08 janvier 2018

Aïrés Trio au Café de la Danse…

Le 4 décembre 2017, à l’occasion de la sortie de leur premier opus éponyme chez Outhere Music, l’Aïrés Trio – Airelle Besson, Edouard Ferlet et Stéphane Kerecki – se produit au Caféde la Danse. En première partie, Jozef Dumoulin présente son dernier projet en solo.


A Fender Rhodes Solo

Sorti en 2014 chez Bee Jazz, A Fender Rhodes Solo est l’un des nombreux projets de Dumoulin. Comme il le souligne lui-même, ce n’est pas le versant funk et psychédélique que le claviériste privilégie avec le Rhodes, mais plutôt l’électro. C’est pour cela qu’il s’entoure d’un tas de pédalier FX et autres boîtiers divers.


Le set de Dumoulin dure une trentaine de minutes pendant lesquelles il pétrit de multiples effets sonores. Il plaque des accords aériens, égrène des motifs minimalistes sur le clavier et trifouille ses boutons pour fabriquer des sons d’outre-tombe, entrelacer des boucles synthétiques, répéter des motifs cristallins, produire des grésillements électriques, faire jaillir des pétarades mécaniques, imbriquer des ostinatos crépitants, dérouler des trémolos…

La musique concrète et autres dérivés postmodernistes sont plus proches de la musique de Dumoulin que Louis Armstrong, Charlie Parker ou John Coltrane. C’est une mise en bouche décalée et étonnante avant le trio acoustique prend la suite...


Aïrés Trio

Une fois sa résidence au Théâtre municipal de Coutances terminée, en mai 2017, Besson a formé l’Aïrés Trio avec Ferlet et Kerecki, afin de partager un goût commun pour des architectures musicales recherchées.

Le concert reprend la plupart des morceaux du disque : « Infinité » et « Résonance », signés Besson, « L’histoire d’un enfant de Saint-Agil » et « Les stances du sabre » de Ferlet, « Manarola » de Kerecki, mais aussi « Es Ist Vollbracht », tiré de la Passion selon Saint-Jean de Johann-Sebastian Bach et arrangé par Ferlet, « La pavane pour une infante défunte » de Maurice Ravel, « Windfall » de John Taylor (partenaire de Kerecki, avant son décès en juillet 2015) et la « Pavane » opus 50 de Gabriel Fauré.


« Infinité » s’ouvre sur la sonorité lumineuse et velouté de la trompette, bientôt rejointe par le piano et la contrebasse pour un unisson élégant. Après un développement rythmé de Ferlet, Kerecki emmène le gros son boisé de sa contrebasse dans un solo mélodieux, tandis que Besson continue avec un mouvement legato dynamique. Une pédale dans les cordes du piano, un rythme frappé sur la table de la contrebasse et des jeux de bouche et de piston introduisent « Es Ist Vollbracht ». Le trio alterne passages enlevés et allusions à l’aria de Bach dans un traitement moderne et tendu. C’est encore après une introduction sous forme de passes à trois que Besson expose avec majesté la « Pavane pour une infante défunte ». Le trio adopte une approche sobre qui met en relief la beauté du thème de Ravel.


Ferlet explique que « L’histoire d’un enfant de Saint-Agil » est la transcription d’une improvisation réalisée lors d’une résidence du pianiste dans ce petit village du Loir et Cher. Pétulant, le morceau permet au trio d’interagir dans un festival d’unissons, contre-chants, questions-réponses et autres dialogues. Le trio poursuit avec l’évocation d’un autre village : « Manarola ». Aïrés revient aux techniques étendues pour reprendre cette composition que Kerecki avait déjà jouée avec Taylor au Café de la Danse. Manarola a beau faire partie des Cinque Terre, en Italie, c’est plutôt un esprit latino qui habite cette interprétation, conclue par un chorus de contrebasse d’une musicalité remarquable.  Le « Windfall », que Taylor a composé au début des années quatre-vingts dix, est abordé sur un mode intimiste, avec tout un jeu de croisements délicats entre les phrases fluides de la trompette, les lignes souples de la contrebasse et les motifs déliés du piano.

Le bourdon qui sort du piano et le chant grave de la contrebasse plongent d’abord l’auditeur dans une ambiance légèrement bouddhiste, amusante pour cet avatar de la « Danse du Sabre » d’Aram Khachaturian, mais les trois musiciens repartent rapidement dans des échanges vifs et sautillants, plus proches de l’œuvre originale. Avec « Résonance », retour à Bach et ses contrepoints virtuoses, avant  des chassés-croisés, toujours aussi ingénieux. En bis, après un préambule percussif, Besson, Ferlet et Kerecki achèvent leur soirée par la splendide « Pavane » de Fauré qui inspira d’ailleurs celle de Ravel.


