9 avril 2016

Les notes de la marée de mars - II




Birdwatching – Anat Fort Trio & Gianluigi Trovesi

Anat Fort auto produit Peel en 1999 et c’est en 2007, avec A Long Story, que la pianiste israélienne rejoint ECM. En 2010, Fort enregistre And If en trio, puis Birdwatching, en mars 2016.

Fort est accompagné de son trio  habituel : Gary Wang à la contrebasse et Roland Schneider à la batterie. Sur la plupart des morceaux le trio a invité le saxophoniste et clarinettiste Gianluigi Trovesi. Les douze petites pièces – d’un peu plus d’une minute à six minutes – sont signées Fort, à l’exception d’« Inner Voices », improvisation collective du quartet.

De leur formation classique, Fort et Trovesi conservent le goût des constructions musicales élaborées, mais aussi un touché précis et un phrasé limpide. Leurs contrepoints ne sont pas sans évoquer la musique du début du vingtième (« Earth Talks »). Le duo reste dans la mesure, sauf dans « Jumpin’In » : après l’exposé à l’unisson d’un thème moderne, il se déroule dans un entrelacs de voix et de courts passages fugués, puis débouche sur une fantaisie entre contemporain et free. Dans l’ensemble la pianiste se montre le plus souvent lyrique (« Song Of The Phoenix »), voire romantique (« Sun »), avec une grande finesse de jeu (« First Rays ») et un swing raffiné (« Meditation For A New Year »). Trovesi soigne sa sonorité (« Murmuration »), élabore des contre-chants dans l’esprit de Fort (« Milarepa ») et se retient de tout emportement effréné (« Not The Perfect Storm »). Quant à Wang et Schneider, leur souplesse et leur subtilité à toute épreuve (« It’s Your Song ») soutiennent rondement le duo mélodique (« Milarepa »).

Patient, calme et pondéré : Birdwatching porte bien son titre et sa musique charmante est servie par un quartet d’une délicatesse exquise.


Mare Nostrum II – Fresu Galliano Lundgren

En 2008, René Hess, le manager de Jan Lundgren, produit Mare Nostrum, qui sort sur le label de Siggi Loch, Act. Outre Lundgren, ce Power Trio européen regroupe Paolo Fresu et Richard Galliano. Après avoir tourné aux quatre coins du monde, les trois musiciens ont pris le chemin de Pernes les Fontaines, pour enregistrer un deuxième opus dans les studios La Buissonne.

Chacun des trois artistes apporte quatre morceaux. Lundgren arrange un chant traditionnel suédois (« Kristallen Den Fina ») et signe trois compositions originales. Fresu propose deux nouveaux titres et reprend « Apnea » d’In Maggiore (2015), son duo avec Daniele di Bonaventura, ainsi que l’arrangement de « Si dolce è il tormento » de Claudio Monteverdi, qu’il a écrit pour Things (2006), duo avec Uri Caine. Quant à Galliano, il pioche dans son répertoire : « Aurore », tiré de Love Day (2008), quartet avec Gonzalo Rubalcaba, Charlie Haden et Mino Cinelu ; le désormais classique « Giselle », de New Musette (1991), avec Philip Catherine, Pierre Michelot et Aldo Romano ; « Lili », extrait de Sentimentale (2014) ; et la « Gnossienne n°1 » d’Erik Satie qu’il avait arrangé pour Luz Negra (2007). Mention spéciale pour la pochette du disque : à l’abstraction spatiale de Rupprecht Geiger succède la géométrie colorée de Federico Herrero.

Avec un trio piano – trompette – accordéon, l’auditeur pourrait s’attendre à de la musette ou du tango et autre fado, mais il n’en est rien : Mare Nostrum II, comme le précédent opus, appelle davantage à la réflexion introspective qu’au bal. Avant tout sentimental, le trio joue sur les échanges mélodiques : unissons élégants (« Blue Silence »), contrechants subtils (« Farväl »), constructions raffinées (« Si dolce è il tormento »), développements langoureux (« Le livre d’un père sarde »)… Au romantisme sobre de Lundgren (« Blue Silence ») répondent le lyrisme à fleur de peau de Galliano (« Lili ») et la poésie rêveuse de Fresu (« Kristallen Den Fina »). 

