05 novembre 2017
Modern Art au Cinéma Le Balzac
15 décembre 2024
Prismes à l’eau au Triton
Après une introduction plaintive, « Jim Dine » est exposé à l’unisson sur une rythmique luxuriante, entrecoupé d’un intermède bluesy. Le trombone bouché, particulièrement expressif, dialogue avec la batterie et la contrebasse, tandis que le saxophone ténor alterne phrases bop et traits free. Construit sur une structure thème – solos – thèmes classique, « Jim Dine » est riche en événements... Lê Quang lance « More Tuna » a capela, avant de développer le thème avec vivacité, en compagnie de Blaser. Les échanges, intenses, s’appuient d’abord sur une batterie puissante et une contrebasse lancinante. Une walking et un chabada véloces ouvrent ensuite la voie au saxophone ténor pour prendre un solo dans l’esprit de Sonny Rollins, et au trombone pour broder dans une veine hard-bop. Composé par Kühn, « Salinas » évoque la musique de chambre : un thème énigmatique et entraînant, des questions-réponses élégantes, une rythmique expressive qui débouche sur une walking et un chabada ponctué de rim shot, et des chorus mélodieux, notamment celui de Kerecki, ample et musical. Comme l’explique Humair en s’amusant, « Give Me Eleven », coécrit avec Kühn, « est à onze temps… c’est à dire douze temps moins les taxes ! ». Le morceau balance du début à la fin. Après le thème, une complainte criarde, les tableaux s’enchaînent, d’abord des contrepoints de Lê Quang et Blaser, suivis d’envolées démonstratives et débridées du trombone sur des changements de tempo. Le chorus a capela du ténor, entre bop et free contrôlé, bientôt enveloppé par une rythmique dense, précède une conclusion bluesy. Humair annonce « Mutinerie » avec des roulements vigoureux et une charleston régulière. Le saxophone soprano, le trombone et la contrebasse embrayent à l’unisson. La mélodie, « ethnique », donne lieu à des variations intenses et compactes, avant que le décor ne change. Kerecki prend un solo monumental, accompagné par les balais subtils d’Humair. Joueur, Blaser les rejoint avec sa sourdine wah-wah. S’engage alors une course-poursuite entre walking et chabada virtuoses et trombone, qui alterne nonchalance et vivacité. Les volutes du soprano, accompagnées des roulements de la batterie et d’un ostinato de la contrebasse, replantent un décor ethnique.
Le trio plus un propose un jazz franco-suisse énergique, piquant, malicieux, volubile... et savoureux comme un banquet de fondue et de poule au pot !
Le disque
Prismes à l’eau
Daniel Humair
Vincent Lê Quang (ts, ss), Stéphane Kerecki (b) et Daniel Humair (d), avec Samuel Blaser (tb).
Le Triton – TRI-24579
Sortie le 8 novembre 2024
01. « New (amuse-bouche) », Stéphane Kerecki (00:48).
02. « For Flying Out Proud », Franco Ambrosetti (03:07).
03. « Lyria Inn », Daniel Humair & Vincent Lê Quang (04:03).
04. « Free 1 », (01:46).
05. « Give Me Eleven », Danie l Humair (05:16).
06. « Abstract Bass Bone » Daniel Humair et Vincent Lê Quang (03:29).
07. « Cavatine », Stanley Myers, (04:08).
08. « Free 2 « Dark Choc" », Daniel Blaser, et Vincent Lê Quang (06:13
09. « Salinas », Joachim Khühn (03:23).
10. « Missing a Page », Joachim Khu (04:55).
11. « Drama Drome », Daniel Humair (04.26).
12. « Saint-Cyn-CYR », Stéphane Kerecji (03:18).
13. « Triple Hip Trip », Daniel Humair (04:14).
14. « New (Pousse-Café) », Stéphane Kerecki (00:52).
