09 juillet 2016

Les notes de la marée d'avril - I



         
  





April Fishes - Carpe d'or

Le guitariste Manuel Adnot (Sidony Box, Aeris, Ueno Park) a monté le quartet Carpe d’or en compagnie du violoncelliste – et guitariste – Adrien Dennefeld (Ozma), du saxophoniste baryton Romain Dugelay (Grolektif, Diagonal) et du batteur Sylvain Darrifourcq (Emile Parisien Quartet).

Adnot et Dennefeld se partagent les huit compositions d’April Fishes. Aucune vedette dans le quartette : l’interaction est le maître-mot de Carpe d’or. Sur des bruitages électro qui évoquent la musique concrète (grésillements électriques de « Offshore », martèlements sourds de « La fosse des Mariannes / Pays de neige ») ou des nappes synthétiques aériennes à la Brian Eno (« Tendance brique »), les musiciens déroulent des morceaux aux contours rock noisy (« Offshore »), marqués par la musique répétitive (ostinato et boucles de « Nishiki »). Carpe d’or joue également sur les contrastes de textures : « Nori et Wakame » commence sur une introduction baroque au violoncelle, soutenu par les contrepoints de la guitare acoustique, et s’achève sur un morceau contemporain de musique concrète ; les ambiances éthérées mystérieuses (« Carpe d’or ») côtoient les atmosphères rocks touffues (« Tendance brique ») ; poussé par la batterie, brutale, et les cris du baryton, le duo acoustique minimaliste des « [Les] eaux du gouffre aux tortues » s’enflamme pour aboutir à un morceau saccadé et entraînant ; le riff acoustique de « Nikishi » se fond dans des effets électro qui rappellent la science-fiction…

Adnot, Dennefeld, Dugelay et Darrifourcq s’engagent dans une voie résolument moderniste : Carpe d’or réussit une belle synthèse de musique classique et contemporaine, rock progressif, électro, free jazz… April Fishes est un disque plein de reliefs à explorer sans œillères...

Cosmic Dance – Julien Alour Quintet

Sorti du cursus classique du Conservatoire de musique et d’art dramatique de Quimper, Julien Alour rejoint l’IACP, où il étudie le jazz avec les frères  Belmondo. Il intègre ensuite le CNSMDP, joue et enregistre avec Eric Legnini, Max Pinto, Samy Thiebault... et sort chez Gaya music, Williwaw en 2014, puis Cosmic Dance en avril 2016,

Alour a enregistré Williwaw et Cosmic Dance avec son quintet habituel composé de François Théberge au saxophone ténor, Adrien Chicot au piano, Sylvain Romano à la contrebasse et Jean-Pierre Arnaud à la batterie. Alour signe neuf thèmes et reprend « Think Of One » de Thelonious Monk.

Des chorus de bugle et de trompette brillants (« Cosmic Dance »), des solos de ténor pétulants (« Le bal des panthères »), un piano fougueux (« Parisian Cocotier »), une contrebasse et une batterie qui pulsent (« Big Bang ») : Cosmic Dance est un concentré d’énergie, même si, ça-et-là, des ballades bien senties (« Chrysalide », « Solstice ») viennent calmer l’impétuosité du quintet. Dans les traces du hard bop, les thèmes sont souvent exposés à l’unisson («  Black Hole In D »), les solos se succèdent, plus vifs les uns que les autres (« Super Lateef », bel hommage à Yusef Lateef), la walking et le chabada provoquent irrémédiablement un dodelinement de la tête (« Eternel »)…  

Alour et son quintet s’engouffrent avec enthousiasme dans un néo hard bop entraînant et parfaitement maîtrisé.


Labyrinthe – Dadèf Quartet

Raphaël Sibertin-Blanc s’est d’abord formé à la musique classique et au violon, avant de se tourner vers les musiques orientales et d’ajouter le kemençe à sa palette. Directeur artistique de l’association Concertons !, enseignant à Music’Halle, membre de l’ensemble FM de Christine Wodraska, mais aussi d’Alambic, de Lakhdar Hanou… Sibertin-Blanc sort Labyrinthe en février 2016 avec Dadèf Quartet.

Dadèf Quartet est constitué de Simon Charrier à la clarinette, Guillaume Gendre à la contrebasse et Carsten Weinmann à la batterie. Le répertoire repose sur neuf morceaux composés par Sibertin-Blanc. A noter, l’élégante pochette du disque, œuvre d’Alem Alquier.

