1 avril 2016

La Nuée. L’AACM : un jeu de société musicale – Alexandre Pierrepont

Anthropologue et ethnomusicologue, Alexandre Pierrepont est connu dans le monde du jazz pour la programmation de Bleu Indigo au Musée du Quai Branly, l’organisation de The Bridge (série d’échanges musicaux entre l’Europe et les Etats-Unis), la coordination de concerts et conférences pour le festival Sons d’hiver… Pierrepont s’est également fait un nom avec Le champ jazzistique, paru en 2002 aux Editions Parenthèses.

Spécialiste émérite de l’Association for the Advancement of Creative Musicians, il était naturel que Pierrepont consacre un ouvrage à cette organisation emblématique du free jazz. En 2008, George Lewis, tromboniste et membre de l’AACM depuis 1971, a déjà publié A Power Stronger than Itself: the AACM and the American Experimental Music chez The University of Chicago Press. Les deux ouvrages se complètent : Lewis aborde l’AACM sous forme d’autobiographie collective basée sur des entretiens avec ses confrères, tandis que Pierrepont s’attache davantage à analyser l’AACM en tant que phénomène de société et mouvement musical.

La Nuée sort en septembre 2015 aux éditons Parenthèses, dans la collection Eupalinos. Le livre compte quatre cent quarante-huit pages, dont une postface signée Lewis. Beaucoup de démonstrations illustrées par énormément d’exemples, moult citations, une abondance de noms, de nombreuses notes de bas de page et de fréquents encarts avec des témoignages : La Nuée s’apparente à une thèse. La présentation est austère, avec, pour seule photo, celle de la couverture, prise par le peintre Wadsworth Jarrell à Chicago en 1970. L’écriture passe du journalisme, plutôt neutre et factuel, à un langage plus philosophique, fait de phrases touffues et de jeux sur les oppositions et les contraires, comme, par exemple, cette constatation à propos de la dualité d’identité, africaine et américaine : « il n’est peut-être pas de meilleure expression de cette réalité, unique et double, que les pratiques socio-musicales du champ jazzistique, tant ces musiques, qui constituent une tradition d’hétérogénéité, de mutabilité et de créativité, selon la terminologie en usage parmi les improvisateurs, sont un jeu constant entre « inside » et « outside », entre le tréfonds et l’au-delà, le connu et l’inconnu, le licite et l’illicite, le réel et l’imaginaire – soi et l’autre : un jeu avec les règles ».

La Nuée est organisée autour d’une introduction, de quatre chapitres et d’une conclusion. En annexe Pierrepont propose une liste des membres de l’AACM depuis les origines à nos jours. Une discographie aurait été la bienvenue, tout comme, cerise sur le gâteau, un index des noms, disques et titres des morceaux cités dans l’ouvrage.

L’introduction permet à Pierrepont de présenter son concept de « champ jazzistique », moins restrictif que « jazz », mot d’ailleurs rejeté par la plupart des musiciens de l’AACM. L’auteur justifie également la raison d’être de son livre, notamment par rapport à celui de Lewis. Il étudie l’AACM depuis 2001, année de son premier voyage à Chicago, et La Nuée se veut une « ethnologie de l’AACM », l’« ethno-histoire d’une association de musiciens créateurs » et l’« anthropologie du champ jazzistique ». Après avoir rappelé le rôle des Noirs et la relation à l’Afrique dans le champ jazzistique, Pierrepont se penche sur le rapport entre musique populaire et musique savante, qui débouche sur une description / définition du free jazz.


« L’AACM dans l’histoire »

Le premier chapitre retrace l’histoire des Afro-américains aux Etats-Unis et plus particulièrement à Chicago, ville où l’AACM a été créée en 1965. L’auteur s’attache aux aspects sociaux et culturels. Après avoir dépeint le rôle et la place des Noirs dans la société américaine, Pierrepont s’emploie à décrire le passage d’Africain à Noir, avec la nécessaire recréation d’une culture. Il insiste évidemment sur l’esclavagisme et le ségrégationnisme, le mouvement pour les droits civiques, les Black Panthers… et constate amèrement que la situation des Afro-américains reste inique : ils représentent treize pour cent de la population américaine, mais cinquante-neuf pour cent de la population carcérale.

