Affichage des articles triés par date pour la requête chemirani. Trier par pertinence Afficher tous les articles
Affichage des articles triés par date pour la requête chemirani. Trier par pertinence Afficher tous les articles

18 mars 2026

Tales of Nar - Keyvan Chemirani

Aussi actif sur la scène des musiques du monde (Ballaké Sissoko, Juan Carmona, Françoise Atlan, Ross Daly...) et de la musique classique (Dominique Vellard, Jean Rondeau, Benoît Haller...) que du jazz (Yves Rousseau, Louis Sclavis, Jean-Marie Machado, Omar Sosa, Sylvain Luc, Joce Mienniel...), Keyvan Chemirani mène également une carrière de leader bien fournie : Tales of Nar, dixième albums sous son nom, sort le 6 février 2026 chez PeeWee!

En 2022 Chemirani monte The Modal Experience Ensemble. Pour Tales of Nar, ce groupe à géométrie variable est constitué de Bijan Chemiranison frère, percussionniste et partenaire de toujours,  la violoniste japonaise Yvlin (rencontrée dans le Deutsche Oper Berlin, lors de la représentation de Negar, un opéra de Chemirani) et Benjamin Moussay aux claviers (ils ont joué ensemble dans le cadre du Trio Atlas de Louis Sclavis).

Nar signifie New Ancient Rhythms, allusion à New Ancient Strings, un disque de Toumani Diabaté et Ballaké Sissoko sorti en 1999... Au programme de Tales of Nar, cinq compositions de Keyvan Chemirani, quatre signées Bijan Chemirani, « La Cena Grande » de Moussay et « 117 » d'Yvlin, Moussay et Bijan Chemirani.

Tales of Nar commence par un hommage à l'abbaye de Royaumont où Chemirani a l'habitude d'être invité en résidence. Ce premier morceau, construit en deux tableaux, donne le ton : la musique sera rythmique, moderne, mais ancrée dans la tradition... L'introduction solennelle du piano peut rappeler l'esprit de la musique classique du début XXe. Avec les percussions frémissantes et souples, la pédale du violon et les notes éparses du piano, le déroulé est intense. Le deuxième tableau démarre sur un motif moyen-oriental puissant joué à l'unisson par le violon et le piano qui débouchent sur des modulations élégantes du violon accompagnées des doux roulements du zarb et du daf.

« Dar-é-Marmouz » compte également deux parties. C'est le lauto et le piano dans les cordes qui ouvrent le morceau. Sur un riff immuable, le violon et le santur lancent un thème-riff mélodieux aux couleurs orientales. La montée en puissance se fait par un mouvement d'ensemble autour du thème-riff. La porte mystérieuse (« Dar-é-Marmouz ») mérite bien la majesté de cette première partie... Dans la deuxième partie, les phrases aux consonances moyen-orientales pleine de swing du piano répondent aux motifs du lauto et des percussions, avec des interventions aériennes du violon.

Place au dîner avec « La Cena Grande » ! Après un démarrage harmonieux et subtil à souhait de Moussay, Yvlin prend la suite dans une veine rubato avec une léger vibrato et une bonne dose de lyrisme. Cette entame très cinégénique laisse place à une suite de triolets du violon repris par le piano sous forme de riff qui lance les percussions, luxuriantes et légères. Les voix et les rythmes s'entrecroisent pour une conclusion théâtrale.

Le duo de percussions de « Nour In The Place » alterne roulements secs et sourds et frappes à la résonance mate dans une explosion de rythmes qui fusent dans tous sens !

Une ambiance foisonnante énigmatique et des motifs rythmiques réguliers ouvrent « Bâ man o bâ to », avant que le violon n'expose une superbe mélodie nostalgique aux teintes moyenâgeuses. Sur un décor rythmique chatoyant et dansant, le violon et le piano dialoguent avec beaucoup de verve !

L'évocation de la ville italienne « Todi » commence par un piano contemporain expressif. Puis, sur un ostinato, la main droite trace des petites lignes reprises à l'unisson par le violon, toujours soutenues par des percussions pétillantes. Les cellules rythmiques s'entrelacent pendant que le violon et le piano passent de phrases sinueuses à des vagues de boucles, des questions-réponses et des unissons dans une ambiance sophistiquée.

Sur un riff régulier du lauto « 118 » fourmille du début à la fin avec une architecture complexe : des plans superposés, des boucles enchevêtrées, des riffs imbriqués les uns dans les autres, des vocalises rythmiques... Il y en a partout, et « 118 » reste entraînant à plaisir !

