Hector (en hommage à Hector
Berlioz) est une structure crée par Sylvain Darrifourcq
pour héberger un label et une maison d'édition. Si la devise du
label est claire, « for music research » (pour la recherche
musicale), la ligne éditoriale de la maison d'édition l'est tout
autant, elle « est née du désir croisé d’Antoine Le Bousse
et de Darrifourcq : faire dialoguer la création artistique et la
réflexion critique sur le monde du travail dans les réseaux de la
musique et de la culture ».
Les deux premières
publications d'Hector sont consacrées à des entretiens. 20 000
mots reprend des échanges entre Le Bousse et Darrifourcq, puis
Emile Parisien les rejoint pour Trio.
De
format carré sur une base in-16 (quatorze sur quatorze centimètres),
les livres tiennent dans la cédéthèque ! Ils comptent autour de
cent cinquante pages, en noir et blanc, sans illustrations, sont
imprimés par Books Factory et coûtent respectivement douze et
quatorze euros. Voilà pour le contenant...
20
000 mots
Dans
20 000 mots, Le Bousse et Darrifourcq abordent de multiples
sujets tels que le parcours du batteur, le jazz, la
professionnalisation, l'Emile Parisien Quartet, l'approche musicale,
la pluridisciplinarité, la productivité, la création musicale et
la politique, les sciences, le covid...
Darrifourcq
commence par son apprentissage musical : l'éveil à cinq ans dans la
petite école de musique d'Orthez, la classe de jazz à
l'adolescence, la batterie à seize ans, puis le conservatoire de
Toulouse et l'entrée dans le monde professionnel. Cette présentation
permet également d'aborder le sujet de la musique comme source
d'émancipation, voire d'ascenseur social. En effet Darrifourcq est
issu d'un milieu rural, non musical, où les principales valeurs sont
le travail et la terre. D'où, sans doute, ses études assidues,
complètes et monomaniaques pour s'assurer de réussir dans la voie
qu'il s'est choisie. Et cela d'autant qu'il avoue être «
fasciné par l'aspect technique et la virtuosité que requiert
cette musique [le jazz] »
(p.14).
Dès
son plus jeune âge, Darrifourcq éprouve le besoin de «
prendre des libertés avec la partition »
(p.11). La découverte de Blues and Roots de Charles
Mingus, du Live At The Village Vanguard de
John Coltrane et un concert du trio de Brad
Mehldau, avec Larry Grenadier et Jorge Rossi (p.
14) le convainquent que le jazz est la musique qui lui faut.
Pourtant, en 2003, une représentation de Lulu d'Alban Berg
au Théâtre du Capitole sera un choc esthétique fondateur : «
ce
moment a été pour moi un vrai vertige
»
(p.17). Sa découverte de la
musique acousmatique le pousse aussi
vers de nouveaux horizons : «
je n'imaginais plus
m'inscrire dans l'histoire du jazz, avec la rigidité de ses codes et
le poids de ses légendes »
(p.19).
Le jazz
lui rappelle trop le
cadre de son milieu d'origine : «
la valorisation de
l'autorité des anciens, le travail rédempteur, la poétisation de
la misère »
(p.48).
En
2004, avant de bifurquer sur d'autres chemins, Darrifourcq crée avec
Emile Parisien, l'EPQ
- l'Emile Parisien Quartet. Aventure qui se termine mal
en 2014 après leur quatrième opus, Spezial
Snack, mais c'est une
autre histoire dont nous reparlerons dans Trio.
Monté
sur Paris, Darrifourcq fait des rencontres clés avec, parmi
d'autres, Michel Portal,
Marc Ducret,
Antonin-Tri Hoang...
Il forme également trois
projets d'avant-garde : In
Bed With (IBW) avec
Julien Desprez et Kit
Downes, In
Love With en
compagnie de Théo et Valentin Ceccaldi,
et MilesDavisQuintet! aux côtés
de Valentin Ceccaldi
et Xavier Camarasa.
L'influence
de la musique répétitive,
en particulier Conlon Nancarrow
et György Ligeti,
finit par l'éloigner de la
musique tonale et narrative.
La littérature - Stendhal,
William Faulkner -
impacte également ses recherches musicales, tout comme les
installations mécaniques sonores de Zimoun,
les chorégraphie de Liz Santoro
etc. Darrifourcq fait évoluer son set de batterie en incorporant des
objets, des pédales etc. Son approche s'oriente vers la
pluridisciplinarité, comme il l'explique en
présentant son spectacle
Fixin.
Darrifourcq
décrit son approche, «
un travail de recherche musicale pur
» (p.69), dans laquelle le collectif prime sur
l'individualité car «
c'est davantage la construction mythologique autour du génie
musical individuel qui me paraît empêcher l'épanouissement de
l'imagination » (p.64)
et peut-être de pouvoir se poser des questions telles que : «
peut-on voir le son et entendre la lumière ? »
(p.67). C'est aussi pour cela, la recherche, qu'il constate que «
le cheminement vers un
objectif pas toujours très clair procure aux artistes un immense
plaisir »
(p.68). L'artiste est en
quête d'épure puisqu'au final «
il reste une onde avec des fréquences, des battements, un
certain nombre de vibrations... Du rythme, du temps ! »
(p. 69).
