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05 novembre 2017

Modern Art au Cinéma Le Balzac

Le vendredi 13 octobre, dans le cadre du festival Jazz & Images et à l’occasion de la sortie du livret-disque Modern Art (le 22 septembre chez Incises Records), le trio éponyme de Daniel Humair se produit dans le Cinéma Le Balzac, après la projection d’En Résonance, un documentaire sur le batteur, signé Thierry Le Nouvel.

Le Cinéma Le Balzac, à quelques pas des Champs-Elysées, est bien connu des aficionados du jazz car Jean-Jacques Schpoliansky, son directeur, programme courageusement des ciné-concerts de haut vol, auxquels ont participé, entre autres,  Bruno Régnier, Patrice Caratini, l’ONJ de Daniel Yvinec, Alexandra Grimal... Depuis 2016, il a également monté le festival Jazz & Images, qui propose tout au long de l’année la projection d’archives filmées et un concert.

En 2017, son directeur artistique, le saxophoniste Vincent Lê Quang a concocté une programmation relevée : Jazz au studio 3 : Blues Again autour d’une émission de Jean-Christophe Averty et Yes Is A Pleasant Country, le trio de Jeanne Added, Lê Quang et Bruno Ruder, Thelonious Monk Live et le duo Sophia Domancich – Simon Goubert, Made in France de Frank Cassenti et le quartet de François Jeanneau, Le vieux et le président et News Orleans Revival avec des étudiants du CNSMDP, Dizzy Gillespie au studio 104 et le Trio 1 avec Airelle Besson… et la soirée du 13 octobre !


En Résonance

Le Nouvel est réalisateur et auteur d’ouvrages sur le cinéma et ses techniques. Son introduction d’En Résonance est brève car ce sont les images qui en parlent le mieux…

Le Nouvel met en scène Humair à Paris et dans son « école » des Combrailles creusoises. Pas de grands discours, mais de l’action : le batteur joue et peint, bien sûr, mais assiste aussi à un cours de boxe donné par son ami Freddy Skouma (ex champion d’Europe de boxe super-welters dans les années quatre-vingt, et présent dans la salle), contemple avec Skouma des œuvres d’Albrecht Dürer et des élèves de Léonard de Vinci aux archives du Louvre, cuisine avec son épouse Lucile… Dans le livret de Modern Art, le journaliste et critique d’art pour Télérama, Olivier Cena, écrit qu’il « se pose ici une question insoluble : Daniel Humair est-il un peintre qui joue ou un musicien qui peint ? ». C’est peut-être pour cette raison que Le Nouvel se garde de demander à Humair de philosopher sur un parallèle entre musique et peinture, mais plutôt de décrire par le geste l’acte de création musical et pictural.


Côté musique, Humair joue en solo, filmé de dos face à des images qui défilent, en quartet à la Dynamo, avec Emile Parisien, Vincent Peirani et Ivan Gélugne, et au Duc des Lombards avec le trio de Nicolas Folmer (Emil Spanyi au piano et Laurent Vernerey à la contrebasse).

Le Nouvel ne cherche pas des prises de vue virtuoses, mais ses images sobres s’attachent avant tout à montrer Humair tel qu’il est. Le montage est dynamique, ponctué par la superposition du batteur en train de jouer de dos devant le défilement des lignes blanches d’une route en plein écran.

En Résonance est un documentaire bien rythmé et passionnant sur l’un des artistes clés de notre époque.


Modern Art

En 1958, Art Farmer sort Modern Art avec Benny Golson, Bill Evans, Addison Farmer et Dave Bailey, mais le titre du disque se réfère avant tout à la musique du trompettiste et de son futur Jazztet. Deux ans plus tôt, Art Pepper a aussi enregistré son Modern Art pour Aladdin Records, avec Russ Freeman ou Carl Perkins, Ben Tucker et Chuck Flores. Sur la pochette du disque Pepper contemple son saxophone sur fond de tableau abstrait… Et dans le livret, Pete Welding écrit que pour Pepper : « le jazz n’est pas une musique, mais une approche de la musique – un processus, si vous voulez – à travers laquelle l’artiste recherche constamment à se définir, approfondir, développer et faire grandir ce qu’il connait déjà, pour atteindre quelque chose qui est toujours juste un petit peu au-delà de sa portée ». Citation qui pourrait également être tirée d’En Résonance…



Dans Modern Art, Lê Quang, Humair et Stéphane Kerecki proposent « une invitation à la découverte » : autour d’œuvres de treize peintres du XXe, les trois musiciens ont composé ou repris des morceaux qu’ils associaient à ces peintures. Comme l’écrit Humair dans le livret qui accompagne le disque, « J’espère qu’à l’écoute de ce disque, au visionnage et à la lecture de ce livret, des profanes découvriront la peinture et auront envie d’aller plus loin, de se balader trans-arts ».

Le disque est présenté dans un coffret (qui ne tiendra pas sur l’étagère Billy d’Ikea…), agrémenté d’un livret qui contient une introduction sur la peinture de Cena, des propos d’Humair recueillis par Franck Médioni pour présenter la démarche de Modern Art et la reproduction des treize tableaux, fil conducteur du disque. Modern Art a été enregistré au Studio Sextant à La Fonderie de Malakoff par l’orfèvre en sons, Philippe Teissier du Cros. Le répertoire est varié : Humair a composé « Jim Dine » (reprise de Full Contact avec Tony Malaby et Joachim Kühn) et « Vlada V. » (illustration sonore de Corps de Vladimir Veličković – 2011) ; Kerecki propose « Alan Davie », « Bleu Klein », « Cy Twombly » et « Paul Rebeyrolle » ; « Larry Rivers », « Jean-Pierre Pincemin », « Bernard Rancillac » et « Sam Szafran » sont co-signés ; « Jackson Pollock » est un thème de Jane Ira Bloom pour Meets Jackson Pollock – Chasing Paint (2003 – Arabesque Jazz) ; « Pierre Alechinsky » figure dans Paloma Recio de Malaby (2009 – New World Records) ; « Bram Van Velde » est un morceau de François Jeanneau pour le disque Humair Jeanneau Texier (1979 – Owl Records).


Lors du concert le trio joue sept morceaux du disque plus « Mutinerie » de Michel Portal (Dockings – 1998) pour évoquer les peintures de François Arnal et « Gravenstein » d’Humair (La sorcellerie à travers les âges – 1977 avec Jean-Luc Ponty, Phil Woods, Eddy Louiss et Portal) pour l’œuvre de Pierre Molinier. Anecdote amusante racontée par Humair à propos de ce morceau : il aurait dû s’appeler Molinier, mais le producteur trouvait le nom de la pomme plus commercial…


Les thèmes sont construits sur des successions de motifs courts exposés à l’unisson (« Jim Dine », « Bram Van Velde », « Jackson Pollock »), des zigzags (« Mutinerie », « Alan Davie »), des formules aux allures de musique contemporaine (« Cy Twombly », « Pierre Alechinsky »), un air de blues (« Bleu Klein ») ou de ballade free (« Pierre Molinier »). La batterie foisonne avec un punch qui ne se dément pas (« Alan Davie ») et saute d’un contrepoint dense (« Pierre Alechinsky ») à des grondements de tambours aux accents africains (« Jackson Pollock »), en passant par des cliquetis et roulements énergiques (« Jim Dine ») et un chorus endiablé (« Bram Van Velde »). Particulièrement mélodieuse, à l’instar du solo dans « Bram Van Velde », la contrebasse joue tantôt des lignes fluides (« Jim Dine »), tantôt des phrases galopantes (« Mutinerie »), mais toujours avec puissance (« Alan Davie ») et beaucoup d’à-propos (la pédale blues intense dans « Bleu Klein »). Le saxophone, ténor ou soprano, s’amuse sur toute l’étendue de sa tessiture (« Jim Dine ») et son discours reste lisible même dans les envolées les plus débridées (« Alan Davie »). Aux techniques étendues expressives (growl dans « Bleu Klein ») succèdent des passages rollinsiens (le deuxième tableau dans « Bleu Klein ») ou coltraniens (« Cy Twombly »). Les idées fusent et le trio réagit au quart de tour avec maestria, grâce à une concentration palpable, mais aussi des oreilles et des yeux constamment aux aguets.

