08 septembre 2018

Funk in France & Stick! - Grant Green


Créé en 2008 par George Klabin et Zev Feldman en Californie, Resonance Records s’est fait une spécialité des éditions de bandes oubliées ou rarement rééditées, de Wes Montgomery à Stan Getz, en passant par Larry Young, Bill Evans, Sarah Vaughan, Jaco Pastorius… La distribution du catalogue en Europe est confiée à Bertus, société fondée en 1971 à Rotterdam et qui fait désormais partie des leaders de la distribution musicale.

En mai 2018, Resonance Records sort deux coffrets inédits de Grant Green : le double album Funk in France et le disque Slick!



Funk in France
Grant Green

En 2017, Feldman découvre sur YouTube que Green a enregistré deux concerts en France qui n'ont pas vu le jour sur disque. Christiane Lemire et Pascal Rozat, de l'INA, lui fournissent les bandes du concert produit par André Francis dans le Studio 104 de l’ORTF, à Paris, le 26 octobre 1969, et celui d’Antibes, enregistré dans la pinède Gould, le 18 et le 20 juillet 1970. Après une restauration méticuleuse, Resonance Records publie les deux disques dans un coffret soigné, avec un livret d’une quarantaine de pages qui contient des photos, entretiens, souvenirs, récits… autour des trois concerts, de Green et de son orchestre.


The Round House

The Round House, en hommage à la Maison de la Radio, contient les six morceaux de l’ORTF avec un patchwork de thèmes : « I Don’t Want Nobody to Give Me Nothing (Open Up the Door I’ll Get It Myself) » tube de James Brown, « Oleo » et « Sonnymoon For Two » signés Sonny Rollins, « How Insensitive (Insensatez) », titre de Vinícius de Moraes, Norman Gimbel et Antônio Carlos Jobim, et le classique « Que reste-t-il de nos amours ? », de Charles Trenet et Léo Chauliac. Quant à « Untitled Blues », il a été composé par Green. Repris de Carryin’ On, disque publié chez Blue Note quelques mois avant le concert. « Upshot » complète le programme de ce premier disque, mais appartient davantage au deuxième volume, car il a été enregistré à Antibes le 18 juillet.

Le soir du concert au Studio 104, Green joue avec Larry Ridley à la contrebasse et Don Lamond à la batterie. Le guitariste Barney Kessel les rejoint pour « I Wish you Love »…
The Round House s’articule autour de six ambiances différentes avec, déjà, un fumet funk en filigrane. Epaulée par une batterie funky à la sonorité acoustique sèche et des riffs groovy de la contrebasse, la guitare fait swinguer le tube de Brown. Sur une walking et un chabada vigoureux, Green met son phrasé clair et fluide au service d’« Oleo », dans une veine bop. Le guitariste ne cite pas pour rien Charlie Christian et Wes Montgomery en références principales… Un chorus véloce de Ridley et un stop-chorus énergique de Lamond complètent le tableau. La belle bossa nova « Insensatez » est interprétée avec élégance, dans le registre grave, sur une rythmique à la fois vive et souple, typiquement latine. « Untitled Blues » porte bien son nom et, dans une atmosphère bluesy éloquente, le trio montre de l’inspiration. Le hard-bop reprend les rênes dans « Sonnymoon For Two », avec une walking ferme, un drumming qui alterne chabada et foisonnement et des lignes puissantes de la guitare. Green et Kessel jouent « I Wish You Love » tranquillement, avant de partir dans un décor latino qui permet aux deux guitaristes de laisser libre court à des envolées musclées.

Un opus brillant et spirituel, encore marqué par les prodiges du bop et de ses descendants directs, The Round House lorgne déjà vers les développements soul et funky du jazz de Green.


Haute Funk

Haute Funk est un clin d’œil au Festival de Jazz d’Antibes et à la direction prise par la musique de Green à la fin des années 60. Au programme, « Hurt So Bad », un hit de 1965, écrit par Teddy Randazzo, Bobby Weinstein et Bobby Hart, tiré du répertoire de  Carryin’ On et enregistré le 18 juillet, plus deux morceaux joués le 20 juillet : « Upshot » et « Hi-Heel Sneakers », le blues de Tommy Tucker, tube de l’année 1963.

Pour les concerts d’Antibes, Green est en compagnie de Claude Bartee au saxophone ténor, Clarence Palmer à l’orgue et Billy Wilson à la batterie.

Neuf mois après Paris, la musique de Green a changé et le guitariste s’engage sur la voie du funk : un quartet se substitue au trio, un saxophone ténor enrichit la palette sonore, la basse sourde de l’orgue remplace la contrebasse, des lignes aux sonorités churchy font leur apparition et la durée des morceaux passe de six à vingt minutes.