Un riff de piano et une mélodie legato du violon présentent « La robe de la mariée ». Violon, piano et percussions discutent finement. Yvlin fait monter la pression jusqu'à l'envol des percussions et du piano, avant un final dans une atmosphère contemporaine.

Pour le pessimiste (ou réaliste ?) « Le soleil se couche (sur cette civilisation) », les percussions sont graves, le thème est sombre et le développement imposant avec des échanges croisés de toute beauté entre le quartet.

Avec son introduction lente au piano, à laquelle répondent avec pudeur les percussions, le lauto et le pizzicato du violon, puis son déroulé profond basé sur une fusion des voix en suspension, « 117 » est spectaculaire !

En guise de conclusion, la comptine « Jasmine Lullaby » se mue en farandole, portée par un mouvement d'ensemble mélodieux, sautillant et doux, avec des touches folk et de l'humour...

La musique des frères Chemirani, d'Yvlin et de Moussay est juste belle et Tales of Nar est juste indispensable.

Le disque

Tales of Nar
Keyvan Chemirani
Yvlin (vl), Benjamin Moussay (p, kbd), Bijan Chemirani (perc) et Keyvan Chemirani (perc, santur).
PeeWee! - PW1020
Sortie le 6 février 2026

Liste des morceaux

01. « Royaumont », Keyvan Chemirani (7:10).
02. « Dar-é-Marmouz », Bijan Chemirani (7:27).
03. « La Cena Grande », Benjamin Moussay (7:24).
04. « Nour in the place », Keyvan & Bijan Chemirani (2:47).
05. « Bâ man o bâ to », Bijan & Myriam Chemirani (4:29).
06. « Todi », Keyvan Chemirani (5:58).
07. « 118 », Bijan Chemirani (6:25).
08. « La robe de la mariée », Keyvan Chemirani (3:43).
09. « Le soleil se couche (sur cette civilisation) », Keyvan Chemirani (4:07).
10. « 117 », Yvlin, Benjamin Moussay & Bijan Chemirani (2:29).
11. « Jasmine Lullaby », Bijan Chemirani (4:36).

 

01 novembre 2025

Portraits au Studio de l'Ermitage - Jean-Marie Machado

A l'occasion des trente ans de la compagnie Cantabile, Jean-Marie Machado propose une série de portraits au Studio de l'Ermitage les 14, 15 et 16 octobre 2025. Les trois soirées sont organisées autour de deux concerts par soirée : un des projets de Machado et une scène ouverte à des musiciens amis.

Le 14 octobre commence par La saga des vagues, le duo de Machado et Keyvan Chemirani, suivi du trio Ornicar, avec Joachim Machado, Renan Richard et Côme Huveline. Le 15 octobre verra le duo de Séverine Morfin et Malik Ziad précéder le Machado Novo Trio, avec Machado, ClaudeTchamitchian et Ze Luis Nascimento. Quant au 16 octobre, il démarre avec Back on the Block, le duo de Pauline Bartissol et Jean-Charles Richard, avant Cantos Brujos, projet de l'orchestre Danzas avec Ana Pérez.


Mardi 14 octobre 2025

 

La saga des vagues
Jean-Marie Machado & Keyvan Chemirani 

Depuis 2017 et la sortie d'Impulse Songs, les chemins de Machado et Chemirani se sont souvent croisés, notamment dans Majakka, projet créé en 2020 par Machado, avec Jean-Charles Richard et Vincent Segal. En 2025, les deux musiciens se retrouvent autour d'un projet en duo : La saga des vagues.

Jean-Marie Machado & Keyvan Chemirani – Studio de l’Ermitage – 14 octobre 2025 © PLM

« Le pays des orages » évoque la région de Darjeeling, fameuse pour ses thés. Chemirani navigue entre zarb et autres percussions pour maintenir des poly-rythmes entraînants, tandis que Machado développe le thème-riff avec un lyrisme musclé, teinté de touches andalouses. « Un niño en la calle » était déjà au programme de Takiya ! Tokaya !, disque co-publié en 1997 avec Jean-Marc Padovani, en compagnie de Jean-François Jenny-Clark et Paul Motian, mais aussi de Caminando, album en duo avec David Liebman, sorti en 2008. Des ostinatos accompagnent l’exposition de cet air aux accents latinos, soutenus par des rythmes foisonnants. Le piano intercale ensuite des phrases rubatos d’allures romantiques, soulignées par les percussions, vives et légères. Chemirani troque le zarb pour le santour et demande en rigolant que les éclairages rougeoyants soient changés car il ne distingue plus les quelques soixante-douze cordes de l’instrument ! La sonorité aiguë, métallique et cristalline du santour et les cordes du piano donnent une couleur indienne au morceau. Les échanges entre les deux musiciens sont intenses, portés par des questions-réponses, unissons, riffs, ostinatos et autres motifs mélodico-rythmiques. Les ondulations de « Pluie blanche », sur des percussions luxuriantes, débouchent sur une version néo-bop dynamique de « Nardis ». « Le réveil de l’Indien » est une référence au pic de Bure, dans le massif de Dévoluy, dont la forme ressemble à un Indien couché… Vu l’énergie impressionnante du chorus de Chemirani et les contre-chants rythmiques de Machado, il n’est pas étonnant que l’Indien se soit réveillé ! C’est plutôt du côté de la musique contemporaine que lorgne « La lune des étonnements » : le jeu minimaliste, dissonant et tendu du piano est ponctué de frottements, cliquetis, frappes éparses et sonnailles des percussions. Pour conclure le set, le duo interprète « Retreat Poetry ». Une rythmique sèche, nerveuse et dense accompagne un piano qui, au gré des tableaux, se montre tantôt joueur (Erik Satie n’est pas si loin) tantôt lyrique.

