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20 octobre 2024

Our Way – Helveticus

En 2018, pour célébrer ses quatre-vingts ans, Daniel Humair forme Helveticus avec deux compatriotes suisses : Heiri Känzig à la contrebasse et Samuel Blaser au trombone. L’année suivante le trio se produit en concert à Lausanne avec Louis Sclavis en invité, puis, en 2020, ils publient 1291 chez Outnote Records. Quatre ans après, Helveticus reprend les chemins des studios pour Our Way, qui sort chez Blaser Music le 24 mai 2024.

Our Way propose un patchwork de treize courtes pièces : deux airs folkloriques suisses (« Mazurka » et « Träume der Liebe ») ; « Chara lingua della mamma », l’hymne de l’Engadine composé par Robert Cantieni ; « Tiger Rag », saucisson que l’ODJB a enregistré en 1917 ; le « Creole Love Call » de Duke Ellington, chanté par Adelaide Hall en 1927 ; deux standards de Thelonious Monk – « Jackie-Ing » dès 5 By Monk By 5 (1959) et « Bemsha Swing » de Brilliant Corner (1957) –, deux compositions d’Humair (« IRA » écrit pour Liberté Surveillée, en 2001, avec Marc Ducret, Bruno Chevillon et Ellery Eskelin, et « Geneveamalgame », joué pour la première fois en 2004 pendant Jazz à La Villette, avec George Garzone, Tony Malaby, Manu Codjia et Anthony Cox) ; deux morceaux de Blaser (« Root Beer Rag », interprété en 2022 avec Vincent Courtois et Chevillon, puis enregistré en 2023 sur Triple Dip, avec Russ Lossing et Billy Mintz, et « Hook », un inédit) ; plus une improvisation collective, « Heiri’s Idea ».

L’introduction mélodieuse de la contrebasse sur le frémissement des cymbales débouche sur l’exposé solennel d’« IRA », au trombone bouché. Après un développement dans une style musique de chambre moderne, le morceau se conclut sur des roulements martiaux qui accompagnent l’évocation « The Foggy Dew », cher aux révolutionnaires irlandais. « Jackie-Ing » commence en pointillés, avec une contrebasse fluide et sourde sur une batterie luxuriante, avant que Blaser ne réponde aux riffs, ou passages en walking, de Känzig et aux chabadas serrés d’Humair. Un chorus sinueux de la contrebasse laisse place au trombone a capella, pour un solo plein d’humour qui précède un final galopant. Après une entrée majestueuse aux timbales, les barrissements lointains du trombone et le motif cristallin de la contrebasse lancent « Mazurka ». Le trio fait preuve d’élégance : contrebasse boisée, ronde et solennelle, cymbales bouillonnantes, contrepoints chambristes subtils du trombone… « Heiri’s Idea » est un intermède construit autour d’un riff de contrebasse, de crépitements de la batterie et d’arabesques entraînantes du trombone. « Genevamalgame » met en sons une batterie puissante et foisonnante, une contrebasse qui fait gronder son archet et un trombone librement free (et oui ! C’est possible !). Le morceau s’envole ensuite dans un délire de walking et chabada véloces qui fusionnent avec les courbes agiles et pépiements free d’un trombone toujours en verve. « Chara lingua da la mamma », vu par Helveticus, s’apparente d’abord à une ode funèbre, qui se développe en ritournelle, à la foi nonchalante et dansante. Les roulements rapides de la batterie et la pédale de la basse accompagnent le trombone qui sautille d’une note de « Tiger Rag » à l’autre. Le trio déroule le thème avec malice sur une walking énergique et une batterie en roue libre. Comme son titre l’indique, « Warming Up » est un petit tour de chauffe free de Blaser sur les riffs gondants de Känzig et Humair. Place à une rythmique bluesy pour « Bemsha Swing », qui permet au trombone de s’envoler, sans pour autant oublier quelques clins d’œil ironiques à grand renfort de glissando. Le trombone brode un « Root Beer Rag » aérien sur une ligne de contrebasse régulière et des frappes de batterie en suspension. Après un « Hook » exposé à l’unisson, le trilogue part dans tous les sens, porté par une batterie touffue, une contrebasse à l’archet bourdonnant et un trombone qui caquette à qui mieux mieux. Le trombone bouché, les phrases épaisses et le rythme martelé de « Creole Love Call » rappellent le style jungle. Le trio joue le jeu du « vieux jazz », mais parsemé de traits amusants au goût du jour. Tandis que Känzig et Humair prennent leur temps, avec un zeste d’indolence, Blaser développe « Träume der Liebe » comme la bande son d’un western dans des grands espaces...