Jouées à deux jours d’intervalle, les deux versions d’« Upshot » se ressemblent, sans se répéter. Celle du 18 juillet est davantage churchy avec un Palmer plus présent : ligne de basse rapide et entraînante et chorus groovy. Dans les deux interprétations la batterie de Wilson foisonne et les cymbales crépitent. Green développe le côté cinématographique du thème-riff avec des phrases tendues, des chapelets de notes rapides et nerveuses. Des traits brutaux entrecoupés de motifs faussement calmes, une sonorité grasse, voire criarde, des élans de shouter, un jeu expressif… Bartee s’inscrit tout à fait dans la lignée des saxophonistes funky. Exposé à l’unisson sur une basse grondante et un back-beat entraînant, « Hurt So Bad » permet à Green de faire monter la pression par des développements ardents, parsemés de touches bluesy. Le saxophone ténor continue d’endosser la chasuble funky. Palmer encourage les solistes par des suites d’accords luxuriantes, ponctuées de couinements et Wilson les pousse avec un drumming touffu et puissant. Le quartet prend son temps pour planter les décors et faire entrer les spectateurs dans l’ambiance des morceaux. Haute Funk s’achève en apothéose avec « Hi-Heel Sneakers ».qui dure presque une demi-heure : une batterie fébrile, des motifs de basse excitants, un orgue énervé, un ténor allumé et une guitare qui joue au chat et la souris… La musique s’emballe, irrésistible, dans un tournoiement de notes et de rythmes qui laisse les auditeurs à bout de souffle.

Haute Funk marque un tournant dans la musique de Green : le hard-bop a cédé sa place au funk, mais le guitariste conserve toujours ce doigté élégant, rapide et précis dont il a fait sa marque de fabrique.

Le disque

Funk in France
Grant Green
Resonance Records – HCD 2033
Sortie en mai 2018

Liste des morceaux

The Round House
Grant Green (g), Larry Ridley (b) et Don Lamond (d), avec Barney Kessel (g).

01. « I Don’t Want Nobody to Give Me Nothing (Open Up the Door I’ll Get It Myself) » James Brown (4:34).
02. « Oleo », Sonny Rollins (4:24).
03. « How Insensitive (Insensatez) », Norman Gimbel, Antônio Carlos Jobim & Vinícius de Moraes (7:18).
04. « Untitled Blues » (8:09).
05. « Sonnymoon for Two », Sonny Rollins (7:00).
06. « I Wish You Love », Charles Trenet & Léo Chauliac (7:06).   

Les morceaux sont signés Green, sauf indication contraire.

Haute Funk
Grant Green (g), Claude Bartee (ts), Clarence Palmer (org) et Billy Wilson (d).

07. « Upshot » (18:02).
01. « Hurt So Bad », Teddy Randazzo, Bobby Weinstein et Bobby Hart (14:38).
02. « Upshot » (19:46).
03. « Hi-Heel Sneakers », Tommy Trucker (27:13).

Les morceaux sont signés Green, sauf indication contraire.



Slick!
Grant Green

Automne 1975, Green et son quintet sont à Vancouver. Le 5 septembre ils jouent au Oil Can Harry’s pour la radio CHQM-FM. Le producteur de la session, Gary Barclay, a aidé Feldman à publier ce concert. C’est le quatrième et sans doute le dernier live du guitariste sorti sur disque, car Green décède en 1979.

Green a réuni Emmanuel Riggins au piano électrique, Ronnie Ware à la basse, Gerald Izzard aux percussions et Greg Williams à la batterie. Le guitariste a déjà pris un chemin de traverse qui mêle jazz et funk. Après un « hommage » aux racines avec « Now’s The Time » de Charlie Parker, le quintet joue « Insensatez » et un « Medley » d’airs à la mode composés par Stanley Clarke (« Vulcan Princess »), The Ohio Players (« Skin Tight »), Bobby Womack (« Woman’s Gotta Have It »), Stevie Wonder (« Boogie On Reggae Woman ») et O’jays (« For The Love of Money »)…

Dans « Now’s The Time », Green et ses musiciens restent dans les clous du be-bop : thème – solos – thèmes, walking et chabada, chorus virtuoses… Seule la sonorité sourde de la basse, le son aigrelet du piano électrique et les accents bluesy rappellent que Green s’est tourné vers le jazz-funk. « Insensatez » démarre en ligne avec ses origines brésiliennes : la mélodie se développe élégamment sur le doux balancement rythmique de la bossa nova… Puis le ton monte avec les accords funky du piano électrique, la ligne de basse mate et les percussions qui s’animent. La guitare lance les hostilités et, dans une atmosphère très années 70, la rythmique s’emporte, excitée et soulful, à grand renfort de riffs grondants et de percussions. Tambourin, sifflets, slap, splash… accompagnent les solos. La danse est au rendez-vous pendant près de trente minutes. Le «  Medley » qui suit dure également une demi-heure. Même ambiance festive et entraînante, typique funk, mais la guitare se fait plus présente ; son phrasé jazz et sa sonorité chaude contrastent avec la rythmique d’autant plus formatée Motown que Green et ses compères reprennent des tubes à la mode.