L’Aïrés Trio propose un jazz de chambre marqué par la musique classique. Une personnalité singulière, servie par une instrumentation trompette – piano – contrebasse plutôt inhabituelle, une inventivité malicieuse et une maestria admirable rendent cette musique passionnante. 

06 janvier 2018

Human Feel à l’Espace Sorano…

Le 2 décembre, l’Espace Sorano poursuit sa saison jazz commencée en octobre avec un groupe phare de la scène newyorkaise : Human Feel.

Tous les trois originaires de Seattle et étudiants au Berklee College of Music de Boston, Chris Speed (saxophone ténor et clarinette), Andrew D’Angelo (saxophone alto et clarinette basse) et Jim Black (batterie) forment Human Feel, en 1987. Le guitariste Kurt  Rosenwinkel les rejoint en 1990.

Les enregistrements du quartet sont rares : depuis 1989 et son premier album éponyme, le quartet n’a sorti que cinq disques : Scatter (1991), Welcome To Malpesta (1994), Speak To It (1996), Galore (2007) et Party Favor (2016).


Le quartet joue dix morceaux, bis compris. Les titres ne sont pas annoncés, mais Human Feel reprend « Alar Vom », « Eon Hit » et « Half Bassed » (incertain) de Party Favor, « Sich Reped » de Welcome to Malpesta, « United/Music » de Scatter, « Improve » de Galore, plus quatre T.N.I. (thèmes non identifiés)…

Les mélodies jaillissent, tantôt touchantes et dissonantes à la Coleman (Ornette), tantôt écorchées à l‘Ayler (Albert). Le quartet malaxe les harmonies jazz, rock et musique contemporaine dans un creuset « noisy ». Côté rythmes, une énergie mate et brutale, foisonnante ou martelée, soutient une musique souvent violente. La mise en scène sonore s’appuie sur une batterie sèche et puissante, une guitare volontiers aérienne et des saxophones qui alternent unissons et contrechants acérés.


Plutôt orienté rock jazz brutal, Black frappe, cogne et en met partout, avec une vigueur qui ne se dément jamais. Ce qui ne l’empêche pas de démontrer qu’il est parfaitement à l’aise dans des environnements plus subtils. Entre ses nappes de sons lointaines, ses rifs qui renforcent la pulsation de la batterie et ses lignes intenses, Rosenwinkel est au four et au moulin. Quant à D’Angelo et Speed, ils ne font qu’un : des unissons en bloc, des contrepoints  impeccables, des cris concordants, des développements en parfaite harmonie…

Human Feel puise ses sources dans un rock underground noisy, mais utilise le prisme du jazz pour construire sa musique : une sorte de free jazz rock contemporain… Pas question d’aimer ou pas, il faut les écouter !

03 janvier 2018

A la découverte d’Alfred Vilayleck

Créé à Perpignan, puis installé à Montpellier, le Collectif Koa se présente comme « un espace de rencontres et de collaborations artistiques ouvert à toutes les expériences musicales » autour d’une dizaine de groupes, d’un festival, de programmes pédagogiques… Il est temps de partir à la découverte de son fondateur : le bassiste Alfred Vilayleck.



La musique

Au début j’ai démarré avec la guitare, mais comme mon frère en jouait mieux que moi, du coup j'ai fait de la basse ! Et j’ai découvert le jazz en prenant des cours avec le guitariste Serge Lazarevitch.

J'ai commencé par jouer du rock en groupe et du jazz au conservatoire. J’ai été influencé par des musiciens tels que Steve Coleman, John Coltrane, Jimi Hendrix, Miles Davis... Après avoir touché à beaucoup de musiques différentes, tout s'est mélangé... Mais ma musique navigue toujours entre le jazz et le rock...   


Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ? Un mot qui veut tout et ne rien dire car il y a tellement de styles différents... En fait, nous aimons surtout des musiciens, des groupes, des disques…

Pourquoi la passion du jazz ? Pour l'improvisation : c'est ça qui le différencie de beaucoup de musiques très « composées ».

Où écouter du jazz ? En live et à la maison, avec des vinyles…

Comment découvrir le jazz ? Allez voir des concerts !