Mare Nostrum II est une invitation intime et délicate au voyage, et peut tout-à-fait mettre en exergue les vers de Charles Baudelaire : « Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté »…


Anakronic / Krakauer – Anakronic Electro Orchestra & David Krakauer

L’Anakronik Electro Orchestra compte déjà trois disques à son actif – Speak with Ghosts (2010), Noise in Sepher (2013) et Spoken Machine (2015) –, mais Anakronik / Krakauer est le premier disque de l’association du quintet toulousain et du clarinettiste David Krakauer. Association que Sons d’hiver avait programmé dans son édition 2012.

Mikaël Charry, aux machines, et Ludovic Kierasinski, à la basse, sont les deux fondateurs de l’AEO. Avec Pierre Bertaud du Chazaud à la clarinette et Ghislain Rivera à la batterie, ils constituent le noyau dur du combo. Vincent Peirani ou Simon Barbe ont remplacé Corrine Dubarry à l’accordéon, et Taron Benson chante sur deux titres.

Krakauer, Charry et Kierasinski se partagent les onze morceaux et réinterprètent des chants traditionnels (« Karel Capek », hommage à l’écrivain tchèque, et « Webzmer »). A noter également un remix signé Bill Laswell (« Human Tribe »).

Anakronic / Krakauer  vogue  aux confins du jazz, de l’électro et du klezmer : des lignes de basse puissantes (« Broken Waltz ») qui grondent (« Elektric Bechet I »), une batterie souvent binaire (« Daidalos »), voire brutale (« Human Tribe »), des effets électro (« Karel Capek »), des bourdonnements synthétiques (« Human Tribe Remix ») et des grésillements électriques  (« East River Angel II »), un accordéon dansant (« Human Tribe ») et folk ((« East River Angel I »), du rap entraînant (« The City’s On Fire »), un reggae qui vire funk (« Webzmer »)… et des clarinettes virtuoses (« Elektric Bechet I ») qui virevoltent dans les aigus (« Human Tribe »)…

La musique klezmer à la sauce électro ne manque pas de punch ; Anakronic / Krakauer est impétueux et dansant.


Heart of Things – Christophe Laborde Quartet

Christophe Laborde ne change pas une équipe qui gagne… En 2011, le saxophoniste monte un quartet avec Giovanni Mirabassi au piano, Mauro Gargano à la contrebasse et Louis Moutin à la batterie. Ils sortent Wings of Waves. Quelques années plus tard, Laborde et son quartet retournent en studio pour enregistrer Heart of things, qui sort en mars 2016.

Laborde signe les onze thèmes. Un détour par la réalisation graphique de Nicolas Mamet pour la pochette du disque : dans une ambiance d’aurore boréale, se dresse une ville-île rétro futuriste où des gratte-ciels côtoient des temples, avec, au milieu, un saxophone soprano qui se fond au milieu des immeubles… Heart of Things !

Des thèmes contemporains (« Beyond The Walls »), des ballades tendues (« Secret Life »), une valse enjouée (« Silver Surfer »), un duo soprano – piano impressionniste (« Couleur de temps – Part 5 »), un chant nostalgique (« Blue Ballad »)… la musique d’Heart of Things s’inscrit dans la lignée de Steve Lacy et Dave Liebman. A son habitude Moutin alterne frappes touffues (« Beyond The Walls »), passages en chabada (« Heart of Things ») et maintient une pulsation énergique (« Silver Surfer »). Si le son grave et puissant de Gargano garantit une carrure solide (« Heart of Things »), ses chorus, souples et chantants (« Time Passengers »), s’envolent volontiers dans les aigus (« Paris nostalgie »). Mirabassi est un pianiste subtil (« Time Passengers »), marqué par le bop (« Beyond The Walls ») et toujours à l’écoute de ses partenaires : dialogues astucieux (« Couleur de temps – Part 6 »), contre-chants habiles (« Silver Surfer »), questions – réponses délicates (« Couleur de temps – Part 4 »)… Quant à Laborde, il joue moderne (« Suite Horizon »), fait monter la tension (« Secret Life »), garde une pointe de lyrisme en filigrane (« Time Passengers ») et son discours fluide (« Silver Surfer ») est servi par une sonorité droite et nette (« Blue Ballad »).