Machado et Chemirani surfent sur des vagues mélodiques et rythmiques plus grisantes les unes que les autres...

 

Ornicar
Joachim Machado, Renan Richard et Côme Huveline 

Emanation du Bissap Sextet créé par le saxophoniste baryton Renan Richard-Kobel, Ornicar est un Power Trio monté en 2016 avec Joachim Machado à la guitare électrique et Côme Huveline à la batterie. Leur premier album, Maëlstrom, est sorti en janvier 2020.

Renan Richard-Kobel, Côme Huveline & Joachim Machado – Studio de l’Ermitage – 14 octobre 2025 © PLM

Dès le premier morceau le ton est donné : une batterie puissante et véloce, une guitare entre ostinato et accords planants et un saxophone baryton qui alterne lignes mélodiques et effets lointains réverbérés. Ornicar joue dans la cour des jazz-rockeurs. Le deuxième morceau enfonce encore davantage le clou car Huveline passe aux pads, encore plus sourds, Machado plaque des effets électro spatiaux, tandis que, en arrière-plan, Richard déroule des nappes de sons digne d’un orgue. Après une introduction tonitruante de la batterie sur une pédale du baryton, la guitare expose « Ficus », un thème-riff, souligné par le contre-chant du saxophone et qui débouche sur un slow. Puis, poussé par les frappes binaires d’Huveline et les lignes de basse de Richard, Machado part dans un chorus de Guitar Hero dans une veine Metal. Dans le quatrième morceau, sur une rythmique toujours puissante et une guitare aérienne, le baryton développe une mélodie simple dans un style plus jazz, fluide et mélodieux. « La pierre contre la vitre » se déroule en trois tableaux : le premier dans un esprit slow-rock avec des effets électro rêveurs sur une batterie vigoureuse, le deuxième plutôt dans un style électro-rock, avant un troisième mouvement minimaliste. Des ostinatos de la guitare et des pédales du baryton accompagnent les furies de la batterie qui propulse « Spread » dans les limbes du rock progressif, avec Machado une nouvelle fois en Guitar Hero. Après un démarrage dans une atmosphère éthérée avec des phrases dépouillées, le septième morceau retrouve les chemins du rock alternatif, porté par les frappes luxuriantes d’Huveline et les contrepoints élégants de Machado et Richard. « IA » est dense, voire brutal – notamment le solo final d’Huveline. Le baryton joue des lignes intenses sur une batterie poly-rythmique entraînante et des épures mélodieuses de la guitare.

Pour le bis, le trio invite Machado et ils reprennent « Um Vento Leve », air inspiré par Fernando Pessoa et au programme de Majakka. Ornicar abandonne son jazz ascendant rock pour un jazz moderne. La batterie, rassérénée, maintient une carrure imperturbable, le piano, raffiné, alterne accompagnements mélodiques et rythmiques, la guitare, adoucie, s’envole ça-et-là sur des effets électro et le saxophone soprano illumine le morceau de ses volutes délicates.

Qu’elle soit jazz-rock prog ou jazz-électro-rock, la musique d’Ornicar est musclée, et ce n’est pas de la gonflette !


Mercredi 15 octobre 2025

Séverine Morfin et Malik Ziad 

Séverine Morfin – alto – et Malik Ziad – mandole, guembri et banjo – se sont rencontrés lors d'une tournée du chanteur Piers Faccini. En 2024 ils décident de monter un projet ensemble, dans lequel ils piochent le répertoire du set.

