coleman malaxe la mélodie, entre rhythm’n blues et free, avant que Keys ne s’approprie le riff avec des envolées véloces aux accents bluesy. « Devil’s In My Den », signé Jamal, est un thème-riff entraînant, porté par une rythmique luxuriante, mais toujours d’une régularité exemplaire. Kennedy s’en donne à cœur-joie, en véritable violon-hero ! Coleman prend la suite, dans une veine shouter dynamique, puis Keys intervient rapidement, mais intensément : le morceau est sous haute tension ! Le disque se conclut sur « There Is A Lull In My Life », composé par Harry Revel et Mack Gordon. Jamal expose cette ballade apaisée et Kennedy poursuit avec la même quiétude, très cinégénique. Le pianiste continue ses va-et -vient entre phrases mélodieuses et jets rythmiques.
Dans les années 2010, le contrebassiste Reginald Veal et le batteur Herlin Riley prennent petit à petit la suite de Cammack et Muhammad. Après le décès de Francis Dreyfus, en 2010, Jamal rejoint Jazz Village, label créé par Harmonia Mundi, pour qui il enregistre ses cinq derniers opus, dont Ballades, enregistré en 2016.
Ballades
Enregistré en même temps que Marseille, Ballades est un disque en solo, ou presque :
Cammack accompagne le pianiste sur « Marseille », « So Rare » et « Spring Is Here ». Trois des dix morceaux sont signés Jamal et les sept autres sont des standards, dont le morceau-fétiche de Jamal, « Poinciana ». « Marseille » est une ballade élégante au parfum nostalgique, interprétée sur un mode intimiste par Jamal, soutenu par les lignes discrètes de Cammack. Avec Erik Satie en filigrane, « Because I Love You » est une pièce ludique avec des développements heurtés sur un motif rythmique rappelé périodiquement. Composée en 1944 pour le film Thrill of a Romance par Axel Stordahl, Paul Weston et Sammy Cahn, la bluette « I Should Care » est interprétée fidèlement, mais sans son caractère doucereux initial. Jamal reprend « Poinciana » en navigant entre mélodie et rythme, et maintient le suspens jusqu’au bout : décollera ou pas ?… A vous d’écouter ! « Lands of Dreams », d’Eddie Heywood Jr et Norman Gimbel, est traité comme un intermède tranquille. Jamal joue le tube de Bob Haggart et Johnny Burke, « What’s New ? » dans une ambiance apaisée, à peine perturbée par quelques séries d’accords parsemées et traits abrupts. Cammack soutient Jamal dans « So Rare », hit de Jimmy Dorsey composé par Jerry Herst et Jack Sharpe, abordé avec vivacité. « Whisperings » est un jeu amusant de lignes brisées et de balanciers autour d’un riff. Jamal enchaîne ensuite « Spring Is Here » de Richard Rodgers et Lorenz Hart, et « Your Story » de Bill Evans, dans un style délicat, ponctué d’ostinato et souligné par la ligne sobre de Cammack. Ballades s’achève sur « Emily », un air signé Johnny Mandel et Johnny Mercer pour le film The Americanization of Emily. Jamal reste fidèle à l’esprit du thème, tout en distillant les ruptures rythmiques et les silences qui sont sa marque de fabrique.
Cammack accompagne le pianiste sur « Marseille », « So Rare » et « Spring Is Here ». Trois des dix morceaux sont signés Jamal et les sept autres sont des standards, dont le morceau-fétiche de Jamal, « Poinciana ». « Marseille » est une ballade élégante au parfum nostalgique, interprétée sur un mode intimiste par Jamal, soutenu par les lignes discrètes de Cammack. Avec Erik Satie en filigrane, « Because I Love You » est une pièce ludique avec des développements heurtés sur un motif rythmique rappelé périodiquement. Composée en 1944 pour le film Thrill of a Romance par Axel Stordahl, Paul Weston et Sammy Cahn, la bluette « I Should Care » est interprétée fidèlement, mais sans son caractère doucereux initial. Jamal reprend « Poinciana » en navigant entre mélodie et rythme, et maintient le suspens jusqu’au bout : décollera ou pas ?… A vous d’écouter ! « Lands of Dreams », d’Eddie Heywood Jr et Norman Gimbel, est traité comme un intermède tranquille. Jamal joue le tube de Bob Haggart et Johnny Burke, « What’s New ? » dans une ambiance apaisée, à peine perturbée par quelques séries d’accords parsemées et traits abrupts. Cammack soutient Jamal dans « So Rare », hit de Jimmy Dorsey composé par Jerry Herst et Jack Sharpe, abordé avec vivacité. « Whisperings » est un jeu amusant de lignes brisées et de balanciers autour d’un riff. Jamal enchaîne ensuite « Spring Is Here » de Richard Rodgers et Lorenz Hart, et « Your Story » de Bill Evans, dans un style délicat, ponctué d’ostinato et souligné par la ligne sobre de Cammack. Ballades s’achève sur « Emily », un air signé Johnny Mandel et Johnny Mercer pour le film The Americanization of Emily. Jamal reste fidèle à l’esprit du thème, tout en distillant les ruptures rythmiques et les silences qui sont sa marque de fabrique.
Après quasiment soixante-quinze ans de carrière, Jamal a tiré sa révérence à quatre-vingt douze ans... Le jazz a perdu l’une de ses légendes qui, à l’instar d’Art Tatum ou de Thelonious Monk, a révolutionné l’art du piano, mais sans jamais réellement faire école.
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