5 novembre 2017

Modern Art au Cinéma Le Balzac

Le vendredi 13 octobre, dans le cadre du festival Jazz & Images et à l’occasion de la sortie du livret-disque Modern Art (le 22 septembre chez Incises Records), le trio éponyme de Daniel Humair se produit dans le Cinéma Le Balzac, après la projection d’En Résonance, un documentaire sur le batteur, signé Thierry Le Nouvel.

Le Cinéma Le Balzac, à quelques pas des Champs-Elysées, est bien connu des aficionados du jazz car Jean-Jacques Schpoliansky, son directeur, programme courageusement des ciné-concerts de haut vol, auxquels ont participé, entre autres,  Bruno Régnier, Patrice Caratini, l’ONJ de Daniel Yvinec, Alexandra Grimal... Depuis 2016, il a également monté le festival Jazz & Images, qui propose tout au long de l’année la projection d’archives filmées et un concert.

En 2017, son directeur artistique, le saxophoniste Vincent Lê Quang a concocté une programmation relevée : Jazz au studio 3 : Blues Again autour d’une émission de Jean-Christophe Averty et Yes Is A Pleasant Country, le trio de Jeanne Added, Lê Quang et Bruno Ruder, Thelonious Monk Live et le duo Sophia DomancichSimon Goubert, Made in France de Frank Cassenti et le quartet de François Jeanneau, Le vieux et le président et News Orleans Revival avec des étudiants du CNSMDP, Dizzy Gillespie au studio 104 et le Trio 1 avec Airelle Besson… et la soirée du 13 octobre !


En Résonance

Le Nouvel est réalisateur et auteur d’ouvrages sur le cinéma et ses techniques. Son introduction d’En Résonance est brève car ce sont les images qui en parlent le mieux…

Le Nouvel met en scène Humair à Paris et dans son « école » des Combrailles creusoises. Pas de grands discours, mais de l’action : le batteur joue et peint, bien sûr, mais assiste aussi à un cours de boxe donné par son ami Freddy Skouma (ex champion d’Europe de boxe super-welters dans les années quatre-vingt, et présent dans la salle), contemple avec Skouma des œuvres d’Albrecht Dürer et des élèves de Léonard de Vinci aux archives du Louvre, cuisine avec son épouse Lucile… Dans le livret de Modern Art, le journaliste et critique d’art pour Télérama, Olivier Cena, écrit qu’il « se pose ici une question insoluble : Daniel Humair est-il un peintre qui joue ou un musicien qui peint ? ». C’est peut-être pour cette raison que Le Nouvel se garde de demander à Humair de philosopher sur un parallèle entre musique et peinture, mais plutôt de décrire par le geste l’acte de création musical et pictural.


Côté musique, Humair joue en solo, filmé de dos face à des images qui défilent, en quartet à la Dynamo, avec Emile Parisien, Vincent Peirani et Ivan Gélugne, et au Duc des Lombards avec le trio de Nicolas Folmer (Emil Spanyi au piano et Laurent Vernerey à la contrebasse).

Le Nouvel ne cherche pas des prises de vue virtuoses, mais ses images sobres s’attachent avant tout à montrer Humair tel qu’il est. Le montage est dynamique, ponctué par la superposition du batteur en train de jouer de dos devant le défilement des lignes blanches d’une route en plein écran.

En Résonance est un documentaire bien rythmé et passionnant sur l’un des artistes clés de notre époque.


Modern Art

En 1958, Art Farmer sort Modern Art avec Benny Golson, Bill Evans, Addison Farmer et Dave Bailey, mais le titre du disque se réfère avant tout à la musique du trompettiste et de son futur Jazztet. Deux ans plus tôt, Art Pepper a aussi enregistré son Modern Art pour Aladdin Records, avec Russ Freeman ou Carl Perkins, Ben Tucker et Chuck Flores. Sur la pochette du disque Pepper contemple son saxophone sur fond de tableau abstrait… Et dans le livret, Pete Welding écrit que pour Pepper : « le jazz n’est pas une musique, mais une approche de la musique – un processus, si vous voulez – à travers laquelle l’artiste recherche constamment à se définir, approfondir, développer et faire grandir ce qu’il connait déjà, pour atteindre quelque chose qui est toujours juste un petit peu au-delà de sa portée ». Citation qui pourrait également être tirée d’En Résonance



Dans Modern Art, Lê Quang, Humair et Stéphane Kerecki proposent « une invitation à la découverte » : autour d’œuvres de treize peintres du XXe, les trois musiciens ont composé ou repris des morceaux qu’ils associaient à ces peintures. Comme l’écrit Humair dans le livret qui accompagne le disque, « J’espère qu’à l’écoute de ce disque, au visionnage et à la lecture de ce livret, des profanes découvriront la peinture et auront envie d’aller plus loin, de se balader trans-arts ».