Le portrait chinois

Si j’étais un animal, je serais un aigle,
Si j’étais une fleur, je serais du jasmin,
Si j’étais une lettre, je serais A,
Si j’étais un chiffre, je serais 13,
Si j’étais une note, je serais la,


Sur l’île déserte…

Quels disques ? Ouf ! C’est une question difficile... Au moins un petit Miles...

Quels livres ?  Les frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski.

Quels films ? In The Mood For Love de Wong Kar-Wai.

Quelles peintures ? Gustav Klimt.

Quels loisirs ? La musique !


Les projets

En ce moment je travaille sur Peemaï, un projet autour des musiques d'Asie, et sur la création de Beat avec le Grand Ensemble Koa.



Trois vœux…

1. La paix dans le monde.

2. Qu'il y ait de plus en plus de musique et d'art dans le monde.

3. Que les gens soient heureux !





24 décembre 2017

Mélodies romanesques au Triton…

Le 30 novembre 2017 est frisquet : la neige tombe sur Le Triton pendant les deux sets de la soirée consacrée à Aldo Romano. Un manteau de quelques centimètres recouvre bientôt Les Lilas... Ecrin de choix pour la musique du plus parisien des batteurs italiens.

A l’occasion de la sortie de Mélodies en noir & blanc sur le label maison, Le Triton consacre une soirée à Romano. Le batteur présente deux trios aux esthétiques différentes : l’un propose une musique plutôt encadrée tandis que l’autre s’inscrit dans une lignée free. Le premier trio – Mélodies en noir et blanc – se compose du pianiste Dino Rubino et du contrebassiste Michel Benita. Quant au deuxième – Liberi Sumus –, il est constitué de Vincent Lê Quang au saxophone et Henri Texier à la contrebasse.


Mélodies en noir & blanc

« Cela pourrait être le titre d’un polar des années 50. Un peu de nostalgie du temps de ma jeunesse, bien sûr », c’est ainsi que Romano présente son disque.

Les dix morceaux sont courts : la durée d’une chanson, format qu’affectionne Romano. Le répertoire est composé de neufs thèmes signés Romano et de « Il voyage en solitaire », chanson de Gérard Manset sortie en 1975. Les neuf autres titres s’articulent autour de cinq reprises et de quatre inédits, tous signés Romano : « On John’s Guitar » (Prosodie – 1995), « Song for Elis » (Corners – 2000), « Dreams And Waters » (éponyme – 1991) et « Inner Smile » (Intervista – 1997) pour les titres déjà enregistrés ; « Lontano », « Rosario », « L.A. 58 », « Webb » et « Favela » pour les nouvelles compositions, sur disque.


Pendant le concert le trio joue quatre morceaux de Mélodies en noir & blanc et reprend « Il Piacere » et « Il camino », deux titres phares de Romano, sortis la première fois en 1979 sur Il Piacere. En bis, Romano chante le tube de Bruno Martino et Bruno Brighetti, « Estate », créé en 1960, et qu’il a déjà enregistré pour Chante, en 2006.


Les mélodies sont aux petits oignons (« Favela », « Lontano »…), comme toujours avec Romano et, côté rythmes, le set est plutôt paisible : le trio passe d’une ballade (« Dreams And Waters ») à un chabada - walking be-bop (« L.A. 58 »), avec des incursions dans le funk (« Il Piacere »). Même si sa condition physique ne lui permet plus les pirouettes de sa jeunesse, notamment avec la charleston, Romano garde une écoute mélodique hors pair (« Lontano »), un touché subtil (« Dreams And Waters ») et un charisme intact (« Il piacere »). Benita joue dans Palatino depuis les années quatre-vingts dix… Rien d’étonnant à ce que la connivence avec Romano soir évidente : chorus chantants (« Lontano », « Dreams and Waters »), lignes tantôt souples et légères (« Lontano »), tantôt graves et fermes (« L.A. 58 »), et une imagination fertile (« Il camino »). Rubino est aussi à l’aise dans des phrasés bop (« L.A. 58 ») que dans des ambiances nostalgiques (« Favela »), folk (« Il piacere »), romantiques (« Dreams and Waters »), voire des ballades aux nuances orientales (« Lontano »).


Ce premier set est dans la lignée de la musique du quartet Palatino, avec des thèmes envoutants et des développements mélodieux, portés par une rythmique élégante.