Texture et traits fusionnent dans une musique certes savante, mais que la mise en place tendue, la sonorité organique du trio et la cohérence des développements rendent accessible. Le concert est jubilatoire et le disque l’est tout autant : Modern Art c’est du free jazz acoustique de proximité. A écouter d’urgence… sans oublier la « balade trans-arts » !...





Le disque

Modern Art
Vincent Lê Quang (ts, ss), Stéphane Kerecki (b) et Daniel Humair (d)
Incises Records – INC001
Sortie le 22 septembre 2017








Liste des morceaux

01.  « Alan Davie », Kerecki (4:00).               
02.  « Jackson Pollock », Bloom (3:25).                     
03.  « Bleu Klein (Pour Yves Klein) », Kerecki (4:45).                       
04.  « Larry Rivers », Humair et Lê Quang (1:31).
05.  « Pierre Alechinsky », Malaby (5:04).
06.  « Cy Twombly », Kerecki (3:41).            
07.  « Bram Van Velde », Jeanneau (3:47).              
08.  « Jean-Pierre Pincemin », Humair et Kerecki (1:07).    
09.  « Paul Rebeyrolle », Kerecki (3:38).
10.  « Jim Dine », Humair (3:45).
11.  « Vlada V.  », Humair (3:40).                 
12.  « Bernard Rancillac », Lê Quang et Humair (1:35).                 
13.  « Sam Szafran », Humair, Lê Quang et Kerecki (3:20).


15 décembre 2024

Prismes à l’eau au Triton

Le 29 novembre 2024 Daniel Humair fête Prismes à l’eau au Triton. Le disque est sorti sur le label du club le 8 novembre 2024. Le batteur est entouré du trio avec qui il joue désormais depuis sept ans (Modern Art, Drum Thing) : Vincent Lê Quang aux saxophones ténor et soprano, et Stéphane Kerecki à la contrebasse. Ils ont invité le tromboniste Samuel Blaser, compatriote d’Humair et membre de son trio Helveticus depuis 2018 (Our Way).
 
Le Triton affiche complet ! Cinq des neuf thèmes proviennent du répertoire de Prismes à l’eau et les quatre autres sont tirés de projets plus anciens : « Jim Dine » repris de Modern Art (2017), « More Tuna », composé en 1998 par Joachim Kühn pour Triple Entente, leur trio avec Jean-François Jenny-Clark, « Mutinerie », signée Michel Portal et souvent interprétée par Humair (Liberté Surveillé en 2001, Seasoning en 2017 et Drum Thing en 2020), et « Genevamalgame », une composition d’Humair jouée d’abord en 2004 à Jazz à la Vilette, puis enregistrée dans Our Way (2024).

Après une introduction plaintive, « Jim Dine » est exposé à l’unisson sur une rythmique luxuriante, entrecoupé d’un intermède bluesy. Le trombone bouché, particulièrement expressif, dialogue avec la batterie et la contrebasse, tandis que le saxophone ténor alterne phrases bop et traits free. Construit sur une structure thème – solos – thèmes classique, « Jim Dine » est riche en événements... Lê Quang lance « More Tuna » a capela, avant de développer le thème avec vivacité, en compagnie de Blaser. Les échanges, intenses, s’appuient d’abord sur une batterie puissante et une contrebasse lancinante. Une walking et un chabada véloces ouvrent ensuite la voie au saxophone ténor pour prendre un solo dans l’esprit de Sonny Rollins, et au trombone pour broder dans une veine hard-bop. Composé par Kühn, « Salinas » évoque la musique de chambre : un thème énigmatique et entraînant, des questions-réponses élégantes, une rythmique expressive qui débouche sur une walking et un chabada ponctué de rim shot, et des chorus mélodieux, notamment celui de Kerecki, ample et musical. Comme l’explique Humair en s’amusant, « Give Me Eleven », coécrit avec Kühn, « est à onze temps… c’est à dire douze temps moins les taxes ! ». Le morceau balance du début à la fin. Après le thème, une complainte criarde, les tableaux s’enchaînent, d’abord des contrepoints de Lê Quang et Blaser, suivis d’envolées démonstratives et débridées du trombone sur des changements de tempo. Le chorus a capela du ténor, entre bop et free contrôlé, bientôt enveloppé par une rythmique dense, précède une conclusion bluesy. Humair annonce « Mutinerie » avec des roulements vigoureux et une charleston régulière. Le saxophone soprano, le trombone et la contrebasse embrayent à l’unisson. La mélodie, « ethnique », donne lieu à des variations intenses et compactes, avant que le décor ne change. Kerecki prend un solo monumental, accompagné par les balais subtils d’Humair. Joueur, Blaser les rejoint avec sa sourdine wah-wah. S’engage alors une course-poursuite entre walking et chabada virtuoses et trombone, qui alterne nonchalance et vivacité. Les volutes du soprano, accompagnées des roulements de la batterie et d’un ostinato de la contrebasse, replantent un décor ethnique. 
 
Daniel Humair, Vincent Lê Quang, Samuel Blaser & Stéphane Kerecki – Le Triton – Novembre 2024 © PLM

« Cavatina », composée par Stanley Myers pour la bande-son de Voyage au bout de l’enfer, film de Michael Cimino sorti en 1978, est une ballade tranquille et lyrique qui donne l’occasion au quartet de croiser leurs voix en toute quiétude. Après cet épisode calme, la tempête « Genevamalgame » emporte le saxophone ténor dans un tourbillon vif et bondissant, la contrebasse et la batterie dans une walking et chabada effrénés, et le trombone dans une tirade dynamique, avant la conclusion sur des riffs et autres caquètements facétieux. « Missing A Page », encore une pièce de Kühn, alterne unissons abrupts et discours étirés. Lê Quang part ensuite dans un duo ébouriffant avec Kerecki, à partir duquel la section rythmique relance une walking et un chabada déchaînés. Blaser et Humair poursuivent avec un duo en suspension qui aboutit à un climat bluesy, rapidement transformé en maelström free ! Les tableaux se suivent, mais ne se ressemblent pas ! Le concert s’achève sur un morceau composé par Humair et Lê Quang dans le TGV : « Abstract Bass Bone ». D’un thème-riff dansant surgit un mouvement d’ensemble touffu, porté par une rythmique violente et profonde, entre fanfare néo-orléanaise et hard-bop épais.

Le trio plus un propose un jazz franco-suisse énergique, piquant, malicieux, volubile... et savoureux comme un banquet de fondue et de poule au pot !
 

