15 novembre 2017

Instants d’Orchestre aux Gémeaux

Le 8 novembre Patrice Caratini célèbre le vingtième anniversaire de son Jazz Ensemble aux Gémeaux, à Sceaux, devant un Grand Théâtre comble.

Formé à la musique et au jazz pendant son adolescence – piano, guitare et saxophone – Caratini adopte la contrebasse à l’âge adulte. Il fait d’abord ses classes dans des orchestres New Orleans, puis apprend le be-bop en compagnie de Mal Waldron et Slide Hampton. En 1976, après avoir accompagné des chanteurs – Georges Moustaki, Colette Magny et Maxime Le Forestier – Caratini forme un duo de référence avec Marc Fosset (Le chauve et le gaucher – 1978). Les deux musiciens s’associent ensuite à Marcel Azzola (Trois temps pour bien faire – 1982)  puis à Stéphane Grappelli, qu’ils accompagnent pendant près de dix ans. En 1985, il monte son Onztet (Viens dimanche ! – 1987) et, de 1993 à 1995, il anime la Scène et Marnaise avec Andy Emler, François Jeanneau et Philippe Macé. Et c’est en 1997 que Caratini crée son Jazz Ensemble.


En 1997, Françoise Letellier, directrice des Gémeaux, propose à Caratini d’héberger l’orchestre qu’il veut former : le Caratini Jazz Ensemble nait le 10 octobre 1997 avec la création du spectacle Darling Nellie Gray, inspiré par la musique de Louis Armstrong. Autour du contrebassiste, douze musiciens qui sont toujours à ses côtés aujourd’hui : André Villéger et Matthieu Donarier aux saxophones et à la clarinette, Rémi Sciuto aux saxophones et à la flûte, Claude Egea et Pierre Drevet à la trompette, François Bonhomme au cor, Denis Leloup au trombone, François Thuillier au tuba, David Chevallier à la guitare et au banjo, Alain Jean-Marie au piano et Thomas Grimmonprez à la batterie. En décembre de la même année, le Jazz Ensemble sort Anything Goes autour du répertoire de Cole Porter et avec la voix de Sara Lazarus. Echoes of France, reprise de thèmes écrits par des compositeurs de jazz en France, voit le jour en 1999. En 2001, Caratini et Jean-Marie composent Chofé biguine la, mariage de la musique des Antilles et du jazz.  En 2003, le Jazz Ensemble monte Le Bal, pour faire danser les spectateurs sur des réorchestrations de standards de jazz et de chansons populaires, tandis que le pianiste Manuel Rocheman et le percussionniste Sebastian Quezada rejoignent l’orchestre. De l’amour et du réel est un projet sur la chanson réaliste de l’entre-deux guerres conçu en 2005, avec Hildegarde Wanzlawe au chant. Latinidades, consacré à l’afro-jazz, est créé en 2009. Caratini choisit Body and Soul, film réalisé en 1924 par Oscar Micheaux, pour un ciné-concert produit en 2013. Suit, en 2014, le spectacle Chants des rues, sur des chansons à texte d’après-guerre, la plupart signées Jacques Prévert et Joseph Kosma, toujours avec Wanzlawe au chant.

Pour son vingtième anniversaire, le Jazz Ensemble donne deux concerts, l’un au Studio 104 de Radio France, l’autre aux Gémeaux, et sort le disque Instants d’orchestre chez Caramusic, le 22 septembre 2017. Le répertoire du disque – et des soirées – se veut le reflet de vingt années de recherche et puise ses morceaux dans différents disques du Caratini Jazz Ensemble : Darling Nelie Gray, Anything Goes, From The Ground, Latinidad et Body and Soul.


Le 8 novembre, tous les musiciens sont au rendez-vous : Jean-Marie et Rocheman se partagent le piano et Lazarus interprète quatre chansons. Les musiciens prennent place solennellement les uns après les autres sur le « West End Blues » d’Armstrong diffusé en toile de fond. L’orchestre enchaîne sur « East End Blues », avec une alternance de phrases isolées – guitare, saxophone, trompette, tuba… – et de mouvements d’ensemble, puis le rythme s’emballe : walking et chabada accompagnent le chorus tendu de Sciuto, avant de déboucher sur un passage contemporain. 


