7 avril 2018

2e biennale de jazz du CDBM


Les 16 et 17 mars 2018, à l’initiative de son directeur, Michel Lefeivre, le Centre des bords de Marne organise la deuxième édition de sa biennale de jazz. Compositeur associé au CDBM depuis 2010, Jean-Marie Machado en assure la programmation.

Entre la soirée du vendredi et le samedi à partir de quatorze heures, onze concerts se succèdent dans le Petit Théâtre, la salle de cinéma, le Grand Théâtre et le Hall. Le vendredi, les Rugissants, tentet du pianiste Grégoire Letouvet, Richard Galliano en solo et The Ellipse, orchestre de quinze musiciens dirigé par Régis Huby, ouvrent la biennale. Le samedi, Ozma propose un ciné-concert autour du Monde perdu d’Harry O Hoyt, suivent le quintet de Pol Belardi, le duo de Léo et Jules Jassef, et le sextet de Renan Richard. La soirée débute avec le solo de Stracho Temelkovski, le quartet de Lionel Suarez prend la suite, avant celui d’Henri Texier. La biennale s’achève avec le big band du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris, emmené par Pierre Bertrand.


Vendredi 16 mars
Richard Galliano solo

Compagnon de route de Claude Nougaro pendant une dizaine d’années, adoubé par Astor Piazzolla, inventeur du New Musette, aussi à l’aise avec Johann Sebastian Bach que Duke Ellington et fort d’une cinquantaine de disques sous son nom, Galliano n’est plus à présenter…

Pour le concert de la biennale, Galliano se présente seul avec son Victoria et un accordina. Généreux, le musicien joue quatorze morceaux d’origines diverses, dont deux en rappels.


La soirée commence par une danse d’Enrique Granados, entre mélancolie et exaltation, portée par des ostinatos et des motifs mélodiques sur toute la tessiture de l’accordéon. Galliano enchaîne avec « Des voiliers », composé en 1980 pour l’album Assez ! de Nougaro. Il dédie se morceau aux victimes des attentats terroristes. Les tableaux se succèdent, comme autant de scènes cinématographiques : une introduction vive, un thème légèrement nostalgique, un tango jazz, un final cérémonieux… L’accordéoniste alterne les dialogues entre main droite et main gauche et des lignes solennelles qui sonnent comme un orgue. « Fou rire », tiré de New York Tango (1996), est une valse musette qui virevolte et swingue sur un tempo vif et un rythme entraînant. Galliano connaît son instrument sur le bout des doigts : sa virtuosité très naturelle reste constamment au service de l’expression sans chercher la moindre démonstration. Les soufflets imitent le vent, des accords lents et dissonants distillent un chant de marins et, sur un riff de tango, « Habanerando » se développe avec majesté. Le morceau, écrit pour bandonéon et orchestre à cordes, figure sur Passatori (1999). L’interprétation dynamique et entraînante de « Eu Nao Existo Sem Voce », que Galliano joue habituellement avec Paolo Fresu, contraste avec la version originale de cette bossa nova, composée par Tom Jobim et Vinicius de Moraes, enregistrée par Elizete Cardoso en 1958. Une valse mélancolique, l’« Allée des brouillards » de Montmartre, enchaînée à un « Tango pour Claude » (ou « Vie violence ») crépusculaire évoquent Nougaro. Au public qui lui réclame « La danse du sabre » d’Aram Khachaturian, Galliano répond par une boutade de Nougaro : « ce n’est pas à la carte, c’est au menu »… Il troque donc son accordéon – treize kilos, soit quarante violons… s’amuse-t-il – pour son accordina et joue « Soleil de Paris », un air touchant, composé sur un poème de Jacques Prévert et chantée par Magali Noël dans le disque Soleil blanc (1996). Un intermède mélodique plus tard, Galliano enflamme « Odeon », le tango brésilien célébrissime d’Ernesto Nazareth. Sur une demande d’un auditeur, le musicien se lance dans « Chat Pître », en précisant que ce morceau a connu un destin particulier : écrit sur un texte de Valentine Petit pour Les bons petits diables, un spectacle de Roland Petit, « Chat Pître » a servi ensuite d’indicatif pour l’émission culinaire de Jean-Luc Petitrenaud, avant d’illustrer une publicité de Gervais… Dansantes et légères, les lignes de l’accordéon s’aventurent en terres slaves avec un crochet plein d’humour par Les temps modernes… Galliano demande ensuite à Rafael Mejias de le rejoindre. « Le Paganini des maracas », comme l’appelle l’accordéoniste, est membre de son Tangaria Quartet et son dialogue avec l’accordéon, sur « Indifférence », apporte une touche rythmique vive et dansante. Après une introduction majestueuse, patchwork d’airs de Bach joué avec une sonorité d’orgue, Galliano part en puissance et lyrisme dans l’incontournable « Libertango », de Piazzola. Pour le premier rappel, c’est « La Javanaise » que le public est appelé à chanter, en douceur… et le set s’achève sur « La valse à Margaux », entraînante à souhait.