30 mars 2024
Soirée Daniel Humair au Triton
Le 16 mars 2024, Le Triton célèbre Daniel Humair, peintre et musicien, avec un vernissage à dix-huit heures trente et un concert à vingt heures trente. Le temps de profiter d’un délicieux dîner proposé par le chef Alain Chenard…
Côté peinture, une quinzaine de tableaux est disséminée sur les murs du restaurant. De format moyen, rectangulaires ou carrés, la plupart des tableaux sont peints sur papier marouflé collé sur toile. Le style d’Humair est reconnaissable entre tous. Des fonds souvent monochromes, mais jamais en aplat, plutôt rugueux, piqués, striés, tâchés… dans des couleurs plutôt vives, avec des bleus, des verts, des oranges… Et sur ces arrière-plans, des formes irrégulières se superposent, se jouxtent ou se croisent. Elles aussi sont colorées, avec ce même aspect brut que le fond. Leurs contours, clairement tracés, comme pour des vitraux, les mettent encore davantage en relief. Ces œuvres dégagent une impression de puissance, tant la matière est omniprésente.
Côté musique, le trio est dans la lignée de Modern Art (2017) et de Drum Thing (2020), avec Vincent Lê Quang aux saxophones ténor et soprano, et Christophe Hache à la contrebasse, qui remplace au pied levé Stéphane Kerecki. Sur Drum Thing le trio avait invité le trompettiste Yoann Loustalot. Pour le concert, c’est le tromboniste Samuel Blaser, compatriote d’Humair et membre de l’Heleveticus Trio (avec Heiri Känzig) qui se joint aux trois musiciens.
La soirée commence sur les chapeaux de roue avec « Jim Dine », une composition d’Humair dédiée à l’artiste américain et repris de Modern Art. Le déroulé du morceau reflète tout à fait l’esprit de la musique du plus Français des batteurs Suisse. Sur une batterie mate, sèche, furibonde, et une contrebasse carrée, saxophone et trombone mêlent leurs voix, entre lignes en pointillés, phrases étirées, questions-réponses sportives et contre-chants mordants. La rythmique, elle, alterne dialogues avec les soufflants et walking – chabada. Le tout, dans une ambiance dynamique à souhait !
« Genevamalgame » est un autre morceau d’Humair, d’abord joué en 2004 au festival Jazz à la Vilette, avec George Garzone et Tony Malaby aux saxophones ténors, Manu Codjia à la guitare et Anthony Cox à la contrebasse. Le morceau figure également au programme d’Our Way, de l’Helveticus Trio, dont la sortie est prévue en mai 2024. Après un démarrage majestueux – cymbales solennelles, pédale de basse, et bourdon ou riff du ténor et du trombone – la rythmique, qui ne tient pas longtemps en place, part au galop dans une walking et un chabada effrénés. Blaser et Lê Quang brodent au-dessus de cette atmosphère luxuriante, tantôt calmement, tantôt nerveusement, en solo ou à deux, mais toujours avec une tension sous-jacente. Le quartet termine sur un « quadrilogue » aux accents Africains, avant de conclure en mode fanfare néo-orléanaise free…
| Samuel Blaser - Christophe Hache - Vincent Lê Quang - Daniel Humair (c) PLM |
Humair
dédie le concert à Sylvain Luc, décédé beaucoup trop tôt,
le 13 mars
2024. Le quartet interprète « Deborah etc. »,
librement inspiré du thème qu’Ennio
Morricone a écrit pour Il était une fois l’Amérique.
L’air, légèrement accroche-cœur,
est exposé en contrepoints par le trombone et le ténor, lentement,
comme une ode, sur une batterie cérémonieuse et une contrebasse
grave. Le développement se base sur un dialogue tout en douceur
entre Blaser et Lê Quang, porté par une rythmique légère et
entraînante.
« More Tuna » de Joachim Kühn rappelle de bons vieux souvenirs, et le splendide disque Triple Entente, enregistré en 1998 avec le regretté Jean-François Jenny-Clark. Le chorus d’ouverture d’Humair sur les tambours est solaire ! Après une introduction en forme de contre-chants, le saxophone et le trombone exposent à l’unisson un thème-riff gaillard, dans une veine quasiment hard-bop. Soutenus par le foisonnement puissant d’Humair et la walking solide d’Hache, Blaser et Lê Quang prennent la poudre d’escampette pour rejoindre des contrées free, laissant juste la place pour une intervention mélodieuse de la contrebasse.
| Daniel Humair - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM |
« Morceau tragique », comme le présente Humair, « Drama Drome » apparaît en 2003 sur Baby Boom, avec Matthieu Donarier, Christophe Monniot, Codjia et Sébastien Boisseau. Très cinégénique, propulsé par les balais et les motifs minimalistes de la contrebasse, qui prennent parfois des teintes bluesy, le saxophone et le trombone interagissent en toute intelligence, avec des constructions souvent proches de la musique contemporaine.