Séverine Morfin & Malik Ziad – Studio de l’Ermitage – 15 octobre 2025 © PLM

La mélodie douce et cristallines aux modulations moyen-orientales exposée par le mandole et mise en relief par le bourdon de l’alto plante le décor. Morfin accompagne ensuite avec un pizzicato enlevé les motifs dansants de Ziad. Quand c’est au tour de l’altiste de prendre son chorus, les accords du mandole soulignent le discours de l’alto. Le final est une suite de contrepoints entraînants. Le duo enchaîne sur un tableau mystérieux, triolets de l’alto et ligne minimaliste du mandole, qui monte en puissance avec un bel effet théâtral. Dans « Raphaelle », Ziad change de tabouret – il glissait sur la banquette piano – et passe au guembri, dont la sonorité rappelle un mélange de guitare basse acoustique et de contrebasse. Le riff grave et groovy de Ziad soutient une mélodie solennelle étirée par l’archet de Morfin. Après un dialogue rythmique pimenté, le morceau s’achève presque dans une ambiance de dance-floor ! La belle et sobre « Lisière » démarre sur deux riffs croisés, puis part sur une ligne mélodique gracieuse, développée au mandole et ponctuée par les ostinatos de l’alto. Retour au guembri et au pizzicato pour une ronde entraînante au parfum médiéval. La ligne de basse minimaliste et le thème en suspension évoluent crescendo, alto en doubles cordes et riff puissant du guembri, jusqu’au final dansant, aux accents moyen-orientaux, renforcés par le chant de Ziad. Le set se conclut avec le bien nommé « Rituel », composition de Ziad, au répertoire du concert des Instruments Migrateurs le 3 avril 2025 au Comptoir Halle Roublot, avec Joce Mienniel et Vincent Peirani. Sur un air moyen-oriental particulièrement accrocheur, Morfin alterne ronde dansante et envolées débridées, tandis que Ziad jongle avec les maqâm au mandole et au chant, avec des modulations typiquement arabo-andalouses.

Enjoué, vif et sincère, le duo Morfin – Ziad propose un alliage de Moyen-Orient, folklore et jazz qui appelle au voyage !


Como as flores
Machado Novo Trio

Machado et le trio, ce n'est pas une nouvelle aventure : en 1988 le pianiste enregistre son premier disque, Father Songs, en trio avec François et Louis Moutin. Disque qui sera suivi de Kah ! Pob ! Wah ! en 1989, puis Séquence Thmiryque en 1993. En 2007, Machado réitère l'expérience avec Jean Philippe Viret et Jacques Mahieux pour Sœurs de sang. Huit ans plus tard, Machado y revient encore une fois en compagnie de Henning Sieverts et François Merville. Voici donc le quatrième trio du pianiste : Machado Novo Trio avec Claude Tchamitchian et Ze Luis Nascimento, pour le projet Como as flores (comme les fleurs, en portugais) et un disque qui sortira en janvier 2026 sur le label La Buissonne.

Claude Tchamitchian, Jean-Marie Machado & Ze Luis Nascimento – Studio de l’Ermitage – 15 octobre 2025 © PLM

Machado Novo Trio reprend neuf des dix titres au programme de Como as flores. La mélodie élégante de « De memorias e de saudade » évoque avec justesse des souvenirs et de la nostalgie. D’autant plus que Tchamitchian a sorti l’archet et que Nascimento caresse ses percussions pendant que Machado déroule une ligne romantique. Cette ambiance intimiste s’évapore avec un chorus de contrebasse puissant, des poly-rythmes chatoyants et des envolées arpégées, ponctuées d’« espagnolades ». La valse de l’oursin – « Valsa ouriço » – s’appuie sur un thème-riff cristallin et dansant. Ce morceau rythmique est ponctué de solos mélodieux de la contrebasse et de la batterie. Le piano, pour sa part, est au four et au moulin : jeu dans les cordes, petits motifs aigus, pédales et riffs fusent. Machado s’est inspiré de « nos larmes jamais pleurées », tirée d’un texte de Christian Bobin, pour composer « Our Tears Never Cried ». Les échanges entre les petites phrases mélancoliques du piano, agrémentées d’appogiatures et autres triolets, les unissons et le minimalisme de la contrebasse, et le foisonnement aérien des percussions s’apparentent parfois à de la musique de chambre contemporaine. Le trio lance « Nardis », composé en 1958 par Miles Davis (ou Bill Evans, nul de le saura jamais…?), en mode hard-bop, avec walking, chabada et phrasé vif. Mais, sous l’impulsion d’un motif rock prog de la contrebasse et du climat groovy imprimé par les percussions, le trio s’aventure dans les contrées du rock alternatif. Le morceau suivant « est dédié à ma chérie, avec qui nous vivons depuis quarante-deux ans » : « Romantic Spell » « est une chanson d’amour, hein ! Donc mettez-vous en mode relax ». La ballade, carrure minimaliste de la contrebasse et balais tranquilles de la batterie, laisse de l’espace à des interactions bien senties, avec une alternance de tension et détente, toujours dans un style musique de chambre. Le trio traverse ensuite la vie avec « Transvida », à un rythme énergique et sur des interactions soutenues entre le piano, dans une veine contemporaine tendue, la contrebasse, qui répond à l’archet, et les cymbales, frémissantes. Dans ce véritable « concerto pour percussion », Nascimento prend un solo d’anthologie dans lequel, sur une pulsation constante, il met en scène toutes ses percussions, des peaux et cymbales habituels de la batterie aux cow bells, en passant par des grelots, shakers, coquilles, cymbalettes, apeaux… tout en s’encourageant de la voix, et avec beaucoup d’humour. Un solo énorme et solennel de Tchamitchian à l’archet ouvre « Perdido em clareza ». Le thème, chaloupé, très cinématographique, sert de base à des échanges soutenus et tendus, parsemés d’accents andalous. Pour « Le voleur de fleurs », un morceau vif et entraînant, Machado démarre en puissance, soutenu par le chœur de la contrebasse et des percussions, puis le piano cavale entre la carrure solide de Tchamitchian et le foisonnement de Nascimento. « L’endormi », déjà au programme de Danses enfouies, enregistré avec Keyvan Chemirani en 1998, clôture la soirée. Le piano développe la mélodie obscure et lyrique sur les roulements des tambours et les lignes profondes de la contrebasse.