Pierrepont se penche ensuite sur la musique, comme affirmation d’une humanité et voie vers la liberté, que l’auteur nomme « culture expressive ». Après avoir dessiné un rapide historique du jazz – les chants et danses des esclaves, les églises, le blues, la Nouvelle Orléans, Louis Armstrong et la popularisation du jazz – il expose les différents styles de la « Creative Music » à travers ses âges et insiste ensuite sur le son, le rythme et les propriétés du jazz.

Pierrepont conclut sur l’importance de Sun Ra et l’Arkestra comme modèle de collectif pour de nombreux musiciens dans les années soixante : l’UGMAA d’Horace Tapscott, fondé en 1961 à Los Angeles, la Jazz Composer’s Guild Association qu’Archie Shepp et Bill Dixon montent en 1964, le BARTS, créé par Amiri Baraka en 1965… et, bien sûr, l’AACM !


« L’histoire de l’AACM »

Dans le deuxième chapitre, Pierrepont détaille l’histoire de l’AACM.

Au début des années soixante, le jazz, passé de mode, périclite à Chicago, mais des musiciens résistent. Sur le modèle de l’Arkestra et des Jazz Workshop de Charles Mingus, Muhal Richard Abrams et Donald Rafael Garrett montent The Experimental Band en 1961. Mais c’est chez Kelan Phil Cohran, le 8 mai 1965, que l’AACM voit le jour. Dès le début, il s‘agit davantage d’une association que d’un collectif.

Sound, du Roscoe Mitchell Sextet est le premier disque de l’AACM. Il sort en 1966 chez Delmark qui, avec Nessa – fondé par Chuck Nessa –, sera le label phare de l’AACM. Entre 1966 et 1970, l’AACM publie une douzaine de disques chez Delmark et Nessa. En 1967, l’association crée l’AACM School of Music et s’installe, l’année d’après, au Park Way Community House.

Au début des années soixante-dix, certains membres prennent leurs distances avec l’AACM, dont Cohran et Jodie Christian. Des conditions de vie  de plus en plus compliquées poussent l’AACM à émigrer en Europe, de 1969 à 1971. Mitchell crée l’Art Ensemble of Chicago, Anthony Braxton fonde la Creative Construction Company… et l’American Center for Student and Artist du boulevard Raspail, à Paris, devient leur lieu de résidence. L’association sort une quinzaine de disques en deux ans, principalement pour le label BYG / Actuel. L’AACM est également invitée au « Festival Actuel » d’Amougies.

A partir de 1971, les musiciens de l’AACM commencent à rentrer aux Etats-Unis, mais jusqu’en 1977, peu de disques et de concerts sont produits. C’est l’époque de l’« Afro Free Funk Jazz ». En 1974, une partie de l’AACM s’installe à New York – « Chicago comes to New York » – et établit un partenariat avec Columbia University. Pendant ce temps, ceux qui sont restés en Europe continuent de fréquenter les festivals et d’enregistrer abondamment, notamment pour Black Saint et Soul Note.

En 1977, l’AACM New York Chapter et l’AACM National Council sont officiellement créés, avec Abrams comme président. De 1980 à 1990, l’ACM traverse une période difficile, qui culmine avec la scission de Chicago et New York en 1982. Dans les années quatre-vingts dix, d’autres acteurs émergent à Chicago, à l‘instar de Ken Vandermark et l’organisation Umbrella, tandis que l’AACM investit le Hot House et le Velvet Lounge.

Après la disparition progressive des fondateurs de l’AACM, dans les années deux mille, Nicole Mitchell reprend le flambeau et relance l’association à Chicago : les concerts se multiplient dans les centres communautaires, les lieux de culte, les écoles et les universités, les galeries et les musées, les salles de concert et les théâtres ; le Jazz Institute of Chicago organise le Chicago Jazz Festival ; les membres de l’AACM se mélangent avec d’autres musiciens et créent des organisations parallèles… A New York, les lofts et de Soho et du Lower Side deviennent des hauts lieux de l’avant-garde.


L’AACM

Pierrepont consacre le troisième chapitre à l’organisation et au fonctionnement de l’AACM.

L’AACM s’apparente à une organisation socio-politique. Ses membres sont cooptés et elle est basée sur l’entraide. Comme les Black Panthers, l’AACM est une force sociale, c’est à la fois une école de musique et de vie : l’individu, le groupe et la musique fusionnent. Comme le dit Braxton, l’AACM est une « plateforme spirituelle alternative ». Au sein du collectif, l’individu se caractérise par un son, une histoire et un langage. Pierrepont souligne trois valeurs fondamentales de l’AACM : hétérogénéité, instabilité et créativité.