A l’époque de Slick!, comme le dit Williams, Green joue de la musique « commerciale plutôt que de rester orthodoxe – il prend des mélodies au goût du jour qui passent à la radio et les interprète dans un style jazz avec une approche commerciale ». Ce qui ne l’empêche pas de toujours jouer avec subtilité...

Le disque

Slick!
Grant Green
Grant Green (g), Emmanuel Riggins (el p), Ronnie Ware (b), Gerald Izzard (perc) et Greg Williams (d).
Resonance Records – HCD 2034
Sortie en mai 2018

Liste des morceaux

01. « Now’s the Time », Charlie Parker (9:03).
02. « How Insensitive (Insensatez) » (26:04).
03. « Medley » (31:57).
. « Vulcan Princess », Stanley Clarke.
. « Skin Tight », Marvin Pierce, Clarence Satchell et James Williams.
. « Woman’s Gotta Have It », Daryl Carter, Linda Cooke et Bobby Womack.
. « Boogie On Reggae Woman », Stevie Wonder.
. « For the Love of Money », Leon Huff et Anthony Jackson.

Les morceaux sont signés Green, sauf indication contraire.



03 septembre 2018

One – Simon Martineau


Premier disque en leader du guitariste Simon Martineau, One sort chez We See Music Records en mars 2018. Pour One, Martineau est en compagnie du quartet qu’il a créé en 2016 avec Robin Nicaise au saxophone ténor, Blaise Chevallier à la contrebasse et Fred Pasqua à la batterie. Martineau et Nicaise se partagent les huit titres de l’album, séparés par trois interludes finement ciselés.

La guitare et le ténor exposent à l’unisson des mélodies constituées de courts motifs vifs (« Phobos ») et recherchés (« Tarot »), tantôt néo-bop (« Like Fat Cats ») ou funky (« Actual Game »), tantôt paisibles (« Félix »), voire mystérieux (« Poison »). Les chorus de la guitare et du ténor se succèdent, tout en maitrise (« Phobos »), avec des phrases sinueuses (« Actual Game ») et fluides (« Like Fat Cats »). La guitare affiche souvent une espèce de nonchalance (« 9777 »), tandis que le ténor se montre volontiers intimiste (« Duke The Great »). La paire rythmique est marquée par une batterie charnelle (« Phobos ») et luxuriante (« Actual Game »), et une contrebasse grave (« 9777 ») qui maintient une carrure minimaliste, mais solide (« Poison »). Les rythmes sautent d’une walking et chabada (« Like Fat Cats ») à des accents sud-américains (« Poison »), en passant par des riffs dansants (« 9777 »), des ballades (« Félix »), des  touches funk (« Actual Game »)… Le quartet possède un son dense : sèche et mate, la batterie de Pasqua foisonne ; imposante, la contrebasse de Chevallier gronde ; plein et rond, le saxophone de Nicaise brode ses développements ; à la fois métallique et feutrée, la guitare de Martineau rappelle parfois Kurt Rosenwinkel.

Des thèmes concis, des lignes dissonantes, une rythmique entraînante et une sonorité franche : One s’inscrit parfaitement dans l’air du temps.

Le disque

One
Simon Martineau
Robin Nicaise (ts), Simon Martineau (g), Blaise Chevallier (b) et Fred Pasqua (d)
We See Music Records – WSMD006-18
Sortie en mars 2018

Liste des morceaux

01. « Phobos », Martineau (04:27).  
02. « 9777 », Nicaise (04:19).
03. « Interlude », Martineau (01:01).          
04. « Félix », Martineau (05:52).
05. « Actual Game », Nicaise (05:57).         
06. « Deimos », Martineau (01:49). 
07. « Tarot », Martineau (05:49).
08. « Poison », Nicaise (06:08).
09. « Thyroxine », Martineau (01:00).
10. « Like Fat Cats », Nicaise (03:49).          
11. « Duke, The Great », Nicaise (05:29).