Our Way prouve que l’Homo Helveticus a bien sa manière à lui de raconter ses histoires : vivacité mélodique, impétuosité rythmique, vigueur sonore, interactions fougueuses et notes d’esprit spirituelles... Comme quoi la « narration abstraite » existe peut-être aussi en musique !


Le disque


Our Way
Helveticusts
Samuel Blaser (tb), Heiri Känzig (b) et Daniel Humair (dms).
Blaser Music – BM012CD
Sortie le 24 mai 2024


Liste des morceaux

01. « IRA », Daniel Humair (4:09).
02. « Jackie-Ing », Thelonious Monk (5:13).
03. « Mazurka », traditionnel suisse (5:25).
04. « Heiri’s Idea », Helveticus (2:31).
05. « Genevamalgame », Daniel Humair (8:06).
06. « Chara lingua da la mamma », Robert Cantieni (5:01).
07. « Tiger Rag », traditionnel (3:59).
08. « Warming up », Helveticus (2:33).
09. « Bemsha Swing », Thelonious Monk (2:59).
10. « Root Beer Rag », Samuel Blaser (3:09).
11. « Hook », Samuel Blaser (2:55).
12. « Creole Love Call », Duke Ellington (2:56).
13. « Träume der Liebe », traditionnel suisse (3:02).

18 mars 2026

There Is Another Way - Trio ETE

C'est en 1989 qu'Andy Emler monte le MegaOctet et en 2002 qu'il propose à la rythmique de l'orchestre - Claude Tchamitchian à la contrebasse et Eric Echampard à la batterie - de former le trio ETE. Leur premier opus, Tee Time sort en 2003, suivi de A quelle distance en 2006, Sad and Beautiful en 2014 et The Useful Report en 2022. Le 24 mars 2026 le trio publie son cinquième disque, There Is Another Way, enregistré par Gérard de Haro sur le label La Buissonne.

There Is Another Way propose sept pièces composées par Emler, sans unité de temps puisqu'elles durent d'une à dix minutes, au gré des idées. 
 
Lent et majestueux, « There Is Another Way » évoque d'abord une marche lugubre, accentuée par le bourdon continu de la contrebasse à l'archet. Typique de la musique du trio, voix et rythmes finissent par s'entrecroiser et s'amplifier, poussées par les frappes de plus en plus serrées de la batterie, les boucles puissantes du piano et les grondements de la contrebasse, jusqu'à déboucher sur une ambiance rock prog imposante.  
 
« Incipit » démarre aussi du côté obscur avec le piano et la contrebasse à l'unisson, puis le trio s'engage dans des questions-réponses entre le piano et la contrebasse, arbitrées par les cliquetis vifs de la batterie.  
 
« Drums Habits Die Hard » résume bien la musique d'ETE ! Le premier mouvement est tendu avec des riffs obsédants, des pédales entêtantes, des roulements enivrants, des motifs sombres et un enchevêtrement grisant de boucles. Le deuxième mouvement commence d'abord dans un style contemporain rythmique, que la batterie, fougueuse et foisonnante, finit par faire exploser, à la grande joie du piano et de la contrebasse qui l'encouragent dans sa démesure. 
 
Le piano a capela entame le troisième mouvement dans un esprit de musique contemporaine, avant un développement plus mélodieux, porté par la pédale de la contrebasse et les frappes mates de la batterie. Là encore les habitudes de la batterie ont la vie dure : Echampard fait monter la tension avec un jeu véloces et monumental qui ramène au rock prog. 
 
L'énorme son et les phrases chantantes de la contrebasse introduisent « Enough » dans un style presque « ethnique ». Le morceau balance calmement presque comme une berceuse. Le piano swingue sur le crépitement des cymbales et les lignes souples de la contrebasse, puis emmène le trio dans un mouvement d'ensemble crescendo théâtral, dans lequel la vigueur du rock, l'architecture du jazz et la modernité des discours se côtoient dans un feu d'artifice musical digne d'un Power Trio ! 
 
Le début abrupt de « The Hard Way » s'inscrit de nouveau dans un style rock alternatif, avec un thème-riff intense, un motif dansant de la contrebasse, un jeu rythmique du piano et une batterie vigoureuse et luxuriante. Les dissonances, modulation, contre-chants et autres jeux en accords ajoutent beaucoup de relief à la musique d'ETE. Intermède lyrique, « There Is Our Way » s'étire sur le grondement de l'archet. 
 
Comme la plupart des autres morceaux du disque « Mess Around The Mood » joue effectivement avec les ambiances en juxtaposants différents tableaux. Le premier tableau est un patchwork contemporain de notes heurtées, tintements touffus, glissandos aigus, ostinatos en chœur, carrure massive... Le deuxième tableau commence comme une fugue, se poursuit sur des boucles qui aboutissent à un maelstrom groovy. Après une transition aux cymbales, le dernier tableau retrouve un climat solennel plein d'emphase.

