Depuis près de quarante ans l'agence Inclinaisons accompagne des musiciens de jazz et Marion Piras n'a de cesse de promouvoir cette musique par monts et par vaux. De son côté Le Triton a ouvert ses portes il y a vingt-cinq ans et Jean-Pierre Vivante se bat quotidiennement contre vents et marées pour soutenir le jazz. Il est donc tout naturel que ces deux acteurs clé de la scène des musiques improvisées se soient rencontrés pour monter un festival, et ce depuis 2011...
Mercredi 17 décembre
Louis et François Moutin invitent Laurent de Wilde
François et Louis Moutin et Laurent de Wilde ne se sont encore jamais produits en trio. Si François a déjà eu l'occasion de jouer avec Laurent dans les années quatre-vingt dix, en revanche c'est la première fois pour Louis. Le trio propose des morceaux de Thelonious Monk, des standards et leurs propres compositions.
| Laurent de Wilde - Le Triton - 17 décembre 2025 © PLM |
Ils débutent avec « Think of One », composé en 1953 pour l'album Monk. Après une introduction vive et heurtée, la walking solide de la contrebasse et le chabada pêchu de la batterie accompagnent le développement be-bop du piano. Les trois musiciens jouent avec le tempo, glissent un passage bluesy au milieu de leur discours syncopé. Fidèle à la structure des morceaux bop, après le solo du piano, la contrebasse prend le sien, mélodico-rythmique, suivi d'une série de stop-chorus de la batterie, avant la reprise finale du thème. « Sous le pont Mirabeau coule la Seine », jolie ballade signée François Moutin, confirme le lyrisme de Wilde et le dynamisme de la rythmique, avec des shuffle bien placés et un solo dense du contrebassiste, accompagné par les balais caressants, mais fermes, de Louis Moutin. L'ambiance aux touches funky de « Round Midnight », avec le riff entraînant du piano repris par la contrebasse sur une batterie dansante, évoque Ahmad Jamal. Cette version sur-vitaminée du plus célèbre morceau de Monk, écrit en 1947, s'appuie sur un jeu rythmique dans les cordes, sur le meuble puis avec le piano préparé, un solo puissant de batterie et un chorus volubile de la contrebasse, parsemé de citations facétieuses comme « Moanin' », « Les copains d'abord »...
| François Moutin - Le Triton - 17 décembre 2025 © PLM |
Le thème le plus joué dans l'histoire du jazz, « Body And Soul », a été composé en 1930 par Edward Heyman, Robert Sour, Frank Eyton et Johnny Green. Après une introduction mélodieuse à l'étouffée de la contrebasse, qui sonne presque comme une sanza, le piano et la batterie la rejoignent pour un déroulé paisible, bien dans l'esprit de la chanson. Changement de décor avec « Blues Connotation », repris de This Is Our Music, album d'Ornette Coleman sorti en 1961, avec Don Cherry, Charlie Haden et Ed Blackwell. Le trio démarre à toute allure et prend un chemin hard-bop, porté par une walking vigoureuse, un chabada touffu et un piano saccadé, sans oublier les solos prolixe de la contrebasse et sec et mat de la batterie. Après un prélude élégant de Wilde, l'ostinato de François Moutin et les cliquetis de Louis Moutin escortent les variations du piano autour de « Ain't Misbehavin' », chanson écrite par Fats Waller, Harry Brooks et Andy Razaf en 1929. Louis Moutin prend un chorus imposant, les peaux frappées directement avec les mains. Le morceau est ensuite déroulé tambour battant, avec des accélérations, des accents de blues, un solo véloce de la contrebasse, des questions-réponses frétillantes et des stop-chorus explosifs de la batterie.
| Louis Moutin - Le Triton - 17 décembre 2025 © PLM |
Jeudi 18 décembre
Looping Mont-Blanc - Federico Casagrande solo
Le guitariste prévient d'entrée : « ce que je vais vous jouer ne va pas aller dans le sens de l'adrénaline »... La plupart des pièces sont certes plutôt méditatives, mais leur construction souvent touffue les rend intrigantes. « Unanswered Questions » est tiré du disque Fast Forward enregistré en 2016 avec Joe Sanders à la basse et Ravitz à la batterie. Casagrande met en scène une succession de tableaux, procédé habituel dans l'exercice du solo, en alternant au moyen de looper des superpositions de phrases, des séries d'accords et des notes tenues, sautant d'un passage contemplatif à des lignes fluides. La chanson qui suit repose sur une basse grave, un riff mystérieux et une mélodie minimaliste qui laissent bientôt la place à un motif de basse dansant sur lequel la guitare brode un développement aérien, renforcé par des effets d'échos et de réverbérations.