Galliano réconcilie les musiques populaires du monde et les musiques savantes avec un savoir-faire indéniable : le jazz et la java font bon ménage et entraînent l’auditeur dans leurs farandoles endiablées !


The Ellipse, music for large ensemble

Huby crée The Ellipse en décembre 2017 au Théâtre 71 de Malakoff. L’orchestre est constitué de musiciens du quatuor Ixi – Guillaume Roy au violon alto et Atsushi Sakaï au violoncelle – d’Equal Crossing – Marc Ducret à la guitare électrique, Bruno Angelini aux claviers et Michele Rabbia aux percussions – et d’artistes qui évoluent dans les sphères d’Abalone (le label fondé par Huby), des projets d’Yves Rousseau et de l’Acoustic Lousadzak : Jean-Marc Larché au saxophone soprano, Catherine Delaunay à la clarinette, Pierre-François Roussillon à la clarinette basse (et également directeur du Théâtre 71), Pierrick Hardy à la guitare acoustique et Claude Tchamitchian à la contrebasse. Matthias Mahler au trombone, Joce Mienniel à la flûte, Illya Amar au vibraphone et Guillaume Séguron à la contrebasse complètent le groupe. C’est évidemment à Sylvain Thévenard, ingénieur du son d’Abalone, qu’est confiée la régie.


The Ellipse se présente comme une suite en trois mouvements. Huby décrit son œuvre comme des parcours qui se croisent dans le passé, le présent et « les lieux visés ». La suite commence avec une ambiance de gamelan, accentuée par l’ostinato du marimba et une construction rythmique subtile. Les sections démarrent ensuite en parallèle et déroulent leurs boucles sur différents plans, comme de la musique répétitive, avant d’aboutir à un foisonnement complexe de voix qui laisse bientôt la place à un duo entre la flûte et le piano, dans une veine musique du vingtième – avec un côté Sergueï Prokofiev. Cette alternance de mouvements d’ensemble et de dialogues en petit comité se retrouve tout au long de la pièce : la guitare électrique et le saxophone soprano, le trio des cordes, la guitare acoustique et le marimba, ou encore les monologues des clarinettes, du trombone et de la batterie sur des effets électroniques… D’ailleurs, avec son instrumentation de big band éclectique et non conventionnelle – trio de cordes, deux contrebasses, deux guitares, aucune trompette, ni saxophone alto et ténor… – The Ellipse joue subtilement avec les textures sonores. Le thème principal qui apparaît ça-et-là, mais surtout dans le troisième mouvement, est une jolie ritournelle aux accents folkloriques. Si les développements lorgnent souvent du côté de la musique contemporaine, avec une touche de lyrisme, le rock progressif n’est jamais très loin non plus… Les deux contrebasses maintiennent une carrure solide et la batterie assure une pulsation robuste : dans le deuxième et (ou) le début du troisième mouvement, la section rythmique vrombit et plante un décor puissant et dense qui rappelle le duo Pheeroan AkLaffJohn Lindberg du Spirtual Dimensions de Wadada Leo Smith.

