7 avril 2015

Le bloc des notes : Enrico Pieranunzi, Diego Imbert, Leïla Olivesi, Antoine Hervé

Toujours plus de disques pour nos oreilles impatientes...


Double Circle
Enrico Pieranunzi & Federico Casagrande
CamJazz – CAMJ 7885-2

Avec plus de cinquante disques enregistrés sous son nom depuis le milieu des années soixante-dix, Enrico Pieranunzi est une références… Avec un peu moins d’une dizaine de disques publiés depuis le milieu des années deux-mille, Federico Casagrande représente la relève… Le pianiste et le guitariste ont enregistré Double Circle à Udine, chez Cam Jazz.

Le duo piano – guitare n’est pas une nouveauté pour Pieranunzi : en 2004, il a enregistré Duologues avec Jim Hall. Double Circle s’articule autour de quatre compositions originales de Pieranunzi, une reprise de « No-nonsense » (Dream Dance – 2009), trois morceaux de Casagrande, deux improvisations et « Beija Flor » de Nélson Cavaquinho, Noel Silva et Augusto Tomás Jr.

La sonorité acoustique chaleureuse de Casagrande s’unit d’autant mieux au son du piano que le touché de Pieranunzi est ferme, clair et net. Les deux musiciens partagent le goût des belles mélodies (« Charlie Haden », « Disclosure »), avec une touche cinématographique (« Anne Blomster Sang »), voire un petit côté dessin animé (« Dangerous Path »). Dans l’ensemble, l’élégance est le maître-mot du duo, comme les unissons entre la guitare et la main droite du pianiste qui évoluent sur les contrepoints de la main gauche  (« Charlie Haden », « Clear »), la pédale du piano qui souligne délicatement le chant de la guitare (« Within The House Of The Night »), les interactions introspectives et raffinées de « No-nonsense » qui évoquent les duos de Hall avec Bill Evans (Undercurrent – 1963 – et Intermodulation – 1966), ou encore les propos intimistes de « Beija flor ». Cela dit, une maitrise époustouflante alliée à une expérience hors du commun permet à Pieranunzi de toujours savoir maintenir son auditeur en haleine : swing efficace sur les accords subtils du guitariste (« Anne Blomster Sang », « Periph »), passages dans un style qui rappelle la musique classique du vingtième (« Clear », « Disclosure »), échanges vifs amusants (« Periph ») et ludiques (« Dangerous Path »), crépitements de notes facétieux (« Sector 1) et énergiques, avec une ligne de walking exemplaire (« Sector 2 »)…

Intime et recherchée, tout en étant variée, la musique de Double Circle mérite une oreille attentive.


Colors
Diego Imbert Quartet
Such Prod – SUCH010

Colors est le troisième disque du quartet de Diego Imbert, après A l’ombre du saule pleureur (2009) et Next Move (2011). Le contrebassiste reste fidèle à sa formation sans piano avec David El Malek au saxophone ténor, Alex Tassel au bugle et Franck Agulhon à la batterie. Les onze morceaux de Colors sont tous signés Imbert.

Le quartet d’Imbert rappelle la grande époque de Blue Note : une rythmique puissante et entraînante (« Purple Drive »), des soufflants dynamiques (« Blue Azurin »), des unissons pour exposer les thèmes (« Aquarelle »), des contrechants complexes (« Outremer »), une mise en place précise (« Aigue Marine »)… Le quartet varie les rythmes : boogaloo (« Blugaloo »), valse (« Valse Payne »), impairs rapides (« Purple Drive »), ballade (« Nankin »), binaire (« Red Alert »)… Imbert joue des lignes de basse pleine d’entrain, rondes, graves (« Blugaloo ») et mélodieuses (le solo d’ « Ombre chinoise »), tandis qu’Agulhon se montre à la fois imposant (« Red Alert ») et attentif (« Aquarelle »). Avec sa sonorité souple et satinée (« Blue Azurin »), ses éclats brillants (« Nankin »), Tassel swingue sérieusement (« Aquarelle »), mais sait aussi prendre son temps (« Valse Payne »). El Malek a un son vigoureux et un discours ferme (« Blugaloo »), dialogue en permanence avec Tassel sur un mode nonchalant (« Aigue Marine »), à l’aide de questions-réponses rapides (« Red Alert »), en motifs fugués (« Blue Azurin ») ou sur un ton vif et alerte (« Aquarelle »).

Colors s’inscrit dans la lignée d’un hard-bop moderne, dense et aux rythmes colorés…


Utopia
Leïla Olivesi
Jazz & People – JPCD 815002

Au début des années deux mille, Leïla Olivesi monte le Brahma Sextet et, en 2005, elle sort Frida avec Jeanne Added, Julien Alour, Jean-Philippe Scali, Benjamin Body et Donald Kontomanou. Suit L’étrange fleur, en 2007, avec Elisabeth Kontomanou, Boris Pokora, Manu Codjia, Chris Jennings et Kontomanou. Codjia et Kontomanou sont encore de la partie lorsque la pianiste enregistre Tiy en 2011, mais ils sont rejoints par Emile Parisien, Niko Coyez et Yoni Zelnik. Avec Codjia, Zelnik et Kontomanou, Olivesi semble avoir trouvé le quartet qui convient à sa musique, puisque c’est encore avec eux qu’elle publie Utopia en avril 2015, avec aussi le saxophoniste alto David Biney sur quelques morceaux.

