Côté répertoire, si No Tricks laisse la part belle aux standards (la moitié des douze titres), Give Me The High Sign privilégie les compositions d’Hutman, avec des paroles écrites par sa femme, Viana Wember-Hutman, ou King. A côté des huit morceaux personnels, le sextet interprète quatre standards. Les deux premiers ont composés en 1934 : « I Only Have Eyes For You » d’Harry Warren et Al Dubin, popularisé par The Flamingos en 1959, et « Blame It On My Youth » d’Oscar Levant et Edward Heyman, un thème prisé des musiciens de jazz : Keith Jarrett, Chet Baker, Art Farmer, George Shearing, Fred Hersch… pour n’en citer que quelques un ! S’ajoutent « Save The Children », le chant que Gil Scott-Héron a écrit en 1971 pour l’albumPieces Of A Man, et « Day Dream », morceau de 1941, signé Duke Ellington et Billy Strayhorn pour la musique et John La Touche pour les paroles.
Dans le registre medium – grave, King possède une tessiture ample (« The Things We Don't Want »), une voix plutôt chaude et ronde (« I Lost My Way »), un chant constamment mélodieux et expressif (« What Did They Say Today »,). Sa mise en place rythmique agile et précise assure un swing efficace et entraînant (« Don't Overact »). Davantage dans la lignée de Nancy Wilson que de Sarah Vaughan, King ne se lance pas dans des chorus de scat endiablés, reste proche des thèmes et se fait parfois doubler à l’unisson par un chœur pour épaissir son chant (« Mellow Mellow »). Au piano acoustique ou aux claviers, qu’il joue un ostinato funky (« Don't Overact »), des motifs vintage (« I Lost My Way ») ou un solo dynamique (« Night Vision »), Hutman met avant tout son élégante sobriété et sa science de l’accompagnement au service de la chanteuse, à l’instar de la ligne cristalline de « Day Dream », écrin soigné pour la voix profonde de King. Les soufflants jouent bien entendu le rôle d’une section funky : rifs chaloupés, unissons flatteurs, chœurs dansants… (« Don't Overact », « Give Me The High Sign »). Leurs chorus sont plutôt courts et énergiques : Belmondo surfe sur ce hard-bop tonique qu’il connait si bien (« What Did They Say Today »), tandis que Temime s’envole vers des horizons funky avec des effets de shouter (« Save the children »). Hall et Williams forment une section rythmique vive et régulière (« Give Me The High Sign »). Leur groove tout en finesse, leur sonorité raffinée et la fluidité de leurs lignes rythmiques s’assortissent parfaitement avec le chant de King.
Give Me The High Sign propose un hard-bop funky qui fait la part belle aux mélodies et permet à King et Hutman de laisser retentir leur goût pour une musique dansante et gaie.
Les musiciens
King a grandi à Philadelphie et commencé par une carrière médicale en oncologie, menée en parallèle avec les gigs… En 1993, elle décide de se consacrer exclusivement à la musique. Elle est remarquée par le saxophoniste Sam Reed et apprend le métier auprès de musiciens tels que Butch Ballard, Jymie Merritt, Christian McBride… En 1999, King crée le Denise King Entertainment pour proposer des formations, des concerts etc. C’est en 2009, invitée par Hutman, que King s’installe à Paris et commence à tourner un peu partout en Europe.
Hutman commence par apprendre le piano classique, puis l’ethnologie musicale sous la direction de Jean Rouch. Au milieu des années soixante-dix, il crée Moravagine, en trio avec Denis Barbier et Mino Cinelu, puis Chute Libre, l’un des groupes précurseurs du jazz-rock en France. Dans les années quatre-vingt, Hutman accompagne Christian Escoudé, forme un trio avec Marc Bertaux et Tony Rabeson et sort son premier disque en 1984. A la fin des années quatre-vingt il fait partie du quartet d’Eric Le Lann, avant de rejoindre Barney Wilen. Les années quatre-vingts dix voient Hutman participer au quartet d’Alain Brunet, à Klezmernova, au groupe de Michel Perez… A partir de 2000, il tourne avec Williams, accompagne Anne Ducros, crée un quartet avec Jacques Schwarz-Bart, Hans van Oosterhout et Sal La Rocca etc. Très actif dans le domaine du cinéma et de la télévision, plus de deux cent musiques de films à son compteur, Hutman intervient également au Centre des Musiques Didier Lockwood.
Après avoir étudié la musique au Conservatoire de Marseille, où il obtient la médaille d’or de la classe de jazz, Temime joue aussi bien avec Wynton Marsalis que Daniel Humair, Steve Grossman,Emmanuel Bex ou Laurent de Wilde. Depuis le début des années 2000 il tourne et enregistre avec le groupe à géométrie variable qu’il a créé, les Volunteered Slaves.