Avec les unissons et contrepoints orientalisants du violon et de la clarinette sur l’ostinato de la contrebasse et le drumming sautillant et régulier de la batterie, « Nain rouge » emporte l’auditeur vers le Moyen-Orient. « Labyrinthe », porté par des riffs rythmiques hypnotiques, installe une ambiance folklorique, avec une ritournelle folk jouée en boucle. Sublimée par le son aigrelet et lancinant du Kemençe, la nostalgie de « Zephyrus Birth » est également mise en relief par les contrechants de la clarinette, la ligne souple et chaude de la contrebasse et les frappes légères de la batterie. « Départ » s’aventure de nouveau dans les territoires folkloriques avec un leitmotiv dansant soutenu par un quartet syncopé. Plus grave, « Cheminements » revient à une atmosphère moyen-orientale portée par le violon, un chorus émouvant de la contrebasse et un final klezmer de la clarinette. Dans « Kurdix », Sibertin-Blanc et Charrier jouent une mélodie étirée, sur une ligne minimaliste de Gendre et les balais guillerets de Weinmann. « Valsatraque » part sur une jolie valse, avec une rythmique entraînante – passages en walking et batterie touffue –, avant de laisser la place à un chorus relevé de la contrebasse. L’introduction « vingtièmiste » de Charrier dans « Minuit au fond des bois » laisse la place à une partition de cirque : la batterie cliquète, le violon et la clarinette dialoguent à qui mieux mieux, pendant que la contrebasse sort l’archet pour calmer tout le monde ! « Cinq Cinq » commence dans une veine médiévale sur des motifs décalées du violon et de la clarinette, accentuées par les tambours et splashes de Weinmann, mais aussi les phrases graves et fluides de Gendre.

Influencé par le Moyen-Orient, le Klezmer, la musique médiévale, les folklores… et tout le reste, Dadèf propose une musique dépaysante, enjouée et émouvante.

Notes from New York - Bill Charlap Trio

Bill Charlap compte près d’une trentaine de disques sous son nom, avec le New York Trio – Jay Leonhart à la contrebasse et Bill Stewart à la batterie – ou en duo avec Warren Vache, Phil Woods, Sean Smith… Il a également joué aux côtés de Gerry Mulligan, Benny Carter, Tony Bennett, Wynton Marsalis… Son trio avec le contrebassiste Peter Washington et le batteur Kenny Washington sort son premier opus, All Through the Night, en 1998. Depuis, les trois hommes écument les clubs, les festivals et autres studios d’enregistrement.

Comme la plupart du temps avec Charlap, Notes From New-York s’appuie sur neuf classiques du Great American Songbook : « I'll Remember April » (Gene de Paul pour la comédie Ride ‘Em Cowboy, 1942), « Make Me Rainbows » (John Wiliams pour le film Fitzwilly, 1967), « Not A Care In The World » (John La Touche pour la revue Banjo Eyes, 1941), « There Is No Music » (Harry Warren pour The Barkleys of Broadway, 1948), « A Sleepin' Bee » (Harold Arlen pour la comédie musicale House of Flowers, 1954), « Little Rascal On A Rock » (Thad Jones pour le disque New Life, 1976), « Too Late Now » (Burton Lane pour Royal Wedding, 1951), « Tiny's Tempo » (Tiny Grimes, 1944) et « On The Sunny Side Of The Street » (Jimmy McHugh pour le spectacle International Revue, 1930). La pochette du disque présente un portrait …. cubiste du pianiste

Charlap a le sens de la mélodie (« There Is No Music ») et maitrise le vocabulaire bop sur le bout des doigts (« I’ll Remember April »). Son phrasé est entraînant (« Tiny’s Tempo » ) et la dissociation de ses mains lui permet d’insuffler une bonne dose de suspens dans son jeu (« A Sleepin’ Bee »). L’influence des pianistes be-bop est incontestable, de Hank Jones à Tommy Flanagan, en passant par Red Garland et Duke Jordan, mais Charlap s’inspire également de Bill Evans (« Not A Care In The World »). Les Washington – qui ne sont pas de la même famille – restent fidèles au couple walking – chabada (« Little Rascal On A Rock »). La pulsation, nette et régulière, ne s’écarte pas de la ligne mainstream (« Make Me Rainbows »). Comme dans la plupart des trios be-bop, la structure des morceaux repose sur le thème – solos – thème avec des interventions profondes de la contrebasse (« Too Late Now ») et des stop-chorus vifs de la batterie (« Not A Care In The World »).

Notes From New York ne révolutionne pas le jazz, mais Charlap et son trio servent le be-bop avec savoir-faire et élégance.

Autour de Chet

Après Autour de Nina, disque dédié à Nina Simone et publié en 2014, Clément Ducol se voit confier la réalisation d’un album consacré à Chet Baker. Autour de Chet sort en avril 2016 chez Decca.