Le disque



Mélodies en noir & blanc
Aldo Romano
Dino Rubino (p), Michel Benita (b) et Aldo Romano (d)
Le Triton – TRI17539
Sortie le 22 septembre 2017






Liste des morceaux

01.  « Lontano » (4:26).
02.  « Rosario » (3:19).          
03. « L.A. 58 » (4:06).
04. « Song for Elis » (4:25).              
05. « Webb » (3:17). 
06. « On John's Guitar » (4:57).                   
07. « Favela » (2:19).
08. « Dreams and Waters » (5:30).              
09. « Inner Smile » (3:17).                
10. « Il voyage en solitaire », Manset (4:10).                      

Toutes les compositions sont signées Romano, sauf indication contraire.


Liberi Sumus

Entendu lors d’une jam session en 2014, Lê Quang redonne envie à Romano de jouer free. Il organise donc un concert au Triton avec Texier dans un format complètement libre, sans partition. De cette séance d’improvisation totale sort Liberi Sumus, en 2016, toujours publié sur le label du Triton.

C’est la troisième fois que le trio se produit ensemble et Romano de l’introduire : « nous partons à l’aventure sur l’Amazone, sur une île ou dans un cosmos improbable… Liberi Sumus… Nous sommes libres… ». Lê Quang, Texier et Romano jouent trois morceaux ou, pour être exact, s’arrêtent entre trois séquences d’improvisation.


Dès les premières mesures, une succession de sauts d’intervalles entrecoupés de motifs de basse soulignés par les pêches de la batterie, la musique est évidente : les spectateurs ont affaire à trois orfèvres en sons aux aguets, à la recherche de l’inouï. Le ténor, velouté, la contrebasse, boisée et la batterie, subtile, échangent des propos intenses. Pendant que Lê Quang rebondit d’intervalle en intervalle, Romano alterne chabada, roulements et pêches, tandis que Texier répond par une walking ou des motifs tout en souplesse. Le chorus particulièrement mélodieux de la contrebasse est un cas d’école qui débouche sur un trilogue passionnant, avec un solo « tribal » de la batterie sur les peaux, soutenu par les pédales de la contrebasse et du ténor. S’ensuit un final entre fulgurances néo-bop et dérapages free contrôlés d’une densité haletante.

Dans le deuxième échange, après un foisonnement rythmique, Romano installe une cadence régulière sur les cymbales, appuyée par un ostinato de la contrebasse. Sur cette rythmique carrée, le ténor expose un motif dans un esprit coltranien avec moult variations à base de boucles, traits supersoniques, volutes… C’est Texier qui conclut avec un chorus grave et plein de swing.

La troisième discussion s’engage sur un sujet bruitiste free : frappes éparses sur les cymbales, notes isolées de la contrebasse et soprano fragile et lointain. Technique étendue – le pavillon du soprano à moitié bouché sur la jambe repliée de Lê Quang – splashs violents sur les cymbales et double-cordes qui grondent… l’introduction est expressive ! Texier et Romano se lancent ensuite dans un accompagnement bluesy et Lê Quang étire la mélodie avec une pointe de mélancolie.

La liberté est éblouissante !

En bis Romano demande au premier trio de les rejoindre et Rubino passe au bugle. Le quintet démarre abruptement dans une atmosphère touffue de batterie qui en met partout, des soufflants qui fourmillent et des deux contrebasses qui marient leurs lignes puissantes… Comme un retour au bon vieux free des années soixante-dix ! Romano bifurque ensuite vers un rythme régulier, pendant que Texier et Benita jouent des lignes groovy, sur lesquels Lê Quang et Rubino, nonchalamment allongé dans un fauteuil, exposent « Tompkins Square », qui se développe dans un climat hard-bop, prolongé par un second rappel du même acabit.

Un double-concert captivant qui permet d’apprécier deux facettes de Romano, finalement assez proches l‘une de l’autre : le romantisme et la liberté…

21 décembre 2017

Body and Blues au Studio de l’Ermitage…

Après Folklores imaginaires en 2005, Espaces croisés en 2009 et Nomade sonore en 2015, le saxophoniste Eric Séva sort Body and Blues en octobre 2017 sur le label qu’il a créé, les Z’arts de Garonne. Le 28 novembre 2017, il présente son disque au Studio de l’Ermitage.

Marqué par King Curtis dans sa jeunesse, Séva a toujours été attiré par « la musique source de toutes les musiques improvisées, le blues ». En 2013, dans le cadre du festival Jazz & Garonne qu’il organise à Marmande, le saxophoniste demande à Sebastian Danchin de présenter une histoire du blues, illustrée par le chanteur canadien Harrison Kennedy. De cette rencontre est née l’idée de Body and Blues.