Le disque


Prismes à l’eau
Daniel Humair

Vincent Lê Quang (ts, ss), Stéphane Kerecki (b) et Daniel Humair (d), avec Samuel Blaser (tb).
Le Triton – TRI-24579
Sortie le 8 novembre 2024

Liste des morceaux

01. « New (amuse-bouche) », Stéphane Kerecki (00:48).
02. « For Flying Out Proud », Franco Ambrosetti (03:07).
03. « Lyria Inn », Daniel Humair & Vincent Lê Quang (04:03).
04. « Free 1 », (01:46).
05. « Give Me Eleven », Danie l Humair (05:16).
06. « Abstract Bass Bone » Daniel Humair et Vincent Lê Quang (03:29).
07. « Cavatine », Stanley Myers, (04:08).
08. « Free 2 « Dark Choc" », Daniel Blaser, et Vincent Lê Quang (06:13    
09. « Salinas », Joachim Khühn (03:23).
10. « Missing a Page », Joachim Khu (04:55).
11. « Drama Drome », Daniel Humair (04.26).
12. « Saint-Cyn-CYR », Stéphane Kerecji (03:18).
13. « Triple Hip Trip », Daniel Humair (04:14).
14. « New (Pousse-Café) », Stéphane Kerecki (00:52).

30 mars 2024

Soirée Daniel Humair au Triton

Le 16 mars 2024, Le Triton célèbre Daniel Humair, peintre et musicien, avec un vernissage à dix-huit heures trente et un concert à vingt heures trente. Le temps de profiter d’un délicieux dîner proposé par le chef Alain Chenard…

Côté peinture, une quinzaine de tableaux est disséminée sur les murs du restaurant. De format moyen, rectangulaires ou carrés, la plupart des tableaux sont peints sur papier marouflé collé sur toile. Le style d’Humair est reconnaissable entre tous. Des fonds souvent monochromes, mais jamais en aplat, plutôt rugueux, piqués, striés, tâchés… dans des couleurs plutôt vives, avec des bleus, des verts, des oranges… Et sur ces arrière-plans, des formes irrégulières se superposent, se jouxtent ou se croisent. Elles aussi sont colorées, avec ce même aspect brut que le fond. Leurs contours, clairement tracés, comme pour des vitraux, les mettent encore davantage en relief. Ces œuvres dégagent une impression de puissance, tant la matière est omniprésente.

Côté musique, le trio est dans la lignée de Modern Art (2017) et de Drum Thing (2020), avec Vincent Lê Quang aux saxophones ténor et soprano, et Christophe Hache à la contrebasse, qui remplace au pied levé Stéphane Kerecki. Sur Drum Thing le trio avait invité le trompettiste Yoann Loustalot. Pour le concert, c’est le tromboniste Samuel Blaser, compatriote d’Humair et membre de l’Heleveticus Trio (avec Heiri Känzig) qui se joint aux trois musiciens.

La soirée commence sur les chapeaux de roue avec « Jim Dine », une composition d’Humair dédiée à l’artiste américain et repris de Modern Art. Le déroulé du morceau reflète tout à fait l’esprit de la musique du plus Français des batteurs Suisse. Sur une batterie mate, sèche, furibonde, et une contrebasse carrée, saxophone et trombone mêlent leurs voix, entre lignes en pointillés, phrases étirées, questions-réponses sportives et contre-chants mordants. La rythmique, elle, alterne dialogues avec les soufflants et walking – chabada. Le tout, dans une ambiance dynamique à souhait !

« Genevamalgame » est un autre morceau d’Humair, d’abord joué en 2004 au festival Jazz à la Vilette, avec George Garzone et Tony Malaby aux saxophones ténors, Manu Codjia à la guitare et Anthony Cox à la contrebasse. Le morceau figure également au programme d’Our Way, de l’Helveticus Trio, dont la sortie est prévue en mai 2024. Après un démarrage majestueux – cymbales solennelles, pédale de basse, et bourdon ou riff du ténor et du trombone – la rythmique, qui ne tient pas longtemps en place, part au galop dans une walking et un chabada effrénés. Blaser et Lê Quang brodent au-dessus de cette atmosphère luxuriante, tantôt calmement, tantôt nerveusement, en solo ou à deux, mais toujours avec une tension sous-jacente. Le quartet termine sur un « quadrilogue » aux accents Africains, avant de conclure en mode fanfare néo-orléanaise free… 

Samuel Blaser - Christophe Hache - Vincent Lê Quang - Daniel Humair (c) PLM

Humair dédie le concert à Sylvain Luc, décédé beaucoup trop tôt, le 13 mars
2024. Le quartet interprète « Deborah etc. », librement inspiré du thème qu’Ennio Morricone a écrit pour Il était une fois l’Amérique. L’air, légèrement accroche-cœur, est exposé en contrepoints par le trombone et le ténor, lentement, comme une ode, sur une batterie cérémonieuse et une contrebasse grave. Le développement se base sur un dialogue tout en douceur entre Blaser et Lê Quang, porté par une rythmique légère et entraînante.

« More Tuna » de Joachim Kühn rappelle de bons vieux souvenirs, et le splendide disque Triple Entente, enregistré en 1998 avec le regretté Jean-François Jenny-Clark. Le chorus d’ouverture d’Humair sur les tambours est solaire ! Après une introduction en forme de contre-chants, le saxophone et le trombone exposent à l’unisson un thème-riff gaillard, dans une veine quasiment hard-bop. Soutenus par le foisonnement puissant d’Humair et la walking solide d’Hache, Blaser et Lê Quang prennent la poudre d’escampette pour rejoindre des contrées free, laissant juste la place pour une intervention mélodieuse de la contrebasse.

Daniel Humair - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM

« Morceau tragique », comme le présente Humair, « Drama Drome » apparaît en 2003 sur Baby Boom, avec Matthieu Donarier, Christophe Monniot, Codjia et Sébastien Boisseau. Très cinégénique, propulsé par les balais et les motifs minimalistes de la contrebasse, qui prennent parfois des teintes bluesy, le saxophone et le trombone interagissent en toute intelligence, avec des constructions souvent proches de la musique contemporaine.


Autre réminiscence du passé, « Mutinerie » a été écrit en 1998 par Michel Portal (Dockings – Markus Stockhausen, Steve Swallow, Bruno Chevillon, Bojan Z et Joey Baron) et repris par Humair, en 2001 dans Liberté Surveillée (Ellery Eskelin, Marc Ducret et Chevillon), en 2017 dans Seasoning (Lê Quang, Emil Spanyi et Kerecki) et en 2020 dans Drum Thing. Entre la rythmique abrupte, véloce et musclée, l’unisson sur le thème-riff aux accents folk, les accélérations brutales, les variations de volume et les envolées free du trombone et du saxophone soprano, « Mutinerie » est un morceau particulièrement dense !

Vincent Lê Quang - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM

En guise d’introduction de « High Society », marche écrite par Porter Steele en 1901, Humair, qui est d’humeur loquace, raconte sa découverte du jazz : « quand j’étais petit… A Genève… Ma Maman… Elle écoutait les Compagnons de la chanson avec Edith Piaf, « Les trois cloches » ... Une cloche sooonnneu, sooonnnneu… bon et cetera. Ensuite on s’est farci un disque épouvantable qui s’appelle « Y dit le cochon » dont je vous passerai les paroles un jour, et le troisième morceau, c’est un morceau de Charles Aznavour, et ça s’appelle « Le feutre taupé ». Donc ce n’est pas vraiment une éducation de jazz. Par contre, à douze ans, un petit camarade est arrivé avec un disque de jazz. Vous vous rendez compte, un septante huit tours, comme on dit en Suisse, de jazz et c’était « Royal Garden Blues » par Mezz Mezzrow, Bill Coleman, je crois, le trombone je ne suis pas sûr, le batteur était Zutty Singleton (1), que vous ne connaissez pas, mais qui était un très grand batteur et qui a fait partie de l’histoire du jazz. Donc à partir de ce moment là j’ai eu le virus et l’un des morceaux les plus connus de cette époque c’était « High Society », avec un solo réputé de clarinette d’Alfonse Picou. et c’était magique, tout le monde essayait de jouer le chorus d’Alfonse Picou. Et mes petits camarades et moi-même avons décidé d’assassiner pour une dernière fois « High Society ». Alors voici, des années où vos parents n’étaient pas nés, voici « High Society » »… Le quartet débute en mode fanfare tonitruante dans le style New Orleans. Que ce soit sur une walking et des chabadas ultra-rapides ou les quatre temps marqués vigoureusement, le trombone et le soprano passent de traits virtuoses joués à l’unisson à des contre-chants agiles, des courtes phrases fuguées, des échanges bluesy, des stop-chorus dixieland… Un jazz authentiquement libre !

