Le 16 mars 2024, Le Triton
célèbre Daniel Humair, peintre et musicien, avec un vernissage à
dix-huit heures trente et un concert à vingt heures trente. Le temps
de profiter d’un délicieux dîner proposé par le chef Alain
Chenard…
Côté
peinture, une quinzaine de tableaux est disséminée sur les murs
du restaurant. De format moyen, rectangulaires ou carrés,
la plupart des tableaux sont peints sur papier marouflé collé sur
toile. Le style d’Humair est reconnaissable entre tous. Des fonds
souvent monochromes, mais jamais en aplat, plutôt rugueux, piqués,
striés, tâchés… dans des couleurs plutôt vives, avec des bleus,
des verts, des oranges… Et sur ces arrière-plans, des formes
irrégulières se superposent, se jouxtent ou se croisent. Elles
aussi sont colorées, avec ce même aspect brut que le fond. Leurs
contours, clairement tracés, comme pour des vitraux, les mettent
encore davantage en relief. Ces œuvres
dégagent une impression de puissance, tant la matière est
omniprésente.
Côté
musique, le trio est dans la lignée de Modern Art (2017)
et de Drum Thing (2020), avec Vincent Lê Quang aux
saxophones ténor et soprano, et Christophe Hache à la
contrebasse, qui remplace au pied levé Stéphane Kerecki. Sur
Drum Thing le trio avait invité le trompettiste Yoann
Loustalot. Pour le
concert, c’est le tromboniste Samuel Blaser, compatriote
d’Humair et membre de l’Heleveticus Trio (avec Heiri Känzig)
qui se joint aux trois musiciens.

La
soirée commence sur les chapeaux de roue avec « Jim Dine »,
une composition d’Humair dédiée à l’artiste américain et
repris de Modern Art. Le déroulé du morceau reflète tout à
fait l’esprit de la musique du plus Français des batteurs Suisse.
Sur une batterie mate, sèche, furibonde, et une contrebasse carrée,
saxophone et trombone mêlent leurs voix, entre lignes en pointillés,
phrases étirées, questions-réponses sportives et contre-chants
mordants. La rythmique, elle, alterne dialogues avec les soufflants
et walking – chabada. Le tout, dans une ambiance dynamique à
souhait !
« Genevamalgame »
est un autre morceau d’Humair, d’abord joué en 2004 au festival
Jazz à la Vilette, avec George Garzone et Tony Malaby aux
saxophones ténors, Manu Codjia à la guitare et Anthony
Cox à la contrebasse. Le morceau figure également au programme
d’Our Way, de l’Helveticus Trio, dont la sortie est prévue
en mai 2024. Après un démarrage majestueux – cymbales
solennelles, pédale de basse, et bourdon ou riff du ténor et du
trombone – la rythmique, qui ne tient pas longtemps en place, part
au galop dans une walking et un chabada effrénés. Blaser et Lê
Quang brodent au-dessus de cette atmosphère luxuriante, tantôt
calmement, tantôt nerveusement, en solo ou à deux, mais toujours
avec une tension sous-jacente. Le quartet termine sur un
« quadrilogue » aux accents Africains, avant de conclure
en mode fanfare néo-orléanaise free…
 |
| Samuel Blaser - Christophe Hache - Vincent Lê Quang - Daniel Humair
(c) PLM
|
Humair
dédie le concert à Sylvain Luc, décédé beaucoup trop tôt,
le 13 mars
2024. Le quartet interprète « Deborah etc. »,
librement inspiré du thème qu’Ennio
Morricone a écrit pour Il était une fois l’Amérique.
L’air, légèrement accroche-cœur,
est exposé en contrepoints par le trombone et le ténor, lentement,
comme une ode, sur une batterie cérémonieuse et une contrebasse
grave. Le développement se base sur un dialogue tout en douceur
entre Blaser et Lê Quang, porté par une rythmique légère et
entraînante.
«
More Tuna » de Joachim Kühn rappelle de bons vieux
souvenirs, et le splendide disque Triple Entente, enregistré
en 1998 avec le regretté Jean-François Jenny-Clark. Le
chorus d’ouverture d’Humair sur les tambours est solaire !