Pour interpréter son blues, Séva forme un quartet avec Manu Galvin aux guitares, Christophe Cravero aux claviers et au violon alto, Christophe Wallemme à la basse et à la contrebasse, et Stéphane Huchard aux percussions. En janvier 2017, ils entrent en studio pour enregistrer Body and Blues. Kennedy chante trois titres, le poème de Nougaro est confié à Michael Robinson. Sur deux morceaux Séva invite également l’accordéoniste Régis Gizavo. Body and Blues est dédié à Gizavo qui a disparu brutalement en juillet 2017, avant même la sortie du disque.

Séva signe dix titres et Kennedy deux. La direction artistique du disque a été confiée à Danchin et l’enregistrement à Ludovic Lanen. Le concert reprend tous les morceaux de Body and Blues avec, en deuxième bis, la version de « If You Go » mise en parole par Kennedy.


Pour commencer : les bals populaires avec l’orchestre familial, une formation classique à l’Ecole Normale de Musique de Paris et Dave Liebman… Pour continuer : d’un côté l’ONJ, Michel Marre, Khalil Chahine, Didier Lockwood, Daniel Yvinek… et, de l’autre, Michel Sardou, Zaz, Lara Fabian, Pascal Obispo, les Rita Mitsouko… Séva vit la musique. La mélodie facile (« Bivouac »), un lyrisme à fleur de peau (« Miniscropique Blues »), des envolées épicées (« Body and Blues »), des développements énergiques (« Trains clandestins »), une pédale wahwah  expressive (« Red Hat »)… : le saxophoniste marie avec succès tradition blues et modernisme.


Partenaire de Jean-Jacques Milteau, mais aussi de Jane Birkin, Maxime Le Forestier, Renaud… Galvin est également un homme de radio avec, notamment, son émission Mi La Ré Sol Si Mi sur TSF Jazz. Le blues sans guitare, c’est des frites sans sel… Ses unissons, accords et autres contrepoints mettent en relief les propos bluesy de ses compères, avec une touche d’humour bienvenue (la citation du Boléro de Maurice Ravel dans « A Gogo »). En solo, il s’illustre dans une veine de guitar hero (« Bivouac ») ou de rockeur bluesy (« Red Hat »). Dans « Le village d’Aohya », Galvin joue de la guitare acoustique dans un esprit entre folk et musique du monde.


Cravero apprend le violon alto, le piano et la batterie aux conservatoires de Marseille, puis de Saint-Maur des Fossés. Comme la plupart de ses comparses il accompagne aussi bien des chanteurs – Birkin, Thomas Fersen, Sanseverino… – que des musiciens de jazz – Billy Cobham,  Romane, Didier Lockwood… Au piano, comme aux claviers, les accords et phrases mélodiques de Cravero soulignent avec tact les propos des solistes (« Miniscropique Blues ») ou accentuent l’ambiance des morceaux (emphase dans « Monsieur Slide », foisonnement dans « Trains clandestins »).


Avec Pierre de Bethmann et Benjamin Henocq, Wallemme monte Prysm en 1994. Le trio laisse une empreinte durable dans le panorama du jazz hexagonal. Formé à l’école des clubs, le contrebassiste est aussi bien aux côtés de Louis Winsberg, Daniel Mille, Stefano Di Battista… que Maxime Leforestier, Françoise Hardy, James Taylor… Entre un riff sourd (« Monsieur Slide ») ou un leitmotiv grave (« A Gogo ») et une ligne entraînante (« Trains clandestins »), le bassiste prend des solos imposants et vifs (« Body and Blues ») ou mélodieux, rapides et souples (« Bivouac »).


Passé par l’école de batterie Dante Agostini, Huchard a joué avec pléthore de musiciens d’esthétique complétement différente : du Big Band Lumière de Laurent Cugny à Stochelo Rosenberg, en passant par l’ONJ, François Jeanneau, Andy Emler, Marc Berthoumieux… Des rythmes funky (« Monsieur Slide »), rock’n roll (« Red Hat »), slow (« Bivouac »), groovy (« Trains clandestins »)… Huchard sait s’y prendre pour insuffler des motifs entraînants et ses chorus sont pour le moins survoltés (frappes mates et serrées dans « A Gogo » et roulements ultra-rapides dans « Trains clandestins »).