La liberté, l'égalité et la fraternité qu'incarne la musique de There Is Another Way font de cet album un incontournable et d'ETE, un trio providentiel, même au printemps !

Le disque

There Is Another Way
Emler - Tchamitchian - Echampard
Andy Emler (p), Claude Tchamitchian (b) et Eric Echampard (d).
Label La Buissonne - RJAL397053
Sortie le 24 mars 2026

Liste des morceaux

01. « There Is Another Way » (4:58).
02. « Incipit » (2:37).
03. « Drums Habits Die Hard » (9:19).
04. « Enough » (10:47).
05. « The Hard Way » (5:12).
06. « There Is Our Way » (1:21).
07. « Mess Around The Mood » (10:21).

Tous les morceaux sont signés Emler. 
 

01 avril 2026

Le Studio de l'Ermitage à l'heure d'ETE...

Le 24 mars 2026, le Studio de l'Ermitage accueille le duo Antoinette autour du répertoire d'Archipels, publié le 17 octobre 2025 avec des partitions signées Andy Emler, et le Trio ETE, pour célébrer la sortie de There Is Another Way le 24 mars 2026 sur le label La Buissonne.


 
Archipels
Antoinette Trio joue Andy Emler

Membre de la compagnie 3x2+1 dont « la Créolisation est le propos artistique », l'Antoinette Trio est composé de Julie Audouin aux flûtes, synthétiseur, looper et voix, Arnaud Rouanet aux clarinettes, saxophones, percussions, sampleur et voix, et Tony Leite à la guitare et au looper. Archipels est le quatrième disque du trio après Antoinette (2016), Todo Mundo avec Téofilo Chantre (2019) et Rhizomes avec le regretté Denis Badault (2021). A la suite d'une première collaboration avec Emler, Antoinette aime l'air, le trio lui a commandé une nouvelle œuvre, Archipels, qui les fasse partir à « la recherche de l'Imprévu, pour faire référence au penseur Edouard Glissant

Seuls Audouin et Rouanet sont présents le soir du concert. Comme son nom le laisse présager, les « Huit discussions » sont construites sous forme de tableaux dans un esprit de musique contemporaine. Le piano pré-enregistré plante des décors à base d'ostinatos, de notes éparses ou de mélodies très début XXe. Le synthétiseur glisse des riffs rythmiques sourds qui contrastent avec les timbres clairs des flûtes et clarinettes. Audouin et Rouanet alternent boucles enchevêtrées, contre-chants foisonnants, lignes fluides superposées et chœurs délicats. Ils passent d'échanges sophistiqués à des effets de technique étendue, le tout parsemé de récitatifs de Glissant et de Patrick Chamoiseau
 
Julie Audouin & Arnaud Rouanet - Studio de l'Ermitage - 24 mars 2026 © PLM

« Freezable », composition du duo, a été inspirée par un rythme joué au pandeiro (tambourin brésilien). La clarinette basse lance le motif rythmique tandis que la flûte glisse ses phrases courtes et heurtées avant qu'ils ne partent dans un unisson rapide, juste interrompu par des cris, et débouchent sur des contrepoints élégants. Le piano prend la relève rythmique pendant qu'Audouin et Rouanet mettent une ambiance délirante à grand renfort de cris, vociférations, sifflements, sirènes, applaudissements, envolées véloces, jeux percussifs, vocalises... Passages touffus entraînants et dialogues subtils se succèdent au gré des mouvements. Retour à un arrangement d'Emler pour « Song To The Pharoah Kings », thème-riff de Chick Corea pour Where Have I Known You Before, album de Return To Forevever sorti en 1974. Là où l'original est typique du jazz fusion électrique de l'époque, le duo en donne une version acoustique étirée. Sur un ostinato inamovible, Audouin et Rouanet croisent leurs voix dans des variations harmonieuses et chaloupées avec, çà-et-là, des couleurs latines.

Savants et savoureux mélanges de musiques du monde, contemporaine et improvisée, les Archipels d'Antoinette valent le voyage...


There Is Another Way
Trio ETE


Andy Emler
, Claude Tchamitchian et Eric Echampard ont formé le Trio ETE en 2002. En vingt-quatre ans ils ont publié cinq opus et le programme du concert s'articule autour du dernier en date, There Is Another Way. Le trio reprend dans l'ordre tous les morceaux du disque sauf le dernier, « Mess Around The Mood ».