Samuel Blaser - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM

Comme le souligne Humair : « Une particularité dans ce groupe, c’est qu’il n’y a pas de liste ». Et les quatre musiciens de s’amuser en choisissant le morceau qu’ils vont jouer… Le choix se porte finalement sur « Drum Thing 2 » , repris du disque éponyme. Sur une rythmique toujours athlétique et touffue, le ténor et le trombone déploient avec inspiration un thème entre hard-bop et free, coloré d’un zeste de blues. Avant l’épilogue free, le solo massif d’Humair met en relief le poids des peaux et le choc des cymbales !

Retour dans le passé avec « For Flying Out Proud », signé du trompettiste Suisse Franco Ambrosetti. Ce morceau « que nous avions enregistré au XXe siècle avec Woody Shaw, Jon Faddis... Qui il y avait d’autre ?... Kenny Wheeler. Ça s’appelait Trumpetmachine ». Ce super groupe, dirigé par le pianiste George Gruntz, comptait également dans ses rangs les trompettistes Palle Mikkelborg et Mike Zwerin, et le contrebassiste Isla Eckinger. Le disque éponyme est sorti en 1978. Humair ne manque pas également de rappeler au public : « n’oubliez pas d’avoir une pensée pour notre ami qui est parti voir le blues ailleurs »… La mise en route de « For Flying Out Proud » évoque à nouveau un hard-bop trapu, rapide, virtuose… La rythmique exubérante met sous pression le ténor, qui rivalise d’ingéniosité et de célérité, et le trombone, qui attise les flammes et répond astucieusement à la contrebasse. La progression collective du quartet fait la part belle aux ruptures rythmiques, fluctuations sonores et autres jeux sur les timbres.

Christophe Hache - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM
 

Suit « un morceau que je joue pour la première fois… que nous avons composé dans le TGV… Première classe parce qu’on n’est pas des rigolos… Et mon camarade Vincent Lê Quang est le nouveau chanteur… C’est une ballade… qui va vous apaiser l’esprit pour rentrer chez vous et regarder la télévision, pour voir des jeunes chanteurs et chanteuses vous chanter des belles choses, où la mélodie c’est [et de taper comme un sourd sur sa batterie]… Un batteur qui jouait très très bien, qui s’appelait André Arpino, avait dit que dans la musique d’aujourd’hui la mélodie était jouée par la grosse caisse… Nous allons vous jouer une vraie mélodie, comme dans le temps… Le temps de la blanquette de veau à l’ancienne… Ça s’appelle ?... » Et Blaser de répondre : « Les grilladines » (pas sûr de la phonétique). Un unisson majestueux, sur une contrebasse économe et des cymbales frémissantes, débouche sur une conversation paisible entre le saxophone et le trombone, soutenue par une polyrythmie entraînante. La montée en tension se fait progressivement, avivée par les envolées free du ténor.

Vincent Lê Quang - Samuel Blaser - Daniel Humair - Christophe Hache (c) PLM

Le concert s’achève sur une coda menée tambour battant par Humair, pendant que Blaser, Lê Quang et Hache exposent en boucle à l’unisson le « Jackie-Ing » de Thelonious Monk (au programme d’Our Way).

Une exposition de peintures captivante et un concert intense… Que vouloir de plus ? En tous cas, il se passe toujours quelque chose d’inouï dans l’univers d’Humair.

 

(1) Il s’agit peut-être de l’une de ces deux versions de « Royal Garden blues ».

* Mezzrow-Ladnier Quintet – « Royal Garden Blues » / « If You See Me Comin' » (Swing - 1938) : Mezz Mezzrow (cl), Tommy Ladnier (tp), Teddy Bunn (g), Geo. Pops Foster (b) et Manzie Johnson (d).

* Bill Coleman And His Swing Stars – Jazz A Pleyel N°1 (Swing – 1952) : Bill Coleman (tp, voc), Dickie Wells (tb), Guy Lafitte (cl, ts), Randy Downes (p), Alvin Banks (b) et Zutty Singleton (d).

 

29 mai 2019

A la découverte de Robin Nicaise


Le Tabasco Quintet, c’est Robin Nicaise au saxophone ténor, Loïc Réchard à la guitare, Leo Montana au piano, Ivan Réchard à la contrebasse et Fred Pasqua à la batterie. Après The Last Blues, publié en 2016 sur le Petit Label, leur deuxième album, The Very Last Blues, sort en juin 2019 sur Clapson Label. L’occasion de partir à la découverte pimentée d’un saxophoniste passé de Manosque à Paris...


La musique

J’ai découvert le jazz vers l’âge de six ans, grâce à des amis de mes parents et j’ai choisi le saxophone un peu par hasard… Sûrement influencé à l’époque par la sortie du film Bird ! Vers huit ans j’ai commencé mon apprentissage en Ecole de Musique, puis j’ai suivi un parcours classique au conservatoire jusqu’au diplôme de fin d’étude. En dehors de Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Stan Getz, John Coltrane, Wayne Shorter, Michael Brecker… sont les musiciens qui m’ont le plus influencé.

Robin Nicaise (c) Cristof Echard 


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? L’art de construire un discours cohérent en improvisant avec peu de notes au départ.

Pourquoi la passion du jazz ? Il nous oblige à découvrir qui nous sommes réellement.

Où écouter du jazz ? En concert ! Je pense que c’est le meilleur endroit. Pour les disques, il y en a certains que je n’écoute qu’en hiver et d’autres qu’en été...

Comment découvrir le jazz ? Ecouter les bons disques !... Je plaisante… Chaque période de l’histoire de la musique est intéressante avec ses maîtres et ses grands disques.

Une anecdote autour du jazz ? L’histoire de Phil Woods et de son identification avec Charlie Parker est saisissante !


Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais un arapède,
Si j’étais une fleur, je serais un lys,
Si j’étais un fruit, je serais une fraise,
Si j’étais une boisson, je serais un vin rouge,
Si j’étais un plat, je serais des pasta alla romana,
Si j’étais une lettre, je serais R,
Si j’étais un mot, je serais roc,
Si j’étais un chiffre, je serais 7,
Si j’étais une couleur, je serais vert,
Si j’étais une note, je serais La bémol.


Les bonheurs et regrets musicaux

Je ne sais pas quelle est ma plus belle réussite musicale et je n’ai aucun regret…


Sur l’île déserte…

Quels disques ?  Il y en a beaucoup ! J’ai le droit à combien de cartons ?
Côté jazz : sans doute Stan Getz Plays, Return To Forever de Chick Corea, Coltrane Plays The Blues, Still Life (Talking) de Pat Metheny, Chet de Chet Baker, You Must Believe In Spring de Bill Evans, The Melody At Night With You de Keith Jarrett, Modern Art d’Art Pepper…
Côté classique : L’intégrale des nocturnes de Gabriel Fauré par Jean-Paul Sévilla, à peu près tout le répertoire pour piano d’Erik Satie par Daniel Varsano, Une petite musique de nuit de Wolfgang Amadeus Mozart…

Quels livres ? Sur la musique, je relis souvent Straight Life d’Art Pepper… Sinon, plus généralement, j’emporterais probablement Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas, L’éducation sentimentale de Gustave Flaubert et La possibilité d’une île de Michel Houellebecq… Et puis bien sûr un bouquin vraiment drôle pour ne pas trop déprimer sur mon île déserte !… Genre un magazine de Fluide Glacial par exemple !