Autre réminiscence du passé, « Mutinerie » a été écrit en 1998 par Michel Portal (Dockings – Markus Stockhausen, Steve Swallow, Bruno Chevillon, Bojan Z et Joey Baron) et repris par Humair, en 2001 dans Liberté Surveillée (Ellery Eskelin, Marc Ducret et Chevillon), en 2017 dans Seasoning (Lê Quang, Emil Spanyi et Kerecki) et en 2020 dans Drum Thing. Entre la rythmique abrupte, véloce et musclée, l’unisson sur le thème-riff aux accents folk, les accélérations brutales, les variations de volume et les envolées free du trombone et du saxophone soprano, « Mutinerie » est un morceau particulièrement dense !
| Vincent Lê Quang - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM |
En guise d’introduction de « High Society », marche écrite par Porter Steele en 1901, Humair, qui est d’humeur loquace, raconte sa découverte du jazz : « quand j’étais petit… A Genève… Ma Maman… Elle écoutait les Compagnons de la chanson avec Edith Piaf, « Les trois cloches » ... Une cloche sooonnneu, sooonnnneu… bon et cetera. Ensuite on s’est farci un disque épouvantable qui s’appelle « Y dit le cochon » dont je vous passerai les paroles un jour, et le troisième morceau, c’est un morceau de Charles Aznavour, et ça s’appelle « Le feutre taupé ». Donc ce n’est pas vraiment une éducation de jazz. Par contre, à douze ans, un petit camarade est arrivé avec un disque de jazz. Vous vous rendez compte, un septante huit tours, comme on dit en Suisse, de jazz et c’était « Royal Garden Blues » par Mezz Mezzrow, Bill Coleman, je crois, le trombone je ne suis pas sûr, le batteur était Zutty Singleton (1), que vous ne connaissez pas, mais qui était un très grand batteur et qui a fait partie de l’histoire du jazz. Donc à partir de ce moment là j’ai eu le virus et l’un des morceaux les plus connus de cette époque c’était « High Society », avec un solo réputé de clarinette d’Alfonse Picou. et c’était magique, tout le monde essayait de jouer le chorus d’Alfonse Picou. Et mes petits camarades et moi-même avons décidé d’assassiner pour une dernière fois « High Society ». Alors voici, des années où vos parents n’étaient pas nés, voici « High Society » »… Le quartet débute en mode fanfare tonitruante dans le style New Orleans. Que ce soit sur une walking et des chabadas ultra-rapides ou les quatre temps marqués vigoureusement, le trombone et le soprano passent de traits virtuoses joués à l’unisson à des contre-chants agiles, des courtes phrases fuguées, des échanges bluesy, des stop-chorus dixieland… Un jazz authentiquement libre !
| Samuel Blaser - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM |
Comme le souligne Humair : « Une particularité dans ce groupe, c’est qu’il n’y a pas de liste ». Et les quatre musiciens de s’amuser en choisissant le morceau qu’ils vont jouer… Le choix se porte finalement sur « Drum Thing 2 » , repris du disque éponyme. Sur une rythmique toujours athlétique et touffue, le ténor et le trombone déploient avec inspiration un thème entre hard-bop et free, coloré d’un zeste de blues. Avant l’épilogue free, le solo massif d’Humair met en relief le poids des peaux et le choc des cymbales !