Dans l'ensemble les interprétations sont proches de celles du disque. « There Is Another Way » s'appuie sur des pédales d'accords d'autant plus solennelles qu'elles sont soulignées par la contrebasse à l'archet et le tintinnabulement léger des cymbales. Comme souvent avec le Trio ETE, il y a une montée en tension progressive portée par la batterie qui se fait de plus en plus sonore, la contrebasse qui vrombit et le piano qui martèle des accords imposants. « Drums Habits Die Hard » enchaîné après « Incipit », est évidemment dédié à la batterie. Le morceau est bâti sur une succession de tempêtes et de calmes, dont un chorus mélodieux de la contrebasse, avec une évolution vers un paroxysme sonore. Les frappes luxuriantes et mates d'Echampard, les riffs véhéments de Tchamitchian, les accords vigoureux, les ostinatos lancinants et les phrases violentes d'Emler évoquent parfois l'univers du rock progressif. Après une superbe introduction de Tchamitchian qui brode autour d'un riff à coup de glissandos, roulements, vibratos, sauts d'intervalles et autres variations sur toute la tessiture de la contrebasse, « Enough » commence dans un climat presque nostalgique, dans lequel la connivence entre les trois musiciens est évidente : le piano et la contrebasse à l'archet plutôt lyriques soutenus par la batterie caressante sur les cymbales. Mais le naturel revient au galop et le trio s'emballe rapidement vers de la musique minimaliste à tendance rock progressif. 
 
Eric Echampard, Jean-Claude Tchamitchian & Andy Emler - Studio de l'Ermitage - 24 mars 2026 © PLM

Si le thème-riff « The Hard Way » démarre comme un morceau de musique contemporaine, son développement est tonitruant avec la main droite d'Emler qui trace de longues lignes arpégées sur les ostinatos violents de la main gauche, un drumming brutal d'Echampard et des riffs bouillonnants de Tchamitchian. Comme tout au long du concert Emler plaisante : « nous continuerons à faire de la musique jusqu'à notre dernier souffle... Pour un mec qui s'appelle « aime l'air »... Quand même ! J'ai le droit de la faire une fois par an... » Le concert se termine sur « There Is Our Way », avec des ostinato et boucles, de brefs instants mélodiques, des roulements serrés sur les cymbales, un passage fugué et des grondements de la contrebasse. En bis Emler, Tchamitchian et Echampard jouent un extrait de « The Document », morceau tiré de The Useful Report, leur précédent opus, sorti en 2022. Après un départ sur les chapeaux de roue, ponctué par un ostinato enlevé, le morceau se développe dans une ambiance répétitive, nerveuse et touffue.

La puissance dégagée sur scène par ce Super Power Trio est impressionnante et son jazz rock prog ascendant musique minimaliste décoiffe toujours autant !

15 décembre 2024

Prismes à l’eau au Triton

Le 29 novembre 2024 Daniel Humair fête Prismes à l’eau au Triton. Le disque est sorti sur le label du club le 8 novembre 2024. Le batteur est entouré du trio avec qui il joue désormais depuis sept ans (Modern Art, Drum Thing) : Vincent Lê Quang aux saxophones ténor et soprano, et Stéphane Kerecki à la contrebasse. Ils ont invité le tromboniste Samuel Blaser, compatriote d’Humair et membre de son trio Helveticus depuis 2018 (Our Way).
 
Le Triton affiche complet ! Cinq des neuf thèmes proviennent du répertoire de Prismes à l’eau et les quatre autres sont tirés de projets plus anciens : « Jim Dine » repris de Modern Art (2017), « More Tuna », composé en 1998 par Joachim Kühn pour Triple Entente, leur trio avec Jean-François Jenny-Clark, « Mutinerie », signée Michel Portal et souvent interprétée par Humair (Liberté Surveillé en 2001, Seasoning en 2017 et Drum Thing en 2020), et « Genevamalgame », une composition d’Humair jouée d’abord en 2004 à Jazz à la Vilette, puis enregistrée dans Our Way (2024).