Touffue, ingénieuse et bigarrée, The Ellipse pourrait être illustrée par Le Combat de Carnaval et Carême de Pieter Brueghel l’Ancien : il se passe toujours quelque chose dans un coin…



Samedi 17 mars
Stracho Temelkovski solo

D’origine macédonienne, Temelkovksi est un multi-instrumentiste formé à l’école de la scène. Il joue de la basse, de la guitare, de la viole et des percussions… en même temps ! Les instruments sont placés autour de lui : une grosse caisse et une cymbale devant, la basse ou la guitare sur les genoux et la viole sur un stand, à ses côtés. La technique du tapping lui permet de jouer de la basse et de la viole ensemble.


Temelkovski interprète trois morceaux de son cru, inspirés par la musique des Balkans, avec des mélodies orientalisante et des rythmes composés. Scat et « human beatbox » permettent au musicien d’installer des motifs entêtants, appuyés par des lignes de basse sourdes, qui contrastent avec les phrases mélodiques staccato de la viole. Temelkovski conclut son set par un « Tango des Balkans », signé Antonio Placer et qui s’inscrit dans la continuité des autres pièces.

La musique évolue dans l’esprit des musiques du monde, assaisonnée d’une performance multi-instrumentiste spectaculaire, certes, mais sans doute un peu frustrante : en trio avec un contrebassiste et un percussionniste, il est sûr que Temelkovski aurait davantage d’espace pour improviser à la viole ou à la guitare.


Lionel Suarez quarteto Gardel

Passé par le conservatoire de Marseille, Suarez se produit dans des contextes particulièrement éclectiques : il accompagne aussi bien des vedettes de variété – Nougaro, Zebda, Bernard Lavilliers, Véronique Sanson… –  que Jean Rochefort au théâtre, Roberto Alagna pour une reprise de chansons siciliennes ou le chanteur occitan Claudi Marti… Suarez forme également un duo avec André Minvielle, participe à La tectonique des nuages de Laurent Cugny… et, en 2013, enregistre un premier disque sous son nom, Cocanha !, en trio avec Kevin Seddiki aux guitares et Pierre-François Dufour au violoncelle et à la batterie.

C’est en 2009, à l’occasion d’une carte blanche au festival Jazz sur son 31, que Suarez crée le Quarteto Gardel avec Airelle Besson à la trompette, Vincent Ségal au violoncelle et Minino Garay aux percussions. Le quartet sort un disque éponyme chez Bretelles Prod le 30 mars 2018.


La musique de Suarez est évidemment inspirée par celle de Carlos Gardel, mais pendant le concert (et dans le disque) le quartet ne joue que deux chansons du Roi du Tango : « Silencio » et « Sus ojos se cerraron ». S’ajoutent « Caminito » de Juan de Dios Filiberto, autre star du tango argentin, « Désert », une composition signée Besson et « Chorinho para Toninho » de Suarez. « Air Elle » de Ségal, « Cambiada » du compositeur de tangos contemporain Gerardo Di Giusto, « Speaking Tango » de Nury Taborda, Garay et Suarez et « Feuillet d’album » d’Emmanuel Chabrier complètent la liste des morceaux du disque. Tandis que, pendant la soirée, le quartet interprète trois autres morceaux, non identifiés.

Comme le matériau de base reste le tango, la musique du Quarteto Gardel est avant tout mélodico-rythmique : des thèmes soignés (« Désert »), au parfum nostalgique (« Sus ojos se cerraron »), voire mélancolique (« Silencio »), portés par des rythmes syncopés (« Cambiada ») entraînants (« Chorinho para Toninho »). La connivence entre les quatre musiciens est visible et ils ont trouvé un bel équilibre. Ségal et Garay s’amusent  constamment : ils se chamaillent sur les origines de Gardel (né à Toulouse ou en Uruguay ?), se répondent rythmiquement du tac au tac, dansent ensemble, essaient de faire taper le public en rythme… Côté rôles, la trompette de Besson, toute en douceur et velours, sert à merveille le répertoire du quartet, d’autant que son jeu limpide et ses développements sinueux évoquent quasiment la musique classique. L’accordéon tient son rôle d’instrument harmonique pour souligner les phrases de la trompette et navigue entre la section rythmique et des solos mélodieux. Ségal joue souvent en pizzicato des riffs dansants et autres ostinatos excitants pour répondre aux percussions, mais également des lignes majestueuses à l’archet. Quant à Garay, son foisonnement percussif, léger et pétillant, est tout à fait dans l’esprit de la musique sud-américaine.

