5 novembre 2018

Espaces à l’Ermitage


Edward Perraud est un musicien présent dans moult formations: Das Kapital, Hubbub, Supersonic, Synaesthetic Trip… pour n’en citer que quelques-unes ! Le 15 octobre, il présente sa dernière création au Studio de l’Ermitage dans le cadre du Festival Jazz surSeine. C’est également l’occasion de célébrer la sortie d’Espaces chez Label Bleu.


C’est au pianiste Paul Lay et au contrebassiste Bruno Chevillon que Perraud propose de « tenter d’établir un pont entre l’écoute du son, la théorie musicale et la physique des particules »… Le programme est ambitieux et couvre plusieurs Espaces que le batteur – compositeur caractérise par l’espace acoustique dans lequel se propage la musique, l’espace entre deux sons, les intervalles – concept central du disque –, l’espace au sens cosmologique, l’espace-temps de la théorie de la relativité et l’espace visuel, car Perraud est également photographe… Dans le livret du disque, il a d’ailleurs lié chaque morceau à l’une de ses photos de « musicien nomade » : « Collapse » est associé à une vue plongeante en noir et blanc d’un escalier en colimaçon vertigineux ; un gros plan d’une tête de cheval, les naseaux grands ouverts, qui apparaît comme un fantôme sur un fond noir, illustre « Singularity »… Sujets immobiles et souvent décharnés, cadrages travaillés, effets de lumières et d’ombres sophistiqués, les photographies de Perraud évoquent des natures mortes sobres, aux parfums oniriques.


Enregistré au Studio Sextan par Philippe Teissier du Cros, Espaces comprend quatorze pièces, d’une durée d’une heure dix. Pendant le concert, le trio reprend onze titres du disque. Volontiers disert et facétieux, Perraud commente ses compositions. Les référence du batteur parlent d’elles-mêmes : Thelonious Monk (« Space Time »), Henry Purcell (« Collapse »), John Coltrane (« La dernière carte »), les « cloches civiles » (« Tocsin »), Wolfgang Amadeus Mozart (« L’âge d’or »), Abdullah Ibrahim (« Just One Dollar » pour Dollar Brand, nom de naissance d’Ibrahim), Lord Byron (« Tone It Down »)… Il détaille également les intervalles auxquels il rend hommage : l’octave d’« Elevations », la quarte pour « La dernière carte » et « Tone It Down », la septième majeure sur « Melancholia », la sixte mineure avec « Le sixième sens », la quinte dans « Hiatus » (« on peut faire une quinte de tout », comme plaisante Perraud…), la tierce majeure dans « L’âge d’or »…


Pris la plupart du temps sur des tempos mediums à lents et plutôt concis, les morceaux se déroulent avec une grande cohérence. Le trio soigne ses mélodies (« Melancholia »), avec des touches lyriques (« Elevation »), voire romantiques (« Tone It Down ») et volontiers solennelles (« Tocsin »). Des dialogues sophistiqués (« Space Time »), des interactions subtiles (« L’âge d’or »), des échanges élégants (« Hiatus »), des chorus denses (« Collapse ») et des développements mystérieux (« Just One Dollar ») s’appuient sur une rythmique qui crépite (« Sixième Sens »), foisonne (« Elevation »), gronde (« Tocsin ») et s’amuse avec les sons (« L’âge d’or »). La musique d’Espaces se promène entre musique classique, contemporain, free et rock alternatif, sans oublier les racines bop et blues (chabada, walking et trumpett style dans « La dernière carte ») !


La référence au Don Juan de Lord Byron n’est pas usurpée :

« Il y a de la musique dans le soupir du roseau ;
Il y a de la musique dans le bouillonnement du ruisseau ;
Il y a de la musique en toutes choses, si les hommes pouvaient l'entendre.
Leur terre n'est qu'un écho des astres. »

Lay, Chevillon et Perraud ont monté un trio exaltant qui a tout compris : à l’opposé du vide de l’infini, il se passe toujours quelque chose de concret dans leurs Espaces !