Quels films ? Quasiment tous les films de Stanley Kubrick et de Martin Scorsese et… Groundhog Day d’Harold Ramis.

Quelles peintures ? Des toiles de William Turner, Vassily Kandinsky, Camille Pissarro, Henri Matisse…

Quels loisirs ? Les échecs et le tennis.


Les projets

Aujourd’hui, tourner régulièrement avec mes projets… comme le concert du 25 juin au Sunside ! A court terme, enregistrer un disque en trio saxophone ténor – contrebasse – batterie. Et à la retraite, ouvrir ma propre école de musique !


Trois vœux…

1. Que mon fils et ma femme aient une vie heureuse.

2. Moins de souffrances et de peines dans ce monde.

3. Que je puisse jouer et écrire de la musique le plus longtemps possible.

27 octobre 2018

French Touch - Stéphane Kerecki Quartet


En 1990 la house music bat son plein, mais, en France, le mouvement part dans une direction différente, en utilisant notamment des samples tirés de tous les styles musicaux. Daft Punk, Air, Justice, Phoenix, Kavinsky… sont les plus connus du genre musical appelé désormais  la French Touch.

Quatre ans après Nouvelle Vague, inspiré par le mouvement cinématographique éponyme, Stéphane Kerecki s’attaque à la house, sauce française. Le contrebassiste s’entoure encore d’Emile Parisien au saxophone soprano et de Fabrice Moreau à la batterie, mais c’est Jozef Dumoulin qui est au piano et au Fender Rhodes. Le répertoire reprend sept tubes des artistes sus cités, plus « Wersailles » de Chassol et « Wait » de M83. French Touch est dédié au pianiste John Taylor, décédé en 2015 et compagnon de route du trio de Kerecki pendant plusieurs années. Après Modern Art (Vincent Lê Quang - Kerecki - Daniel Humair), French Touch est le deuxième disque de jazz du catalogue d'Incises, nouveau label indépendant dédié à la musique classique et au jazz.

Qui n’est pas familier avec la house, peut difficilement imaginer que les thèmes ne sont pas signés du quartet ! Le son boisé et le phrasé précis de Kerecki introduit majestueusement « All I Need » (Air). Tout à l’écoute de ses comparses, Moreau accompagne avec souplesse, tandis que Dumoulin passe d’un piano moderne à des arrière-plans au Fender, alors que Parisien s’envole, mélodieux et tendu. Un ostinato de la contrebasse et de la batterie, soutenu par les accords discrets du piano, sert de décor pour l’exposé de « Lisztomania » (Phoenix) par le saxophone soprano, puis le morceau se développe avec des contrepoints et des passes à quatre, interrompues par des  chorus denses, portés par une rythmique entraînante. « Playground Love » (Air) se déroule dans une ambiance spatiale, marquée par les effets électro du Fender, une batterie minimaliste, un soprano en suspension, un piano contemporain et un solo de contrebasse mélodieux à souhait. Un climat débridé, une rythmique luxuriante, des échanges vifs et nerveux… caractérisent « Harder, Better, Faster, Stronger » (Daft Punk). D’abord lointain avec le soprano sur la pédale du piano et de la contrebasse, « Wersailles » (Chassol) décolle, lancé par les chorus inspirés de Kerecki et Parisien, avec un beau mouvement d’ensemble qui fait monter la pression. Retours aux effets électro spatiaux pour « Robot Rock » (Daft Punk), mais discrets car le quartet privilégie clairement la sonorité acoustique. Les quatre musiciens sont toujours aussi expressifs avec un mélange d’abstraction contemporaine ou free et de traits terriens (accents orientaux, walking…). « Nightcall » (Kavinsky) invite à la ballade : ligne de Fender sur roulements serrés de la batterie, motifs de contrebasse minimalistes et cool, et soprano dans les graves, comme un crooner. Dans une deuxième partie, le morceau s’anime, porté par les solos de Parisien et Kerecki, qui interagissent avec Dumoulin. Un unisson sur une batterie touffue annonce « Genesis » (Justice), relayé par les crépitements du piano soulignés par les contre-chants de la contrebasse. Sous l’impulsion de la batterie et de la contrebasse, « Genesis » change de direction et part dans une ambiance entraînante, reprise par le piano et le soprano. Retour au calme pour le final avec l’archet de Kerecki, puis Parisien et Dumoulin qui jouent dans une veine classique du début XXe. French Touch se conclut sur une touche méditative : « Wait » (M83) prend des allures d’hymne avec le soprano éthéré, le piano minimaliste, la contrebasse souple et profonde et la batterie emphatique.

French Touch est à la fois raffiné et charnel, virtuose et émouvant, équilibré et original… Kerecki et son quartet trouvent le son juste et les phrases qui touchent.

21 décembre 2019

Le Jour et la Nuit du Piano aux Bouffes du Nord

Du 14 au 20 novembre 2019 a lieu la première édition de Pianomania. Comme son nom l’indique, ce festival créé par Jean-Philippe Allard (Polydor, Universal, Impulse!…) et Reno di Matteo (Antéprima Productions) est dédié au piano jazz, mais pas que... 

Au menu, des têtes d’affiche – Herbie Hancock, Chilly Gonzales, Christophe Chassol, Kenny Barron et Jason Moran – à la salle Pleyel et à la Seine Musicale, de multiples concerts au Baiser Salé, Sunset – Sunside, Duc des Lombards et Pop-Up!, et un événement inédit : le Jour et la Nuit du Piano. La direction artistique de ce véritable marathon du piano – près de douze heures de musique – a été confiée à Baptiste Trotignon et les concerts se déroulent au théâtre des Bouffes du Nord.

Construit en 1876 par l’architecte Emile Leménil à la demande de Jules Chéret, le théâtre des Bouffes du Nord est tour à tour un café-concert, le « Théâtre Molière », un music-hall, une « salle de spectacles à succès », le « Théâtre des Carrefours »… puis finit par fermer ses portes en 1952. En 1969, Narcisse Zecchinel, un entrepreneur du bâtiment italien, rachète le théâtre et le sauve de la démolition. Il faut attendre 1974 pour que les Bouffes du Nord reprennent du service, sous l’impulsion de Peter Brook et Micheline Rozan. Depuis, pièces de théâtre, opéras et concerts se disputent cette salle de plus de cinq cents places à l’acoustique exceptionnelle et classée monument historique en 1993. 

Monsieur Loyal du spectacle, Trotignon a divisé le programme du Jour et de la Nuit du Piano en trois parties : Armel Dupas, Thomas Enhco, Sophia Domancich et Pierre Christophe de onze heures à treize heures trente, Edouard Ferlet, Alain Jean-Marie, Franco D’Andrea, Bojan Z, Fred Nardin et Juliette de quinze heures à dix-neuf heures, puis Philippe Cassard, Trotignon et des invités surprises – Avishai Cohen (le trompettiste), Minino Garay et Melody Gardot – de vingt-heures trente à vingt-trois heures.


Baptiste Trotignon - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Tout au long du marathon, les musiciens alternent entre les deux Steinway modèle D, placés tête-bêche sur la scène : près de trois mètres de long et une demi-tonne de bois et de fer prêts à en découdre avec les douze pianistes !




