8 avril 2018

Cecil Taylor, un Conquistador s’en est allé…



Né le 25 mars 1929, Taylor s’est éteint le 5 avril 2018. Après une formation musicale des plus sérieuses – leçons de piano à partir de six ans, puis le New York College of Music et le New England Conservatory – Taylor travaille quelques temps dans les formations de Johnny Hodges et Hot Lips Page. Il monte son premier groupe au milieu des années cinquante, avec Steve Lacy, Buell Neidlinger et Dennis Charles. En 1956, le quartet joue au Five Spot et, l’année suivante, au Festival de Newport. Les concerts se font ensuite plus rares, malgré quelques enregistrements pour Candid. C’est en 1962, que commence la longue association de Taylor avec les regrettés Jimmy Lions (1931 – 1986) et Sunny Murray (1936 – 2017). Ils passent six mois en Europe, où Albert Ayler joue avec eux. En 1964, Bill Dixon crée la Jazz Composer's Guild Association, à laquelle se joint Taylor. A partir des années soixante-dix, il entame une carrière d’enseignant à l’Université du Wisconsin, à l’Antioch College et au Glassboro State College. En 1973, la bourse du Guggenheim lui permet d’envisager l’avenir d’autant plus sereinement qu’en 1979, Taylor est invité à jouer à la Maison Blanche par Jimmy Carter. Par la suite, outre son Unit, créé au début des années soixante-dix, ses solos et des rencontres éclectiques (Mary Lou Williams, Max Roach, Friedrich Gulda…), Taylor compose pour la danse (Diane McIntyre, Mikhaïl Barychnikov…) et écrit des poèmes qu’il incorpore dans ses performances.

Pianiste jusqu’au-boutiste, Taylor n’a jamais fait aucun compromis avec son art. De ses origines afro-amérindiennes et de sa formation musicale européenne, le pianiste a bâti un univers musical personnel extra ordinaire, dans lequel mélodie, rythme et harmonie n’ont d’autre but que de sculpter la matière sonore, avec pour seule contrainte une exigence et une perfection musicale sans concession : « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Comme le souligne Lyons à Valérie Wilmer (citée par Kitty Grime dans Jazz At Ronnie’s Scott’s) : « jouer avec Cecil m’a amener à penser différemment sur le pourquoi du comment. Il n’est pas question de cycles de quintes, mais de son. J’étais engagé dans une voie du style bop, mais je sentais que ce n’était mon truc. Je suis passé chez Cecil et vécu une expérience tout à fait différente. La musique de Cecil est d’avant-garde. Et je ne pense pas qu’elle puisse être appréciée de prime abord. Peut-être qu’un enfant le pourrait, mais les gens sont habitués à écouter certaines choses d’une certaine manière, donc ils n’en prennent sans doute pas la juste mesure ». Et John Chilton (Jazz – 1979) d’en rajouter : « Taylor a été appelé l’architecte des sons à venir. Son souhait, c’est que les auditeurs réalisent que « le point de convergence, c’est le développement de nos facultés de réaction face au son » ».

Deux disques emblématiques, parmi tant d’autres, illustrent à merveille la démarche du musicien : Indent et Cecil Taylor.


Indent


Premier disque de Taylor en solo, Indent est enregistré en concert, le 11 mars 1973, dans le théâtre de l’Antioch College (où Taylor est professeur), à Yellow Springs, dans l’Ohio. Sorti d’abord chez Unit Core Records, label créé au début des années soixante-dix par Taylor, Indent est repris par Arista et Freedom en 1977, et distribué en France par Vogue.

Le répertoire est constitué d’un morceau – « Indent » – en trois parties : un « First Layer » de 13:41, un « Second Layer » de 13:45 et le « Third Layer » de 17:51. Taylor martèle des accords brutaux, des lignes staccatos violentes, des clusters puissants, des crépitements furieux, des bribes de mélodies… dans une débauche d’énergie rythmique qui tient autant de la musique contemporaine que d’une déconstruction enfantine, maîtrisée de bout en bout. Quarante minutes d’un ouragan tellurique de notes !


Cecil Taylor


Après son premier voyage en Europe, en 1962, Taylor reviendra souvent jouer sur le Vieux Continent qu’il aime beaucoup (entretien avec Alfred B. Spellman): « la chose idéale serait d’avoir le genre de situation qu’il y a en Europe. Dans certaines petites villes, vous avez des petites salles de concert ou des auditoriums qui sont parfaits sur le plan acoustique. Vous avez des instruments, je veux parler de pianos, qui sont excellents. Vous avez un public qui vient vous écouter, préparé à être dérangé. Et c’est même pour ça que vous payez. Que voudriez-vous de plus que ça ? »

A l’automne 1966, après avoir enregistré Unit Structures pour Blue Note, Taylor est en Europe pour une tournée, avec Lions au saxophone alto, Alan Silva à la contrebasse et Andrew Cyrille à la batterie. Le Cecil Taylor Unit joue le 30 novembre au Studio 105 (appelée Salle 105 à l‘époque…) de la Maison de l’ORTF, à Paris. Fondateur de Freedom Records, la célèbre division jazz de Black Lion Records, le producteur Alan Bates produit un double-disque, qui ne sort qu’en 1973 sur le label japonais BYG sous le titre Student Studies. En 1980, Freedom reprend le morceau titre dans l’album Great Paris Concert « 1 ». Mais ce n’est qu’en 1983 que Black Lion Records publie l’intégralité du disque en France – distribution Carrère – sous le titre Cecil Taylor. Le graphisme et la célèbre photo du disque sont confiés à l’artiste japonais Katsuji Abe.

Au programme du disque, « Student Studies » (26:56), « Amplitude » (19:41) et « Niggle Feuigle » (12:07). Que les étudiants s’accrochent : leurs études sont une véritable course-poursuite frénétique ! Le piano et le saxophone foncent dans un même élan endiablé, en se coupant la parole à qui mieux mieux, tandis que la contrebasse vrombit et que la batterie en met partout. Le quartet finit en apothéose rythmique, tel un gamelan apocalyptique… Avec ses jeux de percussion – sifflets, clochettes, timbales… – et ses effets de technique étendue – roulements, grondements, couinements… –, « Amplitude » préfigure les expériences de l’Art Ensemble of Chicago. L’expressivité, voire l’expressionnisme, sonore est au centre du morceau. Quant à « Niggle Feuigle », il s’inscrit dans un free, aujourd’hui plus « classique », avec une explosion des structures, des échanges rythmiques débridés et un saxophone déchaîné qui se fond dans la sculpture sonore… Presqu’une heure d’une ébullition sonore bienfaisante tant pour l’esprit que pour les sens….


Sources :
  • All Music
  • Discogs
  • Le Nouveau Dictionnaire du Jazz – Robert Laffont
  • Alun Morgan – Notes de la pochette de Cecil Taylor (Black Lions Records – 1983)