Après une introduction plaintive, « Jim Dine » est exposé à l’unisson sur une rythmique luxuriante, entrecoupé d’un intermède bluesy. Le trombone bouché, particulièrement expressif, dialogue avec la batterie et la contrebasse, tandis que le saxophone ténor alterne phrases bop et traits free. Construit sur une structure thème – solos – thèmes classique, « Jim Dine » est riche en événements... Lê Quang lance « More Tuna » a capela, avant de développer le thème avec vivacité, en compagnie de Blaser. Les échanges, intenses, s’appuient d’abord sur une batterie puissante et une contrebasse lancinante. Une walking et un chabada véloces ouvrent ensuite la voie au saxophone ténor pour prendre un solo dans l’esprit de Sonny Rollins, et au trombone pour broder dans une veine hard-bop. Composé par Kühn, « Salinas » évoque la musique de chambre : un thème énigmatique et entraînant, des questions-réponses élégantes, une rythmique expressive qui débouche sur une walking et un chabada ponctué de rim shot, et des chorus mélodieux, notamment celui de Kerecki, ample et musical. Comme l’explique Humair en s’amusant, « Give Me Eleven », coécrit avec Kühn, « est à onze temps… c’est à dire douze temps moins les taxes ! ». Le morceau balance du début à la fin. Après le thème, une complainte criarde, les tableaux s’enchaînent, d’abord des contrepoints de Lê Quang et Blaser, suivis d’envolées démonstratives et débridées du trombone sur des changements de tempo. Le chorus a capela du ténor, entre bop et free contrôlé, bientôt enveloppé par une rythmique dense, précède une conclusion bluesy. Humair annonce « Mutinerie » avec des roulements vigoureux et une charleston régulière. Le saxophone soprano, le trombone et la contrebasse embrayent à l’unisson. La mélodie, « ethnique », donne lieu à des variations intenses et compactes, avant que le décor ne change. Kerecki prend un solo monumental, accompagné par les balais subtils d’Humair. Joueur, Blaser les rejoint avec sa sourdine wah-wah. S’engage alors une course-poursuite entre walking et chabada virtuoses et trombone, qui alterne nonchalance et vivacité. Les volutes du soprano, accompagnées des roulements de la batterie et d’un ostinato de la contrebasse, replantent un décor ethnique. 
 
Daniel Humair, Vincent Lê Quang, Samuel Blaser & Stéphane Kerecki – Le Triton – Novembre 2024 © PLM

« Cavatina », composée par Stanley Myers pour la bande-son de Voyage au bout de l’enfer, film de Michael Cimino sorti en 1978, est une ballade tranquille et lyrique qui donne l’occasion au quartet de croiser leurs voix en toute quiétude. Après cet épisode calme, la tempête « Genevamalgame » emporte le saxophone ténor dans un tourbillon vif et bondissant, la contrebasse et la batterie dans une walking et chabada effrénés, et le trombone dans une tirade dynamique, avant la conclusion sur des riffs et autres caquètements facétieux. « Missing A Page », encore une pièce de Kühn, alterne unissons abrupts et discours étirés. Lê Quang part ensuite dans un duo ébouriffant avec Kerecki, à partir duquel la section rythmique relance une walking et un chabada déchaînés. Blaser et Humair poursuivent avec un duo en suspension qui aboutit à un climat bluesy, rapidement transformé en maelström free ! Les tableaux se suivent, mais ne se ressemblent pas ! Le concert s’achève sur un morceau composé par Humair et Lê Quang dans le TGV : « Abstract Bass Bone ». D’un thème-riff dansant surgit un mouvement d’ensemble touffu, porté par une rythmique violente et profonde, entre fanfare néo-orléanaise et hard-bop épais.

Le trio plus un propose un jazz franco-suisse énergique, piquant, malicieux, volubile... et savoureux comme un banquet de fondue et de poule au pot !
 

Le disque


Prismes à l’eau
Daniel Humair

Vincent Lê Quang (ts, ss), Stéphane Kerecki (b) et Daniel Humair (d), avec Samuel Blaser (tb).
Le Triton – TRI-24579
Sortie le 8 novembre 2024

Liste des morceaux

01. « New (amuse-bouche) », Stéphane Kerecki (00:48).
02. « For Flying Out Proud », Franco Ambrosetti (03:07).
03. « Lyria Inn », Daniel Humair & Vincent Lê Quang (04:03).
04. « Free 1 », (01:46).
05. « Give Me Eleven », Danie l Humair (05:16).
06. « Abstract Bass Bone » Daniel Humair et Vincent Lê Quang (03:29).
07. « Cavatine », Stanley Myers, (04:08).
08. « Free 2 « Dark Choc" », Daniel Blaser, et Vincent Lê Quang (06:13    
09. « Salinas », Joachim Khühn (03:23).
10. « Missing a Page », Joachim Khu (04:55).
11. « Drama Drome », Daniel Humair (04.26).
12. « Saint-Cyn-CYR », Stéphane Kerecji (03:18).
13. « Triple Hip Trip », Daniel Humair (04:14).
14. « New (Pousse-Café) », Stéphane Kerecki (00:52).