Armel Dupas

Après le Conservatoire de Nantes et le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, Dupas joue, entre autres, avec Georges Paczynski, Fiona Monbet, Sandra Nkaké, Henri Texier, David Linx… compose abondamment pour le cinéma (Arnaud Desplechin, Christophe Honoré, Michel Gondry...), monte WaterBabies avec Corentin Rio (Inner Island – 2013), un quartet avec Chloé Cailleton, Lisa Cat-Berro et Mathieu Penot (Upriver – 2015), un trio à tendance jazz rock progressif avec Penot et Kenny Ruby (A Night Walk – 2017) et des projets en solo (Broderies et Laugère Song(s) – 2019 )… 


Armel Dupas - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Malgré le froid de canard, Dupas arrive pieds nus et entame le concert avec « Laugère Song », tiré du disque éponyme. Cette musique, jouée à l’origine pour des particuliers chez eux, est évidemment intimiste : des ostinatos et autres boucles soulignent de longues phrases legato, entre romantisme et musique classique du XXe. Les lignes sinueuses et élégantes évoquent également le cinéma, comme dans la « Petite improvisation moscovite », ville où Dupas est installé en ce moment. Après avoir remercié la concentration du public qui est palpable et, comme l’indique le pianiste, est un élément clé dans l’exercice du solo, il change de piano pour « The Happiest Moments of My Life », également au menu de Laugère Song(s). Après un passage avec Claude Debussy en filigrane, le morceau monte en tension sur un riff tendu. Dupas conclut avec « Free Man In Paris », la chanson de Joni Mitchell, interprétée avec des accents pop et une densité très « jarrettienne ». 


Sur les traces de Keith Jarrett, Brad Mehldau… la musique de Dupas s’inscrit dans une veine lyrique moderne, vive et subtile. 



Thomas Enhco

Formé au Centre des Musiques Didier Lockwood et par Gisèle Magnan, Enhco enregistre son premier disque, Esquisse, à quinze ans : sa carrière est lancée. Après un séjour au Japon en 2008 et à New-York en 2012, le pianiste enchaîne les disques et les tournées aussi bien dans des contextes jazz que classiques, en passant de George Gershwin à Maurice Ravel ou Philip Glass, du Triple Concerto en do majeur, opus 56, de Ludwig van Beethoven ou d’Eros Piano de John Adams à son propre concerto pour piano et orchestre. 


Thomas Enhco - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Enhco entame le set par un hommage à Didier Lockwood – son beau-père, disparu le 18 février 2018 – qui lui disait « arrête de jouer ce que tu sais, joue pour les anges ». Un touché puissant et un développement touffu caractérisent « Joue pour les anges », morceau très impressionniste. Après une introduction heurtée, « jarrettienne » s’il en est, « All The Things You Are » décolle, sur un balancement rythmique vigoureux et des variations qui naviguent entre tradition et modernité. La ballade nostalgique « Looking Back » pourrait être une bande originale de Michael Nyman. Enhco s’amuse ensuite sur le Clavier bien tempéré, pris à toute allure et exploité avec caractère. Trotignon le rejoint pour un duo intense et entraînant sur « Owl And Tiger », une composition signée Enhco.


Enhco monte des pièces musicales séduisantes, avec une assurance mélodique et rythmique remarquable. 



Sophia Domancich

Des bancs du CNSMDP et des grands orchestres – Big Band Lumière de Laurent Cugny, Quoi de neuf docteur ? de Serge Adam, l’ONJ de Didier Levallet… – à Equipe Out et autres formations avec des musiciens issus de l’école de Canterbury, en passant par le quintet Pentacle, le trio DAG… et de multiples collaborations avec l’avant-garde américaine, Domancich est une pianiste incontournable du monde des musiques improvisées depuis près de quarante ans.


Sophia Domancich - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Des cellules minimalistes énergiques, parsemées d’esquisses mélodiques et entrecoupées de motifs rythmiques, brossent un paysage contemporain tendu. Domancich se rapproche petit à petit de « Lonely Woman » (elle est d’ailleurs la seule pianiste de jazz au programme…), qu’elle interprète avec un intensité dramatique et une élégance rares. Le deuxième morceau continue dans une veine contemporaine avec des lignes mélodico-rythmiques modernes, interrompues par des éclats sonores violents. En conclusion la pianiste joue une comptine, qui pourrait sortir de l’école d’Arcueil, mais qu’elle pimente d’ingrédients rythmiques, bien hérités du jazz… 


Derrière son lyrisme complexe, rythmé et touchant, Domancich réussit à faire entendre le piano plutôt que du piano. Et ce n’est pas donné à tout le monde ! 



Pierre Christophe

Après le Conservatoire de Marseille et la Manhattan School of Music, Christophe étudie avec Jacki Byard, à qui il consacrera trois disques au début des années 2000. En dehors de son quartet, Gérard Badini, Michel Pastre, Jérôme Etcheberry, Stan Laferriere… s’appuient régulièrement sur ses qualités de swingman.

Pierre Christophe - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Christophe a choisi sept standards : « I Cover The Waterfront » (Johnny Green et Edward Heyman – 1933), « The Duke » (Dave Brubeck – 1955), « Ask Me Now » (Thelonious Monk – 1951), « Moon Song » (Arthur Johnston et Sam Coslow – 1932), « A Flower Is A Lovesome Thing » (Billy Strayhorn – 1965), « That Old Feeling » (Sammy Fain et Lew Brown – 1937) et « Memories of You » (Eubie Blake et Andy Razaf – 1930). Il les interprète dans un style mainstream, qu’il maîtrise à la perfection : pompes (« The Duke »), montées arpégées véloces (« A Flower Is A Lovesome Thing »), lignes de walking (« That old Feeling »), mélodie legato (« I Cover The Waterfront »), swing (« Ask Me Now »)...


Avec Christophe, Pianomania remonte dans l’histoire du jazz à l’époque des pianistes stride et de la Swing Era. 




Edouard Ferlet

C’est au Berklee College of Music, à Boston, que Ferlet se forme au jazz. De retour en France, le pianiste compose pour la télévision, monte plusieurs groupes, enregistre ses premiers albums en leader (Escale – 1996, Zazimut – 1999)… En 2001 il cofonde le Trio Viret avec Jean-Philippe Viret à la contrebasse et Antoine Banville à la batterie, remplacé en 2008 par Fabrice Moreau. En parallèle Ferlet arrange pour Julia Migenes, Lambert Wilson… continue d’enregistrer en solo (Par tous les temps – 2004, Think Bach – 2012 & 2017), crée sa société de production, Mélisse, en 2005… 


Edouard Ferlet - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Le programme de la séance est construit autour de morceaux tirés de Think Bach Op. 2. « Mind The Gap », interprétation libre du « Prélude en ut dièse majeur » (BWV 872) de Johann Sebastian Bach, démarre par un jeu contemporain et, après l’exposé du thème, part dans un développement harmonieux, sur une ligne de basse sobre. Changement de décor pour « Et si », derrière lequel se cache l’adagio (ma non tanto) de la « Sonate pour violon et clavecin n°3 en mi majeur » (BWV 1016) : à grand renfort de jeux rythmiques parsemés d’accents moyen-orientaux et d’envolées pop, Ferlet s’approprie vraiment la musique de Bach. Sur l’amusant « Crazy B », c’est la variation n°1 des « Variations Goldberg » (BWV 988) que le pianiste passe à la moulinette de ses arpèges puissants, accords fortissimo et autres brisures rythmiques. Pour terminer, après la majestueuse introduction de « Miss Magdalena », alias le « Prélude en ut majeur » (BWV 846) du Clavier bien tempéré, Ferlet propose un cocktail de cliquetis, de lyrisme et de baroque… tout en sifflant à l’unisson.