Les trois jardiniers du Machado Novo Trio ont tout compris aux fleurs : Como as flores est coloré, parfumé, surprenant et séduisant, comme un jardin au printemps...

Le disque

Como as flores
Machado Novo Trio
Jean-Marie Machado (p), Claude Tchamitchian (b) et Ze Luis Nascimento (percu)
Label La Buissonne - RJAL397052
Sortie en janvier 2026

Liste des morceaux 

01. « Romantic Spell » (4:04).
02. « Valsa ouriço » (4:55).
03. « De memorias e de saudade » (6:52).
04. « Le voleur de fleurs » (5:03).
05. « Our Tears Never Cried » (4:36).
06. « Nardis », Miles Davis (3:55).
07. « Piuma » (4:36).
08. « Perdido em clareza » (8:08).
09. « Transvida » (6:14).
10. « L’endormi » (4:40).

Tous les morceaux sont signés Machado, sauf indication contraire.

20 mars 2024

Joce Mienniel et ses instruments migrateurs au Comptoir

Après son rendez-vous de février avec Macha Gharibian et Arnault Cuisinier, le 7 mars 2024, pour le sixième rendez-vous avec ses instruments migrateurs, Joce Mienniel invite Chérif Soumano à la kora, Jozef Dumoulin au piano, à la sanza et aux effets, et Keyvan Chemirani aux percussions persanes : zarb, daf et santûr.

Comme avec tous les instruments migrateurs, Mienniel commence le concert avec « Stéréométrie », qui permet de mettre le quartet au diapason. Sur les boucles de la flûte et un bourdon, il présente les musiciens, avant qu’ils ne reprennent le thème à l’unisson, avec des effets rythmiques en technique étendue, et Dumoulin au piano à pouces. Sur des riffs inamovibles, Soumano se lance dans un solo ethnique enjoué, suivi d’une courte intervention a capela de Chemirani. « Stéréométrie » donne le ton du concert : un melting-pot musical au forts accents du monde, jouée par des improvisateurs rompus au jazz.