30 mars 2024

Soirée Daniel Humair au Triton

Le 16 mars 2024, Le Triton célèbre Daniel Humair, peintre et musicien, avec un vernissage à dix-huit heures trente et un concert à vingt heures trente. Le temps de profiter d’un délicieux dîner proposé par le chef Alain Chenard…

Côté peinture, une quinzaine de tableaux est disséminée sur les murs du restaurant. De format moyen, rectangulaires ou carrés, la plupart des tableaux sont peints sur papier marouflé collé sur toile. Le style d’Humair est reconnaissable entre tous. Des fonds souvent monochromes, mais jamais en aplat, plutôt rugueux, piqués, striés, tâchés… dans des couleurs plutôt vives, avec des bleus, des verts, des oranges… Et sur ces arrière-plans, des formes irrégulières se superposent, se jouxtent ou se croisent. Elles aussi sont colorées, avec ce même aspect brut que le fond. Leurs contours, clairement tracés, comme pour des vitraux, les mettent encore davantage en relief. Ces œuvres dégagent une impression de puissance, tant la matière est omniprésente.

Côté musique, le trio est dans la lignée de Modern Art (2017) et de Drum Thing (2020), avec Vincent Lê Quang aux saxophones ténor et soprano, et Christophe Hache à la contrebasse, qui remplace au pied levé Stéphane Kerecki. Sur Drum Thing le trio avait invité le trompettiste Yoann Loustalot. Pour le concert, c’est le tromboniste Samuel Blaser, compatriote d’Humair et membre de l’Heleveticus Trio (avec Heiri Känzig) qui se joint aux trois musiciens.

La soirée commence sur les chapeaux de roue avec « Jim Dine », une composition d’Humair dédiée à l’artiste américain et repris de Modern Art. Le déroulé du morceau reflète tout à fait l’esprit de la musique du plus Français des batteurs Suisse. Sur une batterie mate, sèche, furibonde, et une contrebasse carrée, saxophone et trombone mêlent leurs voix, entre lignes en pointillés, phrases étirées, questions-réponses sportives et contre-chants mordants. La rythmique, elle, alterne dialogues avec les soufflants et walking – chabada. Le tout, dans une ambiance dynamique à souhait !

« Genevamalgame » est un autre morceau d’Humair, d’abord joué en 2004 au festival Jazz à la Vilette, avec George Garzone et Tony Malaby aux saxophones ténors, Manu Codjia à la guitare et Anthony Cox à la contrebasse. Le morceau figure également au programme d’Our Way, de l’Helveticus Trio, dont la sortie est prévue en mai 2024. Après un démarrage majestueux – cymbales solennelles, pédale de basse, et bourdon ou riff du ténor et du trombone – la rythmique, qui ne tient pas longtemps en place, part au galop dans une walking et un chabada effrénés. Blaser et Lê Quang brodent au-dessus de cette atmosphère luxuriante, tantôt calmement, tantôt nerveusement, en solo ou à deux, mais toujours avec une tension sous-jacente. Le quartet termine sur un « quadrilogue » aux accents Africains, avant de conclure en mode fanfare néo-orléanaise free… 

Samuel Blaser - Christophe Hache - Vincent Lê Quang - Daniel Humair (c) PLM

Humair dédie le concert à Sylvain Luc, décédé beaucoup trop tôt, le 13 mars
2024. Le quartet interprète « Deborah etc. », librement inspiré du thème qu’Ennio Morricone a écrit pour Il était une fois l’Amérique. L’air, légèrement accroche-cœur, est exposé en contrepoints par le trombone et le ténor, lentement, comme une ode, sur une batterie cérémonieuse et une contrebasse grave. Le développement se base sur un dialogue tout en douceur entre Blaser et Lê Quang, porté par une rythmique légère et entraînante.

« More Tuna » de Joachim Kühn rappelle de bons vieux souvenirs, et le splendide disque Triple Entente, enregistré en 1998 avec le regretté Jean-François Jenny-Clark. Le chorus d’ouverture d’Humair sur les tambours est solaire ! Après une introduction en forme de contre-chants, le saxophone et le trombone exposent à l’unisson un thème-riff gaillard, dans une veine quasiment hard-bop. Soutenus par le foisonnement puissant d’Humair et la walking solide d’Hache, Blaser et Lê Quang prennent la poudre d’escampette pour rejoindre des contrées free, laissant juste la place pour une intervention mélodieuse de la contrebasse.

Daniel Humair - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM

« Morceau tragique », comme le présente Humair, « Drama Drome » apparaît en 2003 sur Baby Boom, avec Matthieu Donarier, Christophe Monniot, Codjia et Sébastien Boisseau. Très cinégénique, propulsé par les balais et les motifs minimalistes de la contrebasse, qui prennent parfois des teintes bluesy, le saxophone et le trombone interagissent en toute intelligence, avec des constructions souvent proches de la musique contemporaine.