Au
cours de leurs discussions Le
Bousse et Darrifourcq se penchent sur l'organisation du monde musical
en France et les conditions d'existence des musiciens,
avec les cours, le statut d'intermittent, les disques, la critique,
la communication, le marketing... et
le système D, indispensable dans un milieu non rentable, donc
dépendant des aides extérieures.
Réflexions qui débouchent logiquement sur la création artistique
et son rôle politique, «
être artiste et être
citoyen ce sont deux choses différentes que le hasard ou le désir
peuvent faire se rencontrer
»
(p.58), et cette remarque
pragmatique de Darrifourcq :
«
l'art ne peut pas
changer le monde, il faut rester mesuré
»
(p.64).
Période
oblige, les deux protagonistes évoquent la crise sanitaire.
Darrifourcq insiste sur la chance d'avoir pu bénéficier
de l'aide du service public:
«
je
me suis senti soutenu au-delà de ce que j'imaginais possible dans
une situation aussi inédite !
»
(p.104).
Pendant cette «
situation extraordinaire »
il a particulièrement apprécié «
[ce] monde et [ce]
quotidien débarrassés
de toute obligation de production !
»
(p.97). En revanche,
Darrifourcq a pris conscience de «
toute l'inutilité de ce
métier [d'artiste] dans un contexte d'urgence
»
(p.99) et
que «
cette
situation a conforté mon intuition que l'art n'est pas autre chose
qu'un type de consommation propre à une certaine catégorie sociale
»
(p.101). Et
de conclure : «
je crois que dans un
contexte de crise globale comme celui dans lequel nous vivons
désormais, je me sentirais plus utile à créer du savoir plutôt
que de l'art, qui me semble un objet bien dérisoire dans un tel
contexte »
(p.121). C'est sans doute
pourquoi Darrifourcq a
également profité du covid pour se plonger dans l'étude des
sciences, de la pensée bayésienne et des questions existentielles
qui en découlent. Ce qui a confirmé que spectateurs, chercheurs et
artistes peuvent se rapprocher : «
tout est possible,
tout peut s'envisager comme objet artistique ou comme prétexte à
faire de l'art, et je trouve ça formidable
»
(p.143).
Le
traitement chronologique, plutôt que thématique, des nombreux
sujets discutés dans 20 000 mots rend la lecture peut-être
un peu plus tortueuse, mais comme les questions adressées sont plus
intéressantes les unes que les autres, sa lecture est hautement
recommandable.
Le livre
20 000 mots
Entretiens avec
Sylvain Darrifourcq
Antoine Le Bousse
151 pages
Hector
Sortie en 2023
Disponible en
anglais
Trio
A
partir de 2004, Emile Parisien, Julien Touéry, Ivan
Gélugne et Sylvain Darrifourcq jouent ensemble dans
l'Emile Parisien Quartet (EPQ), mais en décembre 2014, après leur
quatrième disque, Spezial Snack, suite à un «
désaccord sur tout »
(p.19) Darrifourcq quitte le quartet pour voguer vers de nouveaux
horizons. Cette rupture brutale a donné l'idée à Antoine Le
Bousse de réunir plus de dix ans après Parisien et Darrifourcq
pour un entretien croisé.
Dans
la première partie - «
Ça
commence comme ça »
- Parisien, Darrifourcq et Le Bousse reviennent sur l'EPQ : «
nous étions une famille,
une fratrie. Les cinq premières années ont été folles, magiques
»
(p.22). Pourtant, dès le
départ le nom du groupe pose problème : il répond aux codes du
jazz, mais nomme un leader alors que ce n'est pas l'esprit initial du
quartet. Quand Touéry et Gélugne s'accommodent
des différences de traitement entre Parisien et le reste du quartet,
Darrifourcq, lui, le vit mal.
Par exemple, en 2014, le festival de Coutances, Jazz sous les
pommiers, propose une carte blanche à Parisien qui joue avec Daniel
Humair (Sweet
& Sour),
Jean-Paul Celea (Yes
Ornette!) et Vincent
Peirani (Belle
Epoque), mais le
festival refuse de
programmer l'EPQ...
L'EPQ
enregistre d'abord trois albums chez Laborie Jazz : Au
revoir porc-épic (2006),
Original Pimpant
(2009),
leur disque préféré,
et Chien guêpe
(2012). Pour Spezial
Snack (2014), l'EPQ
passe chez ACT, dont le positionnement plus commercial ne convient
pas à Darrifourcq, mais Parisien a déjà enregistré avec Yaron
Herman et Peirani
pour ce label, qu'il apprécie. Lors de l'enregistrement de Spezial
Snack «
le groupe fonctionnait
mal, et la distance qui se creusait ente Sylvain et nous devenait
difficile à supporter »
(p.29), avec «
la difficulté de
composer collectivement une œuvre aboutie
»
(p.35). Donc «
le disque est plus un
patchwork de modes de jeux disjoints, sans direction claire, qu'un
ensemble cohérent »
(p.29).
