12 octobre 2016

Jazz Before Jazz – Mario Stantchev & Lionel Martin

Jazz Before Jazz
Mario Stantchev & Lionel Martin
Mario Stantchev (p) et Lionel Martin (sax)
Cristal Records – CR 238
Sortie en mars 2016

Installé à Lyon au début des années quatre-vingt, le pianiste, compositeur, arrangeur, chef d’orchestre, pédagogue… Mario Stantchev a créé le département jazz du Conservatoire à Rayonnement Régional de Lyon et multiplie les projets dans le jazz et la musique contemporaine. Pilier d’ImuZZic avec, entres autres, le trio Résistance et les ensembles New Dreams, le saxophoniste Lionel Martin joue aussi bien du free jazz que de la musique cubaine, en passant par l’ethiojazz, le rock punk…

Dans Jazz Before Jazz, sorti en mars 2016 chez Cristal Records, Stantchev et Martin explorent la musique de Louis Moreau Gottschalk. Ce pianiste mythique (1829 – 1869) est né à La Nouvelle Orléans, d’un père anglais et d’une mère créole d’origine haïtienne. Gottschalk étudie la musique à Paris et se lie d’amitié avec Camille Pleyel, Frédéric Chopin… Sa vie est une succession de voyages en Europe, aux Etats-Unis et en Amérique du Sud. Virtuose marqué par la musique africaine et sud-américaine, ses compositions aux titres évocateurs – « Bailemos, Creole Dance », « Bamboula, danse des nègres », « Le bananier, chanson nègre », « Le banjo, fantaisie américaine, « Caprice-polka »… – annoncent le ragtime, voire le jazz.

Le duo interprète onze morceaux de Gottschalk et « Pour Louis Moreau », un hommage signé Stantchev qui ouvre l’album. Dans les notes de la pochette, les musiciens expliquent leur démarche pour chaque morceau. Ils mettent en regard les partitions originales et les leurs pour illustrer leur relecture. La jolie pochette, signée Valentine Dupont, décline la représentation géométrique d’un masque africain sur les différents volets, sous forme de gommette.

Les mélodies de Gottschalk choisies par Stantchev et Martin pour Jazz Before Jazz sont pour la plupart simples et entraînantes : marche (« Marche des Gibaros »), comptine (« La Savane »), sonnerie (« Incantation »), country (« Le Banjo »), ballades (« Séduction »), mais aussi des thèmes plus lyriques (« Manchega »), voire romantiques (« Souvenir de la Havane »). L’influence des musiques africaines, caribéennes et latines sur Gottschalk se ressent également dans les rythmes chaloupés de ses morceaux, bien accentués par Stantchev et Martin : rythmes syncopés (« Le Banjo »), accords latinos du piano (« Manchega »), ambiance calypso (« Bamboula (Danse nègre) »), boléro ou approchant (« Souvenir de la Havane »), touches bluesy (« Marche des Gibaros »), accents sud-américains (« Séduction (Souvenir de la Havane) »)… Stantchev passe du contemporain (« Pour Louis Moreau ») au vingtième siècle (« Romance cubaine »), sans oublier, évidemment, le jazz, avec des envolées bluesy (« Marche des Gibaros »), stride (« Souvenir de la Havane »), en walking (« Le Banjo »)… avec un swing qui ne se dément jamais (« Séduction »). Martin joue aussi bien straight (« Romance cubaine ») qu’étendu (« Marche des Gibaros »), mais son penchant pour le free revient au naturel (« Riot ») avec, pêle-mêle, John Coltrane, Ornette Coleman, Sonny Rollins, Gato Barbieri, l’AACM… comme influences, aussi bien au soprano (« Le Bananier ») qu’au ténor (« Riot »).

Stantchev et Martin mettent en évidence de manière magistrale le caractère précurseur de la musique de Gottschalk. Jazz Before Jazz est un disque palpitant qui fait parcourir l’histoire du jazz, du « vieux jazz » au contemporain, en passant par le free.