Le disque est fidèle au concert et réciproquement. Elégante et vive, la musique du Quarteto Gardel nous emmène dans l’univers sensuel du Rio de la Plata…


Le disque

Quarteto Gardel
Lionel Suarez (acc), Airelle Besson (tp), Vincent Segal (cello) et Minino Garay (perc)
Bretelles Prod – BP06190101
Sortie en mars 2018






Liste des morceaux

01. « Silencio », Gardel & Horacio Pettorossi (7:47).
02. « Chorinho Para Toninho », Suarez (3:18).
03. « Caminito », Juan Filiberto (6:21).
04. « Air Elle », Ségal (2:56).
05. « Désert », Besson (8:07).
06. « Cambiada », Gerardo Di Giusto (3:21).
07. « Sus Ojos Se Cerraron », Gardel (5:04).
08. « Speaking Tango », Garay, Suarez & Nury Taborda (3:42).
09. « Feuillet D'album », Emmanuel Chabrier (2:13).


Henri Texier Hope Quartet

Depuis les années quatre-vingt-dix, avec des musiciens qui évoluent dans son univers, Texier multiplie les formations et leurs noms : Azur Quintet (1993 – 1998), Strada Sextet (2004 – 2007), Red Route Quartet (2009), Nord-Sud Quintet (2011), Sky Dancers (2016), Sand Woman (2017)…

En 2013, le contrebassiste sort Live At « L’Improviste » avec le Hope Quartet, constitué de Sébastien Texier au saxophone alto et aux clarinettes, François Corneloup au saxophone baryton et Louis Moutin à la batterie.

C’est avec cette formation que Texier se produit au CDBM, mais Gautier GarrigueSand Woman – remplace Moutin derrière les fûts et les cymbales. Le répertoire de la soirée reprend des morceaux interprétés récemment dans Sand Woman, Live at « l’Improviste » et Sky Dancers.


Une introduction particulièrement émouvante (« Quand tout s’arrête »), des walking impétueuses (« Mic Mac »), des chorus qui grondent (dans le très Colemanien « Sacrifice »), un sens du blues affûté (« Hungry Man »), Texier a joué comme d’habitude : à fond ! Mais c’est également la marque de fabrique de tous ses groupes... Toujours à l’écoute, Corneloup expose les thèmes à l’unisson, dialogue (« Quand tout s’arrête ») ou assure les chœurs avec Texier-fils (« Sand Woman »), prend des chorus chargé de swing (« Mic Mac »), joue a capella avec beaucoup de sentiment (« Sacrifice ») et le son grave et rond de son saxophone baryton diversifie la palette du quartet. Sébastien Texier est parfaitement à l’aise dans l’univers musical de son père. Il passe d’un discours néo-bop puissant (« Mic Mac ») à un free débridé (l’introduction de « Sacrifice », jouée par Corneloup sur disque), glisse des citations de Charlie Parker, avec une sonorité au saxophone alto qui rappelle Art Pepper (« Mic Mac »),  une clarinette lumineuse et aérienne (« Sand Woman »)… Succéder à Jacques Mahieux, Tony Rabeson, Christophe Marguet, Louis Moutin... n’est pas une mince affaire, mais Garrigue tire merveilleusement son épingle du jeu : un drumming à la fois touffu (« Mic Mac ») et régulier (chabada dans « Sand Woman »), capable d’un morceau de bravoure (« Sacrifice »), tout en sachant rester subtil et proche des peaux (« Quand tout s’arrête »).

Des thèmes-riffs intenses, des rythmes charnels, des développements néo-bop-free et un son organique, il n’y a pas d’erreur possible : nous avons bien à faire à Texier… Et c’est tant mieux !


La soirée s’achève avec le Big Band du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris qui interprète quelques morceaux dans le hall du CDBM tandis que le public se disperse… Bertrand dirige l’orchestre sur « Caravan », « Night in Tunisia »… morceaux qu’il a arrangés pour une tournée. Le Big Band swingue joyeusement et les jeunes solistes montrent un savoir-faire indéniable : c’est un plaisir de se dire que la relève est assurée et c’est une belle conclusion pour cette biennale….