02 septembre 2018

A la découverte de Samy Thiébault

Depuis Blues For Nel (2004), Samy Thiébault a sorti un disque quasiment tous les deux ans : Gaya Scienza, Upanishad Expériences, Clear Fire, Feast of Friends, Rebirth et Carribean Stories (en septembre 2018). En parallèle, le saxophoniste a créé son propres label : Gaya Music Production. Partons à la découverte de ce jazzman philosophe et prolifique…


La musique

Mon père, pianiste amateur, professeur de physique en lycée et baroudeur invétéré, rêvait d’être saxophoniste, il m’a donc mit un saxophone entre les mains le plus tôt qu’il a pu ! Et la greffe a bien marché ! J’ai découvert le jazz à l’âge de huit ans en écoutant les vinyles de mon père – Duke Ellington et Fats Navarro – et en les jouant d’oreille avec lui au piano et moi au saxophone…

Je suis resté dans la pratique amateur très longtemps. J’ai d’abord travaillé le classique, puis le jazz au sein du Big Band de mon conservatoire et des jam sessions auxquelles je me précipitais adolescent. Le niveau y était extraordinaire car dans le modeste Bassin d’Arcachon, où je vivais à l’époque, de magnifiques musiciens venaient jouer dans un club hors norme : une pizzeria tenue par un surfeur doux rêveur... On pouvait y entendre et jammer avec Alex Golino, Vincent Bourgeyx, Manuel Marchès, Frédéric Couderc, Jérôme Etchéberry… Les locaux de l’étape ! Mais aussi avec Mark Turner, Johnny Griffin, Yannick Rieu, Simon Goubert… et j’en passe !

Ensuite, je me suis installé à Paris pour terminer mes études de Philosophie, mais je me suis inscrit en parallèle à l’IACP. C’est une école incroyable, dirigée de manière passionnée par les frères Belmondo. J’y ai beaucoup appris. C’est à ce moment que j’ai décidé de tout abandonner pour me consacrer exclusivement à la musique. Puis je suis rentré au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris pour y vivre quatre belles années... En sortant, j’ai tout de suite enchaîné les disques et les concerts. Je suis passionné de travail et touche du bois pour que je puisse continuer de pouvoir satisfaire cet appétit !

Pendant mon apprentissage j’ai été influencé par un nombre incalculable de musiciens et plus j’avance, plus la liste s’étend, car je me nourris d’éléments de plus en plus divers… En vrac, je citerais John Coltrane, Cecilia Todd, Louis Armstrong, Sonny Rollins, Dexter Gordon, Maurice Ravel, The Doors, toutes les musiques traditionnelles du Maroc et de l’Afrique de l’ouest, le Merengue dans toutes ses formes, le Calypso, Mark Turner, Lester Young… mais, décidément, la liste est trop longue…



Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ?  La musique du peuple : généreuse, exigeante et novatrice !

Pourquoi la passion du jazz ? Il émeut, parle aux sens les plus profonds et nobles de notre humanité.

Où écouter du jazz ? Tous les moments sont bons dès lors qu’on est « entré en musique » : assis religieusement au premier rang, au bar d’un club en parlant avec sa voisine ou son voisin, au fin fond du chapiteau d’un grand festival… C’est la force de cette musique !

Comment découvrir le jazz ?  Il faut aller l’écouter en live et, surtout, oublier tout ce qu’on a pu vous en dire avant !

Une anecdote autour du jazz ? La genèse de cette musique qui est l’une des premières traces de l’invention Créole. La culture Créole est la première culture au monde à s’être auto engendrée. Elle s’est créée de toute pièce à partir du mélange d’autres cultures, dans un contexte de violence indéniable, mais donc aussi d’amour.


Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais un serpent. C’est lui qui a rendu le plus grand service à l’humanité !
Si j’étais une fleur, je serais un lotus. J’en ai des mètres de tatouages !
Si j’étais un fruit, je serais de la passion, forcément !
Si j’étais une boisson, je serais une Caïpiroska,
Si j’étais un plat, je serais une pastilla au pigeon,
Si j’étais une lettre, je serais J. C’est l’initiale du prénom de notre fils…
Si j’étais un mot, je serais Amour,
Si j’étais un chiffre, je serais 0,
Si j’étais une couleur, je serais bleu,
Si j’étais une note, je n’en serais aucune… Les notes ne valent rien : c’est leur interprétation qui compte.


Les bonheurs et regrets musicaux

Me lever tous les matins en apprenant quelque chose de nouveau est ce qui me comble et je n’ai aucun regret : les erreurs sont des étapes aussi nécessaires que les moments d’harmonie… Seul le chemin compte.