Ducol s’appuie sur un quartet composé de Pierre-François Dufour au violoncelle, Bojan Z au piano, Christophe Minck à la basse et Cyril Atef à la batterie. Comme pour Autour de Nina, Ducol fait appel à de nombreux invités, en général chant et trompette, pour interpréter les chansons favorites de Baker : Yael Naïm, accompagnée d’un quatuor constitué de Dufour, Guillaume Latour et Christelle Lassort au violon et Camille Borsarello à l’alto, chante « My Funny Valentine », tube fétiche du trompettiste ; Hugh Coltman et Erik Truffaz jouent « Born To Be Blue », également titre du biopic de Robert Budreau, sorti en 2015 ; Charles Pasi a choisi « It Could Happen To You », nom d’un album de Baker publié en 1958 ; Sandra Nkaké et Airelle Besson interprètent « Grey December », de la compilation éponyme sortie en 1992, à partir de sessions enregistrées en 1953 et 1955 ; Ibeyi et Benjamin Biolay s’emparent de « Moon And Sand », chanté par Baker dans la bande originale de Let’s Get Lost ; Camelia Jordana et Truffaz jouent « The Thrill Is Gone », qui figure sur le premier disque dans lequel Baker chante (Chet Baker Sings – 1953) ; Elodie Frégé et Alex Tassel se chargent de « But No For Me », également au programme de Chet Baker Sings ; Rosemary Standley et Stéphane Belmondo s’arrogent le morceau culte « Let’s Get Lost », titre du film sur Baker tourné en 1968 par Bruce Weber ; José James et Besson reprennent « Nature Boy », jamais enregistré par Baker (?), mais bien dans l’esprit ; Piers Faccini et Luca Aquino s’approprient « A Taste Of Honey », qui figure notamment sur Baby Breeze (1965).

Autour de Chet est avant tout un disque de ballades, tantôt dans une veine crooner (« But Not For Me »), tantôt davantage bluesy (« Born To Be Blue »), latino (« Grey December ») ou cross-over (« My Funny Valentine »), voire méditerranéenne («  A Taste of Honey »)... Le quartet rythmique est au service des solistes : il maintient une pulsation entraînante (« A Taste of Honey »), glisse des walking et chabadas (« But Not For Me ») au milieu d’un accompagnement plutôt fluide, sait jouer grat dirty (« Born To Be Blue »)… Les invités mettent le répertoire en valeur, dans la lignée de la voix fragile et la diction mâchée de Baker (Coltman, Pasi, Nkaké, Frégé), sur les traces de Billie Holiday (Jordana), avec une approche dansante (Ibeyi), intimiste (Standley), tendance chanteur de charme (Naïm, Faccini) ou chaude et rythmée (James).

Autour de Chet est un hommage respectueux au trompettiste et à l’esprit de sa musique, dont l’évocation est toujours aussi émouvante, vingt-huit ans après sa disparition...


Funambules – Vassilena Serafimova & Thomas Enhco

Voilà déjà sept ans que la percussionniste Vassilena Serafimova et le pianiste Thomas Enhco se produisent en duo. Leur premier disque, Funambules, sort en avril chez DeutscheGrammophon. Certes, le label de Hanovre (fondé en 1898…) est surtout connu pour son catalogue de musique classique, mais Funambules est à la croisée des chemins, et Serafimova et Enhco ont une solide formation classique, parfaite au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris.

Le programme de Funambules est particulièrement éclectique : Serafimova et Enhco signent quatre morceaux, le duo joue également « Blood Pressure » de la suite Signs of Life du compositeur contemporain américain Patrick Zimmerli, la sonate en ré majeur pour deux pianos (K 448) de Wolfgang Amadeus Mozart, la Pavane (opus 50) de Gabriel Fauré, la sonate numéro un en sol mineur (BWV 1001) de Johann Sebastian Bach, « Aquarium » du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns et « Bitter Sweet Symphony » du groupe de rock The Verve.

La sonorité douce et boisée du marimba se marie bien au son plus cristallin du piano et son phrasé percussif vient compléter les atouts harmoniques et mélodiques du piano. Complémentarité particulièrement flagrante dans « Blood Pressure », écrit… pour marimba et piano. Les ambiances de Funambules passent d’une comptine mélodieuse (« Eclipse ») à une pièce aux accents folks (« Bitter Sweet Symphony »), en faisant un stop par les Balkans (superbe « Dilmano Dilbero » !) et la musique contemporaine (« Palimpseste », « Mare a Mare »), sans oublier les arrangements cross-over des compositions de Mozart, Fauré (plutôt joué dans le texte), Bach et Saint-Saëns. Deutsche Grammophon oblige, ces arrangements penchent clairement vers la musique classique : le piano joue « mainstream » classique, tandis que les contrepoints du marimba insufflent légèreté mélodique et vivacité rythmique (« Aquarium »).  