Après une introduction en forme de contre-chants, le saxophone et le
trombone exposent à l’unisson un thème-riff gaillard, dans une
veine quasiment hard-bop. Soutenus par le foisonnement puissant
d’Humair et la walking solide d’Hache, Blaser et Lê Quang
prennent la poudre d’escampette pour rejoindre des contrées free,
laissant juste la place pour une intervention mélodieuse de la
contrebasse.
 |
Daniel Humair - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM
|
«
Morceau tragique », comme le présente Humair, « Drama
Drome » apparaît en 2003 sur Baby Boom, avec Matthieu
Donarier, Christophe Monniot, Codjia et Sébastien
Boisseau. Très cinégénique, propulsé par les balais et les
motifs minimalistes de la contrebasse, qui prennent parfois des
teintes bluesy, le saxophone et le trombone interagissent en toute
intelligence, avec des constructions souvent proches de la musique
contemporaine.

Autre
réminiscence du passé, « Mutinerie » a été écrit en
1998 par Michel Portal (Dockings – Markus
Stockhausen, Steve Swallow, Bruno Chevillon, Bojan
Z et Joey Baron) et repris par Humair, en 2001 dans
Liberté Surveillée (Ellery Eskelin,
Marc Ducret et Chevillon), en 2017 dans Seasoning (Lê
Quang, Emil Spanyi et Kerecki) et en 2020 dans Drum Thing.
Entre la rythmique abrupte, véloce et musclée, l’unisson sur le
thème-riff aux accents folk, les accélérations brutales, les
variations de volume et les envolées free du trombone et du
saxophone soprano, « Mutinerie » est un morceau
particulièrement dense !
 |
Vincent Lê Quang - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM
|
En
guise d’introduction de « High Society », marche écrite
par Porter Steele en
1901, Humair, qui est d’humeur loquace, raconte sa découverte du
jazz : « quand
j’étais petit… A Genève… Ma Maman… Elle écoutait les
Compagnons de la chanson avec Edith
Piaf, « Les
trois cloches » ... Une cloche sooonnneu, sooonnnneu… bon et
cetera. Ensuite on s’est
farci un disque épouvantable qui s’appelle « Y
dit le cochon » dont je vous passerai les paroles un jour, et
le troisième morceau, c’est un morceau de Charles
Aznavour, et ça
s’appelle « Le feutre taupé ». Donc ce n’est pas
vraiment une éducation de jazz. Par contre, à douze ans, un petit
camarade est arrivé avec un disque de jazz. Vous
vous rendez compte, un septante huit tours, comme on dit en Suisse,
de jazz et c’était « Royal Garden Blues » par Mezz
Mezzrow, Bill
Coleman, je crois, le
trombone je ne suis pas sûr, le batteur était Zutty
Singleton (1),
que vous ne connaissez pas, mais qui était un très grand batteur et
qui a fait partie de l’histoire du jazz. Donc
à partir de ce moment là j’ai eu le virus et l’un des morceaux
les plus connus de cette époque c’était « High Society »,
avec un solo réputé de clarinette d’Alfonse
Picou. et
c’était magique, tout le monde essayait de jouer le chorus
d’Alfonse
Picou. Et
mes petits camarades et moi-même avons décidé d’assassiner pour
une dernière fois « High Society ». Alors
voici, des années où vos parents n’étaient pas nés, voici
« High
Society » »…
Le quartet débute en
mode fanfare tonitruante dans le style New Orleans. Que
ce soit sur une walking
et des chabadas ultra-rapides ou
les quatre temps marqués vigoureusement,
le trombone et le soprano passent
de traits
virtuoses
joués à
l’unisson à des contre-chants agiles, des
courtes phrases fuguées, des
échanges bluesy, des stop-chorus dixieland… Un jazz
authentiquement libre !
 |
Samuel Blaser - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM
|
Comme
le souligne Humair : « Une particularité dans ce groupe,
c’est qu’il n’y a pas de liste ». Et les quatre musiciens
de s’amuser en choisissant le morceau qu’ils vont jouer… Le
choix se porte finalement sur « Drum Thing 2 » , repris
du disque éponyme. Sur une rythmique toujours athlétique et
touffue, le ténor et le trombone déploient avec inspiration un
thème entre hard-bop et free, coloré d’un zeste de blues. Avant
l’épilogue free, le solo massif d’Humair met en relief le poids
des peaux et le choc des cymbales !