Olivesi rend hommage à Savinien de Cyrano de Bergerac, le romancier du dix-septième siècle et non pas le héros d’Edmond Rostand. Deux titres font d’ailleurs directement référence à l’œuvre de Bergerac : « Etats et Empires du Soleil » et « Etats et Empires de la lune ». Utopia compte huit morceaux dont six signés Olivesi, plus « Night And Day » de Cole Porter et « Lune », co-signé avec Kontomanou. Le disque sort chez Jazz & People, label participatif créé par Vincent Bessières en 2014.

Après des introductions habiles, souvent rythmiques (« Night and Day », « Lune »), la structure des morceaux suit le schéma thème – solos – thème cher au be-bop (« Summer Wings », « Night And Day »). Les musiciens alternent contrepoints mélodiques dissonants (« Le Monde de Cyrano ») et questions-réponses véloces (« Symphonic Circle ». Kontomanou a un jeu de batterie touffu (« Night And Day »), nerveux (« Le Monde de Cyrano ») et ses roulements bien tassés font monter la pression (solo de « Révolutions »). Les lignes de Zelnik sont économes (« Lune ») et servies par un gros son profond, comme le montre également le chorus robuste et chantant de « Révolutions ». Codjia passe de notes tenues aériennes (« Con calma ») à des effets bruitistes stridents qui créent une atmosphère fantasmagorique (« Révolutions ») ou des modulations entrecoupées de traits rapides (« Sunland »), et il s’aventure également sur les terres du rock (solo de « Lune ») et du blues (« Summer Wings »). Le son soyeux de Biney se marie à merveille avec ses longues phrases sinueuses et rapides (« Le Monde de Cyrano ») et se mise en place rythmique enlevée (« Symphonic Circle »). Marquée par le bop (« Nigth And Day »), Olivesi connait également son blues sur le bout des doigts (« Summer Wings »), pimente son discours d’ingrédients caraïbes (« Révolutions »), de riffs et d’ostinatos entraînants (« Symphonic Circle »), tout en sachant se montrer délicatement mélodieuse (« Con calma »). Son chant est fait de mélopées discordantes (« Sunland ») qui se fondent avec les autres instruments (unisson avec le saxophone alto dans « Con calma »).

La musique d’Utopia est un savant mélange de tradition bop et de dissonances contemporaines.


Complètement Stones
Antoine Hervé
RV Productions – RVC 151

Dans sa discographie pléthorique, Antoine Hervé a joué avec Thelonious Monk, les standards, le blues, Wolfgang Amadeus Mozart, l’electrojazz… mais c’est la première fois qu’il s’attaque à l’univers d’un groupe de rock : les Rolling Stones.

Complètement Stones – le jeu de mot sur la drogue n’échappera à personne – est dédié à son frère, Jean-Pierre Hervé, qui lui a donné l’occasion de faire le bœuf avec les Rolling Stones… en 1973 ! L’histoire est d’ailleurs joliment racontée par l’écrivain Célia Houdart dans le livret du disque. Pour le trio, Hervé réunit deux habitués : François Moutin à la contrebasse et Philippe « Pipon » Garcia à la batterie.

Les douze compositions sont bien entendu de Mick Jagger et Keith Richard et puisées dans les innombrable succès du groupe : « I Can’t Get No Satisfaction » (Out of Our Heads – 1965), « As Tears Go By » (December’s Children – 1965), « Paint It Black » (Afternath – 1966), « Back Street Girl » et « Ruby Tuesday » (Between The Buttons – 1967), « Factory Girl », et « Sympathy For The Devil » (Beggars Banquet – 1968), « You Can‘t Always Get What You Want » et « Honky Tonk Women » (single sorti en 1969), « Wild Horses » et « Can’t You Hear Me Knocking » (Sticky Fingers – 1971) et « Angie » (Goats Head Soup – 1973).

L’ambiance générale de Complètement Stones est davantage jazz que rock. C’est un peu le même esprit que celui de Jimi’s Colors (2001), la reprise que Francis Lockwood a faite des compositions de Jimi Hendrix. Même si Garcia sait jouer lourd et binaire (« Can‘t You Hear Me Knocking »), il garde plutôt une légèreté dansante (« Sympathy For The Devil ») et une vivacité entraînante (« Factory Girl »), éloignées des martèlements rocks. La contrebasse – boisée – de Moutin déroule des motifs sourds (« Honky Tonk Women »), à tendance funky (« Can‘t You Hear Me Knocking »), avec des phrases qui fusent (« Paint It Back ») et un chorus particulièrement mélodieux et rythmé basé sur des double cordes, glissandos, shuffle, trilles… (« As Tears Go By »). Déformé par les Leçons de jazz, il est difficile de ne pas essayer de rapprocher le jeu d’Hervé de celui d’autres pianistes : Oscar Peterson (« Can‘t You Hear Me Knocking »), Monty Alexander (« Honky Tonk Women »), Keith Jarrett (« As Tears Go By »), Bill Evans (« Back Street Girl »), Ahmad Jamal (« Factory Girl »)… Toutes ces influences se mélangent et Hervé crée un style qui lui est propre, dans lequel le blues tient une place importante (« Angie »), les riffs swinguent (« Paint It Black »), les ostinatos se font puissants (« Factory Girl »), les lignes véloces lorgnent vers le bop (« Sympathy For The Devil »)… mais dans lequel aussi, la ballade paisible (« You Can‘t Always Get What You Want ») peut devenir romantique (a capella dans « Wild Horses »), sans jamais perdre une bonne dose de tension (« Ruby Tuesday »)…

Complètement Stones est du jazz brut de rock énergique, vivant, enjoué…