| Federico Casagrande - Le Triton - 18 décembre 2025 © PLM |
En 2024 Casagrande a sorti un duo avec son compère Bearzatti : And The Winter Came Again. « Thukla », col de l'est du Nepal et sanctuaire dédié aux aventuriers péris en montagne, en est extrait. Le musicien a troqué sa Fender Stratocaster pour une guitare électrique pliable (Mogabi ?). Des petites phrases courtes s'entrelacent dans une ambiance éthérée, telle une rhapsodie paisible. C'est de nouveau Fast Forward qui fournit « Awakening ». Là encore, la musique classique n'est pas si loin, d'abord avec des lignes arpégées véloces et croisées, puis avec une basse continue qui soutient un ballet d'ostinatos. Casagrande cherche encore le titre du morceau suivant, qui passe d'une atmosphère folk teintée de blues à un mouvement davantage dans un style guitar hero. L'artiste termine par un morceau composé de trois parties : la première avec des sauts d'intervalle acérés, puis une mélodie aux accents folks soutenue par une ligne de basse entraînante, avant de revenir dans le registre aigu avec des effets vaporeux.
Si le set de Casagrande ne dope pas notre adrénaline, en revanche elle distille une bonne dose de dopamine, et c'est bien là l'essentiel !
Quatrième Souffle - Aérophone trio
Les huit morceaux du concert sont tirés de Quatrième Souffle et, en bis, le trio interprète « Senegal », une composition de Don Cherry qui figure sur Tamma, disque de 1985, avec Fin Sletten, Sveinung Hovensjo et Ed Blackwell.
| Yoann Loustalot - Le Triton - 18 décembre 2025 © PLM |
| Blaise Chevallier - Le Triton - 18 décembre 2025 © PLM |
Chevallier introduit « Fleur de nuit » à l'archet avec un air solennel, mâtiné d'accents moyen-orientaux, de timbres baroques et de stridences free. Sur une basse continue profonde, Loustalot sonne comme un cor et Pasqua souligne avec emphase le discours de ses compères. Le morceau se poursuit dans cette atmosphère quasi-élisabéthaine. « Uscio », évocation d'une commune italienne de Ligurie, est caractéristique de la musique du trio : une rythmique musclée et entraînante, portée par une contrebasse imposante et une batterie luxuriante, sur laquelle jaillissent les phrases fluides, mais décalées, de la trompette. Avant d'entamer les deux parties de l'humoristique « Serment d'hippocampe », Loustalot fait la promotion de Quatrième Souffle avec une phrase dans le plus pur style des Allumés du rébus (Pablo Cueco et Denis Bourdaud, pour ne pas les citer) : « Mieux que Spoteezer et tous ces trucs, vous pouvez repartir avec un disque... Mieux pourquoi ? C'est très simple ! Parce que là, même si vous vous y mettez pendant six mois à nous écouter vingt-quatre sur vingt-quatre, peut-être qu'on aura quinze euros à la fin... Et encore, il va falloir batailler pour pouvoir les récupérer... Donc le meilleur moyen pour soutenir la musique vivante c'est d'acheter des disques ! » Sur le bourdonnement de Chevallier et le foisonnement de Pasqua, la note lointaine de Loustalot débouche sur un thème sculptural qui monte en intensité à coup de mailloches et de splash. La deuxième partie part d'un air vif et dansant, aux allures de danse folklorique, propulsée par les propos énergiques de la trompette, le riff de la contrebasse et les frappes vigoureuses de la batterie. Après des croisements de voix élégants, Chevallier prend un solo impressionnant, puis le trio accélère le tempo pour un final véloce, comme il les aime.
| Frédéric Pasqua - Le Triton - 18 décembre 2025 © PLM |
« Du jour au lendemain » commence par un préambule de la contrebasse, à la fois chantant et grave. Sur un riff robuste et une batterie dansante à souhait, quasiment comme une samba, Loustalot expose le thème, fringant, que le trio développe par une suite d'interactions astucieuses. En rappel, le majestueux « Senegal » est déroulé comme un hymne, sur un bourdon de la contrebasse, avec des crépitements de la batterie et un discours de la trompette à la fois ténu et chaloupé.