Sur l’île déserte…

Quels disques ?  Il y en aurait trop à emmener, donc je n’en prendrais aucun ! La musique de ce qui m’entourera résumera tous les disques que j’aurais pu emporter…

Quels livres ? Un seul : L’Iliade et l’Odyssée. On peut le relire éternellement en y découvrant à chaque fois toute la magie de l’Humanité dans son entièreté.

Quels films ?  Mmhhh… A supposer que a batterie de mon lecteur DVD tienne suffisamment longtemps, je dirais : Interstellar de Christopher Nolan.

Quelles peintures ? Quel exil luxueux ! Je dirais des toiles de Pablo Picasso, pour son interrogation constante.

Quels loisirs ? Nager… Evidemment !


Les projets

J’ai beaucoup de projets ! Aujourd’hui, c’est de jouer mon nouveau répertoire : Caribbean Stories sort le 21 septembre et je veux que nous nous surprenions sur scène, le public et nous-même, les musiciens… La musique dont je me suis inspiré et que nous revisitons est d’une générosité et d’une modernité renversante. Pour la faire vivre de la manière la plus expressive et inventive possible, il faut une grande préparation en amont. Et c’est ce à quoi je m’attèle tous les jours... Dans quelques mois une autre surprise arrivera, dans une direction très différente, mais je préfère ne pas trop en dire pour le moment, chaque chose en son temps…


Trois vœux…

1. Que l’humanité découvre très bientôt la coopération plutôt que la lutte...
2. Que ceux et celles qui veulent la coopération gagnent la lutte ! 
3. « Omnia vincit amor et nos cedamus amori » (Virgile… et Sense8 ! Ah ! Ah !).


Des voyageurs au Triton…


Le 9 juin, Sébastien Texier et Christophe Marguet jouent au Triton pour le lancement de For Travellers Only, sorti chez Cristal Records le 6 avril.  François Thuillier, tuba, et Manu Codjia, guitare, se joignent au saxophoniste et au batteur pour former un quartet qui a mis près de vingt-cinq ans à mûrir... 


L’instrumentation, sans piano et avec le tuba dans le rôle de la contrebasse, donne une sonorité unique au quartet. Les deux leaders se partagent les dix compositions. La construction des morceaux – introduction / thème / solos / thème – s’inspire du be-bop et les développements piochent largement dans le free.


Le concert démarre avec le solennel « The Same But Different » : les cymbales crépitent, le tuba gronde, les accords de la guitare vibrent, puis Texier rejoint ses compères pour exposer le thème à l’unisson. Sur un accompagnement sobre et vif, le saxophone alto et la guitare partent ensuite dans des chorus néo-bop. Avec sa mélodie subtile sur des ostinatos, des contrepoints et des effets de réverbération, « Le jardin suspendu » est particulièrement élégant. Ambiance africaine pour « Hurry Up », porté par des riffs et des rim shot évocateurs… suivi d’un solo de Thuillier impressionnant de vivacité et d’ingéniosité, avec la voix qui se met de la partie, puis une conclusion explosive de Marguet, soutenu par ses compères.

Ballade à trois temps, « Peace Overture » est placée sous le signe de l’intimité : une batterie qui bruisse, un tuba économe, une guitare sinueuse et un alto pepperien. « Travellers » fait la part belle à des contrepoints énergiques, des phrases superposées et autres dialogues croisés… sur des lignes de walking et chabada, dans un esprit Third Stream. A la clarinette, Texier expose « Cinecitta », une jolie mélodie dans une veine klezmer qui permet au quartet de montrer sa maitrise du suspens. Au chorus envoûtant de la clarinette répond un solo de guitar hero tendu. Après cette évocation de l’Hollywood sur Tibre, les musiciens rendent hommage aux « Migrants ». L’air commence dans une atmosphère majestueuse, accentuée par le tuba dans les graves sur les chœurs onctueux de la guitare et de l’alto et les cliquetis délicats de la batterie, puis le morceau se transforme en une complainte violente, dans une ambiance free, parsemée de cris déchainés. Après une entame digne d’un rock débridé, « Next Door » prend une direction néo-bop pleine de swing.


« Eddie H », hommage au saxophoniste Eddie Harris et plus généralement aux musiciens noirs de Chicago, possède tous les ingrédients du funk : rythmique chaloupée, thème-riff efficace, accents bluesy, envolées de shouter, phrases en vagues, traits virtuoses… Le concert s’achève sur « Lilian’s Tears », une valse entraînante, intense et raffinée.


Le Sébastien Texier & Christophe Marguet Quartet propose une musique sans frontière, fusion de bop, free, funk, blues, folk… Un voyage captivant For Travellers Only, peut-être, mais à mettre entre toutes les oreilles !