Dans les années soixante-dix Kennedy s’est fait un nom au sein du groupe soul Chairmen of the Board. Après s’être éloigné de la musique pendant quelques décennies, Kennedy est revenu au blues en 2003, avec Sweet Taste. Dans « No Monopoly On Hurt », co-écrit avec Danchin, les intonations bluesy expressives de Kennedy font des merveilles. Outre l’harmonica typé de Kennedy, l’ensemble du morceau respire le blues : le répons du soprano, le contrechant de la guitare qui souligne la voix et la ligne marquée de la section rythmique. « Jolie Marie Angélique » est une chanson plus triste : cette esclave africaine importée du Portugal fût brûlée vive à Montréal en 1734. Elle n’avait que vingt-quatre ans. Séva passe au sopranino. Son duo avec le banjo et le chant de Kennedy sont émouvants. Dans « If You Go » tout est fait pour danser : rythmique funky puissante, baryton chauffeur et chant explosif !


Originaire de Chicago, mais installé à Paris, Robinson passe de Milteau à Etienne Daho, sans oublier Bob Sinclair ou Angélique Kidjo… Après que Séva ait récité respectueusement « Ici », un poème de Claude Nougaro, Robinson le chante dans « Blues Diaphane », en duo avec le soprano. Un morceau tranquille servi par la voix souple et gracieuse de Robinson.

Body and Blues porte bien son titre : Séva et sa troupe se donnent corps et (vague à l’) âme à leur musique. Un disque et un concert dans lesquels la vitalité et le blues cohabitent… comme dans la vraie vie.

Le disque

Body And Blues
Eric Séva
Éric Séva (bs, ss, sopranino), Manu Galvin (g), Christophe Cravero (p, kbd, alto), Christophe Wallemme (b) et Stéphane Huchard (perc), avec Régis Gizavo (acc), Harrison Kennedy (voc, bj, mandolin) et Michael Robinson (voc).
Les Z’Arts de Garonne – ESBB6412
Sortie en octobre 2017



Liste des morceaux

01.  « Monsieur Slide » (4:21).
02.  « Miniscropique Blues » (4:25).             
03.  « No Monopoly on Hurt », Kennedy & Danchin (5:44).
04.  « Body and Blues » (4:43).
05.  « A Gogo » (3:51).
06. « Trains clandestins » (6:47).                 
07. « If You Go » (3:24).        
08. « Blues diaphane », Séva & Nougaro (3:46).
09. « Bivouac » (6:36).
10. « Jolie Marie-Angélique », Kennedy (4:03).
11. « Red Hat » (5:35).
12. « Le village d'Aoyha » (4:36).


Toutes les compositions sont signées Séva, sauf indication contraire.

16 décembre 2017

Images pour orchestre au Triton…

Après Fiesta Nocturna, La fête à Bobby et Lagrima Latina, Jean-Marie Machado crée Pictures For Orchestra pour son orchestre Danzas les 1er, 2 et 3 décembre 2016, au Centre des bords de Marne du Perreux-sur-Marne. C’est cet univers musical que Machado propose dans la petite salle du Triton, les 24 et 25 novembre 2017.

Pictures For Orchestra s’articule autour du noyau dur de Danzas – Didier Ithursarry à l’accordéon, Jean-Charles Richard aux saxophones et François Thuillier au tuba – auquel s’ajoutent Joce Mienniel et ses flûtes, Elodie Pasquier et ses clarinettes, Cécile Grenier et Séverine Morfin au violon alto et Guillaume Martigné au violoncelle. Pour la soirée au Triton, Stéphane Guillaume remplace Mienniel, en concert avec Tilt, et Jean-François Baez prend la place d’Ithursarry, en résidence avec l’Organik Orkeztra.

Machado présente Pictures For Orchestra comme une suite de neufs « Free Wheels » (‘roues libres’) écrites pour chacun des musiciens de Danzas et de quatre morceaux inspirés de compositions signées John Coltrane (« Naima »), Astor Piazzolla (« Vuelvo al Sur »), Robert Schumann (la valse n° 4 des feuillets d’album, opus 124) et King Crimson (« I Talk To The Wind »).


C’est sur une version très libre de « Naima », dédiée à Dave Liebman, que débute le concert. L’écriture de Machado est dense et s’appuie sur une superposition habile des plans sonores : le piano et le tuba donnent l’impulsion, la flûte, la clarinette et le saxophone dialoguent avec l’accordéon, tandis que le trio à cordes joue des contrechants subtils. Dans la première « Free Wheel », l’accordéon de Baez s’envole dans un style « folklorique de chambre », parsemé de traits orientaux lancés par les deux altos et le violoncelle.