Retour dans le passé avec « For Flying Out Proud », signé du trompettiste Suisse Franco Ambrosetti. Ce morceau « que nous avions enregistré au XXe siècle avec Woody Shaw, Jon Faddis... Qui il y avait d’autre ?... Kenny Wheeler. Ça s’appelait Trumpetmachine ». Ce super groupe, dirigé par le pianiste George Gruntz, comptait également dans ses rangs les trompettistes Palle Mikkelborg et Mike Zwerin, et le contrebassiste Isla Eckinger. Le disque éponyme est sorti en 1978. Humair ne manque pas également de rappeler au public : « n’oubliez pas d’avoir une pensée pour notre ami qui est parti voir le blues ailleurs »… La mise en route de « For Flying Out Proud » évoque à nouveau un hard-bop trapu, rapide, virtuose… La rythmique exubérante met sous pression le ténor, qui rivalise d’ingéniosité et de célérité, et le trombone, qui attise les flammes et répond astucieusement à la contrebasse. La progression collective du quartet fait la part belle aux ruptures rythmiques, fluctuations sonores et autres jeux sur les timbres.
| Christophe Hache - Le Triton - 16 mars 2024 (c) PLM |
Suit « un morceau que je joue pour la première fois… que nous avons composé dans le TGV… Première classe parce qu’on n’est pas des rigolos… Et mon camarade Vincent Lê Quang est le nouveau chanteur… C’est une ballade… qui va vous apaiser l’esprit pour rentrer chez vous et regarder la télévision, pour voir des jeunes chanteurs et chanteuses vous chanter des belles choses, où la mélodie c’est [et de taper comme un sourd sur sa batterie]… Un batteur qui jouait très très bien, qui s’appelait André Arpino, avait dit que dans la musique d’aujourd’hui la mélodie était jouée par la grosse caisse… Nous allons vous jouer une vraie mélodie, comme dans le temps… Le temps de la blanquette de veau à l’ancienne… Ça s’appelle ?... » Et Blaser de répondre : « Les grilladines » (pas sûr de la phonétique). Un unisson majestueux, sur une contrebasse économe et des cymbales frémissantes, débouche sur une conversation paisible entre le saxophone et le trombone, soutenue par une polyrythmie entraînante. La montée en tension se fait progressivement, avivée par les envolées free du ténor.
| Vincent Lê Quang - Samuel Blaser - Daniel Humair - Christophe Hache (c) PLM |
Le concert s’achève sur une coda menée tambour battant par Humair, pendant que Blaser, Lê Quang et Hache exposent en boucle à l’unisson le « Jackie-Ing » de Thelonious Monk (au programme d’Our Way).
Une exposition de peintures captivante et un concert intense… Que vouloir de plus ? En tous cas, il se passe toujours quelque chose d’inouï dans l’univers d’Humair.
(1) Il s’agit peut-être de l’une de ces deux versions de « Royal Garden blues ».
* Mezzrow-Ladnier Quintet – « Royal Garden Blues » / « If You See Me Comin' » (Swing - 1938) : Mezz Mezzrow (cl), Tommy Ladnier (tp), Teddy Bunn (g), Geo. Pops Foster (b) et Manzie Johnson (d).
* Bill Coleman And His Swing Stars – Jazz A Pleyel N°1 (Swing – 1952) : Bill Coleman (tp, voc), Dickie Wells (tb), Guy Lafitte (cl, ts), Randy Downes (p), Alvin Banks (b) et Zutty Singleton (d).
29 mai 2019
A la découverte de Robin Nicaise
27 octobre 2018
French Touch - Stéphane Kerecki Quartet
21 décembre 2019
Le Jour et la Nuit du Piano aux Bouffes du Nord
Au menu, des têtes d’affiche – Herbie Hancock, Chilly Gonzales, Christophe Chassol, Kenny Barron et Jason Moran – à la salle Pleyel et à la Seine Musicale, de multiples concerts au Baiser Salé, Sunset – Sunside, Duc des Lombards et Pop-Up!, et un événement inédit : le Jour et la Nuit du Piano. La direction artistique de ce véritable marathon du piano – près de douze heures de musique – a été confiée à Baptiste Trotignon et les concerts se déroulent au théâtre des Bouffes du Nord.
Construit en 1876 par l’architecte Emile Leménil à la demande de Jules Chéret, le théâtre des Bouffes du Nord est tour à tour un café-concert, le « Théâtre Molière », un music-hall, une « salle de spectacles à succès », le « Théâtre des Carrefours »… puis finit par fermer ses portes en 1952. En 1969, Narcisse Zecchinel, un entrepreneur du bâtiment italien, rachète le théâtre et le sauve de la démolition. Il faut attendre 1974 pour que les Bouffes du Nord reprennent du service, sous l’impulsion de Peter Brook et Micheline Rozan. Depuis, pièces de théâtre, opéras et concerts se disputent cette salle de plus de cinq cents places à l’acoustique exceptionnelle et classée monument historique en 1993.