Funambules est certes construit, marqué par la musique classique, sans beaucoup d’espaces pour des improvisations débridées (« Dilmano Dilbero » est l’exception qui confirme la règle), mais Serafimova et Enhco réussissent à captiver les auditeurs grâce aux textures, inhabituelles et captivantes.

26 juin 2016

Post K et Chut ! au Carreau du Temple

L’ONJ Fabric poursuit ses efforts pour accompagner les projets des musiciens de l’orchestre grâce au label ONJ Records et aux concerts et ateliers qui ont lieu, entre autres, au Carreau du Temple. Le 25 mai, à l’occasion de la sortie de leurs disques, Jean Dousteyssier et Fabrice Martinez se produisent avec leurs quartets.


Jean Dousteyssier – Post K
Le Carreau du Temple – 25 mai 2016

Les quatre mousquetaires de Post K ont fourbi leurs instruments sur les bancs de la classe jazz du collège de Marciac et / ou au CNSMDP. Pour son quartet, le clarinettiste Jean Dousteyssier a fait appel à son frère, Benjamin, aux saxophones, à Matthieu Naulleau au piano et Elie Duris à la batterie. Post K – « Après Katrina » – propose une relecture contemporaine de la musique New Orleans.

Le répertoire de Post K s’articule autour de standards des années 1920 – 1930 : « China Boy » (1922) de Dick Winfree et Phil Boutelje, « Shreveport Stomp » (1928) de Jelly Roll Morton, « Honeysuckle Rose » (1929) de Fats Waller, « Lulu’s Back In Town » (1935) de Harry Warren et Al Dubin, « Finger Buster » (1939) de Willie « The Lion » Smith, « Struttin’ With Some Barbecue » (1922) de Lil Hardin, « Mean Dog Blues » (1927) de Red Nichols, « A Jazz Battle » (1929) de Jabbo Smith, « Charleston Rag » (1899) d’Eubie Blake et « Story Book Ball » (1918 ) de Billy Murray. Le quartet joue aussi deux compositions de Jean Dousteyssier et « Katy », de Benjamin Dousteyssier.


Même si la clarinette joue un rôle clé, il n’y a pas vraiment de soliste : Post K joue avant tout la carte du collectif, un peu comme dans les Brass Band de la Nouvelle Orléans. La structure de la musique du quartet relève aussi de la musique de chambre. Post K construit avec soin ses développements : contrepoints, croisements de voix, passages fugués, questions-réponses, foisonnements… Les échanges sont vifs et la mise en place précise. Ce qui garantit un swing efficace. Au saxophone basse Dousteyssier assure des lignes caverneuses qui balancent rondement, tandis qu’au ténor, il mêle sa voix fluide aux échanges hot du quartet. Naulleau passe, avec beaucoup d’aisance, d’une pompe stride joyeuse ou d’un ragtime entraînant à des phrases contemporaines minimalistes ou, au contraire, d’une grande densité. Un drumming subtil, une écoute attentive, un jeu précis et varié : Duris fait partie des batteurs qui recherchent – et trouvent – la musicalité. Les clarinettes du deuxième  Dousteyssier sautillent et virevoltent dans un style New Orleans tendu, avant de s’envoler dans des discours virtuoses aux contours free.

A partir d’un matériau expressif, jubilatoire et plein d’humour – le New Orleans – Post K construit une musique de chambre contemporaine énergique et astucieuse.

Le disque

Post K
Jean Dousteyssier
Jean Dousteyssier (b cl, cl), Benjamin Dousteyssier (b s, ts), Matthieu Naulleau (p) et Elie Duris (d).
ONJ Records - JF002
Sortie le 29 avril 2016





Liste des morceaux

01. « China Boy », Phil Boutelje & Dick Winfree (3:10).
02. « Handful of », Jean Dousteyssier (0:13).
03. « Katy », Benjamin Dousteyssier (1:38).
04. « Get Out of Here Jack Carrey With Your Quadrille », Jean Dousteyssier (3:33).
05. « Shreveport Stomp », Jelly Roll Morton (2:49).
06. « Honeysuckle Rose », Fats Waller (4:22).
07. « Lulu's Back In Town », Harry Warren & Al Dubin (0:52).
08. « Fingerbuster », Willie « The Lion » Smith & « Elegy », Jules Massenet (3:51).
09. « Struttin' With Some Barbecue », Lil Hardin (4:14).
10. « Mean Dog Blues », Red Nichols (2:57).
11. « Jazz Battle », Jabbo Smith (3:41).
12. « Charleston Rag », Eubie Blake (2:49).
13. « Story Book Ball », Bill Murray (4:09).