Joce Mienniel, Chérif Soumano, Jozef Dumoulin, Keyvan Chemirani (c) PLM

Une polyrythmie animée par la sanza, les percussions et la kora sert de base à une composition de Dumoulin. La thématique, tout à fait dans un esprit world, permet à Soumano de dérouler des lignes mélodieuses et délicates qui contrastent avec les réponses acérées de Mienniel, mêlées de souffles et de vocalises. Rituel des instruments migrateurs : chaque musicien effectue un solo intégral. Le premier de la soirée est celui de Soumano avec sa superbe kora Kaëlig. Après une introduction virtuose, le thème-riff débouche sur une alternance de lignes mélodiques et d’ostinato, vives et entraînantes. Le quartet interprète ensuite une pièce signée Chemirani : « A l’ombre de Soyé ». [Soyé] signifie l’ombre en persan, mais c’est aussi le nom de la chatte – persane – du percussionniste, et le morceau est initialement dédié au guitariste Jacques Pellen, décédé du covid en avril 2020. Le préambule de Chemirani au santûr mélange motifs mélodico-rythmiques et sonorité cristalline. Les contre-chants de la kora et le piano viennent bientôt soutenir le santûr, puis la flûte déroule un air solennel, que le piano renforce de ses traits élégants. C’est ensuite au tour de Mienniel de jouer son solo. A l’aide de ses pédales loop, il enregistre des boucles mélodiques et rythmiques puissantes qu’il superpose astucieusement, pendant qu’il joue sur différents plans. L’environnement hypnotique qu’il crée, ajouté aux effets étendus, génère une tension prégnante. Le solo de zarb de Chemirani est une véritable démonstration de musicalité. Sur une constante sourde, les roulements, frappes et frottements, véloces, bondissants, secs, forts ou doux, se succèdent dans un feu d’artifice rythmique. « Chérif’s Tune » commence par une succession d’envolées énergiques et de lignes mélodieuses, avant l’exposé à l’unisson d’un beau thème-riff, mis en valeur par une rythmique légère et entraînante. La flûte et le piano en profitent pour prendre des chorus particulièrement inspirés. Soumano électrifie sa kora et part dans un duo impressionnant avec les percussions, d’autant plus digne de celui d’un guitar hero, que les jets rythmiques de la flûte et les variations imposantes du piano s’immiscent dans la partie. Pour sa partie en solo, Dumoulin commence par des enchevêtrements de boucles sur lesquels se détache un motif mélodique minimaliste. Il intègre ensuite des effets électroniques – grondements, grésillements, sonars, trompes, vibrations, chuintements, moteurs – qui évoquent les abysses ou l’espace, et servent de décor aux envolées délicates du piano et aux interruptions de la sanza et du piano préparé. L’empilement des sons, des rythmes et des airs aboutit à une sculpture sonore complexe et fascinante.

 

Pour terminer, Mienniel propose un morceau composé à Bamako dans le vieux quartier de Médina Coura. Le thème-riff dansant, joué dans un souffle par la flûte sur un ostinato de la sanza, est repris à l’unisson ou en contrepoint par la kora. Mienniel enflamme l’ambiance avec un ostinato soufflé imposant, soutenu par le piano, la kora et les percussions. Le quartet part alors dans un échange contemporain d’une densité formidable, avec des traits fulgurants, des ostinatos lancinants, des sons excitants, des souffles haletants, des crépitements hachés, des cris saccadés… pour un final en apothéose. 

 

Jozef Dumoulin, Joce Mienniel, Chérif Soumano, Keyvan Chemirani (c) PLM

 

Les instruments migrateurs viennent du Mali, d’Iran, de Belgique, de France et d’ailleurs… mais qu’importe : musiciens de tous les pays, unissez-vous pour une musique du monde free ! C’est ce que nous pouvons souhaiter de mieux à cette humanité bien mal partie...

18 avril 2021

MP85 – Michel Portal


MP85
ressemble à un code et, en effet, il y a le choix entre un modèle de lunettes, un médicament, un Digimon, un moulin à poivre, un micro, une mouche pour la pêche, un type de remorque… clin d’œil à l’éclectisme de Michel Portal, qui fête donc ses quatre-vingt cinq ans avec MP85, sorti le 5 mars 2021 chez Label Bleu.

Avec une quinzaine d’albums enregistrés sous son nom en studio et une dizaine en concert, en près de soixante ans de carrière, la discographie de Portal est mesurée. Mais il ne faut évidemment pas oublier qu’à côté du jazz, Portal compte à son actif une petite dizaine de disques de musique contemporaine et classique et une pléthore – plus d’une centaine – de musiques pour le cinéma et la télévision. Toujours est-il qu’il a attendu un dizaine d’années entre Baïlador, sorti en 2010 chez Universal, et MP85.

Pour MP85, Portal a monté un quintet avec deux compagnons de route, Bojan Z et Bruno Chevillon, et deux musiciens invités pour une création à l’Europa Jazz, en 2017, Nils Wogram au trombone et Lander Gyselinck à la batterie. Côté répertoire, le quintet reprend « African-Wind » et « Mino-Miro » – créés en 2018 avec Benjamin Moussay et Kevin Chemirani au Triton –, « Armenia », « Jazzoulie », « Desertown », « No hay » et « Mister Pharmacy » signés Portal, « Split The Difference », une composition de Wogram, « Full Half Moon » de Bojan Z et « Euskal Kantua », un chant traditionnel basque.