Retour
dans le passé avec « For Flying Out Proud », signé du
trompettiste Suisse Franco Ambrosetti. Ce morceau « que
nous avions enregistré au XXe siècle avec Woody Shaw, Jon
Faddis... Qui il y avait d’autre ?... Kenny Wheeler.
Ça s’appelait
Trumpetmachine ». Ce super groupe, dirigé par le pianiste
George Gruntz, comptait également dans ses rangs les
trompettistes Palle Mikkelborg et Mike Zwerin, et le
contrebassiste Isla Eckinger. Le disque éponyme est sorti en
1978. Humair ne manque pas également de rappeler au public :
« n’oubliez pas d’avoir une pensée pour notre ami qui est
parti voir le blues ailleurs »… La mise en route de « For
Flying Out Proud » évoque à nouveau un hard-bop trapu,
rapide, virtuose… La rythmique exubérante met sous pression le
ténor, qui rivalise d’ingéniosité et de célérité, et le
trombone, qui attise les flammes et répond astucieusement à la
contrebasse. La progression collective du quartet fait la part belle
aux ruptures rythmiques, fluctuations sonores et autres jeux sur les
timbres.
 |
Christophe Hache - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM
|
Suit
« un morceau que je joue pour la première fois… que nous
avons composé dans le TGV… Première classe parce qu’on n’est
pas des rigolos… Et mon camarade Vincent Lê Quang est le nouveau
chanteur… C’est une ballade… qui va vous apaiser l’esprit
pour rentrer chez vous et regarder la télévision, pour voir des
jeunes chanteurs et chanteuses vous chanter des belles choses, où la
mélodie c’est [et de taper comme un sourd sur sa batterie]… Un
batteur qui jouait très très bien, qui s’appelait André
Arpino, avait dit que dans la musique d’aujourd’hui la
mélodie était jouée par la grosse caisse… Nous allons vous jouer
une vraie mélodie, comme dans le temps… Le temps de la blanquette
de veau à l’ancienne… Ça
s’appelle ?... » Et Blaser de répondre : « Les
grilladines » (pas sûr de la phonétique). Un unisson majestueux,
sur une contrebasse économe et des cymbales frémissantes, débouche
sur une conversation paisible entre le saxophone et le trombone,
soutenue par une polyrythmie entraînante. La montée en tension se
fait progressivement, avivée par les envolées free du ténor.
 |
Vincent Lê Quang - Samuel Blaser - Daniel Humair - Christophe Hache (c) PLM
|
Le
concert s’achève sur une coda menée tambour battant par Humair,
pendant que Blaser, Lê Quang et Hache exposent en boucle à
l’unisson le « Jackie-Ing » de Thelonious Monk
(au programme d’Our Way).
Une
exposition de peintures captivante et un concert intense… Que
vouloir de plus ? En tous cas, il se passe toujours quelque
chose d’inouï dans l’univers d’Humair.
(1) Il s’agit peut-être de l’une de ces deux versions de « Royal Garden blues ».
* Mezzrow-Ladnier Quintet – « Royal Garden Blues » / « If You See Me Comin' » (Swing - 1938) : Mezz Mezzrow (cl), Tommy Ladnier (tp), Teddy Bunn (g), Geo. Pops Foster (b) et Manzie Johnson (d).
* Bill Coleman And His Swing Stars – Jazz A Pleyel N°1 (Swing – 1952) : Bill Coleman (tp, voc), Dickie Wells (tb), Guy Lafitte (cl, ts), Randy Downes (p), Alvin Banks (b) et Zutty Singleton (d).