Fabrice Martinez Chut ! – Rebirth
Le Carreau du Temple – 25 mai 2016

Entre Le Sacre du Tympan, Arhimusic, le Megaoctet, Acoustic Lousadzak, Supersonic, l’ONJ… ses nombreuses prestations dans la variété (Sergent Garcia, Oxmo Puccino, Bernard Lavilliers, Jacques Higelin…) et ses concerts avec l’Orchestre de Cuivres de Paris, Fabrice Martinez touche à tout ! En 2005 il crée Chut !, un quartet avec Fred Escoffier aux claviers, Bruno Chevillon à la basse et Eric Echampard à la batterie. Un premier disque éponyme paraît en 2011, suivi d’un live, Chut ! fait du bruit, en 2014. Le troisième opus, Rebirth, sort le 27 mai 2016.


Le programme du concert reprend les morceaux de Rebirth. Martinez est l’auteur de sept thèmes, cosigne « Transe » avec Escoffier, qui apporte « Derrière la colline ». Dès le premier morceau (« Rebirth ») le ton est donné : volume sonore élevé, batterie puissante, basse sourde et orgue vintage. Dans ce décor groovy, Martinez laisse planer ses phrases aériennes, réverbérées, chargées d’écho, d’effets fuzzy… Le discours du trompettiste, volontiers lyrique, souvent minimaliste, évoque évidemment Miles Davis. Les nappes, ingrédients électro, pédales entêtantes, sons rétros et autres notes tenues d’Escoffier mettent en valeur la sonorité éclatante de la trompette. La basse de Chevillon gronde du début à la fin du concert en égrenant des riffs imposants et des lignes massives. Les roulements furieux d’Echampard, ponctués de frappes lourdes sur la grosse caisse et de crépitements sur les cymbales apportent une touche rock.

Inspiré par le jazz rock, mais aussi la house music et la scène électro, Chut ! propose tout sauf du silence !

Le disque

Rebirth
Chut !
Fabrice Martinez (tp), Fred Escoffier (kbd), Bruno Chevillon (b) et Eric Echampard (d), avec Stéphane Bartlet (g).
ONJ Records - JF003
Sortie le 27 mai 2016





Liste des morceaux

01. « Rebirth » (3:01).
02. « Transe », Fabrice Martinez & Fred Escoffier (8:35).
03. « Smity » (5:36).
04. « Roots » (3:39).
05. « Derrière la colline », Fred Escoffier (6:59).
06. « Auxcendres etc. » (5:15).
07. « Nino et le retour des nuages » (3:22).
08. « P and T » (6:50).
09. « Prune » (8:07).

Tous les morceaux sont signés Martinez sauf indication contraire.

Retour à ONJ Records... un label créatif !

17 juin 2016

A la découverte de Connie & Blyde...

Derrière la voix et le violoncelle de Connie & Blyde ne se cachent pas un couple de bandits romantiques qui suivrait les traces de Bonnie Parker et Clyde Barrow, mais les artistes Caroline Sentis et Bruno Ducret. Partons à la découverte de ce duo montpelliérain qui a sorti Blanc en 2014 et Ultra décor en 2015…


La musique

Connie : c’est en fouillant dans les disques de mes parents que j’ai découvert le jazz, même s’ils n’en écoutaient pas particulièrement. Je suis tombée immédiatement sous le charme d’Ella Fitzgerald et de Miles Davis. J’ai commencé à improviser en apprenant par cœur les solos de Fitzgerald. J’ai aussi repris des solos d’instrumentistes. Ce qui m’a donné ce goût de la voix traitée comme une matière sonore, en plus de pouvoir porter les mots. J’ai toujours chanté : le choix de la voix s’est fait de lui-même. D’abord autodidacte, je me suis beaucoup intéressée aux musiques traditionnelles, notamment à la musique gnawa et au flamenco. Lhassa de Sela, Björk, Fitzgerald, Davis, Camille, Estrella Morente… sont également au nombre de mes influences. En 2012, je suis rentré au Conservatoire de Jazz de Montpellier.

Blyde : le jazz est une affaire de famille : je suis né et j'ai grandi avec ! Après commencé par la guitare, quand j’ai eu dix-neuf ans, le violoncelle s'est imposé de lui-même… J’ai démarré au Conservatoire de Montreuil avant d’intégrer l’école des musiques actuelles ATLA, à Paris. Ensuite, j’ai rejoint le Conservatoire de Nîmes puis celui de Montpellier. De nombreux groupes d’hier et d’aujourd’hui m’influencent et j’écoute le plus possible des styles de musique différents : Jeff Buckley, Jeff Beck, Gautier Capuçon, Hank Roberts, Bill Frisell, Charles Mingus, Thelonious Monk, Eric Dolphy, Julien Desprez, Don Pullen, Ornette Coleman...



Cinq clés pour le jazz

Qu’est-ce que le jazz ?