Au milieu des crépitements du piano, des pizzicatos et des accords rubatos de l’accordéon, Morfin développe sa « Free Wheel », dans une ambiance majestueuse. Thuillier fait groover son tuba dans un foisonnement de voix, rythmé par les riffs du piano, accentué par l’accordéon et repris par les soufflants. Dédicacé à Andy Elmer, « I Talk To The Wind » met en scène, avec une intensité élégante, les timbres des différents instruments. Des touches folks, jouées par la flûte et le piano, viennent s’insérer au milieu des nappes de sons.


Avant de partir dans un développement grave et sombre, presque mélancolique, Martigné introduit sa ‘roue libre’ par des questions – réponses avec Machado, entre piano et grelots... Richard prend la suite au saxophone soprano : son chorus mélodieusement libre débouche sur un duo de musique de chambre avec le piano, dans un esprit tout à fait contemporain. Pasquier commence sa « Free Wheel » dans une veine minimaliste avec des jeux de souffles, puis sa clarinette part dans un duo animé avec le soprano sur fond de cordes en pizzicato, avant que l’orchestre ne revienne à ses constructions en strates sonores.

Quand vient son tour, Machado laisse libre-court à son lyrisme : un ostinato dans les cordes du piano et des phrases colorées sur le clavier, bientôt renforcées par l’accordéon et les archets. Avec son alto, Grenier poursuit dans la même voie, d’abord a capella, puis avec le piano en contrepoint, dans un mouvement qui pourrait être une bande originale de film.


« Vuelvo Al Sur » est joué à la mémoire de Nana Vasconcelos, disparu le 9 mars 2016. Danzas sublime la partition de Piazzolla, avec le baryton et le tuba qui maintiennent la pression, pendant que l’accordéon et les autres instruments croisent leurs voix pour mettre en relief le caractère nostalgique du thème. Dans sa « Free Wheel », Guillaume passe d’une atmosphère rythmique aux accents latinos à une danse médiévale énergique : tourneries des soufflants soutenues par l’ostinato du piano, les cordes en pizzicato et le bourdon de l’accordéon.

Le concert se conclut par Schumann, en souvenir de Catherine Collard, avec qui Machado a travaillé. Sur une progression mesurée, le violoncelle, la clarinette, le piano et le tuba mettent leurs sonorités au service du romantisme.

Danzas propose une musique métisse avec de l’ADN jazz, évidemment, classique, bien sûr, mais aussi latine, folk, pop, du monde… Tout cela avec une cohérence sans faille et un équilibre phénoménal : les mélodies coulent de source, les tessitures se marient à merveille et les rythmes tombent pile-poil. Dans Pictures For Orchestra Les voix jouent toutes un rôle nécessaire et suffisant… En un mot : passionnant !

09 décembre 2017

Les soleils et l’Igloo…

L’actualité française du label belge Igloo Records est touffue : Be.Jazz, Jazzycolors et, maintenant, le Sunside et le Sunset… Le 23 novembre 2017, Rémi Planchenault et son équipe programment un double concert, l’occasion de célébrer des sorties de disques : le quartet d’Igor Gehenot propose Delta au Sunside, suivi du trio de Jean-Paul Estiévenart qui présente Behind The Darkness au Sunset.


Delta au Sunside

Gehenot est de retour avec un nouveau trio : après Road Story en 2012, avec Sam Gerstmans et Teun Verbruggen, puis Motion, en 2014, en compagnie de Philippe Aerts et Verbruggen, Delta rassemble le contrebassiste suédois Viktor Nyberg et le batteur luxembourgeois Jérôme Klein. Une fois n’est pas coutume, le trio s’est transformé en quartet avec l’arrivée d’Alex Tassel, au bugle.

Pour le concert du Sunside, Antoine Pierre remplace Klein et le répertoire reprend sept des neuf morceaux du disque plus « The Theme », standard composé par Kenny Dorham pour  les Jazz Messenges d’Art Blakey (At The Cafe Bohemia, Vol. 1 – 1955).