Le disque

For Travellers Only
Sébastien Texier & Christophe Marguet Quartet
Sébastien Texier (as, cl), François Thuillier (Tu), Manu Codjia (g) et Christophe Marguet (d).
Cristal Records – CR260
Sortie le 6 avril 2018







Liste des morceaux

01. « The Next Door », Marguet (4:51).
02. « Cinecitta », Texier (6:24).
03. « The Same but Different », Marguet (6:51).
04. « Travellers », Texier (3:07).
05. « Peace Overtures », Marguet (4:38).
06. « Hurry Up », Texier (4:54).
07. « Migrants », Texier (5:10).
08. « Le Jardin Suspendu », Marguet (4:39).
09. « Lilian’s Tears », Texier (4:56).
10. « Eddie H », Marguet (5:42).

31 août 2018

Freddy Morezon au Studio de l’Ermitage


Le 7 juin 2018, Freddy Morezon s’installe au Studio de l’Ermitage pour une soirée avec trois groupes qui sortent trois albums sur trois labels : Airs de Moyenne Montagne de La Soustraction des Fleurs, chez Umlaut Records, Trois oiseaux de Sweetest Choice, chez Mr Morezon, et Tribute To An Imaginary Folk Band de Bedmakers, chez Babel Label

Né en 2002, le collectif toulousain Freddy Morezon regroupe désormais une quinzaine de musiciens autour d’une vingtaine de projets. Outre la production et la diffusion de créations musicales, Freddy Morezon organise également des concerts (le rendez-vous mensuel Freddy Taquine), des masters class, des ateliers musicaux… et, depuis 2006, il possède son propre label, Mr Morezon.


Airs de Moyenne Montagne
La Soustraction des Fleurs

Les violonistes Jean-François Vrod et Frédéric Aurier jouent ensemble depuis les années quatre-vingt-dix. En 2003, avec le percussionniste Sylvain Lemêtre, ils créent le trio La Soustraction des Fleurs. Le trio explore les musiques traditionnelles du Massif Central et d’ailleurs. En 2006 ils enregistrent un premier album éponyme pour Signature, le label de Radio France, suivi, en 2015, d’un deuxième opus : L’après de l’avant. Le dernier né, Airs de Moyenne Montagne, sorti en janvier 2018, est constitué de deux disques : « L’amont », qui reprend la musique composée pour Les Fêlés, spectacle créé en 2006 par la chorégraphe Cécile Magnien, et « L’aval », enregistré en 2017.

Pendant le concert, La Soustraction des Fleurs joue une partie des seize morceaux de « L’aval ». Toutes les compositions ont été écrites par le trio.


Dès les premières notes, les deux violons et le zarb s’emballent, avec la voix qui ajoute son grain de sel, dans un maelstrom rythmique contemporain, qui débouche bientôt sur une ritournelle aux consonances médiévales. Sur un zarb énergique, les violons se lancent ensuite, en contrepoints, dans un une tournerie folklorique pimentée de dissonances. La musique contemporaine revient sur le devant de la scène, avec des frottements, couinements, crissements, feulements… et autres effets des violons, suivis de lignes mélodico-rythmiques désarticulées, entre pizzicatos et archet, pour finir par un joli clin d’œil aux mélodies baroques. Une farandole, jouée tantôt à l’unisson, tantôt en contrechants, et portée par la pulsation dynamique du zarb, oscille entre danse et abstraction. La baie d’Audierne à marée basse (sic) est dépeinte par des violons préparés et la voix, qui rivalisent d’expressivité : grincements, souffles, sirènes, stridences, sifflements… tout à fait dans l’esprit de la musique concrète. Le zarb installe ensuite un rythme entraînant, quasi rituel, et le morceau devient sombre et majestueux. Après cet air maritime, les deux violons pastichent un air du Moyen-Age, que le zarb transforme en une danse entraînante, qui s’achève par des échanges déchaînés quasi-free… « Colindada » porte bien son nom : à partir d’un air de Noël joué en Picardie, le trio se lance dans des collages sonores improbables, dans lesquels la voix divague (« dit vague », comme dirait un compère d’Uzeste), les violons s’interpellent à qui mieux mieux et le zarb se déchaîne, avant que le trio ne conclue le concert sur une tournerie folklorique irrésistible…

Savants et populaires, joyeux et tristes, sophistiqués et dansants, ensoleillés et obscurs… les Airs de Moyenne Montagne présentent indubitablement deux versants : L’adret et L’ubac…