MP85 s’appuie sur des thèmes-riffs (« African Wind »), des mélodies nostalgique (« Armenia ») ou mélancoliques (« Euskal Kantua »), des airs bien mis (« Mino-Miro ») et mélodieux (« Mister Pharmacy »). Dans le texte de la pochette, Portal souligne « cette faculté qu’a la musique, quand on la prend au sérieux avec suffisamment de légèreté, d’abattre tous les murs qui peuvent s’ériger entre nous » et il joint les notes à la pensée : dans MP85, la musique contemporaine côtoie le jazz (« Full Half Moon ») et la danse se mêle au free (« Jazzoulie »). L’interaction est le maître-mot du quintet : contrepoints (« Mister Pharmacy »), unissons (« No hay »), questions-réponses (« Armenia »), croisements des voix (« African Wind ») et dialogues (« Desertown ») s’enchaînent dans des morceaux plus captivants les uns que les autres. MP85 fait parcourir le monde – l’Afrique (« Mister Pharmacy »), le Moyen-Orient (« Full Half Moon »), l’Amérique du sud (« Mino-Miro »), l’Amérique du nord (« Jazzoulie »), l’Europe (« Euskal Kantua »)... – et les paysages sonores – funky (« No hay »), hard-bop (« Jazzoulie »), folk (« Split The difference »), bluesy (« Desertown »), free (« Full Half Moon »)… Le lyrisme percussif de Bojan Z (« Desertown »), la fluidité expressive de Wogram (« African Wind »), la musicalité puissante de Chevillon (« Euskal Kantua ») et la pertinence diabolique de Gyselinck (« Jazzoulie ») sont en parfaite symbiose avec le discours de Portal, toujours aussi limpide (« Full Half Moon ») et acéré (« No hay »).

Pour son quatre-vingt cinquième anniversaire Portal ne pouvait pas faire de plus beau cadeau à ses auditeurs : la musique de MP85 est d’une beauté exceptionnelle !

Le disque

MP85
Michel Portal
Michel Portal (cl, bcl, ss), Nils Wogram (tb), Bojan Z (p), Bruno Chevillon (b) et Lander Gyselinck (d).
Label Bleu – LBLC6736
Sortie le 5 mars 2021

Liste des morceaux

01. « African Wind » (4:13).
02. « Full Half Moon », Bojan Z (6:27).
03. « Armenia » (4:12).
04. « Jazzoulie » (4:55).
05. « Mino-Miro » (5:18).
06. « Split The Difference », Wogram (4:04).
07. « Desertown » (5:18).
08. « No hay » (5:11).
09. « Mister Pharmacy » (5:41).
10. « Euskal Kantua », traditionnel basque (4:14).

Tous les morceaux sont signés Portal sauf indication contraire.


22 décembre 2020

A la découverte d’Alexandra Grimal

La musique

« Alexandra Grimal est compositrice, saxophoniste et chanteuse.

En résidence de compositeur à la Scène Nationale d’Orléans de 2015 à 2017 (DGCA-SACEM), elle a créé en 2016 le trio kankū (avec Éric Echampard et Sylvain Daniel) et en 2017 la version concert de son opéra clandestin la vapeur au-dessus du riz. Elle se produit à l’international dans les festivals tels que Musica, Donaueschingen, les Philarmonies de Paris, de Cracovie, Parco della Musica, Opéra de Dijon...



Formée en saxophone jazz à la Sibelius Academy, au CNSM de Paris, au Conservatoire Royal de La Haye, a étudié auprès de John Ruocco, Steve Coleman... Elle étudie le chant avec Donatienne Michel-Dansac, Martina Catella, Brigitte le Baron, Frédérique Epin. Remarquée dès 2007 au Concours International de Jeunes Solistes de Fribourg, elle a depuis reçu de nombreux prix notamment, deux MacDowell Fellowship et un Tavitian Fellowship en tant que compositrice.

Elle sort son premier disque Shape en 2009, avec Antonin Rayon et Emmanuel Scarpa. Après son deuxième disque, Seminare Vento, elle part s’installer à New York pendant deux ans, et en revient avec un album, Owls Talk, au casting prestigieux : Lee Konitz, Gary Peacock et Paul Motian. Alexandra Grimal dirige aussi l’ensemble Nāga (commande d’Etat - Marc Ducret, Nelson Veras, Stéphane Galland, Jozef Dumoulin et Lynn Cassiers) dont le double-album vient de sortir en mars 2019. Tous ses disques ont été primés, notamment Andromeda, avec son quartet américain (Todd Neufeld, Thomas Morgan et Tyshawn Sorey), publié chez Ayler Records en 2012.


Elle a été soliste à l’Orchestre National de Jazz, au sein du tentet de Joëlle Léandre Can You Hear Me? et poursuit ses collaborations avec des artistes issus d’autres formes d’arts. Elle se produit comme chanteuse au sein de l’ensemble Dedalus, notamment dans la pièce Death Speaks de David Lang.