Connie : la liberté…

Blyde : c'est un état à atteindre. La communion entre les oreilles, la culture musicale, les moyens techniques sur l'instrument et notre « moi » profond…

L'essence du jazz, pour moi, c'est ce moment qui surgit après les codes, le langage, la réflexion, la démonstration… C'est l’instant où l'on s'exprime : quand ce que l'on appelle la « pertinence », le « phraser », le « wow ça joue terrible » devient la vérité du musicien. La musique dépasse alors le langage pour n'être plus que l'expression d'un chant. Au final, le jazz c’est une vie de travail sur soi et sur un instrument pour arriver à chanter. Bien sûr on peut chanter directement, mais certains chantent toute leur vie sans jamais trouver leur véritable voix, celle avec laquelle ils sont à l'aise et ont des choses à dire. Jouer d'un instrument n'est pas un processus naturel, il faut donc passer sa vie à en faire une extension de soi…
  
Pourquoi la passion du jazz ?

Connie : parce que son langage est si ouvert qu’il ne connaît pas de frontière !

Blyde : au sens large, le jazz est passionnant car il invoque un état. Mais cet état est présent dans toutes les musiques : le jazz n’est pas le roi, c'est la musique qui l’est... Selon moi, la musique, c'est l'infini et le vide. C'est l'unique moyen d'accéder à la toute-puissance intérieure pour réussir à communiquer réellement.

Où écouter du jazz ?

N’importe où, n’importe quand !

Comment découvrir le jazz ?

Ecoute n'importe quoi et n'importe qui ! S’il y a un bruit qui te plait, c'est par la qu'il faut aller…


Le portrait chinois de Connie

Si j’étais un animal, je serais un martinet,
Si j’étais une fleur, je serais du mimosa,
Si j’étais un fruit, je serais une banane,
Si j’étais une boisson, je serais un Pac à l’eau,
Si j’étais un plat, je serais un sushi,
Si j’étais une lettre, je serais un Z… qui veut dire Zorro !,
Si j’étais un mot, je serais clap,
Si j’étais un chiffre, je serais 6,
Si j’étais une couleur, je serais bleu,
Si j’étais une note, je serais sol.


Les bonheurs et regrets musicaux

Connie : je ne crois pas qu’on puisse vraiment parler de réussite ou d’échec dans la musique… Cela dit, mon plus grand regret est de n’avoir qu’une vie ! J’aimerais savoir faire sonner une trompette !

Blyde : j'espère ne jamais avoir ni bonheur, ni regrets musicaux…



Sur l’île déserte avec Connie

Quels disques ? Kind of Blue de Davis et La Llorona de Lhassa.

Quels livres ?  Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan.

Quels films ? La Loi du marché de Stéphane Brizé.

Quelles peintures ? L’antipape de Max Ernst.

Quels loisirs ? Cuisiner.


Les projets

Connie : Connie & Blyde, bien sûr, mais aussi les Banan’N Jug et, à partir de septembre, un projet avec le Grand Ensemble Koa. J’aimerais aussi réaliser une création radiophonique.

Blyde : dans l'immédiat : du Jazz énervé, de la musique de chambre, du Rock Noise, du Ragtime électrique, de la musique traditionnelle de l'est... Et demain : du quatuor à cordes, de la folk et du Ragtime électrique !


11 juin 2016

Tempo Jazz à Sorano

L’Espace Sorano conclut sa saison de concerts de jazz par Tempo Jazz, un festival qui se déroule du 20 au 26 mai 2016. Journaliste, commissaire d’expositions, fondateur de jazz&people… Vincent Bessière assure la direction artistique de la programmation jazz à l’Espace Sorano et organise Tempo Jazz autour de quatre concerts et une exposition de photos.


Ex-Maisons des Jeunes et de la Culture de Vincennes, ouverte en 1961, l’Espace Sorano a été rénové et rebaptisé en 2000. Soutenu par la Ville de Vincennes, l’Espace Sorano propose aussi bien des cours d’anglais, d’arts plastiques et d’œnologie que des pièces de théâtre, des films et des concerts… En l’occurrence, Bessières a programmé le trio de Vijay Iyer, Nanan !, spectacle imaginé par Lydie Dupuy, Julien Lourau Electric Biddle, Initiative H et une exposition de photos de Philippe Lévy-Stab.