Monsieur Loyal du spectacle, Trotignon a divisé le programme du Jour et de la Nuit du Piano en trois parties : Armel Dupas, Thomas Enhco, Sophia Domancich et Pierre Christophe de onze heures à treize heures trente, Edouard Ferlet, Alain Jean-Marie, Franco D’Andrea, Bojan Z, Fred Nardin et Juliette de quinze heures à dix-neuf heures, puis Philippe Cassard, Trotignon et des invités surprises – Avishai Cohen (le trompettiste), Minino Garay et Melody Gardot – de vingt-heures trente à vingt-trois heures.
| Baptiste Trotignon - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |
Tout au long du marathon, les musiciens alternent entre les deux Steinway modèle D, placés tête-bêche sur la scène : près de trois mètres de long et une demi-tonne de bois et de fer prêts à en découdre avec les douze pianistes !
| Armel Dupas - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |
Malgré le froid de canard, Dupas arrive pieds nus et entame le concert avec « Laugère Song », tiré du disque éponyme. Cette musique, jouée à l’origine pour des particuliers chez eux, est évidemment intimiste : des ostinatos et autres boucles soulignent de longues phrases legato, entre romantisme et musique classique du XXe. Les lignes sinueuses et élégantes évoquent également le cinéma, comme dans la « Petite improvisation moscovite », ville où Dupas est installé en ce moment. Après avoir remercié la concentration du public qui est palpable et, comme l’indique le pianiste, est un élément clé dans l’exercice du solo, il change de piano pour « The Happiest Moments of My Life », également au menu de Laugère Song(s). Après un passage avec Claude Debussy en filigrane, le morceau monte en tension sur un riff tendu. Dupas conclut avec « Free Man In Paris », la chanson de Joni Mitchell, interprétée avec des accents pop et une densité très « jarrettienne ».
Sur les traces de Keith Jarrett, Brad Mehldau… la musique de Dupas s’inscrit dans une veine lyrique moderne, vive et subtile.
| Thomas Enhco - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |
Enhco entame le set par un hommage à Didier Lockwood – son beau-père, disparu le 18 février 2018 – qui lui disait « arrête de jouer ce que tu sais, joue pour les anges ». Un touché puissant et un développement touffu caractérisent « Joue pour les anges », morceau très impressionniste. Après une introduction heurtée, « jarrettienne » s’il en est, « All The Things You Are » décolle, sur un balancement rythmique vigoureux et des variations qui naviguent entre tradition et modernité. La ballade nostalgique « Looking Back » pourrait être une bande originale de Michael Nyman. Enhco s’amuse ensuite sur le Clavier bien tempéré, pris à toute allure et exploité avec caractère. Trotignon le rejoint pour un duo intense et entraînant sur « Owl And Tiger », une composition signée Enhco.
Enhco monte des pièces musicales séduisantes, avec une assurance mélodique et rythmique remarquable.
| Sophia Domancich - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |
Des cellules minimalistes énergiques, parsemées d’esquisses mélodiques et entrecoupées de motifs rythmiques, brossent un paysage contemporain tendu. Domancich se rapproche petit à petit de « Lonely Woman » (elle est d’ailleurs la seule pianiste de jazz au programme…), qu’elle interprète avec un intensité dramatique et une élégance rares. Le deuxième morceau continue dans une veine contemporaine avec des lignes mélodico-rythmiques modernes, interrompues par des éclats sonores violents. En conclusion la pianiste joue une comptine, qui pourrait sortir de l’école d’Arcueil, mais qu’elle pimente d’ingrédients rythmiques, bien hérités du jazz…
Derrière son lyrisme complexe, rythmé et touchant, Domancich réussit à faire entendre le piano plutôt que du piano. Et ce n’est pas donné à tout le monde !