Les percussions, la batterie, l’accordéon, pour finir par la trompette : Belmondo a appris la musique aux Conservatoires d’Aix-en-Provence et de Marseille, tout en écumant les bals avec l’orchestre familial. A quinze ans il forme, avec son frère Lionel, un premier quintet, composé de Philippe Milanta, Thomas Bramerie et Bruno Ziarelli, puis Vincent Séno. En 1986, aidé par Séno, Belmondo s’installe à Paris et devient l’un des piliers du Club Saint-Germain, futur Bilboquet. Grâce à René Urtreger, Belmondo a l’occasion de jouer avec une multitude de musiciens. En 1987, il rejoint le big band Lumière deLaurent Cugny et intègre le quintet de Pierre Boussaguet. A la fin des années quatre-vingts, Belmondo participe au groupe de jazz fusion Abus, de Pierrejean Gaucher. Michel Legrand l’engage dans son orchestre pour de nombreuses séances en studios. En 1993, Belmondo rejoint le trio de Dee Dee Bridgewater, puis s’installe à New York en 1995. Jusqu’à la fin des années quatre-vingts dix, Belmondo joue dans de nombreux clubs newyorkais, sans pour autant délaisser son quintet :Infinity sort en 1999 avec Lionel, Laurent Fickelson, Clovis Nicolas etPhilippe Soirat. De retour à Paris, Belmondo joue dans les groupes d’André Ceccarelli, Jean-Marc Jafet, Andy Emler, Sylvain Luc… et enseigne à l’IACP. En 2003, c’est le fameux Hymne au Soleil, disque consacré à des compositeurs français du XXe. L’année suivante Belmondo sort le premier disque sous son nom, Wonderland, autour des chansons de Stevie Wonder. En 2005, Influence rend hommage àYusef Lateef, qui rejoint pour l’occasion le quintet des frères Belmondo, aux côté de Fickelson, Sylvain Romano et Dré Pallemaerts. En 2009, les deux frères forment un sextet avec Milton Nascimento pour célébrer la musique brésilienne…
Originaire de Philadelphie, comme King, c’est en autodidacte que Hall apprend la contrebasse. Diplômé en marketing, il se tourne vers la musique en 1990. Il peaufine son apprentissage avec Tyrone Brown etGerald Price. Installé à New York, En 1995, il remporte le concours de basse du Thelonious Monk Institute. Disque en solo, Subtle Touch sort en 2000. Depuis 2004, Hall vit à Paris et joue avec de Wild, le Gypsie Planet d’Escoudé, le quintet de Flavio Botro, ou encore le quartet de David El-Malek et Baptiste Trotignon, avec Pallemaerts.
Après l’Interlochen Center For the Arts, Williams s’inscrit aux cours de percussions de l’Université de Miami. Il entame sa carrière dans la formation de Monty Alexander. A New York, il prend des cours avecBilly Hart, joue avec Clifford Jordan, Charles Davis… De retour à Washington – sa ville natale – Williams accompagne moult visiteurs :Milt Jackson, Freddie Hubbard, Gary Bartz, John Hicks, Mulgrew Miller… C’est dans le groupe de Gary Thomas qu’il commence à enregistrer ses compositions (« Pads »). Williams rejoint ensuiteShirley Horn et, avec Charles Ables, ils restent pendant plus de vingt-cinq aux côtés de la pianiste et chanteuse. Cette collaboration l’amène à jouer aux quatre coins du monde avec de nombreux musiciens. Après la mort de Horn, Williams retourne à New York, enseigne à la School of Drumming, tourne dans le nonet de Joe Lovano… et, en 2007, il sort New Incentive, premier disque sous nom.
Le disque
Give Me The High Sign
Denise King & Olivier Hutman
Denise King (voc), Olivier Temime (ts), Stéphane Belmondo (tp, bugle), Olivier Hutman (p, kbd), Darryl Hall (b) et Steve Williams (d).
Cristal Records – CR 209
Sortie en mars 2013.
Liste des morceaux
01. « I Lost My Way », Hutman & Wember-Hutman (4:40).
02. « Don't Overact », Hutman & Wember-Hutman (4:06).
03. « Mellow Mellow », Hutman & King (4:54).
04. « Night Vision », Hutman & Wember-Hutman (4:32).
05. « I Only Have Eyes For You », Warren & Dubin (5:14).
06. « What Did They Say Today », Hutman & Wember-Hutman (4:54).
07. « The Things We Don't Want », Hutman & Wember-Hutman (5:49).
08. « Can You Do It? », Hutman & King (4:18).
09. « Blame It On My Youth », Oscar Levant & Edward Heyman (5:14). 1934
10. « Give Me The High Sign », Hutman & King (3:39).
11. « Save the children », G. Scott-Heron (5:16).
12. « Day Dream », Ellington, Strayhorn & Latouche (3:08).