Le disque

Airs de Moyenne Montagne
La Soustraction des Fleurs
Jean François Vrod (vl, voc), Frédéric Aurier (vl, voc) et Sylvain Lemêtre (zarb, voc)
Umlaut Records – UMFR-CD2425
Sortie le 22 janvier 2018





Liste des morceaux

Disque 1 - Amont

01. « Aléas de Notice », Vrod (02:02).
02. « Dans 4 Temps à Table », Aurier & Lemêtre (02:41).
03. « En Forme De Gallinacé », Lemêtre (01:36).
04. « OA », Vrod (00:36).
05. « AE », Vrod & Lemêtre (01:11).
06. « Les Pleureurs », Vrod (02:42).
07. « Happy 14 Temps », Vrod (02:54).
08. « 2 Guitares » (02:44).
09. « Electrochoc », Vrod & Lemêtre (01:22).
10. « Obstiné Mais Clair », Aurier & Lemêtre (00:31).
11. « Obstiné Mais Indécis », Aurier & Lemêtre (00:48).
12. « Obstiné Mais Matinal », Aurier & Lemêtre (00:43).
13. « Obstiné Mais Sans Excès », Aurier & Lemêtre (00:37).
14. « Les Pleureurs 2 », Vrod & Lemêtre (02:19).
15. « Chose d'Importance », Vrod (02:07).
16. « Tango 2TX », Vrod, Aurier & Lemêtre (03:49).
17. « Last Dance, Last Chance », Vrod, Aurier (02:27).

Disque 2 – Aval

01. « La Mazurka du Bout du Quai », Vrod (01:55).
02. « Ou Sommes-Nous ? », Vrod (02:31).
03. « Echo de Ressort », Vrod, Aurier & Lemêtre  (01:53).
04. « Air de Moyenne Montagne en Automne », Vrod (03:12).
05. « Total Rebonds », Vrod, Aurier & Lemêtre (01:14).
06. « Post Milton », Vrod, Aurier & Lemêtre (02:53).
07. « Nez Bouché (Une Seule Narine) », Vrod, Aurier & Lemêtre (03:16).
08. « Rêve de Mouche », Vrod (03:44).
09. « Le Chasseur et le Rossignol », Vrod, Aurier & Lemêtre (04:05).
10. « La Racleuse », Vrod (03:52).
11. « Norsechretto », Vrod, Aurier & Lemêtre (00:46).
12. « Tréméoc », Vrod, Aurier & Lemêtre (04:14).
13. « Destins Parallèles », Vrod, Aurier & Lemêtre (00:52).
14. « Pour Un Roi Pacifique », Aurier (01:52).
15. « Scordature Trou D'Air », Vrod, Aurier & Lemêtre (01:34).
16. « Colindada », Vrod (01:42).



Trois oiseaux
Sweetest Choice

Le trompettiste Sébastien Cirotteau et le guitariste (à douze cordes) Benjamin Glibert forment un duo original : Sweetest Choice. Leur répertoire va de la musique médiévale à Luigi Nono (enfin pour l’instant…). Trois oiseaux, leur premier opus, sort le 7 juin. Pour le concert, le duo reprend sept des huit morceaux de l’album et joue deux inédits.


L’introduction mystérieuse de la trompette laisse place à une élégante mélodie de Maurice Ravel, « Trois beaux oiseaux du paradis », interprétée sur une basse continue qui alterne des riffs d’accords et des motifs arpégés. « La nuit froide et sombre » de Roland de Lassus est basée sur des échanges de contrepoints aux accents médiévaux. Le « Syrinx » de Claude Debussy oscille entre bossa nova, portée par les accords legato de la guitare, et musique contemporaine. Dans la bourrée II de la Suite n°1pour orchestre de Johann Sebastian Bach, la guitare prend une sonorité de luth pour répondre en contrechant à la trompette. Comme dans Trois oiseaux, le morceau se prolonge par un jeu de construction très moderne, « ¿ Donde estás hermano ? », signé Nono. Les échanges mélodico-rythmiques piquants se poursuivent  dans « Milonga para tres », le tango d’Astor Piazzolla. Après une alternance d’accords parcimonieux et de frappes sur la caisse de la guitare, soutenue par une pédale de la trompette, « Dans les bois sauvages », un air de musique ancienne anglaise, monte en tension et se transforme en une tournerie folklorique entraînante. Les dialogues soignés et les phrases solennelles de « Si la noche hace escura », du musicien sévillan de la Renaissance Francisco Guerrero, évoquent presque une chanson d’amour courtois. Le concert s’achève sur la célébrissime chanson interprétée par Mercedes Sosa, « Alfonsina y el mar », composée par Ariel Ramírez sur un texte de Félix Luna (en hommage à la poétesse Alfonsina Storni, qui s’est suicidée en 1938 en sautant d’un brise-lame). Cirotteau commence par réciter le poème avec émotion, puis le duo déroule le thème, empreint de mélancolie, avant de le développer dans une direction plus dansante, sur un rythme latino.