| Pierre Christophe - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |
Christophe a choisi sept standards : « I Cover The Waterfront » (Johnny Green et Edward Heyman – 1933), « The Duke » (Dave Brubeck – 1955), « Ask Me Now » (Thelonious Monk – 1951), « Moon Song » (Arthur Johnston et Sam Coslow – 1932), « A Flower Is A Lovesome Thing » (Billy Strayhorn – 1965), « That Old Feeling » (Sammy Fain et Lew Brown – 1937) et « Memories of You » (Eubie Blake et Andy Razaf – 1930). Il les interprète dans un style mainstream, qu’il maîtrise à la perfection : pompes (« The Duke »), montées arpégées véloces (« A Flower Is A Lovesome Thing »), lignes de walking (« That old Feeling »), mélodie legato (« I Cover The Waterfront »), swing (« Ask Me Now »)...
Avec Christophe, Pianomania remonte dans l’histoire du jazz à l’époque des pianistes stride et de la Swing Era.
| Edouard Ferlet - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |
Le programme de la séance est construit autour de morceaux tirés de Think Bach Op. 2. « Mind The Gap », interprétation libre du « Prélude en ut dièse majeur » (BWV 872) de Johann Sebastian Bach, démarre par un jeu contemporain et, après l’exposé du thème, part dans un développement harmonieux, sur une ligne de basse sobre. Changement de décor pour « Et si », derrière lequel se cache l’adagio (ma non tanto) de la « Sonate pour violon et clavecin n°3 en mi majeur » (BWV 1016) : à grand renfort de jeux rythmiques parsemés d’accents moyen-orientaux et d’envolées pop, Ferlet s’approprie vraiment la musique de Bach. Sur l’amusant « Crazy B », c’est la variation n°1 des « Variations Goldberg » (BWV 988) que le pianiste passe à la moulinette de ses arpèges puissants, accords fortissimo et autres brisures rythmiques. Pour terminer, après la majestueuse introduction de « Miss Magdalena », alias le « Prélude en ut majeur » (BWV 846) du Clavier bien tempéré, Ferlet propose un cocktail de cliquetis, de lyrisme et de baroque… tout en sifflant à l’unisson.
Ferlet ne se contente pas de jazzifier Bach, mais traite les thèmes du « Cinquième évangéliste » (Albert Einstein dixit) comme des standards sur lesquels il joue au chat et à la souris avec une délectation communicative...
| Alain Jean-Marie - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |
Ballade dans un esprit be-bop, soutenue par une walking entraînante, « Some Other Spring » (1939) de Billie Holiday ouvre le bal. Jean-Marie poursuit avec « A Fine Romance » (1936) de Jerome Kern et Dorothy Fields : des phrases délicates soutenues pas une rythmique chaloupée, qui doit autant au bop qu’aux îles. Des lignes en zig-zag, un jeu saccadé et des rythmes ondoyants illuminent « Love Me or Leave Me » (1928), signé Walter Donaldson et Gus Kahn. Pour « Straight Ahead », une ballade de Mal Waldron (1961), chantée par Abbey Lincoln, Jean-Marie joue sur des questions-réponses et des discontinuités dans un esprit « monkien ». Un quatre mains pétillant de swing, avec Jean-Marie et Trotignon, développe « The Man I Love », le tube de George et Ira Gershwin (1924).
| Alain Jean-Marie & Baptiste Trotignon - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |
Marquée par le be-bop et les Antilles, la musique de Jean-Marie est un long fleuve pas si tranquille que ça...
| Franco D'Andrea - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |
D’Andrea joue quatre morceaux dynamiques dans lesquels les idées fusent : lignes sinueuses ponctuées d’accords plaqués, de clusters, d’ostinatos… Mais aussi des passages stride et des traits bluesy qui viennent s’immiscer au milieu des phrases malicieuses du pianiste. D’Andrea s’appuie sur des articulations main gauche – main droite astucieuses qui rappellent le jeu de Thelonious Monk.