Ferlet ne se contente pas de jazzifier Bach, mais traite les thèmes du « Cinquième évangéliste » (Albert Einstein dixit) comme des standards sur lesquels il joue au chat et à la souris avec une délectation communicative...



Alain Jean-Marie

Des bals de la Guadeloupe dans les années soixante, avec l’orchestre de Robert Mavounzy, à Pensativa, sorti en 2019, avec Darryl Hall et Lukmil Perez, voilà presque soixante ans que Jean-Marie écume les scènes du jazz… Depuis qu’il s’est installé à Paris – en 1973 – Jean-Marie a accompagné le gotha des artistes, d’Art Farmer à Benny Golson et passant par Chet Baker, Sonny Stitt, Lee Konitz, Johnny Griffin, Dee Dee Bridgewater, Abbey Lincoln… Le pianiste joue aussi bien dans des contextes jazz qu’antillais et ses Biguines Reflections ont désormais fait le tour du monde.


Alain Jean-Marie - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Ballade dans un esprit be-bop, soutenue par une walking entraînante, « Some Other Spring » (1939) de Billie Holiday ouvre le bal. Jean-Marie poursuit avec « A Fine Romance » (1936) de Jerome Kern et Dorothy Fields : des phrases délicates soutenues pas une rythmique chaloupée, qui doit autant au bop qu’aux îles. Des lignes en zig-zag, un jeu saccadé et des rythmes ondoyants illuminent  « Love Me or Leave Me » (1928), signé Walter Donaldson et Gus Kahn. Pour « Straight Ahead », une ballade de Mal Waldron (1961), chantée par Abbey Lincoln, Jean-Marie joue sur des questions-réponses et des discontinuités dans un esprit « monkien ». Un quatre mains pétillant de swing, avec Jean-Marie et Trotignon, développe « The Man I Love », le tube de George et Ira Gershwin (1924).



Alain Jean-Marie & Baptiste Trotignon - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Marquée par le be-bop et les Antilles, la musique de Jean-Marie est un long fleuve pas si tranquille que ça... 




Franco D’Andrea

Au sortir de l’adolescence, D’Andrea décide de troquer sa trompette et son saxophone soprano pour le piano et commence sa carrière professionnelle au début des années soixante. Il alterne ses formations, dont le Modern Art Trio avec Bruno Tommaso et Nunzio Rotonde, les groupes des musiciens américains de passage, à l’instar de Konitz, Phil Woods, Dave Liebman, Griffin, Pepper Adams… et l’enseignement.


Franco D'Andrea - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

D’Andrea joue quatre morceaux dynamiques dans lesquels les idées fusent : lignes sinueuses ponctuées d’accords plaqués, de clusters, d’ostinatos… Mais aussi des passages stride et des traits bluesy qui viennent s’immiscer au milieu des phrases malicieuses du pianiste. D’Andrea s’appuie sur des articulations main gauche – main droite astucieuses qui rappellent le jeu de Thelonious Monk.


A l’instar de Martial Solal en France, D’Andrea crée un univers musical personnel, entre tradition jazz et musique classique moderne, d’une ingéniosité virtuose et parfaitement libre ! 



Bojan Z

Zulfikarpašić a commencé son apprentissage avec le folklore yougoslave, la musique classique et la pop. Après des cours en Yougoslavie puis à New-York, avec Clare Fischer, il poursuit au CIM, à Paris. Dans les années quatre-vingt dix, le pianiste prend son envol aux côtés de Michel Portal, Henri Texier, Nguyên Lê, Noël Akchoté, Julien Lourau… Bojan Z Quartet (1993), Yopla ! (1995), Koreni (1999), Solobsession (2001), Transpacifik (2003), Xenophonia (2006), Humus (2009), Live, Bozilo (2009), Soul Shelter (2012), Tsscht (2013), Duo (2014) et Housewarming (2016) sont autant de jalons dans une carrière passionnante et sans concession. 


Bojan Z - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Même s’il n’est pas sur son Fazioli habituel, à la sonorité légèrement plus nette et brillante que le Steinway, le jeu de Bojan Z reste caractéristique : un jeu physique, des mélodies enchanteresses, des harmonies et des rythmes aux parfums des Balkans. « Zoli morceau » commence comme un piano mécanique, puis le thème se développe petit à petit au milieu du crépitements des notes. Plutôt nostalgique, « Nedyako’s Eleven » (Soul Shelter) se déroule d’abord dans un climat intimiste avant de s’emballer. « Rhythmonesia » (?) passe d’une ode dissonante à une ambiance luxuriante. Bojan Z tient l’auditeur en haleine en insérant le motif mélodique au milieu de ses envolées touffues. Dans « Tender », les mains alternent unissons et contrepoints dans des climats qui vont de la musique contemporaine, voire minimaliste, à un jazz coupé de folk. Bojan Z retrouve Trotignon (ils ont déjà joué en duo en 2012 à l’occasion de Jazz à La Villette) pour « Seeds » (tiré de Duo avec Lourau), une conversation pimentée.


La musique de Bojan Z est attachante. Chaque morceau raconte une histoire à la manière d’une rhapsodie, dans des formes complexes qui habillent un contenu familier...



Fred Nardin

Diplômes du Conservatoire de Chalon-sur-Saône et du CNSMDP en poche, Nardin cofonde The Amazing Keystone Big Band en 2010, joue dans pléthore de formations (Sophie Alour Trio, Switch Trio, Jean-Philippe Scali Quintet…), enseigne le jazz dans diverses écoles (Conservatoire de Chalon-sur-Saône, Centre des Musiques Didier Lockwood...) et a monté un trio avec Leon Parker et Or Bareket. 


Fred Nardin - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

La « New Waltz » démarre sur un ostinato rapide et une ligne minimaliste, puis prend une tournure romantique. Après une introduction heurtée, parsemées d’accents pop, à la Jarrett, le blues s’invite dans un « Don ‘t Forget The Blues » entraînant. Le thème debussyste qui suit, composition terminée le jour-même et sans titre, nous apprend Nardin, se développe en phrases sinueuses legato. Le pianiste traite « Angelina », de McCoy Tyner, avec énergie et intensité, en alternant envolées véloces et suite d’accords latino. C’est plutôt le trumpet-style et les pompes que convoque d’abord Nardin pour « James », un morceau signé Duke Pearson. Puis il enchaîne sur des lignes hard-bop véloces.


Dans la lignée de ces pianistes contemporains qui marient avec habileté l’énergie syncopée du jazz et le lyrisme élaboré du classique, Nardin propose une musique pleine de contrastes et de vigueur. 



Juliette

« Je n’ai pas encore décidé si je faisais cerise sur le gâteau ou arrête dans le poisson » : ainsi se présente Juliette, seule pianiste-chanteuse (et réciproquement) de la journée. Son set est émaillé de plaisanteries et d’une bonne humeur contagieuse.


Juliette - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

En guise d’introduction Juliette chante « A carreaux », un auto-portrait vu par le prisme de ses lunettes : 

« Parmi mes signes distinctifs 
Ronde du cul, 
frisée du tif 
Il en est un qu'on n'peut rater 
J'ai des lunettes sur le nez... » 
Une voix puissante, un timbre limpide et un phrasé clair mettent en relief le mélange d’humour et de sérieux qui caractérise « Météo marine ». Son accompagnement au piano est adroit, bien qu’elle s’en défende : « Je ne suis pas une vraie pianiste, j’ai de la chance… En vérité j’appuie à peu près n’importe où et la plupart du temps c’est joli... ». « Bijoux de famille » est une chanson paillarde amusante. Pour sa « Petite messe solennelle », Juliette a repris le titre et la basse continue de celle de Gioachino Rossini, mais toute ressemblance s’arrête là car c’est une ode au vin ! Avant de revenir à la gouaille de titi parisienne qui habite « J’aime pas la chanson », elle joue une ligne arpégée qui sort du clavier du piano... raccourci dans les aigus car, nous dit-elle, « c’est les pianos américains… C’est les défauts de l’ultra libéralisme… Comme personne ne se sert des aigus ils se sont dit : on va les enlever... »… Elle conclut son tour de chant sur « Padam, Padam », entonné en puissance. En bis, Juliette déclare : « je n’aime pas la chanson, mais je fais de la chanson parce que ça rapporte beaucoup d’argent… et française, parce que je ne parle que le français... » et se lance dans une chanson-gag, « El tango », caricature de « L’homme à la moto » d’Edith Piaf... 