Clarté des timbres, netteté des phrasés, raffinement des constructions… la musique de Sweetest Choice impressionne par sa sobriété intime et distinguée.

Le disque

Trois Oiseaux
Sweetest Choice
Sébastien Cirotteau (tp) et Benjamin Glibert (g).
Mr Morezon 018
Sortie le 7 juin 2018








Liste des morceaux

01.  « Si la noche haze escura », Guerrero (3:29).
02.  « Syrinx », Debussy (3:35).
03.  « Milonga para tres », Piazzolla (6:12).
04.  « Trois beaux oiseaux du paradis », Ravel (3:42).
05.  « Der Leiermann (in Winterreise) », Schubert (3 52).
06.  « Bourrée 2 (in Suite n°1 pour orchestre) », Bach (1:14).
07.  « ¿ Donde estás hermano ? », Nono (5:55).
08.  « Alfonsina y el mar », Ramirez (6:28).


Tribute To An Imaginary Folk Band
Bedmakers

En 2016, Robin Fincker forme Bedmakers avec son compère de Whahay, le contrebassiste Fabien Duscombs, le violoniste Mathieu Werchowski et le batteur Pascal Niggenkemper. L’objectif du quartet est de relire la musique folk anglo-saxonne à leur manière.  

Le répertoire de Tribute To An Imaginary Folk Band, sorti en avril, s’articule autour de deux compositions du guitariste folk américain John Fahey, deux thèmes signés du guitariste écossais Bert Jansch et trois airs traditionnels irlandais ou écossais. Pour le concert, Dave Kane remplace Niggenkemper et le quartet joue cinq morceaux tirés du disque.


La plupart des morceaux alternent passages contemporains, dans un style musique concrète, dialogues chantants et escapades free. Le violon grince, crisse et gémit, pendant que la contrebasse vrombit, gronde et ronfle, tandis que la batterie bruisse, cliquette et foisonne, et que le saxophone ténor claque, souffle et rugit. Fincker lance ensuite des bribes de phrase qui débouchent sur une tournerie furieuse, reprise de plus belle à l’unisson ou à contre-chant par Werchowski, soutenus par les riffs vigoureux de Kane et les frappes puissantes de Duscombs. L’auditeur est irrémédiablement emporté par ce tsunami de rythmes et de mélodies d’une expressivité intense. D’autant plus que Bedmakers gère la tension et le suspens avec maestria.

Avec son jeu varié, nerveux, vif et touffu, Duscombs maintient la pression du début à la fin. Kane possède une belle sonorité ronde, grave et boisée. Ses ostinatos, pédales et autres lignes denses donnent de la gravité aux propos du quartet. Volontiers débridé, Werchowski apporte une touche originale à la palette sonore de Bedmakers. Son archet s’enflamme souvent dans des tuttis effrénés, des allers-retours violents et un jeu particulièrement démonstratif. Quant à Fincker, son gros son au saxophone ténor, parfois couplé à un vibrato profond, la virtuosité de son phrasé, l’aisance de ses articulations et la cohérence de ses développements rappellent Sonny Rollins et John Coltrane. Les idées fusent : d’une ritournelle digne d’un fest-noz à de la musique de chambre contemporaine, en passant des traits be-bop, des jeux acousmatiques et des envolées free… Même clarté à la clarinette et toujours autant de classe !

Fincker et ses compagnons prennent le jazz à la lettre : épris de liberté, ils abolissent les frontières entre musiques populaires et musiques savantes… Les airs folks ou celtiques passés à la moulinette de Bedmakers deviennent un cocktail explosif et jubilatoire !

Le disque

Tribute to an Imaginary Folk Band
Bedmakers
Robin Fincker (ts, cl), Mathieu Werchowski (vl), Pascal Niggenkemper (b) et Fabien Duscombs (d).
Mr Morezon 017 & Babel Label
Sortie le 4 avril 2018





Liste des morceaux

01. « Dying Bedmaker Suite », Fahey (08:37).
02. « The Gardener », Jansch (05:15).
03. « Mac Crimmon's Lament », traditionnel Ecosse (07:32).
04. « Princess Beatrice », traditionnel Ecosse (08:03).
05. « The Road to Lisdoonvarna », traditionnel Irlande (03:38).
06. « Smokey River », Jansch (07:58).
07. « Some Summer Day », Fahey (03:39).