A l’instar de Martial Solal en France, D’Andrea crée un univers musical personnel, entre tradition jazz et musique classique moderne, d’une ingéniosité virtuose et parfaitement libre !
| Bojan Z - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |
Même s’il n’est pas sur son Fazioli habituel, à la sonorité légèrement plus nette et brillante que le Steinway, le jeu de Bojan Z reste caractéristique : un jeu physique, des mélodies enchanteresses, des harmonies et des rythmes aux parfums des Balkans. « Zoli morceau » commence comme un piano mécanique, puis le thème se développe petit à petit au milieu du crépitements des notes. Plutôt nostalgique, « Nedyako’s Eleven » (Soul Shelter) se déroule d’abord dans un climat intimiste avant de s’emballer. « Rhythmonesia » (?) passe d’une ode dissonante à une ambiance luxuriante. Bojan Z tient l’auditeur en haleine en insérant le motif mélodique au milieu de ses envolées touffues. Dans « Tender », les mains alternent unissons et contrepoints dans des climats qui vont de la musique contemporaine, voire minimaliste, à un jazz coupé de folk. Bojan Z retrouve Trotignon (ils ont déjà joué en duo en 2012 à l’occasion de Jazz à La Villette) pour « Seeds » (tiré de Duo avec Lourau), une conversation pimentée.
La musique de Bojan Z est attachante. Chaque morceau raconte une histoire à la manière d’une rhapsodie, dans des formes complexes qui habillent un contenu familier...
Diplômes du Conservatoire de Chalon-sur-Saône et du CNSMDP en poche, Nardin cofonde The Amazing Keystone Big Band en 2010, joue dans pléthore de formations (Sophie Alour Trio, Switch Trio, Jean-Philippe Scali Quintet…), enseigne le jazz dans diverses écoles (Conservatoire de Chalon-sur-Saône, Centre des Musiques Didier Lockwood...) et a monté un trio avec Leon Parker et Or Bareket.
| Fred Nardin - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |
La « New Waltz » démarre sur un ostinato rapide et une ligne minimaliste, puis prend une tournure romantique. Après une introduction heurtée, parsemées d’accents pop, à la Jarrett, le blues s’invite dans un « Don ‘t Forget The Blues » entraînant. Le thème debussyste qui suit, composition terminée le jour-même et sans titre, nous apprend Nardin, se développe en phrases sinueuses legato. Le pianiste traite « Angelina », de McCoy Tyner, avec énergie et intensité, en alternant envolées véloces et suite d’accords latino. C’est plutôt le trumpet-style et les pompes que convoque d’abord Nardin pour « James », un morceau signé Duke Pearson. Puis il enchaîne sur des lignes hard-bop véloces.
Dans la lignée de ces pianistes contemporains qui marient avec habileté l’énergie syncopée du jazz et le lyrisme élaboré du classique, Nardin propose une musique pleine de contrastes et de vigueur.
| Juliette - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |
En guise d’introduction Juliette chante « A carreaux », un auto-portrait vu par le prisme de ses lunettes :
Bien ancrée dans la tradition des chanteuses à texte, Juliette égaie les Bouffes du Nord qui retrouvent l'atmosphère d'un cabaret-concert enjoué...
| Philippe Cassard - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |
Particulièrement sympathique et visiblement passionné, Cassard présente chaque morceau avec moult détails et anecdotes plus intéressantes les unes que les autres. Il commence par les « Valses nobles et sentimentales » que Maurice Ravel a composées en 1911 en hommage à Schubert. Rythmées et dynamiques, ces valses évoquent plutôt une fanfare, « très pétaradante, très grinçante... », comme le souligne le pianiste. A l’opposée, la « Gymnopédie n°1 » d’Erik Satie, sortie en 1888 et inspirée par Salambô de Gustave Flaubert, est une valse très lente – « Lent et douloureux », dit la partition – qui s’apparente presque à une ode funèbre. Joyeuse, légère et enlevée, la « Valse en ut » de Francis Poulenc a été écrite le 14 juillet 1919 pour l’Album des Six. Suivent cinq pièces de Debussy. Dans « Les fées sont d’exquises danseuses » (1912), Debussy laisse libre-court à son impressionnisme, avec des vagues arpégées et des lignes délicates, tandis que « La soirée dans Grenade » (Estampes – 1903) est un peu mystérieuse et parsemée d’ « espagnolades ». Comme son titre le laisse indiquer, « La plus que lente » (1903) est une valse majestueuse aux contours raffinés. Tiré de la Suite Bergamasque (écrite entre 1890 et 1905), « Passepied » est une danse énergique à quatre temps, entraînante, mais éloignée de la danse bretonne du même nom… Composée en 1904 après sa rencontre avec Emma Bardac, qui deviendra sa femme, « L’Isle Joyeuse » est un morceau flamboyant !