Bien ancrée dans la tradition des chanteuses à texte, Juliette égaie les Bouffes du Nord qui retrouvent l'atmosphère d'un cabaret-concert enjoué...



Philippe Cassard 

Après la chanson, place à la musique classique, avec Cassard ! A la suite d’un parcours typique de concertiste – CNSMDP, travail avec les plus grands, dont Nikita Magaloff, collection de premier prix etc. – Cassard est invité par le gotha des orchestres européens sous la direction des chefs les plus prestigieux, s’illustre dans l’interprétation de l’intégrale de l’œuvre pour piano de Debussy, joue avec maints orchestres de chambre, forme un duo célébrissime avec Nathalie Dessay, publie un essai de référence sur Franz Schubert, fonde et dirige plusieurs festivals, enregistre une trentaine de disques, anime quatre-cent trente Notes du Traducteur sur France Musique… 


Philippe Cassard - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Particulièrement sympathique et visiblement passionné, Cassard présente chaque morceau avec moult détails et anecdotes plus intéressantes les unes que les autres. Il commence par les « Valses nobles et sentimentales » que Maurice Ravel a composées en 1911 en hommage à Schubert. Rythmées et dynamiques, ces valses évoquent plutôt une fanfare, « très pétaradante, très grinçante... », comme le souligne le pianiste. A l’opposée, la « Gymnopédie n°1 » d’Erik Satie, sortie en 1888 et inspirée par Salambô de Gustave Flaubert, est une valse très lente – «  Lent et douloureux », dit la partition – qui s’apparente presque à une ode funèbre. Joyeuse, légère et enlevée, la « Valse en ut » de Francis Poulenc a été écrite le 14 juillet 1919 pour l’Album des Six. Suivent cinq pièces de Debussy. Dans « Les fées sont d’exquises danseuses » (1912), Debussy laisse libre-court à son impressionnisme, avec des vagues arpégées et des lignes délicates, tandis que « La soirée dans Grenade » (Estampes – 1903) est un peu mystérieuse et parsemée d’ « espagnolades ». Comme son titre le laisse indiquer, « La plus que lente » (1903) est une valse majestueuse aux contours raffinés. Tiré de la Suite Bergamasque (écrite entre 1890 et 1905), « Passepied » est une danse énergique à quatre temps, entraînante, mais éloignée de la danse bretonne du même nom… Composée en 1904 après sa rencontre avec Emma Bardac, qui deviendra sa femme, « L’Isle Joyeuse » est un morceau flamboyant !


Un jeu expressif, un sens subtil des nuances et une sonorité brillante mettent en valeur des morceaux savamment construits et d’une modernité mélodique incontestable.



Baptiste Trotignon

Sorti du conservatoire de Nantes, Trotignon intègre, lui-aussi, le CNSMDP. En 1998, il monte un premier trio avec Clovis Nicolas et Tony Rabeson, publie Fluide (2000), puis Sightseeing (2001). En 2003, il sort son premier disque en solo (Solo), qui sera suivi de Solo II en 2005. A côté de ses nombreuses collaborations, Trotignon co-fonde un quartet avec David El-Malek, enregistre à New-York, crée un concerto pour piano pour Nicholas Angelich, joue en trio avec Thomas Bramerie et Jeff Ballard (Hit – 2013), en duo avec Garay (Chimichurri – 2017)...


Baptiste Trotignon - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Là où Dupas était pieds nus, Trotignon est en chaussettes… et tenue de scène zen. La première partie est essentiellement consacrée au répertoire de You’ve Changed, sorti le 8 novembre 2019 (Okeh), plus quelques reprises. La deuxième partie est dédiée aux duos avec les invités.


Pour commencer, Trotignon enchaîne « Crying Man » et « Adios », tirés de You’ve Changed, et « Awake » (Song, Song, Song – 2012) : minimalisme et lyrisme se côtoient, sur un accompagnement le plus souvent basé sur des ostinatos. Des traits « jarrettiens », une citation brève de la musique des Feux de la rampe, des passages rythmiques puissants, une comptine … viennent s’immiscer dans les différents tableaux. « Jenny Wren », une chanson de Paul McCartney que Trotignon a enregistrée avec Garay (Chimichurri), reste tranquille et mélodieuse, avec quelques accents pop ça-et-là. « Colchiques dans les prés » (You’ve Changed), composée en 1942 / 1943 par Jacqueline Debatte et Francine Cockenpot, est presque devenue un standard de jazz français depuis que Georges Avanitas (1969), Cortex (1975), Eddy Louiss (1996), Jean-Michel Pilc (2002)… l’ont mise à leur répertoire ! Trotignon brode sur le thème pendant que la main gauche répète un riff. Avec le motif répétitif de la main gauche qui met en avant la trame mélodique, « Welcome Back » (You’ve Changed) ressemble à une chanson et penche résolument vers la pop. « La Danza » (You’ve Changed) porte bien son nom : percussions dans les cordes et sur le piano, thème bluesy, ostinato sur trois notes, puis démarrage foisonnant sur une rythmique puissante. Pour conclure cette première partie, Trotignon s’attaque à la « Sarabande » de la Partita en do mineur (BWV 826) qu’il traite avec finesse et termine sur le Clavier bien tempéré. 


Avishai Cohen - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Avishai Cohen
rejoint Trotignon et ils interprètent « You’ve Changed », ballade élégante, magnifiée par la trompette majestueuse et brillante de Cohen. Dans « Well, You Needn’t » de Monk, les deux hommes ont des dialogues astucieux, entre course-poursuite et échanges rythmiques. Deuxième invité, Minino Garay fait d’abord le show depuis les travées, en se plaignant de l’absence de percussion dans le programme… Puis il va sur la scène avec son cajon et les deux musiciens se lancent dans un morceau véloce, touffu et vif. C’est ensuite au tour de Melody Gardot de venir chanter, accompagnée par Trotignon. Tirée à quatre épingle, la star attaque « Cry Me A River », le saucisson d’Arthur Hamilton (1953). Gardot a tout d’une crooner : timbre chaud, légèrement rauque, phrasé impeccable, intonation nette et placement sans aspérité, le tout accompagné délicatement par Trotignon. « Mon fantôme », chanson en français de Gardot, qu’elle a enregistrée avec Trotignon pour Song, Song, Song, penche davantage vers la variété que le jazz, malgré le passage en scat, sobre, de la chanteuse. En bis, le duo interprète « Baby I’m Fool », tirée de My One and Only Thrill (2008), ballade intimiste et tranquille de Gardot.



Baptiste Trotignon & Minino Garay - Pianomania - Novembre 2019 © PLM

Belle initiative que ce Pianomania, d’autant plus que les écuries d’Universal et d’Antéprima Productions regorgent de musiciens passionnants ! Et Le Jour et la Nuit du Piano aura été une bien belle fête avec de nombreux moments musicaux savoureux… A l'année prochaine !



Melody Gardot - Pianomania - Novembre 2019 © PLM