Autre réminiscence du passé, « Mutinerie » a été écrit en 1998 par Michel Portal (Dockings Markus Stockhausen, Steve Swallow, Bruno Chevillon, Bojan Z et Joey Baron) et repris par Humair, en 2001 dans Liberté Surveillée (Ellery Eskelin, Marc Ducret et Chevillon), en 2017 dans Seasoning (Lê Quang, Emil Spanyi et Kerecki) et en 2020 dans Drum Thing. Entre la rythmique abrupte, véloce et musclée, l’unisson sur le thème-riff aux accents folk, les accélérations brutales, les variations de volume et les envolées free du trombone et du saxophone soprano, « Mutinerie » est un morceau particulièrement dense !

Vincent Lê Quang - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM

En guise d’introduction de « High Society », marche écrite par Porter Steele en 1901, Humair, qui est d’humeur loquace, raconte sa découverte du jazz : « quand j’étais petit… A Genève… Ma Maman… Elle écoutait les Compagnons de la chanson avec Edith Piaf, « Les trois cloches » ... Une cloche sooonnneu, sooonnnneu… bon et cetera. Ensuite on s’est farci un disque épouvantable qui s’appelle « Y dit le cochon » dont je vous passerai les paroles un jour, et le troisième morceau, c’est un morceau de Charles Aznavour, et ça s’appelle « Le feutre taupé ». Donc ce n’est pas vraiment une éducation de jazz. Par contre, à douze ans, un petit camarade est arrivé avec un disque de jazz. Vous vous rendez compte, un septante huit tours, comme on dit en Suisse, de jazz et c’était « Royal Garden Blues » par Mezz Mezzrow, Bill Coleman, je crois, le trombone je ne suis pas sûr, le batteur était Zutty Singleton (1), que vous ne connaissez pas, mais qui était un très grand batteur et qui a fait partie de l’histoire du jazz. Donc à partir de ce moment là j’ai eu le virus et l’un des morceaux les plus connus de cette époque c’était « High Society », avec un solo réputé de clarinette d’Alfonse Picou. et c’était magique, tout le monde essayait de jouer le chorus d’Alfonse Picou. Et mes petits camarades et moi-même avons décidé d’assassiner pour une dernière fois « High Society ». Alors voici, des années où vos parents n’étaient pas nés, voici « High Society » »… Le quartet débute en mode fanfare tonitruante dans le style New Orleans. Que ce soit sur une walking et des chabadas ultra-rapides ou les quatre temps marqués vigoureusement, le trombone et le soprano passent de traits virtuoses joués à l’unisson à des contre-chants agiles, des courtes phrases fuguées, des échanges bluesy, des stop-chorus dixieland… Un jazz authentiquement libre !

Samuel Blaser - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM

Comme le souligne Humair : « Une particularité dans ce groupe, c’est qu’il n’y a pas de liste ». Et les quatre musiciens de s’amuser en choisissant le morceau qu’ils vont jouer… Le choix se porte finalement sur « Drum Thing 2 » , repris du disque éponyme. Sur une rythmique toujours athlétique et touffue, le ténor et le trombone déploient avec inspiration un thème entre hard-bop et free, coloré d’un zeste de blues. Avant l’épilogue free, le solo massif d’Humair met en relief le poids des peaux et le choc des cymbales !

Retour dans le passé avec « For Flying Out Proud », signé du trompettiste Suisse Franco Ambrosetti. Ce morceau « que nous avions enregistré au XXe siècle avec Woody Shaw, Jon Faddis... Qui il y avait d’autre ?... Kenny Wheeler. Ça s’appelait Trumpetmachine ». Ce super groupe, dirigé par le pianiste George Gruntz, comptait également dans ses rangs les trompettistes Palle Mikkelborg et Mike Zwerin, et le contrebassiste Isla Eckinger. Le disque éponyme est sorti en 1978. Humair ne manque pas également de rappeler au public : « n’oubliez pas d’avoir une pensée pour notre ami qui est parti voir le blues ailleurs »… La mise en route de « For Flying Out Proud » évoque à nouveau un hard-bop trapu, rapide, virtuose… La rythmique exubérante met sous pression le ténor, qui rivalise d’ingéniosité et de célérité, et le trombone, qui attise les flammes et répond astucieusement à la contrebasse. La progression collective du quartet fait la part belle aux ruptures rythmiques, fluctuations sonores et autres jeux sur les timbres.