Vijay Iyer Trio
Espace Sorano – 20 mai 2016

Entre ses duos avec Craig Taborn, Rudresh Mahanthappa ou Wadada Leo Smith, Holding avec Mike Ladd, son sextet, la musique de chambre, ses cours à Harvard et tout le reste, Iyer est un musicien hyperactif ! C’est en 2009 que sort Historicity, le premier disque du trio qu’Iyer a créé avec Stephan Crump à la contrebasse et Marcus Gilmore à la batterie. En 2012, Accelerando consacre le trio en remportant de multiples prix. Quant à Break Stuff, publié en 2015, il marque l’entrée du trio chez ECM. Depuis son concert avec The Mystic Rhythm Society de Steve Coleman à La Villette, en 1995 (Myths, Modes And Means, enregistré pendant le concert, est le premier volet de la trilogie Live At The Hot Brass), Iyer s’est produit à de multiples occasions en France.


Pour la soirée Tempo Jazz, le trio d’Iyer joue des morceaux extraits de leurs trois disques et quelques nouveautés. Ils enchaînent les morceaux sans s’arrêter. Dès les premières notes, il est clair que le trio se connaît sur le bout des doigts et joue en osmose : les échanges sont précis, les dialogues carrés et la mise en place au cordeau. La musique du trio se caractérise par une présence rythmique et une énergie imposantes. Iyer combine ses multiples expériences musicales dans des morceaux qui naviguent entre contemporain lyrique, courant répétitif et avant-garde jazz, toujours soutenus par des cadences entraînantes. A l’instar de l’AACM (et de M’Base), le trio marie tradition (courts passages en walking et chabada, jeux sur « Salt Peanuts »…) et free. Fort d’une technique exceptionnelle et d’une créativité indiscutable, le jeu d’Iyer – synthèse de multiples influences, dont Thelonious Monk, Keith Jarrett… – est un alliage de puissance et de complexité harmonique, mais sans jamais perdre de vue le cap mélodique de ses thèmes. Crump possède un gros son grave. Ses pédales sourdes, ses riffs vigoureux, ses lignes grondantes et ses ostinatos en shuffle garantissent une pulsation solide et rajoutent une dimension rythmique. Le drumming de Gilmore est impressionnant : sur des carrures robustes (une grosse caisse costaude), il est tour à tour foisonnant et musical, touffu et brutal ou tout en subtilité polyrythmique. La paire Iyer – Gilmore n’est pas sans rappeler Leo Smith – Pheeroan Aklaff (dans le bis, par exemple).

Le Vijay Iyer Trio propose une musique intense et compacte qui s’adresse sans doute davantage au cerveau qu’au cœur, mais reste d’une qualité prodigieuse du début à la fin.



Julien Lourau Electric Biddle
Espace Sorano – 21 mai 2016

Lourau touche presqu’à tout : le funk avec Groove Gang, l’électro avec Gambit, le free-jazz-rock avec Marc Ducret, le jazz contemporain avec Henri Texier, etc. A la fin des années quatre-vingt, installé à Londres, Lourau fréquente l’underground. Dans le nord-est de Londres, au Biddle Bros, à Clapton, il monte l’Electric Biddle avec Hannes Riepler à la guitare électrique, Dave Maric au piano et claviers et Jim Hart à la batterie.

Comme l’indique le nom du quartet, l’électricité s’invite dans la musique. Tout d’abord avec la guitare de Riepler, évidemment, mais aussi avec Maric qui, en plus de son piano, utilise un clavier midi et moult tablettes, et Lourau qui se sert de pédales pour tirer des sons insolites de ses saxophones. Le quartette prend son temps pour planter les décors et asseoir l’ambiance des morceaux. Effets bruitistes, riffs électro, nappes étirées, réverbération, motifs lancinants… sont soutenus par des rythmes binaires dans un style fusion, des accents latinos, ou des lignes groovy. Les frappes musclées, le jeu exubérant et la sonorité sèche d’Hart donnent de la force à l’Electric Biddle. Maric se partage entre des interactions rythmiques avec la batterie, des enchaînements électroniques et des lignes dynamiques souvent pimentées de traits sud-américains. Minimaliste et élégant, Riepler prend des chorus entraînants et sa sonorité brillante apporte une touche rock, sans tomber dans les excès trop souvent criards des guitar-heros. Lyrique à souhait et d’une assurance à toute épreuve, Lourau déborde d’idées mélodiques, qu’il met en scène avec brio, servi par un gros son ensorcelant, quel que soit le saxophone.


Sur fond d’avant-garde contemporaine électro et de jazz-rock, l’Electric Biddle reste ouvert sur la musique latine, le hard bop, le free… sans se départir d’un sens de la danse contagieux !


Initiative H invite Vincent Artaud, Médéric Collignon et Emile Parisien
Auditorium Pierre Miquel – 22 mai 2016

C’est en 2012 que le saxophoniste et claviériste David Haudrechy crée Initiative H. L’orchestre, basé à Toulouse, a sorti Deus Ex Machina en 2014 et Dark Wave en 2015, deux disques publiés par Neuklang.