L’auteur insiste sur l’importance de la transmission pour l‘AACM : dès le milieu des années soixante-dix, les membres de l’AACM enseignent dans les écoles et les universités, et, à côté de ce bagage théorique, ils jouent également un rôle « passeurs » pour transmettent leur expérience. Pierrepont illustre son propos avec des descriptions de concerts, de cours, de jam-sessions… au Velvet Lounge, au New Apartment Lounge, avec Fred Anderson, Von Freeman, Abrams… Cette transmission qui est d’autant plus prégnante que les musiques tiennent une place centrale dans la plupart des familles afro-américaines.


La musique de l’AACM

Le dernier chapitre de La Nuée analyse les caractéristiques de la musique de l’AACM.

Pierrepont rappelle d’abord les principales caractéristiques du jazz. Il se penche ensuite sur le « désordre organisé » du free jazz et fait référence à ce propos au Free Jazz Black Power de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli. L’auteur replace également le free dans le contexte de la Great Black Musique, qui englobe plus généralement le blues et ses dérivés.

Les musiciens de l’AACM font des expériences dans des contextes hétérogènes, en combinant différents styles et différents instruments. Ils s’émancipent du répertoire, de la structure et du swing en 4/4 tels qu’établis dans le jazz traditionnel. Il ne s’agit pas d’un rejet, mais il n’y a pas d’obligation d’utiliser les codes traditionnels : « Ancient to The Future ». D’ailleurs, au contraire du free européen, les musiciens de l’AACM ne pratiquent que rarement l’improvisation absolue et leur musique est toujours rattachée à leur histoire. Pour alterner structure et liberté, jouer « In’n Out », ils s’appuient sur l’instabilité (la blue note), les formes sonores et les techniques instrumentales (multi-instrumentistes). Braxton résume parfaitement l’état d’esprit des musiciens de l’AACM : « vos seules limites sont celles de votre imaginaire »… et l’auteur de mettre astucieusement en parallèle le free et la peinture abstraite.

La composition et l’improvisation coexistent donc, dans un flux continu. Basé sur la polyrythmie, la polyphonie, la polymorphie… et l’improvisation, le free de l’AACM fait cohabiter la culture jazz et la Great Black Music, mais aussi les musiques classiques et contemporaines occidentales. Les musiciens cherchent également à faire coexister leur musique avec d’autres arts : théâtre, danse, poésie, peinture…

Les musiciens de l’AACM sont avant tout des chercheurs en sons qui attachent une importance fondamentale aux relations entre les sons. Pour développer une sonorité personnelle, ils font appel aux techniques étendues et jouent sur de multiples instruments. Ils utilisent des instruments rares, créent des appareils bizarres, recourent à la lutherie électronique, introduisent un tas d’objets sonores ou « auxiliaires musicaux », en particulier pour les rythmes.

Côté formations, les musiciens de l’AACM vont du solo absolu au grand orchestre, en passant par des combinaisons inhabituelles, à l‘instar des cent soixante musiciens réunis par Braxton pour interpréter sa « Composition 82 », en 1978.

La musique selon l’AACM est une « éthique de la créativité », porteuse de « valeurs morales et culturelles ».  Elle fait, bien entendu, souvent référence à l’Afrique pour ses aspects spirituels, un goût prononcé pour l’ésotérisme, l’« Afro Black Mythology »… qui se traduit notamment dans les tenues de scène.


La conclusion revient à Pierrepont, cité par Lewis dans la postface : l’AACM est « une coopérative et un syndicat, une assemble et un rassemblement, une fraternité et une société secrète ou ouverte, un mouvement socio-musical et une école du monde. Une institution sociale alternative et un imaginaire social. »



Essai d’une densité indiscutable, La Nuée s’adresse avant tout aux jazzophiles et aux curieux désireux de découvrir un phénomène de société exceptionnel. Les objectifs de La Nuée sont clairement énoncés par l’auteur : « en quels lieux et dans quelles situations, sous quelles formes et à travers quelles transformations, sous quelles durées et en quels sens, par exemple, voilà ce que voudrait laisser entendre cette étude sur l’Association for the Advancement of Creative Musicians (AACM) ». Et force est de constater que Pierrepont atteint pleinement ses objectifs…