Christophe Hache - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM
 

Suit « un morceau que je joue pour la première fois… que nous avons composé dans le TGV… Première classe parce qu’on n’est pas des rigolos… Et mon camarade Vincent Lê Quang est le nouveau chanteur… C’est une ballade… qui va vous apaiser l’esprit pour rentrer chez vous et regarder la télévision, pour voir des jeunes chanteurs et chanteuses vous chanter des belles choses, où la mélodie c’est [et de taper comme un sourd sur sa batterie]… Un batteur qui jouait très très bien, qui s’appelait André Arpino, avait dit que dans la musique d’aujourd’hui la mélodie était jouée par la grosse caisse… Nous allons vous jouer une vraie mélodie, comme dans le temps… Le temps de la blanquette de veau à l’ancienne… Ça s’appelle ?... » Et Blaser de répondre : « Les grilladines » (pas sûr de la phonétique). Un unisson majestueux, sur une contrebasse économe et des cymbales frémissantes, débouche sur une conversation paisible entre le saxophone et le trombone, soutenue par une polyrythmie entraînante. La montée en tension se fait progressivement, avivée par les envolées free du ténor.

Vincent Lê Quang - Samuel Blaser - Daniel Humair - Christophe Hache (c) PLM

Le concert s’achève sur une coda menée tambour battant par Humair, pendant que Blaser, Lê Quang et Hache exposent en boucle à l’unisson le « Jackie-Ing » de Thelonious Monk (au programme d’Our Way).

Une exposition de peintures captivante et un concert intense… Que vouloir de plus ? En tous cas, il se passe toujours quelque chose d’inouï dans l’univers d’Humair.

 

(1) Il s’agit peut-être de l’une de ces deux versions de « Royal Garden blues ».

* Mezzrow-Ladnier Quintet – « Royal Garden Blues » / « If You See Me Comin' » (Swing - 1938) : Mezz Mezzrow (cl), Tommy Ladnier (tp), Teddy Bunn (g), Geo. Pops Foster (b) et Manzie Johnson (d).

* Bill Coleman And His Swing StarsJazz A Pleyel N°1 (Swing – 1952) : Bill Coleman (tp, voc), Dickie Wells (tb), Guy Lafitte (cl, ts), Randy Downes (p), Alvin Banks (b) et Zutty Singleton (d).

 

05 mars 2018

The Path Up – Joran Cariou


Passé par les conservatoires d’Annecy et de Chambéry, puis le Centre des Musiques Didier Lockwood, Joran Cariou s’installe à Paris en 2011. The Path Up est le premier disque sous son nom, publié chez Unit Records en novembre 2017.

Le pianiste et claviériste (il joue également du Fender Rhodes, du Pianet et du Prophet), est entouré de Damien Varaillon à la contrebasse et Stéphane Adsuar à la batterie. Il invite également le guitariste Pierre Perchaud – directeur artistique du projet – sur trois morceaux. Les neuf compositions sont signées Cariou.

Des mélodies soignées (« La fin justifie les moyens »), une articulation main droite – main gauche souple (« Voyage onirique »), une mise en place précise (« Catharsis ») et des discours tendus (« Ambivalence ») : Cariou s’approprie Bojan Z, Brad Mehldau, Esbjörn Svensson… voire Bill Evans, pour développer un langage personnel. Varaillon est un contrebassiste mélodieux (« Mala Rueda » ) qui accompagne volontiers le piano à l’unisson (« A Hint of Casualness »), joue des motifs minimalistes (« Ambivalence »), mais aussi des lignes vives (« A Hint of Casualness »), des riffs entraînants (« Share ») et des chorus dansants (« La fin justifie les moyens »). Toujours attentif à ses comparses, Adsuar joue avec légèreté sur ses cymbales (« Way-Out »), mais sait aussi faire cliqueter ses fûts (« A Hint of Casualness ») et alterne avec subtilité luxuriance (« Share ») et sobriété (« Spirit of Our Masters »). La guitare électrique de Perchaud met une touche de rock (« Voyage onirique »), se montre volontiers lyrique (« Ambivalence ») et aérienne (« Mala Rueda » ).

Avec The Path Up, Cariou s’inscrit dans une ligne musicale moderne, marquée par le bop, à la fois mélodieuse et entraînante.

Le disque

The Path Up
Joran Cariou
Joran Cariou (p), Damien Varaillon (b) et Stéphane Adsuar (d), avec Pierre Perchaud (g).
Unit Records – UTR 4798
Sortie en novembre 2017

Liste des morceaux

01.  « Way-Out » (6:28).                    
02.  « Voyage onirique » (5:45).                    
03. « La fin justifie les moyens » (7:13).                  
04. « Catharsis » (5:42).                   
05. « Spirit of Our Masters » (4:03).            
06. « A Hint of Casualness » (6:39).             
07. « Share » (3:59).             
08. « Ambivalence » (8:16).             
09. « Mala Rueda » (6:23).               

Toutes les compositions sont signées Cariou.