Après
le départ de Darrifourcq, c'est d'abord Mario Costa qui
reprend la batterie, remplacé ensuite par Julien Loutelier.
Parisien évoque son duo avec Peirani, davantage grand public et dans
lequel l'accordéoniste est la star, et l'EPQ qu'il a parfois du mal
à imposer. A titre d'illustration, il raconte que pour contrecarrer
ECM qui avait voulu le débaucher, ACT lui a donné toute liberté,
ce qui a permis à l'EPQ de sortir Double Screening (2019) et
Let Them Cook (2024)...
La
deuxième partie - «
Une supériorité manifeste »
- reprend une partie de la carrière de Parisien et expose quelques
réflexions sur le jazz. En 1994, Parisien rejoint la classe de jazz
du collège de Marciac en cinquième et il y reste trois ans. Il
intègre ensuite le conservatoire de Toulouse, puis devient musicien
professionnel, avec le succès que l'on sait.
Côté
musique, pour Parisien, un solo est un «
parcours émotionnel »
(p.53), là où pour Darrifourcq «
[se] libérer de
l'émotion est devenu une quête »
(p.54). Ce qui sera un
autre point de divergence entre le batteur et l'EPQ. Tout comme le
rôle du soliste dans le jazz,
central dans le jazz américain et beaucoup moins dans le jazz
européen. Là où Parisien
et Le Bousse constatent
que le jazz est en mouvement perpétuel, notamment dans ses rapports
avec les autres musiques, Darrifourcq relativise : «
le problème c'est
d'appeler «
jazz
»
toutes les musiques dès
qu'elles se réfèrent à des valeurs de liberté, d'improvisation.
C'est le moyen qu'emploie de le jazz d'assurer sa survie
»
(p.65).
«
Un genre de pantalon japonais »,
la troisième partie, fait le parallèle entre les approches
musicales de Darrifourcq et Parisien,
et leurs projets respectifs.
Le saxophoniste reste
attaché aux formations classiques du jazz, du duo au sextet, en
incorporant des instruments harmoniques pour «
épaissir le son »
(p.77) comme, par exemple, le piano et la guitare dans Sfumato.
Le batteur, au contraire, élimine les instruments harmoniques et se
concentre sur les solos et les trios. Parisien continue sur sa lancée
de fusion de jazz et d'autres musiques, à l'instar du quartet avec
Peirani, Ballaké
Sissoko et Vincent
Segal, alors que
Darrifourcq cherche à «
ouvrir d'autres portes
»
(p.83) qui l'éloignent du jazz,
mais surtout «
d'un type d'émotions
[qu'il]
pourrait
qualifier de premières
(tristesse, joie, peur, etc.) pour [se]
rapprocher de sensations psychoacoustiques, d'une excitation du
système cognitif, comme la capacité mémorielle, la capacité de
concentration, la sensation de vertige temporel ou visuel
»
(p.90).
Pour ce faire, il recherche «
une mécanisation
systématique du geste sonore
»
(p.90), incompatible avec
la musique de Parisien.
La
dernière partie, «
un mantra de surfeur zen »,
est principalement consacrée au métier de musicien. Darrifourcq
et Parisien font le même constat : la crise sanitaire a été une
aubaine ! Elle a
notamment permis de faire une pause dans l'obligation de production
dictée par le système. Les trois interlocuteurs listent
les risques psycho-sociaux liés au métier de musiciens, du
sur-ménage à la concurrence, en passant par les réseaux sociaux,
l'isolement, la productivité, les critiques, l'estime de soi, avec
le danger de
« ne
pas faire de distinction entre ce qu'on produit et ce qu'on est
»
(p.108), les contraintes
commerciales et administratives, l'équilibre vie privée - vie
professionnelle etc. Et, bien sûr, la précarité car «
artiste, c'est le métier
de la précarité par excellence
»
(p.105). Darrifourcq et
Parisien échangent aussi sur l'environnement
économique des musiciens
en France.
En
guise de post-scriptum Le Bousse conclut avec Darrifourcq et Parisien
sur l'artiste citoyen et son rôle dans la société.
En
plus de livrer des analyses actuelles, pertinentes et claires sur la
musique et le métier de musicien, Trio
permet aussi une explication salutaire entre deux musiciens
d'exception qui, même s'ils ont chacun choisi une voie différente,
ont beaucoup de points communs dans leurs réflexions.
Le
livre
Trio
Entretiens
avec Emile Parisien et Sylvain Darrifourcq
Antoine
Le Bousse
151pages
Hector
Sortie
en 2025