Un jeu expressif, un sens subtil des nuances et une sonorité brillante mettent en valeur des morceaux savamment construits et d’une modernité mélodique incontestable.
| Baptiste Trotignon - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |
Là où Dupas était pieds nus, Trotignon est en chaussettes… et tenue de scène zen. La première partie est essentiellement consacrée au répertoire de You’ve Changed, sorti le 8 novembre 2019 (Okeh), plus quelques reprises. La deuxième partie est dédiée aux duos avec les invités.
Pour commencer, Trotignon enchaîne « Crying Man » et « Adios », tirés de You’ve Changed, et « Awake » (Song, Song, Song – 2012) : minimalisme et lyrisme se côtoient, sur un accompagnement le plus souvent basé sur des ostinatos. Des traits « jarrettiens », une citation brève de la musique des Feux de la rampe, des passages rythmiques puissants, une comptine … viennent s’immiscer dans les différents tableaux. « Jenny Wren », une chanson de Paul McCartney que Trotignon a enregistrée avec Garay (Chimichurri), reste tranquille et mélodieuse, avec quelques accents pop ça-et-là. « Colchiques dans les prés » (You’ve Changed), composée en 1942 / 1943 par Jacqueline Debatte et Francine Cockenpot, est presque devenue un standard de jazz français depuis que Georges Avanitas (1969), Cortex (1975), Eddy Louiss (1996), Jean-Michel Pilc (2002)… l’ont mise à leur répertoire ! Trotignon brode sur le thème pendant que la main gauche répète un riff. Avec le motif répétitif de la main gauche qui met en avant la trame mélodique, « Welcome Back » (You’ve Changed) ressemble à une chanson et penche résolument vers la pop. « La Danza » (You’ve Changed) porte bien son nom : percussions dans les cordes et sur le piano, thème bluesy, ostinato sur trois notes, puis démarrage foisonnant sur une rythmique puissante. Pour conclure cette première partie, Trotignon s’attaque à la « Sarabande » de la Partita en do mineur (BWV 826) qu’il traite avec finesse et termine sur le Clavier bien tempéré.
| Avishai Cohen - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |
Avishai Cohen rejoint Trotignon et ils interprètent « You’ve Changed », ballade élégante, magnifiée par la trompette majestueuse et brillante de Cohen. Dans « Well, You Needn’t » de Monk, les deux hommes ont des dialogues astucieux, entre course-poursuite et échanges rythmiques. Deuxième invité, Minino Garay fait d’abord le show depuis les travées, en se plaignant de l’absence de percussion dans le programme… Puis il va sur la scène avec son cajon et les deux musiciens se lancent dans un morceau véloce, touffu et vif. C’est ensuite au tour de Melody Gardot de venir chanter, accompagnée par Trotignon. Tirée à quatre épingle, la star attaque « Cry Me A River », le saucisson d’Arthur Hamilton (1953). Gardot a tout d’une crooner : timbre chaud, légèrement rauque, phrasé impeccable, intonation nette et placement sans aspérité, le tout accompagné délicatement par Trotignon. « Mon fantôme », chanson en français de Gardot, qu’elle a enregistrée avec Trotignon pour Song, Song, Song, penche davantage vers la variété que le jazz, malgré le passage en scat, sobre, de la chanteuse. En bis, le duo interprète « Baby I’m Fool », tirée de My One and Only Thrill (2008), ballade intimiste et tranquille de Gardot.
| Baptiste Trotignon & Minino Garay - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |
Belle initiative que ce Pianomania, d’autant plus que les écuries d’Universal et d’Antéprima Productions regorgent de musiciens passionnants ! Et Le Jour et la Nuit du Piano aura été une bien belle fête avec de nombreux moments musicaux savoureux… A l'année prochaine !
| Melody Gardot - Pianomania - Novembre 2019 © PLM |