Pour Tempo Jazz, outre Haudrechy, Initiative H est constitué de Ferdinand Doumerc aux saxophones et à la flûte, Gaël Pautric aux saxophones et à la clarinette basse, Nicolas Gardel et Cyril Latour à la trompette, Olivier « Lapin » Sabatier au trombone, Lionel Segui au trombone basse, Florent Hortal à la guitare, Amaury Faye au piano et claviers, Julien Duthu à la basse et contrebasse, Pierre Pollet à la batterie et Florent « Pepino » Tisseyre aux percussions. Comme pour Dark Wave, Initiative H invite Médéric Collignon au bugle et à la voix, Emile Parisien au saxophone soprano et Vincent Artaud aux claviers.

Comme l’explique Haudrechy en introduction, Dark Wave est une suite dédiée à une caste de surfeurs de l’extrême qui vont chercher des vagues dans l’Arctique et l’Antarctique. C’est également une référence au mouvement musical éponyme apparu au début des années quatre-vingt.


Le répertoire du concert tourne autour de dix morceaux tirés de Dark Wave et de Deus Ex Machina. Initiative H s’appuie sur la diversité des timbres pour jouer sur les textures – nappes électro, réverbération, chœurs éthérés, unissons aériens, contrepoints élégants – et développer des ambiances solennelles : ouverture grave (« Dark Wave »), ballade majestueuse (« Silent Storm »), morceau épique (« The Black Night », hommage à la légende du surf Miki Dora), hymne dramatique (« Love And Death »)… Ces climats sombres laissent souvent place à des passages énergiques portés par des valses (« Dark Wave »), rock (« Love And Death »), funk (« Transmission ») et autres envolées foisonnantes (« Désillusion »). Haudrechy met du pathos dans ses mélodies, soigne la structure des voix et s’appuie sur une base rythmique carrée et efficace, d’autant plus dansante que les percussions s’intercalent habilement entre les motifs de la batterie et les riffs de la basse. Le côté symphonique de la musique d’Initiative H évoque également le cinéma (Enio Morricone dans « Dark Wave », Eric Serra dans « Lost In Paradise »…), même si Haudrechy aménage quelques plages pour la trompette lumineuse de Gardel (« Silent Storm »), le ténor trapu de Doumerc (« Transmission »), le piano contemporain de Faye (« The Black Knoght ») ou la guitare lyrique d’Hortal (« Love And Death »). Outre ses nombreuses interventions vocales qui tombent toujours à bon escient, Collignon prend, notamment dans « Blackout », un chorus splendide au bugle, inventif et captivant. Quant au soprano de Parisien, il reste une référence en matière de développement mélodique : les thèmes décollent progressivement, dans un suspens palpable, pour aboutir à des lignes free qui ne perdent jamais de leur musicalité.

Le jazz selon Initiative H va droit au plaisir de jouer. Haudrechy et ses compagnons parviennent à une musique populaire parsemée d’ingrédients complexes.


Jazz, The Sound Of New York
Philippe Lévy-Stab

Voilà plus de trente ans que Lévy-Stab photographie des musiciens de jazz. Il a installé sa galerie rue Leneveux, dans le quatorzième arrondissement de Paris, mais se retrouve fréquemment à New York où son Hasselblad saisit aussi bien les jazzmen que la ville.

Jazz, The Sound Of New-York propose essentiellement des portraits de musiciens, mais aussi quelques vues de New-York. Les photos exclusivement en noir et blanc, les tirages gélatino-argentiques sur papier baryté (le plus classe), les encadrements sobres et distingués, les éditions tamponnés et signés et l’accrochage minutieux viennent confirmer le slogan de Lévy-Stab : « Fine Art Jazz Photography ».

Jeux de lumières et ombres géométriques, New York est représentée surtout de nuit, à travers ses ponts, ses rues et ses gratte-ciels. Quant aux musiciens, Lévy-Stab les prends plutôt hors scène, quand ils ne jouent pas, dans des poses paisibles ou d’attente : Jeremy Pelt au bar, Hank Jones dans les escaliers du Birdland, Roy Hargrove contre un pilier, Wayne Escoffery allongé…  

Photographe esthète dans la lignée d’Herman Leonard ou de Jean-Pierre Leloir, Lévy-Stab met en valeur avec beaucoup d’élégance les jazzmen… et New York.

A noter au passage que dans les coursives de l’Espace Sorano, hors festival, Fabrice Journo expose également ses photographies. Lui aussi propose des clichés en noir et blanc, mais imprimés à l’encre et encartonnés. L’approche de Journo relève davantage du photojournalisme : les musiciens sont tous pris sur le vif d’un concert. Avec leurs cadrages dynamiques et des artistes dans le feu de l’action, les photos de Journo sont pleines de vie.