Le cœur des choses selon Laborde donne un disque bien dans son époque, avec des mélodies et des développements qui combinent harmonies et dissonances, des échanges recherchés et des constructions simples et efficaces.


Aftersun – Bill Laurance

Membre fondateur de Snarky Puppy, Bill Laurance enregistre également sous son nom depuis 2014 : Flint, puis Swift, en 2015, et Aftersun, qui sort chez Decca, en mars 2016.

Laurance est accompagné de deux éminents membres des Snarky Puppy : le bassiste et leader du groupe, Michael League, et le multi-instrumentiste Robert Sput Searight. Le trio fait également appel au percussionniste de la Nouvelle Orléans, Weedie Braimah. Laurance a composé les neuf titres d’Aftersun.

Comme Snarky Puppy, Laurance met l’accent sur des mélodies simples (« First Light ») et charmantes (« The Pines ») qui s’appuient sur des rythmes sourds (« Bullet »), réguliers (« Soti ») et entraînants (« Aftersun »). Aftersun est placé sous le signe de l’Afrique : ritournelles répétitives (« Time to Run »), ambiance cordophone (« Bullet »), polyrythmies fébriles (« First Light »), afro-beat mêlé de reggae (« A Blaze ») et, bien entendu, omniprésence du djembé de  Braimah.

Aftersun propose une musique du monde efficace et dansante.


Rainbow Shell – Perrine Mansuy

Depuis sa sortie du Conservatoire de Marseille et Autour de la lune, Perrine Mansuy a créé et enregistré avec le Quartet Maneggio en 2001, puis en duo avec Valérie Perez (Verso), qui devient un trio avec l’arrivée de Jean-Luc Di Fraya (Le voyage d’Alba – 2004), avant de revenir  au duo avec François Cordas (Le Duo – 2006), et de repasser au trio avec Eric Surménian et Joe Quitzke (Mandragore & Noyau de pêche – 2007)… pour finalement rejoindre Laborie Jazz en 2011, chez qui elle sort Vertigo Song avec Marion Rampal, Rémy Décrouy et Di Fraya. En mars 2016, Mansuy, accompagnée de Décrouy et Di Fraya, mais aussi d’Eric Longsworth au violoncelle et de Mathis Haug à la voix, sort Rainbow Shell, toujours chez Laborie.

Rainbow Shell est composé de onze morceaux, tous signés Mansuy, sauf « The River Of No Return », la chanson culte de Ken Darby et Lionel Newman, composée en 1954 pour le western éponyme (re-)culte d’Otto Preminger, avec Marylin Monroe (magnifique interprète de la chanson) et Robert Mitchum.

Mansuy puise son inspiration dans des sources multiples : pop (« Fly On »), rock progressif (« Dîner flottant »), blues (« Paying My Dues To The Blues »), folk (« Tomettes et plafond haut »), music hall (« The river of no return »)… Un touché vigoureux et clair, un phrasé souple  et un sens mélodique sûr caractérisent le jeu de la pianiste, inspirée par Keith Jarrett (« Danse avec le vent »). Décrouy et sa guitare apportent la touche rock (les  accords saturés de « Dîner flottant ») mais aussi des effets électro (« Fly On »), un jeu slide (« Rainbow Shell ») ou folk acoustique (« Ending Melody ») au grès des ambiances. Le violoncelle ne prend pas le rôle de la contrebasse : Longsworth utilise la puissance mélodique de son instrument pour mettre en relief les thèmes (« Three Rivers & A Hill To Cross »), prendre des chorus romantiques (« Dîner flottant ») ou baroques (« Tomettes et plafond haut »). Spécialiste des poly-rythmes (« Magic Mirror ») et percussions en tous genres, Di Fraya passe d’une frappe imposante (« Dîner flottant ») à un accompagnement léger et dansant (« Fly On »), avec un clin d’œil à l’orient (« Danse avec le vent ») et au blues (« Paying My Dues To The Blues »), sans oublier ses vocalises intenses qui accompagnent le piano à l’unisson (« Le songe du papillon »). Haug s’appuie sur sa voix grave et profonde pour déclamer les textes (« Fly On »), jouer au crooner (« The River Of No Return ») et chanter le blues (« Paying My Dues To The Blues »).

Rainbow Shell part dans des directions variées avec entrain et s’attache à ce que le déroulé des morceaux reste harmonieux.