Aérophone poursuit son chemin musical, original et convaincant, créatif dans la tradition...
Vendredi 19 décembre
Trénet en passant - Guillaume de Chassy, Géraldine Laurent et André Minvielle
Chassy, Laurent et Minvielle reprennent neuf des dix titres de Trénet en passant et rajoutent « La vie qui va » (1939), « La Cigale et la Fourmi » (1941) et « Sur le fil »
| Guillaume de Chassy - Le Triton - 19 décembre 2025 © PLM |
| Géraldine Laurent - Le Triton - 19 décembre 2025 © PLM |
Chassy, Laurent et Minvielle reprennent des chansons de Trénet, pour la plupart des tubes, et réussissent le pari de leur donner une nouvelle vie flamboyante.
Samedi 20 décembre
Daniel Humair Quartet
Quand Daniel Humair rappelle l'un de ses trios légendaires, avec Marc Ducret à la guitare et Bruno Chevillon à la contrebasse, la musique ne peut être qu'explosive, même vingt-cinq ans après ! Les trois artistes avaient enregistré une première fois en 1998 Quatre fois trois, puis, en 2001, Liberté surveillée, avec Ellery Eskelin en invité.
Cette fois c'est Samuel Blaser, compatriote tromboniste désormais coutumier des ensembles d'Humair, qui se joint au trio.
Le programme du concert reprend des classiques du répertoire d'Humair dont « Give Me Eleven », « Drama Drome » ou « For Flying Out Proud », signé Franco Ambrosetti, mais aussi le traditionnel « Saint James Infirmary » (clin d'œil à « Les oignons » de Sydney Bechet, interprété dans Quatre fois trois ?) ou « It's About Time », tiré d'In A Silent Way de Miles Davis. Les morceaux sont le plus souvent enchaînés sans transition (les reconnaître est d'autant plus difficile...) et durent le temps qu'il faut au quartet pour épuiser ses idées, « comme au bon vieux temps du free » ! L'ambiance glisse d'un morceau de musique contemporaine, avec des échanges bruitistes et autres cliquetis croisés, à un blues de derrière les fagots, en passant par des envolées free débridées et des walking et chabada dans l'esprit bop.
Samuel Blaser - Le Triton - 20 décembre 2025 © PLM |
Blaser est un tromboniste tout terrain ! Une maîtrise incomparable de son instrument et son aisance pour modeler sa sonorité, avec ou sans sourdine, lui permettent de s'adapter à toutes les situations, du dixieland à l'avant-garde la plus forcenée. Ses lignes mélodieuses, ses envolées et ses contre-chants s'imbriquent d'autant mieux dans le paysage sonore que les interactions avec la guitare sont sensationnelles.
Marc Ducret - Le Triton - 20 décembre 2025 © PLM |
D'ailleurs, le jeu à la fois torturé et charnel de Ducret va comme un gant à la musique d'Humair. A son habitude, il malaxe le son de sa Vendramini en jouant avec la table, avec un bottleneck et diverses pédales. Le guitariste saute de bruitages en brisures, interrompt à l'impromptu ses lignes fluides virtuoses, lance des phrases heurtées parsemées d'effets sonores et lache ça-et-là quelques fulgurances de guitar hero.
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Si c'est en battant qu'on devient batteur, alors Humair l'est avec b majuscule ! Tantôt à pousser, tantôt à tracter, sa batterie maintient une pression de tous les instants. Constamment à l'écoute de ses compères, Humair construit ou déconstruit, relance ou bifurque, dans un tumulte de frisés, roulés, moulins, rimshot, splash... Les chabada décollent, les blues s'enflamment, les tempos s'accélèrent et les ballades tournent à la cavalcade. Clairement davantage baguettes que balais, Humair frappe plus qu'il ne caresse sa batterie, qui propulse la musique comme un moteur à réaction !
Comme il fallait s'y attendre, Humair, Blaser, Chevillon et Ducret ont dynamité armures et mesures et proposé un feu d'artifice musical... parfait pour le dernier concert de l'année au Triton !
Un grand merci à Marion Piras et Jean-Pierre Vivante !