La belle mélodie d’« Italian Sorrow », signée Jean-Marie, est parfaitement servie par Villéger dans un style west coast, puis par le pianiste lui-même, avec des accents caribéens, pendant que l’orchestre joue subtilement en contre-chant. Dans la tradition des grands orchestres, 


Caratini arrange ses morceaux de manière à ce que chaque musicien puisse avoir son solo. Les trois Miniatures – « Valse musette », « Dialogue » et « Swing » – permettent à Thuillier et son tuba de dialoguer avec l’orchestre avec beaucoup d’humour. D’ailleurs, comme le dit malicieusement Caratini : « l’intérêt des morceaux très courts, c’est que si vous avez une idée intéressante il vaut mieux en rester là parce que, si vous la développez, vous ne savez pas si ça restera intéressant… et si c’est mauvais, ce n’est peut-être pas la peine de continuer là-dessus… » Le banjo de Chevallier expose « Atlanta » (tiré de Body and Soul). L’air, légèrement nostalgique, laisse place à un charleston endiablé, puis, sur une walking et un chabada ultra rapides, 


Leloup prend un chorus captivant, dans une veine néo-bop, qu’il conclut majestueusement a cappella. 



Le timbre chaud, la souplesse du phrasé et la mise en place rythmique précise de la voix de Lazarus vont comme un gant à « What Is This Thing Called Love » (beau duo avec la trompette d’Egea), « My Heart Belongs To Daddy » (déconstruit),  « Too Darn Hot » (dynamique et dans l’esprit music-hall des années trente) et « I Concentrate on You » (chanté en bis). Le banjo et le piano animent « Pinta », extrait de la suite Antillas et clairement inscrit dans une ambiance sud-américaine. 


En l’honneur de Dizzy Gillespie, l’un des pionniers de l’Afro-Cuban Jazz, le Jazz Ensemble interprète « Tin Tin Deo » : après un duo intense entre le piano et le saxophone soprano, qui pourrait être Steve Lacy, Rocheman part dans une atmosphère cubaine et Donarier s’envole dans un chorus de haute volée, parsemé d’aromates free…  


Plus sombre, « Tierras » évoque aussi l’Amérique du Sud et Drevet fait chanter sa trompette bouchée avec lyrisme, tandis que les différentes sections de l’orchestre croisent leurs voix. Pour conclure le concert, Caratini rend  hommage à Django Reinhardt avec sa « Petite suite pour Django Reinhardt » : le climat vire au be-bop, avec un morceau vif dans lequel Villéger répond à l’orchestre et une section rythmique qui installe une walking et chabada énergiques.

Caratini peut non seulement compter sur l’excellence des musiciens du Jazz Ensemble, tous plus doués les uns que les autres, mais aussi sur une connivence parfaite, fomentée par vingt années de complicité. Avec des artistes venus de tous azimuts – musique contemporaine et classique, new orleans, swing, be-bop, free… – et ouverts à tout, Caratini développe sa musique, à la fois complexe et abordable, entre tradition et modernité, reflet de toute l’histoire du jazz, de Storyville à Montmartre, en passant par Chicago, Broadway, La Havane, Fort de France… Un bien beau voyage qu’il faut faire absolument !

Le disque

Instants d’orchestre
Caratini Jazz Ensemble
André Villéger (sax, cl), Matthieu Donarier (sax, cl), Rémi Sciuto (sax, fl), Claude Egea (tp), Pierre Drevet (tp), François Bonhomme (cor), Denis Leloup (tb), François Thuillier (tu), David Chevallier (g), Alain Jean-Marie (p), Manuel Rocheman (p), Patrice Caratini (b), Sebastian Quezada (perc) et Thomas Grimmonprez (d), avec Sara Lazarus (voc).
Caramusic – L’autre distribution
Sortie le 22 septembre 2017

Liste des morceaux

01.  « East End Blues » (9:04).                       
02.  « Valse musette » (1:27).
03.  « What Is This Thing Called Love », Porter (8:02).                    
04.  « Pinta » (4:56).
05.  « From the Ground » (5:08).                  
06.  « My Heart Belongs to Daddy », Porter (9:51).             
07.  « Atlanta » (4:21).
08.  « Ory's Dream » (8:33).
09.  « Tierras » (8:36).
10.  « To the Clouds » (5:39).

Tous les morceaux sont signés Caratini, sauf indication contraire.