Le disque est présenté dans un coffret (qui ne tiendra pas sur l’étagère Billy d’Ikea…), agrémenté d’un livret qui contient une introduction sur la peinture de Cena, des propos d’Humair recueillis par Franck Médioni pour présenter la démarche de Modern Art et la reproduction des treize tableaux, fil conducteur du disque. Modern Art a été enregistré au Studio Sextant à La Fonderie de Malakoff par l’orfèvre en sons, Philippe Teissier du Cros. Le répertoire est varié : Humair a composé « Jim Dine » (reprise de Full Contact avec Tony Malaby et Joachim Kühn) et « Vlada V. » (illustration sonore de Corps de Vladimir Veličković – 2011) ; Kerecki propose « Alan Davie », « Bleu Klein », « Cy Twombly » et « Paul Rebeyrolle » ; « Larry Rivers », « Jean-Pierre Pincemin », « Bernard Rancillac » et « Sam Szafran » sont co-signés ; « Jackson Pollock » est un thème de Jane Ira Bloom pour Meets Jackson Pollock – Chasing Paint (2003 – Arabesque Jazz) ; « Pierre Alechinsky » figure dans Paloma Recio de Malaby (2009 – New World Records) ; « Bram Van Velde » est un morceau de François Jeanneau pour le disque Humair Jeanneau Texier (1979 – Owl Records).


Lors du concert le trio joue sept morceaux du disque plus « Mutinerie » de Michel Portal (Dockings – 1998) pour évoquer les peintures de François Arnal et « Gravenstein » d’Humair (La sorcellerie à travers les âges – 1977 avec Jean-Luc Ponty, Phil Woods, Eddy Louiss et Portal) pour l’œuvre de Pierre Molinier. Anecdote amusante racontée par Humair à propos de ce morceau : il aurait dû s’appeler Molinier, mais le producteur trouvait le nom de la pomme plus commercial…


Les thèmes sont construits sur des successions de motifs courts exposés à l’unisson (« Jim Dine », « Bram Van Velde », « Jackson Pollock »), des zigzags (« Mutinerie », « Alan Davie »), des formules aux allures de musique contemporaine (« Cy Twombly », « Pierre Alechinsky »), un air de blues (« Bleu Klein ») ou de ballade free (« Pierre Molinier »). La batterie foisonne avec un punch qui ne se dément pas (« Alan Davie ») et saute d’un contrepoint dense (« Pierre Alechinsky ») à des grondements de tambours aux accents africains (« Jackson Pollock »), en passant par des cliquetis et roulements énergiques (« Jim Dine ») et un chorus endiablé (« Bram Van Velde »). Particulièrement mélodieuse, à l’instar du solo dans « Bram Van Velde », la contrebasse joue tantôt des lignes fluides (« Jim Dine »), tantôt des phrases galopantes (« Mutinerie »), mais toujours avec puissance (« Alan Davie ») et beaucoup d’à-propos (la pédale blues intense dans « Bleu Klein »). Le saxophone, ténor ou soprano, s’amuse sur toute l’étendue de sa tessiture (« Jim Dine ») et son discours reste lisible même dans les envolées les plus débridées (« Alan Davie »). Aux techniques étendues expressives (growl dans « Bleu Klein ») succèdent des passages rollinsiens (le deuxième tableau dans « Bleu Klein ») ou coltraniens (« Cy Twombly »). Les idées fusent et le trio réagit au quart de tour avec maestria, grâce à une concentration palpable, mais aussi des oreilles et des yeux constamment aux aguets.

Texture et traits fusionnent dans une musique certes savante, mais que la mise en place tendue, la sonorité organique du trio et la cohérence des développements rendent accessible. Le concert est jubilatoire et le disque l’est tout autant : Modern Art c’est du free jazz acoustique de proximité. A écouter d’urgence… sans oublier la « balade trans-arts » !...





Le disque

Modern Art
Vincent Lê Quang (ts, ss), Stéphane Kerecki (b) et Daniel Humair (d)
Incises Records – INC001
Sortie le 22 septembre 2017








Liste des morceaux

01.  « Alan Davie », Kerecki (4:00).               
02.  « Jackson Pollock », Bloom (3:25).                     
03.  « Bleu Klein (Pour Yves Klein) », Kerecki (4:45).                       
04.  « Larry Rivers », Humair et Lê Quang (1:31).
05.  « Pierre Alechinsky », Malaby (5:04).
06.  « Cy Twombly », Kerecki (3:41).            
07.  « Bram Van Velde », Jeanneau (3:47).              
08.  « Jean-Pierre Pincemin », Humair et Kerecki (1:07).    
09.  « Paul Rebeyrolle », Kerecki (3:38).
10.  « Jim Dine », Humair (3:45).
11.  « Vlada V.  », Humair (3:40).                 
12.  « Bernard Rancillac », Lê Quang et Humair (1:35).                 
13.  « Sam Szafran », Humair, Lê Quang et Kerecki (3:20).