Elle crée actuellement une pièce chorégraphique shānta pour cinq danseuses, commande de Césaré, coproduction de la Scène Nationale d’Orléans. Artiste en résidence au Centre des arts numériques à Enghien-Les-Bains en 2020-21, elle travaille sur une installation sonore et visuelle the monkey in the abstract garden pour voix, musique électronique, paysage et vidéo.
Elle est compositrice en résidence au Château de Chambord en 2020, où elle enregistre bientôt un nouveau solo de saxophone. Sa pièce pour orchestre symphonique humus, commande du Paris Mozart Orchestra - Claire Gibault sera créée à la Philharmonie de Paris en 2020. Elle travaille actuellement sur un mélologue L’Homme qui plantait des arbres de Jean Giono, pièce pour récitante et ensemble de dix musiciens, nouvelle commande du PMO - Claire Gibault pour 2021. Elle jouera aussi la musique de Lady Aoi de Yukio Mishima, mis en scène Raphaël Trano de Angelis pour une création au musée Guimet en 2022. »




Comment s'est fait le choix de l'instrument ? La découverte de John Coltrane dans le vinyl Round Midnight de Miles Davis.

Quelles sont vos principales influences ? Mes amis musiciens, chorégraphes, poètes, peintres, écrivains, Anne Teresa De Keersmaeker et Rosas, les grands créateurs toutes disciplines confondues, Black Mountain College, Parvathy Baul...


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? La diversité.

Pourquoi la passion du jazz ? la liberté.

Où écouter du jazz ? Emprunter des disques à la bibliothèque...

Comment découvrir le jazz ? En allant écouter des concerts !

Une anecdote autour du jazz ? Je crois que je ne suis plus dans le monde du jazz… [Sourires]


Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais un chat,
Si j’étais une fleur, je serais un coquelicot,
Si j’étais un fruit, je serais une mangue,
Si j’étais une boisson, je serais un jus de citron,
Si j’étais un plat, je serais des sushis végétariens,
Si j’étais une lettre, je serais le A,
Si j’étais un mot, je serais courageuse,
Si j’étais un chiffre, je serais 7,
Si j’étais une couleur, je serais indigo,
Si j’étais une note, je serais un si bémol.


Les bonheurs et regrets musicaux

Les bonheurs : mon disque Owls Talk avec Paul Motian, Gary Peacock et Lee Konitz, mes deux résidences à la Mac Dowell Colony, ma pièce pour orchestre symphonique Humus, Nāga, The Monkey in The Abstract Garden, chanter avec l’Ensemble Dedalus…

Les regrets : ne pas avoir eu le temps d’enregistrer en duo avec Jean-Jacques Avenel.




Sur l’île déserte

Quels disques ? A Fender Rhodes Solo de Jozef Dumoulin, Triangle de Tethered Moon, Angles of Repose de Joe Maneri, Barre Phillips et Mat Maneri, Magical Moments of Rhythm de Zakir Hussain, Improvisations au Zarb de Djamchid Chemirani, Solo Session (Volume 1) de Nelson Veras, les Sonates et Partitas de Johann Sebastian Bach par David Grimal, Solo Live at Pôle Sud de Jean-Jacques Avenel...

Quels livres ? La bande dessinée Anent de Alessandro Pignocchi, Le Médecin de Cordoue de Herbert Le Porrier, La maîtresse des épices de Chitra Banerjee Divakaruni, Le jardin en mouvement de Gilles Clément et L’espace vide de Peter Brook.

Quels films ? La danse du vent de Rajan Khosa, The Taste of Tea de Katsuhito Ishii, Les enfants du paradis de Marcel Carné et Les ailes du désir de Wim Wenders.

Quelles peintures ? Voyage cosmique en bateau de Paul Klee, un tableau de Geneviève Asse, un collage de Mamiko Otsubo, Ceruleum Deep Blue, Notation n°2 et Silences 5/5 de Fabienne Verdier...

Quels loisirs ? Le yoga, le dessin, la lecture et faire du pain !


Les projets

Finir ma pièce chorégraphique Shānta, composer un opéra sur le climat, terminer ma création The Monkey in The Abstract Garden, dans laquelle je chante, écrire un mélologue sur L’Homme qui plantait des arbres de Jean Giono pour un ensemble de dix musiciens et une récitante, qui est une commande du Paris Mozart Orchestra de Claire Gibault pour août 2021...




Trois vœux…

1. Travailler avec les bonnes personnes !

2. Que Shānta et Humus tournent dans le monde entier, dans les plus belles salles !

3. Continuer à vivre de ma musique…