Les mélodies de Gehenot sont chantantes (« Moni ») et souvent construites sur le format de thème-riff simple et efficace (« Sleepness Night », « Step 2 »). Le quartet alterne morceaux vifs (« Starter Pack », signés Klein) et ballades (« Johanna », de Tassel), traités dans un esprit néo-bop (« The Theme »). Gehenot fait le choix d’une sonorité acoustique, avec seulement quelques rares effets du bugle. Le piano passe d’un jeu minimaliste (« Sleepness Night »), pimenté de traits poétiques (« Abysses »),  à des envolées bop (« Starter Pack ») aux nuances funky (« Step 2 »), sans oublier des ballades mélodieuses (« Johanna »). Nyberg soutient le quartet avec des motifs sourds (« Starter Pack »), des lignes simples et efficaces (« Sleepness Night »), des riffs imperturbables (« Moni »), des walking classiques (« The Theme ») qui vire à la running (« Step 2 »). La fougue de Pierre ne se dément pas (le solo de « Step 2 ») et ses frappes denses (« Sleepness Night »), mais d’une puissance toujours subtile (« Starter Pack »), laissent place à des chabadas exemplaires (« The Theme ») ou des bruissements délicats (« Johanna »). Tassel se joint au piano pour exposer les thèmes à l’unisson dans un pur style hard-bop (« Step 2 »), aligne des phrases virtuoses (l’introduction a capella de « The Theme »),  dialogue avec verve (« Starter Pack ») et joue de sa sonorité, mélange de velouté et de brillance, pour sublimer les ballades (« Johanna ») ou mettre une pointe de gravité dans les morceaux plus solennels (« Abysses »).

Avec Delta, Gehenot reste dans le sillon tracé par Road Story et Motion : un néo-bop vivifiant, assaisonné d’une touche lyrique…

Le disque




Delta
Igor Gehenot Quartet
Igor Gehenot (p), Viktor Nyberg (b) et Jérôme Klein (d), avec Alex Tassel (bugle).
Igloo Records – IGL280
Sortie en Février 2017




Liste des morceaux

01.  « Intro » (1:47).
02.  « December 15 » (2:42).
03.  « Moni » (5:46).
04.  « Sleepless Night » (4:56).
05.  « Step 2 » (6:06).
06.  « Abysses » (8:15).
07.  « Starter Pack », Klein (5:37).
08.  « Johanna », Tassel (6:16).
09.  « Drop by » (4:59).

Tous les morceaux sont signés Gehenot, sauf indication contraire.



Behind The Darkness au Sunset

Le deuxième concert se déroule au Sunset. Estiévenart se produit avec son trio habituel, constitué de Gertsmans et Pierre, qui enchaîne les sets... Les trois musiciens jouent ensemble depuis 2013 (Wanted) et leur connivence est évidente.

Le programme du premier set de la soirée mélange des morceaux du disque – « Moa », « Lost End », signé Pierre –, des compositions tirées de Wanted – « SD », « Les Doms » – et « Resolution », le deuxième mouvement de A Love Supreme. Le trio avait invité le saxophoniste alto Perico Sambeat pour quelques titres de Wanted, pour Behind The Darkness, le trio passe au saxophone ténor, avec Steven Delannoye pour un titre.


Les trios trompette – contrebasse – batterie ne sont pas légions ! Mais ce n’est pas suffisant pour faire reculer Estiévenart… Une maitrise parfaite du son, ni trop mou, ni trop claironnant, le trompettiste joue avec une aisance confondante : phrasé limpide et développements énergiques dans un esprit néo-bop  (« Resolution »), déroulés virtuoses (« Les Doms »), volutes mélodieuses (« Lost End ») ou jeu intimiste et raffiné (« MOA »).  La puissance de Gertsmans se marie à merveille au jeu touffu de Pierre et soutient efficacement le discours d’Estiévenart, avec des lignes rapides (« Lost End »), des walking appuyées (« Resolution ») et des lignes puissantes et dansantes (« MOA »). Quant à Pierre, toujours aussi présent, il passe d’un foisonnement dense, ponctué de touches d’humour (« Resolution »), à un frémissement délicat (« MOA ») ou un jeu percussif habile (« Lost End »).

Avec Behind The Darkness Estiévenart confirme qu’il a trouvé son langage, moderne et tendu, et son trio l’a bien appris : leurs conversations captivent l’auditeur de bout en bout.

Le disque



Behind The Darkness
Jean-Paul Estiévenart
Jean-Paul Estiévenart (tp), Sam Gerstmans (b) et Antoine Pierre (d)
Igloo Records – IGL276
Sortie en novembre 2016





Liste des morceaux

01.  « Blade Runner » (5:07).
02.  « Mixed Feelings » (6:55).
03.  « Simple Minds » (5:14).
04.  « Equilibre » (2:10).
05.  « Quadruplets » (0:25).
06.  « Lost end », Pierre (5:27).
07.  « MOA » (8:05).
08.  « Fenêtre » (0:26).
09.  « Asphalt » (5:33).
10.  « Deep Heart » (5:36).
11.  « Behind The Darkness » (2:45).
12.  « Cafe Yuka » (0:33).
13.  « Miyako », Wayne Shorter (3:39).

Tous les morceaux sont signés Estiévenart, sauf indication contraire.